Sultans de Touggourt

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SULTANS DE TOUGGOURT

MAGALI - BOISNARD

SULTANS DE TOUGGOURT

" Demeure D'Abla, petite demeure qui est l'orgueil de Djioua, je te salue. "(Antar.)

AVERTISSEMENT
Dans les annales du Sahara, une sorte de prodigalité historique le dispute à la richesse imaginative, collective ou individuelle de la tradition orale. Mais pour telle période, intrigues, faits épiques ou romanesques pullulent, tandis que tel autre espace de temps apparaît vide et comme voué au silence de par l'ignorance des livres et l'oubli des mémoires ; il est ainsi, sans gestes ni visages, noire étendue que rien n'éclaire, sauf, et par hasard, la tremblotante étoile d'une chanson populaire, le trait d'un dicton, la persistance d'un nom ou d'une légende.
Faut-il alors regretter que toutes les familles féodales, ou simplement anciennes, d'une contrée n'aient pas leurs propres archives ou n'éprouvent pas le besoin de les livrer au public, en manière de justification personnelle et de contribution à l'Histoire, encore qu'il soit parfois malaisé d'en contrôler l'authenticité " avant la lettre ".
La chronique des roitelets indigènes sur les marches septentrionales du Sahara et celle des sultans de Touggourt sont, à ces divers points de vue, particulièrement significatives. Les quelques auteurs, qui se préoccupèrent des destinées dynastiques dans cette capitale du désert et de l'Oued-Rhir, durent user souvent de plus de déduction que de précision parmi les récits transmis, l'illogisme de données séculairement admises et d'inévitables confusions autour de noms semblables, se répétant en des circonstances pleines de similitudes, mais à des époques différentes.
Or, la dynastie des Ben-Djellab, souverains de Touggourt, tout en remontant à quatre ou cinq siècles, présente cet avantage de n'être pas éteinte et impose tous scrupules et véracité au chroniqueur. Les descendants de leur parenté et de leurs alliances vivent là ou ailleurs, devenus pauvres ou bourgeois, quand ils n'administrent pas, sous le contrôle de la France, des territoires plus ou moins morcelés, taillés dans les grands fiefs de jadis. Ils peuvent se révéler inopinément. Voici quelques mois, à l'issue d'une conférence que je donnais à Tunis et qui se terminait sur la déchéance du sultan Selman, dernier souverain touggourtin djellabite, une femme spirituelle et charmante se présentait à moi, disant avec un malicieux sourire :

  • Vous avez été sévère pour mon grand-père, Madame. Je suis la petite fille et dernière descendante de Selman.
  • Puissè-je ne point vous avoir offensée ni avoir manqué à la vérité !

Elle secoua la tête, me serra la main et se perdit dans la foule élégante qui s'écoulait.
Ne pas manquer à la vérité ! La poursuivre comme un poisson évoluant dans des eaux troubles....
Contre les premières curiosités, qui enquêtèrent sur place, se dressaient la nouveauté des investigations, l'effet produit par des populations et un pays aux apparences simples, aux grandes lignes nues, sous quoi se découvrent mille traits subtils, mille sinuosités imprévues. Et, comme sournois adversaires encore, il avait l'éblouissement et le mirage. Les plus scrupuleux ont traité brièvement les annales djellabites. Un ou deux arabisants s'y sont aidés de quelques récits locaux fort anciens, quelques feuillets empruntés aux archives militaires, quelques trouvailles.
La dynastie des. Béni Djellab va du XV au XIX siècle ; je peux ajouter, - au XX, - depuis ma rencontre tunisienne. La Légende seule se préoccupe de ses débuts, l'Histoire n'osant rien y préciser.
La chronique touffue, pittoresque ou sinistre des sultans de Touggourt n'est que la suite des sanglantes et obscures querelles des Obéïd-Allah, seigneurs de l'ancienne cité, avec les Béni Brahim, maîtres de Temacin, voisine et rivale. Et voici, dans le vieux recueil arabe, Kitab el Adouani, un récit d'une valeur symbolique :
" Un homme des Béni Merin, ancienne famille souveraine de Fès, avait l'habitude de faire tous les ans le pèlerinage de la Mekke. Il passait par l'Oued-Rhir. Des gens de ce pays l'engagèrent à se fixer parmi eux.
" Ce pèlerin possédait deux femmes. Il en installa une à Touggourt et l'autre à Temacin et construisit sur ces deux points, un ksar pour y placer séparément chacune de ses épouses auxquelles il donna quatre-vingt esclaves pour les servir et les garder.
" Bedra était le nom de la première, fille de Moulay-Yézid, chérif du Maroc. La seconde, nommée Bedria, était issue de Filias, seigneur de Meknès.
" Le pèlerin ayant ainsi établi ses femmes et ses esclaves vécut paisiblement ".
Si l'on s'étonnait des perpétuelles inimitiés intestines éclatant entre les deux villes, ou dans leur enceinte même, ou avec tous les environs, après le geste isolé du bon pèlerin, on en trouverait l'explication en se rappelant quels éléments composaient les populations nomades et sédentaires de la contrée.
Quand Ibn-Khaldoun écrivait ses Prolégomènes, vers le milieu du XIV siècle, toutes les villes ou plus exactement les bourgades de l'Oued-Rhir, - cette longue vallée d'un fleuve invisible qui s'étend de Biskra à Ouargla, avec ses oasis et ses puits, en passant par Touggourt, - vivaient indépendantes, bataillant l'une contre l'autre. La plupart avaient pour chefs des personnages de la tribu des Rhira, qui donna son nom à la région.
" Les ksour en long et en large, dit Ibn-Khal-doun, habités par des Juifs et des Chrétiens, se soumirent aux Beni-Hachem hilalien parce que ceux-ci avaient des mœurs plus douces que leurs autres compagnons et que leur type était plus beau...
Ces aventuriers des premières invasions arabes, répandus et fondus au milieu des anciennes populations juives, chrétiennes ou berbères autochtones, refoulés par les nouveaux conquérants de la période hilalienne, n'avaient plus aucune religion. Leur abrutissement était tel qu'ils ne rougissaient pas de jouer entre eux en état de nudité complète et de se livrer à des actes abominables. Les merabtin missionnaires, qui entreprirent de les convertir à l'Islam, faillirent tous être massacrés ".
" Après la chute des seigneurs héréditaires de Touggourt (les Obeïd-Allah), battus par le général hafside EI-Hakim, l'anarchie régnait. Un homme influent, Bellal, s'empara du pouvoir par la force. La ville n'occupait pas alors son emplacement actuel, mais se trouvait au-delà du village de Nezla, à l'endroit qui s'appelle Touggourt Kedima, Touggourt l'Ancienne ".
Bellal était un azzab, un kharedjite, un ibadhite appartenant à ce schisme musulman que les orthodoxes selon la Sounna qualifient de cinquième rite. Ce sont ces Ibadhites qui firent Ouargla, Sedrata, Negouça, cités riches et puissantes entre toutes ; ils y dominèrent pendant plusieurs siècles tenant en échec les sultans touggourtins.
" L'expression azzab, azzaba, azzabia, dit Berbrugger, est employée dans le Sahara pour désigner les Béni Mzab. La principale mosquée de Touggourt porte encore le nom de Djama el Azzabia. Le chef du pays, cheikh Abderrahman ben Djellab, m'a dit, en 1850, qu'à l'époque où les Beni-Mzab dominaient dans le sud, leur lieu principal de prière à Touggourt était sur l'emplacement de la grande mosquée ".
C'est au temps de la domination de Bellal qu'il faut situer la légende de Bahadja, voluptueux prologue d'une sanglante épopée, et la venue du pèlerin marocain, le précurseur, préparant les voies d'un fondateur de dynastie.
On raconte que ce pèlerin, du nom de Sidi-Yahïa, passant dans le pays de Touggourt, y fut retenu par le désir de ramener à la vertu une population dissolue. - Cela advint probablement dans la première moitié du XV siècle.
L'historien Ernest Mercier résume ainsi l'état de l'Afrique Septentrionale au XVI siècle pour la province de Constantine et le Sahara constantinois :
" Bougie était aux mains des Espagnols depuis 1510 et Djidjelli occupé par les corsaires turcs. A Constantine commandait un prince hafside le plus souvent indépendant. Dans l'Aourès l'élément berbère Zénète avait repris une indépendance presque complète et était désigné sous le nom générique de chaouïas (pasteurs). Le Zab et le Hodna étaient sous la domination des Arabes Douaouda, commandés par la famille féodale des Bou-okkaz dont un membre portait le titre de Cheik-el-Arab. Enfin, dans l'extrême-sud, à Touggourt, chef-lieu de la région d'oasis de l'Oued-Rhir, une dynastie, celle des Béni Djellab, dont l'ancêtre parait avoir été un pèlerin venu de l'ouest ou peut-être un gouverneur mérinide, - s'était établie et tenait sous son autorité ces régions sahariennes ".
Ces Daouaouda (ou Daouaouida), confédération de tribus indépendantes, avec leur souverain au titre héréditaire, que la politique turque, puis française, fit passer dans une famille rivale infiniment moins ancienne, se préoccupèrent souvent, quand ils ne les suscitèrent pas, des embarras touggourtins. Dès la suprématie établie du sultanat djellabite, ils marièrent une fille de leur chef, le cheikh el Arab Sakheri, avec un sultan.
En 1757, le titre était porté par un Ben Gana, après une investiture turque faisant double emploi, puisque, par ailleurs, le chef héréditaire des Daouaouda ne s'en dessaisissait point.
L'Histoire saharienne avait déjà souligné sem-blable dualité. Vers la fin du XVII siècle, le Sahara de Constantine eut un cheikh el Arab féminin, Oum-Hani, - fille de Redjeb le bey et veuve d'El-Guidoum, puis d'Ahmed Sakheri, - en même temps qu'un fils de ce Sakheri, sauvé d'un carnage familial par sa mère dont il conserva le nom, Ferhat ben Redjeradja, cheikh el Arab lui aussi.
Cette Oum-Hani, ayant assassiné un des sultans
djellabites et ruiné ses partisans, livra le trône de Touggourt à un prince débauché de la branche cadette, Mohammed le Noir, lequel imposa aux Juifs de ses Etats une conversion forcée à l'Islam. Ils devinrent ainsi ces singuliers Mehadjrïa, qui forment, de nos jours encore, un îlot ethnique fermé et inaccessible à toute infiltration des Arabes.
Les autres éléments de la population touggourtine furent et restent un croisement de nègres et de blancs. La race blanche nomade ou sédentaire s'y montra de tous temps débile ; mais les conditions de vie moderne ont sensiblement modifié l'habitat et la santé publics et l'apport européen s'est rapidement accru. Les métis, aux ancêtres noirs, razziés et ramenés par les anciennes caravanes, s'appellent Rouara et peuplent toutes les oasis de l'Oued-Rhir. Berbrugger indique qu'au siècle dernier, à Touggourt, les Béni Mansour se considéraient comme les vrais Rouara et traitaient d'étrangers les Mestaoua, dont ils n'étaient séparés que par une rue allant de Bab el Khadra, la porte verte, à Bab es Selam, la porte du salut.
En 1833-34, la France étant déjà maîtresse de Bône et de Bougie, dans la province de l'est, et le général d'Uzer voulant agir contre le bey turc de Constantine, un souverain touggourtin, auquel s'associaient plusieurs chefs féodaux du Sahara, lui proposa une alliance. A ces ouvertures, la France commit peut-être la faute de répondre par trop de méfiance et d'exiger trop de garanties. " L'occupation restreinte était alors à l'ordre du jour et le général Voirol, paralysé par l'impuissance à laquelle ses instructions le condamnaient, se vit forcé d'employer des faux-fuyants avec des gens qui avaient hâte de conclure et qui s'en retournèrent pour la troisième fois chez eux, finissant par douter de la puissance de la France ou du moins de sa volonté de s'établir en Afrique du Nord ".
Ce n'est qu'en 1837, après la prise de Constantine, que le sultan saharien entra de nouveau en correspondance avec nous. En 1852, maîtres de Biskra depuis 1844, nous intervenons directement dans les destins de la dynastie finissante. Deux années plus tard, Touggourt est à nous.
M. B.

BAHADJA

Le visage doré de Bahadja la Joyeuse s'assombrit. La tête impertinente ploya sous le long voile de laine noire, frangé de soie violette et d'argent. Et les poètes, les musiciens, qui faisaient escorte à la plus célèbre chanteuse et danseuse du Sahara, furent stupéfaits.
La face puritaine du cheikh Bellal dominait ce désarroi.
Quelqu'un intervint fougueusement :

  • Tu l'as bien entendue, Cheikh ? Les gens de Tala l'ont chassée hors de leurs murs parce que nous ne vivions plus que pour son chant et sa danse. Nous l'avons suivie et nous demeurerons là où elle s'arrêtera. Elle te demande asile dans Touggourt, ta ville.
  • Et j'ai répondu : non, dit Bellal. L'hérésie ibadhite, dont il était, l'imprégnait

d'une implacable austérité. Comme ses pères avaient repoussé les quatre rites de l'Islam orthodoxe pour appartenir au cinquième, le schismatique, il repoussait ces disciples du plaisir en posture de suppliants.
Il rentra dans sa ville aux remparts de gypse et d'argile et les portes de bois de palmier se refermèrent sur lui.
Dans ses draperies blanches, ceinturées de souples cordelettes, Bahadja se redressa. Elle se détourna de l'enceinte inhospitalière et considéra le désert des dunes, au sable fin comme cendre, moutonnant jusqu'à l'horizon vide et blond.
Un de ses compagnons la prit par la main. Les autres s'éloignèrent.
Elle ferma les yeux et pleura, se sentant livrée à la solitude qu'elle redoutait plus que la mort. Elle ne sut pas combien de temps s'écoulait entre cet instant et celui où des voix connues s'élevèrent disant :

  • Voici ta maison !

Au revers de la dune, qui restait toute clarté, tandis qu'une ombre bleue montait de la forêt des dattiers de Touggourt et de Tala sa voisine, Bahadja vit un abri de palmes tressées. Et la toiture se parait déjà de ces graminées miraculeuses, sur le sable fauve -qu'une heure de pluie fait croître spontanément.

BOU DJEMLIN
Vers la fin d'un jour, comme s'épandait la nuit froide et bleue, Bou Djemlin le Vénéré s'en vînt demander la dîme sainte et l'hospitalité au cheikh Bellal.
Il quêtait en Sahara pour l'impôt religieux dû à son monastère de M'sila. Il tenait les Touggourtins pour plongés dans l'erreur, mais sans qu'aucune raison valable, en somme, les dispensât de contribuer matériellement à la très grande gloire d'Allah.
Or, la porte de bois de palmier resta close.
Bou Djemlin, ses disciples et ses serviteurs, sentirent monter en eux l'amertume des heures nocturnes sans sourire ni tiédeur. Soudain, une flamme trouant les ténèbres éblouit la pieuse caravane. Un feu de veille s'allumait devant la hutte de Bahadja et les pèlerins se dirigèrent vers elle.
Les chants s'interrompirent, avec le roucoulement des flûtes et la basse sonore des tambourins, quand la Joyeuse fit accueil au saint homme, de loin venu. Et, ses compagnons aidant, les lois de l'hospitalité s'accomplirent.
Au matin, quand Bou Djemlin fut pour reprendre sa route, il reçut en offrande tous les bracelets de son hôtesse. Alors il pria, invoquant les soins du Prophète quand au destin de cette femme.

  • Dieu protège Bahadja, prononça-t-il. Que sa hutte devienne kasbah et que se dépeuple et s'écroule la mauvaise cité de Bellal !

TOUGGOURT LA JOYEUSE

  • Quel est ce feu ?
  • Le nid de Bahadja qui brûle.

De sa main, cheikh Bellal abrita ses paupières comme si ces hautes flammes, là-bas, au revers de la dune, lui dévoraient les yeux. ,.
Quand tout s'éteignit, Bellal distingua, sous la lune, une kasbah plus haute et crénelée que les remparts de sa ville. Des flambeaux allaient s'allumant et des chants jaillissaient hors des murailles...
Sans répit, le puritain regardait la chose miraculeuse ; il vit ainsi, soir après soir, surgir autour d'elle, dix, cent, mille maisons, logis, boutiques, hammams et fondouks. Et, par toutes les pistes, s'acheminaient des gens vers ce lieu d'accueil et de plaisir.
Dans Touggourt, jour après jour, le prestige du cheikh Bellal s'effaçait et des factieux se disputaient le pouvoir. Les meilleurs des habitants avaient péri, les autres fuyaient. La ville dépeuplée s'effritait sous le soleil et le vent.
Or, tandis que Touggourt l'Ancienne disparaissait, la cité neuve, Touggourt la Joyeuse, s'établissait pour la suite des temps.

LE BON MAITRE

  • En vérité, je sais que dans Touggourt ne se tiennent plus que cours d'amour et marchés de joyaux et de détestable abondance. Le superflu fait mine de nécessité et la ferveur se consacre aux biens les plus périssables de ce monde. Donc, je veux dresser là des minarets en guise de flambeaux et l'appel aux cinq prières comme refrain quotidien.

Ainsi parla Sidi Mohammed ben Yahia, chérif marocain de lignée idrissite.
Il allait à la Mekke et campait, au hasard de l'étape, proche la chantante cité. Il y entra et mit pied à terre devant la kasbah de Bahadja. Celle-ci, s'avançant, le baisait à l'épaule.
Il considéra le visage vieillissant et radieux, et dit :

  • Ma sœur, je veux loger chez toi.

Cette nuit-là, la kasbah ne résonna que de doctes entretiens et lorsque Sidi Yahia voulut reprendre sa route :

  • Reste avec nous, seigneur, implora Bahadja. Si tu quittes ma ville, elle persistera dans l'erreur. Pour moi, j'ai le désir profond d'atteindre la sagesse, d'apprendre de toi un univers que j'ignore et de t'aider à connaître ce pays que tu recréeras.

Comme il était écrit, le saint homme se laissa persuader.
Près de la kasbah somptueuse, les compagnons édifièrent un oratoire et un vaste logis. Sidi Yahia se plût à y demeurer et ne se défendît pas de prendre quelque plaisir aux attentions de la repentante pécheresse. Elle lui dépêchait ses musiciens, qui accordaient leurs instruments sur un rythme propice aux méditations et aux prières. Le pèlerin renonçait au pèlerinage et gagnerait sa part de ciel en purifiant des âmes.
Souvent, Bahadja, humble et méditative, le rejoignait au seuil de son oratoire et ils goûtaient par avance la plénitude du perfectionnement spirituel.
Ils ne s'entretenaient pas exclusivement de choses pieuses. L'histoire des tribus et des bourgades environnantes intéressait fort Sidi-Yahia et nul ne la savait mieux que sa compagne, familière avec tous les poètes et les conteurs. Et comme elle était bien distante, éloquente parfois, il s'enchantait des longs récits déroulés.
Or, il advint, très miraculeusement, - et cela ne devait jamais être expliqué, - que Bahadja ayant atteint les hauts degrés mystiques de la Fana, - communion de l'esprit humain et de la Divinité, - il advint que Bahadja poursuivit la belle histoire et conta les choses de l'avenir comme elle avait conté celles du passé.
BAHADJA CONTE...

  • " Un Fasi, un Maughrebin comme toi, mon maître, mais de la lignée de Merin, a mis ses pas dans les tiens, car tu es déjà le second précurseur.

Il s'appelle El Hadj Sliman el Merini. Il s'appellera aussi Ed Djellab (le bienfaisant).
On verra que tous les envahisseurs aux armes sanglantes nous viendront du levant, et, du couchant, arriveront les conquérants pacifiques et bons.
La contrée de l'Oued - Rhir, ce " ventre du Sahara ", nourrit bien ses enfants. L'eau des puits, jaillissante, et les dattes généreuses entretiennent leur vigueur. Ils la dépensent en querelles intestines jusqu'à ce qu'épuisés, appauvris, ils voient venir un médiateur, tel ce Fasi qui, comme toi, cheminait vers la Mekke. Nous, nous sommes morts et notre place est précieuse. Il s'arrête, juge et soumet.
L'Oued-Rhir pacifié redevient fécond. Le Bienfaisant aime tant la paix que, ayant deux épouses, il en met une à Touggourt et l'autre à Temacin, bourgade voisine, avec un nombre égal de serviteurs, et interdit tout rapport entre les deux résidences si ce n'est par son seul intermédiaire !
Mais les calamités frappent aussi le juste !
Sécheresse et famine ont gagné le pays. Les gens ont vendu leurs armes, leurs parures, leurs vêtements ; ils vendent leurs fils et leurs filles, puis leurs femmes, puis leurs chevaux et leurs dromadaires, leurs talismans et les outres pour l'eau des longs voyages. Le Bienfaisant les leur achète ; son trésor semble inépuisable. Il met son sceau sur la chair, le bois, la laine, la terre et le métal.

  • Il convient de faire deux choses, dit-il alors : bâtir une mosquée et partir; si l'épreuve se prolonge.

Le peuple entier se précipite à l'œuvre, nourri par les réserves des silos et des citernes de Djellab. Un sanctuaire s'élève sur l'emplacement même où, jadis, cheikh Bellal réunissait les hérétiques pour la prière en commun.
Le sanctuaire est achevé. Le Fasi choisit le lecteur koranique et le mouedden, et, réunissant ses tribus d'esclaves, il prononce :

  • Je témoigne devant Dieu et devant les anges que, par amour pour eux, je rends à tous la liberté.

Il mourra régnant paternellement, en ce neuvième siècle de l'hégire, et de lui descendront ces sultans de Touggourt, tels :
son fils Ali,
et après lui, sultan Ahmed, son petit-fils,
et sultan Amer, fils d'Ahmed,
et sultan Sliman, son frère,
tous quatre, seigneurs de paix et de guerre, d'heur et de vicissitudes, au hasard de leurs alliances avec les Nomades contre des royautés rivales, ou quand les messagers du Nord seront chargés d'amères nouvelles, et quand les Turcs, pachas d'Alger, lèveront l'impôt arbitraire sur les roitelets du désert. - Et ces quatre souverains n'auront pas hérité du prestige serein et tout-puissant d'El Djellab, premier du nom.

LA KASBAH

  • " Maître, prends cette poignée de sable. Laisse-la filtrer entre tes doigts et imagine autant de saisons écoulées que voici de grains de poussière ruisselant...

Qu'est devenue ma cité, chantante et légère, ouverte à tous ? Vois-tu cette enceinte circulaire environnée de douves ? L'eau croupit, lourde et pourrie, et ne défend bien les lieux que pour mieux empoisonner l'atmosphère des habitants.
C'est le printemps.
Entends les refrains de ceux qui fécondent les régimes des dattiers...
Le logis de la Joyeuse est maintenant la kasbah des rois de Touggourt. On a doublé et surélevé les façades fleuronnées de créneaux ; les meurtrières ne s'éclairent que de regards inquiets et de lames nues. La porte de bois de cèdre a vingt coudées. Le vestibule, où vaguaient mes musiciens et mes poètes, sert de corps de garde. Mon patio n'est qu'une cour vide ; sous les arcades, des chevaux à la corde s'ébrouent.
Voici deux couloirs opposés, qu'éclairent vaguement des lampes huileuses à cinq becs de cuivre... Celui-ci aboutit à une cour triangulaire, dont les parois sont si hautes que le soleil, tournant aux pointes des créneaux, ne pénètre jamais jusqu'aux carreaux rouges qui la dallent. Trois ogives crèvent le mur aux trois angles de la cour ; l'une ouvre sur le couloir intérieur, l'autre sur une oubliette en manière de niche, creusée dans l'épaisseur de la muraille ; la troisième, enfin, c'est Bab-el-Reder, la porte de la Trahison ; son seuil baigne dans l'horrible fossé touggourtin, la douve fangeuse, d'où les cadavres, secrètement précipités, ne remontent pas.
Le second couloir, chemin de ronde, aboutit à une cour carrée. Une vingtaine de cellules occupent trois des façades ; ce sont les appartements du souverain régnant. Elles s'ouvrent à la hauteur d'un minaret et, pourtant, elles ignorent la vraie lumière du jour. Des passages sombres les relient entre elles, quand ils ne conduisent pas à d'autres cellules, moins lugubres, au seuil desquelles on peut voir le ciel.
Ma claire kasbah n'eut jamais tant d'escaliers coudés, tournants, étroits, qui s'enfoncent à l'improviste dans un mur, atteignent une terrasse vertigineuse ou se perdent brusquement sous le sol !
Une milice armée, des esclaves, des bêtes, encombrent tout espace libre ; mais il reste, secret, emmuré, un morceau de mon jardin : jardin de sultanes et de favorites où, seul, un palmier boit toute la clarté et, quand il en est ivre, laisse ruisseler des rayons jusqu'aux bas buissons de roses et de grenades, pleins d'oiseaux et de mouches au vol silencieux...
L'arrière petit-fils de l'ancêtre Djellab, sixième sultan de Touggourt, siège en la salle du Conseil de sa kasbah. Ce petit roi n'a pas encore l'âge d'homme. Les ordres fiévreux de ses ministres s'entrecroisent autour de lui :

  • Lâchez l'eau des sources, des quatre sources ! Que la douve s'emplisse. Coupez les ponts, noyez les pilotis ! Fermez Bab-el-Khadra, la porte verte, et Bab-es-Selam, la porte du salut.

Reste celle de la Trahison... De la sorte, on n'entre et ne sort de la ville que par la kasbah, sous le contrôle du sultan et par la chaussée de terre, facile à ouvrir, qui va d'un bord à l'autre du fossé.

  • Alerte aux sentinelles, dans les petites tours flanquant le mur d'enceinte et munies d'un double rang de défenseurs !

Penché sur les remparts, plus pâle que le gypse dont ils sont revêtus, le petit sultan surveille l'approche redoutée des Turcs, conduits par Salah-Raïs.
Les Turcs sont maîtres d'Alger, où leur pacha règne et prétend recevoir le tribut de tous les états, soumis ou libres, jusqu'aux frontières du royaume de Tunis. Pourquoi le tuteur de l'enfant-roi de Touggourt oublia-t-il d'envoyer l'annuelle redevance ? Pouvait-il ignorer que le Turc est rapace, que Salah-Raïs est un chef militaire audacieux et que Touggourt est dotée d'autant d'ennemis que d'alliés parmi les tribus sédentaires et les confédérations nomades ?
Et voici la ville investie par trois mille arquebusiers, mille cavaliers, deux canons ! Elle résiste durant trois jours, succombe le quatrième. La douve est toute de sang, comme les rues qui ruissellent.
Le petit sultan si pâle, en grand apparat, sort de la kasbah.

  • Prenez-moi et que cesse un tel carnage.
  • Soit, car tu manquas à la foi jurée. Il vacille :
  • Ce n'est pas moi, mais le cadi...
  • Le cadi ?...
  • ... chef de mon Conseil et mon tuteur.
  • Qu'on nous l'amène ! Est-il vrai, ô le Cadi ?
  • Certes. J'ai même appris à mon royal pupille que molester un Turc comptait pour une action méritoire aux yeux d'Allah.
  • Attachez l'impudent à la bouche d'un canon ! Quant à toi, petit sultan, médite, non plus sur les avis, mais les débris, du fâcheux conseiller.

Puis, Salah-Raïs, emmena sultan Ahmed prendre avec lui la ville d'Ouargla et le laissa ensuite, inoffensif, dans Touggourt, sous condition qu'à l'impôt déjà dû s'ajouterait un don de quinze nègres choisis.
Facile est le choix. Touggourt regorge de beaux esclaves, lustrés et vigoureux, qu'amenèrent les dernières caravanes du sel et de la poudre d'or. Ils sont encore robustes au sein de la population, qui s'étiole grignotée par la fièvre palustre.
C'est le printemps, disais-je ; l'odeur pestilentielle des fossés domine le parfum des dattiers en fleurs. Les moucherons et les moustiques pullulent, assaillent les hommes blêmes et propagent le poison brûlant, le frisson glacé du tehem, la fièvre épuisante. La ville respire une haleine de mort, une ivresse malsaine où l'on titube, et, ceux qui le peuvent, s'en vont, fébriles, vers le nord, les terres hautes qui gardent le goût de la vie. Ils ont de tels aspects, une couleur si funeste, qu'à rencontrer ces caravanes livides, tout passant se détourne, frappé d'horreur.
Mais il reste nombre de sédentaires que le tehem même n'éloigne pas. Ce sont des Rouara, métis de noirs et de blancs, grands avec des membres minces, des yeux arabes et des bouches de Soudanais, les cheveux laineux, la peau luisante. Ils peuplent les cinq villages qui, peu à peu, ont environné la cité : Nezla, Sidi-bou-Djenan, Beni-Souad, Zaouïa, Tebesbest, où persistent quelques descendants du cheikh Bellal. Tala n'existe plus. Ils habitent aussi Meggarine l'ancienne et Meggarine la neuve, promises à d'épiques batailles, toutes les oasis de l'Oued-Rhir et les bords du Chott.
On a dit que les premiers occupants de ces lieux étaient des Juifs de Khaïbar, ville hébraïque du Hedjaz. On y vit des Cophtes et des Chrétiens, mais quand les Beni-Hachem koraïchites se répandirent dans la contrée, la beauté de leur visage et la douceur de leur esprit firent que tout le Sahara voulut contracter alliance avec eux et se convertit à l'Islam.
Les Rhira, ces Berbères, cultivaient leurs parts d'oasis, mais au heurt de tant d'origines et de traditions différentes, les querelles de çofs se multipliaient. Il y avait aussi le maléfice du Chott.
Blanc, plus que l'écume sur le mors, lisse comme une joue d'enfant ou duveteux d'efflorescence de sel et de cristaux minuscules, étendue sans vols d'oiseaux ni d'insectes, sans traces d'animal rampant, courant ou bondissant, sans fleur et sans herbe, le Chott étale sa pure splendeur entre le désert pierreux de la hamada et le sable du bas-Sahara. Sous cette apparence règne un abîme de boue ensevelisseuse et les mirages, se jouant sur ce miroir, s'évadent en sortilèges dont nul ne peut se défendre. Autour de Touggourt, il y a des lacs, espaces fluides, sans fond, avec une eau dangereuse et belle. Et Touggourt est la ville sultane de tout ce pays, le grenier d'abondance où tout s'achète, s'échange et se vend, dans les quatre rues rayonnant du centre qu'est la kasbah, dans les ruelles aux voûtes de terre, de troncs de palmier, de sparterie, dans les impasses, au seuil des portes basses et sur le parvis de la mosquée du Mérinide.

ALI LE BORGNE

  • " Plus ne sont le petit sultan Ahmed humilié par les Turcs, ni son fils, sultan Mansour, ni son petit-fils Atman, ni son petit-neveu, ni le fils de son petit-fils qui régnèrent successivement sans éclat. Mais voici Ali le Borgne, las de ne dominer que sur sa ville, et qui va s'en prendre aux gens d'Ouargla.

Des enfants nus, petits bronzes poussiéreux, gluants de mouches, - que leurs cabrioles dispersent et qui reviennent instantanément, pullulantes , sur leur bouche, dans leurs yeux, - des enfants accompagnent le sultan. Ivres des cris et de l'ivresse populaire, ils flanquent les cavaliers de la garde, roulent sous les chevaux dansants, qui s'ébrouent furieusement sans écraser rien ni personne. Des musiciens précèdent l'équipage de guerre et de fête. Et le Borgne, sultan joyeux, serre un pan de son turban sur la moitié de son visage disgracié ; son œil unique luit ainsi, comme celui des femmes voilées, sur les chemins.
Il a dépassé Temacin, gros bourg penché sur son lac, puis Tamelhat, un monastère, vaste et puissant autant qu'une cité. Il a dépassé El-Hadjira, limite de ses états vers le sud. Il est sur les terres de l'ennemi...
Elles comptaient, j adis, trois cent vingt-cinq bourgades abreuvées par mille cinquante et une sources.
Mais un sorcier frappa le sol de son bâton, mais une femme offensée, un soir de défaite, prit un tambour et s'enfonça sous la dune, où, depuis, ce tambour n'a plus cessé de retentir ; et des tribus ont émigré, des sources se sont taries, des sciences et des sages ont disparu. Il reste Ouargla, l'insolente et la très riche, reine des oasis. Le Borgne la prendra. Il forcera les lourdes portes, ornées d'œufs d'autruche, et franchira les larges fossés, aussi envasés que la douve touggourtine. Les maudits Ibadhites d'Ouargla paieront tribut aux vrais Croyants !
Ce jour-là, les conducteurs de la victoire seront les ?ulad-Moulat...
Rien ne dépasse l'orgueil et la valeur de ces Nomades ! Leur épopée ne se séparera pas de celle des rois de Touggourt. Ils feront et déferont des souverains, les défendant contre leurs ennemis du dehors et pactisant avec ceux du dedans. Leurs campements, hors les murs, surveillent et gardent la ville sultane, tandis que leurs six cents lances commandent la kasbah. Cette garde particulière du sultan lève l'impôt sur les vassaux du prince et prélève son butin sur les razzias, prescrites comme châtiment ou tolérées comme diversion. Les noms des sultans sont écrits en marge des livres ; ceux des Oulad-Moulat, tués en combattant, sont gravés dans le mur intérieur de la mosquée. Pour chacun d'eux, le prix du sang est de cinq charges de dattes, remises chaque année et à perpétuité, pendant l'une des trois journées de fête commemorative. Le souverain est tenu d'assister à toutes leurs réjouissances belliqueuses et vindicatives. On compte devant lui les offrandes funèbres, qui fortifieront les cavaliers vivants, tandis qu'au fond du sanctuaire, un héraut proclame les noms de ceux dont les étriers sont vides...

MARIAGE DE SULTAN

  • " Pour cette fois, ce n'est pas en grand appareil guerrier que sultan Soliman Djellab, fils de Moustapha, dont le règne fut tout obscurité, et petit-fils d'Ali le Borgne, s'achemine à travers le Sahara.

Environné par ses Oulad-Moulat, précédés et suivis d'esclaves et de dromadaires chargés de présents nuptiaux, il va vers le lieu appelé Neza-ben-Rezig. Comme le valeureux poète Imroulkaïs, il monte un grand cheval au poil ras, " qui excelle à bondir en avant, à poursuivre ou à fuir. Il a la force massive et irrésistible d'un rocher qu'un torrent détache d'une montagne. Sa robe est baie. Sur son dos pareil à une pierre polie qui ne retient pas l'eau, il faut fixer avec soin la selle... " Couvrant la croupe et traînant sur le sol s'éploie un " chelil " de soie blanche brochée de palmes d'argent, - blanche, car la puissante ama-zone Oum-Hani, vers qui va le sultan, ne se vêtit jamais que de blanches draperies.
Il n'y a pas très longtemps, en un équipage également pompeux, il allait chercher, dans le Zab, sa première épouse, fille d'un chef de la tribu des Douaouda, lequel devait épouser cette même Oum-Hani, fille d'un bey de Constantine. Soliman assurait ainsi, par une première alliance, les débuts difficiles de son règne ; puis, comme tons les princes du désert et de plus loin, il avait suivi, haletant, l'ascension vertigineuse d'une femme commandant aujourd'hui les plus indomptables partisans.
Oum-Hani, née d'une esclave espagnole et du bey Redjeb, deux fois veuve, vengea la mort de son jeune frère, tué dans un guet-àpens, sur tout ce qui portait une goutte du sang de Sakheri, son second époux, l'une des premières victimes. Elle prit le titre du défunt, cheikh el Arab, pour mener les grandes confédérations douadiennes et rallia autour d'elle tous les mécontents, tous les insatisfaits, tous les assoiffés de combats, de pillage, de dol et de butin. Ses bandes invincibles tenaient les chemins, conduites par sa témérité singulière, son insouciance devant le danger, son inconcevable goût pour le massacre. Elle tranchait des différents, créait des conflits, prêtait serment et se parjurait ; elle s'imposait, infiniment redoutée.
Soliman Djellab, doué de qualités de commandement et de vertus viriles, avait élargi son autorité au-delà des limites de son sultanat ; mais le prestige croissant d'Oum-Hani le préoccupait. Soucieux de la paix, pour ses sujets il pensa raffermir son alliance avec les dangereux Daouaouda en demandant, pour seconde épouse, la fille à peine adolescente de l'amazone et de Sakheri, le cheikh el Arab assassiné.
Agréé, sultan Soliman chevauche vers Neza-ben-Rezig où doivent se célébrer les "noces.
Oum-Hani, toute de blanc drapée et belle encore, les cheveux tressés, le front diadème sous la lourde coiffure des femmes nomades, fait grand accueil au royal fiancé. Le festin est somptueux, les mets délicats alternent avec des boissons savoureuses, des fruits et des confitures inconnus du Sahara. Sur de hautes perches, des cages de fer, pleines de bois résineux qui flambe, éclairent le campement. Dans une tente orgueilleusement pomponnée de plumes d'autruche, la fiancée attend l'époux.
Cependant les deux souverains échangent de souples paroles :

  • Tu maintiens la tradition fastueuse, dit Soliman.
  • Tu en es l'hôte le plus digne.

Ils parlent de bétail et de pâturages, de certains chevaux du goum d'Oum-Hani qui peuvent forcer l'autruche. Elle rappelle qu'un ancien cheikh el Arab eut des troupeaux si nombreux que ses bergers purent compter cent chamelles ayant mis bas la même nuit. Soliman dit la fécondité des sables du Souf et que les Souafa savent défendre leurs jardins contre les convoitises comme ils les défendent contre l'enlisement. Oum-Hani sourit et souligne que les Douaouda mettent en ligne quand il leur plaît, dix mille cavaliers, qu'ils ont le droit de marcher drapeaux déployés à l'égal des beys et que la garde du cheikh el Arab, leur chef, est de mille lances alors que les sultans touggourtins n'en ont que six cents des Oulad-Moulat.
Soliman entend mal. Des musiques retentissent et des hululements d'allégresse.

  • Je sais ce que vaut ton alliance, hasarde-t-il.
  • Tu ignores le pris fixé.

Elle s'est levée le précédant dans la tente nuptiale. Sur le seuil, sultan Soliman se retourne. Au-dessus des torches fuligineuses, il s'éblouit du pullulement des astres dans -l'inaccessible ciel, puis, il entre, impétueux, soulève le voile qui cache l'adolescente promise aux épousailles, et se trouve face à face avec Oum-Hani...
Elle sourit et, soudain, le sultan gît, bâillonné, maintenu par les servants de l'amazone. Alors d'un bon poignard et d'une petite main ferme, elle crève la poitrine de Soliman.

  • Ce sang aussi pour le sang de mon frère... Il n'entend plus. Les servants l'ont achevé.

MOHAMMED LE NOIR

" Oum-Hani clamait :

  • A moi les Selmïa, les Rahman, les Bou-Azid, mes tributaires !

Ils étaient déjà tous à cheval et leurs yeux seuls interrogeaient l'amazone blanche, montée sur une étonnante mule grise, qui reçut tant de blessures, dans tant de combats ou d'escarmouches, que son pelage en restait zébré.

  • Vous avez dûment porté l'inutile cadavre de Soliman aux prêtres de Sidi-Khelil, dit Oum-Hani. Ils l'ont remis au petit prince orphelin dans Touggourt, lequel doit avoir fini d'ensevelir et de pleurer son père. Nous allons voir si sa ville recèle bonnes parts de prises pour nous !

Elle leva la branche de poirier sauvage, son sceptre, son arme et son étendard, et tous s'élancèrent.
Dans Touggourt, les Oulad-Moulat criaient vengeance, car, abusés par les cavaliers d'Oum-Hani, ils avaient quitté le funeste lieu des noces ignorant le crime commis. Ils coururent au-devant de la maudite entraînant le petit prince, que gardait et suivait son fidèle nègre, Messaoud. Ils galopèrent jusqu'au plateau de Meggarine ; la mule zébrée et son amazone les y attendaient.
Il n'y aura plus de telle mêlée !
Trois fois, Messaoud sauva son maître ; mais le géant noir tombant enfin, l'orphelin vida les étriers, les Daouaouda d'Oum-Hani avaient " mangé " les Oulad-Moulat, remparts de Touggourt.
La suite des temps entendra ce chant : " O le plus bel ornement des cavaliers, ô Messaoud, O l'homme au sabre tranchant... "
II y avait dans Temacin la pieuse, une maison réservée aux exilés politiques ou aux cadets de la dynastie djellabite dont on prenait ombrage ou qui redoutaient les embûches de la kasbah. En ce temps, la maison servait d'asile au fruit le plus amer de la branche cadette, un jeune jouisseur, influent dans ses débauches, et que tenait éloigné la vertueuse autorité de Soliman Djellab.
La mule d'Oum-Hani s'arrêta au seuil de la maison. L'amazone, tôt reconnue, pénétra dans une chambre basse et chaude pleine de relents d'alcools et de fumée. Il sembla que le seul geste de la baguette cinglante dissipait l'épaisseur de l'atmosphère. Elle toucha l'épaule d'un jeune homme hébété : Mohammed el Akhal ben Djellab.

  • Mohammed le Noir, lève-toi. Je te donne le trône de Touggourt. Tu régneras, pour le moins, aussi longtemps que je commanderai moi-même!

Et le prince ivre sera le quinzième sultan djel-labite.
Dans sa retraite, sous le vent fiévreux des lacs où volent et nagent les oiseaux migrateurs, il vivait sans rêves de domination ; pour l'amener au trône, il eut fallu tant de morts providentielles et rapides, qu'il ne les escomptait point, Et le voici régnant avec fracas. Rien n'interrompt la royale orgie. La djemâa gouverne, et c'est un étrange conseil, une assemblée de jouvenceaux sans vergogne et d'anciens compagnons de fête. Ils savent que ce n'est pas en administrant le pays ni en rendant la justice qu'ils feront figure de favoris dans la kasbah, et les razzias des Oulad-Moulat, asservis aux caprices du sultan, ne servent plus qu'à renouveler les captives du harem.

LES JUIFS

" A l'heure où, sur le sol, le soleil déclinant étire l'ombre des palmiers, quand le frénétique appel à la prière crépusculaire annonce la fin du jeûne en temps de ramadan, le petit peuple des vendeurs de tout et de rien et les mendiants, depuis toujours affamés, envahissent la place du marché. Les uns se nourrissent et rassasient les autres contre un échange ou quelque monnaie ; les autres attendent l'aumône due.
Sur les bancs de terre, au seuil des portes et des fondouks, beaucoup de gens tardent à boire et à manger, préférant priser ou fumer d'abord, avec délectation, et comme s'ils reprenaient un songe à peine interrompu. Sous les voûtes qui retiennent l'ombre au flanc de la mosquée, des Oulad-Moulat attendent la sortie du sultan noir, venu pour la prière en commun. Parmi les Juifs circulant en quête de tractations, une femme sinue, jeune et insolente, belle entre les filles d'Isaac. C'est Zemima, dont le père est orfèvre, et qui vend des boucles d'oreille et de ceinture en argent massif, des pectoraux d'or et des anneaux de bras et de chevilles.
Le sultan sort de la mosquée ; il trouve sur son passage Zemima, cambrée et dressée comme une couleuvre. Et ce soir-là, dans le mellah touggourtin, les Oulad-Moulat ont enlevé les filles et les femmes des orfèvres.
Elles se lamentent dans la cour profonde de la kasbah ; les familiers du sultan rient de ce nouveau troupeau d'esclaves. Mais Mohammed el Akhal s'est arrêté devant la seule qui le défie encore de son lourd regard. Qu'importent les autres, toutes les autres ! Voici celle qu'il choisit...
Zemima la Juive règne sur le sultan noir.
Des masses sanglotantes battent les murs du palais comme un mur des lamentations.

  • Nos filles et nos femmes, seigneur !...
  • On vous les rend, à l'exception de Zemima.

Les vieux rabbins branlent leur chef broussailleux. Doutent-ils que la favorite de l'heure se puisse conduire à la manière de Judith ? Appréhendent-ils, dans l'avenir, quelque manœuvre perverse de cette fille de leur race, qui portait mal l'humiliation millénaire et méprisait sa propre pauvreté de colporteuse en joyaux pour les autres!

  • Seigneur, rend-nous nos filles, sans en excepter une seule...

Le sultan raille, disant à Zemima :

  • Ecoute la voix d'Israël ! Que répondre ?

Le pâle, très pâle et hautain visage se colore un peu :

  • Réponds-leur que tu me gardes et que je deviens musulmane et sultane par ton bon plaisir.

Il le dit, ravi dans son âme mauvaise. La clameur immense du peuple de Zemima ne fait pas choir les murailles.

  • Et ensuite, ajoute la perverse, décrète que tous ces Juifs se convertiront comme moi et cela te sera compté parmi les actions méritoires et imprévues de ton règne.

Elle daigne sourire à la perspective de ce châtiment, plus funeste que le trépas, s'abattant sur ceux qui laissèrent végéter sa jeunesse avide d'autres destinées, et elle sourit plus secrètement à la réalisation d'un acte arbitraire et dangereux, sous lequel peut sombrer une souveraineté pourrie et cet ivrogne roi, son jouet.
Cependant, le sultan hésite.
Ah ! tous les Juifs touggourtins, agenouillés, sur le chemin suivi par Mohammed el Akhal, entre la kasbah et la mosquée ! Ils sont là, écrasés d'humilité autant que d'espoir tenace. Des jours ont passé sur leurs gémissements et les réflexions taciturnes du sultan. On leur a rendu les captives à l'exception de Zemima et ils sentent peser sur eux tous une obscure menace. Alors, ils ont choisi ce jour, anniversaire de l'avènement au trône du souverain, pour se ranger sur son passage, prosternés, et, dès qu'il apparaîtra, lui tendre le présent longuement médité, patiemment exécuté : un présent bizarre et magnifique, un régime de dattes orfèvre, dont les spadices sont d'argent pur et les fruits d'or.
Le sultan demeure émerveillé et ne le dissimule point.
Ivresse dans la ville, ivresse dans le palais. Dès lors que Mohammed el Akahl est content, il sait se montrer généreux et faire largesse à ses sujets. D'ailleurs, depuis que Zemima domine, les caravanes porteuses de boissons fermentées, les caravanes de folie, de lucre et de déchéance, sillonnent toutes les pistes de l'est entre Touggourt et Tunis et ce sont elles qui colportent aussi les philtres et les poisons dont on aura besoin bientôt. Les caches du mellah les recèlent ainsi que certaines armoires murales de la kasbah.
Le sultan boit et fait boire, sous les dattes fabuleuses, fruits des orfèvres hébreux.
Soudain, il demande le silence et pose cette question :

  • Je récompenserai ces Juif" ; mais par quelle récompense ?

Chacun des favoris de répondre, au hasard. De sa main couleur de lait, la favorite soupèse les joyaux en forme de fruits :

  • Ceci est une trouvaille et d'un prix inégalable. La rémunération se doit d'atteindre une égale originalité.

Elle se tait. Il a suffi du regard du sultan croisant le sien, et consentant sous le poids lourd de ses prunelles, pour que la chose soit résolue.
De gré ou de force, les Juifs du sultanat se convertiront à l'Islam et deviendront ces blêmes Mehadjria ou Mehadjrïn, musulmans honnis des vrais croyants et qui, secrètement, par tradition ou superstition, ne cesseront pas de pratiquer la plupart des rites selon Moïse.
Les Juifs halètent, terrifiés : on les récompense par le martyre.
Un de leurs patriarches pénètre jusqu'au sultan.

  • Tu nous accables... Et nous sommes indignes d'une telle faveur.
  • Qu'on massacre ces timorés ! s'écrie le dispensateur du terrible privilège.

Les lances des Oulad-Moulat et les glaives des esclaves font prompte et rouge besogne. Les fuyards sont repris et décapités ; les autres deviennent renégats.
Dans le jardin sans oiseaux de la kasbah, Zemima, pensive et calme, promène sa blancheur de lait.

VENT DE SABLE

" Dans les plaines du Chaïr, le cheikh el Arab Oum-Hani, - astre qui décline, - et le cheikh el Arab légitime, un fils du chef assassiné, - astre qui se lève, - se sont mortellement affrontés. La faveur des Nomades va vers le plus heureux. La gloire de l'amazone n'est plus que poussière sous le vent.
Et le vent roule et descend sur Touggourt dans l'attente, avec ses Mehadjeria appelant l'heure de la vengeance plus que la venue du Messie, et les Oulat-Moulat, fatigués de servir un maître veule, dont la raison sombre dans tous les excès.
Le vent tragique chasse Oum-Hani au galop de la mule zébrée. Elle ne s'arrêtera que chez les Eulmas sétifiens pour mourir lentement, aveugle et découronnée.
Le vent s'abat sur le palais où Zemima la Juive est ivre autant que le sultan noir. Ils dorment et ne se réveilleront pas ; les Oulad-Moulat conjurés les servent au couteau comme des antilopes forcées..
Sur les remparts blancs de gypse, au soleil, les deux têtes coupées, pâles d'ivresse et de mort, réjouissent infiniment la trouble conscience des Mehadjeria.
Et maintenant...

  • Regarde une autre cité. Moins grise et moins fauve que les oasis des pays de sable, Biskra élargit et prolonge sa palmeraie aux deux bords d'un oued, vallée de galets et d'alluvions. En temps de crue, quand roule la vague jaune, l'oued mord les berges, les sculpte en hautes falaises receleuses de soleil. La vague, ensuite, féconde les " djelfs " de Saâda riche en pâturages.

Les tourterelles roucoulent dans les jardins de la ville opulente, où le nombre des mosquées égale celui des fontaines... On y trouve toutes les variétés, cent et plus, de dattes savoureuses, et il adviendra que le grand Fatimide Obéïd-Allah, un jour, en retiendra pour son seul usage toutes les récoltes.
Les beys constantinois y descendent souvent, fixant là le lieu par excellence des palabres diplomatiques ; la duplicité des Turcs défie, à armes égales la ruse nomade.
Vers Biskra monte aujourd'hui un petit roi de Touggourt, un mélancolique petit roi issu de victimes ; car sultan Soliman Djellab, son aïeul, fut poignardé par Oum-Hani et son père massacré par la même au combat de Meggarine.
Lui, sauvé, entouré de fidèles, caché dans le Souf mystérieux, à l'abri du rempart indestructible et mouvant des grandes dunes de l'Erg, il grandit pendant le sombre règne du sultan noir. Il jouait à la koura sur le sable, poussant avec des crosses de palmes une boule de chiffons, ou psalmodiait le Koran avec ses deux frères cadets, Ferhat et Brahim.
Ah ! les trois pauvres et beaux adolescents ! Ils semblaient nés au même instant de la vie tourmentée et portant leur cœur secret, et profond tels les jardins souafa entre les dunes, gouffres de fraîcheur et d'abondance, prêts à recevoir toutes les graines, ivraie ou froment.
Mais les Oulad-Moulat, soudain, sont venus prendre celui-ci, l'aîné, Ahmed. Ils l'ont emmené et fait rentrer dans la kasbah par la porte de Bal-el-Kheder. Sur les créneaux, au lieu des œufs d'autruches ornementales, une tête rasée et une tête aux longs cheveux se desséchaient.
Le petit sultan Ahmed a retrouvé le trône de ses pères.

  • Cela est bien, risqua son frère Ferhat, cela serait mieux encore si le bey de Constantine, ton suzerain virtuel, au nom du dey d'Alger confirmait ton élévation. Tu gagnerais, sinon l'alliance, du moins la bienveillance des Turcs.

Ce Ferhat a-t-il pas raison ! Ahmed s'en est donc allé au rendez-vous du bey, sans inquiétude puis qu'il laissait le soin de Touggourt à son bon frère Ferhat. Pourtant il garde le cœur serré d'un pressentiment fâcheux à cause du sanglot qui s'échappa des tendres lèvres de Fatma el Belilïa, sa fière et digne petite épouse, sœur du jeune cheikh el Arab vainqueur d'Oum-Hani.
A l'orée des palmiers de Biskra, perplexe, il attend le bon plaisir du bey Kelian-Hossein, - lequel est l'époux de cette fille d'amazone, jadis promise à Soliman Djellab.
Le vent, un de ces souffles immenses et brusques, gonfle tout à coup les dunes d'Oumache, les emporte vers le nord et la dure montagne, .qui les arrête contre ses flancs. Le sable palpite haut dans l'espace, retombe en pluie cinglante, aveugle les hommes et les chevaux, ensevelit les dromadaires baraqués. Les esclaves luttent avec les tentes arrachées.
Le vent sauvage s'est emparé de l'étendue. Il accourt de partout à la fois. Il semble que des légions ensorcelées, aux burnous claquants, fouettent l'atmosphère. L'oasis craque et gémit par les milliers de corps de ses dattiers, par l'échevèlement fou des feuillages violentés jusque dans l'épaisseur des jardins. Une plainte unanime, comme une lamentation de pleureuses, s'exhale et le mélancolique petit sultan frisonne...
Le vent a cessé.
Le bey a donné audience et traité son hôte en cousin. Nul accueil n'eut plus de grâce et de magnificence. Kelïan-Hosseïn retient Ahmed dans les délices de la ville heureuse. Il le fête et le remercie de la caravane d'esclaves noirs, reçus en don de bon vasselage et de future amitié.
Enfin le petit sultan redescend vers le sud. Le conseil fraternel fut bon et son cœur s'en réjouit d'autant mieux que le bey lui fit cadeau d'armes syriennes et de caftans brodés. Son absence a duré deux mois.

  • Longs étaient les jours privés de ta présence, O mon frère !

Le petit sultan ne saurait dire pourquoi, devant Ferhat, il frissonne comme sous le vent sauvage, devant Biskra. Les regards de ses anciens compagnons et de ses féaux se détournent, Ferhat ne gouverna-t-il pas bien durant l'utile voyage ?

  • Très bien, certes 1 II prit même singulièrement goût à régner...
  • Donc aussi précieux régent que précieux conseiller. Pourquoi n'est-il déjà plus devant nous ?
  • Il court chasser au faucon, mais reviendra s'asseoir au festin.
  • La bénédiction d'Allah sur le paisible trône de Touggourt et combien vaines les alarmes, O Fatma el Belilîa !

Quelques heures seulement s'écoulent.

  • Je meurs ! crie le petit sultan.
  • La " mort de Dieu ", murmurent les gens, paupières baissées.

Il râle dans d'atroces tourments. Il expire.

  • La mort de Dieu...

Ce bon frère Ferhat ne se pouvait guérir du goût de régner. L'avenir lui rendra-t-il gloire pour avoir usé, lui, premier empoisonneur djellabite parmi tous ceux qui lui succéderont, de ces poudres redoutables que les caravanes juives apportèrent de Tunis sous l'égide de Zemima ?
Dès lors, Ferhat ne chasse plus au faucon ; il administre son royaume, plein de sécurité, car Brahim, le plus jeune des trois orphelins de jadis, n'est qu'un enfant de prières préférant le chapelet à la couronne.
Mais l'épine in-visible ou dédaignée blesse plus sûrement le pied du coureur que le poignard planté sur la piste.
Dans les détours de la kasbah, noire entre les esclaves noires, sinue et végète une créature qui fût aimée du petit roi défunt. Celle-là sait d'où venait la " mort de Dieu " et comment viendra la rémunération.
Ferhat vacille sur son trône assuré. Il roule à son tour sur les tapis écrasés par l'agonie de son frère et, de même sorte, tient à deux mains glacées, son ventre mordu de douleur.
Tapie dans l'ombre, où luisent ses yeux qui guettent, l'esclave noire est satisfaite : c'était bien le même poison.

LE PIEUX

  • " Maître, dit Bahadja, - et ses traits étaient pétris de lassitude, - laisse ma tête reposer un moment sur tes genoux. Prie sur mes yeux ; ils verront mieux les choses révélées de nos lendemains et je parlerai de nouveau...

Ils avaient été trois beaux adolescents.
Deux moururent par le poison.
Le survivant, Brahim, avait quinze ans et fut le dix-huitième sultan djellabite.
Son visage blême, comme inanimé, ressemblait au visage de tous les étudiants des monastères musulmans, - ceux qui s'efforcent à l'oubli du corps jusqu'en l'épreuve de la kheloua, quand, presque murés dans cette niche de pénitence et de macération, accroupis, tordus, muets, immobiles, ils invoquent et attendent l'anéantissement.
Dans la zaouïa de Sidi-Yahia, - ce monastère qui portera ton nom, maître, - Brahim vivait épris de vie spirituelle, penché sur les choses écrites, sans autre désir ni volonté que d'atteindre au perfectionnement divin. Ecouter, comprendre, obéir, imiter : ces quatre vérités mystiques emplissaient son âme débordante de vertueuse nostalgie.
Les parfums de poivre et de benjoin, dont sont imprégnés les étendards sacrés et les soies molles et pompeuses, fanées et usées de caresses et de baisers implorants, sur les tombeaux maraboutiques, étaient les seuls chéris de ses narines et de son cerveau. Les respirer, en retenir l'arôme essentiel, maintenait en lui la permanente ivresse de la foi et la volupté des litanies infinies... Nul plaisir humain n'égalait celui de l'égrènement sous ses doigts des perles de nacre dénombrant les noms d'Allah, prononcés avec délice par ses lèvres décolorées.
Mais, la sagesse ou l'ambition des prêtres, les droits et les devoirs héréditaires, les calculs des vizirs commandent. Les conseillers spirituels de Brahim, eux-mêmes, le portèrent sur le trône à son tour. Ils ne l'y laissèrent pas seul, et, lui, sut discerner de quelles fonctions les charger.
La cité se réveilla d'un sommeil plein de mauvais songes. L'enchanté mystique se révélait lucide et plein de fermeté. Une sagesse rare inspirait et réalisait ses actes. Il les coordonnait tout en les multipliant. La kasbah aérée respira et les êtres vivants retrouvèrent des yeux clairs.
Mais, sur le chemin sanctifié des saints pèlerinages, est-il une halte qui se puisse toujours prolonger ? Ou l'on s'arrête renonçant, ou l'on reprend la marche dans le temps marqué par Dieu. Ainsi pour Brahim.
Il découvrit que sa tâche était terminée. Il avait rempli son office de roi, administrant son royaume en législateur consciencieux et ses deux fils commençaient à balbutier les textes coraniques si familiers à l'esprit paternel. Il restait surtout vrai, pour lui, que les choses du ciel valent mieux que celles de la terre ; Brahim n'aspirait à vivre que méditatif et prosterné.
Il nourrit une hantise : pèleriner vers la Mekke. Ses vénérables ministres gouverneraient en son absence, et facilement, au nom des deux petits princes, leurs pupilles. Mais les meilleurs de ceux-là n'aspiraient qu'à le suivre et le suivirent...
Ainsi va le destin des hommes et de leurs empires...
Brahim le Pieux, ne se préoccupant plus de son royaume temporel, monta son cheval blanc, à la crinière toute tressée d'amulettes, et prit la tête d'une caravane illuminée.

...ET L'AUTRE

  • " J'ai dit la tradition orgueilleuse des Oulad-Moulat. Leurs fils ni leurs filles ne contractaient mariage hors de leur tribu. Mais, sous la domination de Mohammed el Akhal et de la Juive, l'ordre de toutes chose s'était trouvé rompu et Khaled, fils du sultan noir, avait pris pour femme une fille des Oulad-Moulat.

Tel son père, auparavant, Khaled vivait retiré dans la maison d'exil de Temacin. Il passait ses jours en courant le lièvre, la gazelle, l'outarde et le fennec, approuvant le poète qui écrivait :
" La chasse dégage l'esprit des soucis dont il est embarrassé ; "
" Elle ajoute à la vigueur de l'intelligence ;
"Elle entraîne la joie et met en fuite les chagrins."
Il chassait, ce matin-ci, dans les dunes avec ses beaux-frères aux bonnes lances, et c'étaient, les dunes du Souf.
Cette région de grand Erg, demeurait terrain neutre ou contrée de refuge. Les tribus et fractions de tribus, habitant des villages dans les sables amoncelés à hauteur de collines, près des palmeraies et des plantations de tabac au fond d'entonnoirs où grincent les puits à bascule, étaient tantôt alliées du sultanat de Touggourt, tantôt pleines d'indifférence ou de réprobation, et accueillant rebelles et fugitifs. Au souverain djellabite, elles payaient une légère redevance de haïks de soie et de burnous de laine ; mais leur capitale, El-Oued, était exempte d'impôt, faisant librement moutonner ses coupoles et ses remparts bâtis de cristaux de gypse pareils à des fleurs étranges, pétrifiées.
Khaled chasse. Mais les chiens sont las et las les chevaux, qui s'efforcent dans le sable jusqu'au ventre. Les chasseurs reprennent la piste de Temacin. Dans le mutisme de la fatigue, la voix sarcastique de Khaled seule éclate et vrille les oreilles de ses suivants, tel le son aigre, obsédant, de la raïta. Les mots et leur ironie s'insinuent et s'établissent dans les cerveaux, - et les hommes de tous les temps sont moins enclins à chérir la vertu que le vice.

  • Doux sultan Brahim, mon cousin ! Est-il vrai qu'en son palais ne sont que visages de carême et regards de continence et de renoncements ? Qui reconnaîtrait les Oulad-Moulat de sa garde ? Us ne tiendront plus en selle ; les quenouilles ont remplacé leurs lances. Si j'avais quelque envie de saisir l'occasion de m'asseoir sur le trône, la perspective de régner avec ces nourrices sèches m'en détournerait. Ah ! Le service du joyeux sultan mon père où tout était bataille, amour, butin, certes, valait mieux que cette puissance de jeûne et de chasteté ! Plus de razzia vengeresse et glorieuse, ô les endormis ! mais de grasses caravanes portant la dîme religieuse pour tous les merabtin du Sahara. ...Régner, moi ? Il n'y a plus de cavaliers. Ce qu'il vous faut, ce n'est certes pas le fils d'El Akhal, mais un mokaddem monté sur un âne ! Et il riait, reprenant :
  • Troquez vos étalons contre des brebis pleines et vendez vos éperons pour entretenir un lecteur de plus dans la mosquée !
  • Tais-toi, seigneur. Tu nous offenses et nous affliges... Nous subissons... Il y a trop ou pas assez...
  • Eh ! donc ! Quand il y eut trop ou pas assez, vous sûtes témoigner contre mon père.
  • Oui, mais...
  • Mais si vous appreniez que Brahim le pieux est mort ?

Ils sont près de Touggourt et des cavaliers se détachent du groupe de Khaled. Avec eux des rumeurs pénètrent dans la ville, des chuchotements, qui vont devenir une nouvelle proclamée.

  • Sultan Brahim n'est plus. Il n'achèvera pas le saint pèlerinage. Le trépas l'atteignit, dans les déserts d'Egypte ou d'Arabie, on ne sait au juste, et la plupart des pèlerins périrent avec lui.

Les Oulad-Moulat circulent, inlassablement.

  • C'est vrai, c'est vrai...

Les deux petits princes fuient, escortés par leurs prudents tuteurs. Si la nouvelle est exacte, ils seront en sûreté dans le Souf hospitalier ; si elle est fausse, mieux vaut s'éloigner des lieux où l'intrigue rôde et menace les innocents.
Déjà les factieux mènent grand bruit et sont allés quérir Khaled.

LE REVENANT

  • " Khaled, souverain, les Nomades festoient. Droit de règne pour tout ce que l'on n'osait plus, tout ce qui était interdit ! La meute lâchée chasse pour son compte et le grand limier, le sultan félon, l'excite et l'applaudit.

Y a-t-il encore dans la ville fauve, un gîte pour le sommeil, une maison pour le repos, un chemin sans péril, un labeur tranquille ? Les bergers sont loin ; les loups mangent le troupeau. Nul bruit de prière ne monte et l'appel sacré des minarets est sans écho.
Les trésors augmentés par le temps et la sagesse ne suffisent pas à rassasier les forcenés.

  • A cheval !

Les bourgades voisines sont riches aussi ; la plus proche, c'est Temacin l'hospitalière. Oh ! les naïfs, tous ces habitants apparus sur les murailles, puis venant à la rencontre de l'assaillant, ce prince jadis secouru, gardé, nourri par eux ! Les naïfs qui croient être épargnés !
Ils offrent de le nourrir toujours pour écarter de leurs foyers la pire calamité et ils offrent de l'argent, beaucoup d'argent, soulignant d'un pâle sourire qu'un Djéllab se doit d'être magnifique.

  • Merci, mes frères. Et, après cela ?...

Il fait mettre à sac la ville et, repu sans cesser d'être avide, il galope vers Ouargla.
Les gens d'Ouargla ne sont pas que des hommes de calme et de piété, mais des schismatiques ouahabites, des Ibahdites têtus et quelques croyants rompus aux perpétuelles querelles, escarmouches et guet-apens. Ils reçoivent Khaled sang contre sang et davantage.
On chantera longtemps ce chant :
" La lutte, chair contre chair, et le feu de la guerre...
" Le jour pareil à la nuit obscure...
" L'endiablé Ben Djellab se replie
" et ses tentes dressées sur le champ de bataille
" restent vides, leurs plis tremblants de cris éteints.
" La fuite de l'ennemi ressemble
" à la course effrénée des gazelles sauvages.. "
Le sultan larron est en déroute. Ses dromadaires, chargés de larcins, s'évaporent comme des caravanes de rêve et ses porteurs de lances et de glaives gisent sans recours.
La bataille s'achève. Lors, sur les hauteurs de Ba-Mendil, dont le ksar commande la vallée, s'érige un cavalier triste et sévère aux yeux indignés. Son cheval, couleur de gypse blanc, étincelle et secoue sa crinière tressée d'amulettes. Sans armes, un chapelet dans sa main gauche, la main droite crispée sur l'arçon, il lance sa monture contre celle de Khaled le fuyard. Il le frappe de son chapelet de nacre.
Khaled tombe sur un Oulad-Moulat expirant et le cavalier blanc s'évapore.

  • Lui, Brahim... Tu l'as reconnu ?
  • Vision !... C'est un envoyé de la zaouïa de Guémar où sont réfugiés ses enfants...

Ils succombent. Et dans l'instant qui réalisait l'apparition vengeresse, Brahim le pieux mourait vraiment près des lieux saints...
Grande ouverte la kasbah ! Les doux princes et les vieux conseillers reviennent. L'aîné des enfants va régner sous le surnom que lui donne la foule, Bou-Kametîn, car il est grand comme deux hommes ; mais il n'est qu'une âme inquiète. Il vit d'angoisses et de défiance, fait doubler les portes de fer; les clefs, chaque soir, sont remises entre ses mains.
Cinq fils naissent de lui. Sa mort va les laisser trop jeunes et sous la tutelle de leur oncle Ahmed, régent.
Ils grandissent. Ahmed, détenteur du pouvoir depuis dix ans, refuse de le remettre à l'aîné. Cet Ahmed, moins nerveux que son frère, ne craint point les portes ouvertes et ses partisans sont nombreux. Mais son neveu Omar a, derrière lui, les indomptables Daouaouda, sa mère étant fille de leur chef. Ils mettront Ahmed en fuite, le forçant à regagner le Souf, refuge de son enfance, le Souf difficile et souple, où les poursuites se font lentes, quand elles ne s'arrêtent pas prises jusqu'au col dans le sable.

DUEL

" Le turban royal cerclait le jeune front d'Omar sans que son oncle eut admis d'être dépossédé de la couronne.
Les Oulad-Moulat, les Selmia et la tribu des Troud lui restant fidèles, il conservait, dans le Souf, une cour et toutes les allures de la souveraineté. Le royaume touggourtin avait deux sultans et ne s'en émouvait point.
Mais si le jeune souverain se souciait peu de cette dualité du pouvoir, son oncle s'exaspérait et intriguait contre lui. Il dut enfin renoncer. Alors, la fauve tristesse des sables, l'éternelle mobilité de ces collines pulvérulentes, dont les vallées sont des couloirs et des cuvettes où s'ensevelissent les palmeraies, l'incessant labeur des hommes chétifs pour défendre leurs jardins, le grincement indiscontinu des puits en un gémissant appel à l'eau profonde, noyèrent d'amertume désenchantée l'âme du régent obstiné.
Il rassemblait autour de lui ses quatre fils, les contemplait, voulait lire leur destin sur leurs fronts. L'un d'eux, peut-être, vengerait la déception paternelle ; mais, lui, serait mort... Et il se jetait dans d'imprudentes menées. Il eut même dessein de sacrifier les Oulad-Moulat, puis succomba, rongé d'impuissance.
Sur les tombes nivelées, presque invisibles entre les petits tas de roses de sable et de morceaux de gypse marquant la place où repose la tête des morts, ses fils, mélancoliques, circulent, plus familiers avec la détresse des sépultures qu'avec les espoirs des vivants. Autour d'eux, dans ce paysage, tout est comme détruit par avance et la paix nostalgique les environnant est celle du néant.
Il n'y a d'aboutissement que dans la mort...
Soit, et les poisons de Touggourt vont filtrer, glisser de dune en dune. Privés d'un défenseur méfiant, ces enfants vivent parmi les tombes, pensifs et vieillis dans leur printemps. Ce matin, les voiles célestes, au-dessus de la terre ont la couleur nacrée du chapelet de leur grand-père. Sur tant de blancheur et de transparence, les coupoles ovoïdes se profilent abritant de simples destinées-Un serviteur appelle et emmène les deux plus jeunes des quatre princes. Les aînés vaguent, irrésolus. Subitement un désir d'évasion, un besoin semblable à la soif, les saisit. Mais une intense lassitude les rejette parmi les cristaux de gypse funéraire et les fleurs minérales du pays souafa.
Bientôt, un enfer s'allume dans leurs entrailles. Ils se couchent sur le sol, se convulsent et meurent.
Grâce aux rapides mehara des Troud fidèles, leur mère et les deux petits gagnent Ghadamès et s'y font oublier.
Les dattes mûriront dix-sept fois sous le règne d'Omar, jusqu'au jour où se dresseront contre lui deux de ses frères. Les Daouaouda sont occupés par ailleurs. Il n'est pas le plus fort ; il sera le plus habile.
Il dépêche un message aux rebelles : - Pourquoi des conflits entre nous. Veuillez me reconnaître et venez recevoir dédommagement, accord et pardon de votre frère et souverain.
Touchés, ils obéissent, le rejoignent au lieu dit Chouchet-es-Salatin, mettent pied à terre, s'inclinent pour baiser la main généreuse. Un signe de cette main, et les esclaves les égorgent pour le repos du très fraternel sultan...

SALAH-BEY

  • " Les gens verront Mohammed, fils d'Omar le fratricide, dénué d'énergie et de toute ferveur, chercher un refuge dans la piété. Ils le verront prenant pour habitude de prier devant une inscription conservée dans la mosquée à la louange du fondateur de la dynastie et rappelant qu' " Il préféra la vie éternelle à ce monde périssable, et n'agissait que d'après l'inspiration d'une âme pure.

Il part pour la Mekke, dans l'intention première de s'exorciser des crimes de son hérédité.
On a dit que, le plus souvent, toute grâce et toute sagesse ne s'acquièrent qu'aux prix de la douleur ; en l'absence de Mohammed Djellab, son fils et son petit-fils moururent de la fièvre tehem.
Il reprit son sceptre, le cœur déchiré, l'esprit lucide. La paix et la fortune revenaient dans Touggourt. Il mesurait équitablement la valeur des hommes bons ou mauvais. La dïa, ce prix du sang versé, lui paraissant insuffisante pour brider les instincts de meurtre et de violence, il appliqua la peine de mort devant son tribunal de haute et basse justice ; et, avant de livrer le condamné au bourreau, il lui faisait, de sa propre main, une incision sur la gorge, au nom de Dieu !
Après lui, le règne de son second fils sera tragique et combien éphémère ! Enivré de son rôle à peine ébauché, imaginant un prestige nouveau, et parce qu'un différent menaçait de mettre aux prises avec les Daouaouda les tribus arrogantes des Rahman et des Selmia, il galopa vers leurs territoires d'hivernage proches de Sidi-Khaled. On l'accueillit sous la tente, selon l'hospitalité, mais en préparant la bataille, tandis qu'il méditait un utile palabre. Et, dès avant la fin du repas d'accueil, il rendait l'âme, empoisonné.
Les Oasiens cueillent leurs dattes dans la douceur du naissant automne, mais la paix n'est plus sur l'Oued-Rhir et moins encore dans Touggourt.
Les fils du naïf pacificateur se sont succédés-, médiocres, rapides, sans fastes. Le dernier, Ferhat, deuxième du nom, est le sultan de l'heure, et rompant, d'un sursaut d'humeur, la trame grise de sa souveraineté monotone, il fait acte d'audacieuse et royale impertinence : il refuse de payer le tribut aux Turcs ; il renie toute vassalité ; il traitera de puissance à puissance avec le bey constantinois.
Un autre audacieux que ce bey ; administrateur adroit, batailleur avisé, il gouverne sa vaste province en état d'indépendance, virtuelle sinon avouée. Salah-bey ! un jour, et durant d'innombrables jours, ce nom chantera dans toutes les mémoires ; des vers le rediront sur toutes les bouches ; en l'entendant, des femmes pleureront et des hommes pensifs songeront qu'il fut le plus grand...
Cependant, pour se fortifier dans sa résolution, le sultan Ferhat se remémore simplement, non sans dédain, les origines de ce Turc : un simple soldat, un parvenu, comme le bey Ahmed el Kolli, l'ancien janissaire qu'il servit et qui fit sa fortune en le nommant son successeur. Ce Salah, un petit Smyrniote dont on connaissait la rouge légende : meurtrier à seize ans, fuyant jusqu'à Alger où il entrait au service d'un kaouadji achalandé par la soldatesque, engagé volontaire, téméraire, passionné, têtu...
Suivant une tradition politique, déjà ancienne, sultan Ferhat est le gendre du cheikh el Arab actuel et s'appuie sur les redoutables contingents des Douaouda, d'autant mieux que leur cheikh Debbah refuse aussi d'acquitter la dîme turque.
Salah-bey n'hésite point. Il convient de donner une leçon qui matera ces Ksouriens et ces Nomades.
Les colonnes, cavaliers, fantassins et quatre canons descendent le long de l'Oued-Djedi. Dans M'lili, dont les palmiers sont une chevelure rousse sur la peau duveteuse et blanche de la terre, le sultan de Touggourt est l'hôte de son beau-père Debbah, et, dans Biskra la privilégiée, le gouverneur turc attend la réponse définitive des deux rois sahariens.

  • Mon nom est Debbah l'égorgeur, raille le cheikh el Arab. Hier, nous tenions sous notre protection les petits Turcs de Constantine, jusqu'à ce que mon aïeul Sakheri les eut alignés sur le terrain du combat de Guedjal. Et ton protecteur même, ô Salah le bey, ton protecteur, El Kolli, quand il donna sa belle-sœur Mbarka bent Gana au cheikh el Arab dont j'ai repris le commandement, pensait-il, n'ayant pu nous réduire par le sabre, qu'il nous attacherait avec une ceinture de femme ?

Sultan Ferhat se contentait de rire en manière d'approbation.

  • Qu'ai-je à faire, moi, d'une lignée ou de prétextes de vantardises, riposte Salah. Je suis et je vaut ce que réalise et vaut ma force.

Ses colonnes sont en marche vers le sud. Il les rejoint à Sidi-Khelil.
Am-et-Teldj..., l'année de la neige...
Les étourneaux picorent encore les dernières dattes oubliées entre les palmes, quand un souffle étrange, jamais éprouvé, fait frémir l'étendue. Les palmiers se figent, étirés, puis rétrécis, comme se refermant sur une morsure glacée... Où sont le chaud silence des nuits, le brasillant murmure des sables sous le soleil et la couleur de miel des habitations des hommes ? Où sont les reflets d'abricot mûr et de métal brûlant des pistes et l'or et le bronze des troncs d'arbre ? Tout est blanc, trop blanc, et ce n'est pas sous le badigeon de chaux des fêtes.
Le minaret de Sidi-Khelil dresse sa blancheur rigide contre d'autres blancheurs insaisissables, réelles et froides, qui descendent sur le Sahara, plumes de colombes maléfiques, flocons de laine arrachés aux troupeaux de bergers maudits.
Plus que le froid, la stupeur, une vague épouvante devant l'imprévu, fige les oasis, puis les rassure ; le fléau vint à cause du Turc, mais aussi contre le Turc dont les troupes grelottent et s'enlisent. Mourront-ils autour de leurs canons embourbés, mal ravitaillés, mal armés pour une telle épreuve ? Les dromadaires inquiets, sur les chemins invisibles, se refusent à porter leurs charges. Mais Salah-bey veut atteindre Touggourt et l'atteindra. Il braquera sur les remparts insolents ses quatre canons de cuivre, qui mirent dix-huit jours pour arriver là, dix-huit jours d'étapes héroïques sous la neige et dans le sol gluant d'argiles, après quoi les grands sables, enfin ; plus de neige, mais un vent sec et coupant. Les fossés miroitent ; les murailles s'érigent dans le poudroiement du matin.
Les canons attaquent la ville en bombardant la Porte Verte et la Porte du Salut, puis ce quartier d'Et-Tellis, que domine la kasbah sultane. Les canonniers font bonne besogne, tandis que les fantassins, suivant la pire tactique saharienne, rasent les dattiers environnant la ville et les faubourgs.
Les boulets frappent le minaret de Djama-el-Malika, la grande mosquée ; ils y marquent une plaie béante. Les remparts de toub et de gypse, où les projectiles s'enfoncent, croulent difficilement. Au-delà de la douve et par toutes les meurtrières de la kasbah, les tireurs du sultan ripostent victorieusement. Se multipliant, frénétiques, les cavaliers douadiens, harcèlent les derrières et les flancs de l'assaillant. Des contingents émergent des dunes du Souf et des palmeraies de l'Oued-Rhir et s'acharnent à défendre Touggourt contre le Turc. Les gens d'Ouargla même viennent à la rescousse.
Vingt-deux journées d'efforts s'écoulent sous les éléments hostiles, complices des assiégés. La ville sultane résiste et ne se rendra pas...
Le bey est un obstiné qui réfléchit. Il rallie ses malheureuses troupes. Il va se replier. Mais les lacs de Meggarine se sont élargis, étendus en marais, en fondrières, où disparaissent les hommes et les animaux. Il doit leur abandonner deux de ses canons et la moitié de ses bagages.
Et de tant de cuivre fin, un Juif appliqué, venu de Tunis comme un corbeau flairant la proie, un fin monnayeur et ciseleur, fit des pièces de monnaie et des bracelets tintants.
Le Juif avait nom Ben Berika et la monnaie fut appelée " sekka ben berika ".

RESEAUX OBSCURS

  • " En ce temps, sur Touggourt, un Gana régna l'espace d'un rêve...

Lorsque sultan Mohammed Djellab, ills d'Omar, pèlerin revenu dans sa ville, rendait la justice, édictait la peine capitale et rapportait au Retributeur toutes ses actions, El Kolli le Janissaire était bey de Constantine. Une fille du pays kabyle lui plut et prit place dans son harem. La famille de cette femme s'installa dans l'ombre du bey. Celui-ci s'en servit pour sa retorse et laborieuse politique au désert.
Le cheikh el Arab des Daouaouda des Ziban lui tenant tête, il investit du même titre et, virtuellement, du même commandement, un de ses beaux-frères. Mais ce Gana n'était, en Sahara, qu'un étranger dépourvu de prestige héréditaire. Un nouveau çof se forma autour de lui qui, loin de réduire les indépendants ou les rebelles, les exaspéra d'abord, jusqu'au moment où l'instabilité nomade, les passions individuelles, grossirent le nombre de ses partisans et de ses bandouliers. Alors, les Gana posèrent à Biskra la première pierre, oscillante, puis lentement raffermie, de leur maison.
Et maintenant, voici Salah-bey ne pardonnant pas au Touggourtin sa défaite. El Kolli s'est servi d'une femme de la famille des Gana, Mbarka, pour tenter de rallier le véritable cheikh el Arab douadi, lui, se servira d'un homme ; il dépossédera Ferhat ben Djellab de son trône au profit de Mohammed ben Gana.
De ruse en ruse, il trouble le Souf et sultan Fer-hat succombe en ferraillant dans les dunes. Bataille gagnée pour le Turc. Point. Il comptait sans les Daouaouda irréductibles qui aident Ibrahim, neveu de Ferhat, à s'emparer du trône convoité.
Et encore :
Ibrahim n'est qu'un cadet. Gana et le bey se ravisent pour lui opposer ses deux frères.
Enfin :
Les trois princes, conviés séparément dans Zeribet el Oued et sur une même promesse d'intronisation reconnue, tomberont ensemble dans les rets tendus et se retrouveront dans les prisons beylicales. Les Daouaouda font mine de se cantonner dans les Ziban. Ils savent aussi comment tourner l'obstacle que l'on ne peut franchir...
Gana règne sur Touggourt l'espace d'un rêve...
L'insécurité de son rôle et ses secrètes inquiétudes se traduisent dans les mesures immédiates qu'il prend, excessives, impopulaires. Il est pieux avec sévérité. La présence des Mehadjria lui porte ombrage. Il les soupçonne d'être mal convertis et de garder la Thora dans les logis sordides où nul bon musulman n'aime à pénétrer. Il les vexe, les persécute et les traque.
Touggourt murmure. Qu'un Djellabite tyrannise le pays, soit, mais pas un étranger !
La réprobation, puis la conspiration éclatent au sein même du conseil, qui avait du s'incliner pour élire Gana sous une impérieuse nécessité. Gana s'élance hors de la dangereuse kasbah. Par miracle, il franchit la douve, suivi de quelques cavaliers.
Cela fait qu'Ibrahim regagne son sceptre et sa liberté.

L'AMITIE

  • " Les nobles Douaouda adoptèrent deux orphelins royaux : Tata, qui, si petite encore, dansait presque comme moi, et El-Khazen, enfant qui jouait à l'homme.

Ils étaient nés de la fille du cheikh el Arab, Deb-bah l'égorgeur, et du sultan Ferhat, qui maintint sa ville contre Salah-bey. Le garçonnet vivait avec les cavaliers et les chasseurs de lièvres dans le désert caillouteux des Ziban ou dans les sablonneux territoires de parcours des Troud. Et, fidèle comme son ombre, jouait et courait avec lui son cousin Ferhat le Douadi ; il l'aimait davantage d'être un peu son aîné et de porter le même nom que son père. Ensemble, ils apprenaient le métier de chef et de guerrier. La petite fille habitait sous les tentes princières ou dans les kasbahs des ksour populeux, apprenant des autres femmes l'art de se parer et de mener les esclaves.
Tata fut tôt mariée au chef d'une tribu, royale aussi, par delà les monts de l'Aourès. Veuve bientôt, elle redescendit parmi les siens et devint l'épouse de son cousin Ferhat le Douadi.
Cela n'ajoutait rien à la tendresse des deux amis, car ils étaient de ceux dont le cœur loyal s'écrie : " - J'obéirai à l'appel de mon ami quand la lumière du matin serait le reflet des épées, quand les ténèbres de la nuit seraient les ombres de la poussière soulevée par le pied des chevaux ; j'irai pour mourir ou pour être heureux. "
Comblé par la beauté de la vie nomade et une telle amitié, El-Khazen se souciait peu du sultan Ibrahim, ce cadet usurpateur, qui régnait depuis douze années. Mais quand le dit sultan, menacé par un aîné revendiquant ses droits, appela les Troud et d'autres contingents à son aide, les deux amis se trouvèrent secrètement parmi les goums.
Sultan Ibrahim ignorait la présence, sous ses murailles, de ces deux fougueux goumiers de vingt ans. Il traitait largement ses alliés. Tous les jours, des dromadaires de bât portant la " gherara1 ", le double sac profond, tissé de rude laine, pénétraient dans la ville et puisaient aux réserves du sultan. Tous les jours, sous prétextes d'échanges ou d'autres approvisionnements, quelques hommes des contingents passaient les portes avec quelques dromadaires et personne ne remarquait qu'ils ne ressortaient jamais. Sultan Ibrahim ne dénombrait pas ses alliés nomades campés au dehors.
Il savait pourtant qu'El-Khazen, son neveu, prétendant naturel au trône touggourtin, pouvait bien rôder dans les parages. Mais alors, il ne l'eut pas ignoré, car, ce jeune homme était, dans tout le Sahara, une figure si familière, que sa présence ne passait jamais inaperçue. Comment devinerait-il, que ce jouteur désinvolte est déjà dans sa ville ? Il y est entré, cousu dans une gherara qui prétendait porter des écheveaux de laine, tandis que Ferhat le Daoudi et les Troud riaient follement du bon stratagème.
La gherara, nonchalamment déposée dans la maison d'un partisan, le jeune-prince, facétieux, en jaillit, prêt pour n'importe quelle aventure. Les conjurés sont assez nombreux pour réaliser le coup d'audace médité par Ferhat.
El-Khazen chuchote, -vite :

  • Frères, amis, gardez les portes de la kasbah ! Nous tenons les renardeaux pris au piège. Ouvrez la ville ; tout est à nous !

Les Nomades se précipitent et roulent tel un flot de crue. La place leur appartient.
Les destinées sahariennes ressemblent aux vents du désert, imprévus, et qui modifient en un instant le visage d'une contrée.

  • Allez dire à mon oncle Ibrahim que nous voulons un généreux triomphe ; s'il abdique, il aura la vie sauve.

Ibrahim préfère ne pas répondre. Envahi d'amère surprise, il échappe à la demi-surveillance des vainqueurs, fuit et se réfugie au monastère de Sidi-Khaled, dans le Sahara triste et gris de l'ouest.

LELLA MIRA

  • " De leurs mains habiles, souples, les esclaves au bain oignent et parent la rieuse Lella Mira. Elles la louent et l'encensent ;
  • Qui voudrait voir en toi la mère de notre seigneur ! Bien mieux te prendrait-on pour son épouse, ô notre maîtresse et la Privilégiée.

La fraîcheur du visage de lella Mira s'exalte et sa voix se nuance de ferveur ;

  • El-Khazen, mon fils ! Avez-vous connu souverain semblable ? Jeune, audacieux, brave, doué d'esprit et de qualité, il chérit les hommes de science, de paix et de prière. Il a doté la grande mosquée de privilèges et de livres saints, parmi lesquels cette copie du Bokhari qu'il paya deux cents réaux. Joyeux et prompt, ardent et doux, il reste accessible à tous, protégeant quiconque sans songer à se préserver lui-même et jouissant de la mystérieuse impunité dont s'entourent les belles vies.
  • Il n'ignore pourtant pas, dit la négresse favorite, que la ruse et la félonie attendent en aiguisant leurs tarières dans les murs de la kasbah et que tous les hommes pieux, qu'il choisit et qui l'aiment, seront impuissants à le défendre, le moment venu. Il vit, comme toi, dans un éclat de rire.
  • Il y a le frère d'Ibrahim le fuyard, son aîné, et le troisième Mohammed des Djellabites..., murmurent les esclaves".
  • Il y a surtout les cousins germains de ton fils, reprend fermement la négresse. Ils sont au nombre de quatre comme les mauvais génies des quatre horizons. Mais peut-être ce Mohammed III est-il le plus dangereux...
  • Pourquoi ? demande lella Mira, curieuse.
  • Parce qu'il confie à toutes les sorcières et à tous les conteurs qu'il est envoûté d'amour pour l'unique beauté qui s'appelle Mira et ne s'en doute point.

Lella Mira rit, d'un rire éclatant et pur, pareil à celui de son fils.

  • En vérité ! Lors, mes filles, soyez plus soucieuses encore du soin de ma beauté !

Dans ce même temps, les conseillers méditatifs et la jeune sagesse d'El-Khazen s'entretiennent gravement :

  • Notre seigneur et notre diadème, prends garde aux Oulad-Moulat et prends garde au baiser du Mohammed qu'ils aiment trop !
  • Soit. Mais, mes pères et mes amis, je vous lirai cette lettre :

" ...Je n'ai plus d'ambition. J'abdique par avance tous mes droits. Prenez-moi pour khalifa. Je serai lieutenant de votre autorité. Vous êtes jeune ; un second dévoué vous est indispensable. "
Unis par la même origine, resserrons nos liens ; donnez-moi pour épouse votre mère lella Mira... "
Les conseillers s'étonnent à peine et répètent :

  • Prends garde... D'ailleurs, lella Mira ne consentirait point...

El-Khazen hoche la tête sans cesser de sourire. Il connaît le caractère puéril et charmant de la fille de Debbah l'égorgeur : ce fut une petite étoile rayonnant au-dessus de tous les sangs versés sans en retenir ni ombre ni tache ; c'est une fleur choyée, qui ne -vieillit pas et n'a de vraiment maternel que sa tendresse pour ses deux enfants, Tata, El-Khazen. Et celui-ci pense, qu'après tout, ce mariage effacerait bien des ombres. Si sa mère était tentée de refuser, il se fait fort de la convaincre en riant.

  • Prends garde, insistent les vieux conseillers.
  • Eh ! bien, prenons les Troud pour arbitres. Les Troud sont restés les grands féaux du jeune sultan et campent toujours aux portes de sa ville. On assemble les principaux d'entre eux devant les ministres renfrognés.
  • Prends garde ô notre fils ! Refuse le baiser de la trahison, s'écrient-ils.

Mais que valent le destin d'un royaume et le jugement des sages devant un caprice de femme ? Lella Mira rêve déjà de parfums, de joyaux, de fêtes en l'honneur de nouvelles épousailles. Les messages des sorcières, les propos des femmes de la kasbah, les chansons et les récits des conteurs ravissent son âme enfantine. El-Khazen ne voudrait pas plus lui ravir ce plaisir qu'il, ne songerait à briser le jouet d'un petit enfant. Et que valent les avertissements humains, bons ou mauvais ?...
Les conseillers et les esclaves se taisent. Les Troud offensés replient leurs tentes et se retirent dans leurs sables. Le dernier de leurs méhara s'enfonce dans les dunes quand Mohammed III, entouré par les Oulad-Moulat, entre dans Touggourt.
Au fond de la kasbah, prête pour les réjouissances et l'insouciant plaisir, El-Khazen et lella Mira râlent, le cou pris au lacet du bourreau porteur des présents de noces.
Ce lacet, c'est une de ces cordelettes de poils de chèvre et de laine de dromadaire, qui servent à coudre et refermer l'ouverture d'une gherara...
Et lorsqu'à la faveur d'un guet-à-pens, le nouveau souverain eut fait périr ses frères, il donna belle récompense au gardien du tombeau des sultans.

LE TOMBEAU DES ROIS

  • " Pareille au flux de la Mer Environnante, qui bat les lointains rivages de ton pays, ô mon maître, pareille à la marée montante qui recouvre les plages et les rochers, la Mer Sableuse pousse ses longues et larges vagues contre tout obstacle posé sur l'étendue.

Ainsi la houle du grand Erg, souple et fluide dans sa pulvérulence, se gonfle, monte, coule vers les murs touggourtins pris entre cet Océan poudreux et les nappes profondes des lacs.
Le vent le plus léger zèbre d'ondulations parallèles cette cendre blonde, d'apparence immobile, et mouvante pourtant jusqu'à l'horizon. Le pied mou des dromadaires, le sabot des étalons s'y enfoncent sans laisser de trace, mais les petits, toutes les bêtes qui se traînent, rampent, s'acheminent sur le ventre ou sur des pattes semblables aux mains des djenoun, toutes, marquent en entrelacs et fragiles réseaux, les signes de leur course, de leur fuite, de leur chasse ou de leur migration.
Proches de la ville, sur un plateau que le sable envahit depuis toujours, s'arrondissent cinq demeures funéraires, accroupies dans la poussière et couvant dans le silence et la mélancolie pacifiante de la mort, un rêve d'éternité. Le sable déferle et retombe sur les coupoles rituelles ; il entre par les portes basses, béantes ; il s'amoncelle dans les angles, circule, filtre, pénètre, compose un double suaire pour les défunts.
La plus grande des cinq demeures est le tombeau des sultans de Touggourt. Ils reposent là, du premier ancêtre fasi jusqu'au dernier défunt de ces Béni Djellab, criminels, mystiques ou voluptueux. Ils dorment dans la hideur, l'épouvante ou la grandeur de leurs gestes interrompus ; ils dorment, sans épitaphe, sous un peu de plâtre et de chaux dispensés à la stricte mesure de leur corps. Aucun nom, ni louange, ni blâme, aucune invocation ne conservent leurs titres de gloire, de terreur, de souveraineté. Seuls, aux quatre angles du monument funèbre, des œufs d'autruche, comme sur les créneaux de la kasbah, rappellent que ces lieux sont un logis royal.
Suivant les heures et les saisons, la douceur ou la violence de la lumière s'insinue dans le mausolée sans faste et réchauffe les ombres de ces morts, victimes et bourreaux. Pour le derouiche priant sous les voûtes, pour le passant qui rêve appuyé contre un pilier, pour le gardien qui s'affaire lentement une palme en main, chassant le sable ensevelisseur, - ces ombres sans visages ne révèlent rien. Mais les gens de l'écriture et des livres éveilleront, plus tard, les enfants frappés au sein des nourrices, les adolescents tragiques et beaux, les sultanes dolentes ou fières, les souverains maudits ou pèlerins fervents.
Ecoute le poète :
" Ni un lingot de cuivre ni un lingot d'or ;
tel est le cœur humain, composé de bassesse et de dignité.
" Mais la coloquinte amère ne se compare pas à la datte sucrée... "

AICHOUCH.

" Très blanche, la bouche rouge sous le nez busqué tel un bec de petit faucon, les longs yeux fendus jusqu'aux lourdes tresses pressant l'ovale étroit du visage adolescent, le corps cambré perdu dans les plis des draperies, sous les colliers et les diadèmes de diamants sans éclat, sertis d'argent massif, la petite sultane songe dans une cellule de la kasbah touggourtine.
Sur le seuil et dans la cour, des femmes s'affairent ou attendent quelque ordre nonchalant de leur maîtresse, la sultane Aïchouch.
Aïchouch, fille des Gana, s'ennuie. Son seigneur et mari, sultan Amer, est l'aîné des quatre fils de Mohammed III. Pour mettre fin à de tyranniques querelles, on lui donna cette femme-enfant comme un otage autant que comme une épouse.
Elle s'ennuie. Dans le palais triste et clos, un seul être lui plaît, une seule chose la séduit : Bedra, la grosse esclave soudanaise et tous les récits qu'elle lui fait.
Enorme, étalant les replis de chair et de graisse de son vaste corps onctueux, Bedra parle, inlassablement, entrecoupant ses phrases de gloussements, sa manière de rire. De Constantine à Ouargla, tout événement accompli fournit à la conteuse des épisodes fantaisistes ou réels.
Curieusement informée puisque tout se sait au désert, elle raconte la chute et la mort de Salah-bey, allant d'échec en échec, d'erreurs politiques en néfastes violences, et qui finit étranglé par ordre du dey d'Alger ; Ahmed-bey, le Mamlouk, son successeur, un guerrier magnifique ; Ferhat le Douadi, Ferhat le lion, le beau-frère et l'ami du malheureux El-Khazen ! Habile autant que hardi, il se rapprocha du Mamlouk pour faire pièce à son oncle, le vieux Debbah, et s'emparer du titre et des prérogatives de cheikh el Arab. Ambitieux, fougueux, brouillon, il menait vie de chef de bandes dans le Souf et l'Oued-Rhir, puis, pour venger la mort de son ami sans doute, incitait le Mamlouk à refaire campagne contre Touggourt, comme Salah-bey. Fort des richesses nomades et connaissant la cupidité des Turcs, il promettait :

  • Si l'on conquiert, avec moi, ces territoires féconds et leur orgueilleuse capitale, je scellerai l'alliance en versant cinquante mille réaux.

Le bey hésitait, mais les propos du Lion le poursuivaient. Il descendait donc au désert et le vieux Debbah, oubliant son ressentiment familial, amenait ses contingents pour Je plaisir de battre Mohammed, assassin de sa fille et de son petit-fils...

  • Je sais, je sais, coupe la sultane. Ahmed-bey pensait trouver Mohammed vers l'e Chott, tandis qu'il s'était retranché dans Touggourt.
  • Et sur le conseil de Debbah lui-même, ou plutôt, de Kamira. Double fourberie ! Debbah, si vieux d'ailleurs, n'existait plus que sous l'inspiration de Kamira. Ah ! cette femme...

Une rougeur anime le trop blanc visage d'Aïchouch.
" Kamira la lumineuse au nom de lune.
" Kamira, visage de clarté,
" Femme avisée et qui règne dans l'ombre,
" Mère adroite, couronne de ses fils. " chantonne Bedra. Kamira est la pire ennemie de son beau-frère, le père de Fehrat le Douadi.

  • Pourquoi ?
  • Jalousie de mère, ô Blancheur. Ferhat, c'est le Lion, la tête du goum, tandis que Debbah n'a que des fils et des filles médiocres. Elle noue des fils et tend des filets pour faire choir son beau neveu. Elle suivit son mari sous Touggourt et des émissaires, des espions déguisés, Mehadjrïa orfèvres, derouiches mendiants, reliaient la kasbah du sultan à la tente de Debbah.
  • Ah ! cette femme...
  • Elle fit si bien que Mohammed III proposa au bey de capituler en payant tribut, (une somme double de celle offerte par Ferhat), deux méhara caparaçonnés d'or et tant d'autres merveilles, que les Turcs dénombrèrent pendant plusieurs jours les trésors de ce butin gagné sans bataille. Et la faveur du Mamlouk se détourna de Ferhat
  • Qu'a-t-il fait, alors, ton lion ?
  • Il s'est mis en campagne, coupant les pistes, se montrant partout à la fois, barrant le chemin des Turcs, harcelant son oncle et le sultan.

Il dût pourtant se réfugier, non plus dans le Souf, mais à Ghadamès. Le Mamlouk le poursuivait et en profita pour dévaliser El-Oued, de telle sorte que, rentré dans Constantine, il parut avoir pillé tout le Sahara !

  • Je sais, je sais...
  • Je te redirai seulement l'histoire de ce garçon, un enfant, pendant le siège de Touggourt par le Mamlouk. Il regardait, derrière un créneau. II vit le bey et Ferhat cavalcadant sur leurs chevaux de guerre et de parade le long du fossé, précédés et suivis de chaouchs et de musiciens. Ils passèrent si près que l'enfant s'emparant d'un fusil tira. La balle tomba devant le bey et l'éclaboussa de terre. Le lendemain, l'enfant vit les tolba de la grande mosquée sortir par la porte Verte, sans armes, psalmodiant : la ilaha illa Allah, pour arrêter les massacreurs de palmiers. Un peu plus tard, l'intendant du sultan sortit à son tour et s'en fut vers le bey. C'était pour le rachat de la ville. L'enfant qui regardait, ô Blancheur, tu le connais.
  • Oui, mon seigneur Amer...
  • Ton mari et le vingt-huitième des sultans djellabites.
  • Mais, Kamira ?...
  • Ah ! Kamira ! Le vieux Debbah est mort, de saisissement, parce que le gardien du tombeau de Sidi-Okba venait d'écrire au dey d'Alger que le chef des Daouaouda et les siens devaient être rendus responsables de tous les troubles du Sahara :
  • " Que Debbah meure et voua recevrez sa peau, tannée par moi, pleine de sultanis ".

Le dey envoya la lettre au bey, qui l'envoya au cheikh, qui en mourut. Et Kamira ne peut plus rien contre Ferhat devenu, de vive force, cheikh el Arab au lieu d'un pâle fils de Debbah.
Une esclave se glisse :

  • Notre seigneur te prie...

La blanche petite sultane, lentement, s'achemine par les escaliers tournants, les couloirs d'apparence inutile, mais propres au meurtre et à la fuite. Elle prête l'oreille : des soupirs, le vent, d'intraduisibles échos, se heurtent aux sombres murs... N'entend-elle pas des plaintes ?... A l'extrémité de l'un de ces couloirs bizarres, sultan Amer, par précaution, séquestre ses trois frères, Ahmed, Ibrahim, Ali.

L'ETERNELLE SULTANE

  • Tu n'as rien appris ? Tes servantes ne parlent pas ? Même Bedra ? Ou ne savent-elles rien, en vérité...

Les yeux clignotants, striés de fibrilles rouges, de sultan Amer scrutent les longs yeux surpris d'Aïchouch. Elle ne sait rien.

  • Je t'apprendrai donc. Mon jeune frère Ahmed a pu quitter la kasbah. Je ne découvre pas ses aides ; trop de complicités tacites ou actives rôdent ici. Mais cette fuite fut bien inutile. Ce garçon sans malice ne pouvait conserver une liberté dont il se serait mal servi. Je Lui ai fait exprimer mes regrets de mon attitude peut-être trop sévère, mais imposée par mon souci de la paix publique. Rassuré par mes promesses, il est revenu...

Avec une subite épouvante, Aïchouch dévisage le souverain, son regard d'ivrogne, cruel, hébété. Elle attend et devine les mots qu'il va prononcer.

  • .... Il est mort.

Elle s'accroupit dans ses draperies, parce que ses jambes la soutiennent mal. L'époux sourit, indulgent pour une fois.

  • Autre chose. Les gens de Temacin, qui avaient accueilli le fugitif, se sont fâchés. Ils sont fiers de leur influence coranique et ne me craignent pas assez. Je veux leur donner une leçon et pour cela j'ai besoin d'un allié, le cheikh el Arab, par exemple-La petite sultane cesse de frissonner. Elle s'aperçoit que sultan Amer est ivre et la regarde maintenant sans la voir. Elle recule, s'efface, disparait, se précipite vers sa cellule.
  • Bedra ! est-ce vrai ?...
  • O ma Blancheur, je voulais te l'apprendre, j'attendais...

Le petit, prince naïf est bien mort.

  • Certainement, Touggourt et Temacin se battront, ajoute la Soudanaise.
  • Oui, oui... Parle-moi de Ferhat le lion.
  • Impétueux comme vent de sable, et généreux; mais il n'aime pas ta famille. Il y a là une de ces rivalités qui ne vieillissent pas. Il ne vit bien qu'en se battant. On jure qu'il est invulnérable ; des lances plongées dans son corps ressortent sèches ; on le crible de balles, il déroule sa ceinture de soie et tous les projectiles roulent à ses pieds. Il n'aime pas les Gana, mais traite en frères les Chennouf qui sont chefs du Zab oriental, et les Troud prétendent n'obéir qu'à lui. Il est sensible à la grâce, la noblesse, la simplicité...

Aïchouch songe.
Il est sensible à la grâce. Une petite sultane avertie ne voudrait-elle pas un sultan ivrogne?... Comme Kamira...
Les Touggourtins se battent contre ceux de Temacin. Terribles sont les pertes dans les rangs de sultan Amer en dépit de la présence du contingent du cheikh el Arab. Les gracieuses promesses inspirées d'Aïchouch, le délicat rappel des alliances anciennes, une hospitalité noble et large, flatteuse en même temps qu'amicale, ont dompté le lion Ferhat. Mais si les Traud sont restés de son côté, les Souafa, tous plus ou moins affiliés à la sainte confrérie des Tidjanïa, se sont rangés sous les drapeaux de l'adversaire. Le combat prend fin laissant les belligérants aussi épuisés et saignants l'un que l'autre.
Possédé de rage, sultan Amer s'efforce contre les gens du Souf, vainement, et Ferhat ne l'aide plus.
Il rentre dans sa kasbah brûlant de fièvre, ravagé par un mal féroce, qui tient sa chair et ses os entre ses deux épaules. L'épiderme pourpre, gonflé, tuméfié, éclate sur une effroyable pourriture, sans que s'apaise la torture intérieure. Il arrache ses caftans, déchire son linge, dénude la tumeur immonde, et tous s'écartent de lui. Il se couche, crachant des injures. La décomposition progressive l'envahit; il meurt lentement.

  • Et maintenant ? songe la petite sultane veuve. Maintenant les deux princes séquestrés, qui s'évadèrent durant l'agonie du sultan, vont revenir. Ibrahim, Ali... Ils régneront.

Dans le recoin le plus mystérieux de la kasbah, Aïchouch cache son unique enfant, un fils, chétif, vivant à peine. Elle fait guetter les événements du dehors et guette ceux du dedans au dédale des couloirs, prête à tout.

  • 0 ma Blancheur, souffle Bedra, Seigneur Ibrahim arrive, le premier, dans la kasbah pour y prendre le deuil., et le pouvoir.
  • Bien.

Parée avec une discrétion et une décence qu'imposent à la fois les circonstances et son secret dessein, elle veut recevoir celui qu'on annonce, dans une demeure dont elle est encore un peu la maîtresse.
Ibrahim considère sans méfiance l'attitude digne et pourtant soumise de cette jeune femme aux joues pâles, marquées des égratignures rituelles des funérailles, et la bouche si rouge, et les yeux si profonds, sous un front soigneusement diadème. 11 apprécie le ton émouvant et modeste des paroles par lesquelles elle remet son sort entre ses mains de prince, tout à l'heure roi.
Il s'attendrit :

  • Tu peux habiter ici, tranquille, respectée, aussi longtemps qu'il te plaira.

Elle s'incline sans voix, mais son regard pathétique s'appuie sur son beau-frère, qui n'oubliera plus ce regard-là.
Elle regagne sa cellule étroite et la cour profonde comme un puits. Dans un essaim de mouches, Bedra lui apporte l'enfant royal, Abderrahman, le tout petit. Quand il naquit, péniblement, un taleb consulté conseilla de l'enrouler, par-dessus ses langes, dans de longues et larges lamelles de lif, cette trame végétale qui emmaillote le cœur des. jeunes palmiers. Cela pour le fortifier en préservant sa faiblesse, - et il en reçut le surnom de Bou-Lifa.
Mais, aujourd'hui, sa mère l'admire, parce que, si l'on n'en prend ombrage ou si on l'oublie, il sera sultan.
Ibrahim, pour le moment, règne. Il est doux. Ses heures s'écoulent en prières et en lectures coraniques, apaisement et rachat après le règne lourd de son prédécesseur.
Au loin, des événements considérables s'accomplissent, dont les frémissants échos viennent à lui sans le troubler. Les Chrétiens, des Français, ont pris Alger aux Turcs et s'établissent fortement dans la grande capitale du Nord et de la hier. Contre eux, le dey appela bien les Nomades et tous les contingents sahariens à la rescousse. Mais ni Touggourt, ni les Daouaouda ni leurs clients ne veulent se ranger sous l'étendard du bey de Constantine, lieutenant du pacha et protecteur des Gana, dont il est le cousin germain par sa mère, Hadja Rekïa.

  • Hadja Rekïa, ma tante, murmure pensivement Aïchouch, qui n'est pas sans entretenir quelques intelligences avec sa famille.

De tout cela, sultan Ibrahim n'a cure, tandis que la petite sultane ne néglige aucun détail. Il se peut que Bedra n'y soit pas étrangère*.
Aïchouch sait donc, bien avant le souverain, qu'un Gana descend vers les pâturages d'hiver du Sahara, un Gana investi du titre et des prérogatives virtuelles de cheikh el Arab, comme si le lion Ferhat et la lignée aux pouvoirs héréditaires des Bou-Okkaz fils de Debbah, étaient déjà morts. Elle sait que le très vivant Ferhat a surpris et razzié la zmala de Gana, enlevé les deux femmes de l'intrus et les a fait conduire en grand respect au monastère des Rahmanïa de Tolga. Là, par son ordre, - et c'est bien dans la manière chevaleresque de ce cavalier, - elles ont été habillées de draperies somptueuses et parées de bijoux avant d'être rendues à leurs familles. Après quoi, le bey en personne est venu jusqu'à Biskra et dans les Ziban pour secourir son protégé. Mais Ferhat, garant le bétail, qui est la grande richesse nomade et le meilleur but de razzia, a envoyé tous les troupeaux des Daouaouda chez ses amis pasteurs, les Oulad-Naïl, et, libre de batailler à sa guise, il défait ses adversaires, les renvoie dans Constantine.
Pourtant ce bey, El Hadj Ahmed, est un gouverneur énergique, violent, cruel, pliant tout devant lui. Allié, par son harem, aux Gana et aux Mokrani, il a mesuré la valeur de tous les chefs de çofs et supprimé ceux qui ne pouvaient le servir. Puisque le souverain turc d'Alger succombe, il va, lui, revendiquer le titre de Pacha que la Porte lui accordera. U se fait bâtir un palais tel que les Constantinois jamais n'en virent.
De ces choses, Aïchouch voudrait entretenir le sultan Ibrahim. Mais on dirait qu'il redoute sa présence et l'évite. Il s'absorbe à relire une inscription gravée dans la mosquée et rapportant que l'édifice fut achevé :
" avec l'aide et la puissance de Dieu, par l'émir très fortuné, très généreux et très orthodoxe Ibrahim, fils de feu le cheikh Ahmed ben Mohammed ben Djellab, en l'an 1220 de l'hégire. C'est par un sentiment de piété et uniquement dans le but d'être agréable à Dieu, très généreux, qu'il a accompli cette œuvre. "
Vingt-cinq années se sont écoulées depuis que cet aïeul, homonyme du sultan actuel, réalisa cette action méritoire. On l'appelait Ibrahim l'Usurpateur, car il était le cadet des quatre fils du sultan Ahmed ben Omar, comme l'Ibrahim d'aujourd'hui cadet des fils de Mohammed ben Omar, et c'était de lui que Ferhat le Douadi et El-Khazen se jouèrent si audacieusement...
Lui, second du nom, que fera-t-il ? Il rentrera dans les traces d'autres ancêtres ; il partira pour la Mekke, invoquer le salut des bons Musulmans de l'Afrique du Nord, menacés par les victoires et l'envahissement de la Chrétienté. Ali-el-Kebir, son frère, exercera la régence jusqu'à son retour.
Pour Aïchouch, trop blanche avec des yeux trop noirs, rien ne sera changé...
Mais elle songe...
Son second beau-frère, le régent, est un ami du Lion daoudi, dont le bey constantinois cherche toujours à ruiner la puissance. Il sait que, dans la kasbah touggourtine, on peut toujours compter sur la complicité de quelqu'un, le cas échéant, surtout si ce quelqu'un est une femme de votre parenté.
Le bey apprend donc qu'Ali-el-Kebir, régent du sultanat de Touggourt, et Ferhat, cheïkh el Arab effectif, n'hésiteraient pas à pactiser avec les Français vainqueurs, si la chute du gouverneur turc de la grande province de Test devait s'en suivre et si Ali, par exemple, obtenait comme récompense le gouvernement de Constantine, beylicat indépendant, voire même vassal de la France. Le bey apprend que le propre fils d'Ali, sous prétexte d'un voyage en Tunisie, s'est déjà rencontré avec des chefs français. On l'a vu revenir, de là ou d'ailleurs, porteur de séduisantes promesses, fruits de son ambassade. H va partir, pour la seconde fois muni d'une lettre, et, de main en main féminine, une copie de cette lettre est parvenue au bey :
" ...El Hadj Ahmed bey a su que mon fils était allé auprès de vous et il a mis des troupes sur pied sous le commandement de son cheikh el Arab Ben Gana, pour venir m'attaquer.
" Je vous prie d'écouter bien attentivement ce que vous diront mon fils et mon fondé de pouvoirs ; comme ce dernier est plus âgé, faites bien attention à ses paroles. Vous serez libres, après l'avoir entendu, de n'accepter les propositions qu'il vous fera qu'à condition que je vous enverrai comme otages dix des familles les plus notables et les trois enfants de mon frère.
ti Je désire que vous autorisiez mon frère à rester à Bône avec sa famille et ses biens quand il reviendra de son pèlerinage. Là nous recruterons de nouveaux partisans pour augmenter nos forces. Ensuite, nous aidant mutuellement et avec l'aide de Dieu, la ville de Constantine tombera en notre pouvoir et vous sera soumise.
" Vous êtes certainement l'ami de mon frère, qui est allé à la Mekke, et le mien également. A son retour, je vous prie de ne pas oublier de le garder à Bône.
" Je vous envoie des dattes, choisies parmi les meilleures, afin que nous ayons mangé ensemble du même fruit et qu'il n'existe jamais de haine entre nous... "
Par ailleurs, un personnage maraboutique portait à Alger ce message de Ferhat le Lion : " Au Général en Chef.
" Nous avons entendu dire que vous vouliez gouverner toutes les provinces formant la régence d'Alger comme du temps des Turcs, Nous avons entendu dire également que vous êtes bons, généreux, et que vous voulez établir une paix durable dans le pays. Le porteur de la présente, Si ben Eddin ben Sidi El-Hadj Aïssa, sera médiateur entre vous et nous. C'est son père qui a prédit qu'un jour vous gouverneriez jusqu'à la vallée rouge (le Maroc). Il pourra vous être utile. Du temps des Turcs, on le consultait et on faisait cas de ses avis.
" Ferhat ben Saïd, cheikh el Arab. "
La France est, depuis un an, maîtresse d'Alger et tant de propositions singulières, inattendues, sont venues vers ses gouverneurs que, cette fois encore, les messagers du désert se heurtent au représentant du roi qui, plein de perplexité, se contente de les faire royalement traiter et de les accueillir comme de simples ambassadeurs, pour gagner du temps.
Et le temps presse.
Lors, Aïchouch avertit aussi sultan Ibrahim le pèlerin.

MIEUX QUE KAMIRA

  • " Entends les musiques, les clameurs de fête, les vociférations joyeuses des esclaves, le hennissement de étalons et le furieux aboiement des chien" !...

Sultan Ibrahim a précipité son retour. Débarqué discrètement à Bône, il double les étapes pour rejoindre sa ville. Il entre dans la kasbah et son bon frère vient lui remettre les clefs avec une fraternelle accolade... Comme la première fois, voici la petite sultane, digne et modeste devant lui.
Mais elle recule, le souffle coupé sur les lèvres, ses sombres draperies l'incorporant à l'ombre des murailles. Et elle voit le régent, Ali-el-Kebir, surgir, s'avancer, poignarder froidement son frère surpris, sur le cadavre duquel deux serviteurs impassibles secouent la flamme de leurs flambeaux...
Ombre silencieuse et comme inoffensive, au fond de la cour pareille à un puits où tourne lentement la lumière, Aïchouch veille, anxieuse, étouffant les pleurs ou les rires de son fils.
Un printemps fleuri de mort règne sur le Sahara.
Ferhat le lion a pris les pistes du Zab Ghergui et ses chevaux mangent les moissons des smaïlis de Gana. Un des Chennouf est avec lui, dont ce même Gana fit décapiter le père ; mais un autre Chennouf est avec le Gana dans la zaouïa de Khanga-Sidi-Nadji, nid de vautours et d'orfraies tout à la fois, accroché aux falaises d'argile rouge et tassé dans une faille. Là, on attend le bey, qui doit se venger de tant d'offenses et d'angoisses, sur Ferhat.
Le bey commence sa rouge besogne. Il massacre tous les gens que Ferhat laissa dans Biskra. Il marche tout une nuit et davantage ; il atteint Badès la Romaine, surprend le campement des Daouaouda, les écrase. La mère et la femme aimée du Lion daoudi sont prises. Et lui, spontanément debout, à cheval, demi-nu, regarde un tel accomplissement... De la cavalerie turque, vingt-cinq cavaliers se détachent, vingt-cinq cavaliers choisis par le bey lui-même entre ceux qui ne vident les étriers que pour mourir ; ils font serment de ne point survivre s'ils n'ont raison de Ferhat.

  • Les chiens contre le lion, mâchonnent les témoins du combat singulier.

Ils écoutent ce dialogue épique :

  • Partie perdue : rends-toi.
  • On ne perd la partie que contre les vers du tombeau.
  • Ta mère est notre otage : rends-toi.
  • Je lui dois de savoir qu'elle n'en éprouve ni crainte ni plaisir et n'en subiras pas longtemps la honte.
  • Assez railler ; le jeu prend fin.
  • Etes-vous déjà fatigués ? Je jouerai donc seul ! Il dit et s'élance au travers de leur effarement, échappe par miracle, galope jusque dans le Souf protecteur. Alors, Gana se devant de ne pas oublier un geste chevaleresque du Douadi, lui renvoie sans conditions les deux prisonnières.

Mais Ferhat n'a plus de repos. S'arrêter, c'est mourir ou laisser choir la lance ancestrale du cheikh el Arab, la baguette d'Oum-Hani, et Gana la ramassera. Plusieurs de ses envoyés ont atteint Alger sans que rien de ce côté se précise selon son gré. Au mois de choual 1427 (mars 1832), il écrit encore :
" Trois siècles avant l'arrivée des Turcs à Alger, ma famille gouvernait souverainement tout ce pays-ci. Lorsque Dienen a disposé ensuite en faveur des Turcs, le gouvernement leur est tombé en partage, mais nous étions chargés du maniement des affaires, car ils n'auraient pu gouverner sans notre concours, nous étions la lumière qui les éclairait, les guides qui les dirigeaient, au point que nous les avons conduits à notre suite au-delà de leurs régions. Tel a été notre rôle du temps des Turcs, jusqu'au jour où nous est venu ce cruel, ce barbare, ce brigand, cet infâme, Ahmed-bey le traître et le pervers !
" Lorsque vous êtes arrivés à Alger, Hussein Pacha nous écrivit : " 0 mon enfant, il faut que tu accoures afin de combattre pour la guerre sainte contre l'infidèle. " Je n'ai pas répondu à son appel à cause de la haine que je portais à Ahmed-bey...
" Si vous désirez posséder Constantine, je me charge de vous soumettre toutes les tribus de la province par la force et la volonté divines. Mais il faut être prompt dans votre décision afin de profiter du printemps... Si vous venez, je commencerai les hostilités avant vous et nous agirons ensuite de concert...
" Si je vous engage à marcher sur Constantine, c'est que je désire que vous vous empariez de cette ville et que moi je prenne El-Hadj Ahmed bey de mes propres mains !
" Quand aux tribus voisines de la ville, nous n'avons pas à nous en préoccuper ; elles pensent et feront comme moi et nous nous les attacherons par des bienfaits, s'il plaît à Dieu. "
Ferhat essaye d'une alliance avec les Tunisiens. Il échoue, et, remontant chez les Oulad-Naïl, tente de reprendre, encore et toujours, des pourparlers avec la France...
Les quatre vents vibrent de murmures, de menaces, de heurts d'armes impatientes. Les partisans de sultan Ibrahim, le poignardé, se sont réfugiés dans Temacin et s'élancent soudain contre Touggourt. Un égorgement sans merci ensanglante la steppe, les lacs et les jardins entre les deux villes rivales. En vain Ferhat se dérobe, en vain le bey menace et le grand prêtre de la confrérie des Tidjanîa intervient : les adversaires ne faiblissent que pour se redresser plus furieusement.
Dans la kasbah, la blanche Aïchouch, de ses petites mains peintes de henné, prépare un café dont l'arôme embaume la cour profonde et chatouille les narines gourmandes des négresses. Tout à l'heure, le sultan reviendra de batailler contre les Souafa, alliés de Temacin, et sa belle-sœur attentive, digne et modeste, pour bon retour et réconfort, lui offrira le breuvage qui délecte l'homme et allège l'esprit du guerrier.,.
Ce même soir, Ali-el-Kebir se meurt, empoisonné par le savoureux breuvage.

  • Mieux que Kamira, glousse simplement la grosse Bedra.

Aïchouch rougit de plaisir sinon de remords.
Et, comme un visage brusquement dévoilé, elle se montre aux conseillers accourus, non plus avec ses traits dolents, mais avec ceux de son âme ambitieuse et volontaire. Devant le cadavre convulsé d'Ali, elle revendique la régence et le pouvoir au nom de son enfant, Abderrahman, le tout petit.
D'autres princes légitimes, fils des victimes, se dressent, prétendants au trône contre ce prince de huit ans ; mais celui-ci a sa mère Aïchouch qui, mieux que Kamira, sait agir entre les événements et les hommes. Dans les couloirs ou sur les murs de la kasbah, elle impose brutalement, souverainement, une stupéfiante figure. Où donc est la pâle petite sultane d'hier, effacée, muette ? Celle d'aujourd'hui s'affirme plus implacable qu'aucun sultan et comme inspirée d'un redoutable génie. Par le fer et par le poison, sous les eaux pesantes de la douve, s'évanouissent, disparaissent tous ceux qui ne la servent point, sourds et aveugles. Elle ne cherche plus ni à convaincre ni à capter ; elle supprime : l'ennemi mort est le seul qui ne se relève pas.
Elle se confère, sans emphase, le titre de khalifa et déclare n'être, en effet, que le lieutenant du fragile, enfant-roi. Son sens inné de décision et d'organisation éclate dans tous ses gestes. Elle administre avec vigueur, résout avec esprit et elle est belle dans la fougue de sa maturité. Elle en use. On la voit, galopant sur un cheval ébouriffé, courant de dune en dune et de jardin en jardin, livrant sa silhouette voilée au miroir des lacs. Tantôt dure et tantôt langoureuse, elle court à de mystérieux rendez-vous ; elle a toujours deux pistolets dans sa ceinture dorée et des perles creuses parmi celles de ses colliers.
Elle vient de découvrir que le bey constantinois lui est moins utile que le séduisant Ferhat. Pourquoi ne reprendrait-elle pas les tentatives de sa politique et de celle d'Ali-el-Kebir vis-à-vis de la France ?
Elle cacheté de son sceau et de celui de son fils ces lignes : une offre et un engagement :
" Le sultan Abderrahman commande à cent cinquante villes ou villages du Sahara et peut mettre sur pied vingt mille combattants. Que la France l'aide à s'emparer de Constantine, il ne dédaignera pas d'en être le bey et, en échange, payera cent mille piastres par journée de marche des troupes françaises depuis le littoral jusqu'aux portes de la cité. "
Abderrahman régnerait ainsi sur le nord de l'immense province. Elle..., elle ferait magnifique et large part à Ferhat sur le territoire touggourtin et...
Elle songe ; sa pensée chemine des coteaux de terre noire, gonflés de grains, aux monts chenus parfumés par les cèdres et les genévriers, et des collines âpres hantées par les mouflons aux oasis miraculeuses dans l'air doré du désert,.. Les Français, maintenant, sont maîtres de tous les ports. Vaut-il pas mieux offrir une partie que laisser tôt ou tard tout prendre ? On parle aussi de cet Abdelkader présomptueux, qui s'intitule émir des Croyants et ne vaut ni plus ni moins que n'importe lequel d'entre les chefs nomades...

LE BEAU SULTAN

  • " Ce beau cavalier, ce guerrier de vingt-deux ans, exalté d'audace, vaniteux avec grâce et puéril avec fierté, fut l'enfantelet chétif aux doubles langes de laine et de lit.

L'astuce cruel de l'esprit maternel mue en finesse dans le sien. Il sait écouter. Il use avec adresse du savoir et des qualités d'autrui. Un sens subtil lui permet de conduire 'les discours au point qui l'intéressera ou lui révélera une chose précise ou seulement bonne à connaître. Il semble qu'on lui réponde toujours sans qu'il interroge jamais.
Il est aimé, heureux, obéi. Une seule ombre sur sa vie : cette ombre se nomme Selman, fils d'Ali-el-Kebir l'empoisonné. Egalement beau, fier, entreprenant, aimé des nomades, ce cousin du sultan vit dans la kasbah, amical et soumis. La régente Aïchouch ne voulut ni l'éloigner ni le faire disparaître, bien que toute l'histoire du passé djellabite témoignât que c'était imprudent. Affirmait-il à ce point la ressemblance paternelle que la vieille sultane se refusât à frapper deux fois la même victime ?
Elle continue de régner, doublant son fils.
Pour lui les manifestations des solennelles prières de la mosquée, les cavalcades nombreuses de dignitaires, de porteurs de lances, de musiciens de bataille et de fantasia ; pour elle la réflexion têtue, la vigilance et le sang-froid autour des messages du dehors et des agissements du dedans. Quand les conseillers de la djemâa, savamment choisis et, depuis longtemps éprouvés, dissertent avec leur jeune souverain, ils sentent sur leur nuque la main ferme et sèche d'Aïchouch, khalifa du sultan.
Abderrahman chevauche volontiers hors de sa ville, suivi de sa garde et de l'esclave noir qui porte son fusil niellé d'argent. S'il va du côté de Temacin ou du Souf, il s'environne d'un majestueux appareil, précédé de musiciens et d'étendards. Et lorsqu'il rentre dans sa capitale, c'est au galop, parmi le fracas des détonations et des nuages de poudre et de sable.
Mais ce seigneur magnifique est avare. Il tient étroitement à ses biens personnels et à l'accroissement de sa fortune plus qu'à la prospérité de ses sujets ; il ne le dissimule point et perdra de leur affection. Puis, du fond de sa proche hérédité, un vice remonte : il aime les coupes vidées en longues libations autour de sa puissance, de sa jeunesse, de ses amours. Il aime les vins de France, les alcools de Tunis, et, hors de son harem, chasse sur les terres et dans les maisons de ses vassaux.
Il a de joyeux compagnons : le ministre intime qui prend la parole en son nom, le trésorier, fieffé débauché, étonnant buveur, l'intendant, nègre affranchi, d'esprit sagace et inventif, le secrétaire chargé des registres, celui des amendes et des gratifications et qui partagèrent ses jeux d'enfant, enfin Ben Fetita, son porte-parasol, dont le beau-père, un Italien, fut décapité sous le règne d'Ali-el-Kebir pour n'avoir pas su fondre des canons.
Joyeux compagnons, joyeux souverain...
Mais, vois la France... Pareille à l'eau d'Un puits jaillie en un point et qui s'étale et se répand sur les terres avoisinantes, elle est entrée dans Bône et dans Constantine. Ferhat le Douadi arriva trop tard pour aider la victoire des Chrétiens, avec ses raille cavaliers et son second, Ahmed ben Chennouf, dont on dit " qu'il fait danser son cheval sur la lame d'un sabre ". Il lui restera le sauvage plaisir de poursuivre sou ennemi, le bey vaincu, qui gagne au large. Cependant, il espère toujours le gouvernement de Constantine. Les Français hésitent ; les échanges de lettres et de paroles traînent. Gana ou Ferhat prennent tour à tour l'avantage dans la perplexité de ces vainqueurs, inaccoutumés à rompre les fils des intrigues parmi les rivalités arabes.
Plein d'une mortelle amertume, le Lion redescend au désert. Il s'épuise en escarmouches dans les Ziban, à Biskra. Il est servi ; il est trahi. Les gestes d'Abdelkader troublent les Nomades, les exaltent ou les découragent. Ferhat se prend à lutter contre l'émir auquel il est livré pour être jugé et condamné. Mais, devant l'énergie et l'audace de ce grand fauve, Abdelkader s'attendrit et le rejette dans le désert, libre.
Des saisons passent, pesantes. On dirait que, la fière, la tumultueuse vie des souverainetés nomades entre en agonie. Le sultanat de Touggourt s'isole volontairement. Et Ferhat l'invulnérable, qui parcourait le Sahara ébloui, Ferhat succombe dans un guet-apens.
Iï y aura un chant pour la douleur et la mémoire : " O cavaliers, qui vous entraînera désormais ? " O femmes, pleurez le vengeur des gens outragés ! " Il est donc mort celui qui montait le cheval bai ; " Son nom est sur les lèvres de tous chaque journée. " Comment s'est-il envolé de sa selle ? "
Un homme de Sidi-Khaled conta la chose aux Touggourtins, puis aux Français :
Les Bou-Azid, ralliés aux Gana, l'avaient appelé dans leur campement sous prétexte d'un vieil ami malade le voulant voir et le tuèrent avec leurs couteaux. Son cachet, ses oreilles et sa barbe furent envoyés à Constantine par les soins de Bou-Aziz ben Gana, désormais cheikh el Arab de par les Turcs, puis les Français. Et le corps mutilé du prince des cavaliers reposait sur la colline sacrée du prophète Sidi-Khaled, parmi toutes les sépultures des nobles Douaouda.
Un autre jour, la vieille sultane Aïchouch put dire à son fils :

  • La France est à Biskra. Va vers ce soleil levant, paye tribut, offre le libre accès de ton territoire et salue de ma part mes cousins Gana. Pour le moment, ils se battent entre eux, tu le sais, oncle et neveu, l'un khalifa d'Abdelkader dans Sidi-Okba, l'autre kaïd de Biskra ; l'oncle est même entré, je crois, violemment chez le neveu avant de gagner la montagne pour éviter d'expliquer les choses aux Chrétiens. Va. Tu seras bien reçu. Tu ne demanderas rien.

TEMACIN

  • C'est à Temacin qu'il faut aller chercher les clefs !

Vieillie et véhémente, Aïchouch domine l'assemblée soucieuse.
Sultan Abderrahman courbe le front, guettant, d'un œil oblique, l'expression des visages autour de lui. Son entourage devrait le soutenir plus fermement dans son hésitation même. Ainsi feraient-ils front contre la volonté maternelle qui paraît néfaste en ce moment. Pourquoi ranimer avec Temacin une querelle ruineuse pour tous ?
Parce que les Bou-Azid, ces égorgeurs de Ferhat, ont été razziés et demandent à toucher le prix de leurs dromadaires et chevaux perdus, Temacin, dont ils sont les clients, appuie leurs revendications contre les Troud pillards et justiciers, clients de Touggourt Vaut-il pas mieux accepter le don des quatre esclaves qu'offrent les Souafa d'El-Oued et prélever l'indemnité demandée sur le trésor public, dont la dure sultane prétend détenir les clefs ?

  • Ces clefs, allez les chercher à Temacin, redit-elle. A mon cousin Gana, ces bons Bou-Azid ont offert la barbe et les oreilles du cheikh el Arab douadi ; vous, vous m'offrirez la langue de Lella Chouikha !

Leila Chouikha, c'est la mère du petit cheikh de Temacin. Sa vertueuse et pacifiante influence lui vaut la haine de la vieille sultane, et il parait que Chouikha reste belle, tandis qu'Aïchouch souffre de sa bouche édentée et de la graisse qui envahit et déforme son corps.
La voix vindicative l'emportera. Touggourt et Temacin se battront.
N'ayant pu se faire écouter, El-Oued se détourne de l'aventure. Temacin est vaincue d'avance, mais résiste. Le beau sultan mène une guerre aisée. Il finit par s'amuser. Le jeu cessera quand il voudra.
Il passe à travers les groupes combattants, un sourire égal aux lèvres. Durant les moments de trêve, réciproquement consentis, il caracole sur son cheval marocain. Les pans de son burnous s'élargissent comme deux ailes, qu'il replie autour de lui avec tant de grâce que les femmes, pleurant sur les morts et les blessés, interrompent leurs lamentations pour le contempler.
Le cheval se cabre et le cavalier rit, parce que, là-bas, un homme de Temacin galope éperdument vers l'est sans qu'on le poursuive. Sur sa blanche monture au poitrail voilé d'un tissu noir, l'homme va porter au Souf indifférent la nouvelle du deuil et de la proche déroute des siens.
Brodé d'or, gonflé d'un souffle de victoire, l'étendard vert du sultan dresse dans le ciel propice sa devise empruntée au texte sacré de la Borda : " Lorsque je pense au chemin du salut, mes yeux versent des larmes de sang ".
Et les femmes, déchaînées, sauvages, de leurs mains trempées de henné, rouge comme sang, marquent d'une empreinte ignominieuse les guerriers las, ou, du haut de quelques eminences éparses. et sur les fûts des colonnes, que sont les troncs de dattiers coupés, elles insultent l'ennemi.
Ah ! ce cortège humilié : les prêtres de Temacin apportent au beau sultan, non point la langue de lella Chouikha, (que Dieu protège !), mais la reddition de leur peuple et de leurs clients. Ils amènent neuf otages, personnages pieux ou nobles, deux chevaux de race et ne demandent qu'un délai pour acquitter les cent mille piastres de la contribution de guerre, levée par le vainqueur.
C'est bien à Temacin qu'étaient les clefs du trésor.
Le vaste silence du soir engourdit le désert et les ruches humaines se sont tues. Soudain résonne et se propage, rugissant et grognant, la plainte des dromadaires qu'on charge le long des fossés touggourtins.
Au fond de sa kasbah, sultan Abderrahman prête l'oreille.

  • Il n'y a pas de vent qui puisse ainsi faire gémir les palmes sèches des six mille palmiers coupés dans Temacin, en manière de leçon.
  • Ce sont tes contingents nomades qui s'en vont, dit durement lella Aïchouch.
  • Quel scorpion les pique ? La guerre n'est pas terminée, à mon gré. Qu'on leur promette encore quelques piastres !

Sur le conseil maternel, sultan Abderrahman suivi de ses Oulad-Moulat, fit le tour de sa ville frappant aux portes de ses sujets.

  • Promptement, mes frères, promptement ! Donnez tout or et tout argent monnayé, pour la dîme extraordinaire du seigneur que le Seigneur lève lui-même.

Les Nomades payés déchargent leurs dromadaires et permettent à leur suzerain d'en finir avec les Bou-Azid.
Avant de rentrer dans la cité, Abderrahman mena grande fantasia devant la porte Verte et les cris d'allégresse s'élançaient de toutes les terrasses.
La porte va se refermer sur les cavaliers joyeux lorsqu'un homme, aux allures de chef, suivi d'un goum de Souaf a appelé par le sultan, parle haut :

  • Abderrahman ben Djellab, tu nous as d'abord nourris de farine, puis, pendant douze jours de bataille, de dattes sèches. Maintenant, après la poudre de ta fantasia, tu nous as simplement déclaré nous couper les vivres et nous congédier. Tu pouvais aussi nous dire : merci. Ecoute ! Le sultan qui ne remplit le ventre de ses soldats que d'une ration bonne pour des bêtes ou des esclaves ne vaut pas qu'on le serve et n'est pas digne du commandement. Nous, gens de guerre, nous allons traiter avec la France et ne nous battrons plus pour Touggourt. Ton oncle payait trente piastres par fantassin et quatre-vingt par cavalier ; mais ta main sèche est fermée sur ton coffre, plus grand que ne sera ton cercueil !

Abderrahman lance son cheval contre l'audacieux sans l'atteindre: une mêlée vociférant, inutile ; la dispersion. Les Nomades sont partis pleins de rancune et les Touggourtins sont fort mécontents.

  • Précède-les près des Français que tu dois voir à Biskra, dit Aïchouch.

Il est allé. Il voudrait imposer son prestige. Il s'offense de sentir à peu près nulle sa naturelle séduction devant ces chefs et ces soldats souriants, affables, mais qui restent sur la défensive. Ils se méfient un peu des Nomades, de tous ces gens de sable ou de palmiers. La France est entrée dans Biskra sans coup férir, acclamée par la population, mais les dernières luttes entre le cheikh el Arab légitime, Ferhat, et le cheikh el Arab des Turcs, Gana, avaient mis le pays en état de ruine et de massacre. Depuis, les trahisons ont suivi les trahisons, évidentes ou sournoises ; il y a les Gana féaux et les Gana félons ; auxquels appartient ce nouvel élément de leur parenté montant du sud ? Le khalifa de l'émir d'Abdelkader, chassé de Sidi-Okba, puis de Biskra même, a fait une réapparition pour massacrer la petite garnison du fort turc, dans l'oasis : il s'est vengé sur une poignée de petits soldats français et a enlevé une femme, la cantinière. En fuite dans le désert, il entretient des relations avec un fanatique et cela va faire la révolte et le siège sanglant et long de Zaatcha, alors qu'on croyait les Ziban pacifiés. Et il reste encore à en iînir avec l'ancien bey constantinois, dont Ferhat le lion ne put prendre la tête, et qui vit dans l'Aourès, aux aguets, lui aussi.
Donc, ce roitelet de Touggourt vient, spontanément, dit-il, apporter son hommage au plus fort et au plus généreux ; mais sans dissimuler qu'il veut tirer vengeance de ses voisins, les Souafa. Le général français commence à trouver que tout cela ressemble à querelles de vieilles fileuses se battant avec leurs quenouilles : fils embrouillés, fils rompus. Que conseiller sinon de renouer le fil et laisser virer de tranquilles fuseaux ? D'ailleurs sultan Abderrahman ne peut que se réconcilier avec les gens d'El-Oued, car, désormais, Temacin ne cherchera secours qu'à Biskra.
Abderrahman eut préféré d'autres conclusions... Sa démarche et l'accueil qu'il avait reçu ouvraient cependant les relations de la France avec Touggourt
Rentre dans ton royaume, beau sultan, rentre vite ! Le Chrétien ne vaut pas mieux que le Nomade insurgé. Et prends garde ! le vent de la peur siffle aux fentes des lourdes portes et par les couloirs tortueux de ta kasbah. Moins lucide, la pesante Aïchouch, somnolente ou brusquement réveillée, grelotte de terreurs imprécises et précipite à ta rencontre sa masse horrifiée...
Le vent de la peur souffle...
Le beau sultan s'endort, las de réfléchir ou de boire, et voici qu'un nègre anonyme lui décharge un tromblon dans l'épaule. La garde, tout à l'heure trop inattentive, se rue sur le meurtrier, le massacre si vite pour le réduire au parfait silence, que ni mots ni nom n'ont pu s'échapper de cette bouche d'esclave. C'est un rude danger conjuré, car le sultan n'est pas mort.
La chaleur de l'été touggourtin enfièvre sa blessure. Il a soif, mortellement soif, soif d'eau pure, après tous les breuvages de feu ravageant prématurément son souple et robuste corps de cavalier. Ah ! si la vieille sultane, maintenant dépravée, avilie, absurde, pouvait encore surveiller les gestes de son échanson !... parce que son cousin Selman a soif aussi, soif de vivre sans tutelle, soif de régner. Ses amis sont dans la place. Lui s'est garé... à Temacin.

DERNIERES JOUTES.

  • " Ceci se passe entre Touggourt et Biskra.

Du côté de Touggourt, deux jouteurs attaquent ; du côté de Biskra, le troisième demeure sur la défensive.
Selman, d'abord, manœuvre mal. Pour certifier son désintéressement politique et dire qu'il ne s'était réfugié à Temacin que pour sauvegarder son existence, il envoie aux Français deux serviteurs, lesquels, paraissant équivoques, sont retenus prisonniers.

  • Quenouilles de plus en plus embrouillées, pense la France.

El Hadj Ahmed bey, le Constantinois déchu, recueilli par les Nomades de l'est, envisage un avenir douteux. Trop perspicace pour admettre la possibilité de se refaire un royaume sur les tribus sahariennes, il mesure sa part dans le jeu des temps présents.
Il médite, près des feux, devant les tentes, en écoutant ses fidèles psalmodier les vers du poème, qui lui fut divinement inspiré pendant que les Chrétiens donnaient l'assaut à sa ville :
" Que de nuits j'ai passé dans l'angoisse !
" L'enfant à la mamelle en aurait blanchi.
" Ma résignation est à bout ;
" ma chair se dessèche...
" Je ne peux adresser ma plainte qu'à l'Eternel,
" au Dieu du ciel qui entend et exauce. " Je l'implore au nom d'un prophète " qui a dirigé toutes les créatures... " La tourbe des Chrétiens contre nous déploie les ailes de sa tyrannie en exaltant la Croix... " Les voies du salut se sont rétrécies et fermées... "
Marquant le rythme d'un hochement de tête, El-Hadj Ahmed écrivait à
" Monsieur le Commandant supérieur
de Biskra,
" Je vous demande l'aman ; car vous me l'avez promis précédemment ; c'est le fait des gouvernants, c'est surtout celui des Français, de tenir la promesse faite. On sait depuis longtemps que vous êtes des gens sur la parole desquels on peut compter... Faites-moi savoir où je devrai aller vous trouver avec ma suite. Je vous demande un aman inviolable.
" Vous savez que j'étais le sultan de cette province, mais la volonté de Dieu s'est accomplie...
" Je vous prie de m'envoyer une lettre d'aman par un officier français sage, et prévenant, et je demande surtout à ce qu'il ne soit accompagné d'aucun musulman. Nous nous confions à vous corps et biens. Ne nous abandonnez pas, ne trompez pas notre attente ".
Il avait pu difficilement s'arracher à l'hospitalité fanatique des Nomades pour être reçu, peu avant Biskra, comme un prince déchu par un gentilhomme courtois, le commandant français, lequel, après quelque temps de résidence dans sa ville, le faisait prudemment convoyer vers Constantine ; ce charbon mal éteint demeurait toujours un prétexte, sinon un danger réel, parmi les éléments inflammables du désert.
Mais tant de gestes impulsifs, tant de sautes d'humeur inattendues, présidant aux soumissions comme aux rebellions, dans une atmosphère et parmi des populations mystérieuses encore, disposaient mal les nouveaux dominateurs du Sahara septentrional à prêter l'oreille avec une trop crédule complaisance, quels que suggestifs que fussent les discours.
Cette prudence même servait et desservait tour à tour la versatilité foncière et la naturelle fourberie des chefs de çofs sahariens. Ainsi sultan Abder-rahman, requis par la France de se joindre aux Oulad-Moulat contre des réfractaires, s'avisa plutôt de donner asile à ces insoumis et de mitrailler vilainement les Oulad-Moulat. Il se repentit trop tard.
Les serviteurs de Selman demeuraient prisonniers et les maîtres pieux de Temacin, qui firent sagement leur soumission franche, le rejetèrent pour n'être point compromis.
Alors, levé comme un souffle de fièvre sur les marais, un autre agitateur traversa l'espace et le temps et recueillit Selman au passage. C'était le chérif ben Abdallah. Un fameux aventurier, vraiment ! Il arrivait de Tripoli par Ghadamès. Il atteignait le Souf et prétendait jeter les Souaf a sur Touggourt pour détrôner le sultan. Le Souf résistait en dépit des assurances et de l'espérance de Selman. Le chérif se contenta de sourire. Il savait que l'un des derniers actes d'énergie d'Abderrahman Djellab avait été une manifestation hostile contre Ouargla. Il gagna l'oasis puissante, y tint sa cour d'hommages et de renseignements, surveilla les opinions, écouta les échos de quatre horizons, choisit son moment.
Dès l'automne et les premières dattes mûres, il lançait sur différents points quelques goums bons pour le pillage. Ils annonçaient sa prochaine entrée en campagne et qu'il prendrait Touggourt, puis Biskra. Il afficha une telle envergure, que les gens de la pieuse Temacin pensèrent mieux faire en lui demandant merci, bien avant d'être menacés.

L'AGONIE

  • O sultan Abderrahman, 6 le favori de la victoire, défends ta couronne, trop large, trop lourde pour le petit front étroit de ton enfant, Abdeikader !

Il est l'aîné de ta pauvre lignée et n'a que l'âge que tu avais toi-même, jadis, quand la sultane Aïchouch prit le pouvoir pour te le garder. Qu'elle était jeune, alors, et la voici très vieille, avec ses yeux opaques, ses chairs spongieuses, constamment ivre de " tekrouri ", chanvre, haschich, qu'elle fume sans relâche. Elle ne voit et n'entend vraiment bien que ce qu'elle recrée dans la fumée.
Défends-toi, sultan ! Les Français sont magnanimes et justes qui t'envoyèrent des contingents, contre Ben Abdallah.
Le chérif est battu.
Mais toi, quelle malédiction te touche ? La blessure faite par la main noire se rouvre et d'autres maux, fruits de tes excès, t'assaillent...
Sultan Abderrahman se meurt.
Ah ! les Oulad-Moulat hypocrites, vindicatifs et voraces, font mine de défendre le patrimoine du tout petit Ben Djellab contre la convoitise de Sel-man ! Ils servent leur jeu, pas le sien.
Lucide dans son agonie, Abderrahman prévoit soudain toutes choses :

  • Que mon esclave, le plus fidèle, prenne mon meilleur cheval. A Kef-ed-Dour il trouvera un poulain né de ma jument de chasse. Qu'il soit à Biskra demain avec mon message.

Il demande à la France de reconnaître officiellement la souveraineté de son petit enfant. Et l'esclave revient portant la ferme réponse : Abdelkader fils d'Abderrahman sera considéré comme régnant sous la tutelle de son aïeule et le contrôle des conseillers de son père. Pour plus de sécurité, un Gana, caïd des nomades Gheraba, fera fonction de régent pour tout recours.
Dans la fumée du tekrouri, la vieille sultane revoit un autre des Gana, qui régna sur Touggourt l'espace d'un rêve.

  • Mes cousins, mes bons cousins, je suis de votre famille, mais j'ai préféré Ferhat, et Abder-rahman vient de mourir. La louve grise peut mordre encore...

Le caïd Gana est toujours lent à se mettre en marche, tandis que, réveillée un instant de son ivresse par la douleur, Aïchouch connaît le prix des heures. Quand le régent imposé arrive devant la ville, la douve est pleine, les portes closes et, coupé, le seul passage donnant accès dans la kasbah. Il tire quelques balles contre les remparts et cela lui vaut d'être battu par les Touggourtins.
Gana n'insistant pas ni ne se plaignant, la France renouvelle l'investiture de l'enfant Abdelkader, si frêle en son bernous de sultan orphelin.
Aïchouch se replonge dans la fumée. Elle se sent rassurée pour le moment. On a convié le dangereux Selman à Biskra pour essayer de le détacher du chérif.
Mais Selman est resté près de Touggourt et joue la seule partie l'intéressant avec la complicité des Oulad-Moulat, qui ne veulent plus servir Aïchouch.
La nuit noire et bleue, prunelle noire qu'un fard secret bleuit et qu'un secret éclat d'astres inaccessibles empêche d'être la totale obscurité. Des ombres humaines, au nombre de cinquante, traversent la douve asséchée. Elles suivent cette voie singulière, chemin de défense ou chemin de félonie, jusqu'à un coude sous le rempart où la douve est moins profonde. Dans le rempart même, encastrée, une maison, logis de Mehajria, surplombe, et, dans sa muraille, une brèche est ouverte, béante, inégale...
Les cinquante ombres, une à une, ont disparu.
Tout à l'heure, dans la kasbah, sous prétexte de rendre hommage au tout petit sultan, quinze personnages d'entre les principaux Oulad-Moulat sont entrés. Ils ont ouvert toutes les portes.
Alerte ! tardive alerte !
Et pourquoi les faubourgs de la ville s'ébranlent-ils l'un contre l'autre ? Celui de Nezla est pour Aïchouch ; celui de Tabesbest est pour Selman. Trahison partout.
La partie se joue.
Combien Selman devient habile ! Il apparaît, aux bons endroits, parmi la foule énervée, haletante, travaillée, qui hésite encore, mais le préfère déjà. Il affronte sans éclat les conseillers, qui l'écoutent et s'émeuvent sans colère. Il parle sachant que l'éloquence, avant tout, est chère aux Sahariens. Il ne rappelle ni ses droits, ni sa lignée, ni ses qualités propres, ni ses tenants ; mais il peint, avec une voluptueuse mélancolie, les morts couchés le long de son berceau, toute sa jeunesse opprimée, l'atmosphère empoisonnée par une éternelle menace pesant sur sa tête, alors qu'il grandissait sans offenser personne, coupable seulement de vivre et de se faire aimer.
Il parle et, déjà, ses partisans répandent au loin la nouvelle qu'il est le maître de la kasbah, de la vieille sultane et du roitelet.
Il parle et pénètre dans le logis royal où ses Oulad-Moulat l'attendent. Il a gardé de pauvres vêtements sablonneux, usés sur toutes les pistes suivies au hasard de ses étapes de conspiration et d'exil. Il se compose un douloureux visage et semble plus accablé qu'exalté par les acclamations, le tumulte, le délire contagieux parcourant la foule et saluant son audace et sa perfection de mime souverain.

  • Point de représailles contre ceux qui ne sont pas avec nous, dit-il encore. Paix, tolérance, place pour tous. Quant aux enfants de mon cousin Abderrahman, qu'on me les amène. Je remplacerai leur père défunt. Je respecterai la vie et la vieillesse de ma tante Aïchouch. Dans peu de temps, je laisserai à mon neveu un trône assuré sur le bonheur du peuple, cela du moment où il sera d'âge et de force à s'y maintenir tout seul.

Les enfants sont devant lui, grelottants aux mains des esclaves. Il pleure et les serre contre son coeur.
A la fois trop ivre de fumée et trop astucieuse pour être dupe, la sultane Aïchouch a refusé de quitter sa cellule et, dans l'air épais qui l'environne, cherche l'anéantissement de son esprit jusqu'a ce qu'il ne perçoive plus rien de choses échappant au réseau de ses ultimes prévisions.
Cependant, dans les écuries royales, Selman choisit un méhari et un cheval de race et les envoie en hommage au gouverneur français de Biskra. Il se justifie par un message avec ces lignes répétant:
" Je ne fuyais Touggourt que pour sauver ma tête et je n'avais nulle intention de compromettre Temacin. Répudié par ses craintes et sans autre refuge, j'ai accepté l'asile que m'offrait, à Ouargla, le chérif votre ennemi. Or, il n'est pas mon ami puisque j'ai refusé son assistance pour reprendre le trône de mes pères et n'ai agi que seul, armé de mon bon droit... ".
La France a l'oreille moins complaisante que les conseillers de la kasbah. Elle refuse cheval et méhari et met en marche une colonne de reconnaissance dans l'Oued-Rhir.
La partie est jouée.

LE FORCENE

  • Le chef des Oulad-Moulat ?
  • Il était mon prisonnier pour avoir témoigné trop ouvertement en faveur de ces Français dont le geste m'offense.
  • Et maintenant ?
  • Je l'ai tué. Sa maladresse le condamnait.
  • Abderrahman ben Djellàb eut quatre enfants...
  • A quoi bon !
  • Où sont-ils ?...

Des cris de nourrisson, ces cris aigus dont la persévérante continuité, l'énergie tenace, absolue, échappent à la vigueur des adultes, percent les murailles.

  • C'est le dernier-né. J'ai fait noyer la nourrice. Pour lui, je l'ai enfermé dans une cellule que nul n'ouvrira plus ; un jour d'entre les jours, il se taira.
  • Mais les deux autres et le petit sultan Abdel-kader, ton fils adoptif dont tu préparais la tache de souverain ?
  • Etranglés...

Les cris du nourrisson se sont progressivement affaiblis, ont tenté de retentir encore, atroces, déchirant jusqu'aux entrailles toutes les femmes de la kasbah, qui se bouchaient les oreilles ou s'efforçaient de battre les tambourins pour ne plus entendre. Ils ont mué en plaintes ténues, filiformes, espacées, puis se sont tus. Les femmes grelottaient et les autres petits des épouses ou des servantes se détournaient du sein maternel...
Le printemps des palmiers fleurit au-dessus des roses des oasis. Les Mehadjria, chacals immondes, sont lâchés dans Touggourt pour accomplir toutes les rouges besognes du sultan. Ce matin, ils ont entouré Aïchouch, la vieille majesté horrifique, ivre de tekrouri, amollie de larmes inconscientes, fripée et noyée dans l'épouvantement. Ils l'ont saisie et traînée jusqu'à cette cour triangulaire, dans un angle de laquelle est une niche creusée à même l'épaisseur du mur. Ils la poussent, l'enfoncent, l'écrasent, font tenir sa corpulence dans cette sinistre armoire et murent ce sépulcre sur cette chair vivante.
Une saison, deux saisons...
Les gestes forcenés et incohérents de Selman convulsent l'Oued-Rhir. Il agit tour à tour contre et pour la France, se tourne vers Biskra ou fait mine d'y porter le fer et le feu, pactise avec le chérif ou d'autres rebelles et insurgés, qu'il abandonne ensuite sans raisons aparentes. Le marché de Touggourt et les arcades de la kasbah sont ouverts à tous les suspects. On y voit des armes et des chevaux, impudemment achetés ou échangés pour le compte de l'agitateur, toujours campé sous Ouargla.
Les génies malfaisants s'emparent de la région : les cultures diminuent, le bétail maigrit et se disperse, les rhetass, foreurs de puits, ne sont plus protégés de Dieu, l'eau manque, les jaillissements s'épuisent, quand ils ne sont pas remplacés par des flots fétides, noirâtres, ruinant les travaux quand le sable ne tarit pas les sources de l'élément vital. C'est le plein été.
Sultan Selman, traître et dément, s'offre encore en soumis au commandant militaire de Biskra, pour, l'instant d'après, en tête de son goum, aller au-devant du chérif, qui tente une nouvelle offensive. Il va à sa rencontre comme il alla, la saison précédente, à la rencontre d'un émissaire des Senoussistes.
Il baise l'épaule de l'agitateur et lui fait grand accueil dans Touggourt. Ensemble, ils préparent un plan d'attaque et de défense formidable ; ils maçonnent les portes, recreusent les fossés, relèvent et restaurent les remparts.
La rebellion gagne d'un bord à l'autre bord du désert. Mais la folie de Selman n'envahit pas toutes les cervelles. Des porteurs de soumissions et des goums volontaires se rangent autour de Biskra, sous l'étendard aux trois couleurs.
Les rebelles sont à peu près seuls dans leur repaire fortifié du Sud. Les meilleures d'entre les confédérations nomades se lèvent contre eux. Les féaux du chérif, renonçant à défendre Ouargla investie, implorent l'aman. Selman et son allié se précipitent ; mais il leur manque des contingents. Un soir, au puits d'El-Kettaf, ils attendent un suprême renfort. La nuit s'écoule, puis l'aube, sur un désert vide. Les contingents ont réfléchi et ne viendront pas.

  • Je veux abdiquer, décide Selman qui préfère ne pas rentrer dans sa ville. Il me suffira d'être ton lieutenant, ô chérif Ben Abdallah.

A la même époque, ses espions l'avertissent qu'une colonne française est en préparatifs d'expédition vers le sud.
Il n'écrit plus à Biskra, mais à Alger :
" Que le salut ainsi que la miséricorde et la bénédiction d'Allah soient sur vous aussi longtemps que les astres accompliront leur évolution dans le firmament...
" Nous sommes les sujets du trône d'Alger depuis les temps anciens. Je viens donc m'abriter sous vos ailes et sous le drapeau de la nation française, afin que vous ayez pour moi de la bienveillance, que vous me fassiez atteindre en dignité et en considération au rang de mes ancêtres, et que vous exauciez mes souhaits de prospérité pour moi.
" Si toutefois on me reprochait lés meurtres que j'ai commis, on aurait tort, parce que ce sont des événements qui se sont accomplis par la volonté de Dieu.
" J'ai suivi la tradition de ma famille...
" Et sachez que je suis votre serviteur et votre enfant ".

LA BONNE VICTOIRE

  • " Devant la palmeraie de Meggarine, face à Touggourt, si proche sur l'horizon de sable, les Français et les Nomades alliés campent depuis la veille.

Voici dix ans à peine, ils entraient dans Biskra, salués par les habitants recrus de sanglantes querelles.
Selman et le chérif ont essayé de les tourner et de les surprendre ; en vain ; leurs guetteurs vigilants ont donné l'alarme.
Le choc, le massacre, la dispersion...
L'anéantissement des hordes rebelles se réalise tel le châtiment porté par la foudre. L'écrasement se prolonge au fond de chaque jardin, au détour de chaque maison. Devant Bab-el-Khadra, la porte Verte, la seule de Touggourt restée ouverte, les fuyards se pressent, s'étouffent, roulent dans l'eau bourbeuse du fossé.
Mille fusils, des sabres et des lances, cinq étendards et celui tout brodé vert et or du beau sultan Abderrahman, sont aux mains des vainqueurs.
Sultan Selman, et toi, chérif de l'imposture, mesurez un tel désastre et que la poussière ineffaçable de la déroute commence d'ensevelir vos faces livides ! Appelez vos gens, ceux qui survivent, et dans leurs yeux, glissants et froids comme des lames trompeuses, voyez finir votre prestige. Aucun ne vous obéira plus.
Allez-vous en, seuls, si vous voulez aussi vous survivre, honteusement !
Pareils à de grands enfants en maraude, les Français entrent dans Touggourt, rieurs et chantant.

ET BAHADJA DIT ENCORE...

  • " Ceci est ma dernière vision...

Dans le vent de panique balayant son fief, et pour que soit plus rapide sa course, Selman abandonna sa femme et ses enfants aux gens de Temacin, sous la sauvegarde du mokadden tidjani.
Il s'en fut, avec le chérif, se terrer à El-Oued.
Une nuit d'hiver, ceux qui devaient faire justice, franchirent les dunes, délogèrent les deux chacals, les prirent en chasse dans les steppes de l'est. Près de Touzeur, le chérif se rendit.
Quant à Selman, le bey tunisien s'en empara. Il l'interna dans sa ville, estimant suffisant le châtiment. Mais le fauve dément s'enivrait et divaguait, prétendant vouloir régner sur Tunis...
On le bannit. Il échoua dans Tanger la Marocaine. Peut-être l'avait-on jeté ïà ; peut-être avait-il atteint ce lieu, sans but défini pour lui, à bout d'errance. Il mourut, possédé d'alcool et de folie autant que de la frénésie d'un rêve inachevé.
Touggourt la Joyeuse n'a plus de sultan. Les poètes ne l'appelleront sans doute plus la Ville de Bahadja, mais ils peuvent chanter Embarka, la douce fille de Selman, dernier roi djellabite.
Car l'époux d'Embarka, caïd au nom de la France, c'est Ali le Douadi, fils de Ferhat le Lion...

EPILOGUE

Après cela, Bahadja n'eut plus de visions.
Elle devint avare de paroles et pria beaucoup.
Par l'enseignement de Sidi Yahïa, ses mystiques certitudes s'étaient élevées et raffermies, comme fait un stipe de palmier immortel, vers l'infini, jusqu'à l'épanouissement d'un faisceau de palmes, au nombre des vertus parfaites.
Le jour vint où elle donna sa fortune entière, sa kasbah, son bétail, ses joyaux, sa ville et les maisons avec tant d'habitants venus à cause d'elle et de sa chantante renommée.
Alors, elle chaussa des sandales de peau de gazelle et, drapée de blanc, voilée de noir, elle s'en alla, droit devant elle, dans la lumière.

APPENDICE

Quand le beylik turc de Constantine s'organisa, vers 1528, puis 1568, parmi les fluctuations des alliances, soumissions ou révoltes des grandes confédérations nomades, le pouvoir des beys s'étendit virtuellement du Djerdjera à l'Oued-Rhir et ils comptaient comme principaux feudataires, le cheikh el Arab des Douaouda et les Béni Djellab, sultans de Touggourt.
A dater de 1830, le régime français va remplacer le régime turc et pacifier l'immense contrée avec une promptitude inattendue.
" Après que le duc d'Aumale eut pris possession de Biskra, en 1844, Abderrahman ben Djellab, spontanément, déposait à nos pieds une puissance qu'il était libre de garder longtemps encore indépendante. Reconnaissant la suzeraineté de la France, il nous payait tribut (20.000 fr. par an), comme il en payait aux beys pour pouvoir venir acheter des grains sur nos marchés. Les relations devenaient tellement cordiales que le mystérieux pays de l'Oued-Rhir ne tardait pas à être ouvert à nos explorateurs ". (Ch. Féraud).
Et voici quelques détails sur le chérif Ben Abdallah, qui servit de prétexte à la destinée pour nous faire entrer dans Touggourt :
" Mohammed ben Abdallah, dit El Tlemçani, était un pauvre derviche des Oulad-Sidi-Cheikh, de la province d'Oran, qui s'était fait remarquer par les pratiques d'une dévotion exagérée. Tous les vendredis, depuis plusieurs années, il allait en pèlerinage au tombeau de Sidi bou Medin et passait des nuits en prières... En 1842, on le dressait contre Abdelkader avec le titre de khalifa de Tlemcen, mais, reconnu incapable de lutter, on le négligea. Cet abandon, ce mépris, aliénèrent le cœur de cet ambitieux ; il partit pour la Mekke en 1846.
" A la Mekke, Mohammed ben Abdallah fit la rencontre d'un autre Algérien, tout aussi mal disposé que lui contre la France. C'était Si Mohammed ben Ali Senoussi, de la famille des Oulad-Sîdi-Abdallah des Medjaher, près de Mostaganem... Les événements (en France) de février 1848, ne tardèrent pas à leur fournir l'occasion de manifester leur haine. Quelques troupes avaient été rappelées d'Algérie ; on disait la France en révolution, désorganisée, à la veille d'avoir à soutenir une grosse guerre européenne...
" Après le chérif Serour, qui alla lancer l'affaire de Zaâtcha et les insurrections kabyles dans la province de Constantine, le Senoussi mettait en campagne son ami le chérif Mohammed ben Abdallah, ayant mission d'aller soulever le Sud Algérien. Il se montrait dans le Souf au mois de février 1851. "
Et, quant à la prise de Touggourt, telle est l'histoire :
" C'était le 11 novembre 1854, auprès du bordj de Taïr-Rassou, que le rendez-vous avait été donné à tous les contingents de Biskra. Le commandant Marmier se mettait en mouvement le 21. Partout sur son passage, les gens des oasis s'étaient présentés protestant de leur désir d'avoir la paix avec les Français. Les négociations entamées depuis longtemps portaient leurs fruits... La colonne arriva devant Meggarine. Celle-ci fit mine de vouloir résister, mais quand on eut pris les dispositions pour l'enlever de vive force, la population jetant ses fusils vint en masse demander merci.
" La colonne légère était campée sur le plateau qui domine Meggarine ; à droite, elle s'appuyait sur l'oasis, à gauche dans la plaine de Taïbet ".
L'engagement commence avec une violence extrême le 29, à neuf heures du matin, et s'achève à deux heures de l'après-midi. " Les pertes de l'ennemi étaient énormes. On évalua les blessés et les tués à près de 500. Nous ne comptions que 11 morts et 46 blessés.
" Vers une heure du matin, le 2 décembre, Selman et le chérif abandonnèrent Touggourt. Dans la matinée, le commandant Marmier s'étant fait précéder par les lieutenants Rose et d'Yanville avec un peloton de spahis, faisait tranquillement son entrée dans Touggourt. Le 5 décembre 1854, le colonel Desvaux arrivait avec sa colonne et prenait possession de l'ancienne capitale des Béni Djellab ".
L'amazone Oum-Hani appartient aussi à l'Histoire :
" Une fille de Redjeb, bey de Constantine, Oum-Hani, avait épousé El-Guidoum, chef des Daouaouda, puis Ahmed Sakheri, frère du précédent et cheikh el Arab. Après la chute de Redjeb-Bey, sa veuve et son fils vinrent chercher asile auprès de leur fille et sœur Oum-Hani ; mais pour des raisons quelconques, les Daouaouda assassinèrent ce jeune homme. Oum-Hani, dont le caractère était très ferme (on sait qu'elle était fille d'une captive espagnole) se vengea en faisant tuer son mari, Ahmed ben Sakheri, avec ses parents et ses principaux partisans, près de l'oasis d'Ourlal ; puis elle garda le commandement de la tribu, exerçant une autorité sans conteste, du Zab à Bou-Saâda. Cependant Ferhat, fils d'Ahmed Sakheri, qui avait échappé au massacre d'Ourlal, finit, après de longues luttes, par vaincre Oum-Hani et reprendre le commandement " (E. Mercier).
Selon les historiens et les chroniqueurs, et surtout Ibn-Khaldoun, le premier des chefs des Daouaouda ayant porté le titre de cheikh el Arab avait nom Sakheri ben Yacoub, ben Ali et son fils fut surnommé Bou-Okkaz.
En 1757, le titre était porté par El Hadj ben Gana,
En 1798, un renouveau d'investiture douadienne est donné à Debbah Bou-Okkaz, par Engliz-bey, qui venait de faire décapiter trois des principaux membres de la famille Gana. Ses successeurs se serviront inversement du titre, les Gana redeviendront en faveur et après l'assassinat de Ferhat le lion (1841) seront les seuls titulaires jusqu'en 1861, à la mort du cheikh-el-Arab Bou-Aziz ben Gana.
" Plusieurs des membres de sa famille eussent voulu lui succéder dans ce titre honorifique de l'ancienne féodalité indigène. Le général Desvaux, appréciant avec juste raison l'embarras plutôt que l'utilité de ce dignitaire, obtint du gouvernement sa suppression, comme il fit supprimer aussi plus tard les chioukh féodaux du Ferdjioua et du Zouara ". ,
En 1929, à la veille du centenaire de la conquête de l'Algérie par la France, le gouverneur général Bordes, de passage à Biskra, reprenant le geste turc, donnait à un autre Bou-Aziz ben Gana, bac-agha des Ziban, le titre rajeuni et les pouvoirs féodaux diminués de cheikh el Arab.
En ce qui touche au siège de Touggourt par Salah-Bey, deux versions, celles de Cherbonneau et celle de Daumas différent de celle de Féraud, qui dit s'appuyer sur un récit oral des Touggourtins et les souvenirs gardés chez les Douaouda. Les premiers déclarent que le bey emporta la ville d'assaut ; mais il semble que la suite des événements ne le confirme point.
Et quant à la fin du chérif Ben Abdallah, chacun a su qu'après de nouvelles tentatives d'insurrections partielles, de 1861 à 1862, battu sous les murs d'Ouargla une fois encore, il fut pris, interné d'abord en Corse et plus tard à Bône. Il y recevait un douaire de deux cents francs par mois et s'y maria avec une fille de la ville. En 1870, il s'enfuyait à Tripoli, retournait près du Senoussi, son ami, chez qui il mourait Cannée suivante.

Généalogie des Sultans de Touggourt

CHEIK BELLAL, l'Ibadhite. La durée de son règne n'est écrite que dans le livre de Dieu.
BAHADJA, la Joyeuse et la plus aimée, qui fonda la nouvelle Touggourt, vivante de siècle en siècle.
Sidi YAHIA, l'Idrissite, qui vint du Maghreb dans la première moitié du XV siècle et gouverna pendant quarante années. Ses disciples sont Sidi-Khelil, Sidi-Khaled, Sidi Sliman, fondateurs de monastères et qui contribuèrent comme lui à ramener dans la vraie religion de l'Islam plusieurs tribus professant l'hérésie ibadhlte.
EL HADJ SLIMAN EL MERINI, surnommé Ed Djellabi, venu de Fez au IX siècle de l'hégire ; il régna de 1414 à 1431 de Jésus-Christ, fut le fondateur de la dynastie djellabite et maria sa fille à Sakheri, premier cheikh el Arab des Daouaouda.
ALI, fils d'El Hadj Sliman.
AHMED, fils d'Ali.
AMOR, fils d'Ahmed et
SLIMAN, son frère.
AHMED, fils de Sliman. C'est sous son règne qu'eut lieu l'expédition de Salah-Raïs le Turc contre Touggourt et Ouargla (1552 de J.-C).
MANSOUR, fils d'Ahmed.
ATHMAN, fils de Mansour.
ALI, fils de la sœur d'Athman.
MABROUK, fils d'Athman et dixième sultan djellabite.
ALI, troisième du nom, fils de Mabrouk et surnommé le Borgne.
MOUSTAPHA, fils du Borgne.
SOLIMAN OU SLIMAN, fils de Moustapha, qui fut assassiné par Oum-Hani (1729 de J.-C). AHMED, troisième du nom, fils de Soliman. MOHAMMED EL AKHAL, le Noir, cousin de Soliman.
AHMED, quatrième du nom, fils d'Ahmed, fils de
Sliman.
FERHAT, le fratricide.
BHAHIM, frère d'Ahmed et de Ferhat.
ABDELKADER et AHMED, fils de Brahim, exercent une régence de deux mois sous la tutelle d'un merabet.
KHALED, fils de Mohammed le Noir. ABDELKADER, fils aîné de Brahim et surnommé Bou-Kametin.
OMAR, fils de Bou-Kametin, et qui tua ses deux
frères.
MOHAMMED, deuxième du nom (1170 de l'hégire-
1756 de J.-C). Son fils Amran et son petit-fils
Tahar meurent du tehem laissant un arrière
petit-fils, Ibrahim.
OMAR, deuxième du nom, fils de Mohammed ben
Omar, et qui ne régna que cinq mois.
AHMED, son fils.
ABDELKADER, frère d'Ahmed et second fils d'Omar, mort sans postérité.
FERHAT, deuxième du nom, frère d'Abdelkader et qui subit le siège de Touggourt par Salah-Bey.
IBRAHIM, l'Usurpateur, cadet des quatre fils du sultan Ahmed ben Omar, régna douze années, de 1792 à 1804 de J.-C.
EL KHAZEN, fils de Ferhat et cousin d'Ibrahim.
MOHAMMED BEN AHMED, frère aîné d'Ibrahim, meurt laissant quatre fils : Amar, Ahmed, Ibrahim et Ali, l'an 1822.
AMER, fils de Mohammed. Il épouse lella Aïchouch-fille des Gana, alliés des Turcs.
IBRAHIM, son frère, 1830-1831.
ALI, son frère, quatrième du nom et appelé aussi El Kebir.
A?CHOUCH, la Régente, épouse du sultan Amer, gouverne seule de 1833 à 1840.
ABDERRAHMAN, fils d'Amer et d'Aïchouch et surnommé Bou-Lifa, 1840-1852.
ABDELKADER, fils d'Abderrahman et sultan sous la seconde régence de sa grand-mère Aïchouch.
SELMAN, fils d'Ali el Kébir, dernier sultan djellabite, 1852-53 à 1854.