Voyage à el Alya

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Voyage à el Alya

Voyage à el Alya
Par René POTTIER

Trois heures du matin, l'aube nait, il fait un froid aigre. La place Colonel-Pujat devant le bordj militaire de Touggourt, sans son animation habituelle, semble immense. Dans les thalas et les ethels, abritant une blanche koubba, une multitude d'oiseaux s'éveillent et paraissent être d'autant plus nombreux qu'ils ont fui les branches supérieures, ravagées lors de la dernière invasion de sauterelles. Un jour laiteux nous enveloppe, des nuances roses se mêlent au vert du ciel et le transforment en une translucide opale. Les sables livides se parent de tons délicatement carminés. Au sommet du minaret, le Muezzin apparaît, silhouette bleue ; une seconde, il inspecte l'horizon, l'heure est venue d'élever la voix vers Allah le Miséricordieux - qu'il soit exalté - ; obéissant à l'appel el' fedjr, le soleil se lève, empourprant de légers nuages.
Spectacle quotidien qui émeut toujours, et trouble moins que l'apothéose du couchant ; il réjouit, car il est celui d'une naissance sur laquelle la pieuse complainte jette une bénédiction.
Mais nous ne sommes point levés si tot pour nous livrer éperdus à la poésie de l'heure. Devant la demeure de mon collaborateur, Saâd ben Ali, une automobile ronfle, que des indigènes chargent : ils entassent couvertures, couffins de victuailles, guerbas, outres en peau de bouc pleines d'eau pour notre consommation et celle du radiateur, bidons d'huile et d'essence. Quand nous voulons prendre place, il n'en reste plus. Il faut descendre une partie du chargement, l'amarrer à l'arrière de la voiture, fixer les guerbas aux poignées des portières ; malgré cela, lorsqu'il s'agit de nous asseoir, la matière n'est pas aussi éminemment compressible que l'axiome veut bien le dire, et nous le constatons !
Dans une vieille limousine, nous sommes sept (en y pourrai tenir cinq) : un chauffeur arabe mon collaborateur, trois indigènes, dont un guide, ma femme et moi. A quatre heures, nous démarrons. Les premières secousses, dues à la piste ravinée par les pluies d'hiver, ont vite fait de nous tasser ; nous sommes coinces dans les positions les plus invraisemblables, incapables de faire un mouvement.
Nous traversons le Souq, Autour de la stèle phallique accompagnée de deux boules beaucoup trop petites et commémorant le départ de la première mission Citroën à travers le Sahara, des marchands mal éveillés commencent à installer leurs guitounes. Nous tournons pour prendre la piste d'Ouargla, bordée de chaque côté par la palmeraie. Le soleil s'est levé ; un peu de vent agite les djerids, les pannes; dans les jardins, vont et viennent les kkammès, ouvrant ou fermant une Seguia, d'un petit rempart de boue, pour le tour d'eau. L'un d'eux, grimpe au sommet d'un palmier femelle, vient d'introduire dans le futur régime une tige de fleur mâle chargée de pollen et, du haut de son piédestal aérien, il lance d'une voix gutturale une prière vers Allah.
L'horizon s'élargit et s'efface, la plaine inondée d'une lumière blonde est illimitée ; des chameaux auprès de tentes de nomades paissent quelques rares tiges de drinn. Ils nous regardent avec dédain et leurs beaux yeux méprisants nous suivent jusqu'à ce que nous disparaissions derrière une chaîne de dunes que nous contournons.
Au loin, derrière une vaste étendue de lagunes, en partie desséchées par les premières chaleurs, se dresse le haut minaret ocreux de Témacine dominant le Ksar bâti sur un entassement de troncs de palmiers, destiné à protéger naguère les fondantes maisons de boue de l'humidité d'un large fossé aujourd'hui comblé. Nous ne rendons pas visite à l'آgha dont la demeure est construite au bord d'un lac charmant, devenu célèbre depuis que son eau calme où se reflète une petite koubbar une coupole d'argile, a figuré le Niger dans le film de Feyder sur " l'Atlantide ". A quelque cents mètres de là, Tanit Zerga meurt de soif !
Nous arrivons à Blidet-Amor, où nous nous arrêtons chez l'un de nos compagnons pour boire un verre de café ; il est le bienvenu: malgré nos burnous et un soleil ardent, nous sommes gelés. Nos membres ankyloses se refusent d'abord à nous porter ; ensuite, nous foulons avec délice le sable pulvérulent, doux aux pieds comme un tapis de haute laine. Et maintenant va commencer, si j'ose dire, la partie héroïque de notre voyage.
Nous sommes à moitié route ; il nous reste une quarantaine de kilomètres à faire, mais en plein bled, en dehors de toute piste ! Comment donner l'idée à qui ne connaît pas le Sahara d'une randonnée automobile à travers le désert ? Imaginez un champ
profondément labouré, dans lequel des arbustes vous obligeraient à faire mille et un détours ; vous arrivez à vive allure, un accident de terrain vous ayant caché ces bosses et ces trous inégaux, creuses par le vent, et. Aussitôt ,vous vous mettez à bondir, selon
l'expression indigène " comme une petite gazelle ", ce qui, hélas ! ne convient guère à un crâne aussi peu chevelu que le mien Plus loin, des dunes ; ces amoncellements de sable offrent ceci de particulier: d'un côte, ils s'élèvent en pente douce, mais, de l'autre, ils se terminent à pic. Pour les franchir, il est indispensable de lancer le moteur à fond, mais au sommet, que faire ?.. Il n'y a qu'un moyen, serrer les freins, fermer les yeux, et espérer que la voiture retombent sur ses quatre roues avec un choc heureusement amorti par l'éboulis du sable. Par chance, nous ne rencontrâmes pas de dunes hautes de plus de trois ou quatre mètres.
Quels dangers courrions-nous ?". Ceux qui sont le partage de tout automobiliste, mais aggravés du fait que nous ne pouvions espérer aucun secours, que nos portières ayant refusé de se refermer, nous avions dû les bloquer, rendant toute fuite impossible au cas où le moteur surchauffé aurait pris feu, enfin que la moindre panne nous aurait obligés à faire à pied, sur un terrain instable, un nombre important de kilomètres, traînant avec nous nos guerbas le seul puits entre la piste d'Ouargla et el Alya, Hassi Dinar, se trouvant juste à égale distance de ces deux points ; il est profond, et son eau, d'un goût désagréable, est plus magnésienne que celle de Touggourt. Est-ce pour cela que le cancer est inconnu dans la région ?
Elhamdou lillah ! Louanges à Dieu !... nous passâmes a côté de tout ces risques, mais nous n'évitâmes pas l'ensablement Après avoir bondi à travers des dunes, en une course folle qui ressemblait au vol d'un avion pris dans les remous d'une tempête, nous arrivâmes sur du sable remué par les derniers vents. Les roues patinèrent, le moteur stoppa : nous étions enfoncés jusqu'aux moyeux !
Tandis que nos compagnons dégageaient la voiture et se mettaient à la recherche de branchages pour établir un chemin, nous poursuivîmes notre route. Ce fut alors que nous rencontrâmes la mocca, cet oiseau qui égare le voyageur, ainsi que nous le rapportons dans La Tente Noire.
L'automobile nous rejoignit à proximité d'El Alya Notre venue n'était point annoncée ; le cheikh absent n'arriva qu'au bout d'un moment, et nous introduisit dans sa maison, où notre premier soin fut de nous restaurer avec les provisions que nous avions apportées. Ensuite, assis en rond, à la maniera indigène nous contrôlâmes nos documents et recueillîmes de nouveaux renseignements sur la tribu dos Oulad Saïah que nous nous proposions d'étudier dans notre roman. Notre principal interlocuteur était un Agha, vieillard de plus de quatre-vingts ans, à l'admirable visage de patriarche.
Notre travail termine, nous partîmes visiter le ksar. Chemin faisant, nous interrogeâmes notre guide. Comme nous nous étonnions de ses connaissances en botanique, il nous apprit qu'il était toubib de la tribu, et qu'il soignait ses malades au moyen des simples, préconisant comme panacée les vertus purgatives de la coloquinte qui pousse en abondance dans le désert. Bien que ne sachant pas la formule célèbre : "Je le soignai, Dieu le guérit . il avait une médiocre confiance dans sa médication, et préférait implorer Allah de rendre la santé au malade près duquel on l'avait fait appeler.
El Alya, le haut lieu, est construite sur une petite éminence d'argile, mais son nom ne vient pas de là, il signifie que ce village, bâti par des membres sédentarisés de la tribu marabourîtique des Oulad Saïah, est un endroit de sanctification, but de pèlerinage auprès des tombes de plusieurs santons vénérés, descendants du grand ancêtre Sidi Mohammed Sayah.
A l'époque encore proche ou les razzias étaient la principale occupation des nomades, les habitations s'étaient groupées autour d'une zaouïa centre d'une confrérie religieuse, ainsi qu'en se formèrent des bourgades auprès des couvents et des monastères. Maintenant, règne la paix française, le ksar a été abandonné, les fragiles architectures de boue séchée s'écroulent, tandis que le sable envahit les maisons et en recouvre: déjà quelques-unes.
Du haut de la terrasse de 1a Zaouia où nous sommes montes par un escalier en ruines, nous découvrons le plus merveilleux des paysages; il a ce qui fait le propre de la beauté : la simplicité. De grandes lignes aux sobres courbes ferment l'horizon et, s'étendant jusqu'à nous., une vaste plaine d'une adorable couleur rose où, cà et là, les sommets des palmiers, enfouis au fond de cuvettes, ainsi que dans le Souf, inscrivent des taches sombres qui se relient pour former une capricieuse arabesque, La grande paix inondée de soleil n'est troublée que par l'aboiement des chiens kabyles, rôdant autour des maisons disséminées .
En revenant, nous passons près des jardins et nous apprenons pourquoi les palmiers sont plantés au centre d'excavations. Ici, on ne craint pas le sable, mais à cinq ou six mètres de profondeur, sous une couche de silex et de mica, coule une nappe d'eau très pure, très fraîche et très bonne. Pour créer un nouveau jardin, il faut creuser jusqu'à cette couche, la défoncer, afin que, selon le dicton indigène, le palmier ait les pieds dans l'eau et la tête au soleil. Grâce à cette nappe abondante, on pourrait planter des milliers de palmiers; s'éloignement de toute piste en empêche moins les Oulad Saïah que le manque de capitaux.
Malgré cette pauvreté, pendant notre absence, on nous a préparé une diffa. Ce ne sera pas un somptueux repas semblable à ceux que nous prîmes chez l'Agha de Témacine, chez le Marabout de Tamalaht, chez Si Messâoud à Blidet-Amor, ou ailleurs, le méchoui ne sera pas un mouton rôti en entier mais un jeune chevreau ; cependant, nous sentirons chez nos hôtes un tel désir de nous être agréables que ce modeste diner demeurera dans nos mémoires parmi nos plus précieux souvenirs.
Et que dire de la nuit qui suivit !... Jusqu'à une heure très avancée, nous restâmes assis sur le sable à contempler le lent déplacement des astres innombrables. Le silence était comme animé par la subtile et cristallin, harmonie qui s'élevait des sables se refroidissant. Nos hôtes, nos compagnons étaient près de nous, nous ne parlions plus, nous ne pensions même pas, trop heureux de nous mêler A cette indicible paix, trop heureux de nous sentir d'infiniment petits êtres intimement unis à cette nature prodigieuse qui, un instant, cessait d'être trop grande pour nous. Alors, de sa voix profonde et chantante, sur un mode grave, Saâd ben Ali, pour lui-même, obéissant à un ordre mystique, commença, de réciter " Ruth et Booz ". La longue poésie aux images colorées berçait nos rêves imprécis. Cher Saâd ben Ali, depuis ce jour, les vers de Victor Hugo restent pour moi l'une des innombrables voix enlaçant leurs lignes mélodiques pour constituer le chant calme et reposant de la nuit saharienne.
Apres quelques heures de repos, roules dans nos burnous, nous nous levâmes des l'aube. Le vieil Agha à la face de patriarche était déjà dans la cour ; il ne voulait pas nous laisser partir sans nous dire adieu, AU moment de nous séparer, il se tourna vers ma femme.

  • tu es, Madame. lui dit-il ,la troisième Française qui passe ici, mais la première tu as dormi dans mon village, je remercie Dieu de m'avoir permis de recevoir cet honneur avant de mourir -. "

Et ses yeux s'embuèrent !....
Nous ne pleurâmes point, mais nous étions émus. Ces larmes d'un vieillard, toute la nostalgie d'une séparation dans le Sud,.,
O l'hospitalité arabe !...