Souvenir d'un Médecin en Visite à Touggourt

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Souvenir d'un Médecin en Visite à Touggourt en 1855


EXPEDITION DU SAHARA A LA FIN DE L'ANNEE 1855.
Tuggurt. - Zoologie. - Botanique. -

Il n'y a dans tout l'oued R'rir que quelques chevaux appartenant aux chefs les plus influents; la monture du pays est l'âne, qui est très commun, et qu'on nourrit avec les joncs et les noyaux de dattes concassés. Il n'y a ni moutons, ni bœufs, ni chameaux -, les moutons qu'on y trouve sont amenés du Tell par les ouled Naïls. Les chèvres sont les seuls bestiaux que les oasiens élèvent. Elles sont sveltes et gracieuses, leur poil est court et ordinairement de couleur noire ou fauve; elles ont les pis allongés et en forme d'olives. Nul gardien ne veille sur elles; on les trouve vaguant par les rues, ou cherchant quelque nourriture aux environs des Ksours. Le soir, chacune retourne d'elle-même à la maison de ses maîtres. Leur lait, leur chair servent à la nourriture des oasiens qui vendent leurs toisons .
Les oiseaux domestiques sont rares à Tuggurt ; comme oiseaux de basse-cour, il y avait quelques poules et de belles oies. Nous avons vu quelques autruches prisonnières dans les jardins. Les habitants regardent leur graisse (Zhemm) comme très-salutaire contre les douleurs. Le commerce de leurs œufs, que les indigènes vont chercher dans les sables du désert, tend à faire devenir cet oiseau de plus en plus rare. Dans l'oasis il y avait des corneilles, des tourterelles, des pigeons ramiers, et surtout des moineaux dont le nombre est incommensurable. Sur les étangs il y a des macreuses, des canards sauvages, des bécassines, des grèbes, des martins-pécheurs. Le long des murs de clôture des jardins, de jolies bergeronnettes et des pies grièches aux vives couleurs.
En fait de reptiles, j'y ai trouvé les grenouilles, qui troublent la nuit de leurs coassements ; des tortues qui se promènent dans les jardins (tatudo mauritanieà) ; des caméléons qui dardent leur langue gluante sur les mouches qu'on leur présente; de gros lézards verts tachetés sur le dos (Debb)t que les Arabes mangent et qui se terrent dans le sable.
Des vipères cornues (Lefaa), un petit serpent trigonocéphale que l'on dit très-venimeux, sont les ophidiens de l'oued R'ir.
Les insectes sont représentés par des milliers de mouches qui s'introduisaient sous la tente, et nous étaient très-incommodes ; au bord des eaux, des papillons, des libellules. Les arachnides sont des tarentules, des scorpions.
OASIS DE TUGGURT. - V?G?TATION.
Si nous pénétrons sous ce dôme de verdure des palmiers, dans ces jardins coupés de rigoles, où tout vient sans culture, nous trouvons dans cet immense labyrinthe une fraîcheur des plus agréables. C'est aussi dans ces jardins que les habitants viennent résider pendant l'été. Des puits artésiens donnent l'eau à cette belle oasis, qui a au moins deux lieues de longueur sur un kilomètre de largeur. Elle forme un fer à cheval, dont l'une des branches se perd du côté de Mégarin, et l'autre a pour couronnement Tuggurt. Cette ville est environnée d'un grand nombre de petits villages, au centre desquels s'élève un immense marabout, où se trouvent enterrés les corps de la famille des Ben-Jellab (enfants des troupeaux), qui régnait depuis très longtemps sur l'oued R'ir, et dont Selman était le dernier descendant.
Les palmiers sont la principale ressource de ces pays; ils sont plantés sans ordre, distants les uns des autres de six mètres, de cinq mètres, et même moins. Leurs pieds baignent continuellement dans un sol humide, dont l'eau est fournie par les puits artésiens. C'est en hiver qu'on fait de nouvelles plantations de palmiers ; on prend des rejetons de ceux qui produisent les meilleures dattes; au bout de trois à quatre
ans, ces rejetons commencent à porter des fruits secs et peu sucrés, mais ce n'est que vers la quinzième année qu'ils atteignent leur degré de perfection. Les palmiers de l'oued R'ir sont peut-être moins hauts que ceux des Ziban, mais ils sont plus gros, et leurs dattes à petit noyau sont bien supérieures.
Les habitants de l'oasis surveillent avec soin la fécondation des palmiers, qu'ils traitent de la manière suivante : quand ces arbres sont en fleurs, en avril et mai, ou incise chez le mâle l'étui qui contient le régime, et on l'ente sur le régime de la fleur femelle, en incisant aussi son étui et en l'y introduisant, le tout est maintenu au moyen d'une petite ligature. Les dattes non fécondées ne sont pas bonnes. Ce mode de fécondation est beaucoup moins poétique que celui de l'aile des vents mais il est beaucoup plus sûr.
Toutes les parties du palmier ont leur utilité : le bois, quoique d'un tissu assez lâche, comme celui des monocotylédones, sert pour les solives, les poutres, les planches et pour la combustion. Les branches, lorsqu'elles sont sèches, font de jolies cannes bariolées; nous avons conservé quelques-unes de celles que nous rapportâmes de Tuggurt. Avec les filaments des pétioles on fait des cordes ; avec les feuilles, des nattes, des corbeilles, etc.
On mange les scions, le cœur du dattier (chou palmiste) ; on boit le suc fermentescible, que l'on retire de sa tige par incision ; c'est le vin de palmier (el âguemi). Les fleurs sont regardées comme aphrodisiaques ; le fruit est un aliment sain et nourrissant ; on en fait du pain, et on en extrait aussi une espèce de miel -, enfin, les noyaux concassés et pulvérisés servent à la nourriture des chameaux.
? l'ombre de ces palmiers croissent les figuiers, les grenadiers, l'orge, les légumes, les cultures les plus variées, telles que chanvre, coton, réglisse, tabac, piment, garance. La culture de cette rubiacée (foussâh) est très-productive pour les indigènes.
A Tuggurt, dit M. Jules Duval, on la cultive sur de telles proportions, qu'il n'est pas rare de voir un seul individu en récolter cent charges de mulet. Elle compte au nombre des objets principaux du trafic des caravanes dans le Sahara algérien, et au-delà dans tous les sens, au sud, à l'est, à l'ouest .
EAU.
L'eau de Tuggurt a une densité de 1,0034 à 28e. Elle a donné à l'analyse
Chlorure de sodium. . . . 0,478

" de potassium. . . 1,221
" de magnésium. . 0,277
Sulfate de potasse..... 0,711

" de chaux...... 1,867
Eau et matières organiques. 993,446
1000,000
Cette analyse a été prise dans l'ouvrage de M. Dubocq. Ce dont je me suis convaincu, c'est qu'elle décompose le savon, durcit les légumes à la cuisson, et qu'elle est purgative. A l'inspection des feuillets, il était facile de voir qu'elle agissait sur le plus grand nombre en donnant lieu à des selles demi-molles fortement colorées en vert. La sécrétion biliaire était activée, et l'action purgative avait lieu sans coliques ni diarrhée. Chose digne de remarque, c'est que les individus à engorgements abdominaux, suite de fièvre, s'en sont bien trouvés et sont revenus pleins de santé. Ces eaux sont aussi très-diurétiques, et finissent par irriter les vessies sujettes au catarrhe. Ce qui les rend si désagréables au goût, c'est une odeur de vase qui est dissoute dans toutes les molécules et donne lieu à des embarras gastriques.
MEDECINE

Pendant notre séjour à Tuggurt, j'eus à traiter quelques malades A l'ambulance. Deux d'entre eux succombèrent rapidement ; l'un par suite de pneumonie double, l'autre par suite d'intoxication alcoolique. Le premier était un turko, qui fut apporté à l'ambulance dans un état d'asphyxie commençante. Il faisait partie d'un détachement de tirailleurs chargés d'escorter un convoi de chameaux, qui venait de Biskara pour nous ravitailler. Ce soldat indigène toussait en partant, et se trouva très-fatigué au deuxième jour de marche. Forcé de s'arrêter, il fut placé sur un chameau, et continua ainsi sa route pendant huit jours, souffrant horriblement d'un point de côté qui l'empêchait de respirer, et d'une toux suivie d'expectoration sanguinolente. Quand il arriva à Tuggurt, le 19 décembre au matin, sa figure était bouffie, les lèvres violacées couvertes d'une écume jaunâtre ; les mains étaient œdématiées et froides, la respiration saccadée et bruyante, le pouls misérable. Je fis réchauffer ce malade dans plusieurs couvertures de laine ; on lui fit avaler une tasse de bouillon et quelques cuillerées d'élixir des Chartreux en guise de cordial. Le pouls s'étant un peu relevé dans l'après-midi, je lui pratiquai une saignée du bras de 500 grammes, et je lui appliquai trois ventouses de chaque côté de la poitrine.
? la suite de ce traitement, malheureusement trop tardif, il y eut, dans la soirée, une légère amélioration dans l'état du malade, qui put avaler plusieurs tasses de bouillon. Je vins le visiter pendant la nuit, et je le trouvai dans le délire avec une grande gêne de la respiration ; l'expectoration était supprimée, le pouls à peine sensible ; le lendemain matin il expirait. Il y avait eu chez ce malade une pneumonie double , constatée par la percussion et par l'auscultation de la poitrine .
Le second malade qui succomba à l'ambulance avait avalé une bouteille d'absinthe, le jour de notre arrivée à Tuggurt. C'était un hussard qui était ordonnance d'un officier, dont il avait bu d'un seul trait toute la provision de cette liqueur, tant recherchée par les soldats de l'armée d'Afrique.
Ce militaire avait été trouvé couché dans un fossé le long de la route. En nous approchant de lui, nous fûmes tous frappés de l'odeur aromatique qui provenait de son haleine, et du liquide qui avait été vomi sur les vêtements, lequel ne pouvait être que de l'absinthe. En allant aux renseignements, j'appris que c'était une bouteille d'un litre que notre malade avait vidée dans la matinée. Sa figure était rouge, vultueuse, l'œil fixe, la pupille contractée, les mâchoires serrées, les membres contractures; la sensibilité était abolie, la respiration stertoreuse, le pouls fréquent et redoublé. De temps en temps des convulsions toniques se produisaient et l'on avait de la peine à maintenir le malade en place. Après lui avoir fait avaler, non sans difficulté, une dose d'émétique dissoute dans une cuillerée d'eau distillée, je profitai d'un moment de calme pour lui étendre le bras et lui tirer de la veine 500 grammes de sang.
Les vomissements ne se produisant pas, nous renouvelâmes la dose de tartre stibié, qui, au bout d'un quart d'heure, amena quelques régurgitations d'un liquide alcoolique, mais qui agit beaucoup plus sur l'intestin, en provoquant des selles bilieuses involontaires. Voyant que l'évacuation de la liqueur toxique était insuffisante, je proposai à deux de mes collègues qui étaient auprès de moi, d'administrer l'ammoniaque à notre malade, ce qui m'avait souvent réussi en pareil cas. Ma proposition fut acceptée ; et pendant que l'un d'eux, avec un morceau de bois tenait les mâchoires écartées, je parvins, avec un biberon, à faire avaler au malade une trentaine de gouttes d'alcali volatil dissoutes dans deux cuillerées d'eau. Des compresses trempées dans l'eau froide furent appliquées sur le front et souvent renouvelées.
Dans la soirée, le calme a succédé aux agitations du matin ; l'excitation délirante a été remplacée par un coma profond ; ce qui nous fait présager une issue funeste. Le pouls est faible et très ralenti, les membres sont relâchés, le ventre n'est pas aussi tendu que le matin, il y a eu une nouvelle selle involontaire, mais le malade n'a pas uriné. Nous pratiquons le cathétérismes qui amène 300 grammes environ d'urine rouge, striée de sang. On applique des sinapismes sur les extrémités inférieures. Nous revoyons le malade avant de nous coucher, sa respiration est râleuse, il meurt vers minuit .
Il ne me fut pas possible de faire sous la tente, au milieu du bivouac, l'autopsie cadavérique de ces deux morts qui furent enterrés, le premier par ses coreligionnaires , le second par les soins de l'infirmier-major, qui fit creuser sous la tente une fosse profonde, afin que la tombe du chrétien fût ignorée, et restât à l'abri du fanatisme musulman.
Pendant notre séjour au Sahara algérien, il se présenta à ma visite du matin un certain nombre d'affections furonculeuses ; c'était, en général, chez les militaires qui n'avaient pas subi l'action laxative des eaux. Je traitai des panaris chez les cavaliers qui se piquaient en allant au vert, quelques phlegmons des doigts et de la main ; l'un d'eux, résultant d'une piqûre par une épine de palmier, fut très-grave.
Je l'observai chez un Arabe du convoi, qui ne vint me trouver qu'à la dernière extrémité. Sa main, recouverte d'une couche de graisse rance, et empaquetée dans une loque de laine, était tuméfiée jusqu'au dessus du poignet, avec endolorissement de tout le bras, et une fièvre inflammatoire intense, qui depuis deux jours empêchait le malade de dormir. Il était temps de donner issue au pus, qui me parut avoir déjà fusé le long des gaines des tendons fléchisseurs. Je fis deux larges incisions, l'une à la paume, l'autre au dos de la main, et je parvins, par des pressions méthodiques, à vider la collection purulente qui s'était formée dans l'épaisseur de ses tissus. Des cataplasmes émollients, des manuluves camphrés, favorisèrent la résolution de cette affection grave, qui aurait pu compromettre les fonctions du membre.
Quelques piqûres de scorpions cédèrent aux frictions ammoniacales, et n'eurent pas de suites fâcheuses. Je n'eus pas à traiter un seul cas de fièvre intermittente nouvelle ni de dysenterie.
Dois-je parler des nombreuses molaires que j'eus à extirper en plein vent, à la satisfaction des badauds toujours nombreux au bivouac ? Je ne ferai que mentionner ce fait : c'est que les Arabes, qui avaient rarement recours à mes soins pour guérir leurs maux, venaient volontiers me confier leur mâchoire, à l'effet de la débarrasser d'une dent suspecte. Un premier succès dans ce genre m'avait attiré une foule d'indigènes, qui prétendaient avoir mal aux dents, et qui venaient s'asseoir en cercle devant la tente de l'ambulance. Peu désireux de faire concurrence aux barbiers de la contrée, je fis dire à ma nombreuse clientèle de revenir le lendemain, qui était jour de départ.
Le 29 décembre, le général passa la revue des troupes campées sous les murs de Tuggurt. Le canon retentit de nouveau et se mêla au bruit des fanfares guerrières ; les Sahariens, venus de très loin pour assister au défilé, parurent charmés de cette fantasia.
Un ordre du jour annonça l'heureux résultat de notre expédition dans le sud de l'Algérie, et le départ des troupes pour le 31 décembre au matin. La veille de ce jour, les officiers des deux colonnes se réunirent dans une soirée d'adieu. Un punch monstre fut servi sous deux grandes tentes ornées de drapeaux et de branches de palmiers ; l'éclairage à giorno avait été organisé avec nos lanternes de campagne mises en réquisition, et décorées de papiers de couleur par les artistes de la compagnie des zéphyrs.