Remarques sur les tatouages nord-africains

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Remarques sur les tatouages nord-africains

Les ruraux nord-africains possèdent une grammaire décorative qui leur est propre et dont les éléments se retrouvent, groupés de diverses manières, à la fois dans les tissus, les poteries, les peintures, les tatouages. Il en est de ces motifs de décor, comme de tous les schèmes figurés dont les origines se perdent dans un très vieux passé ; leur sens est depuis longtemps perdu, sans que l'on ail cessé pour autant de leur prêter des vertus, des noms, qui varient selon les lieux, les sexes, l'intention, le moment. Ce sont des symboles en disponibilité. Ils ont déjà beaucoup servi. Leurs valeurs actuelles, ou les analogies qu'on leur prête, ne peuvent être d'aucun secours dans la recherche de leur filiation.
L'homme primitif n'emploie les techniques, mises au service de ses magies, que pour s'armer ou se transformer lui-même -- ces deux termes sont pour une part homologues , se mutiler, s'inciser, se peindre, se saigner, se charger de charmes suspendus, dans la pensée de rejoindre une perfection qu'il n'apporte pas en naissant, et ainsi de se parer d'un halo imperméable aux menaces partout diffuses. Lorsque les magies associées aux techniques visent à provoquer la nature elle-même, à altérer l'environnement au profit vrai ou supposé des hommes, ceux-ci inaugurent une phase nouvelle de leur histoire, que nous parcourons encore aujourd'hui et jusqu'à nouvel ordre, l'ère des civilisations. Au cours des temps précédents, plus de cent fois plus longs, se sont fixés des montages mentaux, des plis, des routines, qui nous poursuivent comme des malédictions, et encombrent la vie des civilisés. Les tatouages sont part de ces arrois du passé. Leurs origines préhistoriques, c'est-à-dire antérieures à toute civilisation, ont déjà sollicite l'étude. Il ne fait plus de doute que nos ancêtres les plus éloignes s'incisaient la peau pour répandre leur sang, et portaient jusqu'à la fin les stigmates de ces émissions ou de ces sacrifices.
En Afrique du Nord, les tentatives poursuivies par divers auteurs en vue de rechercher les attaches anciennes des tatouages, comme des décors locaux, n'ont généralement pas été portées au-delà des limites de l'histoire. Toutes ces tentatives se sont révélées vaines. Le Dr Bazin (1890) et Lucien .Jacquot (1899) avaient été surtout frappés par la fréquence des croix parmi les stigmates tégumentaires des Maghrebins. Ils se montraient portés à attribuer cette circonstance à des origines chrétiennes. Philippe, Berger (1891) rapproche les mêmes stigmates des symboles orientaux et puniques. Bertholon (1904) tente d'établir les origines néolithique et mycénienne des tatouages du Nord de l'Afrique. Il est le premier à montrer l'intérêt des peintures du tombeau de Sethi premier, où des Tamahous, qui étaient des Libyens de l'Est, sont représentés avec leurs emblèmes cutanés. Leurs analogies avec ceux d'aujourd'hui ne sont pas extrêmement étroites. Elles existent pourtant dans une certaine mesure. Les Tamahous, en particulier, portaient sur la peau des croix, antérieures de 1.300 ans à notre ère. Vercoutre (1911) sans plus de succès a suivi la même voie que Philippe Berger, où il l'avait déjà comme un précurseur précédé.
Analogies hispaniques. - Les découvertes qui se multiplièrent ensuite dans le champ de la préhistoire nous autorisent aujourd'hui à remonter plus haut. Henri Breuil a consacré une part importante de sa vie à relever les dessins et les gravures qui ornent et parfois surchargent les parois des grottes habitées antérieurement à toute civilisation. Ses travaux dans le Sud de l'Espagne avec le Dr Obermaier et le Colonel W. Verner (1915) nous ont permis de connaître les pictogrammes de la grotte de La Pileta, dans la province de Malaga, où les différents groupes de figures relevées sur ses parois révèlent quatre phases picturales, la dernière de celles-ci purement schématique et noire. Elle est caractérisée par la péctination de presque tous les motifs, une technique déjà rencontrée ailleurs, sur les galets aziliens et dans quelques rares exemples magdaléniens. Mais nulle part Breuil et ses collaborateurs n'avaient encore relevé "de ces constructions bizarrement complexes obtenues par groupements d'éléments agrégés en symboles d'aspect héraldique".

Ces auteurs ont reconnu difficile de prendre nettement parti sur l'âge relatif du dernier groupe pictographique de la Pileta. "Il n'est pas certain, concluent-ils, quoique cela soit peu probable, qu'il ne se rattache pas plus ou moins à l'un des derniers moments du Paléolithique, mais il se rapproche par trop de côtés aux rupestres andalous à dessins schématiques pour que l'âge de l'un puisse beaucoup s'éloigner de celui des autres, et l'âge de ceux-ci est souvent néolithique et même énéolithique ".
J'ai rassemblé dans la figure 1 ci-contre la plupart des emblèmes de la phase schématique noire de La Pileta. Ils se recommandent à l'attention, et dès le premier examen, par le style angulaire des dessins, par l'abondance des peignes ou des traits pectiniformes, par la présence de chevrons ciliés, c'est-à-dire de chevrons à pectination oblique et couchée, par la présence parmi les motifs de l'M majuscule.

fig.2. - Petits tatouages du Moghreb : n° 1 et 15, Aurès (d'après M. Gaudry) ; n° 3, 4, 5, 10, 14, tatouages frontaux du Maroc ; n° 2, 6. 7. 8, tatouages frontaux de Tunisie ; n° 11, tatouage mentonier (Tunisie) ; n° 12, tatouage pubien de Zemmour (d'après Laoust) ; n° 13, tatouage pubien des Aït Seghrouchen (d'après Laoust).

Ce sont des traits et des éléments communs dans le décor nord-africain et les tatouages, quoique ces éléments s'y mêlent différemment et s'associent d'une manière constante au losange. Celui-ci manque à La Pileta. L'M majuscule lui aussi est relativement plus fréquent dans les tatouages, ainsi que dans les peintures du Levant espagnol auxquelles H. Breuil et ses collaborateurs se réfèrent dans les conclusions que j'ai citées plus haut.
Ces dernières peintures ont fait l'objet, de la part de H. Breuil seul, de relèves et de commentaires qui sont la matière de quatre volumes successifs (1933) de l'intérêt le plus attachant. Nous y trouvons une série de schèmes qui nous éclairent sur l'origine et le premier sens du symbole de la forme de la treizième lettre majuscule. Ce fut d'abord une femme accroupie, comme les figures que j'ai groupées dans la figure 3 et qui proviennent de la Piedra escrita, de Los Buitres et d'autres groupes rupestres de l'Orient espagnol, le prouvent surabondamment.
En haut et à gauche de la figure 3 a été isolé un couple, un homme et une femme. La femme est accroupie. Une fissure étroite marque son sexe. Les personnages qui suivent sont tous des femmes. Lorsque la fissure est élidée, un M parfait est réalisé. Lorsqu'il dégénère, se disloque et se recompose, ou s'allonge par multiplication de ses membres, selon les lois de l'évolution des symboles, le sexe réapparaît quelquefois, sous forme d'un signe naviculaire, ou d'un losange ou d'un cercle.
Les M qui se mêlent aujourd'hui aux autres éléments du décor ne sont plus que des ornements. Si une femme kabyle, à qui un enquêteur maladroit demande ce qu'exprime cet M, ou ce papillon, détourne la tète en cachant un sourire, il ne faut pas conclure que la tradition a transmis et conservé chez son peuple le souvenir des vieilles valeurs symboliques. Les formes seules se sont conservées et cette femme n'obéit qu'à la suggestion de celles-ci, aux analogies qu'elles rappellent encore. Les interrogatoires, dans ce domaine comme dans tous ceux qui touchent aux secrets de la pensée, sont inutiles et trompeurs. Il vaut mieux nous référer aux seules comparaisons objectives qui mentent moins. Elles nous montrent une parenté de style entre l'art schématique de l'Espagne du Levant, d'âge épi-paléolithique et l'art schématique du Moghreb actuel, souvenir sans aucun doute de mouvements d'échanges ou d'influences très anciens. Nous ne pouvons dire encore dans quel sens ils se sont produits.
Rencontres avec l'Orient. - Nous observons souvent parmi les tatouages du Moghreb une figure où l'M n'est encore contaminé par aucune agglutination. Il est attaché par son angle médian à un trait simple ou segmenté pour représenter la silhouette d'un palmier, que les jambages latéraux de la lettre soient pectines ou non. Ce palmier schématique orne surtout les fronts où se trouve ainsi associée à la vertu de l'émission sanguine une figure bénéfique, un signe de vie et d'abondance . l'M majuscule est plus souvent, surtout dans l'art du décor et dans le tatouage du Moghreb oriental, fondu dans des figures complexes, et agglutiné aux losanges.

Ceux-ci appartiennent à deux ordres différents. Les uns sont des losanges simples ou de rencontre qui naissent de l'enchevêtrement de motifs angulaires, et l'M parmi eux, comme il se trouve dans les grands tatouages décoratifs des femmes marocaines, se développant à la manière de dentelles ou de broderies, par juxtaposition et répétition de motifs plus simples. Les losanges s'y forment spontanément. Les autres sont des losanges en chaîne, attachés l'un à l'autre par leurs pointes, comblés de points ou de traits réguliè-rement disposés ou de damiers. Nous les rencontrons de façon courante, à la fois dans les décors tissés ou peints et dans les grands tatouages de la Berbérie orientale, en composition avec les M dans les djerid que l'on voit entre tendon et malléole sur les jambes des bédouins tunisiens des deux sexes (fig. 1).
Le losange qui n'est pas commun, nous l'avons vu. parmi les peintures préhistoriques de l'Espagne, est cependant une figure facile qui nait sans effort sous la main, dès que celle-ci est portée à schématiser pour représenter ou signifier les corps oblongs, un poisson, un oiseau, un homme. Dans quelques décors, le losange conserve d'une manière évidente ce caractère de traduction abstraite de motifs naturels. Les losanges en chaîne sont d'une signification beaucoup plus obscure, ce sont sans doute des symboles d'origine très ancienne, détachés depuis longtemps de toute représentation objective. On les connaît sous cette forme en Europe, dès le Magdalénien .
En Afrique du Nord, l'origine orientale libyenne et égyptienne de ces losanges en chaîne et à damiers est attestée à la fois par les monuments et les peaux momifiées qui sont parvenues jusqu'à nous.
Les meilleurs exemples de tatouages libyens nous sont donnés par une des peintures de Tell et Amarna, par les
peintures de chefs libyens du tombeau de Sethi I r (XIX° dynastie), et par les tuiles vernissées de Medinet Abou. Le captif de Tell el Amarna est un chef, comme semblent l'indiquer les deux plumes qui le coiffent. Son épaule droite porte le tracé d'une ligne ondulée double avec quatre points. Sur sa poitrine et son épigastre sont six losanges en rang vertical ; sous l'ombilic encore un rang de quatre losanges. Les tatouages des autres documents sont quelque peu différents .

L'exploration archéologique de la Nubie entre la première et la seconde cataracte, a mis au jour une série de tombes appartenant à un peuple qui n'était pas de souche égyptienne. Elles ont été rangées sous la rubrique du " C group ". Leur âge s'étend de la VI à la XVIIIe dynastie. Le décor des poteries est semblable aux tatouages des Tamahous ou Libyens. Ce sont des traits ondulés et des chaînes de losanges faits de points ou de losanges au trait, avec de petits losanges inclus , comme il en a été observé dans le Magdalénien déjà cité.
A ce même groupe appartient une figurine de terre-cuite, du cimetière 87. C'est un tronc sans tète, sans bras qui ont été brises. La cuisse droite est entière et s'arrête en arrondi au niveau du genou. Les hanches et l'appareil fessier sont larges et bien développés.
Sur l'épigastre deux losanges se faisant suite verticalement, formés de points. Un vaste triangle pubien au trait. Il y a deux losanges de points superposés sur la hanche, deux autres à la face antérieure de la cuisse, deux autres sur sa face latérale . Firth (CM.) a figuré à côté de cette poupée deux fragments de peau provenant d'un autre cimetière nubien, daté des premières dynasties, et qui présentent des cicatrices en creux de tatouages par scarification. Le motif est dessiné par petits groupes d'incisions parallèles et forme des losanges. Le squelette était celui d'une femme.
D'Egypte proprement dite, nous connaissons des documents comparables en tous points. Des tombes du Moyen Empire ont été à plusieurs reprises exhumées de petites poupées de faïence bleue, avec des bras colles au corps et des membres inférieurs arrêtés par un arrondi au niveau des genoux, dépourvues de jambes par conséquent comme la figurine nubienne de Firth. Elles portent souvent des ceintures décorées de cauris, et des rangées de losanges au point, en pourpre de manganèse, sur les cuisses, devant et derrière (v. fig. 5). Ces poupées, sont souvent citées sous le nom de concubines du mort. Elles semblent représenter dans la tombe le principe féminin et ses charmes, propres à réveiller le Ka du mort dont on a constaté que l'élément essentiel était la force génératrice. Ainsi Nephtis avait-elle rendu à Osiris sa virilité lorsqu'Isis désira concevoir un héritier de son époux défunt.

Les losanges de ces poupées de faïence sont bien des tatouages. La mission du Metropolitan Museum de New-York a découvert en effet à Deir el Bahri deux momies de danseuses thébaines. Chacune de ces danseuses, outre une cicatrice tendue à travers l'abdomen d'une épine iliaque à l'autre, présente de vrais tatouages sur les bras, l'abdomen, la poitrine, les cuisses et le coup de pied. Les motifs sont les mêmes dans les deux cas, et consistent en séries linéaires de losanges, composes chacun de seize points (v. figure ci-contre dessinée d'après Louis Keimer, 1948 .

Nous ne pouvons donc plus douter de la haute antiquité dans la vallée du Nil et en Libye, de ce symbole obscur qui s'exprime par une chaîne de losanges attachés pointe à pointe. C'est d'ailleurs dans la partie orientale de la Berbérie qu'il est le plus usité, agglutiné à d'autres schémas, dont la lettre M, dans les tatouages (fig. 4), dans le décor des poteries modelées (fig. 6 et 7) ; dans les peintures murales aussi, jusqu'en Kabylie.
Les tatouages orificiels - Il est généralement reconnu que les tatouages, comme toutes les mutilations, les altérations voulues de la personne, ont d'abord été des conduites prophylactiques, avant de devenir peu à peu des parures, au gré des longues habitudes, du besoin d'imiter, du désir de conformité, accompagnés de l'oubli des pulsions originelles. Nous devons faire effort aujourd'hui pour bien comprendre les angoisses qui ont tourmenté nos ancêtres nus, abandonnés au sein d'une nature mystérieuse. Ils redoutaient par-dessus toute chose l'irruption au sein de leur être des influx malfaisants, et la possession.

Ils plaçaient les points les plus exposés à leur pénétration au niveau des orifices naturels, non sans de solides raisons : nous savons bien aujourd'hui que ceux-ci sont en fait les portes d'entrée habituelles des infestations et des infections.
Sous la pression de ces phobies, dans le monde le plus primitif, dès les origines humaines, est née la longue série des techniques visant à égarer, à éloigner des orifices naturels, les forces maléfiques, les esprits errants, les dénions. Ce sont les percements des oreilles, des lèvres, des narines, du septum nasal, la fixation à leur niveau de charmes divers, les mutilations dentaires, les labrets et les botoques, les fibules ombilicales, les ceintures et les suspensions de toutes sortes devant et derrière, les circoncisions, les excisions, les étuis péniens, les tabliers, les pagnes, les clochettes, les peintures, les tatouages...
La plupart de ces procédés sont demeurés jusqu'à nous l'apanage des femmes, plus conservatrices, plus conformistes. Elles gardent un peu partout le monopole des bijoux, des tatouages et de tous autres artifices cosmétiques. En Afrique du Nord, le tatouage labial est exclusivement féminin. Il en est de même en Egypte, en diverses régions d'Arabie, dans l'Inde, la Nouvelle-Guinée, le Japon, chez les Maoris, les Aïnous, dans les îles du Pacifique, chez les Tchoutchis et les Toungous, les Esquimaux d'Asie et d'Amérique, etc.. La bibliographie du tatouage labial et péribuccal dans le monde remplirait des pages. Les labrits eux aussi sont communs à l'Ancien et au Nouveau Monde.
Pour nous borner à l'Afrique du Nord, nous observons que le tatouage labio-mentonnier se rencontre partout. Il est un des plus constants, un des plus usités après celui du front. En principe, il est composé de trois traits attachés à la lèvre inférieure en divergeant vers le menton (v. fig. 8). Chez les Esquimaudes, le tatouage mentonnier est conçu de la même façon, avec toutes les variantes qui peuvent intervenir dans les deux cas du fait de la fantaisie ou de la mode.
Nous sommes ici devant des pratiques à peu près universelles, hors l'Occident d'aujourd'hui, nées d'une pensée qui a rencontré très tôt le consentement général. Des faits aussi constants ne peuvent se concevoir comme le résultat de convergences multiples. L'archéologie préhistorique nous a enseigné le rôle essentiel joué par les migrations et les échanges dans la dispersion des modes de penser et d'agir. Nous sommes désormais portés à croire que plus un type de conduite est répandu parmi les peuples ayant subi depuis longtemps une ségrégation totale ou relative, plus ce type de conduite est ancien. Il est nécessairement antérieur aux circonstances qui ont provoqué la dispersion, puis l'isolement. L'Afrique du Nord est une île que sa situation géographique a souvent tenue à l'abri des inventions et des innovations dont le mouvement accéléré est la plaie des civilisations. Ces diverses considérations ne nous permettent pas de douter des origines extrême-ment éloignées, et sans doute préhistoriques, du tatouage péri- buccal et mentonnier.
Ce mode de tatouage est un fait public. Nous connaissons moins bien les tatouages sexuels, tenus en général secrets, mais pratiqués pour les raisons déjà dites, c'est-à-dire dans le dessein d'éloigner les maléfices et les démons d'organes creux mal défendus, surtout au moment même où ils entrent en action. A la cour du vieux Japon, lorsque accouchait la reine, tous les prêtres et les sorciers étaient rassemblés dans sa chambre pour éloigner par la prière, les cris, les exorcismes, les mauvais esprits errants, tandis que les Dames de la cour, dans la posture des parturientes, exposaient leur nudité afin de les tromper et de les détourner de la souveraine .
Pour les mêmes raisons, le Prophète a recommandé, A l'instant des approches sexuelles, de prononcer le bismillah.
Le tatouage pubien répondait déjà à une semblable intention. Nous ne pouvons en effet penser qu'il traduit ou qu'il a traduit l'invocation divine. Il l'a précédée. Nous devons la première mention de ce tatouage en Afrique du Nord à Laoust, dans Mots et Choses berbères . Après avoir décrit le tatouage complet chez les Ntifa, il ajoute " on ne signale pas de tatouage pubien chez les Ntifiennes. Ce tatouage spécial n'existe pas seulement chez les prostituées. Presque toutes les femmes bérabères le portent".
J. Herber ensuite, à qui nous sommes redevables des meilleures contributions à l'étude du tatouage marocain, et moghrébin en général, a consacré une courte monographie (1922) aux tatouages du pubis au Maroc, dont il a pu observer lui-même une vingtaine de cas, et dont il a pu donner de bons dessins et un commentaire pertinent. Il écrivait : " La vulve, ainsi que la bouche et les narines, est comme une porte ouverte sur le fond de l'être, et le tatouage du pubis joue le rôle des tatouages du menton et du nez ; il est comme eux, juxta-orificiel.
" Les preuves abondent des dangers que la bouche et le nez nous font courir : on couvre la bouche avec un voile, on met une tache de goudron au bout du nez pour arrêter les fâcheuses influences qui pourraient pénétrer en nous avec l'air respiré...".
E. Michaux Bellaire et G. Salmon (1905) avaient aussi, avant Herber, apporté une intéressante contribution au même chapitre. Ils ont décrit chez les tribus de la vallée du Lekkous, la selsela el Fakhdein, la chaîne à la face interne de chaque cuisse, et joint une figure représentant une femme en pied et nue avec son tatouage complet. La selsela est portée à la partie la plus saillante des abducteurs ; un autre tatouage est tracé à la face antérieure de chaque cuisse. Michaux Bellaire a aussi décrit, mais sur ouï-dire, de grands motifs tatoués s'étalant sur le ventre et procédant du sexe même, en prêtant à ces dessins une intention érotique. J. Herber fait facilement justice de ces imaginations. Le paysan vit dans une promiscuité que la pudeur ne trouble pas, mais qui impose une limite à la licence. La chambre de poil ou de terre est une maison de verre ; la nuit pas plus que le jour on n'y est à l'abri des regards indiscrets, l'obscurité seule y est sûre qui ne favorise pas les exhibitions.
Les voyageurs ne sont pas beaucoup plus documentés que les enquêteurs nord-africains sur les tatouages affectant une région anatomique généralement cachée. Je ne sache pas qu'il existe de littérature consacrée au tatouage pubien à travers le monde. On trouve cependant quelques mentions de ce tatouage au hasard des lectures.
Alors Musil signale rapidement le tatouage du ventre chez les femmes Rouala.
EN Nouvelle-Guinée, paradis des femmes tatouées, d'après Saville la partie inférieure de l'abdomen et la région pubienne sont tatouées en secret, généralement hors du village, dans la brousse, près des jardins, quand la jeune fille a dix ou onze ans d'âge.
Dans une tribu de l'intérieur de l'île, où le tatouage "les femmes s'opère aussi par étapes, C.G. Seligman note que quand le développement des seins suggère qu'une enfant sera bientôt une femme, les dessins qui ont été tatoués de temps on temps sur ses jambes, ses cuisses et ses fesses, sont complétés par un motif de nom spécial, tatoué de chaque côté de la vulve .
Chez les Maoris de Nouvelle-Zélande, les femmes étaient tatouées sur les lèvres, sur le menton et sur l'abdomen. Donne a relevé et publié un motif triangulaire de la région ombilicale chez une femme maorie. Des instruments spéciaux étaient employés pour tatouer cette région particulière du corps et rangés à part de ceux que l'on utilisait pour la bouche et le menton, la mixture colorante destinée à imprégner les scanfications de cette même région était conservée dans un vase de calcaire orné habituellement de la figure fusiforme d'une vulve.
Nous passons en Afrique australe. Chez les Boschimans du N.-E la mutilation la plus répandue consiste en scarifications formées de petites incisions, d'un pouce de long environ, dans lesquelles des cendres noires et d'autres matières colorantes sont frottées et qui ornent surtout la face, les cuisses et les fesses des femmes. Parmi les LO Kong de l'Angola, les mêmes incisions sont pratiquées au cours des cérémonies de la puberté des filles, après leur première menstruation. Dans une tribu de l'Est du Kalahari le trait central de la cérémonie est la perforation des clitoris avec une lame de pierre dure.
Les Boschimans sont des primitifs vrais, sans aucune connaissance ni pratique agricole. Nous notons, chez eux aussi, le souci, inspiré des peurs mystiques, d'apporter protection à un appareil vulnérable, au moment même où il entre en fonction.
Ces courtes remarques suffiront sans doute à montrer que le tatouage, encore aujourd'hui pratiqué dans l'Afrique du Nord sous ses modes originels, n'est ni une fantaisie ni une dépravation. Il s'agit d'une conduite rélictuelle étroitement attachée à des traditions aussi vieilles que l'homme même, et fonction des structures fondamentales de notre esprit. Ce n'est pas une matière indigne d'attention, mais un fossile appelé à devenir rare, qui porte en lui des lumières sur notre propre nature et notre long passé.
E.G. GOBERT.