Touggourt, Capitale des Oasis

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Touggourt, Capitale des Oasis

Touggourt , Capitale des Oasis
Pierre Fontaine

AVANT-PROPOS
Le voyageur, le touriste passent.
Parfois, ils visitent des lieux, des endroits sélectionnés, recommandés par des organismes touristiques ou des agences de voyages.
Ils voient, ils emmagasinent des visions, de belles visions.
Mais ils n'ont pas le temps de comprendre. Car, pour comprendre, il faut séjourner longtemps, discerner le détail; il convient que les yeux s'habituent à ne plus généraliser. L'indice le plus petit révèle souvent un drame ou une comédie. Aimer un pays, ce n'est pas seulement le trouver beau, c'est surtout tenter d'avoir la révélation des causes de ses palpitations. La grande erreur du voyageur hâtif est de ramener ce qui l'entoure à son échelle. Le psychologue doit se dépersonnaliser - par la pensée - pour évaluer, jauger et enfin juger gens et choses d'une autre race, d'une autre civilisation.
Ce petit ouvrage sur la " Capitale des Oasis " n'a pas la prétention du guide touristique, c'est-à-dire de tout vous faire connaître sur Touggourt. Procédant par larges touches, il n'évoquera que quelques vastes problèmes que vous avez frôlés - ou que vous frôlerez - sans avoir le temps de les pénétrer. Le sable n'est ni morne, ni immobile; il bat d'une vie qui vous échappe.

NAISSANCE DE TOUGGOURT ET HISTOIRE DE MةRIEM,
L'ESCLAVE BLANCHE DEVENUE SULTANE DE TEMACINE
Puisque Mériem fut, en partie, cause de mon désir d'aller visiter la région de l'Oued R'hir, en général, et Touggourt, en particulier, il est juste de rendre à sa mémoire l'hommage très posthume de la tirer de l'oubli.
Si Touggourt doit sa naissance à un caprice de femme légère appelée Tggourt el Bahadja, c'est surtout l'esclave blanche Mériem qui illustre l'antagonisme historique - et heureusement défunt - de Touggourt et de sa voisine Témacine.
Encore des histoires de femmes ! Hélas, le Sud algérien n'a pas échappé aux intrusions féminines dans la petite Histoire qui fait souvent la grande guerre, qui mit aux prises Touggourt et Témacine pour savoir quel maître s'assurerait définitivement la propriété de Mériem, demeure dans la tradition de Touggourt, dont la création fut la conséquence de l'esprit indiscipliné d'une m'rah m'serra. c'est-à-dire une femme libre. Cela se passait il y a plusieurs siècles.
Tggourt, jeune fille indigène peu farouche, mais fort jolie, résidait dans le douar de Tadjit, distant de quelques kilomètres de l'actuelle Touggourt. Sa beauté, sa science de l'amour embrasèrent rapidement les tadjitis qui délaissèrent leur foyer, se battirent et se tuèrent pour elle. Si la courtisane arabe accueillait facilement les hommages, elle était peu vénale et refusait les marques intéressées d'irrespect des vieux caciques, car elle prétendait trouver dans le commerce de ses charmes autant d'agrément personnel que de profit. Cette attitude méprisante n'eut pas l'heur de plaire aux notables de Tadjit qui, réunis en djemâa (sorte d'assemblée municipale), décidèrent de chasser du village la m'rah m'serra dont la présence s'avérait cause de désarroi profond dans la vie publique.
Tggourt, peu contrariante, chargea son mobilier, ses tapis et ses hardes sur quelques bourricots, et partit camper à six kilomètres de ses persécuteurs, près d'une source, à l'ombre de quelques palmiers. Elle ne demeura pas longtemps esseulée. Les hardis bravèrent l'opprobre; ses amants la rejoignirent bientôt, les uns isolément, les autres amenant leurs femmes résignées. D'abord, des tentes brunes en poils de chameau s'élevèrent, puis des maisons en boue séchée se construisirent alentour et la nouvelle agglomération reçut le nom de Tggourt el Bahadja (Tggourt la Belle), aujourd'hui tout simplement Touggourt, capitale des Oasis, point de départ des caravanes vers le Sud.
Si l'on est. à peu près fixé sur l'origine - transmise sans garantie - de cette ville par les vieux conteurs de l'Oued R'hir, nul ne sait comment la m'rah m'serra termina ses jours et si Tggourt, coopérative d'un genre spécial, dispensa ses charmes à la satisfaction de tous sans engendrer de nouveaux conflits parmi la population mâle.

Plus d'un millénaire de l'ةgire après cette aventure, vers la fin du XVIII° siècle, tout l'Oued R'hir se souleva, à l'appel du sultan de Touggourt, contre Témacine, dont une personnalité influente, Bou Touil, avait eu l'audace d'intercepter, pour son usage personnel, une miraculeuse créature destinée au désœuvré et voluptueux souverain touggourti.
Après Tggourt, l'esclave blanche, Mériem, devait jouer un rôle quasi historique dans cette région du Sud et porter au summum la gloire de Témacine.
Mais, voyons comment Mériem put parvenir dans l'extrême sud constantinois.
Un riche marchand marocain d'Agadir préparait depuis fort longtemps, avec un soin méticuleux - car le parcours était peu sûr à cette époque - une caravane monstre en direction de Bornou, par la route du Touat. Ce marchand possédait, en plus de ses légitimes épouses, quelques esclaves favorites, choisies avec goût et, parmi elles, Mériem.
Mériem, fille esclave de parents inconnus, peut-être esclaves eux-mêmes, ne décelait pas, par la couleur laiteuse de sa peau, une origine raciale exacte. Agadir, longtemps aux mains des Portugais, qui en furent délogés par les Maures, revint, trois cents ans après, aux Espagnols, pour, finalement, être intégrée dans le Maroc français. Mériem, pense-t-on généralement, paraissait être le fruit d'un croisement berbéro-portugais. Mais, si l'on tient compte que les Arabes veulent absolument que Mériem ait du sang musulman dans les veines, on peut admettre tout simplement que son ascendance remonte à une époque peu éloignée, à quelque femme roumie prise par les Barbaresques et vendue comme esclave à un indigène d'Agadir. Il est tout aussi vraisemblable de supposer qu'elle naquit d'un ménage blanc captif des Maures du Moghreb. Quoi qu'il en soit, Mériem était blanche, harmonieusement dessinée, jolie, ce qui la fit surnommer, on ne sait pourquoi : " la Marocaine ".
Comment Mériem devint propriété du trafiquant d'Agadir ? Nul ne peut le dire exactement : mais il est permis de croire que rien de poétique ne présida à cette union extra-conjugale et que ce fut sur un marché d'esclaves que Mériem rencontra son nouveau maître qu'elle suivit sans qu'on sollicitât son assentiment.

Il est probable que, suivant la coutume consacrée aux jeunes esclaves destinées à agrémenter les harems. Mériem fut confiée dès son jeune âge à quelque vieille courtisane retirée des affaires, pour son éducation - ce qui en augmenta considérablement la valeur - car le marchand d'Agadir devint follement épris de son acquisition, au point qu'il déserta complètement ses femmes légitimes. Et, de cette passion naquirent les malheurs et bonheurs successifs de Mériem.
La caravane prête à partir pour son but lointain et spéculatif, le marchand marocain s'aperçut qu'il ne pouvait se passer de sa compagne préférée, alors que l'absence de ses épouses officielles le laissait complètement indifférent. II résolut donc de l'emmener avec lui pour ce voyage qui pouvait durer un an, voire plus en cas de complications météorologiques ou pillardes rencontrées sur son chemin. Sur un chameau sélectionné avec soin, il amarra solidement un bassour spacieux qu'il tapissa de tentures soyeuses, d'épais et moelleux tapis et de coussins bourrés de laine longue et souple. Le bassour, demeure mobile de Mériem, confié à la garde d'un serviteur dévoué et sûr, ne devait quitter, sous aucun prétexte, la hauteur de la monture personnelle du chef de la caravane.
Octobre, la date fixée pour le départ, arriva. Le lourd convoi se mit lentement en marche, bien protégé par une troupe d'élite pourvue de fusils sur quoi on comptait beaucoup en cas d'agression. Les tribus qui hantaient le désert n'étaient alors armées que de leurs longues lances en acier hérissées d'arêtes meurtrières, de poignards et de courts sabres, parfois d'arcs et de flèches. Le marchand avait estimé astucieux de s'assurer la supériorité de l'efficacité des armes à feu.
Point de désordre dans la caravane; la cadence était réglée sur le pas des chameaux les plus lourdement chargés; des éclaireurs, une avant-garde, une arrière-garde, un groupe de réserve, la place assignée à chacun pour une éventuelle résistance, donnaient l'impression d'un groupe mobile de reconnaissance et non celui d'une expédition commerciale. De mémoire de Marocain d'Agadir , c'était la première fois qu'une caravane s'organisait pareillement pour traverser une partie du désert réputer des plus dangereuses. Notre marchand étant propriétaire des quatre cinquièmes de la caravane, nul ne contesta son commandement net et autoritaire sur l'ensemble du convoi ; sa voix gutturale sèche à dessein, traduisait immédiatement ce que les yeux des propriétaires associés ne discernaient pas avec le même promptitude de ceux de l'animateur de ce raid gigantesque pour l'époque : Agadir - Bornou .
Meriem ne manifesta ni joie ni dépit d'accompagner son maître .Esclave, la résignation à son sort paraissait résumer sa seule religion, à moins que le fatalisme musulman ne l'est gagnée à sa cause , ce qu'il est hasardeux d'affirmer , car Meriem ne fut jamais autorisée à converser avec des personnes capables de transmettre aux historiens ses impressions sentimentales .
Chemin faisant ; le convoi vit souvent des ombres inquiétantes apparaitre à l'horizon .Mais comme à la moindre alerte , la caravane opérait un mouvement de repli et de concentration dans un ordre parfait , que courageusement les convoyeurs armés se lançaient dans la direction des suspects , en tirant des coups de fusil , les maraudeurs , pourtant attirés par l'appât du précieux butin jugeaient plus prudent de ne pas risquer une aventure qui pouvait tourner à leur désavantage .
Campant dans les oasis, dans les douars , et dans les ksours importants , le convoi s'allégeait petit à petit , de ses marchandises à un prix fort honnête . Sans encombre, il atteignit le sud du Hoggar ; encore peu de lunes et les remparts de Bornou passeraient du mirage à la réalité. L'allégresse
commençait à régner, les projets s'échafaudaient quand, par une chaude journée, en pleine marche, un fort contingent d'écumeurs du désert, vêtus et voilés de noir, attaqua la caravane.

Le coup de main était sérieux. Les djicheurs, précédemment échaudés avaient quéri du renfort; les bandes - ennemies en d'autres moments - avaient lié leurs intérêts, quittes à s'entretuer pour le partage du butin. La. troupe du Marocain marqua un temps de surprise, se ressaisit vite et les moukalas à un et deux coups, plus meurtriers que les armes blanches, muèrent l'offensive en retraite précipitée, causant de lourdes pertes aux assaillants. La caravane ne perdit ni un homme ni un chameau et se reformait prête à repartir, lorsque des cris de fureur ,entrecoupés de hurlements de détresse , retentirent. Le marchand d'Agadir : venait de s'apercevoir que le méhari portant sa chère Mériem ne voisinait plus avec le sien ; le bassour aux couleurs vives avait disparu. De longues et minutieuses recherches demeurèrent vaines ; il fallut se rendre à l'évidence, la " Marocaine resta introuvable ".
La bête au fardeau précieux effrayée par le bruit et les cris , avait rompu la corde qui la retenait au pique peu solide pour prendre la clé du désert du côté opposé à la bataille ce qui permit à son départ de passer inaperçu . Le Méhari choisi avec soin - ne l'oublions pas - montra qu'on avait raison d'avoir confiance dans son endurance car les caravaniers ne purent le rejoindre malgré la promesse d'un royal batchich offert par le Marocain qui crut devenir fou de douleur , ne le devint pas mais tomba .Durant quelques jours , dans une prostration compléte . Lorsque tout espoir de retrouver la fugitive dut être abandonné, In'ch ہllah s'écria le marchand d'Agadir, dont l'amour ne noyait pas les préoccupations marchandes, et la caravane poursuivit sa route de son pas lent.
Le méhari de Mériem n'alla pas très loin tout seul. Les Touareg, essayant d'opérer un mouvement tournant,virent l'inutilité de leurs efforts et ne terminèrent pas cette opération stratégique. Comme ils se préparaient à la fuite, ils aperçurent, venant à toutes pattes vers eux, un chameau chargé d'un bassour. Le chef targui n'eut aucune peine à le capturer et à l'attacher à sa selle; il verrait plus tard ce qu'il contenait, lorsque sa bande se trouverait en lieu sûr, hors du rayon d'action des soldats caravaniers.

Contrairement à ce que le commun des mortels peut imaginer, le Targui ne s'enthousiasma pas à la vue de sa captive. La sveltesse du corps de Mériem, le feu de ses yeux, la fermeté de sa gorge, le galbe élégant de ses jambes, n'exercèrent aucune influence sur le noble pillard. Il est vrai que les Touareg ne reconnaissent la beauté féminine qu'au poids... jusqu'à la difformité. Peu leur importe le dessin d'une bouche et la légèreté d'une attitude : pour eux, la grâce, c'est la graisse, sans doute par contraste avec leur stature propre, le plus souvent squelettique.

Aussi, le premier soin du ravisseur fut-il de débarrasser Mériem peu rassurée sur son sort, de ses bijoux, de ses riches vêtements, de lui enlevé les accessoires qui transformaient son bassour en boudoir confortable. Ensuite, il réfléchit au moyen de tirer un profit de sa prisonnière qu'il ne songea pas un seul instant à utiliser pour sa couche. Le chef targui connaissait dans le Touat, à In-Salah, un marchand qui trafiquait tout ce qui pouvait se vendre ou s'acheter. Il s'y rendit donc, en compagnie de Mériem, mal enroulée dans un haouli pouilleux.
Le Touati eut de la peine à ne pas proférer un cri d'admiration devant la beauté de l'esclave et, faussement indifférent, il discuta le prix avec le Targui. Après d interminables marchandages, Mériem changea encore de maître pour deux cents bacettas, joli prix pour l'époque (la bacetta ou demi-douro valant alors deux francs cinquante).
L'avisé commerçant fit reposer Mériem, la para pour la rendre plus présentable et entreprit le voyage de Guerrara dans le M'Zab, pour la revendre à un commerçant mozabite immensément riche. Mériem, perdue au milieu d'une caravane marchande, remonta donc vers le Nord dans un bassour bien moins confortable que celui du marchand d'Agadir.
Le Touati arriva sans encombre chez le Mozabite somptueusement installé, servi par une nombreuse domesticité spécialisée dans la préparation des mets qu'il appréciait particulièrement. Le négoce de cet important trafiquant touchait à toutes les branches du commerce: ses nombreuses caravanes reliaient le désert aux villes du Nord: on disait sa fortune considérable, bien qu'il n'en parlât jamais, mais le Mozabite en faisait volontiers étalage par le luxe dont il s'entourait.
Le Touati et le Mozabite parurent heureux de se revoir; de grandes et réciproques marques d'affection s'échangèrent avec un manque absolu de sincérité: l'un se demandant comment il allait berner l'autre.

Le Touati ayant suivant la coutume indigène louangé par avance sa marchandise et flatté les qualités de son collègue, le Mozabite répondit que le commerce sombrait dans un noir marasme. Après ces habituels préparatifs inhérents à toute transaction arabe, tous deux se rendirent auprès de Meriem.
Le Mozabite, à travers la fatigue du voyage et de la crasse dans laquelle l'esclave lasse était accroupie, discerna l'étrange beauté. Il résolut bien vite d'acquérir coûte que coûte ce trésor rare et précieux.
Mériem dut laisser glisser son haouli et le Mozabite , familiarisé avec ce genre d'examen, commença, d'un air détaché, l'inspection de détail. Chevelure, yeux, dents, nez , reçurent des regards inquisiteurs: il évalua la fermeté des chairs, jugea la ligne générale d'un coup d'oeil et parut vouloir se rendre compte si quelque maladie secrète n'infectait pas Mériem. Enfin, il parla des mauvaises récoltes, des difficultés croissantes de la vie, pleura sur son sort et le marchandage commença. Le Touati demandait seize cents bacettas: le Mozabite en offrait mille. Flatteries, invectives, discussions durèrent de longues heures, et le Touati sortit victorieux de ces palabres avec quinze cents bacettas. Vendeur et acheteur se trottèrent les mains, persuadés que l'un avait grugé l'autre.
Le Mozabite ne perdit pas de temps: plus civilisé que ses approvisionneurs du désert, ayant visité les grandes villes de la Régence alors turque, il émit de hautes prétentions rémunératrices pour Mériem et par incidence, pour lui. Elle ne serait pas l'esclave d'un vulgaire caïd, elle deviendrait la houri d'un pacha ou d'un sultan, riche et puissant qui en plus d'une somme peut-être de vingt ou trente mille bacettas, le couvrirait d'honneurs pour lui avoir procuré un pareil joyau.
Ce que Mériem pensa de ce nouveau changement de direction ne paraît qu'accessoire dans la transaction. Bien qui sa valeur marchande lui évitât les mauvais traitements, elle devait regretter la douillette demeure et les prévenances du marchand d'Agadir.
Pourtant, le Mozabite l'entoura d'attentions particulières. Son esprit cupide vainquit son désir personnel de garder pour son égoïste jouissance ce morceau de sultan. Il mena Mériem dans la demeure affectée au commerce des femmes et entreprit de valoriser au maximum les charmes de l'esclave blanche.
Tâche aisée. Les artifices de l'habile Circassienne préposée à ce travail - application de viande crue sur la peau pour la rendre claire, friction au lait d'ânesse, compression du corps dans un corset de bois, apposition d'herbes rares sur les seins pour les raffermir --furent inutiles avec Mériem, tant son ensemble, malgré les avatars récents, demeurait égal aux statues de la Rome antique. Au lieu d'un ravalement complet. Mériem n'eut besoin que des retouches d'un pinceau d'artiste.
Des bains successifs, allant de l'eau claire à l'eau saturée de précieuses essences de parfums, imprégnèrent sa peau veloutée d'une sorte de suavité naturelle propre à rendre fou le premier cheik venu. Sa chevelure, frisée naturellement, s'étagea en un édifice, gracieux- pendant que les étoffes les plus rutilantes vinrent mouler son corps de déesse ; de lourds pendentifs en or incrustés de pierres précieuses chargèrent sa poitrine, ses doigts effilés badigeonnés d'ocre et ses oreilles délicates non dessinées pour de si pesants ornements. Ses chevilles entrechoquèrent les pesants kholkhals et les plus fines babouches de Fez brodées de fils d'argent, achevèrent la transformation.
Mériem, devant l'attitude respectueuse du Mozabite, éprouva une vague inquiétude. Ces attentions la reportaient dans son lointain Maroc, certes ; mais un maître si empressé à la rendre encore plus belle ne devait pas nourrir de francs desseins puisqu'il ne l'invitait pas à pénétrer dans son harem.
Le Mozabite, ravi de la remise en état de son esclave, réfléchissait au moyen d'en tirer un profit maximum. Tout d'abord, il pensa l'offrir au dey d'Alger ou à celui de Tunis qui n'hésiteraient pas à la payer un prix royal. Mais il y avait loin de sa boutique de Guerrara aux grandes villes du Nord, presque tout le M'zab à traverser. Individuellement, il ne fallait pas compter accomplir ce trajet; les pillards surveillaient les pistes et le Mozabite ne pouvait aventurer à la légère l'important capital que représentait désormais Mériem à ses yeux. Organiser une caravane spéciale ? Il y songea un instant, mais les frais eussent absorbé le bénéfice escompté par la vente de l'esclave. Enfin, aucun convoi auquel il aurait pu joindre quelques chameaux n'était en instance de départ.
Le Mozabite se gratta la tête et implora Allah de lui suggérer une solution profitable à ses intérêts.
Les mois passèrent. L'hiver - été des Européens - vint, sans qu'une caravane à destination du Nord montrât le bout du nez d'un chameau. Enfin, Allah daigna venir au secours de son serviteur.
Au lieu d'un voyage long et incertain, rempli seulement de promesses spéculatives, pourquoi ne pas choisir un potentat de moindre importance, riche aussi mais plus à proximité de Guerrara ? Le Mozabite se rendit à cette évidence et, sans perdre une minute, envoya un courrier au sultan de Touggourt. à trois journées de chameau de sa demeure par temps normal dénué de sirocco.
Le Mozabite dans une longue lettre écrite de la plus belle écriture public sur un parchemin artistiquement enluminé ; vantait en termes imagés la beauté de Meriem : houri unique au monde , grâce de gazelle , regards aussi profonds que les eaux d'un lac ..etc bref un véritable présent d'Allah !.

Le marchand ne parlait pas de prix ; il savait que le sultan paierait largement si Meriem lui convenait. Il attendit donc sans impatience le retour de son messager.
Le sultan de Touggourt était un personnage important son autorité s'étendait sur les oasis prospères de l'Oued R'hir dont les jardins lui rapportaient maintes profits , soit en imports directs , soit en impôts indirects(indirects s'entendent par les Razzias qu'opéraient ses troupes sans l'assentiment des propriétaires ). Ce sultan menait une vie exempte de soucis matériels et égrenait son existence entre les plaisirs de la table et ceux de son harem, copieux tous deux , puisque sa ville donnait asile à des marchés d'esclaves importants sur lequels il prélevait d'abondantes dimes en nature et en espèces .Les Zbantos, corps régulier des troupes du sultan ne coutaient pas cher a sa cassette , ces goumiers plus bandits que Zbantos vivaient sur le pays volant , pillant, violant , couverts par l'honneur de servir le sultan , distinction qui les rendit intouchables . Cette bienveillante tolérance de leur maitre payait leurs services policiers et guerriers.
Le Magnat Touggourti partageait ses distractions avec son cousin Bou Touil , de Temacine . Bou Touil ben Djellab de situation aisée vivait dépendant sur la bourse du sultan lutinait ses esclaves favorites en cachette et colportait la rumeur populaire, ses épouses légitimes. Il passait la majeure partie de son temps à Touggourt, pour ces raisons avouées, mais aussi pour une autre plus cachée.
Les cousins inséparables en apparence, se méfiaient l'un de l'autre. Le Sultan craignit la nature ambitieuse de son parent et Bou Touil savait très bien que sa stature - de Six pieds - faisait plus pour son prestige que son lien de parenté, il n'ignorait pas non plus que l'invitation de partager les amusements de son cousin n'était qu'un prétexte pour le mieux tenir sous l'étroite surveillance de celui-ci.
Après de longs mois de cette commune vie de bombance, le sultan de Touggourt crut s'apercevoir que son cousin conspirait contre lui et leurs rapports subirent un léger ralentissement qui se transforma rapidement en aversion. Bou Touïl ne s'émut pas outre mesure de ce revirement d'opinion que rien ne justifiait, mais, habile il jugea prudent de ne plus vivre dans l'ombre du sultan et surtout dans sa ville. Il regagna sa maison et ses jardins de Témacine, retrouva sa femme, ses palmeraies et, surtout, son vieil ami, Mahmoud, cheik de Témacine, avec qui il recommença les orgies crapuleuses, mais moins fastueuses, de Touggourt.
Comme un malheur ne vient jamais seul, avec la désertion de Bou Touîl - malgré tout, joyeux compagnon de débauche - le sultan de Touggourt perdit sa femme favorite. La tristesse envahit sa demeure et nul ne peut prévoir ce que cet état d'âme aurait provoqué de perturbations sociales, si le courrier du marchand mozabite n'était arrivé à ce moment particulièrement opportun.
Le sultan se sentit revivre, l'espoir renaissait. Enfin, providentiellement, surgissait une agréable matière à diversion. Cette promesse charnelle lui apparut comme l'ouverture d'un nouveau paradis. Il relut vingt fois le message, demanda maintes explications au messager: le rose lui colora les joues. ; une langue gourmande humecta ses lèvres; il avait entière confiance dans le Mozabite qu'il payait cher, soit ; mais qui lui livrait toujours une marchandise de premier ordre, ni surfaite, ni fardée.
Le sultan prit une décision immédiate; il appela Ahmed, le chef de ses zbantos, lui enjoignit de choisir vingt hommes bien armés, de partir pour Guerrara sans délai avec le courrier et de ramener cette esclave blanche extraordinaire sans perdre de temps : Ahmed, lui dit-il, tu es responsable, sur ta vie ,de la sécurité de l'esclave. Achète pour elle le plus doux méhari, le bassour le plus spacieux, les tapis les plus épais.
Ahmed obtempéra sans difficulté à l'ordre du sultan, alléché d'avance par la récompense qui gratifierait son retour et par les commissions qu'il prélèverait sur les achats pour le confort de la future favorite.
Le sultan, joyeux, exultant de bonheur, fit préparer la plus belle chambre, acheta les haoulis les plus somptueux. Sortit ses bijoux les plus précieux pour les offrir à Mériem.
Le remue-ménage de son palais ne passa pas inaperçu et avec cette vitesse extraordinaire que mettent les informations à se propager dans des pays alors dénués de télégraphe et de téléphone, le jour même Bou Touil recevait la nouvelle de la bonne aubaine échue à son cousin. Tout d'abord, il enragea, puis résolut de voir, avant le sultan, le visage de la perle annoncée... Il connaissait les habitudes du marchand mozabite qui s'arrêtait - comme il le faisait à chaque voyage - chez son vieil ami Ali habitant Témacine. C'est là qu'il se rendrait compte de visu de la rareté de l'objet destiné au sultan. Mais, peu bavard, il garda pour lui son projet.
Bou Touïl avait prévu juste. Six jours après le départ d'Ahmed et de ses zbantos, la petite troupe mit pied à terre devant le caravansérail d'Ali. Les zbantos. fourbus par la longue course ne tardèrent pas à s'endormir dans un local prêter par le cheik Mahmoud, ainsi qu'il était d'usage pour les soldats du sultan, pendant que leurs chevaux, parqués
dans la rue dévoraient leur ration d'alfa.

Mériem, le visage caché par un haïk de soie blanche, descendit de son bassour pour être enfermée dans une chambre, pendant que le Mozabite et Ali exprimaient leur joie de se revoir par d'interminables salamalek. Un couscous d'honneur fumant dans la guessa, un méchoui doré a point, portèrent la satisfaction des deux amis à un point culminant.
Le Mozabite. bien restauré, arborait le visage d'un homme satisfait, heureux, et parlait de repartir
vers Touggourt malgré les démonstrations d'Ali, lorsque les sourires des convives se transformèrent tout à coup en grimaces d'inquiétude. Bou Touïl, sans se faire annoncer par crainte d'une retraite précipitée, apparut, l'air jovial, sur le seuil de la porte.
Le Mozabite, pour masquer ses appréhensions, se confondit en amabilités que Bou Touïl interrompit brusquement.
" J'ai entendu parler de ton esclave blanche; on a tant vanté sa beauté que je voudrais la voir. "
Le Mozabite pensa qu'un refus n'arrangerait pas les choses; aussi, avec de profonds soupirs qui pressentaient un malheur, il conduisit Bou Touïl près de Mériem.
Le tremblement de terre, le plus terrifiant événement, l'annonce de la fin du monde, n'eussent pas produit un effet semblable dans l'âme du peu sentimental Bou Touïl. Bouleversé par cette vision, il demeura hébété, ne pouvant détacher son regard de Mériem qui gênée par tant d'évidente concupiscence, ne savait quelle contenance prendre.
De plus en plus inquiet le Mozabite pressé de fuir cette curiosité intempestive, annonça l'heure de partir. Bou Touïl se tira de sa muette admiration et prit congé, la décision irrévocable était prise : _Mérien deviendrait sa femme, envers et contre l'autorité de son cousin le sultan.
Affaire grave de conséquences ! Ce coup de force s'identifiait avec un acte de rébellion ouverte contre le sultan de Touggourt. Qu'importe, pour conserver Mériem. Bou Touïl était prêt à toutes les folies.

Bou Touïl se rendit chez le cheik Mahmoud, à qui il exposa son plan. Après maintes hésitations. Mahmoud exécuta le premier ordre de Bou Touïl : arrêter les zbantos. Chose facile, car ils dormaient encore; on y joignit Ahmed pour plus de sécurité.
Le cheikh, peu rassuré sur les suites de cette opération, parlait déjà de seller ses chameaux, pour aller habiter sous d'autres cieux. Bou Touïl ne s'en tint pas là et exigea que son ami empêchât le Mozabite de quitter la ville avec Mériem.
Cette fois, Mahmoud sentit sa tête vaciller sur ses épaules et le froid d'un tranchant de sabre couru sur son échine. Mais Bou Touïl était l'homme des grandes résolutions: il les fit partager à Mahmoud. Témacine renierait l'autorité du sultan de Touggourt en harmonie avec la prédiction d'un grand marabout défunt ayant annoncé que Témacine serait un jour affranchie de sa vassalité vis-à-vis de Touggourt, Bou Touïl décida de se nommer sultan de Témacine.
Mahmoud, engagé dans l'histoire, ne pouvait plus reculer: il se rangea résolument aux côtés de Bou Touïl qui leva sans tarder l'étendard vert de la révolte.
Au désir de Mahmoud, qui voulait agir légalement en consultant la population, Bou Touïl opposa des méthodes plus efficaces. Il fit arrêter nuitamment les partisans du sultan, convoqua le marabout, lequel reconnut en Mériem l'envoyée spéciale pour accomplir la prédiction maraboutique et arma ses partisans. Des écrivains publics rédigèrent des proclamations que les habitants, à leur grand étonnement. trouvèrent placardées sur la voie publique dès leur réveil.
Si le texte exact de Bou Touïl n'est pas parvenu jusqu'à nous dans sa stricte intégralité, le colonel Pein un des officiers de la conquête algérienne, nous en a laissé la traduction que voici :

Habitants de Témacine et des ksour qui en dépendent, le jour de la délivrance, prédit par Si Abd-el-Kacer el Gougui, luit ; la chérifa (en l'occurrence Mériem) est dans nos murs. Allah l'a placée sur mon chemin et m'a choisi pour être l'instrument de sa mission ; elle est reconnue (?) par les Marabouts, l'hymen va nous unir. A dater de ce jour, vous êtes affranchis du joug de Touggourt, vous ne serez plus humiliés par la fierté de ses habitants. A moi l'honneur de vous tirer de la servitude : à moi la gloire de vous rendre heureux et libres.
Signé : KEBIR BOU TOUIL.
P. S. - Dans le cas où cela ne vous conviendrait pas, ne vous gênez pas. dites-le, je céderai ma place à un autre.
Si cette traduction n'est pas scrupuleusement
exacte, elle reflète assez bien le caractère de Bou
Touïl, astucieux psychologue très apte à identifier
ses intérêts personnels avec l'intérêt général ou
confessionnel.
Bien entendu, personne ne récrimina, Bou Touïl se proclama sultan de Témacine et Mériem devint sultane. Le cheikh Mahmoud fut élevé à la dignité de grand vizir: les zbantos, craignant pour leur tête s'ils retournaient à Touggourt formèrent une troupe régulière au service de Bou Touïl qui nomma Ahmed à un haut poste militaire. Le marchand Mozabite retourna précipitamment à Guerrara muni d'un solide viatique, quoique moins important qu'il ne l'espérait, mais heureux de s'en tirer à si bon compte.
Cette sédition sidéra le sultan de Touggourt: la fureur de se voir enlever Mériem, jointe à sa
blessure d'amour-propre de perdre le contrôle sur : Temacine - revenus en moins -_ le décidèrent à une expédition guerrière contre son cousin. Il souleva tout l'Oued Rhir contre Témacine et vint en faire le siège.
Témacine, moins importante que Touggourt, est une ville infiniment mieux protégée qu'elle. De hauts remparts l'entourent et, fait unique dans le Sahara et peut-être bien dans toutes les oasis, reposent sur une épaisse couche de troncs de palmiers morts. Cette base, presque aussi dure que le roc, consolide considérablement les murs crénelés tout en les rendant moins accessibles. Moins étendue que sa voisine, la ville est plus facile à défendre.
Le sultan de Touggourt jugea à ses dépens l'excellence de la position stratégique de Témacine. Malgré une attaque furieuse, il fut repoussé avec de lourdes pertes ; pendant la dernière bataille, il reçut personnellement une blessure, ce qui le découragea de recommencer sa tentative. Sa retraite forcée confirma le pouvoir de Bou Touïl et affirma définitivement le nouveau sultanat, dû à l'intrusion de Mériem, dans cette partie de l'Afrique.
Mériem. devenue sultane, vit ses voyages hasardeux prendre fin et donna à Bou Touïl une progéniture qui continua la lignée des Ben Djellab.
Témacine et Touggourt guerroyèrent encore de longues décades aprés cette aventure. Mais ni l'une ni l'autre ne pût asservir sa voisine. Il fallut la pénétration française pour mettre un terme à une rivalité dont les habitants actuels ne se souviennent même plus.
En visitant Témacine, j'essayai de retrouver des souvenirs de Mériem, esclave devenue sultane.
La célèbre zaouïa où dort Tidjani ne révéla pas un indice qui pût me mettre sur une piste. Le marabout, homme sympathique, jouissant d'une influence considérable dans le monde musulman, me reçut dans son vaste salon où la vieille ébénisterie arabe voisine avec des meubles Louis-Philippe et un carillon Westminster ultra-moderne, mais ne put rien ajouter à ce qui précède.
Mériem n'eut pas son portrait gravé par un miniaturiste maure et le lecteur le regrettera sans doute autant que moi, ne serait-ce que pour se rendre compte si, véritablement, cette femme valait la peine de déchaîner tant de passions spéculatives, sensuelles et guerrières.
II
AMBIANCE
Deux aspects de Touggourt. Six jours de la semaine, la capitale des oasis somnole, dorée par les sables. Mais le vendredi, jour de marché, l'animation est grande. De dix lieues à la ronde, même s'ils n'ont rien à acheter ou à vendre, les indigènes convergent vers le bruit et le brouhaha des marchands installés sur la place publique, dans les rues, un peu partout. Les amateurs de folklore sont comblés. La " couleur locale " abonde et déborde, envahit la vue et l'odorat. Les éventaires ne manquent pas de pittoresque.
Face aux arcades bordant la place centrale, des
bourricots attendent que l'on vienne louer leurs
services pour le transport des marchandises, pendant que d'autres, non moins paisibles, souhaitent que leurs maîtres aient vendu leurs dattes ou leurs grains pour ne pas les remporter. Ce lieu de rendez-vous des petits ânes, presque des jouets d'enfants, est aussi le centre de la vente des dattes communes pour la consommation des indigènes. Les dattes compressées forment une bouillie noirâtre peu appétissante pour nous mais, paraît-il, excellente; le miel macule l'extérieur des sacs et des nuées de mouches se repaissent de ces mets sucrés qui constituent la nourriture essentielle des Arabes du Sud.
A droite, les boulangers ont dressé, en face de leur hanout, des tréteaux sur lesquels des pains dorés " à la française " voisinent avec des galettes lourdes, à peine cuites, faute de levure: c'est le pain courant des indigènes, pain qui possède l'avantage sur le nôtre de demeurer assez longtemps frais. Après avoir tâté une douzaine de ces morceaux de pâte, l'acheteur se décide pour l'un deux qu'il enfouit dans son immense sac de toile, genre sac à blé, ou dans le capuchon de son burnous qui remplace le panier de nos ménagères.
Le tailleur a sorti sa machine à coudre en plein vent et pédale ferme pour confectionner un zarouel. C'est effarant le nombre des machines qui sont en service, non seulement ici mais dans les oasis les plus reculées. La machine à coudre est peut-être le premier instrument moderne qu'aient adopté, sans réticence les indigènes les plus réfractaires aux manières de roumis .
Mais voici l'attraction quotidienne. La folle de la ville, parée de ses plus beaux vêtements aux vives couleurs, se promène en chantant une longue psalmodie gutturale: elle s'accompagne en tapant sur un bidon de pétrole vide et en secouant ses multiples pendantifs composés de 'couvercles de boites de conserves et de vieilles clés. Sa folie.;, consciente de ne pas laisser échapper une occasion de gagner quelques sous, distingue l'objectif de mon appareil et elle ne consent à ne pas cacher sa tête dans son bidon que moyennant un douro qu'on lui donne assez volontiers.

Les marchands de grain forment la corporation numériquement la plus forte et leurs mains, en plongeant dans le blé ou le maïs, font ruisseler l'or devenu bien terne à force d'être exposé aux rayons du soleil impitoyable et à la poussière. D'âpres discussions s'engagent car, ici comme dans tout l'Islam, l'art de bien acheter consiste surtout en celui de savoir bien marchander.

Plus loin, à l'ombre des palmiers en bordure du jardin public, les potiers attendent, tranquillement assis, l'acheteur éventuel; ils ne sollicitent guère, sachant fort bien que le manque d'eau courante à domicile et le centre d'approvisionnement en eau potable souvent éloigné sont leurs meilleurs auxiliaires de vente, car ces immenses amphores sont assez fragiles. Leurs concurrents, les marchands de guerbas (peaux de bouc pour contenir l'eau) aguichent une clientèle essentiellement nomade puisque la guerba ne craint pas les chocs à dos de chameaux... dont, tout à côté, quelques exemplaires attendent, avec un air de suprême indifférence, un changement de maître .
Un chameau ordinaire, après une heure de discussion, quatre ou cinq auscultations, vingt fois le nom d'Allah proféré sur différents tons, peut s'acquérir pour une somme très variable suivant les saisons. En 1935, le " vaisseau du désert " valait cinq cents francs. Quinze ans après il faut compter entre douze et vingt mille francs.
Cette grosse somme n'est pas nécessaire au client du barbier adossé au marabout qui, en plein air, coupe les cheveux et rase. Son rasoir ébréché transforme un crâne broussailleux en " boule de billard " pour quelques francs: il opère sans eau ni savon, à sec.
Les transactions sont peu nombreuses au marché des moutons, près de l'abreuvoir. Ces pacifiques bêtes ne paraissent pas souffrir de la chaleur malgré leur épaisse toison. Ce peu d'activité est dû à l'épidémie de gale signalée chez les Ouled Moulet près de Djemâa.
Un bruit sourd de tam-tam, des " hululu " aigus, prolongés, provoquent la désertion momentanée du marché, c'est un mariage arabe qui traverse pédestrement la ville. La mariée (quatorze ans), entourée de ses parents et des commères, forme la tête de ce cortège assourdissant, vêtue d'une robe rose vif et vert éclatant, qui rappelle le Soudan. Et, tandis que les gamins, fatigués du pas de conduite pendant une centaine de mètres, reviennent vers le marché, l'épicier offre ses piments, ses pois chiches et l'on entoure l'Arabe dont le tas de sauterelles grillées, grand régal des indigènes, diminue à vue d'œil.
L'après-midi s'avance: les marchands de bric-à-brac chargent leurs montures de nombreux invendus: les petits ânes supportent allègrement des fardeaux plus lourds et plus volumineux qu' eux. Une dernière tasse de thé au café maure où des colloques mystérieux s'échangent bouche contre oreille ; ou l'on va se séparer jusqu'au prochain vendredi...
Son maigre marché terminé, le petit Salah enfourche son bourricot pour rejoindre le village voisin. Et, tandis qu'il me lance son " bônn jourr' " ,sonore, sa petite sœur de sept ans le suit derrière l'âne: elle trottinera ainsi quelques kilomètres au gré de la monture de son frère, confortablement installé. Atavisme, coutumes ! La femme va à pied, le mari se fait porter. Salah est déjà imbu de la supériorité de l'homme sur la femme. Dans le Sud, les coutumes ancestraies s'amenuisent moins que dans le Nord. Une autre civilisation, une autre conception de la vie sociale... Le Sud où il y a encore des marchands d'eau...

III
PALMERAIES
SEULE RICHESSE DE L'OASIS
Des milliers de kilomètres carrés de sable paraissent sans vie. Lorsque des voyageurs passent au milieu de villages qui semblent être fichés au milieu du désert par accident, tous posent la même question : " De quoi vivent ces gens ? >>
L'existence de ces dizaines de milliers d'êtres épars est cristallisée par les oasis ou par leur ombre, c'est-à-dire par l'eau qui coule, sourd ou jaillit et qui permet ces taches vertes disséminées dans le désert. La végétation plus ou moins luxuriante des oasis constitue le pôle attractif des peuplades du bled. Grâce à cette eau. le palmier - arbre qui ne pousse que dans le sable - pousse et donne des dattes. Les dattes - un des meilleurs aliments nutritifs sous un faible volume - sont la base de la nourriture dans le Sud; le dattier, par les soins dont il faut l'entourer pour qu'il produise de beaux régimes, procure du travail à maints jardiniers indigènes; le commerce et le transport de ces fruits font vivre une autre partie de la population. Ainsi, le palmier-dattier n'est pas seulement un motif décoratif pour cartes postales et gravures exotiques, il est surtout la plante vivante nécessaire à la vie même du Sud car il annonce toujours un point d'eau. Le palmier-dattier est un grand méconnu. Il est parfois élancé et dégingandé; il est aussi petit et trapu. De sa forme, dépend la qualité de la datte, la lourdeur de son régime, la richesse de sa production. Promenons-nous dans les palmeraies et écoutons colons et vieux khammès parler des palmiers.
LE PALMIER. TANTE DES INDIGENES
On a coutume de dire qu'un Arabe prend plus de soins d'un de ses palmiers que de sa femme. Je crois que c'est là une vérité élémentaire et, lorsque j'en ai demandé la raison à Mohamed ben Hadji, propriétaire indigène aisé, il m a répondu qu'une femme lui côutait de l'argent, alors qu'un palmier lui en rapportait, et qu'ensuite le produit de ses palmiers lui permettait d'acheter autant de femmes qu'il en désirait, alors que l'inverse n'était pas vrai. Reflet d'une logique imperturbable.
Une oasis, c'est-à-dire des plantations de palmiers, ne ressemble pas comme on est trop tenté de le croire, à une autre oasis.Vingt oasis, vingt visions différentes, aussi charmeuses, aussi attrayantes les unes que les autres: depuis El Kantara jusqu'à Timimoun d'un côté et jusqu'à Tozeur, de l'autre, chaque bouquet de verdure perdu dans le désert est une surprise nouvelle et un enchantement pour les yeux.
Autour des oasis, des jardins meurent et d'autres poussent, comme à Aïn Beïda. par exemple. On m a assuré qu il y avait plus de disparitions que de nouveau-nés. Cela ne m'a pas paru évident, bien au contraire. J'ai vu surtout au centre de la vallée de l'Oued R'hir beaucoup de jeunes plantations.
J' ai assisté à un repiquage de jeunes palmiers appelés djebbars. Le khammès creuse un trou assez profond qu'il humecte d'eau. Avant de terrer le
djebbar , il le tourne vers l'ouest et soulève le jeune plant par trois fois en disant : " Bessemela " (au nom de Dieu). Puis il recommence trois fois le même manège en adressant une invocation à Mahomet. Enfin, parlant au palmier, il lui dit : " Si tu ne pousses pas, je t'attaquerai devant la justice de Dieu. "
Ce cérémonial est surtout en usage chez les pro-priétaires indigènes, car il faudrait un temps inter-minable pour planter, de cette façon, une palmeraie appartenant à un Européen. Si les Blancs ont abandonné ces invocations, ils ont conservé la tradition d'égorger un mouton lorsque le forage d'un puits est tenté, pour la réussite de l'ouvrage, comme je lai vu à Ourir.
Le palmier planté, la question importante est d'assurer une parfaite irrigation au moyen de puits artésiens à eau jaillissante ou de pompage. L'eau qui jaillit d'un puits s'écoule suivant un canal artificiel et va remplir les séguias ou canaux d'irrigation, qui baigneront les plantations à heures régulières. L'eau non absorbée par la terre tombe dans les khandeg- ou canaux d'écoulement variant de cinquante centimètres à un mètre vingt de profondeur vers un canal collecteur qui dispersera ces eaux sur saturées de sel. En l'absence de canaux collecteurs, l'eau est évacuée le plus loin possible et le soleil se charge de l'absorber en laissant une couche blanche magnésienne recouvrir le sol.
Il existe tout une variété de palmiers-dattiers qui donnent des dattes, de différentes qualités, mais dont les principales sont : la Deglet-Nour première qualité: la Degla-Beïda deuxième qualité: toutes deux exportées: la Ghars dernière qualité, sert à la consommation locale des indigènes.
La datte ne se classe pas dans les fruits à génération spontanée: il faut que l'arbre mâle féconde
L'arbre femelle pour obtenir des dattes comestibles.
Vers mars, le khammès coupe sur les mâles, appelés dokkars. des sortes de grandes gaines plates mesurant
de cinquante à quatre-vingts centimètres: l'écorce est fendue et une multitude de petites branches
blanches, très fines, apparaissent. L'indigène opère alors la fécondation artificielle: il grimpe avec une agilité de singe sur le palmier femelle, fend la gaine femelle, introduit l'élément reproducteur au milieu et ligature le tout en murmurant : " Que les bénédictions et le salut soient sur notre Seigneur Mahomet. "

La même invocation est répétée à la récolte pour remercier le prophète. Ainsi fécondé, au bout de six ou sept mois, le palmier-dattier femelle donnera de beaux régimes de dattes... s"il n'y a pas d'invasion de sauterelles ou une trop grande sécheresse.
Un palmier bien entretenu donne, en moyenne, cinquante kilogrammes de dattes qui se vendent à un prix très variable suivant l'abondance de la récolte, puisqu'en moins de dix ans, le quintal passa de sept cents à dix mille francs. J'ai vu des jardins, à M'Raier et à Djamâa où, m'a-t-on assuré, les palmiers produisaient plus de cent kilogrammes de dattes par arbre: il s'agit d'exceptions et de jardins parfaitement entretenus. Le chiffre officiel de cinquante kilogrammes, pour une moyenne générale de l'ensemble des palmeraies, serait plutôt au-dessous de la réalité. Au cours actuel, même en comparaison des frais généraux, le rapport est assez bon, mais beaucoup se plaignent, car les fluctuations des cours, dues à la spéculation, empêchent les colons de compter sur un revenu à peu près régulier, ce qui gêne les améliorations d'exploitation, surtout dans les régions où l'eau se raréfie.
L'indigène a conservé sa vénération ancestrale pour le palmier, et il enseigne à ses enfants que s'ils soignent bien leur tante, celle-ci les nourrira bien. La tante est le dattier. Si la fécondation est oubliée la tante donnera des dattes rachitiques. sans novaux, séches. incomestibles, que brouteront les chameaux ou les ânes, d'où leur nom de dattes à chameaux .
Avec un palmier, l'indigène est assuré de ne pas mourir de faim. On a coutume de dire qu'il se nourrit avec une poignée de dattes d'un bout à l'autre de l'année, c'est exact. Soyons francs: s'il ne mange que des dattes, c'est, souvent, parce qu'il n'a pas les moyens d'acheter autre chose... bien que, depuis la dernière guerre, une catégorie d'Arabes se soient considérablement enrichis au point de racheter fort cher, les plantations et commerces des Européens.
Les palmeraies étaient, autrefois, confiées à des khammès non rétribués régulièrement: mais touchant
le cinquième de la récolte (khammès vient de khamsa qui veut dire cinq). Cette coutume s'est perdue petit à petit. Les colons prétendent que les indigènes n'irriguaient pas sérieusement les plantations et préféraient dormir dans un pays où le problème de l'eau est capital. Cet argument a abouti à la suppression du véritable khammès. c'est-à-dire de l'ouvrier intéressé à la production, remplacé par un chef d'exploitation aidé d'ouvriers indigènes à soldes journalières fixes.

Lorsqu'on a voulu lutter contre l'apathie des indigènes laissant envahir des palmeraies par les sables, on s'est heurté à l'indifférence quasi généralisée. Un caïd m'a dit : " En Tunisie, l'ouvrier agricole des oliveraies est toujours intéressé à la récolte. Ici on a supprimé cette sorte de prime de rendement : alors le khammès se désintéresse de la richesse de la plantation ! "
Que déduire des deux thèses en présence ? Con-naissant les fortunes considérables de certains plan-teurs - maltais et arabes en particulier - on peut presque sagement en déduire que lorsque la datte valait très cher, des propriétaires durent trouver ce cinquième trop élevé (les palmeraies moyennes ont de dix à vingt mille palmiers). Aussi, petit à petit, ils évincèrent le khammès qui n'exista plus que de nom. sans la rétribution. De là. peut-être, un certain découragement chez les indigènes, découragement qui se traduisit par une nonchalance plus accentuée. Par incidence, on dut employer vingt indigènes à bas prix au lieu de dix à solde raisonnable.
La folle prospérité des propriétaires de palmeraies a été due pour partie, au système des impôts dont jouissaient, jusqu'à ces dernières années, les Territoires du Sud dont l'administration était rattachée aux Affaires Indigènes. Il n'existait pas d'impôts sur les salaires, sur les revenus, sur le chiffre d'affaires, sur les bénéfices, etc.. Le particulier payait une simple taxe municipale et les propriétaires étaient assujettis à un impôt global. Ils versaient une certaine somme par tête de palmier, par mouton ou par chameau: en somme, système de l'impôt sur le capital qui ne tenait pas compte du produit de la récolte. Ce régime privilégié avait tenté les négociants de dattes, qui créèrent leurs sièges
sociaux (de principe) en résidence dans le Sud. Ainsi ils passaient à travers la gamme des impôts français.

Certains observateurs ont médit de ce système fiscal qu'ils accusèrent d'avoir découragé la petite propriété dans le Sud. A simple titre historique, puisque ces temps sont révolus, examinons si ce genre de fiscalité a pu contribuer à la disparition de palmeraies. Quelques années avant la guerre - la dernière - à Ourir, sur cinq palmiers (donnant une moyenne de cent trente-trois kilogrammes de dattes par arbre) chaque propriétaire payait une dîme fixe par arbre. Cet impôt étant presque uniforme, le propriétaire qui récoltait beaucoup moins payait le même prix que le voisin davantage privilégié par la nature. Si cet impôt était normal pour certaines régions bien irriguées, d'autres, par suite

  • du manque d'eau - comme à Tamerna - étaient déficitaires, et j'ai vu des indigènes refuser de cultiver une palmeraie qui leur rapportait deux mille francs de dattes pour trois mille francs d'impôts à payer. Un administrateur m'a donné une bien jolie réponse : " En exigeant un impôt fixe par arbre, on oblige l'indigène indolent à travailler pour que sa récolte couvre au moins la somme que nous lui réclamons. " Ce prétexte est, ou très astucieux ou très peu malin car si l'indigène, faute d'eau jaillissante, ne possédait qu'une vieille palmeraie épuisée, le rapport de ses palmiers était indépendant de sa volonté.

Si certaines de ces anciennes mesures fiscales ont contribué à l'abandon des jardins indigènes, il faut le déplorer car, répétons-le, lorsque la palmeraie meurt, l'indigène fuit vers des régions déjà surpeuplées. Si le palmier est la " tante " de l'Arabe, ce n'est pas une raison pour envoyer le jardinier malchanceux au mont-de-piété local...
LE PROBLبME DE L'EAU
Ptolémée comparait le Sahara à une peau de panthère dont les taches noires figuraient les oasis et, le jaune, l'étendue des sables. L'image est osée; d'après le roi d'Egypte, le désert serait une région très fréquentée. La réalité s'avère assez différente.
Comme nous l'avons déjà dit, ces taches de la peau de panthère forment l'unique ressource du désert. Ces oasis-palmeraies permettent, en même temps que la culture du palmier-dattier, le ravitaillement en eau pour plus d'un demi-million d'indigènes épars sur plus de deux millions de kilomètres carrés, superficie des Territoires du Sud. Or, l'eau est de moins en moins abondante et - la région la plus menacée par la raréfaction du précieux liquide est la vallée de l'Oued R'hir, s'étendant de Biskra jusque et au delà de Blidet Amor, en passant par Touggourt.
Cette vallée de l'Oued R'hir, jusqu'alors la plus riche de tout le Sud, redeviendra-t-elle un désert lorsque les nappes souterraines seront épuisées, comme elles commencent à l'être dans les points " Sud " ?
Redoutable problème.
L'Oued R'hir possède une histoire légendaire transmise par les érudits arabes, mais qu'il est quand même bon de résumer, pour comprendre l'appréhension des indigènes en ce qui concerne l'eau.
Autrefois, la région était arrosée par un oued coulant en surface et irriguant les palmiers-dattiers. La vallée vivait à peu près en paix, sa population était composée de Berbères, de Soudano-Arabes et de Noirs, lorsque le fameux Sidi Okba, prince des Croyants - dont la tombe se trouve à Biskra - leva l'étendard de la révolte contre les Romains, installés à Tolga. Ne méconnaissant pas les difficultés pour vaincre les légions romaines, il réunit une forte troupe et lança un appel aux indigènes de la vallée de l'Oued R'hir. Le sultan de Touggourt, homme retors, et champion du double jeu, ne pouvait repousser la demande de Sidi Okba; par contre, il tenait à sa situation privilégiée. Il rassembla donc ses guerriers et les divisa en deux groupes d'égale importance, donnant aux uns le drapeau avec le croissant, aux autres les aigles romaines. Lorsque Sidi Okba se fut rendu maître de Tolga, le sultan de Touggourt. rassuré sur l'avenir, fit acclamer par toutes ses troupes le nom du vainqueur et assura Sidi Okba de son affection éternelle.
Le prince des Croyants ayant eu vent des agissements de cet allié trop attentiste se fâcha, et, pour le punir, jeta l'anathème sur le cours d'eau qui arrosait ses palmeraies. Le Prophète, reconnaissant le bien-fondé de l'ire de Sidi Okba fit disparaître l'eau qui rentra sous terre, et les palmeraies commencèrent à péricliter. Ce cataclysme obligea les habitants à se disperser. Les uns se dirigèrent vers le massif du Hoggar à ce moment bien arrosé, les autres émigrèrent vers la Tunisie et l'Egypte. L'Oued R'hir devint désert et les sables le recouvrirent.
En Egypte, les réfugiés purent admirer à loisir la façon dont les Egyptiens faisaient jaillir l'eau du sol. Repentants, ils vinrent implorer la grâce de Sidi Okba; ce dernier se laissa fléchir mais à la condition que les anciens habitants devinssent musulmans. Quand les repentants eurent acquiescé, Sidi Okba regroupa tous les exilés et ordonna le creusement de puits à la manière égyptienne : l'eau jaillit et les palmeraies redevinrent prospères.
Si Sidi Okba gagna des milliers d'âmes à l'islamisme, il en profita pour étendre sa domination loin dans le Sud et mourut vénéré par les gens à qui il avait redonné les moyens de ne pas mourir de faim.
Voilà l'explication indigène de la présence des eaux souterraines dans le Sud.

L'eau souterraine jaillissante de l'Oued R'hir, très chargée en magnésie - ce qui la rend impropre à la consommation ordinaire - a accrédité la version du désert ancienne mer. Ne compliquons pas cette querelle qui ne s'éteindra qu'avec la fin du monde et contentons-nous de réalités plus immédiates. Cette eau est, malgré sa lourdeur, excellente pour le palmier et, des colons le prouvèrent, pour quelques cultures secondaires - encore timides - de légumes.
Quand, après une irrigation, l'eau s'est retirée, des surfaces immenses restent couvertes de sel, donnant un aspect inattendu au paysage de sable givré; aussi les mirages sont-ils nombreux dans cette région, ainsi que le sable pourri ou " fech-fech " dans lequel on enfonce plus ou moins, suivant la teneur en sel du sable et son humidité. Toute la vallée de l'Oued R'hir revêt cet aspect blanc autour des oasis, et cette eau, si mauvaise soit-elle, est l'élément capital d'activité économique du Sud. Partout où elle jaillit plus ou moins abondamment, la culture du palmier est possible; où elle disparaît petit à petit, les sables gagnent, recouvrent la terre labourée, les habitants s'enfuient.
Dans l'Oued R'hir, le précieux liquide se raréfie, les palmeraies meurent. Le danger n'est pas immédiat mais il se manifeste déjà dans plusieurs oasis du Sud: aussi les Pouvoirs publics ont-ils été alertés et la grande querelle de l'eau a fait couler trop longtemps des flots d'encre à défaut d'eau salvatrice.
Le ruban vert de l'Oued R'hir ceinture d'oasis qui va de Biskra à Blidet Amor en passant par Touggourt, comprend trente-six palmeraies dont les principales sont M'Raier, Djamâa, Meggarine ,Tamerna, Touggourt et Témacine; il forme une vaste étendue qui monte lentement -(vers le Sud, puisqu'on enregistre -+- 20 à M'Raier et -+- 26 à N'Gouça. Cette pente, qui semble peu de chose, a été pourtant l'objet d'un différend profond au sujet _ de la distribution d'eau. Cette bande d'environ deux cent cinquante kilomètres de long et dix kilomètres de large, est alimentée par deux affluents souterrains venant de l'Ouest : l'Oued el Atkar et l'Oued Retim qui descendent du plateau El Djouf. L'Oued R'hir aboutit au chott Merouan,, communiquant lui-même avec l'immense chott Melhir où viennent se jeter l'Oued Ettel et le grand fleuve saharien l'Oued djeddi qui prend sa source dans le Djebel Amour .
Le professeur Gautier a prétendu que la vallée de l'Oued R'hir était alimentée par l'Amor. Si cette donnée était exacte, les oasis ne risqueraient pas de manquer d'eau, puisque le débit des eaux de ruissellement n'a jamais baissé dans ce massif montagneux. La supposition pour laquelle optent les nombreux colons qui m'ont entretenu de cette question vitale pour eux est autre.

Les nappes souterraines seraient alimentées par l'Oued Ighar-ghar qui prend sa source dans le Hoggar. Or, depuis plusieurs années, il ne pleut plus dans le Hoggar et les nappes s'épuisent petit à petit. Comme " preuves " de cette thèse, les colons signalent la disparition des anciens pâturages abondants du Hoggar et l'émigration vers le Nord des nomades et de leurs troupeaux. Ils soutiennent aussi que l'abus des forages de puits dans les parties basses de la vallée a déterminé un pompage intensif des eaux, au détriment des oasis situées dans des régions plus élevées. Dans ce cas. il faut admettre que la même nappe d'eau s'étend sur des centaines de kilomètres.
Devant les renseignements incertains sur les sources d'alimentation en eau de l'Oued R'hir. les remèdes mis en pratique s'occupèrent de deux cas : 1° recherches de nouvelles nappes d'eau:
2° organisation de l'anarchie de l'eau suivant l'expression de tempéraments quelque peu excessifs.
Les trois principales nappes souterraines de l'Oued R'hir se trouvent à 90, 130 et 160 mètres de profondeur. L'administrateur spécialisé dans les questions du désert et depuis de longues années préoccupé par cette question de l'eau maintient ferme que l'absence de réglementation (trop de puits plus au moins étanches) a fait gâcher beaucoup d'eau inutilement. Cette anarchie serait cause de cette raréfaction: il me fit voir, comme preuve de sa théorie, certains endroits où l'eau n'avait plus assez de force accensionnelle pour jaillir.

Pourquoi tant de puits ? , ;-
Lorsque les palmiers-dattiers se révélèrent d'un excellent rapport, les colons et les indigènes défrichèrent, soit pour créer de nouvelles palmeraies, soit pour agrandir leurs jardins. Ils voulurent de l'eau, forèrent des puits dans les régions favorisées à côte + 3 et même à M'Raier, les puits donnèrent 15.000, 20.000, 25.000 litres d'eau-minute et l'un d'eux débita jusqu'à 45.000 litres-minute. Les résultats ne se firent pas attendre et les colons, demeurant à des altitudes plus élevées, victimes du principe des vases commu-nicants, crièrent " au vol " et accusèrent d'acca-parement les propriétaires de côtes basses.
Pourtant, cette raréfaction de l'eau ne doit pas dater seulement de ces dernières années, puisqu'on a vu précédemment Témacine construite sur d'in-nombrables troncs de palmiers morts. Un palmier vit cent ans ; il en mourait donc beaucoup autrefois, alors que les puits existaient en moins grande abondance. Aujourd'hui que l'on évalue le nombre de puits à plus de deux mille, on peut se demander si toutes proportions gardées, il meurt autant d'arbres... Mais cela est une thèse que personne ne veut admettre, tant chacun craint de se voir, un jour, dans l'obligation d'abandonner des arbres si rémunérateurs en bonne période. Quoi qu'il en soit, les " vols " d'eau ont retenu l'attention gouvernementale avec d'autant plus de sollicitude que les planteurs, ayant moins d'eau, donc de moins belles récoltes, en profitèrent pour réclamer une réduction de leurs impôts. Tout en s'occupant de l'eau, on soigne donc les rentrées d'argent, ce qui est à la fois sage et pratique.
Lorsque le problème vint à l'étude officielle, dans beaucoup de puits l'eau n'était déjà plus jaillissante, mais ascendante par des moyens mécaniques, et il fut décrété que l'eau jaillissant du sous-sol serait domaniale. Alors retentirent les hurlements généraux des planteurs, ne visant que leurs intérêts personnels immédiats : " On veut nous voler l'eau qui se trouve dans nos jardins ! "
A première vue, ce sentiment de la propriété de l'eau peut paraître normal. Mais réfléchissons un instant. Il semble que ce mot " domanial " renferme de la sagesse, particulièrement en ce qui concerne les eaux du Sud.
Si les instructions officielles avaient prescrit aux planteurs telles ou telles modalités pour que l'usage de l'eau soit raisonnable et parcimonieux, il est probable que les gens se fussent dit : " Nous ferons ce que nous voudrons; nous sommes chez nous ! " Lorsqu'est décrétée l'eau " domaniale. ", il faut "Obeir" aux prescriptions d'économie, seul palliatif pour prolonger la vie des palmeraies existantes.
D'autre part, et c'est surtout là que joue la réglementation, aucun nouveau puits ne peut être creusé sans autorisation et reconnaissance officielle des lieux. De même, aucune nouvelle plantation de palmiers n'est autorisée sans présenter la preuve, qu'il s'agit d'un remploi, c'est-à-dire le remplace-ment d'une palmeraie, qui serait en train de mourir pour diverses raisons. Cette limitation des planta-tions a donc été sage car, avant de songer à de nouvelles prospections, il est légitime de sauver de la mort ce qui existe à l'heure actuelle.. Mais cette sagesse ne devrait être que momentanée; on verra, par la suite, pour quelles raisons nous préconisons l'étendue des palmeraies.
L'eau est donc devenue, dans l'Oued- R'hir, une matière première fort précieuse qu'il faut économiser. Un cahier des charges sévère exige la construction des puits suivant un module très sérieux : forage du puits dans certaines conditions, colonnes d'acier étiré et fileté de neuf millimètres d'épaisseur, se vissant les unes dans les autres, le tout maintenu par des injections de ciment et un collier de serrage à la partie superieure , de facon que si la croute formant le -chapeau -de la nappe d'eau souterraine venait à s'effondrer, le puits ne se casse pas ,ou ne disparaisse pas soudainement.

Ces puits " officiels " ont un défaut, celui de coûter cher; aussi, beaucoup de propriétaires durent-ils se constituer en coopérative pour entreprendre le forage d'un puits et emprunter, solidairement, la somme nécessaire pour
payer les frais de ce forage. Des propriétaires de la région de M'Zaouer, ayant voulu réaliser des économies, avaient fait construire un puits riveté... tout aussi solide qu'un autre, mais non conforme a l'édit administratif. On a voulu le leur faire démolir pour le remplacer par un tube fileté, d'où nouvel emprunt à la Caisse du Crédit Agricole. S'il est bon parfois d'être rigoureux, il est tout de même des cas où l'on ne devrait pas l'être exagérément .
Outre la limitation du forage de nouveaux puits pour ne pas abaisser le débit des anciens, les pouvoirs compétents ont envisagé de substituer le " pompage " au système de jaillissement actuel. Le " pompage " permettrait d'utiliser l'eau qui ne jaillit plus et demeure à l'état stagnant souterrain. Un palmier a besoin d'un tiers de litre-minute d'eau par jour; en limitant le débit à un demi-litre, par exempte, on se montrerait large sans gaspiller un cubage qui, actuellement, est très supérieur à la quantité strictement nécessaire, en tenant compte, bien entendu, de la nature du terrain pour l'alimentation des arbres.
Cette méthode de " pompage " a l'avantage certain de prolonger la durée des réserves d'eau; le seul inconvénient est son prix de revient. Les travaux nécessités pour l'installation de ce pompage sont onéreux et le prix de l'eau fournie et distribuée par ce moyen coûte si cher que la vente des dattes a suivi un parallélisme qui n'est plus en harmonie avec le pouvoir d'achat des indigènes.
La réglementation de ce qui existe n'est pas l'unique moyen d'action des pouvoirs publics pour apporter un reméde efficace au problème de l'eau. . Un autre plan consiste à rechercher de nouvelles nappes artésiennes, Cette recherche de nappes a donné lieu à une controverse entre les services officiels et les pouvoirs locaux.

L'exemple de Badès, qui remonte à quelques années, est toujours valable. Les indigènes buvaient une eau noire infecte de citerne. On s'émut et les jeunes gens du service des sondages décrétèrent le statu quo, en refusant un forage, car il ne devait pas y avoir d'eau a cet endroit. Le commandant du Cercle fit appel à un sourcier, qui certifia l'existence d'une nappe souterraine à 40 mètres, et demi. Le forage eut lieu et, à quarante mètres et demi très exactement, l'eau jâillit. Pour être impartial, je dois noter que, dans la région, les essais du sourcier, l'ex-abbé Lambert, restèrent infructueux. Un forage de prospection à quatre cents mètres, près de Tamelha, ne donna pas de résultat. Mais si la science des uns est supérieure à celle des autres, empressons-nous d'y avoir recours pour le plus grand bien des palmeraies. J'ai assisté, aux environs de Touggourt, à un sondage qui fut poussé jusqu'à neuf cents mètres pour essayer de trouver de l'eau sans aucun résultat pratique. Il faut éviter de commettre de telles erreurs et ne pas gâcher ainsi des sommes considérables en des expériences dont des spécialistes, non ingénieurs mais ayant une sérieuse pratique, avaient prévu l'échec. C'est, du reste, pure folie que de creuser à des profondeurs pareilles, car, le puits établi l'eau reviendrait à un tel prix qu'il ne serait pas certain qu'elle-fût utilisée. Il faut, avant tout, que l'eau soit " payante ", ou bien envisager encore l'ةtat-Providence... Mais quand l'ةtat paie, il entend être le maître absolu. Or, on a vu trop longtemps le superbe puits de M'Raier fuir de tous côtés sans être réparé, malgré les rapports pressants, sous prétexte que ce puits (qui fonctionnait depuis de longues années à la satisfaction des planteurs) n'avait pas été construit suivant une technique en honneur près de certains techniciens officiels.
II faut donner une conclusion à cette grave question de l'eau dans le désert. Si les nappes continuent à s'épuiser, si les recherches de nouvelles couches d'eau demeurent vaines, les oasis et leurs habitants sont-ils condamnés à mort ?
Nous pouvons répondre par l'affirmative si le problème de l'eau n'est envisagé qu'au point de vue commercial, c'est-à-dire : trouver de l'eau qui assurre le paiement des travaux entrepris.
Alors, devons-nous transformer les oasis déficientes en œuvres philanthropiques ?

C'est à craindre. Le sort des indigènes ne peut nous laisser indifférents: ils ne pourront pas payer une eau de pompage ou une eau de très grande profondeur à son prix de revient réel.
Alors ? l'ةtat-Providence ? L'idée commence à se répandre et à prendre corps. Ces nouveaux puits devront être publics et presque gratuits, pour permettre aux palmeraies de ne pas mourir.
Mais ces nappes profondés ne peuvent-elles pas aussi s'épuiser un jour ? Alors, des millions engloutis pour rien !
A ce palliatif de puits chers - et ceci est le fruit d'observations personnelles - ne pourrait-on pas opposer l'idée d'amener l'eau du Nord ? Millions pour millions engloutis, autant essayer une formule qui risque de durer plus longtemps.
L'eau existe dans l'Aurès (à quelque deux cents kilomètres de là) en surabondance. Je sais que les Aurésiens sont avares de leur eau et que les Biskris, à proximité, ont bien du mal à en détourner un peu pour irriguer leurs champs. Mais la mauvaise volonté ne doit pas être un obstacle à des réalisations utilitaires.
Pourquoi ne pas envisager d'amener l'eau de l'Aurès par des canalisations aboutissant dans l'Oued R'hir?
Des pipes-lines vont de l'Irak à la côte méditerranéenne (mille kilomètres); les Romains construisirent, avec leurs moyens primitifs (les vestiges existent encore dans le Sahara oriental, à Adrar : les foggaras), des aqueducs et des conduits - dans lesquels peuvent marcher des hommes debout - amenant de fort loin l'eau dans le désert. Ce qui fut possible il y a deux mille ans ne le serait-il plus aujourd'hui ? L'eau ne " paiera " sans doute pas, c'est affaire entendue, mais elle ne " paiera " pas davantage extraite de puits profonds qui risquent de se tarir à leur tour.
De gigantesques travaux de prospection sont en cours dans différents points des Territoires du Sud. De nouvelles sources d'eaux souterraines ont jailli. Il se pourrait que l'économie de certaines régions - dans le M'Zab en particulier - fût complètement bouleversée par le succès des nouveaux forages entrepris par l'hydrographie officielle. Si l'on doit saluer ces naissances de centres agricoles qui jalonneront peut-être le désert, n'oublions pas qu'à côté de ces créations, il y a des palmeraies en voie de disparition , des palmeraies qui ont déjà cristallisé des nomades à la vie sédentaire. Tenter de sauver ce qui existe déjà est, au moins, aussi utile que d'amener de nouvelles terres à la production.
Les oasis sont des sentinelles du désert qu'il ne faut pas laisser mourir . Le Sud, sans Touggourt et sa ceinture de palmeraies, ne serait plus qu'un " interland " désolé.

LES PLAIES DU DةSERT
Dans toutes les villes nord-africaines le paupérisme sévit a l'état latent , Touggourt n'échappe pas à la règle, mais ses mendiants sont plus haillonneux qu'ailleurs. Si la mendicité rapporte certainement moins que dans les cités plus animèes ;il faut encore accuser le trafic économique restreint, le manque de débouchés, donc d'emplois et, peut-être aussi, une sorte de fatalisme plus résigné à un sort primitif. Depuis l'instauration de la paix française, on ne razzie plus la caravane, on ne pille plus les nomades, on ne dépouille plus la tribu rivale, bref, autant de travaux " rémunérateurs " en moins pour un grand nombre d'habitants des sables. En dehors de ceux qui subsistent plus ou moins licitement, les uns ont émigré vers le Tell et les autres s'accrochent au douar à moitié en ruines. Pour ces derniers, c'est la misère, une misère non ignorée des services publics plus attentifs à la soulager que les propres coreligionnaires des meskines. En plus de ce paupérisme congénital, il convient de se pencher sur les villages défavorisés par les éléments, par la disparition de l'eau, par les ravages des sauterelles, ou même par le progrès. La lutte contre ces misères est une des pages les plus belles - et la plus méconnue - de l'œuvre française dans le désert.
LE CHOMAGE DANS LE DةSERT
L'avenir de l'aristocratie du désert (c'est-à-dire les Touareg, Châamba et autres tribus jadis farouchement indépendantes) en face de la " concurrence " de l'automobile pose un véritable problème social. Si le progrès a provoqué la disparition de commerçants, artisans, trafiquants locaux, il est aussi cause de perturbation dans les tribus légendaires si souvent offertes à notre imagination d'enfants éprise d'aventures . Ces fiers cavaliers n'ont pas précisément à se féliciter de la civilisation. Avant notre venue, ils vivaient - les Touareg surtout -du commerce des esclaves noirs, de la location de leurs bons services d'escorteurs aux caravanes qui traversaient le désert et lorsqu'ils n'avaient pas ces moyens honnêtes à portée de leur main, de pillage et de razzias. Ils achetaient le plus souvent les esclaves à des roitelets noirs du Soudan et venaient les revendre à des trafiquants mozabites qui les dirigeaient soit vers le littoral, soit vers le marché d'esclaves de Touggourt.
Lorsque cette dernière ville tomba entre nos mains, les Touareg consentirent (pas toujours de bon gré) à abandonner leurs pillages, mais le M'Zab et Touggourt étant fermés à leur commerce, ils vinrent nous offrir des esclaves noirs autant que nous en voulions.

Ils ne comprirent pas beaucoup la raison pour laquelle nous refusâmes cette marchandise qui, jusqu'à ce jour, se vendait très facilement. Pour ne pas les décourager, nous leur offrîmes d'acquérir les marchandises qu'ils amèneraient (en ce temps on ne pensait qu'à la poudre d'or et à l'ivoire) de Mauritanie et du Soudan. Quelle ne fut pas la stupéfaction des traitants de les voir arriver un jour avec des chargements de chameaux complets de ... séné. On le leur acheta; mais là se borna notre expérience commerciale avec les Touareg.
Devant notre persistance à refuser des esclaves, ils louèrent leurs services pour le ravitaillement de nos postes, pour transporter les dattes, seule production du désert. Les transports mécaniques étendant leurs tentacules, leur champ d'action se réduisit constamment et bientôt leur activité se trouva limitée à livrer les sacs de dattes à Touggourt et autres lieux terminus ferroviaires, points de concentration et de départ vers le Nord. Ils vivaient mal de ce trafic réduit, mais, enfin, ils subvenaient encore à leurs besoins.
Vinrent les traversées du Sahara, les autochenilles, les six roues, enfin tout simplement les quatre roues et les camions ordinaires. Pour cette circulation automobile qui - commençait à s'intensifier, les pistes furent aménagées et devinrent rapidement " automobilisables ". Un camion dix tonnes, en six heures, accomplit le même trajet qu'une caravane de chameaux chargés en une semaine . Nous réduisions, une fois de plus, au chômage, les anciens maîtres incontestés du bled.
Cette succession de coups de boutoir du progrès peut paraître pittoresque au premier abord: à la réflexion, elle sravère angoissante.
Qu'on le veuille ou non, il existe un problème des chômeurs du désert, qui n'a jamais été soulevé. Nos compagnies sahariennes ne sont pas assez nombreuses pour utiliser tous ces méharistes de premier ordre. Les Touareg, courriers du désert, très peu éleveurs ou cultivateurs, sont essentiellement nomades et seront certainement les derniers à se sédentariser. L'inactivité les traque, les grandes caravanes à escorter sont très rares et préfèrent nos goumiers. Leurs femmes, moins bien nourries, ne sont plus si grasses (détail qui a une certaine valeur, car, pour le Targui, la beauté féminine né s'évalue qu'au poids).
Comment employer ces fiers méharistes?
On a essayé de les utiliser à l'empierrage des pistes du désert; leurs chameaux servent au transport de la caillasse et remplacent les brouettes. Quelle déchéance pour des hommes destinés par atavisme au seul noble métier des armes ! Aussi, la besogne est accomplie sans hâte - il faut bien manger - et sans goût, car ils se rendent compte que les maudites routes sur lesquelles ils travaillent consommeront davantage leur perte. En mettant le diapason à l'optimisme, quand bien même ce labeur leur conviendrait, le Sud n'est pas assez riche pour avoir des " routes " dans tout le désert et embaucher tous les inactifs Touareg et Châamba.
Ces tribus, de tradition ancestrale guerrières, ont conservé leur énergie, leur vitalité. Les hommes contrastent étrangement avec l'apathie de leurs frères de couleur sédentaires. Ils ont appris à se servir des fusils et sont devenus des tireurs d'une extrême habileté dont je n'ai retrouvé les équivalents que dans le Riff et aux Illilten, en Grande Kabylie. Ces qualités ne peuvent pas constituer une profession rentable capable de les tirer du marasme.
Alors ? Bien entendu, il n'est pas question de faire " régresser le progrès " pour rendre aux Touareg leur lustre d'antan. En bouleversant des coutumes millénaires, ne sommes-nous pas un peu responsables du malaise qui étreint les hardis nomades du désert ?
Les colons et les administrateurs sont restés évasifs lorsque je leur ai demandé s'ils entrevoyaient une solution à cette question. Il paraît que, même qu'en assurant une rente reguliere de " chomeurs de progrés " à ces nomades , on ne pourrait espérer une quiétude éternelle , tant leur besoin est grand de ne pas avoir d'horizon limité devant eux.
Puisque personne n'a pu indiquer un remède, ce n'est pas moi qui en suggérerai un et le problème auto-Touareg-Châamba reste entier.

Du jour au lendemain, nous ne pouvons songer à renverser une formation spirituelle qui date de plusieurs siècles. En général, l'indigène demeure impré-voyant: le produit d'une récolte est vite dissipé. Aussi lorsqu'une compagne saisonniere est désastreuse , le gêne devient sordide ; elle atteint toute la plébe , mais encore plus durement les nomades. C'est l'époque ou les errants proposent leurs chiens kabyles pour quelques douros Les nomades savent très bien: que leurs chiens dits te kabyles " (en géneral croisement de chacal) se montreront tellement hargneux que le nouveau propriétaire, découragé, préférera relâcher son acquisition qui retourne à toutes pattes vers son premier maître ; ou, recherchant tout ce qui est capable d'être transformé en piécettes, les nomades prennent vivants les fenechs (renards du désert) et les jeunes gazelles pour venir les offrir. Lorsqu'il n'y a pas d'acheteurs, ces gens sont sous alimentés.
Les cheiks, les caïds envoient des rapports. Aussitôt, les officiers des Affaires Indigènes et les administrateurs civils se transforment en assistants sociaux.
Avec la collaboration des chefs indigènes, ces Français dépistent les miséreux, car ils n'attendent pas qu'on leur réclame de quoi vivre -chose que les nomades feront rarement d'eux-mêmes. Suivant les cas, les familles reçoivent soit un secours en argent, soit cinq kilogrammes de blé, souvent les deux à la fois.
Le rôle de notre occupation de ces immenses territoires désertiques n'est pas purement stratégique ou policier, comme on a bien voulu le répéter à satiété. On peut même affirmer qu'avec les préoc-cupations actuelles de l'indigénat, ce rôle est passé au second plan ; les officiers et l'administration ont de multiples problèmes à résoudre , plus au moins bien compris, suivant les endroits:
Je vaquais dans l'Oued R'hir, de droite et de gauche,lorsque aux environs de M'Raier, on signala
Une épidemie de gale dans les troupeaux de moutons
D'une tribu nomade , les Ouled Moulet . J'arrivai en hâte; déjà, environ cent cinquante bêtes contaminées avaient été repérées et éloignées des autres. Un jeune fonctionnaire se trouvait à pied d'oeuvre: il avait apporté des caisses de poudre antigaleuse et, dans une " baignoire " réservée à cet effet, des indigènes préparaient le bain jaune des moutons. Un à un , tous les ovidés galeux furent baignés, frottés consciencieusement, en présence de notre compatriote qui n'hésitait pas à faire retremper un mouton qu'il estimait ne pas avoir été assez frictionné. Les cent cinquante y passèrent mais se révélèrent tellement abîmés - attente trop longue du propriétaire arabe, qui ne s'était décidé à nous signaler le cas qu'après l'échec reconnu des prières et des sorts d'une sorte de marabout - qu'ils furent isolés à nouveau pour subir de prochains lavages jusqu'à disparition complète de la maladie.
LA BATAILLE ANTI-ACRIDIENNE
La guerre aux sauterelles est une gigantesque bataille qui mobilise blancs, indigènes, troupes, depuis les enfants jusqu'aux vieillards. Car, si les sauterelles s'abattent sur les champs et sur les jardins, il ne faudra pas compter ramasser un sou de récolte après leur passage.
La lutte contre ces insectes qui demeurent le pire fléau de l'Afrique du Nord a été remarquablement organisée dans les Territoires du Sud. Malheureusement, faute d'argent, on n'a pu encore atteindre un maximum de perfection.
Le rôle du Sud est primordial dans la bataille contre les sauterelles: si le Sud les détruit, il arrête leur envolée vers le Nord. En refusant, jadis, de participer aux frais de campagnes anti-acridiennes organisées par le Sud, les Telliens n'ont pas très bien compris où résidait leur véritable intérêt...
La lutte anti-acridienne est passionnante. On suppose que les sauterelles viennent du Niger: de grandes discussion sont ouvertes à ce sujet et la lutte contre les acridiens aura accompli un grand progrès lorsqu'on connaîtra leur lieu de départ, ce qui permettra peut-être de les anéantir à la base.
Pour l'instant, on constate leur arrivée dans les Territoires du Sud, vers le mois de février. Ces sauterelles pondent leurs œufs et le danger commence.
Chaque sauterelle dépose de cinquante à quatre-vingt-dix œufs agglomérés qui donneront, à l'éclosion, c'est-à-dire au bout de quinze à vingt jours, de cinquante à quatre-vingt-dix criquets dévastateurs. Ces criquets nouveaux-nés ont l'aspect de fourmis, le premier jour de couleur blanche, ensuite gris verdâtre, puis noire. Ils grandissent rapidement, commencent par ramper, puis sautillent et marchent; alors ont lieu les rassemblements en équipes nombreuses et, dès le douzième ou treizième jour, les mouvements d'ensemble s'intensifient, bien que les distances parcourues ne dépassent pas quelques centaines de mètres. Au bout d'un mois environ, leur rapide croissance leur permet un déplacement journalier atteignant un kilomètre, leur appétit devient insatiable et leurs vagues d'envol atteignent trois ou quatre cents mètres d'épaisseur, sur une étendue de plusieurs kilomètres de largeur. C'est la ruine complète pour les récoltes où s'abat la horde; toute trace de vert ou d'épis dorés disparaît, et les arbres sont dépouillés de toute leur écorce.
Avant notre venue, les indigènes assistaient im-puissants à cette catastrophe. Leurs moyens répressifs se bornaient à s'armer de fléaux et à tuer le plus grand nombre possible d'insectes. Aujourd'hui, l'essentiel de la tâche consiste surtout dans le repérage des lieux de pontes. Si l'on parvient à détruire ces œufs, l'envolée n'est plus à craindre. L'indigène, par indolence, s'est longtemps refusé à les signaler à l'administration. L'appât des primes commence à stimuler son zèle et à rendre plus efficace la lutte anti-acridienne.
Le lieu de ponte déterminé - la sauterelle ayant enterré ses œufs - il est procédé à un labourage méticuleux; les œufs, mis à l'air, deviennent mauvais, mais tous ne sont pas détruits. Un indigène est placé en permanence pour surveiller l'éclosion des rescapés et les signaler aussitôt à l'administration.

Vers le vingtième jour, le terrain s'anime, les criquets sortent; alors, il faut agir vite, avant que les criquets puissent se déplacer rapidement. Les insectes que les indigènes ne mangent pas, sont arrosés avec un mélange qui varie suivant.les contrées : pulvérisations arsenicales et épandages d'acide sulfurique. Malgré ces opérations successives, les rescapés sont encore nombreux : on établit alors des barrages avec des appâts empoisonnés de son ou d'arseniate de soude, de mélasse et d'eau, qui se révèlent d'une très grande efficacité. Il est rare qu'un lieu de ponte ainsi traité laisse échapper beaucoup de sauterelles.
Il arrive qu'un vol de sauterelles, venu on ne sait d'où, soit signalé. C'est le branle-bas de combat dans l'oasis, tout le monde est réquisitionné pour défendre les récolte ; menacées. Suivant la direction du vol, une tranchée est creusée en avant de la palmeraie, et remplie d'appâts empoisonnés, mélangés à du sang frais. Pour les sauterelles qui franchissent cette barrière, des tas de chiffons, de goudron, disposés dans la palmeraie en divers points, sont enflammés et la fumée épaisse qui s'en dégage suffit à réduire les derniers bataillons. L'oasis de M'Raier fut sauvée in extremis de cette façon, par un travail forcené qui groupa toute la population, d'un vol signalé d'un côté mais ayant- bifurqué à l'improviste. Et pourtant, la bonne volonté et la décision ont remplacé, en grande partie, des moyens techniques que les Territoires du Sud n'étaient pas en mesure de s'offrir. Une palmeraie arrachée aux sauterelles, c'est le gagne-pain de milliers d'indigènes sauvé, c'est la hausse évitée d'une denrée non raréfiée. C'est pourquoi on n'hésiterait plus, maintenant, à employer l'avion ou l'hélicoptère munis d'appareils spéciaux pulvérisant des liquides insecticides. Encore faudrait-il ne pas être pris au dépourvu...
L'ASSISTANCE SOCIALE
L'hygiène était particulièrement ignorée avant la venue des Français. L'eau stagnante apportait des anophèles, donc fièvre et paludisme. De plus, les maladies des yeux étaient extrêmement nombreuses et je ne connais rien de plus écœurant et de plus pénible que la vision des dizaines de mouches se nourrissant sur les yeux malades des indigènes ou se groupant aux commissures de leurs lèvres. Dans ce domaine, nous avons beaucoup entrepris sous des angles différente, ne laissant échapper aucun des côtés de la question. Il reste encore beaucoup à faire.
A Moggar, je fus assez surpris de voir un village indigène propre, aux larges rues, construit symétriquement. Bientôt. J'eus la clé de cet ordonnancement inaccoutumé. Plus loin, on m'emmena visiter des ruines de l'ancienne Moggar, démolie, entourée d'eau bourbeuse, baignée d'odeurs pestilentielles. La maladie y causait des ravages,une décision prompte évita des morts. Un endroit sain, choisi à proximité, sur une hauteur, serait le nouvel emplacement du village. Quelques mois après, Moggar s'élevait neuve et propre, à l'abri du foyer insalubre. Cet exemple est complètement ignoré de notre propagande coloniale. Aux détracteurs de la colonisation française, il est facile d'opposer des faits tangibles, qui sont encore bien peu connus. En s'enfonçant dans le Sud, on s'aperçoit que notre souci d'oeuvre constructive, de soulagement des indigènes, a pénétré fort loin, sans tapage publicitaire.

Si l'on prend une oasis importante, comme Touggourt, on peut y voir une infirmerie-hôpital indigène, qui serait une merveille d'installation et de propreté pour une sous-préfecture française, mais qui tient du " palace " pour une ville saharienne.

Là, trois médecins, aidés de sœurs blanches, donnent journellement deux ou trois cents consultations gratuites et les soins appropriés aux malades. Même chose bien plus loin, à Ouargla, etc.. Les villages uniquement indigènes possèdent une petite infirmerie en permanence: plusieurs fois par semaine, les " toubibs " viennent y donner des consultations.
Les nomades campent loin dans le bled et, s'ils se déplacent parfois pour toucher des secours, ils ne prennent pas la même peine pour leur santé; aussi, à intervalles réguliers, des médecins parcourent des centaines de kilomètres à travers les sables, pour donner ce qu'on ne leur demande pas. La mortalité était très grande chez les nouveau-nés, faute de soins et, il faut bien le dire, souvent faute de ne pouvoir leur donner le nécessaire. Des primes furent allouées aux mères indigènes pour les enfants en premier âge.

Ces primes servant trop souvent au chef de famille pour des besoins rigoureusement personnels, elles furent remplacées par des distributions de lait condensé, de vêtements, etc.. Nos " toubibs" soignent les indigènes presque malgré eux et ils ont réussi, dans beaucoup de cas, à faire comprendre aux femmes que, lorsqu'elles accouchaient, elles devaient couper le cordon, avec autre chose qu'un couteau de cuisine sale ou un couvercle de boîte de conserves.
L'œuvre anonyme du toubib français reste a être fixée noir sur blanc, sans avoir besoin de la magnifier , car elle s'élève d'elle-même aux plus belles pages , de l'histoire humaine.
Rendons à César... et reconnaissons que l'impulsion de cette immense œuvre sociale dans le Sud est due aux animateurs extraordinaires que furent les officiers des Affaires Indigènes. Ils ne dépendaient que d'eux-mêmes pour agir vite et sans vaines attentes administratives. Ne se contentant pas de parer au plus pressé, ils essayèrent de préparer l'avenir et une de leurs plus captivantes expériences fut l'essai de sédentarisation des nomades dans le cercle de Touggourt.
A côté du rôle important des palmeraies qui assurent l'existence d'une nombreuse population, ces hommes ont pensé que les oasis pourraient jouer un autre rôle social : la fixation de peuplades nomades depuis des siècles ou rendues nomades par la misère de leur pays.
Les nomades, chassés par la sécheresse du Hoggar, les autres rendus inactifs par l'automobile ou le chemin de fer, sont remontés vers le Nord à la recherche de moyens d'existence à peu près stables. Arrivant dans l'Oued R'hir, conseillés, éclairés par les Affaires Indigènes, ils ont vendu leurs chameaux et leurs moutons pour acheter des palmiers. Ils ont parfaitement réussi à s'acc1imater et sont devenus sédentaires.
Cet essai de fixation des nomades devrait faire place à un enseignement d'une portée profonde dont il serait malhabile de ne pas tirer des leçons, malgré certaines critiques pessimistes ou intéressées. S'il Les dunes de sable.
est prouvé que le nomade peut se sedentariser ne peut-on pas essayer de pousser du progrès vers les oasis et les transformer en khamess ou en petits propriétaires ? Ils produirait, deviendront consommateurs et... contribuables; ils ne seront donc plus une charge pour la collectivité mais, au contraire, un rouage de la prospérité dans le désert. Car tout s'enchaîne; lorsque nous préconisons une solution pratique et définitive du problème de l'eau pour permettre la prospérité des oasis, c'est en prévision d'incidences visant l'extension libre des plantations comme moyen de subsistance des déshérités du désert. Que l'on ne rétorque pas que la question est insoluble puisque nous avons visité les gigantesques barrages-réservoirs nord-africains destinés à gagner des centaines de milliers d'hectares à des cultures nouvelles. Or, le marché des dattes sud-algériennes, loin d'être engorgé lorsqu'on ne fera plus appel aux produits étrangers similaires, le sera encore moins lorsqu'une habile publicité apprendra à nos compatriotes que les dattes sud-algériennes sont aussi savoureuses que celles qui nous viennent d'Orient.
Des efforts ont été tentés, sans grands succès, dans les palmeraies, pour lutter contre la mono-culture. Longtemps, on a cru que l'eau magnésienne était impropre aux autres cultures. Le contraire est désormais démontré. L'eau perdue, qui recouvre les espaces libres entre les pieds de palmiers, peut servir à la culture de légumes. Les essais sont probants : le maïs, les asperges, les choux,etc.. poussent à ravir. Si l'habitude étant une seconde nature, rares sont les indigènes qui veulent utiliser les graines qu'on leur donne, pourquoi ne pas leur faire une obligation puisqu'il s'agit de leur bien , tout comme on les oblige à veiiler a la propreté des khandegs, pour éviter que l'eau stagnante engendre des miasmes pourvoyeurs de paludisme ?
L'exemple de Tozeur pourrait servir de modèle. Tozeur, dans le Sud Tunisien, m'a laissé une impres-sion très forte de richesse; tout y pousse : légumes, bananiers, néfliers, figuiers, abricotiers, pêchers, etc... Il doit être possible,avec de bonnes conditions d'irrigation, d'agir dans le même sens à Touggourt et dans les oasis sud-algériennes.
Résumons nous : les oasis renferment des problèmes complexes, importants, puisque plus d'un demi-million d'âmes se rallient à leur panache vert. Sans les oasis, les sables seraient inhabitables, non parcourables, et l'empire africain français serait coupé en deux. Nous avons déjà beaucoup travaillé, beaucoup lutté contre les plaies du désert, il reste encore à fignoler une œuvre déjà belle. Pour la rendre tout à fait complète, il faut défendre l'indigène contre lui-même en l'orientant vers la stabilité.

LES DERNIERS GHETASSA R'TAS
Si Touggourt vit encore sur son ancien prestige de siège du sultanat de l'Oued R'hir, malgré l'adversité qui l'opposa à Témacine pour les beaux yeux de Mériem, il faut reconnaître qu'aujourd'hui, la capitale des oasis bénéficie de l'attraction de Témacine sa voisine. Si l'on ne va pas à Touggourt sans aller à Témacine la réciprocité est exacte.
Témacine est remarquable par trois particularités. Tout d'abord, elle est l'unique oasis saharienne dont les remparts sont construits sur une couche épaisse de troncs de palmiers. Ensuite, il y a la zaouïa de Temelhat. Ce lieu saint, important au point de vue religieux, renferme le tombeau de Sidi e1 Hadj Ali ben Sidi Aissa, khalife de la Confrérie des Tidjania, mort en 1260 de l'ةgire. Ce monument, merveille de décoration arabe, édifié en 1824, sert de lieu de pèlerinage à de nombreux Arabes, qui viennent de fort loin prier sur la tombe de leur saint.

Enfin, Témacine est le seul lieu du désert où l'on peut encore admirer quelques survivants d'une célèbre et vieille corporation qui ne sera bientôt plus qu'un souvenir : les cureurs de puits (ghetassa), dénommés R'tas, du nom de la tribu où ils se recrutaient. La valeur pittoresque du ghetta réside dans le fait qu'à part de très rares échantillons, cette profession - sur laquelle personne ne s'est jamais attardé - a disparu presque complètement. Les voyageurs ne pourront plus voir ces êtres squelettiques dont l'outillage moderne a condamné la profession.
Autrefois, les puits artésiens indigènes, fouillés jusqu'à quarante-cinq ou cinquante mètres de profondeur, n'avaient pas leurs parois retenues par des cloisons étanches. Les éboulis, le sable s'amassaient vite au fond du puits et, sous peine de bouchage rapide, le nettoyage s'imposait à des périodes régulières. Cette opération, assez dangereuse, puisqu'il s'agissait de travailler sous l'eau... sans scaphandre et sans appareil respiratoire, nécessitait un certain, courage, un entraînement spécial. attendu que les puits indigènes ne dépassaient pas cinquante ou soixante centimètres au carré, de superficie. La tribu des R'tas a toujours fourni, de tradition lointaine, les ghetassa ou plongeurs, c'est-à-dire les cureurs de puits.
J'ai admiré quelques-uns de ces rescapés qui ne travaillent plus; ils n'opèrent que des plongées de principe pour les curieux, moyennant honnête fabor. Avouons que, même pour la frime, nous avons été assez impressionnés par la démonstration des R'tas et nous nous avons désiré en connaître davantage sur ces hommes jouissant encore de privilèges exceptionnels . L'Agha de Témacine aidé par les souvenirs de quelques notables locaux, a bien voulu raviver ses souvenirs à l'aide de feuillets jaunis gardés dans les archives, sur ceux que le célèbre Kitab El Adouani a présentés ainsi:
"... Une autre branche d'industrie (les cureurs de puits) est exploitée par un petit nombre de gens qui, bravant les dangers de ce métier, acquièrent en revanche, l'estime générale et la presque inviolabilité de leur personne. "
Les ghetassa qui plongèrent devant nous sont bien conformes à la tradition. On les a longtemps confondus avec les creuseurs de puits; c'est une erreur; le ghetta ne creuse pas, il enlève seulement les sables aquifères, provenant de la désagrégation des parois due à la nappe jaillissante.
Pour descendre dans le puits, un échafaudage est construit en surface : simples montants de bois afin de permettre à une poulie de fonctionner et de remonter les couffins remplis de sable. Sur le côté, une corde ancrée au fond du puits par une lourde pierre et solidement tenue, à l'extérieur par les compagnons d'équipe sert de fil de communication entre le ghetta et le monde extérieur.
Le ghetta ressemble assez à un fakir popularisé par l'imagerie enfantine, maigre à tel point que ses os font saillie, ce qui lui donne un air fontomatique un peu inquiétant. Il ne rit pas, et il parait que sa gravité, son aspect maussade, sont necessaires à la dignité de sa corporation et expriment mieux le tragiquc de sa tâche aux curieux. Il sait que sa profession, l'aristocratie des métiers manuels, lui a conféré une sorte de superiorité reconnue sur ses semblables: aussi, il soigne la mise en scene, lorsqu'il prépare une plongée.
Le cureur, après s'être frotté les membres, la poitrine et le dos, se bouche les oreilles avec du suif et s'enfonce dans l'eau jusqu'aux épaules en se tenant avec les pieds contre la paroi. Bien entendu, il est à jeun depuis la veille raison pour laquelle la durée de son travail ne peut excéder six heures par jour au grand maximum. Sans hâte, avec des mouvements mesurés, il se lave la tête, les yeux, se mouche, crache, aspire profondément et bruyamment, pendant presque une minute, rejette l'air avec force, soit contre l'eau, soit contre l'ongle du pouce de sa main droite. Courte invocation à Mahomet, sifflement prolongé, et il se laisse glisser, après avoir expiré tout l'air de ses poumons, le long de la corde lestée, appelée amnir, tenue par le chef d'équipe.
Le ghetta travaille dans l'eau les yeux fermés à cause de la vase, une secousse de l'amnir avertit que le plongeur a touché le fond et que le travail est commencé. Une autre secousse, il remonte et, derrière lui, ses camarades hâlent le couffin plein de sable. Revenu au jour, il se masse énergiquement, va se chauffer près d'un feu de djérid et l'autre ghetta le remplace avec le même cérémonial. Ils plongeront à tour de rôle en répétant chaque fois les gestes et les paroles de séculaire tradition chez les ghettassa ,R'tas.
A première vue, le travail des ghettassa paraît simple; il est un des plus périlleux métiers qui soient, car il ne faut pas oublier que ces hommes opèrent avec quarante ou cinquante mètres d'eau sur le corps, dans un étroit couloir qui ne permet pas un vaste champ d'action à leurs mouvements.
Ces hommes - et là réside surtout l'extraordinaire de leur tâche -restent sous l'eau des temps qui paraissent des siècles à ceux qui les regardent, entre deux et cinq minutes, sans remonter. Quelques vieux rapports officiels ont bien voulu me livrer leurs secrets.
En 1865, M. Ville, ingénieur du gouvernement, chronométra des plongées de quarante et un mètres de profondeur qui durèrent de " deux minutes dix secondes à deux minutes trente secondes ", et M. Berrugger, personnage officiel, constata cinq minutes cinq secondes. En 1889, le docteur Weisgubert enregistra, pour un puits de trente-cinq mètres, une minute vingt-cinq secondes et deux minutes et demie.
Le capitaine Tharon, en 1918, dans un rapport très circonstancié, nota : " A 8 heures du matin, par 21 degrés, température de l'air, le cureur Mohamed Tayeb resta 3 minutes 7 secondes en plongée, après avoir mis 1 minute 7 secondes pour la descente ; cinq autres dont Hamda ben Djahir, de Témacine, sont demeurés sous l'eau 2 minutes 45 secondes et leurs descentes ont duré entre 1 minute 6 secondes et 1 minute 30 secondes. "
Voilà quelques records de plongée qui ne seront jamais homologués.
Dans les derniers curages de puits artésiens arabes, le ghetta plongeait en moyenne cinq fois par jour dans les puits de quatre-vingt-cinq coudées (42,50 m.) et dix fois dans les puits inférieurs à quatre-vingt-cinq coudées.
Que touchaient les ghettassa pour ce labeur ingrat ?
En 1862 le propriétaire du puits leur allouait cinquante centimes du couffin de sable et de gravier extrait. Trois ans après, l'équipe de curage (quatre hommes et un chef d'équipe) touchait trente-cinq centimes par couffin, plus la nourriture du ghetta, un sac de blé pour la brigade au début de l'opération et un autre à la fin. En 1880, le prix tomba à vingt-cinq centimes par couffin.
Pendant la guerre de 1914-1918, le manque de tubes en acier arrêta l'essor du forage moderne. A Témacine, on creusa des puits artésiens arabes et ce retour en arrière fut l'occasion d'un recrutement de nouveaux ghettassa. Les autorités militaires de l'endroit chargèrent un chef de la corporation de former de nouveaux plongeurs. A la fin de cette période de recrudescence du métier, en 1929, il y avait treize ghettassa en tout : deux à Touggourt, huit à Témacine, et trois à Blidet Amor seules régions qui aient jamais compté des cureurs de puits. Leur nombre est descendu à trois après avoir été de cent avant l'intrusion des puits modernes et de vingt en 1865.
En 1919, le métier était devenu plus rémunérateur. Pour les puits de quatre-vingt-cinq coudées maximum, les propriétaires de Touggourt donnaient : 1° une gratification de début : vingt francs à l'équipe de cinq hommes, trois guessa (plats) de couscous au beurre avec viande et un franc cinquante de viande à chaque ghetta; 2° la gratification journalière s'établissait ainsi : trois francs cinquante de pain, des dattes et du petit lait, plus le salaire du ghetta : un franc pour six plongées et six couffins de terre extraite; 3° une indemnité de un franc par semaine, plus un franc cinquante pour le chef d'équipe.
Dans les puits de plus de quatre-vingt-cinq coudées, les conditions ci-dessus restaient les mêmes, sauf pour les couffins qui étaient payés un franc les trois avec supplément d'un plat de couscous au beurre avec viande. A Blidet Amor, les conditions variaient . Sept francs par équipe, payables au début des travaux, et vingt centimes par couffin pour les puits de cinquante coudées ; quatorze francs et deux litres de blé pour les ghettassa, avec même salaire par couffin, pour les puits supérieurs à cinquante coudées.
Si durant ces dernières années, les cureurs de puits n'étaient plus utilisés que pour l'entretien de quelques rares puits indigenes, lorsque les tubes en acier étaient inconnus les ghettassa fignolaient le travail des creuseurs. Quand l'eau jaillissait la setla en cuivre entrait en action et extrayait jour et nuit la plus grande partie du sable, le dernier dépôt de sable était enlevé par le Ghetta .
Bien que le métier ait des périls particuliers peu d'accidents furent enregistrés, mais il est arrivé que des plongeurs ayant trop présumé de leurs forces d'immersion, soient fatigués. Alors, l'amnir s'agitait, un ghetta plongeait vivement passait sous son camarade, le juchait sur sa tête et sur ses épaules, et remontait en s'aidant soit de l'amnir, soit de la corde attachée à la poulie. Sans crainte de se tromper; on peut assurer que la mise en scène, dont fut entourée cette profession dès l'origine, a beaucoup contribué à cette vénération publique pour les ghettassa. La fierté de ces derniers n'a d'égale que la difficulté de leur tâche; lorsqu'ils plongent, leur regard se promène sur les spectateurs : " Faites-en autant ", semblent-ils dire d'un air de défi.
Leur aspect ascétique ajoute encore à cette réputation de " surhommes " qui leur a valu des privilèges particuliers. Ainsi, à l'heure actuelle, et malgré son inactivité, le ghetta vient choisie, à chaque récolte, un régime de dattes par jardin: sa demeure est inviolable et même un meurtrier a droit d'asile dans son foyer. Enfin, il est exonéré de l'impôt pour cinquante palmiers et le chef ghetta pour cent.
Que pense le ghetta de la disparition de sa profession ? Il daigne sourire d'un air de profonde commisé-ration à cette question.
Disparition momentanée pour lui; les Français
n'ont-ils pas, eux-mêmes, aidé, pendant la première guerre mondiale, au dressage de nouveaux ghettassa?
On m'avait conseillé de leur laisser leurs illusions.
Enfin, l'un d'eux, qui ne manque pas de logique, m'expliqua que les roumis ont dépensé beaucoup d'argent pour forer des puits et pour aménager les puits arabes. Certains puits ont tari par suite de la raréfaction générale de l'eau; était-ce bien la peine de tant de dépenses, de coûteuses machines, de tubes étroits qui ne permettent plus au ghettassa d'aller voir ce qui se passe au fond ?
Les derniers cureurs de puits sont persuadés qu'un jour la méthode blanche fera faillite, et qu'alors ils connaîtront à nouveau, une activité fébrile. J'ai répondu : " Peut-être ", ne voulant pas faire de peine à ces braves gens qui ont une grande part de la prospérité des oasis. Sans eux, les puits se fussent bouchés petit à petit, et, sans eux, c'eût été la mort des palmeraies et l'exode des gens qui en vivent. Leur rôle social mérite donc bien la vénération dont ils sont l'objet. Rien que pour cela, saluons les derniers ghettassa R'tas, ces plongeurs incomparables, réduits au rôle de démonstrateurs et " victimes " du progrès des Blancs.
OULED NAدL CHEZ ELLES
Ce sujet peut paraître quelque peu léger au premier abord. Pourtant il n'en est rien et il demeure, en Islam, un des plus captivants problèmes sociaux, car il aide à mieux comprendre l'âme musulmane. Puis, cette corporation n'est-elle pas un des attraits pittoresque (non avoué) des touristes qui viennent en Afrique du Nord ? Mais, que connaissez-vous des Ouled Nad à part leur anatomie et leurs danses ? La Nalliat joue un rôle important dans la vie sociale des Nord-Africains ; la claustration des femmes indigènes mariées, la garde jalouse des maris, le haik qui cache soigneusement les visages, le Coran qui permet d'avoir quatre épouses légitimes, rendent les incursions des jeunes gens et des célibataires très périlleuses dans le domaine matrimonial d'autrui. La coutume musulmane est inflexible sur ce point délicat : le mari trompé fait sa justice lui-même, comprenez qu'il tue et sa femme et l'amant en cas de faute. Cela ne signifie aucunement qu'il n'y a pas d'adultère en pays musulman...
Les Ouled Naîl forment donc la caste qui sert de dérivatif aux cœurs masculins esseulés, les m'rah m'serra (femmes libres) étant très rares pu tenant à leur tranquillité. Cette corporation a ses usages, ses traditions, ses catégories. Mais, avant d'aller plus loin, rendons justice à l'appellation Ouled Naîl qui sert, aujourd'hui, à designer toutes les femmes qui font, du littoral jusqu'à la plus lointaine oasis, commerce de leurs charmes.
Entre Casablanca et Tunis, dans les quartiers réservés., on vous parlera des Ouled Naîl. On peut affirmer sans hésiter que la modeste tribu des Ouled Naîl est impuissante à fournir la totalité de la pros-titution nord-africaine. La véritable Nailiat s'identifie à son type sémitique, caractéristique très nette de cette tribu qui fut jadis renommée pour son austérité patriarcale. S'il faut en croire ce marabout du Sud qui voulut bien m'entretenir de la question, il demeure probable que les, quelques femmes de cette tribu qui se livrèrent les premières à ce métier public, il y a fort longtemps, se révélèrent, par leurs talents d'émérites danseuses, d'une qualité supérieures à leurs compagnes. Il devint usuel de dire " voir les Ouled Naîl "; devant cet engouement, le collègues issues, de tribus moins illustres se baptisèrent Ouled Naîl. D'où ce nom glorieux devenu , synonyme de femmes de mauvaise vie et aussi la rareté de la véritable Nalliât que l'on reconnaît entre mille, à son nez légèrement en bec d'aigle et à sa ligne moins sujette à empâtement que celle de ses compagnes.
Cent quartiers d'Ouled Nail, cent aspects différents; le quartier réservé construit officiellement, les puantes ruelles encaissées, les curieux pâtés de maisons du Sud dans les rues couvertes, le coquet logis meublé de façon moderne qui s'ouvre sur la terrasse, l'infecte hanout basse ayant pour tout mobilier une pauvre natte de raphia, la case triste, autour d'une cour intérieure, qui ressemble à une cellule de prison, enfin le coquet appartement maure de la Naïliat de qualité dont la grâce et la danse attirent les clients à la bourse bien garnie... Cent tableaux à brosser; mais, si le décor change, les points communs de vie quotidienne restent sensiblement les mêmes.

En général, la profession d'Ouled Nail se transmet de mère en fille. Combien de fois ai-je vu, à Nezla (quartier de Touggourt) en particulier, la mère vieille et répugnante signaler l'approche de clients à sa fille, discuter les conditions et encaisser l'argent. Ce sont simplement des mœurs locales, naturelles là-bas tout comme les marchés d'enfants en Chine. En général, la Naïliat sentant l'âge de la retraite venir a eu le souci d'accepter la maternité jusqu'à ce que fille s'en suive; le bébé, devenu femme, sera le pain de vieillesse et la coutume perpétuera cette façon d'assurer l'avenir. A défaut de maternité, la Naïliat adopte ou achète une fillette qu'elle dresse au métier de danseuse.
Au-dessus des catégories de basse prostitution, plane la Naïliat éduquée à la façon des gheisas asiatiques, dont le prix commercial est fort élevé.. Quelques proxénètes achètent, principalement à des tribus nomades ou à des familles pauvres, des fillettes considérées, la plupart du temps, par les parents comme des bouches inutiles. Toutes jeunes, elles sont confiées à des vieilles courtisanes édentées, ridées, retirées des affaires, qui leur apprennent l'art se parer, d'être agréables, de tenir une conversion, de chanter, etc.. et surtout de danser, un apprentissage, méticuleux. Les petites ne sont pas malheureuses (car elles représentent une valeur marchande) si l'on excepte, pour rendre leurs pas plus aériens, la plaque de tôle chauffée afin d'inciter les pieds nus à évoluer plus rapidement. Il se peut aussi que la Naïliat élevée de cette manière (si la fille est jolie et point bête) agrémente le harem de quelque riche agha ou commerçant indigène qui consentira à la payer un nombre respectable de douros à son " propriétaire ".
Mais, ne parlons pas des exceptions. Les Ouled Naïl de Touggourt et de condition moyenne chez lesquelles je me suis le plus attardé m'ont surpris par une recherche de l'hygiène que je ne soupçonnais pas en gravissant l'étroit escalier de pierre conduisant à la terrasse sur quoi s'ouvrent leurs logements. Une propreté méticuleuse régnait partout et un lit de cuivre astiqué soigneusement s'harmonisait avec la blancheur des draps, la netteté des tapis, la toilette en pitchpin et le phonographe.
Dans le quartier indigène de Nezla. Mlle Ouarda (la Rose) venait tout juste de s'éveiller de sa sieste, son visage et ses mains étaient encore enduits d'un produit de beauté brun noir . Son linge était d'une blancheur éclatante et les jupons dont elle s'affublait fort nombreux: six légers se superposent (c'est l'art du métier). Elle n'avait pas moins de trois corsages et le nombre étant en rapport direct avec la qualité de la personne, je pus admirer une fort belle collection de bijoux en or massif; khélakels (lourds bracelets de chevilles), bracelets, tours de cou, broches, boucles d'oreilles, bagues volumineuses, en tout un bon kilogramme de joyaux de pur travail arabe, la pièce principale étant un épais disque en or, d'environ quinze centimètres de diamètre: agrémenté de pierres plus ou moins précieuses et retenu au cou par une chaînette sertie d'émeraudes.
A voir le confort, la garde-robe et la cassette, le métier paraît rémunérateur et Mlle Amhra voisine de la précédente, possédait un compte en banque de plusieurs centaines de milliers de francs dont elle me montra orgueilleusement les reçus. (Un policier m'affirma, par la suite, que dans ces gains entre une grande part du produit d'une certaine opération qu'à Paris on appelle " l'entôlages ". Mais, outre leur métier de prostituées, les Ouled Naïl gagnent de l'argent en dansant pour les touristes; elles en gagnent encore davantage lorsque les touristes hommes reviennent seuls - avec la complicité d'un guide indigène - pour danser nues des mimiques lascives...
Les Ouled Naïl n'ont pas une tenue négligée, même chez elles ; au contraire, elles sont vêtues de vastes robes cachant leurs longs jupons. Certaines portent des corsets et changent chaque jour de bijoux. Pourquoi tant de bijoux ?

  • D'abord par goût, ensuite c'est la réserve pour ne pas mourir de faim plus tard.

Farita m'explique que la plupart des Ouled Naïl
finissent comme Mahomet l'a prévu. L'argent facilement amassé sera rapidement dilapidé par l'homme qui aura bien voulu accepter la femme sous son toit et qui la mettra à la porte sitôt le pécule épuisé. Alors, elle ira couper du bois pour le vendre quelques francs le fagot. Toutes ne sombrent pas dans la misère; les unes, moyennant le versement d'une dot qui varie entre trois mille et vingt mille francs, se font épouser officiellement et deviennent des dragons de vertu... en même temps que leur mari les transforme en animaux domestiques. Les autres, plus sages, restent libres, achètent un jardin et une maison où elles vivent tranquillement en m'rah m'serra.
Le mot hirondelle n'est pas exact appliqué aux Ouled Naîl on devrait plutôt dire sauterelle? qui, en Algérie se précipitent sur les récoltes pour les dévorer. Or à la saison de la cueillétte des dattes. en octobre, période trop courte où tous les indigènes trouvent à s'employer, le contingent normal des Naïliat s'enfle démesurément. Elles viennent de partout, surtout du Nord, pour profiter de l'abon-dance passagère: le fruit des quelques semaines de labeur des Arabes passe vite d'une poêle à l'autre. Et la nuée repart, laissant le terrain libre à celles qui assurent la permanence du service.

Quelques esprits, épris d'enjolivure, ont créé une légende autour de la Naïliat. Par besoin d'exotisme, on a voulu la représenter comme ces antiques Saxonnes qui gagnaient leur dot dans la galanterie pour devenir, ensuite des épouses et des mères exemplaires. Cette table trouve, à coup sûr son origine dans la coutume qui interdit aux Ouled Nail de se montrer sans voiles aux hommes de leur race. De là à déduire qu'elles étaient les seules femmes à louer leur corps sans ouvrir l'ame . il n'y avait qu'un pas; il fut franchi. La vérité est autre: elle dépasse le cadre de ce tableau, elle est beaucoup moins poétique.
La Naïliat se révèle, psychologiquement, comme ses sœurs de tous les pays, ni plus, ni moins compliquée, tantôt avare, tantôt prodigue, tantôt émotive, tantôt indifférente. Ne retenons à son actif que cette attention : après un bon fabor, elle offre gracieusement une tasse de caoua arabe ou un visqueux thé à la menthe à son visiteur indigène ou roumi. Tout au bas de l'échelle de ce corps de métier, une multitude de vieilles femmes déformées, lasses, sales, sont à la disposition des besogneux, des fellahs ou de la lie. Spectacle innommable qui fait lever le cœur: l'étroite case en terre battue, que les propriétaires indigénes leur louent fort cher suivant le quartier ne récèle qu'une paillasse crasseuse extra-plate, une jatte emplie d'eau, une natte et de vagues ustensiles, la plupart confectionnés avec de vieilles boîtes de conserves et des bidons vides de pétrole. Pas de fenêtre; le jour passe par-dessous la porte et, le soir, une bougie rend plus sinistre cet antre de misère que l'on a quelque peine à imaginer servant de décor à la luxure. Et, si le bas quartier revêt un caractère pittoresque, par les uniformes kakis et parfois par les rixes, ces lugubres demeures suent la honte et, il faut l'avouer, la peur pour ceux qui les visitent la nuit.
Ouled Naïl, nom évocateur à divers titres pour les touristes, pour les anciens militaires, pour tous ceux qui passent hâtivement dans les régions ensoleillées à la recherche de pittoresque et de couleur locale. Et chacun les côtoie sans comprendre , sans soupçonner le profond problème qu'elles représentent dans la vie indigene .
" Voyez-vous, me dit plus tard un arabisant eminent, cette corporation joue un rôle tellement important chez les indigènes, qu'il serait de mauvaise politique de la cacher sous un voile hypocrite. Le climat, l'alimentation épicée le pouvoir attribué aux arachides grillées, sont autant de facteurs qui contribuent à la précocité des garçons. Dans l'autre balance, il faut mettre la claustration des femmes dès qu'elles atteignent l'âge d'être mariées. Alors, où iraient les tirailleurs en garnison, les ouvriers qui viennent de fort loin en travaux saisonniers si les Ouled Naïl n'existaient pas ? On devrait craindre des viols, des attentats publics à la pudeur et autres incidents dus à la sensualité débordante ! "
Cela est si évident que deux grands esprits algériens, deux hommes dont les situations sociales sont prépondérantes, lorsqu'ils entreprirent une campagne de revalorisation d'habitat indigène, n'eurent garde d'oublier, dans le tracé de la nouvelle ville indigène, à Sétif notamment, l'emplacement du quartier des Ouled Naïl. Ils parlent arabe, connaissent la philosophie du Coran; ils savent que toute atteinte à la corporation des Ouled Naïl serait un facteur de troubles dans la masse. La réglementation, les règles d'hygiène, là doit se borner l'action des Blancs dans les milieux colorés de la galanterie nord-africaine.

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