Visite d'un Comte à Touggourt

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Visite d'un Comte à Touggourt-Comte Goblet D'Alviella


D'EL-OUED A TOUGGOURT

Deux, routes conduisent d'El-Oued à Touggourt : - l'une, par Meggarin, plus longue, mais plus facile; - l'autre, dite route du Sud, que la multiplicité. des dunes non moins que la rareté de l'eau rendent extrêmement pénible aux caravanes et presque impraticable à une forte colonne. Les chefs de l'expédition avaient d'abord songé à s'en servir pour regagner Touggourt, et quand des rapports plus circonstanciés leur firent abandonner cet itinéraire, ils avaient déjà fait creuser aux étapes projetées des citernes qui favorisèrent considérablement notre propre passage.
Nous mîmes quatre jours pour atteindre l'Oued-Rhir. ? peine eûmes-nous perdu de vue les jardins d'El-Oued que nous nous enfonçâmes dans les dunes, pour n'en plus sortir avant les approches de Touggourt. Les arêtes de sable que nous avions à gravir se présentaient parfois tellement abruptes que nos chameliers devaient y tailler avec leurs bâtons un simulacre de chemin, pour décider leurs bêtes à franchir ces talus mouvants parfois inclinés de presque quarante degrés. Rien ne saurait rendre la lugubre monotonie de cette région désolée, avec son perpétuel horizon de dunes jaunâtres s'étendant en replis à la fois uniformes et irréguliers jusqu'aux limites mystérieuses du grand désert. A plusieurs reprises pourtant, nous eûmes à traverser des oueds sans eau, qui, avec leurs broussailles de drinn et de rétam, semblaient un fleuve de verdure entre des berges abruptes et arides. Ces oueds, assez . fréquents sur la route du Sud, figurent de longues bandes plates et déprimées, à bords nettement tranchés, d'une direction plus ou moins sinueuse, mais généralement orientée du nord au sud, sur une largeur qui atteint parfois un ou deux kilomètres . La végétation relativement luxuriante qu'on y remarque est due au voisinage de l'eau, qui se rencontre sur tout leur parcours, à quelques pieds de profondeur.
Nous avions l'habitude de nous mettre en route aux premiers indices de l'aube. Nos chameaux prenaient les devants pour ne s'arrêter qu'à l'étape du soir. Nous ne tardions pas à les dépasser avec nos mulets; mais bientôt ils nous rattrapaient à leur tour, la prudence autant que la pitié nous faisant accorder, toutes les heures, quelques instants de repos à nos pauvres montures. Vers la troisième de ces petites haltes, nous cherchions au milieu des dunes quelque bas-fond assez abrité du vent pour nous permettre de déjeuner sans trop assaisonner de sable notre modeste repas.
Le soleil était encore haut sur l'horizon quand nous arrivions à l'endroit où nous comptions passer la nuit. Une fois nos bêtes déchargées et leur soif assouvie, les mulets étaient solidement attachés au centre du campement, tandis que les chameaux étaient abandonnés à eux-mêmes parmi les dunes environnantes. Une partie de notre escorte dressait les tentes, pendant que le reste fourrageait aux alentours, pour trouver les broussailles nécessaires à l'entretien des feux. Souvent la nuit nous surprenait avant que le dîner fût prêt, si bien qu'une fois l'appétit satisfait nous étions heureux de nous jeter sur nos couches de drinn, pour bientôt nous endormir d'un profond sommeil, malgré le bruit des conversations échangées autour du bivouac arabe, pendant que les clartés vacillantes du brasier se projetaient sur les parois de nos tentes. Ainsi s'écoulaient nos journées, sans grande variété, sans graves préoccupations, mais aussi sans oisiveté, et partant sans ennui.
Le premier jour, nous campâmes à l'Oued-Tounsi, dont les abon-dantes broussailles attiraient parfois d'El-Oued les pourvoyeurs de la colonne; le second, à l'Oued-Demerini, dont les puits, quoique récemment curés, ne nous donnèrent qu'une eau verdâtre et nau-séabonde. Vers le milieu de la troisième journée, nous étions en vue de Taibet El-Gueblia, le seul point habité que nous devions rencontrer sur cette route. Les jardins de cette oasis s'échelonnent en un grand croissant, qui s'ouvre dans la direction de l'orient. Au centre, s'élève la bourgade, dont les abords sont des plus pittoresques, surtout après trois jours de désert. Mais ici encore l'apparence n'a

FORAGE D'UN PUITS ARTESIEN DANS LA VALLEE D'OUED-RIHR.

Rien de commun avec la réalité. Pour peu qu'on s'aventure à l'intérieur, on en revient complètement désenchanté. Les seuls objets dignes d'attirer l'attention sont peut-être les splendides rosaces naturelles des cristallisations gypseuses qu'on a encastrées dans les murs des habitations. A l'extrémité de la bourgade se trouve une petite zaouïa, où sont enterrés plusieurs enfants de Sidi-Mohamed -El-Aïd, marabouts héréditaires morts en bas âge.
Si-Mamar nous avait fait, à notre insu, la gracieuseté d'expédier un courrier au marabout de Taïbet pour le prévenir de notre passage. A peine avions-nous déployé nos tentes sous les murs de la ville que nous vîmes arriver vers notre campement un petit cortège d'indigènes portant des corbeilles de dattes, des vases de lait, un immense plat de kouskoussi fumant, enfin une couple de poulets et une jeune gazelle vivante. En tête s'avançaitt soutenu par ses deux fils, le marabout lui-même, vieillard tellement décrépit et desséché qu'il semblait avoir atteint les dernières limites de la vie humaine. Nous acceptâmes de grand cœur les offrandes de ces braves gens, sauf toutefois-la petite gazelle, dont la gentillesse désarma notre appétit.
Taïbet El-Gueblia n'est pas comprise parmi les villes de l'Oued-Souf. Cependant elle se trouve dans les mêmes conditions et présente absolument les mêmes caractères. Aussi, comme elle n'est qu'à une journée de Touggourt, offre-t-elle l'excursion la plus recommandable à quiconque, peintre ou touriste, voudrait se représentir le vrai désert de sable, avec le labyrinthe de ses dunes, les entonnoirs de ses oasis et la bizarre architecture de ses bourgades.
TOUGGOURT
Dès notre départ de Taïbet El-Gueblia, les dunes commencèrent à décroître en taille comme en nombre. Après avoir traversé une sorte de chott entièrement desséché, au fond uni comme la surface d'une table et tout parsemé d'efforescences brillantes, nous escaladâmes un dernier rideau de collines sablonneuses, pour tomber tout à coup sur un tableau vraiment magique. C'étaient, au delà d'un lac marécageux, les quatre cent mille palmiers de Touggourt, formant sur le fond doré des sables une longue bande. sombre de quinze à vingt kilomètres. Vers le centre de cette merveilleuse forêt s'ouvrait une clairière circulaire, d'où émergeaient les deux minarets de la ville encore invisible, tandis qu'à l'arrière plan la corniche occidentale de l'Oued-Rhir tranchait par ses tons rougeâtres sur l'azur du ciel.

" Nous descendîmes avec précaution les pentes glissantes de la berge, entre les témoins isolés de l'ancien plateau qui devait unir jadis les deux corniches de l'Oued-Rhir, et traversant les lagunes salées qui miroitaient sous un soleil tropical, nous pénétrâmes dans la ville par la porte de la qasba, ou résidait le chef du pays .Des décombres et des ruines furent les premiers objets qui frappèrent notre vue. Nous pensions d'abord que c'étaient les traces des derniers troubles. Mais nous apprîmes bientôt qu'une compagnie du génie était restée à Touggourt pour démolir environ le quart de la ville et édifier sur cet emplacement un vaste quartier militaire analogue aux établissements de Biskra. L'autorité française comptait même y établir désormais une garnison permanente, ainsi qu'un bureau arabe. Mais reste à savoir si des Européens pourront longtemps résister aux influences léthifères de cette région pestilentielle. Les eaux croupissantes des marécages, qui contribuent si puissamment à la fécondité exceptionnelle de l'oasis, engendrent chaque été des fièvres pernicieuses qui chassent même les Arabes vers les régions plus salubres de l'Oued-Souf. Seuls, les aborigènes semblent à l'épreuve de ces miasmes. Il est vrai que la race sédentaire de l'Oued-Rhir se rapproche fortement du type nègre par la couleur de sa peau, sinon par la configuration de ses traits, soit que les métis d'Arabes et de nègres puissent seuls se perpétuer, sous un pareil climat, soit que la race sub-éthiopienne ou garamantique, jadis maîtresse de ces régions, s'y soit maintenue jusqu'à nos jours en raison même des obstacles opposés par l'insalubrité du sol à l'acclimatation des races blanche, arabe, berbère ou européenne.
On n'a trouvé jusqu'ici dans l'Oued-Rhir aucune trace de la domination romaine. D'après l'historien Ibn-Khaldoun, la colonisation de ce district remonte à, l'invasion des Rhira, une de ces tribus zénatiennes qui formèrent le gros de l'invasion arabe. Il est toutefois probable que les oasis étaient déjà habitées par la race sédentaire.. qui constitue encore aujourd'hui le fond de leur population .Les conquérants, incapables de s'établir sous un pareil climat, se bornèrent sans doute à s'approprier le domaine eminent du sol, en., laissant les aborigènes en possession de leurs cultures, moyennant : une participation annuelle dans le produit dés récoltes; c'est ce système de métayage, imposé par la force des choses, qui règle encore aujourd'hui, dans tout l'Oued-Rhir, les relations des nomades et des oasiens.
Vers le huitième siècle de l'hégire, l'adoption d'un Beni-Merin. par le souverain de Touggourt porta au trône la dynastie des Ben-Djallab, qui se perpétua jusqu'à l'arrivée des Français. Ce fut en 1854 que ceux-ci pénétrèrent pour la première fois dans la capitale de l'Oued-Rhir. Ils lui laissèrent quelque temps une indépendance nominale sous la sultane Lalla-Aïchouch, célèbre par son énergie virile non moins que par ses prédilections pour le vin de palmier et les beaux spahis. Je me suis même laissé raconter que la France utilisa à plusieurs reprises, dans l'intérêt de sa politique les goûte bien connus de son auguste alliée. Quoi qu'il en soit, l'Oued-Rhir fut finalement réuni à l'Oued-Souf et au district d'Ouargla pour former un grand commandement, dont on investit Ali-Bey, caïd des nomades Rouara. Ali-Bey étant mort il y a peu d'années, son fils lui succéda. C'est celui-ci qui, en 1871, fut chassé de Touggourt par le chérif Bou-Choucha.
Quant au dernier descendant des Ben-Djallab, - le fils de la sultane Lalla-Aïchouch, - il remplit aujourd'hui les simples fonctions de cheikh à Temacin, où je le rencontrai chez le grand marabout des Tidjani. C'est un homme jeune encore, d'un maintien modeste, sans ambition, comme aussi sans grande valeur personnelle.
La ville de Touggourt forme un cercle assez régulier .Son plus grand diamétre , representeé par la rue qui joint les deux portes principales , offre une longueur d'environ quatre cents métres. La plupart des maisons sont construites en argile durcie ; cependant la Kasbah , les mosquées et certaines habitations de familles riches sont baties en moellons gypseux cimentés par du platre .
L'enceinte, qui mesure environ trois mètres de hauteur, est flanquée de tourelles espacées et garnie d'un large fossé boueux. Ce fossé n'est pas seulement un moyen de défense; il sert encore à arrêter l'envahissement des sables, qui, s'accumulant en talus sur le bord extérieur, y forment en quelque sorte un second mur d'enceinte. Trois portes donnent accès à la ville, qui est divisée, comme la plupart des cités mahométanes, en plusieurs quartiers, respectivement affectés aux juifs convertis, fort nombreux ici, aux nègres affranchis, aux étrangers, aux citadins, etc. Deux marchés concentrent tout le commerce de l'oasis. L'un, dit Marché du matin, est situé hors des murs; on y trouve surtout des provisions de ménage. L'autre, dit Marché du soir, occupe une large place carrée au centre de la ville. Tout alentour s'ouvrent les boutiques des savetiers, des forgerons, des merciers.
Sur la même place s'élève la grande mosquée Djêmaa Kebir, assez remarquable par le luxe de son ornementation intérieure. Construite au commencement du siècle par un architecte ' tunisien, elle renferme des colonnes de marbre blanc qui ont été transportées de Tunis à dos de chameau. J'y remarquai une chaise de bois sculpté d'un travail assez curieux. A côté de cette mosquée s'élève un minaret d'où je pus admirablement saisir la topographie de la ville, de ses faubourgs et de ses jardins, jusqu'à l'oasis de Meggarin au nord et de Temacin au sud .
Mon compagnon de voyage s'était installé, au milieu des démolitions, dans le quartier de son régiment. Quant à moi, j'avais planté ma tente dans la cour de la kasbah, où siégeait actuellement le bureau arabe. Cette kasbah occupe un large segment de l'enceinte au sud de la ville. Ancien palais des sultans, elle donne une pauvre idée de leur richesse et de leur luxe. Ses murs, .badigeonnés à la chaux, semblent prêts à tomber en ruine; les chambres sont petites et nues, les portes basses et étroites. Je n'y-vis d'autre ornement qu'un symbole maçonnique, fabriqué avec des branches de palmier par quelque militaire de passage. Toutefois, les avantages stratégiques de cette citadelle sont assez considérables pour la localité. Son jardin renferme un puits intarissable, son enceinte communique directement avec l'extérieur de la ville, enfin ses murs sont assez solides pour tenir longtemps en .échec une troupe même considérable d'assaillants indigènes. Pendant la dernière insurrection, la petite garnison qui s'y était réfugiée résista plusieurs jours aux assauts de toute la population grossie par les gens de Bou-Choucha, et ce fut seulement pour s'être risquée en rase campagne qu'elle fut écrasée sous le nombre.
Le bureau arabe comptait un personnel assez nombreux de Jeunes officiers, sous la direction du lieutenant Hauer, vieux soldat d'origine hongroise, dont la vie entière est un long roman. Ces messieurs se montrèrent pleins de prévenance à mon égard et, non contents de m'offrir l'hospitalité, tinrent à me faire les honneurs de leur résidence. Dès le soir de mon arrivée, ils me firent errer aux flambeaux dans la Rue voûtée, qui joue le rôle de promenade publique pendant la saison des chaleurs, quand le thermomètre atteint 50° centigrades a l'ombre ! Ces un passage circulaire, que recouvre le premier étage des habitations latérales. Des troncs de palmiers, plantés à des distances irrégulières, contribuent à soutenir la voûte, et des bancs de maçonnerie, adossés aux façades des habitations, rétrécissent encore l'étroit passage. Avec ses couloirs transversaux, éclairés par de rares lampions, qu'éclipsait à chaque instant la lueur vacillante de nos torches, cette galerie déserte et silencieuse me reportait à mes promenades dans les catacombes de Rome et de Syracuse, sauf quand une ouverture, ménagée dans le plafond entre deux maisons voisines, laissait apercevoir un pan d'azar nocturne tout resplendissant d'étoiles.
Le lendemain, on me mena visiter l'intérieur de l'oasis. Je n'avais pas encore rencontré une pareille luxuriance de végétation. On y trouve en quelque sorte deux couches de produits simultanément superposés : au niveau du sol, des carrés de luzerne, de pastèques, de fèves, de choux, de carottes, et d'autres plantes encore qui ré-clament ici la fraîcheur et l'ombre de même que chez nous elles exigent la chaleur et la lumière; ensuite, à quelques mètres plus haut, les régimes en fleurs des palmiers qui, entrelaçant leurs gracieux panaches, étendaient sur l'oasis un toit de verdure pres-que partout impénétrable aux rayons du soleil.
C'est qu'ici le palmier trouve réunies au plus haut point ses conditions d'existence et de développement, " les pieds dans l'eau et la tête dans le feu, " comme dit un proverbe arabe..On a calculé que chaque arbre donne en moyenne douze kilogrammes de dattes par an. Les noyaux, écrasés et triturés, servent à nourrir les chèvres et même les chameaux. Avec la fibre, les indigènes tressent des cordes assez résistantes. Avec les palmes, ils fabriquent des nattes et des paniers. Enfin avec les troncs, ils étançonnent leurs terrasses et leurs puits.- Lorsque le dattier se fait vieux, on le découronne pour en extraire une liqueur laiteuse, qui, fermentée, donne le lagmi ou vin de palmier, fort apprécié dans le pays. Cette opération ne laisse pas d'exiger une certaine dextérité, car il s'agit de s'élever le long du tronc pour perforer la cime, placer un roseau creux dans l'incision, recueillir la sève dans une jarre et descendre celle-ci avec une corde jusqu'à portée du sol.
Dans le jardin de la garnison, j'observai, outre des pistachiers, des figuiers et même des abricotiers d'assez belle venue, quelques touffes de rosiers et quelques plants de vignes. Mais leur apparence décolorée et rabougrie semblait montrer que si le Sahara est le royaume de la datte, ce n'est ni le pays du vin ni le pays des fleurs .
L'eau, qui surabonde à Touggourt, provient soit du grand behar. qui limite dans toute sa longueur la partie orientale de l'oasis; soit des puits qui arrosent les jardins du la ville et des villages avoisinants. On a beaucoup discuté sur l'origine comme sur l'allure des nappes artésiennes qui donnent la vie à l'Oued-Rhir. Aujourd'hui que les explorations géographiques ont éclairci l'orographie du Sahara, on attribue généralement ces nappes aux pluies qui s'engloutissent sur le pourtour du bassin saharien, dans les montagnes des Touaregs comme sur les chaînes de l'Atlas. Les eaux,

LA PRIERE AU DESERT.
arrivées à une certaine profondeur, sont arrêtées par des lits d'argile et forment alors des cours d'eau souterrains qui s'infiltrent naturellement vers les points les plus bas du bassin, en suivant les ondulations des couches imperméables. Tout l'Oued-Rhir est situé sur un de ces neuves artésiens, - l'Igharghar de M. Henri Duveyrier, - qui paraît s'écouler vers certaines parties du chott Melrhir rement à remonter vers la surface, il suffit Je la moindre communication naturelle ou artificielle entre les parties basses du pays et le lit souterrain Jdu torrent pour que celui-ci s'épanche à l'air libre. Ainsi s'expliquent lesekiats, sources naturelles,qui sourdeut

généralement au sommet d'un mamelon conique, formé de sables rejetés par la nappe ascendante;-les behour,lacs circulaires d'une grande profondeur, qu'on a voulu expliquer tour à tour par un éboulement d'anciens puits et par une explosion de gaz volcaniques ; - enfin les puits artésiens que les indigènes creusent depuis des temps immémoriaux à l'aide de procédés assez primitifs, et que les Français ont multipliés, avec leurs instruments perfectionnés, jusqu'à des profondeurs de soixante-dix neuf mètres. Quelques-uns de ces sondages débitent presque quatre mille litres par minute : c'est six cents de plus que le puits artésien de Grenelle.

UNE VISITE AU MONAST?RE DE TEMACIN.
Je ne voulais pas quitter Touggourt sans avoir visité la zaouïa de Sidi-Mohammed El-Aïd, dans l'oasis de Temacin. Je sortis de la ville par la porte de la kasbah, dans la matinée du 14 mars, avec deux officiers du bureau arabe qui voulurent bien prendre part à mon excursion. Temacin n'est guère située qu'à douze kilomètres de Touggourt. On rapporte qu'autrefois elles se joignaient par une forêt continue de palmiers. Mais aujourd'hui, entre les deux oasis, on ne rencontre plus que des lacunes miroitantes, des chaînes de dunes et des monticules gypseux. On affirme même que chaque été des voyageurs s'en vont périr dans les solitudes inhospitalières qui bordent ce court trajet, soit qu'ils se laissent égarer par les mirages des terrains salins, soit qu'ils cèdent à des hallucinations provoquées par l'extrême chaleur.
L'entrée de l'oasis où Temacin se cache sous une ceinture de jardins est marquée par deux petites koubbas qui de loin ressemblent à des fortins avancés. Quant à la ville, étroitement pressée dans une enceinte rectangulaire, elle s'étage sur des coteaux en pente douce devant un large behar oval, dont les eaux bleues et dormantes reflètent harmonieusement la puissante végétation des rives. Temacin a toujours été la rivale commerciale et politique de Touggourt. Aussi est-il probable que, seule de tout le Sahara, elle a considérablement gagné à la suite des derniers troubles. Actuellement Touggourt est à moitié démolie ; les contributions de guerre y ont achevé la ruine des habitants; une partie de sa population a cherché à ses pénates des lieux plus prospères., et les caravanes ont désappris la route de ses marchés. De là un double courant d'émigration qui devait naturellement converger vers Temacin, située à une faible distance, respectée par les malheurs de la guerre et favorablement regardée par le vainqueur.
La zaouïa des Tidjani s'élève en pleine oasis, à deux kilomètres
de la ville. Vue du dehors, C'est une véritable forteresse où de hauts bâtiments se groupent sous un dôme central à l'abri d'une double enceinte crénelée. Nous fûmes accueillis sur le seuil de la première enceinte par un frère de Sidi-Mohammed El-Aïd, que suivait une troupe nombreuse d'adeptes. Le grand marabout lui-même, prévenu de ma visite par une lettre de Si-Mamar, descendit jusqu'à la porte de ses appartements pour nous conduire dans la salle de réception, où nous attendait un kaouas bouillant, servi dans des tasses de Chine. Je lui fis aussitôt demander par un de mes compagnons la permission de visiter l'intérieur de la zaouïa, ce qu'il s'empressa de m'accorder, en désignant même un de ses frères pour nous servir de guide.
Lors de mon excursion à Guemar, j'ai eu l'occasion de comparer les zaouïas aux anciens monastères de la société chrétienne: A plus forte raison peut-on rapprocher les ordres religieux qui se développèrent dans notre moyen âge et les communautés qui fleurissent aujourd'hui dans tout le monde mahométan. Ces dernières sont des associations ayant le double but d'organiser l'assistance mutuelle sur le principe de la fraternité religieuse, et de maintenir dans la société arabe l'intégrité de la foi mahométane. Leurs ressources proviennent exclusivement de fondations pieuses et de dons volontaires, qui, s'il faut en croire les rapports officiels, dépassent dans certains districts le montant des impôts payés à l'?tat. Comme moyens d'action, elles ont l'organisation de certaines cérémonies religieuses, les prédications des marabouts, l'enseignement des tolbas, les pratiques de la bienfaisance, la distribution des amulettes, et même, au besoin, la fabrication des miracles. Aussi jouissent-elles, grâce à l'étendue de leurs ramifications, d'une influence énorme, qui s'est surtout développée depuis la conquête française .
Ce dernier phénomène s'explique aisément. On connaît les liens qui dans les pays mahométans unissent la société civile et la société religieuse. Privés de leur indépendance politique, Les indigènes se sont avidement rejetés vers des associations qui devaient symboliser à leurs yeux la résistance de l'élément musulman contre la domination de l'infidèle. D'autre part, ces associations offrent aux mécontents, comme aux fanatiques, une arme d'autant plus puissante qu'elles sont constituées en sociétés secrètes sur le principe d'une obéissance absolue aux chefs suprêmes désordre. Les khouans (frères) ont leur mot de passe, leurs signes de reconnaissance, une hiérarchie officielle qui s'étend du grand maître, ou calife, jusqu'aux agents subalternes (messagers, porte-bannières, gardiens, etc.) ; enfin des assemblées générales, où ils se réunissent soit pour se livrer à des pratiques fortement empreintes de mysticisme, soit pour recevoir les instructions secrètes du grand maitre, soit pour procéder à des initiations de nouveaux membres.
Cette dernière cérémonie s'opère avec une certaine solennité. Le néophyte, introduit, par deux parrains, est interrogé par le cheik d'après un formulaire traditionnel; on lui communiqne ensuite les mots sacrés, on le recet de la ceinture symbolique, on le fait

CAYAL3KRS SAHARIENS.
asseoir sur un tapis où on lui offre un léger repas, enfin on lui délivre le diplôme qui constate sa réception dans l'ordre. A partir de cette heure, l'initie ne s'appartient plus; il devient l'esclave, la chose de l'ordre ou plutôt de ses supérieurs. perinde ac cadaver (l'expression figure au rituel des Rhamaniens, - " comme est " un cadavre entre les mains du laveur des morts, qui le tourne et " le retourne à son gré . On conçoit que: le haschisch aidant, une pareille organisation puisse reproduire à toute heure les prodiges de fanatisme qui rendirent légendaires dans les premiers temps de la ferveur Mohamétane: les noms du Vieux de la Montagne et de ses farouches sectaires .C'est probablement par le travail souterrain de ces associations que s'explique l'étrange fortune des derniers cherifs, comme Bou-Maza ,Bou Baghla, récemment

Bou-Choucha, obscurs imposteurs, inconnus de la veille et subitement placés à la tête d'une formidable insurrection. Toutefois, les confréries algériennes se contentent, en général, de prêcher la résistance passive aux envahissements de la domination française ,

" politique habile, qui est parvenue jusqu'ici, bien mieux que les soulèvements, à déjouer tous les efforts de l'autorité coloniale pour entamer l'édifice religieux, économique et civil de la société indigène.
Seul, l'ordre des Tidjani s'est montré depuis la conquête un allié fidèle des Français. Ou a vu que même pendant la dernière insur-rection, quand tout semblait abandonner la fortune de la France, Sidi-Mohammed El-Aïd avait fermé au chérif les portes de Temacin, pour les rouvrir six mois plus tard au général de Lacroix. Cette attitude ne laisse pas de surprendre chez un de ces ordres religieux qui doivent leur origine à une recrudescence du mahométisme. A en croire leurs détracteurs, les Tidjani auraient provisoirement associé leur fortune aux armes des chrétiens afin d'étendre leur propre influence, sous le couvert du drapeau fran-çais, aux dépens des associations religieuses qui combattent ouvertement la domination étrangère, - quittes, le jour où ils resteront seuls en possession du terrain, à réunir toutes leurs forces dans une suprême tentative contre l'infidèle. De pareilles arrière pensées ne sont nullement impossibles, car, sous l'apparente unité de l'orthodoxie sunnite, il règne parmi les ordres religieux de l'islamisme les mêmes jalousies ,les mêmes dissidences dont nous avons été témoins autrefois, dans l'?glise catholique, entre jésuites et jansénistes, gallicans et ultramontains. Il faut cependant noter que le caractère distinctif des Tidjani, c'est réellement la tolérance de leurs doctrines, -La devise de l'ordre : " Le triomphe du droit par le droit, " semble indiquer une réaction formelle contre les moyens de propagande qui ont prévalu jusqu'à présent parmi les sectateurs de Mahomet. M. Henry Duveyrier cite même, à l'éloge de Sidi-Mohammed El-Aïd, un fait presque incroyable pour quiconque connaît la défiance et l'exclusivisme religieux des mahométans. Quand le jeune explorateur traversa Temacin pour se rendre chez les Touaregs, le grand marabout des Tidjani lui conféra le titre de khouan, ainsi que le diplôme et le chapelet de l'ordre. M. Duveyrier ajoute qu'à partir de ce moment il fut reçu comme un véritable frère par tous les khouans disséminés dans le Sahara., et c'est grâce à leur appui qu'il put sortir sain et sauf de sa périlleuse entreprise.
En tout cas, si la politique des Tidjani est le résultat d'un calcul, le calcul a été heureux, car ils constituent certainement aujourd'hui l'ordre le plus puissant du Sahara, II fallait voir, dans l'expédition de Oued-Souf, chaque fois que Si-Mamar sortait de sa tente, avec quel empressement, quelle dévotion, oasiens, nomades, marchands, chameliers, cheiks, locaux, - turcos, cavaliers des goums, et jusqu'aux ordonnances indigènes des officiers français, toute une foule enthousiaste se précipitait vers le représentant du grand marabout pour obtenir la faveur de toucher son haïk ou de baiser sa babouche ! Bien que la fondation de l'ordre remonte à moins d'un siècle, les Tidjani comptent aujourd'hui des milliers d'adhérents par delà les limites de la domination française. Leurs zaouïas s'échelonnent du Nil à l'Atlantique et de la Méditerranée à Tombouctou. Lorsque, il y a quelques années, le grand marabout revint de son pèlerinage à la Mecque, il trouva sur tout son trajet - m'a raconté un témoin oculaire, M. l'ingénieur Jus - des rassemblements de quatre à cinq mille personnes qui accouraient de tout le pays à la ronde pour baiser les fers de sa mule et obtenir sa bénédiction à pris d'offrandes. Quand il rentra à Temacin, il était suivi par trois chameaux qui pliaient sous le poids de l'argent. M. Jus, qui creusait à cette époque les puits de l'oasis, s'étant alors présenté pour lui offrir ses félicitations, me dit avoir été accueilli par ce remarquable compliment : " Partout je n'ai trouvé que la violence et le brigandage; il m'a fallu, pour voir refleurir la justice, rentrer sur le territoire de la France. "
Les frères de Sidi Mohammed El-Aïd habitent chacun un quartier spécial de la zaouïa. Ce sont des habitations extrêmement simples à l'extérieur. On dirait que les (architectes) arabes prennent partout à tâche de déguiser, sous la pauvreté des facades, la richesse des décorations, et même l'étendue des aménagements intérieurs. Chacune de ces demeures renfermait cependant de nombreux et somptueux logements pour les serviteurs, les dis-ciples et les femmes des marabouts. Il va sans dire qu'on ne nous permit pas le plus léger coup d'œil sur les appartements privés de nos hôtes. Si toutefois il faut en croire la rumeur publique, les chefs des Tidjani posséderaient dans leurs harems les plus beaux échantillons féminins des diverses races qui occupent le Sahara, y compris plusieurs. Européennes. Bien entendu un pareil bruit n'a rien d'injurieux au point de vue mahométàn, car les marabouts, qu'il ne faut pas confondre avec les derviches, ne font pas plus vœu de chasteté, que de pauvreté.
Quoi qu'il en soit, les salles de réception où l'on nous introduisit me parurent d'une richesse fort remarquable, mais un peu disparate. C'est surtout au logis de Si-Mamar que ce double caractère se révélait par une incroyable profusion de bric-à-brac. La porcelaine dominait dans tous les coins de l'appartement, depuis les tasses à thé apportées par les caravanes de la Chine jusqu'aux produits les plus grossiers de l'industrie européenne, - verres, coupes, plats, ustensiles de ménage de toute nature et de toutes dimensions, entassés sans ordre et sans choix, je dirais même sans goût, si je n'étais rendu plus modeste par le souvenir de certaines collections exotiques qui, amassées à grands frais dans nos propres boudoirs, feraient bien rire à leur tour nos prétendus barbares de Chine ou d'Arabie. Jamais, cependant, je crois n'avoir rencontré d'assemblage plus hétéroclite et plus risible. Des globes de cristal argenté, comme on en place dans nos jardins, servaient de couvercles à des soupières en faïence blanche; des assiettes de terre cuite déparaient des services de vieux sèvres; des coupes de cristal de Bohême fraternisaient avec des canettes de cabaret. Un peu plus loin, une horloge de campagne faisait face à une pendule de précision offerte par un général français. Enfin un vase que la décence m'interdit de nommer trônait gravement sur un fauteuil en velours d'Utrecht. Pour compléter ce bizarre ameublement, on nous montra dans une salle basse un carrosse à quatre

FEMES ARABES EN PALANQUIN.
roues, offert au grand marabout par le bey de Tunis, qui avait dû expédier à dos de chameau les pièces démontées de cet incommode et inutile présent .
Nous terminâmes notre visite par un coup d'œil sur le sanctuaire de la mosquée qui sert de tombeau au père de Sidi-Mohammed El-Aid. Ici encore, certains détails - par exemple, une rangée de fausses fenêtres grossièrement peintes sur les murs intérieurs - jurent avec les proportions élégantes comme avec l'ornementation somptueuse de l'édifice. Néanmoins, dans l' ensemble, c'est certainement la mosquée la plus riche que j'aie rencontrée au Sahara.
La partie inferieure des murs est recouverte par une sorte de mosaique en carreaux de faience vernie . Au dessous , brillent des sentences en lettres d'or que séparent des guirlandes de stuc fouillé en rosace et en arabesque . Du dôme central , qui peut
s'élever à une douzaine de mètres, un large lustre aux girandoles de cristal descend sur un sarcophage artistement grillé où repose, entouré par les bannières de l'ordre, le fondateur de Temacin. Il est probable qu'ici, comme à Guemar, on est d'autant plus impres-sionné par ce déploiement de luxe oriental, qu'on a eu constam-ment sous les yeux les dehors sordides des bourgades saha-riennes.
Le soir, j'étais de retour à Touggourt, et le lendemain, je me remettais en route pour Biskra avec mon compagnon d'El-Oued.
Les cinquante deux lieues qui séparent Touggourt de Biskra se partagent d'ordinaire en huit ou neuf étapes. Toutefois, avec des bêtes peu chargées, on franchit aisément cette distance en quatre ou cinq jours. Un grand avantage de cette route, c'est que les voyageurs sont certains de trouver un puits, et même un gîte à la fin de chaque étape, - d'abord dans les bordj, sorte de caravansérails tortillés, mais inhabités, qui s'échelonnent sur le petit désert de Morrân, ensuite dans les oasis de l'Oued-Rhir, qui se succèdent depuis Touggourt jusqu'à mi-chemin de Biskra.
L'Oued-Rhir est une longue et curieuse dépression qui s'avance du nord au sud, sur une faible largeur. L'horizontalité des terrains, tout au fond de cette Vallée qu'aux deux côtés des berges, l'identité des roches sédimentaires qui forment le sol de la dépression et des plateaux avoisinants, enfin la présence de cer-tains monticules isolés qui, parfois alignes comme les arches d'un pont disparu, figurent les derniers témoins d'un ancien plateau réunissant les deux corniches de ce vaste sillon naturel, tous ces indices prouvent surabondamment qu'on ne peut rattacher l'ori-gine de l'Oued-Rhir à une crevasse de l'écorce terrestre, partiellement comblée au moyen d'une éruption où d'un effondrement. C'est donc le résultat d'une puissante érosion, attribuable elle même ,soit au passage séculaire d'un fleuve aujourd'hui desséché, soit même peut-être à la denudation longtemps poursuivie sur le lit de la mer saharienne par un des courants qui la sillonnaient .
De Biskra à Touggourt c'est bien le désert, en ce sens que, hors des oasis, on n'y trouve aucun centre habité . Mais ce n'est pas
véritablement la solitude, car là même où l'on n'a en vue ni oasis ni caravane, il suffit de se baisser pour découvrir les traces de voyageurs récents et nombreux, Là, au contraire, plus d'oasis, plus de caravanes, plus même d'empreintes sur le sol. Toujours des dunes à l'horizon, et rien que des dunes, - soit que, cheminant à travers les sinuosités de leurs dédales, on cherche machinalement une échappée vers des sites moins désolés, - soit que, gravissant une de leurs cimes, on promène le regard sur une perspective immense de sables accumulés et distribués comme les vagues d'une mer brusquement figée au fort de la tempête. C'est un panorama dont rien ne peut dépeindre l'austérité à la fois monotone et grandiose.
Comte Goblet D'ALVIELLA