Recherches préhistoriques au cours d'une Mission topographique de 5 mois entre Touggourt et Ouargla

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Recherches préhistoriques au cours d'une Mission topographique de 5 mois entre Touggourt et Ouargla

Lieutenant Pézard

Un cours d'une Mission topographique de Six mois entre Touggourt et Ouargla.
PAR
Le lieutenant PةZARD,
du Service Géographique.

I. - SOURCES D'ETUDES.
Mes observations proviennent de deux sources :
I. - Recherches personnelles.
II. -- Musée préhistorique des Pères blancs à Ouargla.
I. - Mes recherches personnelles m'ont permis de relever :
1- L'existence d'un groupe de Basinas important à l'ouest de Chegget el Ftaït, deux furent fouillés sans résultat.
2- Trois stations bien définies autour d'El Alia (El Alia, Rhelissen et Bir el Alenda), ces trois stations néolithiques avaient déjà été dévastées.
3- La station d'Ain er Roumi. néolithique. Près d'Aïn er Roumi existent les ruines d'une ancienne oasis ensablée avec quelques vestiges de constructions.
4- Une station néolithique dans l'oasis d'El Hajira à faciès nettement tardenoisien sans mélanges. L'oasis d'El Hajira étant une oasis de sables, la station est en partie recouverte par les sables.
5- Stations observées à l'est et au sud-ouest d'Ouargla Erg bou Slaa, A. el Beïda, Sidi Khouïled, Bir el Khabta, celle de l'Erg bou Slaa est nettement tardenoisienne.
6- Enfin l'existence de zones où les silex abondent, mais non pas d'une manière aussi dense que dans les stations et sur l'existence desquelles je reviendrai.
Toutes ces stations sont surtout néolithiques. Ce sont des stations de surface recouvertes en partie par le sable. Les formes les plus communes sont celles que l'Erg Tunisien nous a rendu familières : pointes de flèches, petites lames très abondantes, quelques haches, nuclei, broyeurs, percuteurs et surtout une extrême abondance de débris de coquilles d'œufs d'autruche brisés, dont une bien faible partie a été utilisée comme objets de parure.
Enfin, soit comme pièces isolées, soit au contact de pièces néolithiques, quelques pointes en feuille de laurier de type solutréen.
Toute cette région, d'une manière générale, se présente sous l'aspect d'une large dépression d'une centaine de kilomètres de largeur, de 400 kilomètres de long et recouverte par les sables.
Elle est bordée à l'est et à l'ouest, par des plateaux très découpés, très ravinés, renfermant des cuvettes sans écoulement et appelés gours.
La hauteur moyenne de ces plateaux est d'une centaine de mètres au-dessus du fond de la vallée. Au point de vue géologique, la formation paraît être exclusivement quaternaire. La cassure très nette des falaises qui limitent les plateaux et la présence de nombreux témoins isolés dans la plaine permet de se rendre compte facilement de la stratigraphie générale. La base est constituée par des argiles rouges, quelquefois très fines et très pures, comme a Bekrate ; les argiles sont surmontées d'une carapace de tufs gypseux, d'une épaisseur de 0m30 à 0m40. Cette croûte fendillée à la surface du sol par les agents atmosphériques est mélangée avec de nombreux rognons de silex. Les flancs des falaises ou des témoins sont presque toujours recouverts d'une couche uniforme de graviers fins.
II - Les Pères blancs possèdent à Ouargla un Musée préhistorique remarquable, créé de toutes pièces par le père Huguenot, qui est fixé dans la région depuis plus de quinze ans. Ce qui fait l'intérêt de ce Musée, c'est qu'il est absolument consacré à l'industrie préhistorique locale. Il y a là des échantillons de toutes les formes préhistoriques de la région depuis l'époque chelléenne jusqu'à la fin de l'industrie de la pierre !
D'autre part, la durée des recherches et la patience du père Huguenot lui ont permis de faire un choix parmi les pièces que lui apportent tous les jours les Arabes et parmi celles qu'il a trouvées lui-même, de sorte que son musée ne comporte guère que des pièces de toute beauté.
L'étude de ce musée, où chaque pièce est classée avec sa provenance, a été pour moi une aubaine inespérée. Je voyais là sous mes yeux des outils recueillis dans les régions que j'avais traversées, dans les stations que j'avais étudiées, mais des outils autrement beaux, autrement parfaits, des types mieux définis et par suite plus concluants. Voilà pourquoi je ne puis séparer de mes recherches le fruit de mes observations au Musée d'Ouargla, d'autant plus que beaucoup de pièces qui passent devant vos yeux m'ont été données par les Pères blancs. Mais les pièces trouvées, les pièces données ou les images que je rapporte, tout cela forme un tout défini, puisque les lieux de provenances sont les mêmes. Ces quatre sources d'observations se complètent : l'une représentant le livre et l'autre l'expérience. Elles m'ont amené d'ailleurs aux mêmes conclusions.

II. - OBJETS SIGNALES.
1- J'attire l'attention de mes collègues sur la planche V qui renferme à mon avis quelques pointes en feuilles de laurier de type solutréen et sur les Fig. 1 et 2 représentant deux pièces du Musée d'Ouargla. A mon avis, ces deux pièces sont sans contredit : la première un coup de poing chelléen de taille moyenne, la deuxième une pointe nettement solutréenne. Quand on a vu ces deux pièces et leur patine caractéristique, il me semble impossible que l'on puisse contester mon affirmation.

2- La Fig. 3 est encore la reproduction d'une pièce figurant dans les vitrines du père Huguenot.
Cet instrument semble comporter une poignée et un manche. La pointe et l'un des tranchants de la lame ont été retouchés, mais très peu. C'est un instrument assez fruste, couteau ou poignard. Il est, je crois, unique en son genre.
3- Je signale de nouveau les haches minuscules dont la planche IV donne un modèle très roulé, mais néanmoins reconnaissable.
Les petites haches ne sont pas spéciales aux régions sahariennes.
Il en existe de semblables au Trocadéro dans les séries des collections Foureau et Largeau, séries d'origine sahariennes; mais il en a été trouvé aussi à Suse, en Syrie, en Grèce (Collection de Morgan) et en Suisse.
Les haches minuscules nous sont donc connues. J'en sais un spécimen de la collection de Morgan, provenant de la station de " La Lance " en Suisse et qui est encore emmanché dans sa gaine d'andouiller de cerf.
Il n'est pas beaucoup plus grand que le modèle que je place devant vos yeux. De telles haches pouvaient donc parfaitement servir d'armes offensives.

Mais ce qui est plus curieux, c'est le spécimen de la (Fig. 4- spécimen extraordinairement petit, si petit que je n'en connais qu'un aussi réduit, celui de la collection Desplagnes (Niger). Toutefois,

l'intérêt de cette petite pièce ne réside pas seulement dans sa taille. Elle présente un trou ébauché, mais très certainement artificiel, étant donné la régularité de sa forme circulaire et qui semble faire de cette petite hache un objet de parure.
Nous savons par la hache brisée du Musée de Vannes que pareille coutume existait ailleurs.
Bref, ce que je signale à votre attention dans ce spécimen d'Ouargla que je crois unique, c'est la réunion de ces deux caractéristiques : d'une part l'extrême petitesse, et de l'autre les traces de trou caractéristiques qui me semblent prouver que nous nous trouvons en face d'un objet de parure d'une manière irréfutable.
4- Sur la planche I et en bas de la planche, quatre petites lames présentant sur un de leurs tranchants une échancrure hémi-circulaire très nette dont je cherche la raison d'être, n'en ayant point encore vu de semblables.
5- Sur la même planche un fragment de coquille d'œuf présentant de nombreux trous de forme régulièrement circulaire, et un autre présentant peut-être des traces de coloration (sous toutes réserves).
Il faudrait peut-être voir dans ces traces de coups le commencement du travail qui avait pour but de fabriquer ces petits tores en coquilles destinées à la parure.

6- Sur la même planche, des grains de feldspath de coloration verte et percés de trous, et destinés sans contredit à former des colliers.
7- Parmi la belle série de pointes de flèches qui représentent tous les types trouvés dans la région, hormis trois types complémentaires copiés au Musée d'Ouargla (Fîg. 6, 7 et 8), j'ai placé intentionnellement une petite lame triangulaire présentant une pointe et à l'opposé un tranchant. Les lames de ce genre sont très nombreuses, aussi bien dans l'Erg Tunisien que dans l'Erg d'Ouargla. Elles sont identiques aux spécimens égyptiens de l'époque pharaonique, spécimens trouvés tout emmanchés dans des roseaux. Ce sont tout simplement des pointes de flèches. D'ailleurs, le roseau existe au Sahara. Toute la rive Nord du Chott A. er Roumi est bordée d'une dune fixée, où le roseau abonde. Il devait être encore plus abondant autrefois, puisqu'il se rencontre encore aujourd'hui en des régions où l'eau n'est plus apparente.
8- Sur la planche II, des lames dont les deux extrémités ont été affûtées en forme de pointe (Fig. 9 ,ces lames ont pu servir tout aussi bien de pointes de flèches que de poinçons.
Le type n'existe ni dans les collections sahariennes du Trocadéro, ni dans les collections De Morgan concernant l'Egypte, la Chaldée, la Perse, la Tunisie.
Je ne l'ai point trouvé moi-même en Tunisie.
9 - Enfin sur la Planche IV, une série de quatre scies, dont l'une très fruste et taillée sur une seule arête est assez originale.
III. - LEGENDES ET VERITE.
Et maintenant il me faut détruire certaines légendes concernant la préhistoire du Sahara, légendes créées par des voyageurs en chambre, qui travaillent sur des pièces qu'ils reçoivent et se donnent des airs de chercheurs infatigables. Avant de démasquer leur bluff, j'ai voulu attendre d'avoir acquis moi-même l'expérience de ces choses. Trois campagnes de six mois passées dans l'extrême sud, soit de la Tunisie et de l'Algérie me semblent suffisantes aujourd'hui pour prendre posture.
Il a été publié par M. V. Arnon (d'Autun) une brochure intitulée : Pointes de flèches et de lances du Sahara (Extrait du Compte rendu de la XIII Session du Congrès international d'Anthropologie et d'Archéologie préhistorique, Monaco, 1906).
Le compte rendu est de M. Arnon, la brochure est également de lui; mais c'est à peu près tout, car M. Arnon n'ayant jamais mis les pieds au Sahara, encore moins en a-t-il rapporté des instruments.
Et pourtant le style de cette brochure est d'un aplomb extraordinaire !
" De Biskra à Ouargla,dit M. V. Arnon, on compte 410 kil.à dos de chameau. " Ceci pour se donner des airs d'explorateur. Je désire renseigner M. Arnon sur les modes de locomotion qui permettent de se rendre à Ouargla, puisqu'à propos de Préhistoire il donne tant d'importance à ces détails oiseux. Je lui dirai donc qu'on utilise aussi bien le bouriquot que le cheval ou le mulet, et que la piste ne traverse pas de dune si considérable que le chameau soit une nécessité .Il se rend tous les ans un certain nombre de touristes à Ouargla, et jamais ils n'empruntent cette monture. Il existe même des gens qui sont allés en voiture a Ouargla, avec une voiture légère c'est vrai, et au prix d'assez grandes difficultés ; mais il n'en est pas moins vrai qu'ils y sont allés. D'ailleurs, il existe le long ou à proximité de la piste assez de puits, d'oasis, de bordj et de postes optiques, pour que ce voyage perde le caractère aventureux que semble vouloir lui donner M. Arnon avec ses 410 kil. à dos de chameau, laissant présumer a tort aux lecteurs l'existence de zones infranchissables par tout autre moyen de locomotion!
M. Arnon limite la contrée où l'on trouve en abondance les pointes de flèches à l'immense espace où " les géographes placent Ouargla, Hassi Chambi, Timmimoun, Adrar, In Salah, Hassi Messeguen, Gara Krima, Menheb Hellal, Mellala, Ben Ablan, Hassi Tamesguitla, Aïn Taïba- "
Quelle salade! Voici pêle-mêle des noms d'oasis, de régions, de lieux dits, de puits, etc., et dans un ordre tout à fait désordonné.
Voici Gara Krima après In Salah. Sait-on que Gara Krima est un simple témoin géologique de l'ancien plateau, et situé à quelques kilomètres d'Ouargla ?
Etant donné ce désordre de nomenclature, je ne sais plus de quel Adrar veut parler M. Arnon, car Adrar voulant dire montagne en targui, il existe beaucoup d'Adrar!
Je n'ai point reconnu la région qui nous occupe à la description qui suit. " Ni désert, ni plaines, ni montagnes, mais séries de petites vallées très prolongées constituant de véritables bassins généralement exécutés dans la direction des Oueds. Toutefois en certains endroits lécoulement des eaux est barré par un ressaut de terrain ; l'eau n'afflue pas à l'Oued principal ; elle séjourne dans les dépressions du sol et donne naissance à d'autres Oueds d'ordre secondaire, rdirs, des dayas, sorte de petits lacs intermittents qui se dessèchent plus ou moins vite suivant leur importance et leur fond argileux. " Ce qui me console, c'est que M. V. Arnon a sans doute encore moins reconnu cette région, puisqu'il ne l'a jamais vue. Peut-être veut-il parler du Mzab avec ses vallées prolongées, mais les dayas ? les rdirs ? Très piquante cette description à la Jules Verne! D'ailleurs, veut-on savoir la méthode de travail de M. Arnon. Il s'est fait tout simplement envoyé par le père Huguenot, d'Ouargla, dont la complaisance est sans limite, un grand nombre de pointes de flèches, et ce sont les matériaux sur lesquels il nous bâtit son histoire saharienne, à l'usage des touristes, des géographes et des préhistoriens.
Vraiment avec de telles bases peut-on scientifiquement énoncer des phrases comme celle-ci que je copie dans sa brochure : " Les gisements de silex sont très abondants au Sahara. La coloration des nodules employées est variée à l'infini. Sur 1.000 instruments de toute nature, la proportion est de....... "
Et cette autre : " Dans ces chiffres, les pointes de flèches pédonculées et les pointes de lance figurent pour 700, soit 10 °/0 ou objets mobiliers des Préhistoriques sahariens. "
M. Arnon aime le pourcentage. Le sien n'est qu'un éclatant hommage à la générosité de ses correspondants, mais la méthode n'a rien de scientifique.
Lorsque l'on se trouve en présence de stations bien déterminées et donnant une industrie originale, connue la station de La Quina du Dr Henri Martin, par exemple, lorsque l'on a recueilli soi-même méticuleusement toutes les pièces provenant de la famille méthodique d'une de ces stations, on peut se permettre de faire des c/0, mais lorsque l'on opère avec les moyens dont disposait M. Arnon, cela semble un bluff formidable. Si M. Arnon avait fait ses observations sur place, même sur un simple bourricot, il se serait rendu compte que les pointes de flèches ne sont pas si nombreuses qu'il veut bien le dire, et qu'on rencontre là-bas comme partout, beaucoup plus de petites lames, couteaux, grattoirs, burins, tranehets, éclats retouchés de toute sorte que de pointes de flèches. Mais il va de soi que le correspondant de M. Arnon ne pouvant lui envoyer des tonnes de silex, lui a expédié les objets les plus parfaits et les plus intéressants. Dans ces conditions les °/0 n'ont plus rien de scientifique.
Cette méthode extra-scientifique permet à M. Arnon d'affirmer que : " le Solutréen et le Magdalénien font défaut. " Cela sans preuves, bien entendu.
Etant donné cette méthode fantastique, il allait de soi que les déductions, les conclusions, les affirmations de M. Arnon devaient être très souvent fantaisistes. En voici quelques-unes.
" En raison même de la grande quantité d'instruments trouvés, il est presumable que le Sahara était plus habité aux temps préhistoriques que de nos jours. Le nombre des pointes de flèches et de fragments de ces armes l'atteste. "
Voici un raisonnement bien spécieux. Certes, le Sahara était plus peuplé à l'époque néolithique que de nos jours. Cela ne fait de doute pour personne aujourd'hui. Mais ce n'est pas la grande quantité d'instruments qui le prouve, car ceci peut aussi bien prouver la longue durée de l'état néolithique au Sahara. On sait qu'en Egypte, en Europe, en Syrie, on trouve la pierre taillée en mélange avec l'industrie du métal. Certains préhistoriens donnent même le nom d'énéolithique à cet Etat, l'emploi relativement récent du silex est donc un fait controuvé. Ici, dans la région d'Ouargla, on n'a pas trouvé de stations du métal, tout au moins du bronze; il est donc présumable que la pointe en silex a été employée jusqu'à une époque très rapprochée de nous. Elle a été employée presque exclusivement, car le bois dur ou l'os travaillés font également défaut.
Employée pendant une période de temps considérable, la pointe en silex doit être très répandue. Ce qui permet de croire à une diminution de la population au Sahara, ce n'est pas le nombre des vestiges industriels trouvés, mais l'étude de remplacement des stations où se rencontrent ces vestiges. Cette étude est très intéressante et je la recommande à M. Arnon.
Nous trouvons des stations abondantes en des points, où l'eau douce est aujourd'hui si éloignée de la surface du sol qu'il faut sonder a plus de 80 mètres pour la rencontrer. Il n'est pas possible d'admettre que l'homme enéolithique, même à une époque récente, ait eu à sa disposition des instruments de sondage aussi puissants.
D'ailleurs, l'assèchement de la région est un fait prouvé tous les jours par les rapports des officiers des bureaux arabes. Ces rapports affirment en effet que le débit des puits artésiens, percés il y a seulement 20 ans, a diminué très faiblement, mais d'une quantité néanmoins appréciable. Sans aller jusqu'à admettre qu'il y eut jamais au Sahara de véritables rivières, coulant à pleins bords, rivières qui eussent laissé des berges, dont on retrouverait aujourd'hui tout au moins des vestiges, on peut affirmer qu'il y eut autrefois des points d'eau naturels, sources, sources artésiennes naturelles, rdirs abondants, provenant de précipitations fluviales plus fréquentes. Les sources du Nefzaoua en Tunisie, la présence aux portes de Touggourt d'un petit lac très salé, mais profond et permanent en sont des preuves.
Ailleurs M. V. Arnon affirme gratuitement qu'il n'y a point de stations bien déterminées.
On a pu voir dans la première partie de mon compte rendu, qu'il en existe de très nombreuses et si l'on veut bien se rappeler mon compte rendu de l'année dernière, on verra qu'il en existait également dans l'Erg Tunisien. L'existence des stations n'est donc point un fait local, mais généralisé probablement à toutes les régions sahariennes. Que l'on veuille bien se rappeler en effet, la station archéolithique de Chaabet Rechada, près de Jenéen, signalée par M. de Morgan et celle d'Helouan en Egypte.
A coté de ces stations très caractérisées, on trouve aussi au Sahara des zones souvent étendues, des zones de plusieurs kilomètres dans lesquelles les vestiges sans être aussi denses que dans les stations, sont néanmoins très nombreux. Je citerai par exemple tout l'espace de terrain compris entre l'Areg Sekkia et les témoins de Bekrate à l'est d'Ouargla, la bande de sable qui porte le nom d'Habel Drina, aux pieds de la falaise d' El Bouib. Ces régions sont très nombreuses ; et c'est ce qui a fait croire à certains préhistoriens, qui n'avaient pas vu, mais recueillaient simplement les pièces et les renseignements des indigènes ou de correspondants, qui les tenaient des indigènes, que les objets recueillis étaient isolés. D'ailleurs ces indigènes étant payés chaque fois qu'ils rapportent une pièce, ont intérêt à cacher le nom des stations ou des gisements abondants. Il n'en est pas moins vrai qu'ils existent. Comment les expliquer?
On doit attribuer il me semble l'existence de ces gisements au nomadisme. Les tribus nomades ne vont pas n'importe où, au gré du hasard. Elles ont leurs pâturages d'été et leurs pâturages d'hiver. Les mêmes familles se retrouvent tous les ans à pareille époque autour des mêmes puits.
Le puits s'est-il comblé pendant leur absence ? Elles en creusent un autre à proximité. Rarement ces familles se groupent pour former un village. Les nomades ont une telle horreur de la vie de société qu'ils préfèrent éparpiller leurs tentes autour des puits communs. Ils ne craignent pas de s'installer à plusieurs kilomètres du point d'eau, quitte à faire chaque jour un long voyage pour venir abreuver leurs troupeaux. Dans tous les cas qu'ils soient groupés ou dispersés, ils n'édifient pas leurs demeures sur le même emplacement d'une année à l'autre. Et ce goût pour le changement se retrouve dans toute l'Algero-Tunisie, même dans le Nord, où l'homme fuyant la vermine et les immondices, résultant d'une occupation un peu prolongée, change très souvent remplacement de son gourbi.
Si l'on admet avec moi que le système hydrographique du Sahara à l'époque néolithique, tout en étant plus abondant qu'aujourd'hui, était analogue, il n'y a pas de difficulté à admettre que les conditions d'existence étant analogues, les modes d'existence le soient aussi. Et alors il ne faut plus nous étonner de ne pas trouver de ces amoncellements considérables de débris d'industries ou de vies humaines comme les kjôkkenmôddings ou les palafittes.
Les stations du Sahara nombreuses à vrai dire, mais trop faibles pour qu'on puisse y voir de véritables villages, représentent plutôt l'habitat de familles sédentaires isolées se livrant a la culture pour le compte de quelque famille nomade, ou encore gardant les silos où se déposent les provisions de réserve, famille d'ouvriers se livrant à la taille du silex a proximité des points où il abonde ou familles habitant à titre permanent un lieu d'échange ou de marché.
Mais le mode habituel d'existence aurait été, comme aujourd'hui, le nomadisme ; et les zones a silex abondants, mais de densité trop faible pour constituer des ateliers ou des stations, zones étendues mais de limites indécises, seraient des régions où l'existence d'un point d'eau permanent ramenait tous les ans les mêmes familles aux mêmes dates.
Les demeures n'étant jamais édifiées au même point, les débris d'industrie ou de cuisine se trouveraient éparpillés naturellement à même le sable qui les aurait protégés.
Aujourd'hui de même, on trouve autour et souvent à une grande distance des puits, des débris de gargoulette, des lambeaux d'étoffe ou de cuir, des fragments de bois ou d'os indigènes, noyés dans le sable.
Le sable joue ici le rôle d'agent conservateur.
Fréquemment brassé par le vent, il recouvrit maint objet de son manteau ; et c'est à lui que nous devons la conservation des plus belles pièces. Bien souvent des familles obligées de fuir précipitamment, ont dû abandonner sur place des outils et des armes qui, recouverts peu après ont échappe à la destruction ou au vol. Il a dû en être de même des armes des chasseurs succombant isolément.
La caractéristique des stations ou des zones d'habitat au Sahara, ce n'est plus l'abondance des coquillages, mais les débris de coquilles d'autruche. Ces débris sont extrêmement abondants. L'autruche devait pulluler à l'époque néolithique. On sait qu'elle a émigré depuis peu de temps vers le sud, les vieillards en ont encore vu il v a 40 ans dans l'Erg Tunisien. Les œufs facilement dénichables dans le sable, devaient être fort recherchés par les néolithiques sahariens et plus encore pour leurs qualités nutritives que pour la matière première qu'offrait leur coquille.
On on trouve quelquefois des débris considérables sans la moindre trace d'utilisation. Peut-être aussi ont-ils servi de récipients?
Dans la brochure de M. Arnon les affirmations abondent.
" Le solutréen et le magdalénien font défaut " nous dit-il à propos des pointes en feuille de laurier. Et plus loin il est présumable que nos lances ont armé les cavaliers préhistoriques sahariens ". Ou encore : " par leur taille des plus soignées les pointes en forme de feuilles de laurier trouvées au Sahara appartiennent à l'époque robenhausienne.....
Quant au robenhausien, s'il est rare au Nord de l'Afrique, il est très abondant dans la direction du Sud. "
Que penser de cette jolie série d'affirmations sans étude? Pour affirmer que les pointes en feuilles de laurier servaient aux cavaliers préhistoriques, il faudrait d'abord démontrer l'existence du cheval au Sahara à cette époque ! Que nous voilà loin des savantes recherches de M. Hue pour démontrer l'existence du Chien moustérien ! Il en est du cheval néolithique de M. Arnon comme de son chameau moderne...
D'ailleurs rien ne prouve que ces feuilles de laurier soient robenhausiennes. Etant donné la nature géologique des régions nord sahariennes, où la roche fait défaut, ou par suite l'absence des cavernes ou d'abris sous roche ne permettent pas l'étude de gisements stratigraphies, où les alluvions, s'il y en a jamais eu, sont recouvertes d'une couche épaisse de sables, il me semble téméraire d'affirmer la non existence d'un état préhistorique déterminé, surtout lorsqu'on rencontre des outils comme les feuilles de laurier présentant nettement le faciès de cet état.
J'ai ramassé quelques feuilles de laurier et pourtant je suis moins affirmatif que M. Arnon. Je continuerai à les appeler solutréennes, n'impliquant pas à ce terme un sens d'époque, mais d'état; je n'affirmerai pas qu'elles soient paléolithiques bien que n'y voyant aucun obstacle.
Quoiqu'il en soit, je m'élève fortement contre l'argument de M. Arnon qui se base sur la finesse de taille des feuilles de laurier sahariennes pour les attribuer à l'époque néolithique. Cet argument non seulement n'est pas suffisant comme nous l'avons vu plus haut, mais encore est contraire à tout ce que. nous y savons de la taille de la pierre. Les ouvriers de Solutré étaient arrivé à une perfection qui n'a jamais été dépassée depuis !
Les réflexions sur la taille des flèches ne sont pas plus heureuses. " Le pédoncule de la flèche, dit-il, ètait indispensable à la fabrication de celle-ci en tant que préhension pour parachever la taille ".
Mais alors comment auraient fait les ouvriers qui ont fabriqué des flèches sans pédoncule; et elles sont nombreuses et tout aussi soignées que les autres! Comment expliquer la fabrication de ces flèches où non seulement le pédoncule n'existe pas, mais est remplacé par une concavité très finement retouchée, au milieu d'ailerons très développés, type fréquent depuis l'Egypte jusqu'à la Mauritanie !
On ne peut même pas supposer pour ce dernier type le bris du pédoncule au fin de taille, car ce bris donnerait une arrête nette, et d'ailleurs M. Arnon prend soin de nous expliquer que le pédoncule servait justement à parachever la taille. C'est donc en fin d'opération qu'il est surtout utile.
Toujours à propos des pointes de flèches, M. Arnon nous dit en parlant d'un type spécial : " Celles recueillies en Europe sont recueillies plus dans les sépultures que dans les stations préhistoriques. "
II se peut qu'il ait raison et je veux croire qu'il a apporté dans ses études en France plus de soin que dans son étude sur le Sahara. Dans la région qui nous occupe, il ne nous est pas permis de faire une constatation du même genre. Le mode de sépulture est le " Bassina ". Le bassina n'est pas une construction aussi considérable que la plupart des monuments mégalithiques. Formé d'assises de pierre concentriques, il a un faible relief. De plus la seule pierre du pays est ce tuf calcaire dont nous avons parlé, pierre gypseuse excessivement friable qui a bien rarement résisté au temps ou à l'homme.
Beaucoup de ces " bassinas " ont été exploités pour la construction des villages d'oasis; presque tous ont été fouillés; beaucoup sont absolument informes et je suis persuadé qu'un grand nombre a disparu sans laisser de traces; ils se défendaient mal. J'en ai fouillé plusieurs à Medenine, à Chegga et ailleurs ; je n'en ai jamais encore rencontré d'intacts, je sais pourtant que d'autres chercheurs ont été plus heureux et qu'ils ont trouvé quantités de jolies pièces; a priori et par analogie, il devait en être ainsi.
Les sépultures ont toujours donné des spécimens de choix; les morts ont toujours été enterrés avec des objets de valeur et peut-être, à l'origine tout au moins, les chefs avaient-ils seuls l'honneur du basina. Je ne serais pas éloigné de croire, c'est d'ailleurs une simple supposition, que beaucoup de flèches proviennent de bassinas ruinés ou même fouillés par les indigènes, car je le répète, elles ne sont point si communes que veulent bien l'affirmer les voyageurs qui ont acheté des spécimens sur les marchés de Touggourt et d'Ouargla et qui en ignorent la provenance.
Et n'importe quoi peut servir de pointe de flèche ! Tous ces petits éclats triangulaires dont une face est rendue tranchante et qui sont si nombreux en Algérie, comme en Tunisie et en Egypte, toutes ces pointes de formes multiples et qu'on appelle couteaux ou poinçons ont pu parfaitement servir de pointes de flèches. Il n'est point nécessaire qu'une pointe de silex possède des ailerons ou un pédoncule pour être emmanchée à une arme de jet. J'ai la conviction que ces pointes de flèches si parfaites du Sahara ne sont que des armes de luxe et c'est ce qui expliquerait la variété des formes qu'aucune nécessité matérielle ne rendait obligatoire et qui sont le fruit de caprices artistiques.
Les peuplades néolithiques qui peuplaient le Sahara Algérien ou Tunisien, et même Mauritanien, si l'on en juge par les dernières découvertes, étaient passées maîtres dans l'art de tailler le silex. Lorsque l'on compare les types égyptiens et les types sahariens, on est frappé de la ressemblance et l'on ne peut s'empêcher de penser que l'Afrique occidentale a dû être influencée de bonne heure par ce foyer de civilisation qu'était déjà l'Egypte à l'époque néolithique.
D'ailleurs, on peut supposer beaucoup de choses à propos du Sahara et même de l'AIgero-Tunisie tout entière; il en est bien peu que l'on puisse affirmer. Si l'on veut bien observer qu'en France des centaines de chercheurs infatigables fouillent, depuis des années, alluvions, cavernes, monuments mégalithiques et même les ballastières, et que, malgré tout, les faits scientifiquement prouvés sont peu nombreux et la matière à controverse presque infinie, on m'accordera qu'une certaine prudence est de rigueur vis-à-vis des jugements portés sur la préhistoire saharienne!
Que peuvent être les ouvriers de la préhistoire dans ces régions sinon lointaines, tout au moins d'accès difficile? Des fonctionnaires, des officiers, dont la bonne volonté n'est pas toujours secondée par la compétence, ou alors des voyageurs compétents qui passent trop vite, qui n'ont pas toujours l'aptitude physique ou le temps nécessaires pour aller partout ou approfondir. Les touristes de la préhistoire sont assez nombreux, mais ne peuvent pas nous inspirer confiance. Ce n'est pas en recueillant de droite et de gauche, par achat ou par don, des pièces disparates, que l'on peut se faire une opinion, niais en étudiant sur place les gisements.
Mais que penser alors de ces prétendus historiens sans pudeur qui, travaillant dans leur cabinet sur les documents qu'ils reçoivent sans même se déplacer, vont toujours de l'avant, aux allures vives sans s'inquiéter des obstacles sur le champ de course illimité des affirmations et des hypothèses. Que dire de ceux qui poussent même l'audace jusqu'à passer sous silence le nom de leurs correspondants, afin de se donner des airs de chercheurs infatigables. J'appelle cela un manque de conscience absolu, et la conscience en matière scientifique est encore plus précieuse que la compétence. Ils sont hélas trop nombreux ces faux savants. Et c'est pour attirer l'attention sur leur nombre croissant bien plus que pour discuter la brochure de M. Arnon, qui vraiment n'en valait pas la peine, que j'ai parlé si longuement aujourd'hui.