Une Carte Des Pluies Et Des Crues Au Sahara

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Une carte des pluies et des crues au Sahara

Capot-Rey Robert. In: Annales de Géographie 1940, t. 49, n°280. pp 223-227

UNE CARTE DES PLUIES ET DES CRUES AU SAHARA
Depuis la fondation de l'Observatoire de Tamanrasset, nous disposons d'une série d'observations météorologiques complètes et régulières qui a déjà permis une étude d'ensemble du climat du Sahara. Malheureusement cet établissement est le seul de son espèce et les simples stations sont le plus souvent très éloignées les unes des autres, de sorte que les conditions locales et même régionales nous échappent. D'autre part, jusqu'à ces derniers temps, nul ne s'était avisé de tenir le compte des crues. Un coup de sonde donné dans les archives du poste de Ghardaïa avait montré que, dans le Mzab au moins, ces crues étaient moins rares qu'on ne le dit communément ; mais il n'existait aucun moyen pratique pour être renseigné sur les eaux de surface dans le Sahara algérien.
Pour remédier à ces lacunes, l'Institut de Météorologie de l'Université d'Alger a décidé de recueillir désormais des informations, non seulement sur la hauteur de pluies tombées à la station, mais encore sur l'extension de ces pluies et sur les crues des oueds. Les chefs d'annexe envoient tous les mois un croquis indiquant les limites approximatives des zones arrosées, ainsi que la section des thalwegs où les oueds ont coulé, en utilisant des signes différents pour les observations directes et pour les renseignements recueillis auprès des indigènes. Ces indications, centralisées par la Direction des Territoires du Sud, sont ensuite reportées sur une carte d'ensemble à 1 : 5 000 000 et publiées avec un bref commentaire, sous forme de bulletin mensuel.
Bien qu'on ne possède encore que les observations d'une année (1939) et pour les Territoires du Sud seulement, il a paru intéressant de les résumer, ne serait-ce que pour faire connaître une méthode et un ordre de recherches qu'on croit féconds.
L'année 1939 a été, dans le Sahara du Nord tout au moins, une année relativement humide. Les hauteurs de pluies enregistrées dans les stations de l'Atlas Saharien ont dépassé les moyennes, parfois de 50 p. 100 2. Toute la vie économique s'en est ressentie ; la récolte de blé et d'orge a été très élevée ; les troupeaux ont pu être gardés plus longtemps dans les pâturages sahariens ; l'achaba a été anormalement réduite. Cette pluviosité exceptionnelle n'a pas dépassé l'Atlas Saharien, la partie centrale du glacis de hautes terres que l'on peut appeler le Piémont Atlasique et probablement le Tademaït ; partout ailleurs les pluies sont demeurées au-dessous de la moyenne.
Avec les données des 31 stations qui fonctionnent régulièrement, on peut esquisser une carte de la répartition des pluies dans les Territoires du Sud. On y retrouve la diminution des pluies vers le Sud, l'avantage des régions montagneuses, le contraste systématique entre les versants exposés aux vents pluvieux et les versants abrités. Il est déjà significatif qu'on puisse tracer des isohyètes dans le désert, alors que le Sahara est censé ne recevoir que des pluies locales et irrégulières. L'examen des cartes mensuelles confirme qu'il s'agit dans la plupart des cas de pluies régionales, s'étendant à des zones de plusieurs milliers de km2, et qu'on peut suivre d'un jour à l'autre à mesure que les masses d'air se déplacent. Trois types de pluies peuvent ainsi être distingués :
a) Pluies cycloniques méditerranéennes, déterminées par le passage au Nord du Sahara d'une dépression d'origine atlantique ayant envahi la Méditerranée occidentale et se dirigeant vers les Syrtes et la Méditerranée orientale. Ces perturbations qui se produisent surtout en automne et en hiver affectent seulement l'Atlas Saharien et le Piémont Atlasique ; plus au Sud, elles ne se traduisent que par des vents de sable ; exceptionnellement elles peuvent apporter quelques ondées jusqu'à El Golea et Ouargla (décembre 1939);
b) Pluies cycloniques sahariennes, liées à des dépressions qui traversent le Sahara du Sud-Ouest au Nord-Est, quelquefois avec un rebroussement dans leur trajectoire rappelant celui des typhons. Elles se produisent en hiver et au printemps et sont particulièrement fréquentes en mai. Tantôt elles se propagent en suivant le bord méridional de l'Anti-Atlas et de l'Atlas Saharien ; elles donnent alors des pluies relativement abondantes dans tout le Piémont Atlasique (un bel exemple est fourni par la pluie des 29-30 janvier 1939). Tantôt elles traversent le Sahara plus au Sud ; la pluie affecte alors principalement le Hoggar et ses enveloppes tassiliennes. C'est dans des conditions de ce genre que Ouallen, à la lisière Nord du Tanezrouft, mais au pied de la falaise de l'Asedjerad, aurait, en mars 1939, reçu 81 mm, en trois jours de pluie.
L'originalité de ces dépressions dites sahariennes a été bien mise en lumière par DUBIEF et QUENEY ; mais les conditions de leur genèse ne sont pas encore entièrement éclaircies. D'après ces auteurs, elles naîtraient au printemps au contact de la mousson et du contre-alizé et en hiver au large de la côte du Sénégal. Mais on ne voit pas bien comment une discontinuité peut apparaître au contact de deux masses d'air qui ont sensiblement les mêmes conditions de température et d'humidité et qui d'ailleurs sont séparées normalement par toute l'épaisseur de l'harmattan. Quant à l'origine atlantique, elle reste à vérifier ;
c) Pluies de mousson. R. PERRET a contesté que les tornades parvinssent jusqu'au Hoggar, et H. HUBERT pense que la mousson n'y souffle que quelques jours par an. L'une et l'autre affirmation semblent trop absolues. Le Hoggar se trouve à la limite de la zone atteinte par les pluies d'hivernage; la mousson y parvient, mais pas tous les ans. Le mois d'août 1939 apporte justement un exemple de la mousson la plus authentique. Les cartes journalières montrent l'avancée d'une masse d'air humide partant du Tchad, remontant l'Air, et se traduisant au Hoggar par des brumes sèches, puis par des nuages, enfin par des pluies". Ces pluies d'août ont donné à Tamanrasset 20 mm, sur les 26 reçus dans toute l'année, et à Tin Zaouaten, à la frontière soudanaise, 91 mm, sur 113,9 ; jointes aux brumes de juillet, elles ont suffi à déplacer le maximum de température, qui s'est trouvé atteint en juin avec 31°6 (moyenne des trois observations journalières), contre 30°5 en juillet et 28°7 en septembre. Il y a là un trait de climat sénégalien plutôt que saharien.
Les renseignements fournis sur les crues confirment les observations pluviométriques.
Dans le Piémont Atlasique, les oueds ont coulé une, deux, trois et jusqu'à cinq fois dans l'année ; l'heureux gagnant à cette loterie céleste a été l'Oued Mzi qui, il est vrai, est soutenu, à Laghouat, par des sources apparaissant dans le lit de la rivière ; l'Oued Djedi a coulé sur toute sa longueur depuis le Djebel Amour jusqu'au Chott Melrir. Les oueds du Sud Oranais, de Mécherîa . Colomb-Béchar, ont été également favorisés. Rien n'a été signalé dans l'annexe de Géryville, mais il s'agit sans doute d'une omission, car les monts des Ksour avaient bénéficié de pluies abondantes.
Plus au Sud, les oueds du Mzab ont coulé, soit dans leur cours supérieur, soit dans leur partie inférieure seulement, confirmant ainsi l'hypothèse qui avait été présentée il y a deux ans pour l'Oued Nsa. La Zousfana a coulé jusqu'à la latitude de Bechar, et le Guir jusqu'en aval d'Abadla, mais on n'a rien signalé sur la Saoura qui est pourtant un des oueds les plus vivants du Sahara. Au Tademait tous les oueds ont coulé, coupant les pistes d'El Golea à In Salah et d'in Salah à Aoulef. Dans l'extrême Sud, la région la plus favorisée paraît avoir été le Mouydir, dont tous les oueds ont coulé, mais sans parvenir jusqu'à leur collecteur commun, l'Oued Botha. L'Ahnet, du moins dans son Tassili externe, l'Asedjerad, a participé à cette abondance. Au Hoggar on a signalé des crues partielles sur les principaux oueds, sans que la crue ait nulle part balayé tout le cours depuis les sources jusqu'à la zone d'épandage. Ainsi l'Igharghar a coulé à Amguid, mais non en amont ou en aval ; ni la crue de l'Oued Tidjert n'a dépassé Tisemt, ni celle de l'Oued Tamanrasset, Amselka. Rien n'a été signalé dans le Tassili des Ajjers où il n'est tombé que des pluies insignifiantes.
On ne saurait évidemment tirer la moindre conclusion de la carte de 1939, sauf peut-être que les pluies au Sahara sont plus souvent en relation avec des dépressions générales qu'avec des orages locaux. Mais on aperçoit dès maintenant l'intérêt théorique et pratique qu'aura une carte de ce genre lorsqu'elle résumera plusieurs années d'observations.
Tout d'abord elle permettra de reconnaître les oueds vivants et les oueds morts, de distinguer les régions temporairement aréiques de celles qui le sont définitivement et par suite de faire sa juste part à l'érosion normale actuelle dans le modelé désertique. Sans doute, dans les conditions présentes, le creusement peut être négligé, sauf dans les montagnes et dans les gorges, toute l'action des eaux se bornant à déplacer les alluvions ; encore est-il nécessaire que l'oued coule de temps en temps pour que le lit ne soit pas obstrué par les dunes, démembré en un chapelet de mares ou de sebkha.
Les oueds vivants, on le sait, sont les bienfaiteurs du désert, parce qu'ils relèvent la nappe phréatique partout où leurs eaux parviennent et qu'ils peuvent être saignés pour l'irrigation, à condition que le lit soit bien délimité. Le système des barrages de dérivation est d'un usage courant dans l'Atlas Saharien et dans le Piémont Atlasique jusqu'au Mzab. Rien ne s'opposerait, semble-t-il, à ce qu'on retendît aux massifs montagneux du Sahara Central. Actuellement, dans les centres de culture du Hoggar, on pratique l'irrigation par foggara, des foggaras qui sont ici de simples tranchées en grande partie à ciel ouvert, détruites à chaque crue. L'entretien de ces foggara est un travail de Pénélope, qui dépasse souvent les forces des quelques familles de sédentaires. Or la plupart des vallées sont naturellement barrées par des bancs de roches dures ; il suffirait sans doute de peu de chose pour transformer en barrage-réservoir ces seuils rocheux et mettre en réserve les eaux de crues, aujourd'hui complètement perdues, à l'exception du volume infime qui est retenu dans les mares ou dans les alluvions.
Là même où il n'existe pas d'oued, une connaissance précise de l'extension des pluies doit permettre une exploitation plus rationnelle des ressources pastorales. Actuellement, lorsqu'un canton du désert a été gratifié de quelques ondées copieuses, les nomades accourent, et, pour peu que les troupeaux soient nombreux, le pâturage est raclé avant même que l'acheb ait fini de pousser. Cependant, il existe au Hoggar une coutume curieuse qui prévoit en pareil cas la mise en réserve des pâturages vivifiés. L'aménokal propriétaire de la terre la déclare quanet, c'est-à-dire consignée, de façon que les troupeaux ne viennent pas brouter trop tôt l'acheb ou les jeunes pousses des arbres, et elle demeure interdite jusqu'au moment où le pâturage peut être considéré, suivant la vieille expression du droit forestier, comme " en défense ". On ne voit pas pourquoi cette sage précaution ne serait pas étendue, sinon à toutes les régions, du moins à celles qui possèdent des pâturages un peu consistants, les deux grands Ergs, par exemple : chaque fraction viendrait à tour de rôle se refaire dans la zone vivifiée par les pluies, réserve faite d'un quartier où l'on pourrait tenter l'amélioration des pâturages en répandant des espèces utiles par avion ou par tout autre procédé.
Chimères, dira-t-on, bonnes pour le papier et non pour le bled. Il reste qu'en plein Sahara, sous le climat actuel, la plupart des oueds coulent ; toute la question est de savoir quand et comment. La carte qui nous le dira sera la bienvenue.
ROBERT CAPOT-REY.