Premières campagnes françaises dans le Sahara

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Premières campagnes françaises dans le Sahara


Premières campagnes françaises dans le Sahara - 1° Partie

BEN - DJELLAB
SULTANS DE TOUGOURT
NOTES HISTORIQUES
Premières campagnes françaises dans le Sahara
Débarrassés de Ferhat ben Said, on pouvait supposer que les Ben Gaua, s'ils avaient, en effet, dans le Sahara, l'influence qu'ils s'attribuaient, allaient en devenir les maîtres absolus et nous garantir la paix de ce coté de la province. Mais la réalité ne devait pas tarder a faire tomber toutes nos illusions, c'est-à-dire à convaincre que les Ben Ganâ ne pouvaient rien par eux-mêmes. Pendant deux ans, ils luttaient vainement contre leur parent Mohammed Seghir ben Ahmed bel Hadj, qu'Abd-el-Kader avait nommé son khalifa dans les Ziban. Les tentatives de conciliation de Mohammed Seghir ben Ganâ, notre futur kaïd de Biskra,auprès de son oncle dans l'espoir de régler un pacte de famille donnant à chacun une situation dont on se serait targué soit vis-à-vis de la France, soit vis-à-vis de l'?mir, n'avaient pas plus abouti que les tentatives par les armes.
Ben Ahmed bel Hadj faisait occuper la kasba de Biskra par 400 réguliers que lui avait amenés Ahmed ben Amor, lieutenant de l'?mir dans le Hodna, et les Ben Ganâ, battus en diverses rencontres, se repliaient de nouveau vers le Tell. Dans une de ces lulles sans gloire, Sidi Ali ben Amor, marabout de Tolga, essayant d'arrêter les hoslililés fratricides, s'interposa entre les combattants en déployant ses drapeaux religieux en signe de paix; mais une balle l'atteignait dans le bas ventre et il tombait mort .
L'anarchie la plus affreuse régnait dans les Ziban : on s'y massacrait sans pitié, les palmiers des oasis étaient jetés par terre, c'était partout la ruine et le pillage.
Ben Ganà allait se heurter contre Sidi-Okba et y subissait un nouvel échec. Il fit alors partir pour Constantine son émissaire habituel, Si Khaled, avec quelques-uns de ses partisans, afin de demander du secours. Les principaux passages de sa supplique étaient ainsi conçus .
Nous avons eu une affaire avec le khalifa d'Abd-el-Kader i et les gens de Sidi-Okba sous les murs de leur ville; nous avons eu 20 hommes tués et 45 blessés, 12 chevaux blessés et, 20 tués. J'ai payé chaque cheval à son maître, de ma poche, et tout cela pour vous.
Si vous voulez avoir le pays, envoyez-moi promptement des troupes, nous leur fournirons tout le nécessaire. Vous étes sultan, je suis votre fils et tous sers avec dévouement. Si je suis réellement votre fils, envoyez-moi des troupes sans retard avec mon parent Si Khaled. Je m'emparerai des réguliers d'Abd-el-Kader, à moins qu'ils ne s'enfuient. Je vous adresse une deputation d'Arabes, parlez-leur et avez soin d'eux. Vous êtes sultan et c'est à vous de voir ce qu'il est digne de faire pour eux. Salut.
Bou Aziz BEN GANA.
L'année 1844 s'ouvrait sous d'heureux auspices. Le cercle de Philippeville, la subdivision de Bone jouissaient d'une sécurité parfaite, et il n'y avait rien a craindre, pour le moment, de ce côté de la province ; alors la pensée du duc d'Aumale pouvait se porter toute entière vers le Sud. D'abord, il fallait y détruire l'influence du khalifa de l'?mir. D'autre part, le bey Ahmed, qui depuis deux ans habitait les Oulad-Derradj, venait de les quitter parce que ses habitudes despotiques lui avaient attiré des inimitiés. Il s'était réfugié chez les Oulad-Sultan et n'avait pas eu de peine à exciter les passions de ces montagnards contre nous en leur rappelant leur ancienne indépendance et leur dévoilant l'espoir que nous avions de les forcer a l'obéissance. Après avoir obtenu avec succès les soumissions de la partie Nord de la province, il était nécessaire d'opérer du côté Sud contre les deux seuls groupes qui restaient encore étrangers à notre action.
Les montagnes des Oulad-Sultan et celles de l'Aurès sont couvertes de neige ou de brouillard pendant la plus grande partie de l'hiver. Pour agir contre elles, il fallait attendre que la saison rigoureuse fût passée. Pour aller, au contraire, dans le Sahara, chasser le khalifa, il importait d'agir pendant l'hiver, afin d'éviter les chaleurs excessives auxquelles nos troupes n'étaient pas encore habituées.
Les rapports sur cette campagne, la première accomplie par nos troupes dans la direction du désert, offrent un intérêt histo-rique important pour nos annales algériennes, aussi me semble-t-il utile de les reproduire textuellement :
Batna, le 22 mars 1844.
Au Maréchal Bugeaud, Gouverneur général de l' Algérie.
La division de Constantine a terminé la première partie des opérations que vous lui aviez confiées; elle a parcouru toutes les oasis connues sous le nom de Ziban, dans les premières plaines du désert, chassé le khalifa qui y gouvernait au nom d'Abd-el-Kader et dispersé ses soldats réguliers.
Dès le 8 février, les troupes ont commencé à se mettre en mouvement. Un poste de ravitaillement fut établi a Batna, à 28 lieues sud de Constantine. Batna est située près des ruines immenses de Lambessa, au milieu des montagnes; c'est l'entrée d'une longue et large vallée inclinée du nord au sud, qui, séparant le djebel Aurès du djebel Mestaoua, conduit du Tell dans le Sahara. De grands approvisionnements y furent réunis et un hôpital temporaire y fut établi pour recevoir nos blessés et nos malades.
Tandis que notre base d'opérations s'organisait, diverses mesures étaient prises pour assurer la sécurité sur nos derrières. Des officiels parcoururent les tribus avec quelques cavaliers pour terminer les querelles, redresser les griefs et opérer quelques arrestations. Des forces suffisantes restaient a Philippeville et à Constantine pour maintenir les Kabyles. Enfin, le chef de bataillon Thomas fit une razzia heureuse sur les Ouled-Mahboul, tribu de brigands et de malfaiteurs, ou l'ordre était impossible à maintenir. Depuis, ils ont donné satisfaction de leurs crimes et reçu l'aman. Cette opération assura la circulation libre des convois entre Constantine et Batna.
Le 23 février, la colonne expéditionnaire, forte de 2,400 bayonnettes, de 600 chevaux, de 4 pièces de montagne et de 2 de cam-pagne, était réunie à Batna. Les tribus des environs, d'abord fort tranquilles, avaient été agitées par les intrigues d'Ahmed Bey. Dans la nuit du 19 au 20, des coups de fusil furent tirés sur les avant postes, mais hors de portée et sans blesser personne.
En même temps, le lieutenant-colonel Buttafoco, qui commandait le camp, apprit qu'une réunion de 5 à 600 cavaliers des Oulad-Sultan et des Lakhdar el-Halfaouïa occupaient le défilé du Kantara et empêchaient les chameaux, que le cheikh El-Arab avait requis dans le désert pour nos transports, de se rendre à Batna. Le colonel fit sortir, le 21, 4 compagnies d'élite et 200 chevaux sous les ordres du commandant Gaubert, du 31°. Cette petite troupe, guidée par le cheik El-Arab, marcha toute la nuit. Au jour, elle rencontra le rassemblement ennemi, le défit et lui tua 15 hommes. La route était libre, et, le 25, tous nos moyens étaient réunis. La colonne se mit en route pour Biskra avec un mois de vivres, en laissant à Batna un bataillon du 31e, 50 che-vaux, 2 pièces de montagne et 10 fusils de rempart. L'infanterie était commandée par M. le colonel Vidal de Lauzun, du 2e de ligne; la cavalerie par M. le colonel Noël, du 3e chasseurs; M. le général Lechêne, a qui vous aviez permis de m'accompagner dans cette course, avait bien voulu se charger de diriger les services de l'artillerie. Ses lumières et son expérience nous ont été souvent fort utiles. Dans le même temps, deux bataillons et 200 chevaux, sous les ordres de M. le général Sillègue, partis de Sétif le 18, opéraient une diversion sur les pays des Oulad-Sultan, habités par Ahmed Bey, et longeaient le pied des montagnes qui sont à l'ouest de Batna. Deux légers engagements d'arrière-garde furent terminés par les charges du goum du kaïd Ben Ouani et de l'escadron de spahis du capitaine Mesmer. Dans la nuit du 24 au 25, le camp du général Sillègue fut attaqué par près de 1,200 hommes, qui furent repoussés avec perte. Le résultat de cette action fut la soumission du village de Magaous, point important qui commande une des routes du désert. Le général Sillègue est rentré le 5 mars à Sétif, n'ayant perdu que deux hommes. Il se loue beaucoup du sang-froid des troupes dans les attaques de nuit faites sur ses bivouacs.
Cependant, la colonne principale était arrivée le 26 à Nzâ-el-Mesaï. Le pays avait été abandonné par les populations. J'appris que les troupeaux de Lakhdar étaient réfugiés non loin de là, dans une haute montagne réputée inaccessible, le djebel Metlili. Le lieutenant-colonel Bouscaren partit avec les spahis et les tirailleurs indigènes; par une marche rapide et hardie, il enleva à l'ennemi quelques milliers de têtes de bétail. Le lendemain, trois fractions des Lakhdar nous firent leur soumission et laissèrent des otages entre nos mains. En même temps, mon frere, le duc de Montpensier, escorté par le commandant Gallias, du 3° de chasseurs, reconnaissait le défilé du Kantara et ; faisait exécuter divers travaux pour le passage de l'artillerie de campagne. Enfin, le lieutenant-colonel Mac-Mahon parcourait les pentes les plus voisines de l'Aurès et recevait la soumission des Beni-Mâafa, tribu paisible, qui entretient avec Constantine des relations commerciales et qui habite de jolis villages dans une vallée bien cultivée.
Le 29, nous étions à El-Kantara, qui est le premier village du désert. C'est une oasis de dattiers, située au pied de rochers escarpés, à la sortie d'un défilé fort étroit-que traversait une voie romaine aujourd'hui impraticable; un beau pont romain, très bien conservé, donne son nom au village. Les habitants nous accueillirent parfaitement et acquittèrent, sans difficultés, leurs contributions annuelles. Le lendemain, la colonne suivit la route de Chebaba, chemin pierreux et fatiguant qui contourne le défilé d'EI-Kantara, mais qui ne présente pas d'obstacle sérieux.
Le 4 mars, nous entrions, sans coup férir, à Biskra. Mohammed Seghir, khalifa d'Ad-el-Kader, avait quitté cette ville depuis cinq jours avec ses troupes régulières et s'était réfugié dans l'Aurès. Il avait vainement tenté d'emmener avec lui la population, qui nous recut à bras ouverts; le soir même, les deputations de toutes les petites villes des Ziban et de toutes les tribus nomades, sans exception, étaient dans notre camp demandante pardon de toutes les fautes, l'amitié et la protection de la France.
Le Sahara est une plaine sablonneuse fort peu élevée au-dessus du niveau de la mer, et dont nous ne connaissons pas les limites. Le point le plus éloigné vers le Sud, où les beys de Constantine allaient de temps a autre percevoir l'impôt, est Tougourt, dont le chef est dans les meilleures relations avec notre cheikh El-Arab. ?à et là, de vastes espaces sont couverts de plantes aromatiques, qui servent de pâture, pendant l'hiver, aux troupeaux des tribus nomades. Partout où se trouve une source, un filet d'eau, on rencontre un village et un bois de dattiers, à l'ombre desquels, on récolte quelques céréales, les épis sont formés au mois de mars.
Vers le Nord, la plaine est arrosée par les rivières qui descendent de l'Aures et du Mestaoua et qui vont se perdre dans les sables. Les oasis qui sont plus nombreux, plus fertiles, ce sont les Ziban.
Les populations de la partie du Sahara, qui dépendent de Constantine et dont le gouvernement du roi a confié le commandement à Bou-Aziz ben Gâna Cheïk El-Arab, peuvent se diviser en deux catégories bien distinctes :
1° Les habitants sédentaires des Ziban, gens industrieux, pacifiques, qui se livrent au commerce, à l'agriculture, et qui ont essentiellement besoin d'ordre et de tranquillité;
2° Les tribus nomades, les véritables Arabes, race inquiète, pillarde, mais que la nécessité de venir chaque été dans le Tell acheter leurs graines sur nos marchés maintient facilement dans l'obéissance.
Notre présence était fort nécessaire dans ce pays. Depuis six ans, surtout depuis qu'en 1838, Barkani en prit possession ou nom d'Abd-el-Kader, l'anarchie la plus complète y régnait. Après des vicissitudes diverses, Bou-Aziz ben Gâna, investi par nous de l'autorité, en 1839, parvint à reprendre sur les Arabes l'influence que sa famille exerçait depuis plusieurs siècles. Mais Mohammed Seghir, marabout de Sidi-Okha, le dernier khalifa de l'?mir, restait enfermé dans la kasha de Biskra avec un bataillon de 510 hommes; et l'été, lorsque les nomades étaient dans le Tell, il parcourait les Ziban, faisait des exécutions et percevait les impôts. Puis l'hiver, la guerre commençait, les goums du cheik El-Arab venaient tirailler autour des villes sans pouvoir en chasser les soldats de l'?mir; le commerce était dans un état de stagnation complet, plusieurs villages furent détruits et ruinés dans la lutte. Il importait à notre honneur, que ce désordre cessât. Dès que l'on vit dans nos actes l'intention bien arrêtée d'organiser solidement le pays, nous fûmes reçus comme des libérateurs, et la plupart des partisans de Mohammed Seghir n'hésitèrent pas a nous faire leur soumission ; j'ai lieu de la croire sincère parce qu'elle est fondée sur leur intérêt.
Nous sommes restés dix jours dans les Ziban ; les troupes étaient disséminées dans le pays. Quatre officiers, versés dans la connaissance des mœurs et de la langue arabe, MM. le commandant Thomas, les capitaines de Neveu, Desvaux et Fournier, visitèrent tous les villages, interrogèrent partout les djemâa ou assemblées des notables, et recueillirent des renseignements politiques et statistiques qui me permirent de constituer l'autorité.
J'aurai l'honneur, Monsieur le Maréchal, de vous adresser un rapport spécial de ces travaux. Les choses ont été réglées de manière à laisser au cheik El-Arab une autorité que ses services nous permettent de lui donner avec confiance, mais de manière aussi a permettre au commandant supérieur d'exercer sur ces actes une surveillance continuelle et à donner aux populations les garanties qu'elles réclament. Ainsi, les droits de chaque fonctionnaire ont été fixés publiquement, suivant vos instructions. L'impôt sera unique, proportionnel à la richesse, et déterminé chaque année par une lettre du commandant de la province à chaque tribu ou village; la perception en est confiée au cheik El-Arab. L'exercice de la justice a été également réglé. Enfin, des ordres ont été donnés pour que les voyages des nomades dans le Tell se fissent a époques fixes, par des routes déterminées et avec autant d'ordre que possible.
Comme mesures immédiates, j'ai prononcé la confiscation, au profit de l'?tat, des biens des émigrés qui ne seraient pas rentrés avant le 25 mars, l'arrestation des gens turbulents, qui seront amenés à Constantine comme otages; enfin, et d'après votre autorisation,- l'organisation d'une compagnie de tirailleurs indigènes de 300 hommes qui occupera la kasba de Biskra, sous les ordres d'un officier français, et qui, en soutenant l'autorité du cheik El-Arab, représentera la France dans cette contrée lointaine, mais facile a gouverner. Un goum de 50 cavaliers d'élite, fourni par les tribus nomades au kaid de Biskra, et les Daïra-Mezarguia des Ahl-ben-Ali et des Oulad-Saoula, tribus d'origine noble et exemptes d'impot, complètent l'organisation militaire du pays. Le commandant Thomas restera quelque temps encore dans les Ziban avec le bataillon de tirailleurs indigènes et un escadron de spahis, pour veiller a l'exécution de ces mesures et pour former la compagnie de Biskra, où les soldats réguliers déserteurs viennent s'enrôler en grand nombre; des munitions de guerre et des approvisionnements suffisants lui ont été laissés.
Mais, cette mission toute pacifique n'était pas la seule que nous eussions à remplir. Nous devions aussi lâcher d'atteindre le khalifa d'Abd-el-Kader et de détruire ses forces déjà affaiblies par la désertion. Je suivais avec soin ses mouvements. J'appris qu'en s'enfonçait
dans la montagne, il avait laissé une partie de ses richesses à Mechounéche, à 8 lieues nord-est de Biskra. Quelques cavaliers arabes, envoyés dans ce village, y furent reçus à coups de fusil; le 11 au soir, pour punir cette insolence, je fis partir le commandant Tlemblay, du 3° chasseurs, avec un bataillon du 2° de ligne, 150 chevaux et le khalifa Ben Ba-Hamed dont j'avais déjà lieu de reconnaître le courage et la fidélité. Le groupe de montagne connu sous le nom de djebel Aurès se termine vers le Sud par des rochers escarpés a peu près inabordables. C'est au pied de cette chaîne qu'est située l'oasis de Mechounêche. L'oued El-Abiod, sortant d'une gorge étroite et entièrement impraticable, arrose une petite vallée remplie de palmiers, de jardins bien cultivés et de maisons en pierres. Cette vallée est enfermée au Nord par le djebel Ahmar-Kheddou qui dépend du groupe de l'Aurès et qui n'est accessible que par un seul sentier très difficile. Sur ses flancs déboises et à pic se trouvent trois petits forts solidement construits et un village retranché dont la position est réputée inexpugnable, et qui sert de dépôt non seulement aux habitants de l'oasis, mais à beaucoup de gens de l'Aurès et du Sahara. Au Sud de la montagne, deux collines moins élevées dominent l'oasis à l'Ouest et à l'Est.
M. le commandant Tlemblav trouva l'ennemi sur ses gardes. Une fusillade assez vive, partie du milieu des palmiers, accueillit son avant-garde; sans riposter, les grenadiers du 2° de ligne, commandés par le lieutenant Fournier, s'élancent à la bayonnette, culbutent l'ennemi qui se retranchait derrière les murs des jardins, et s'emparent d'un tertre qui domine la vallée. Une autre compagnie d'infanterie et un escadron de chasseurs s'emparent de la position de droite. L'ennemi, rejeté dans la vallée, est chargé par le reste de la cavalerie qui le met en pleine déroute. Les fuyards disparaissent dans la montagne; la fusillade cesse complètement. Le commandant Tlemblay resta une heure dans le village et rentra au camp, le 12 au soir, sans avoir essuyé, dans son retour, un coup de fusil. Un grenadier du 2° et un cavalier du khalifa furent tués dans cette journée. Des déserteurs, arrivés au camp dans la nuit, m'apprirent que les Beni-Ahmed, habitants de Mechounéche, étaient allés trouver le khalifa d'Abd-el-Kader, lui avaient reproché d'avoir attiré sur eux la colère des Français et l'avaient forcé de venir dans leur pays pour les défendre avec ce qui lui restait de troupes régulières, environ 200 fantassins et 15 cavaliers. La guerre sainte avait été prêchée dans la montagne et 2 ou 3,000 Kabyles nous attendaient sur ces positions difficiles.
Le 14, M. le colonel Lebreton repartit pour Batna avec un bataillon, 200 chevaux et l'artillerie de campagne.
Notre colonne devenue plus légère, forte de 1,200 bayonnettes et de 400 chevaux, quitta Biskra le 15 pour attaquer le rassemblement qui nous attendait. Arrivés devant Mechounéclie, nous vîmes toutes les hauteurs chargées de monde et de grandes clameurs s'élevèrent de toutes parts.
Notre convoi se masse sur un plateau, où il reste, gardé par quelques compagnies; le reste de l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie se forment pour l'attaque. La position Ouest est enlevée au pas de course par le bataillon du 2° de ligne. J'y envoie la section de montagne, qui lance des obus dans l'oasis et sur les groupes nombreux qui occupent les hauteurs à l'Est du village. Ces mamelons sont bientôt emportés par trois compagnies de tirailleurs indigènes, commandées par le capitaine Bessières, qui appuyent le goum du khalifa et un peloton de spahis. Cette attaque était dirigée par M. le lieutenant-colonel Talareau, chef d'etat-major. En même temps, le 2° de ligne enlève le bois de palmiers. La cavalerie et trois compagnies de la légion étrangère suivent le lit de la rivière et arrivent au pied de rochers escarpés où l'ennemi se croyait à l'abri de nos poursuites. Il est bientôt débusqué, avec grande perte, du village retranché où s'établit le 2° de ligne ; mais le fort situé à mi-côté sur une arète fort étroite, au-dessus de la gorge de l'oued El-Abiod, présente une rive résistance et inquiète, par un feu plongeant, les troupes qui se rallient après l'enlèvement des premières positions. Un petit plateau, où se trouvent deux forts de moindre importance, est occupé par la légion étrangère et par l'artillerie. Quelques obus, lancés avec bonheur, tuent et blessent une partie des défenseurs et favorisent le mouvement de M. le commandant Chabrière qui, avec deux compagnies de la légion, gravit les rochers pour tourner le fort en se défilant le mieux possible du feu très vif qui est dirigé sur lui de toutes parts. Le 2° de ligne débouche en même temps du village, et le fort est enlevé.
Cependant, une compagnie de grenadiers de la légion étrangère, détachée sur la droite par le commandant Chabrière pour contenir les Kabyles qui gênaient l'attaque du fort, cheminait avec succès vers la crête supérieure de la montagne, lorsque les réguliers accoururent pour la défendre; ils font pleuvoir sur les assaillants une grêle de balles et roulent sur eux des quartiers de rochers. Des difficultés de terrain épouvantables arrêtent l'élan des braves grenadiers; les officiers et sous-officiers cherchent à ouvrir un passage; ils sont les premiers atteints; une lutte corps à corps s'engage; écrasés par le nombre, nos hommes vont reculer, mais les troupes qui ont pris part à l'attaque du bordj (fort) et du village arrivent à leur aide; les tirailleurs indigènes, après le succès de leur première attaque, accourent et essayent de tourner la position par la droite; les obusiers sont traînés à bras, jusqu'à mi-côte; leur feu et celui des fusils de rempart sont dirigés sur la crête; les tambours battent; on s'élance a la charge et les dernières hauteurs sont enlevées à la bayonnette. La fusillade cesse instantanément. L'ennemi, épouvanté, s'enfuit de toutes parts, abandonnant toutes ses provisions et laissant sur le terrain des cadavre, que la précipitation de sa retraite ne lui a pas permis d'enlever.
Mon frère, le duc de Montpensier, qui paraissait pour la première fois a l'armée, dirigea, pendant toute la journée, le feu de l'artillerie. Le soir, il eut,l'honneur de charger avec plusieurs officiers a la tête de l'infanterie, et il fut légèrement blessé à la figure.
Je ne saurai trop, Monsieur le Maréchal, vous faire l'éloge des troupes qui ont pris part à cette action. L'infanterie et l'artillerie, obligées de se multiplier pour combattre, pendant quatre heures, sur plusieurs points et dans un terrain très difficile, un ennemi bien supérieur en nombre, ont fait preuve de la plus grande vigueur. La configuration du pays ne m'a malheureusement pas permis de tirer de notre brave cavalerie tout le parti qu'on en pouvait attendre.
Permettez-moi de mentionner ici quelques traits de courage qui méritent d'être signalés :
Le capitaine Meyer, de la légion étrangère, blessé d'un coup de feu au bras au commencement de l'attaque, conserva le commandement de sa compagnie et la maintint plus d'une heure dans une position très difficile, où il fut encore blessé d'une pierre au bras droit.
Le capitaine adjudant-major Espinasse, du même régiment, arriva le premier au sommet de la crète, reçut deux coups de feu en cherchant à déboucher pour attaquer l'ennemi et resta dans cette position jusqu'avec que deux autres coups de feu aient forcé de le transporter en lieu sûr. Le grenadier Cantal, âgé de 50 ans, et le sergent-major Legoupil étaient à côté de lui, le premier fut blessé et le deuxième tué.
Le spahis .Mohammed ben El-Elkhracheni, voyant le capitaine Borand, des tirailleurs indigènes, que son ardeur avait entrainé loin de sa compagnie, blessé et démonté au milieu des Arabes, s'élance seul, le sabre à la main, à son secours, et aux yeux de toute l'armée, reçut une blessure à la tête en sauvant ce malheureux officier, qui ne devait survivre à sa blessure que le temps nécessaire pour recommander ce brave cavalier à son chef et pour recevoir l'expression des regrets de tous ses camarades.
Ce combat nous a coûté six hommes tués, dont un officier, M. Borand, et seize blessés, dont cinq officiers.
Le lendemain, nous fîmes séjour à Mechounèche ; l'ennemi ne reparut d'aucun côté. Les villages et les forts enlevés la veille furent détruits et incendiés, ainsi que les immenses magasins qu'ils renfermaient. Dans la journée, j'ai reçu la soumission des Oulad-Zian et des Beni-Ahmed, tribus de l'Aurès. Je sus par eux que l'ennemi avait essuyé la veille des pertes considérables; parmi les seuls habitants de Mechounêche, on comptait 14 morts, dont les deux chefs. Le rassemblement s'était dissipé. Mohammed Seghir s'était enfui vers le Belid-Djerid (territoire de Tunis), et le reste de ses réguliers disséminés annonçait l'intention d'aller s'enrôler à Biskra.
J'appris, en même temps, par eux, que le camp de Batna avait été vigoureusement attaqué et que l'ennemi avait été repoussé avec une perte de plus de 250 hommes dont ils citaient les noms. Je reçus, par un rapport de M. le lieutenant-colonel Bullafoco, la confirmation de ce beau fait d'armes qui lui fait, ainsi qu'aux troupes, le plus grand honneur.
Les montagnards de l'Aurès, d'abord inoffensifs à notre passage, furent bientôt agités par les intrigues d'Ahmed-Bey. Des cavaliers des Oulad-Sultan parcoururent leur pays ; la guerre sainte fut préchée. Il ne fut pas difficile d'exciter chez eux le premier élan de fanatisme, et pendant que Mohammed Seghir excitait contre la colonne expéditionnaire les tribus établies vers l'Est, celles de l'Ouest venaient attaquer le camp de Batna.
Le 10, au matin, 1,000 à 1,200 fantassins, 500 à 600 cavaliers se réunirent dans la plaine de Lambessa et vinrent attaquer avec furie une redoute en pierre sèche, située sur une hauteur qui domine la gauche du camp; le sergent Barbier, du 31°, défendit son poste avec le plus grand courage; sur 21 hommes, 4 furent tués, 5 blessés; les Arabes se ruaient en masse et recevaient la mort à bout portant, sans que rien pût ralentir leur ardeur; mais le commandant du camp y envoya au pas de course le capitaine Tinaut avec une compagnie de grenadiers et 50 chevaux, que j'avais laissés au camp, furent entraînés à la charge par le lieutenant Leroux, des spahis. Cette sortie vigoureuse, appuyée par le feu de l'artillerie, décida la retraite de l'ennemi. La journée du 11 se passa en démonstrations de la part des Arabes, et le soir, des feux s'allumèrent sur toutes les crêtes. La nuit fut calme ; le silence ne fut interrompu que par la voix des marabouts qui chantaient la prière. Au point du jour, le combat recommença; cette fois, l'ennemi était beaucoup plus nombreux; la petite gar-nison de Batna avait a faire à 3 à 4,000 hommes. L'attaque eut lieu par la droite et par la gauche. A gauche, les capitaine Tinaut, du 31e, el Quitard, du 3° bataillon d'Afrique, qui, dans la nuit précédente, avait introduit heureusement un convoi d'armes dans le camp, défendent leurs positions avec habileté et courage; l'ennemi est repoussé. A droite, une colonne nom-breuse, débouchant par un ravin, s'élance sur une redoute que défendait le sergent-major Meycourol ; ce sous-officier fait retirer ses homme en arrière, les Arabes croient la redoute évacuée et s'y élancent, mais pris de flanc par le feu d'une section de voltigeurs embusqués dans les broussailles, ils sont chargés de front par nos 50 cavaliers, et tous ceux qui avaient pénétré dans la redoute y sont massacrés.
Nous avons eu, dans ces deux jours, 10 hommes tués et 27 blessés.
Les Arabes avaient laissé 51 cadavres sur le terrain; on les vit, après ces attaques infructueuses et si vaillamment repoussées, se grouper autour de leurs chefs et des cavaliers à burnous rouge qui les excitaient au combat; puis, ils chargèrent sur des mulets les nombreux morts et blessés qu'ils avaient pu enlever et disparurent dans toutes les directions. Depuis, on ne les a point revus.
Quant à notre colonne, l'ennemi ne s'étant plus présenté devant elle, et le coup que nous avions voulu porter au khalifa d'Abd-el-Kader ayant réussi, elle reprit la direction de Batna, où elle est arrivée hier sans avoir brûlé une amorce. Renforcée par un bataillon de 600 hommes, elle va continuer les opérations dont vous l'avez chargée.
La tranquillité la plus parfaite régne sur tous les autres points de la province; les travaux sont partout pressés avec activité et l'organisation du pays suit son développement. Les heureux effets des expéditions de M. le lieutenant-général Baraguay d'Hilliers continuent à se faire sentir aux environs de Philippeville, et sont constatés par la soumission de nouvelles tribus kabyles et par l'acquittement facile des impots et des amendes.
M. le colonel Barthélémy a dû vous donner directement ces heureuses nouvelles.
Nous avons été accompagnés dans notre course par MM. Fournel, ingénieur en chef des mines, de Lamare, capitaine d'artillerie, chargé d'étudier les restes des établissements romains, et de Neveu, capitaine d'état-major, chargé des travaux géodésiques. Ces Messieurs vous feront connaître les précieux documents qu'ils ont recueillis. Tout le pays que nous avons parcouru a été levé avec soin.
Agréez, etc.
Le Lieutenant-général Commandant supérieur de la province de Constantine, H. D'Orléons.
Batna, le 2 juin 1844.
Monsieur le Maréchal,
J'ai déjà eu l'honheur de vous rendre compte des premiers résultats obtenus cette année par la division de Constantine ; la fin de mars et les premiers jours d'avril furent employés à compléter ces opérations.
Deux bataillons, sous les ordres du colonel Buttafoco, furent chargés de réparer l'ancienne voie romaine qui traversait le défilé d'El-Kantara. Ce travail, dirigé avec beaucoup de zèle et d'intelligence par M. le capitaine du génie Riffaut, assure une communication directe et constamment praticable entre le Sahara et le Tell, abrège la route de plusieurs lieues et permet aux
colonnes el aux caravanes d'éviter les passages les plus difficiles et les plus mal hantés; il fut exécuté en onze jours.
Le colonel Bullafoco fut rejoint à El-Kantara par le commandant Thomas, qui était resté à Biskra avec les tirailleurs de Constantine pour compléter l'organisalion du pays, faire rentrer les derniers impôts et installer dans la kasba la garnison indigène destinée à assurer l'autorité du cheikh El Arab et du kaïd des Ziban. Le détachement fut laissé sous les ordres de M. Petitgrand, lieutenant; au départ du bataillon, il se composait de 255 tirailleurs, parmi lesquels 49 anciens soldats de Constantine restés de bonne volonté; les 206 nouveaux soldais, recrutés dans le pays, étaient, tous propriétaires, quelques-uns seulement avaient servi dans le bataillon régulier du khalifa d'Abd-el-Kader, dont on n'avait plus entendu parler. Un approvisionnement de cartouches et deux petits mortiers avaient été laissés dans la kasba. Les contributions perçues sur les lieux avaient permis d'assurer le service de la solde pour six mois, et celui des subsistances pour un mois. Le pays était dans un état de tranquillité parfaite et les nomades se menaient en route pour le Tell.
A Batna, le colonel Lebreton, investi du commandement des troupes échelonnées sur la ligne d'opérations de Constantine à Biskra, avait profilé de la présence de nos bataillons sur plusieurs points, pour décider la plupart des tribus riveraines de la route à descendre dans la plaine et a acquitter leurs contributions. Mais il était évident que ces soumissions ne présentaient pas de garanties réelles. La tente d'Ahmed-Bey à quelques lieues du camp, était un foyer permanent d'intrigues et d'hostilités. Fiers de la virginité de leurs montagnes, où jamais armée n'avait pu pénétrer, les Oulad-Sultan, ses hôtes, continuaient à prêcher la guerre sainte. Principaux instigateurs des attaques du camp de Batna, mis, en quelque sorte, au ban de la province pour leurs brigandages; craints et détestés de la plupart des tribus, ces montagnards pouvaient être parfaitement choisis pour servir d'exemple et permettre d'obtenir la soumission de leurs voisins par des moyens moins rigoureux.
Le 21 avril, toutes les troupes étaient ralliées. Six bataillons , 500 chevaux et une batterie de montagne étaient concentrés à Magous, au pied du djebel Oulad-Sultan. Un mot sur la situation du pays où nous allions opérer.
Le groupe de montagnes au bas desquelles vient se terminer la plaine de Sétif et des Abdelnour, et qui est séparé du djebel Aurés par le défilé de Batna, formait du temps des Turcs le commandement du cheik Belezma. Une vallée large et couverte de riches moissons, traverse ce pays et ouvre une seconde communication entre le Sahara et le Tell. Sur les dix tribus qui l'occupent, six avaient, en partie, fait leur soumission, trois à Batna, trois auprès du général Sillègue. Les autres n'avaient pas encore fait des démarches directes, mais celui qui avait exercé le dernier l'autorité sur elle, le dernier des hommes importants de la province resté fidèle à la cause d'Ahmed-Bey, Mohammed ben Bou-Azziz, était venu à Constantine, au mois de janvier, me demander l'aman et m'assurer des bonnes dispositions de ses frères. Cependant, les espérances bien vagues qu'on avait pu donner pour la pacification du pays, tant sur cette démarche que sur les soumissions obtenues à Sétif, furent bientot déçues, les tribus du Belezima, et Bou-Azziz lui-même, avaient été entravnés par les Oulad-Sultan à prendre pari aux attaques de Batna; leurs intérêts étaient liés ensemble, et il fut bientôt évident qu'il n'y avait pas même de neutralité a attendre de leur part. Une seule tribu, la plus petite, il est vrai, celle des Beni-ïffren, qui obéissait aux marabouts de Magous, nous a prêté un constant et loyal concours.
Le mauvais temps avait retardé et contrarié nos premiers mouvements. Le 24 avril, au matin, il paraissait meilleur et je me décidai à pénétrer dans la montagne. Un bataillon formait l'avant-garde, il était suivi par l'artillerie, la cavalerie et les bagages, couverts de chaque côté par un bataillon ; un 4° bataillon formait l'arrière-garde. Notre réserve de vivres était restée à Magous sous la garde du 31°. La colonne marchait depuis près de trois heures sans avoir rencontré personne, lorsqu'un brouillard épais vint la surprendre sur une pente raide et boisé. C'est à ce moment que le combat commença. Les Kabyles, profitant de l'obscurité profonde où nous nous trouvions, attaquèrent avec furie les compagnies du 22e qui formaient l'avant-garde; l'offensive fut reprise immédiatement; une charge à la bayonnette éloigna sur ce point l'ennemi pour quelque temps. Mais il s'était jeté aussi sur le goum du khalifa Ali et du kaïd Ben Ouani qui marchait sur notre flanc gauche. Les cavaliers arabes, habitués à regarder les montagnards comme des ennemis invincibles quand on va les chercher chez eux, ne firent aucune résistance et se rabattirent sur le convoi. Le khalifa et Ben Ouani, depuis longtemps renommés par leur intrépidité, restés seuls a leur poste avec quelques cavaliers dévoués, rencontrent une section de voltigeurs du 2° de ligne, déployée en tirailleurs, s'y rallient, et relie poignée d'hommes, marchant avec résolution sur les assaillants, leur fait éprouver des pertes sérieuses. Malheureusement, cet acte de courage n'avait pu empêcher le désordre qui s'était mis dans le goum de gagner les Arabes du convoi. Epouvantés par les cris de détresse de nos auxiliaires, attaqués seulement par quelques fantassins qui s'étaient glissés à la suite des cavaliers en déroute, et que le brouillard avait dissimulés aux bataillons chargés de flanquer la colonne, les muletiers arabes jetèrent leurs charges pour se sauver a Magous. L'arrière-garde, qui n'avait pas été engagée, en arrêta un bon nombre et leur fit rebrousser chemin. Il fallut s'occuper immé-diatement de rétablir la communication que cette panique avait interrompue, et rallier les différentes fractions de la colonne qui se perdaient au milieu des brouillards. Le colonel Tatareau prit position avec deux compagnies et une section d'artillerie, et, malgré la supériorité du nombre, arrêta le mouvement offensif de l'ennemi sur notre flanc gauche. Un escadron de chasseurs et un de spahis, rétrogradant vers l'arrière-garde, chargèrent à droite et a gauche et rétablirent la communication. En même temps, l'action se terminait à la tête de la colonne où l'ennemi avait reparu plus nombreux et plus audacieux. Chargé vigoureusement par un escadron de chasseurs, conduit par le colonel Noël, que n'avait pu arrêter l'âpreté du terrain, écrasé par les pièces qui tiraient à mitraille et auxquelles, dans cette nuit profonde, les cris sauvages des montagnards servaient comme de point de mire, il fut encore forcé de s'éloigner. Il était donc repoussé sur tous les points et ne faisait plus qu'entretenir de loin une fusillade presque insignifiante. Mais l'obscurité, dont l'intensité redoublait encore, ne permettait plus à nos guides de voir la rouie. Nous ne pouvions distinguer, ni le nombre de ceux auxquels nous avions affaire, ni les positions qu'ils occupaient, ni le terrain que nous allions parcourir. Continuer à avancer eût été une grave imprudence. Je me décidai à regagner notre bivouac, où la colonne rentra dans un ordre parfait. Le découragement de l'ennemi était tel qu'il ne songea pas à suivre noire arrière-garde. Depuis, des perquisitions nous ont fait connaître que la plupart des charges, abandonnées par les muletiers arabes, avaient été pillées par les cavaliers du goum, dès que les démonstrations faites sur les flancs de la colonne eurent éloigné l'ennemi qui s'était introduit dans le convoi.
Le 26, le général Sillègue fut, avec sa brigade, chercher à Sétif un convoi de vivres. Je profitai de son départ pour évacuer en même temps nos blessés et nos malades. En attendant son retour, la colonne resta aux environs de Magous, campée sur les moissons des Oulad-Sultan. Ceux-ci avaient fait des pertes cruelles dans la journée du 24, ainsi que les nombreux contingents venus à leur aide de l'Aurès et des diverses tribus du Belezma ; plus de 100 hommes avaient été tués, entre autres 17 tolbas ou marabouts. Ils firent, auprès de moi, une démarche assez vague et qui, d'ailleurs, ne pouvait être acceptée ; il fallait, avant tout, leur infliger un châtiment sévère, et tout fut préparé pour le rendre aussi complet que possible.
Les nomades que le cheik El-Arab amenait du désert reçurent ordre de nous rejoindre et vinrent s'établir sur les récoltes de l'ennemi; leurs immenses troupeaux, s'abattant sur les champs comme une nuée de sauterelles, y causèrent un dommage irréparable. Quatre grandes tribus du Tell, campées sur différents points, fermaient les principaux passages et concouraient a cette destruction.
Cette concentration et le mouvement sur Sétif, nous amenèrent a la fin du mois. Le 1er mai, la colonne rentra dans la montagne. Cette fois, le ciel était clair. Un peu au-dessus du point où s'était engagée l'affaire du 24 avril, une nuée de Kabyles, s'avançant avec assez de résolution a. travers les brouillards, vint attaquer les tirailleurs qui couvraient notre flanc gauche. La colonne s'arréta. Deux bataillons jetèrent leurs sacs, firent face à l'ennemi, se déployèrent, et, par un mouvement au pas de course, le rejetèrent dans un ravin boisé où il ne s'attendait pas à être poursuivi. Le désordre se mit dans cette masse confuse qui disparut de tous côtés, abandonnant une quarantaine de cadavres; l'artillerie acheva sa déroute. Le succès de cette journée est dû principalement à la vigueur et à la décision que le 22° et le 31° apportèrent dans leur mouvement offensif. Nous fûmes coucher au centre du pays, à Bir, lieu ainsi nommé d'un puits situé au fond d'un entonnoir de rochers et que l'on regardait avec raison comme une position inexpugnable, puisque jamais, malgré de nombreuses tentatives, les colonnes turques n'avaient pu parvenir.
Dans la nuit, j'appris que les tribus de l'Aurès, voulant soutenir les Oulad-Sultan, se rassemblaient en grand nombre pour attaquer le camp de Batna, dont nous étions a environ 15 lieues. Le 2 au soir, toute la cavalerie arrivait a Batna, où l'infanterie pouvait nous rejoindre le lendemain.
Ce mouvement rapide et inattendu, succédant a une affaire heureuse, produisait l'effet que j'avais espéré. Les gens de l'Aurès, convaincus de notre force et de notre mobilité, se dispersèrent et quelques-uns des leurs furent envoyés à Batna pour traiter de leur soumission.
Après un séjour, la colonne traversa, sans coup férir, la montagne des Ouled-Chelich et des Ouled-Bouaoun,dont nous épargnâmes les troupeaux, et vint rejoindre le convoi resté près de Magous sous les ordres du général Sillègue.
Le 8, nous reprenions la direction de Bir, mais les Oulad-Sultan ne songeaient déjà plus à nous opposer de résistance. Loin de nous attendre, ils se sauraient en toute hâte vers un ravin profond, abrupt et percé de grottes où ils espéraient cacher leurs richesses et leurs troupeaux. Vers 5 heures du soir, nous étions sur la queue de l'émigration. Les tentes d'Ahmed-Bey, encore dressées, et une grande partie de ses bagages tombèrent d'abord en notre pouvoir; nous sûmes depuis que ce qui avait échappé lui avait été enlevé par les tribus dont il avait causé le malheur. Deux petites colonnes, composées de cavalerie et d'in-fanterie sans sacs, sous les ordres du colonel Noël et du lieutenant-colonel Bouscaren, se mirent a la poursuite de l'ennemi qui cherchait un refuge dans ces grottes; malgré des difficultés inextricables, quelques détachements y pénétrèrent derrière lui; dans une seule, une domaine d'individus furent tués, des troupeaux, beaucoup de mulets et de chevaux chargés d'effets furent ramenés au camp. La poursuite et le pillage durèrent jusqu'à la nuit.
Cette journée fut, on peut le dire, le dernier épisode de la lutte.
Dès le lendemain, et pendant quatre jours, les fantassins et cavaliers du cheik El-Arab montaient au lever du soleil dans le ravin d'où nous avions débusqué les Oulad-Sultan et qui leur servait de dépôt. Chaque soir, ils ramenaient dans leurs douars leurs mulets et leurs chevaux chargés de grains de toute espèce. Le butin fut immense.
Pendant ce temps, notre colonne parcourait les montagnes en tous sens et parvenait aux lieux les plus inaccessibles, sans rencontrer aucune résistance, enlevant, chaque jour, quelques troupeaux et des groupes de fuyards perdus dans les bois. Dispersées de tous cotés, ruinées par l'acharnement de cette poursuite et par la dévastation de leurs grains, les tribus hostiles étaient dans le plus grand découragement. Le 12 et le 13, on tomba sur des rassemblements plus considérables, et ces nouveaux coups les décidèrent à se rendre à discrétion. Le soir même, les grands des Ouled-Bouaoun, qui sont la tribu noble du pays, vinrent se jeter à mes pieds en me demandant pardon pour eux et leurs frères, a quelque condition que ce fut.
Le 14, la colonne, qui s'était subdivisée plusieurs fois pour traquer les fugitifs, était de nouveau réunie à Batna. J'y reçus, à mon arrivée, une nouvelle grave et qui devait apporter quelque changement dans notre plan de campagne.
Un billet du sieur Pelisse, sergent-major du détachement laissé a Biskra, m'informait que, dans la nuit du 11 au 12, une révolte avait éclaté dans la garnison, que sur les huit Français restés dans la place, lui seul avait échappé et que le khalifa d'Abd-el-Kader en avait profité pour rentrer dans la kasba. Cette lettre était écrite de Tolga, dans le Zab-Dahari, où le sergent-major s'était réfugié avec le kaïd au milieu de populations restées fidèles à la France.
Les renseignements donnés par le porteur de la lettre me firent penser de suite que le pays était étranger à cette trahison. Cependant, je crus devoir tout disposer pour paraître dans le Zab avec des forces considérables et avec les moyens d'y séjour-ner quelque temps. Mais il m'importait aussi d'y arriver vite, et l'heureuse coïncidence de notre retour à Batna avec l'arrivée de ces nouvelles, nous permettait d'obtenir ce double résultat. Laissant dans le Belezma deux bataillons et quelque cavalerie, sous les ordres du colonel Lebreton, pour recueillir les fruits de nos opérations, percevoir les contributions, prendre des otages et organiser le pays, je partis avec le reste des troupes.
Le 18, au point du jour, j'arrivai avec 500 chevaux à Biskra où je fus rejoint le lendemain au soir par cinq bataillons et un convoi portant 20 jours de vivre. Personne dans le Zab ne se doutait de notre approche. On nous croyait encore aux prises avec les montagnards; mais déjà le khalifa Ben Ahmed Bel Hadj n'était plus dans la kasba. Voici le résumé sommaire de ce qui s'était passé :
Après l'affaire de Mechounêche, Ben Ahmed Bel Hadj avait disparu. On le croyait parti pour le Djerid ; on sut bientôt qu'il était caché dans l'Aurès. Il errait avec sa petite troupe, que la désertion affaiblissait chaque jour, demandant l'hospitalité aux montagnards et essayant de les entraîner dans sa cause, mais il échoua complètement et ne put obtenir d'eux de secours d'aucun genre. Ses efforts pour exciter une insurrection dans le Zab ne réussirent pas mieux. Jamais ce pays n'avait été plus calme et plus prospère; nulle part les ordres émanés de l'autorité française ou de ses représentants ne s'exécutaient plus facilement. Cependant, tout en constatant cette heureuse situation, M. Petitgrand, dans sa dernière lettre datée du 8 mai, m'informait des sourdes menées de Bel Hadj. Malheureusement, ce jeune et brave officier n'attacha pas aux renseignements qu'il avait reçus toute l'importance qu'ils avaient. Dans sa loyauté, il ne prit pas, contre une trahison ou une attaque imprévue, quelques mesures com-mandées par la prudence et qui auraient, peut-être, prévenu le fatal événement dont il a été la première victime.
Dans la nuit du 11 au 15, vers deux heures du matin, des coups de feu furent tirés sur la garde du troupeau. Croyant avoir affaire à des maraudeurs, les cavaliers de la Nouba ripostèrent; mais les hommes de la garnison, qui étaient de garde avec eux, se joignirent immédiatement a l'ennemi. En même temps, et comme à un signal donné, les trois officiers français et le fourrier, qui s'étaient levés au premier bruit, furent massacrés. Les soldats qui n'étaient pas du complot, tirés de leur sommeil, virent au milieu d'eux beaucoup de nouvelles figures. On leur dit que c'était des amis qui étaient venus coucher au fort. C'étaient les gens du khalifa, au nombre de 150 au plus, et que les traîtres venaient d'introduire. Les soldats de Constantine, perdus au milieu des autres, ne purent faire aucune résistance; privée de ses chefs, la petite troupe se débanda ou passa à l'ennemi. En vain le sergent-major Pelisse essaya de la maintenir dans son devoir; il n'échappa lui-même que par miracle et fut sauvé par quelques hommes qui s'étaient particulièrement attachés à lui et qui l'entraînèrent chez le cheik de Tolga.
Le 12, au matin, Ben Ahmed bel Hadj accourut en personne prendre possession de la kasba. Il y reçut la visite de quelques hommes de Biskra et de Sidi-Okba, qui vinrent à lui, les uns par faiblesse, les autres par attachement à sa cause, mais il ne put prendre aucune mesure contre ceux qui refusèrent de se présenter devant lui. Bientôt il apprit que le sergent-major Pelisse et le kaïd de Biskra rassemblaient du monde dans les Zab-Dahari et Kobli, que Ben-Djellab, cheik de Touggourt, leur envoyait une partie de sa cavalerie, que les Oulad-Soula prenaient les armes. Pensant que nous-mêmes nous ne tarderions pas à arriver, il ne songea qu'à la fuite. Il demanda des mulets aux montagnards pour enlever nos approvisionnements ; ces mulets lui furent refusés. Il fit charger alors l'argent et la poudre sur les chevaux de la Nouba, abandonnés dans la kasba, et le 17, il repartit pour la montagne. Nous sommes arrivés le 18, sans rencontrer nulle part ni hostilité, ni résistance. Je pris immédiatement des mesures pour rassurer la population, qui s'attendait à des représailles terribles, et dont une partie avait pris la fuite. En même temps, je fis commencer une enquête sur ce qui s'était passé, afin de connaître les vrais coupables et de préparer leur châtiment. Voici donc quelle était la situation de la vaste région où nous venons d'opérer.
Les populations nomades du Sahara étaient dans le Tell et venaient de prouver leur docilité, par la part qu'elles avaient prise à la réduction des Ouled-Sultan. Parmi les populations sédentaires, les habitants de Biskra et de Sidi-Okba avaient seuls montré, soit de l'indifférence, soit même de l'attachement à la cause du khalifa. C'était les contingents de ces deux villes qui avaient ourdi le complot du 12 mai et massacré les officiers français. Tout le reste du pays, et surtout la tribu guerrière des Ouled-Soula, avaient témoigné hautement leur désir de rester fidèles à la France.
Le Belezma était soumis. En dix jours, sans que l'intervention d'aucune force armée fût nécessaire, et malgré les affreux ravages faits dans le pays, une contribution de 58,000 francs fut versée au camp du colonel Le Breton. Tous les douars étaient descendus dans la plaine, tous les chefs s'étaient rendus auprès de l'officier qui représentait la France. " Nous n'avions jamais été soumis à personne, disaient les Ouled-Sultan, nous avons eu un mouvement d'orgueil, nous espérions vous résister. Aujourd'hui, vous nous avez démontré notre impuissance, le prestige de nos montagnes est détruit, nous vous reconnaissons pour nos maîtres, et vous n'aurez pas de serviteurs plus fidèles que nous. " Les retards causés par un mauvais temps inouï pour la saison, et par diverses circonstances, ne nous ont pas permis de parcourir le djebel Aurés et d'y obtenir les mêmes résultats que dans le reste de la partie méridionale de la province. Mais les pertes essuyées par les tribus qui l'habitent, dans les différents combats auxquels elles ont pris part, et la soumission des Oulad-Sultan, y ont porté la terreur. Ahmed Bey, ex-trêmement malade et abandonné de ses serviteurs, n'y a trouvé que le refuge dû à un frère fugitif et malheureux. Vers le Sud, Ben Ahmed bel Hadj, à la tête d'une troupe d'environ 500 hommes, jouit d'une certaine influence et pourrait bien organiser une résistance à nos colonnes ; mais les ressources pécuniaires qu'il avait tirées de la kasba sont déjà épuisées, et il est peu pro-bable qu'il décide les montagnards à descendre dans la plaine, puisqu'il n'a pu les y appeler par l'appât du pillage, lorsqu'il était rentré à Biskra. Enfin, l'espèce de confédération formée par les tribus de ce massif est déjà divisée. Ainsi, à l'Ouest, les Ouled-Abdi, qui occupent une riche et longue vallée parallèle à celle de Batna, font en ce moment leurs propositions de soumission. Au Sud, les Beni-Ferah et les Ouled-Zian demandent à suivre le parti du marabout Si-Mokran, homme important et vénéré, qui depuis quatre mois ne nous a donné que des preuves de dévouement. Dans la même zone, les Beni-Ahmed (habitants de Mechounéche) sont restés fidèles à la parole qu'ils nous avaient donnée au mois de mars, et n'ont pas voulu recevoir le khalifa dans leurs villages. Le chef des Oulad-Loula, Ahmed ben Chenouf, et le marabout de Khanga, Sidi Nadji, franchement ralliés à notre cause, exercent sur tout ce coté une salutaire influence, et achèvent d'envelopper la partie hostile, comme d'une ceinture de tribus bien disposées. La résistance est donc ainsi dé-composée, mais non détruite, et le djebel Aurès ne saurait être considéré comme soumis à la France. Là, comme ailleurs, les affaires pourront avancer par les négociations, mais elles ne se termineront, suivant l'expression arabe, que quand la poudre aura parlé.
En présence de cet état de choses, je crus devoir faire occuper provisoirement Biskra par une garnison nationale. Deux bataillons resteront dans cette place jusqu'au 30 juin, pour faire dans la kasba toutes les dispositions nécessitées par la présence d'une troupe française. Le service des subsistances est assuré, jusqu'au mois de décembre, c'est-à-dire jusqu'à l'époque du retour des Arabes dans le Sahara. D'ici là, les 500 hommes occuperont la kasba et rendront infructueuse toute tentative du khalifa d'Abd-el-Kader pour rétablir son autorité dans les Zab. Ce commandement important est remis à M. le commandant Thomas, qui connait bien le pays et la situation. Déjà chargé de l'enquête sur la trahison du 12 mai, il poursuivra le châtiment de tous ceux qui ont pu y prendre part.
Il a sous ses ordres le kaïd de Biskra et sa cavalerie, les Oulad-Soula et, enfin, Si Mokran auquel j'ai cru devoir donner les moyens d'appuyer, par un caractère politique, l'influence que son caractère religieux lui donne sur le sud de l'Aurès. Déjà chef des villages d'El-Kantara et de Mdoukal, il a été nommé kaïd des tribus établies auprès de ces villages ; lesSahari sont depuis longtemps soumis à la France et, en ce moment, deux bataillons, sous les ordres de M. le colonel de La Tour du Pin, procèdent à l'organisation des Oulad-Déradj, qui acquittent leurs contributions sans la moindre difficulté. A ce commandement, Si Mokran joindra celui des tribus de l'Aurès qui le demandent pour chef; établi à Outaïa, à 7 lieues de Biskra, avec une smala de 100 cavaliers, il pourra rendre de grands services à notre garnison des Zab.
Je laisserai à Batna des forces suffisantes, non-seulement pour occuper ce point important, mais pour agir sur les environs, assurer les communications avec Biskra et la sûreté de cette place. Le commandant de ce camp continuera les négociations entamées avec les gens de l'Aurès, dont il peut détruire en partie les moissons. Il aura sous ses ordres les tribus récemment soumises du Belczma. Ces tribus, groupées suivant leurs intérêts et leurs habitudes, formeront quatre kaïdats, dont les chefs viennent de prouver leur influence et vont recevoir l'investiture. Après la défection de Bou-Aziz, je n'ai pas cru devoir rétablir le vaste commandement qu'il exerçait du temps des Turcs.
Avant la fin du mois, les corps auront regagné leurs garnisons, pour y prendre un repos devenu indispensable. Je n'ai pas voulu interrompre, par des citations, ce récit succinct et pourtant bien long. Mais je manquerais au premier de mes devoirs, Monsieur le Maréchal, si je n'appelais votre bienveillance toute spéciale, sur des troupes qui ont beaucoup souffert et beaucoup fait.
L'infanterie tient la campagne depuis quatre mois, sans interruption. Exposés à de brusques changements de température, maniant alternativement la pioche ou le fusil, nos soldats ont bravé avec le même courage les privations comme les dangers, et fait preuve, en toutes circonstances, de ce noble dévouement qui n'attend pas de récompense et qu'on ne saurait trop admirer. Le bataillon de tirailleurs indigènes a montré ce que peut, sur une troupe, l'influence d'un bon corps d'officiers; toujours employé comme partisans, il s'est parfaitement acquitté des missions les plus périlleuses et les plus pénibles. Le 3° de chasseurs d'Afrique a soutenu sa vieille réputation : à l'affaire du 24 avril, lancé contre un ennemi invisible et sur un terrain presque impraticable, ses escadrons n'ont pas hésité un instant et ont ajouté une belle page à leur histoire déjà glorieuse. Les spahis ont montré de la vigueur devant l'ennemi, sans cesse disséminés, pour la correspondance, la perception des impôts et l'organisation du pays, ils ont rendu de très grands services. Je n'ai pas besoin de faire l'éloge des armes spéciales, qui, par une supériorité incontestable de courage et d'instruction, ont depuis longtemps acquis une renommée européenne. Les services administratifs, dirigés par M. le sous-intendant Duplessis, ont été constamment assurés, je dois des éloges à ceux qui en étaient chargés. Embarrassé du choix parmi tant de gens qui ont fait plus que leur devoir, je vous signalerai cependant quelques noms, me réservant de vous demander dans un prochain rapport des récompenses bien méritées. Je citerai :
Dans le 2° de ligne : le capitaine de France ; le lieutenant Fournier, blessé; et le voltigeur Viel.
Dans le 22°: le commandant Laily, blessé; les lieutenants Sandre, amputé, et Castex; le sous-lieutenant Corbou, blessé; le caporal Brière, blessé ; les grenadiers Blanc et Combrizon.
Dans le 31°: le commandant Filhol de Camas et le capitaine Petitgrand.
Dans le 19° léger: le capitaine Tombeur; les sous-lieutenants Sentes, blessé, et d'Itérail de Brisis.
Dans le bataillon de tirailleurs indigènes : le commandant Thomas ; les capitaines Bessières et Dargent ; le sous-lieutenant Braquis, blessé.
Dans l'artillerie : le chef d'escadron Parizel; le capitaine Mitrecé ; le lieutenant Tfiopin, blessé ; le marécllal-des-logis Paul ; le brigadier Vignalel, el le canonnier Chevrier.
Dans le génie : le capitaine Masson.
Dans le 3e de chasseurs : le colonel Noël ; les capitaines Prémonville et Décrois ; les sous-lieutenants Caries, blessé, et Marmier, blessé ; les maréchaus-des-logis Turnes, blessé, et Bonzom; le brigadier Andrieux, blessé ; le trompette Berr, blessé; les chasseurs Torbei et Guinder.
Dans les spahis : le lieutenant-colonel Bouscaren ; le capitaine Arbellot, qui a eu trois chevaux tués sous lui ; les lieutenants Duhard et Henry ; le sous-lieulenant Ben Zekri ; les brigadiers Courtois et Duclerc; le trompette Hierallzer, blessé; les spahis Mohammed ben Salah et Baghmouni.
Tous les officiers d'état-major employés, soit auprès de moi, soit à divers titres dans la colonne, non-seulement ont apporté un grand zèle dans leurs différents services, mais ils se sont acquittés avec un remarquable courage des missions, que les circonstances atmosphériques et la configuration du terrain, rendaient extrêmement périlleuses. M. le colonel Tatareau, chef d'état-major, depuis longtemps connu en Afrique, a fait preuve, dans là journée du 24 avril, d'une vigueur qui n'a étonné personne, en défendant, avec une poignée d'hommes, une position importante attaquée avec furie.
J'ai eu beaucoup à me louer de M. le général Sillègue, de son zèle, de son énergie et de son empressement à accomplir toutes les missions qui lui ont été confiées.
La division a eu, dans ses divers engagements, 23 hommes tués, dont un officier, et 92 blessés, dont 13 officiers. L'officier tué est le commandant Gallias, du 3e chasseurs, ancien et intrépide serviteur de la France, que la mort est venue frapper à la tète d'une charge où elle l'avait si souvent épargné. Gallias sera à jamais regretté de tous ceux qui l'avaient connu et qui avaient pu apprécier cette nature loyale et affectueuse.
Pendant tout le temps de nos opérations, le Tell est resté tranquille; les ordres de tous genres émanés de l'autorité n'ont rencontré aucune résistance. M. le capitaine Fournier a parcouru les tribus avec quelques spahis pour travailler à la statistique, constater les labours, étudier quelques questions importantes et répandre les idées d'ordre et de justice qui doivent être la base de notre gouvernement. Partout il a trouvé toute facilité pour l'accomplissement de sa mission. Chaque jour, le pays est plus calme, le pouvoir plus fort, l'administration plus régulière. Aux environs de Philippeville, les menées du chérif Boudali sont restées sans résultat. Près de Sétif, dans le Guergour, Saïd Bel Abid poursuit ses succès; j'ai envoyé M. le général Sillègue donner l'investiture à ce chef important et organiser, d'après vos ordres, la troupe irrégulière que lui soldera la France. Dans l'Est, M le général Randon vient de parcourir toutes les frontières de Tunis et s'est avancé jusqu'à Tebessa. Il a trouvé, dans tout le pays, les meilleures dispositions. Le temps me manque pour vous indiquer aujourd'hui les heureux résultats obtenus par cet officier général, et que nous devins, en grande partie, à ses excellentes vues administratives, à sa remarquable intelligence des affaires. Dans des prochains rapports, j'aurai l'honneur de vous les exposer et de vous entretenir de quelques sujets importants sur lesquels j'ai dû glisser légèrement, tels que l'occupation provisoire de Biskra, l'organisation du Belezma, etc.
Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, l'assurance de mon respectueux attachement.
Le Lieutenant-Gènèral Commandant Supérieur de la province de Constantine,
Signé : Henri D'ORLEANS.
Revenons un instant sur l'émouvant épisode de la kasba de Biskra. Le lieutenant Petitgrand, avons-nous vu, avait été chargé du commandement de la troupe laissée dans ce poste. Il avait avec lui le sous-lieutenant Trochard et le médecin Arcelin, quelques sous-officiers et soldats d'administration, en tout dix Français et une jeune cantinière, Marie N....
En raison même de l'origine des nouveaux soldats, il ne fut pas difficile au khalifa Bel-Hadj de nouer des intrigues avec eux pour se faire livrer la place. Dans la nuit du 12 au 13 mai, à 2 heures du matin, ses affidés occupant les principaux postes de la kasba, il se présenta et fut aussitôt introduit avec un certain nombre de ses réguliers. Le premier acte des traîtres fut de se jeter sur les officiers français ; tous trois furent tués après s'être défendus avec l'énergie du désespoir. Le sergent-major Pelisse s'échappa par une fenêtre à la faveur du tumulte. Les trois artilleurs furent épargnés, ainsi que la cantiniére. Les autres Français et quelques indigènes restés fidèles, périrent comme leurs officiers en combattant .
La jeune française, après le massacre, obtint, à force de supplications, que les trois officiers pourraient être enterrés. Les artilleurs creusèrent la fosse; mais comme, après l'opération, ils furent retenus de manière qu'ils ne purent donner la sépulture a leurs compatriotes, cette courageuse fille se mit en devoir de transporter elle-même les corps jusqu'à leur dernière demeure. A la fin cependant, le kalifa, ému de compassion, permit que deux tirailleurs, qui avaient été au service personnel de ces officiers, aidassent la jeune fille dans cette besogne.
Le khalifa n'était resté que trois jours à Biskra; il avait jugé prudent de l'évacuer promptement après en avoir fait enlever les armes, les munitions, le magasin d'habillement et l'argent qui existait dans la caisse du détachement. Il emporta aussi deux mortiers avec leurs approvisionnements, emmenant les artilleurs pour les servir. Enfin, il força de même la jeune française à le suivre.
Ainsi commença pour cette malheureuse fille une existence étrange et une série de périgrinations qui ne se terminèrent qu'en 1860.
De l'Aurès, Bel-Hadj se dirigea sur Négrine, à travers les steppes qui s'étendent au Sud de Tébessa, puis de là vers Nefta, dans les oasis du Sahara Tunisien, où il se fixa.
Pendant son séjour dans cette région, l'ex-kalifa reçut une lettre de Bou-Zian, le révolté de Zaatcha, qui lui annonçait la reprise de la guerre contre les Français et l'invitait à lui prêter son aide pour les chasser du pays. Bel-Hadj se rendit à son appel avec une vingtaine de cavaliers, mais il eut la prudence de se tenir en rase campagne, ce qui lui permit de s'enfuir après la prise de Zaatcha. Bel-Hadj mourut à Touzer en 1856. Marie N..., qui, de gré ou de force, était devenue sa femme depuis l'époque de sa capture, était mère de deux enfants qui virent, dit-on, encore à Kaïrouan.
Un autre souvenir mérite également d'être conservé. Celui-ci est l'impression laissée chez les indigènes par la belle expédition contre les montagnes des Oulad-Soultan. Un barde du pays l'a consacrée par la rapsodie que l'on va lire. C'est plutôt de la prose rimée que de la poésie, et dans la traduction, tout en serrant exactement le texte, je me suis efforcé a lui conserver la forme de ses assonances. - On verra que l'improvisateur, grièvement blessé et rendu à la vie grâce aux soins de ces mêmes Français qu'il combattait, n'a pas été insensible aux sentiments de la reconnaissance.
TRADUCTION :
C'est au nom de Dieu que commence mon chant,
Au Prophète, mes frères, adressez-vous priant.
Ceux qui sont morts ont gagné le paradis,
Des palais pour demeure et soixante-dix jeunes houris.
? frères la religion soutenez,
Par cent et par mille les croyants doivent se sacrifier.
Loin de nous une mort honteuse,
Et fi de ce monde les jouissances trompeuses.
? ma tribu d'hommes valeureux composée,
Ses héros l'attaque ont commencé
Et le feu de la guerre s'est allumé !
Si par centaines et plus tombent les combattants.
C'est alors que le choc devient brillant.
A la lutte les gens de religion ont eux-mêmes pris part,
Et ce jour-là personne n'y voyait à cause du brouillard.
Les nobles et ceux à la guerre sainte voués,
Comme à l'attaque ils s'élançaient !
Soixante-dix, ce jour-là, il en est tombé,
Rien que de ceux de bonne renommée.
? mes frères, semblables a des gerbes de blé,
Ces vaillants martyrs ont été fauchés.
Ils sont allés au paradis, au séjour des fleurs,
Où parmi les houris ils n'ont qu'à choisir la leur.
Combien cette journée de combat a été affreuse !
Autant que des sauterelles les balles étaient nombreuses
Et s'acharnaient à ne faire la chasse qu'aux vaillants ;
Celui qu'elles atteignaient était martyr de sa foi mourant,
Et voyait en récompense pour lui le paradis s'ouvrant.
Le canon tonne et les boulets, à tour de role, viennent nous tuer;
Celui-là tombe raide mort, celui-ci a les membres brisés,
D'autres sont éventrés.
Le premier jour, du coté de l'ennemi la défaite a tourné.
O combien de leurs guerriers sont tombés.
Ce jour-là pour nous la victoire s'est déclarée,
Les brouillards toute la montagne couvraient.
Du Tell et des Ziban les chrétiens avaient amené des renforts,
Infanterie et cavaliers contre nous unissent leurs efforts.
Hélas ! ô montagne du Sultan,
Dont la renommée s'étendait jusqu'à Oran,
Ils ont fait marcher contre toi le Tell et la région des sables ;
Quelle grande journée, quel événement mémorable !
Hélas I ? montagne de l'indépendance. Contre toi les assaillants s'élancent à outrance.
Cette fois tu es vaincu et l'Islam affligé,
O mes frères, nos belles journées sont effacées.
Hélas ! montagnes de la révolte qu'êtes-vous devenues,
Des troupes rivalisant d'ardeur vous ont toutes parcourues.
O malheur, o montagnes difficiles à gravir,
Comment votre prestige a-t-il donc pu fléchir.
O frères quel événement prodigieux,
A eu pour théâtre l'?urès montagneux. Quel échec pour des guerriers aux cartouches dressées,
Qui tant de fois le Turc et le Circassien ont repoussé.
Comment donc nous ont-ils vaincus, les soldats de la France ?
Les larmes de mes yeux coulent en abondance.
O malheur, ? tribu réputée par ton courage.
Comment porteras-tu l'empreinte du servage ?
Malheur à moi, malheur à ma tribu déchue.
Dans son sein jamais je ne revivrai plus !
De désespoir je brame tel qu'un chameau en bas age,
Et dans le corps il ne me reste plus de courage.
Je suis ici blessé, les colonnes de troupes m'entourant,
Gisant d'ici mes yeux suivent leurs mouvements !
? mes frères ! de forces je suis à bout !
Et c'est au coté gauche que m'a frappé le coup,
Gravement atteint je ne puis me bouger,
Mais cette infirmité n'aura pas de durée.
Que de récriminations j'amasse en souvenir,
Car celui qui abandonne mérite le repentir.
Mes frères m'ont abandonné en détresse,
Et suis incapable de fuir tant la douleur me blesse.
Il n'y a eu parmi nous que des gens disant que leur mère était vieille,
Et cette lâcheté nous a valu des calamités sans pareilles.
Ils m'ont abandonné sur le roc étendu,
Où mon corps est tombé pourfendu. Ils m'ont laissé inerte, altéré, la salive séchée,
Captif en ce roc, sans sommeil passant mes nuits à regarder.
Le fils du roi avec le général et leur armée d'infidèles,
Dans la montagne lâchent le feu et dans la plaine courent les nouvelles. Le fils du roi avec le général, leurs balles volent comme des nuées d'oiseaux,
Ils ne connaissent que le fer, ils n'apprécient que les héros.
Les Français peuple glorieux.
Nous ont conquis sur terre et sur le flot houleux.
Par la volonté de Dieu !
Leur peuple, race puissante, jamais ses amis n'oublie,
Ils ont conquis tous les ports de mer et chaque point de garde a sa vigie.
Ce sont des gens au bras solide, qui gouvernent légalement, Ils n'ont pas de trahison et leur justice ne faillit nullement.
Leur équité rassure les esprits de tous cotés ;
Sous l'autorité de l'homme à la casquette ,les chats et les souris se sont réconciliés.
L'opprimé est par eux délivré de l'oppression,
Et le chemin du droit est leur seule direction.
Quiconque s'écarte de la justice est châtié,
Selon le précepte de Dieu maître de l'éternité.
C'est ainsi qu'ils ont conquis l'Orient et l'Occident,
Aucun endroit n'abandonnant !

Premières campagnes françaises dans le Sahara - 2° Partie

Premières campagnes françaises dans le Sahara

Il était urgent que la sécurité de la route qui mène à Biskra et dans le Sahara fùt garantie par les populations qui la bordent. Fiers de leurs traditions d'indépendance, de la force de leurs montagnes, joignant à cela une nature sauvage que nul germe de civilisation n'était venu modifier, les habitants de l'Aurès étaient les premiers qu'il convenait de réduire. Leurs chefs n'avaient sur eux qu'une action extremement faible qui ne suffisait pas pour les empêcher de se livrer à leurs instincts de désordre, de descendre dans les vallées et intercepter les communications. C'est ce qui motiva la campagne de 1845.
La colonne expéditionnaire de l'Aurès, sons les ordres du général Bedeau, partit de Batna le Ie'mai prenant la direction de l'Est afin d'aborder les montagnes par le versant nord qui avait toujours été signalé comme étant d'un acces moins difficile. Le 2, elle campait dans la plaine de Yabous, sur le chemin de Medina. Les premiers postes ennemis signalèrent la présence de nos troupes par des feus et se placèrent sur les deux seules routes qu'elles pouvaient suivre le lendemain. Des émissaires rentrés pendant la nuit annoncèrent que la réunion était formée et qu'elle se composait de plusieurs milliers d'hommes.
Le 3, à six heures du matin, la colonne prit la direction sud-ouest, laissant à gauche la montagne des Amrous En arrivant a Medjaz el-Ahmar, sur la partie supérieure de l'oued Chemora, des groupes de cavaliers et de fantassins se montrèrent sur la route. Trois bataillons, sous les ordres du lieutenant-colonel de Mac-Mahon, restèrent à la garde du convoi et les autres troupes déposèrent leurs sacs.
Le colonel Herbillon, commandant la 2° brigade, reçut l'ordre de se porter en avant par le versant sud de la montagne. Une autre colonne, sous les ordres directs du général, devait attaquer les rassemblements qui s'étaient places sur la route.
Le plan était de parvenir a rejeter ces rassemblements sur la colonne Herbillon en cernant, en même temps, les nombreux Chaouïa garnissant le crête du djebel Achera.
Ces préparatifs, mal compris par l'ennemi, lui donnaient confiance et il entame, sur nos avant-postes, une assez vive fusillade. Les groupes etaient conduits par des cavaliers en burnous rouge, portant le chapeau en plumes d'autruche, signe habituel, chez les Arabes, d'un courage incontesté.
La tête, de colonne marcha à l'ennemi et le suivit, au pas de course, pendant une lieue et demie. Une succession de ravins difficiles empêchait d'engager la cavalerie aussi complètement qu'on l'aurait désiré.
Une heure après le commencement du combat, les troupes, hors d'haleine, étaient arrêtées sur un escarpement abrupt et les Chaouïa, au nombre de 1.200 environ, réussissaient à échapper a la poursuite, grâce a cet accident de terrain.
De son côté, le colonel Herbillon avait exécuté son mouvement avec rigueur, mais arrête aussi dans sa marche par des obstacles naturels, il n'avait pu arriver assez tot pour couper la retraite aux rassemblements poursuivis par l'autre colonne. Il avait du reste, à repousser un groupe d'environ 600 Kabyles embusqués dans de hautes broussailles.
Les deux colonnes, ayant fait leur jonction, prirent quelque repos pendant que le convoi, laissé au bas de la côte, venait les rejoindre. De nombreux rassemblements étaient dispersés encore une fois dans l'après midi et les troupes campaient sur l'oued Haddada. au-dessous de Teniet-el-Khorchef. Les Oulad-Abdi commençaient déjà à parlementer et à solliciter l'aman.
Le lendemain, la colonne atteignait, sans résistance, le point d'El-Medina, et des travaux y étaient immédiatement entrepris dans le but d'y élever une redoute devant servir de point de ravitaillement.
Les contingents du Sud et de l'Est qui n'avaient pas assisté aux premiers combats, s'étaient réunis de nouveau en vue du camp. Le 7 mai, après avoir mis en état de défense la redoute de Medina, le général Bedeau se décida à marcher vers l'Est afin de déterminer la soumission des tribus de cette partie de l'Aures et de précipiter la retraite de Bel-Hadj qui s'était dirigé dans cette direction.
La brigade du général Levasseur devait se diriger, par le sud du Cheliâ, sur le village de Mellagon, pendant que le général Bedeau, avec la brigade Herbillon marchait, par le nord du Cheliâ, sur leTafrent.Ces deux colonnes, en traversant le terrritoire de trois fractions insoumises des Beni-Oudjana, avaient l'ordre de s'établir près des principaux villages et de s'emparer des approvisionnements qu'ils pouvaient contenir. Le général Levasseur arrivait le même jour à Mellagou et prenait l'orge qui se trouvait, en assez grande quantité, dans les maisons.
La deuxième brigade dut camper à deux lieues du Tafrent. Le lendemain, le général BeJeau était informé qu'une émigration assez considérable se trouvait dans les montagnes du nord. Après une heure de marche rapide, cent boeufs, soixante chameaux, six mille moutons, une assez grande quantité de butin à quelques femmes étaient enlevés. Il n'en fallut pas davantage pour décider la soumission de la tribu qui avait d'ailleurs perdu plusieurs hommes dans cette poursuite.
Une pluie abondante et froide arrêta toute opération pendant la journée du 9.
Le 10, au matin, les rassemblements kabyles s'étaient considérablement augmentés. Ils occupaient deux positions à droite et à gauche de Mellagou, dans la direction des Amamra ; on pouvait estimer le nombre du premier groupe à un millier d'hommes environ, et celui du second à un chiffre un peu plus considérable.
Le colonel Herbillon se porta sur le rassemblement de l'Est, qui se retira et ne put être atteint que par l'artillerie. Le lieutenant-colonel de Mac-Mahon, marchant a gauche, s'empara du grand village de Tamza.
La marche se continua ensuite avec une grande rapidité ,mais on avait a surmonter des difficultés de terrain exceptionnelles que l'ennemi connaissait et dont nécessairement il tirait avantage.
En arrivant près de la dernière crête, un groupe de 800 kabyles se montra inopinément près de la tête de colonne de gauche qui s'était arrêtée pour se rallier. Ils essayèrent un retour offensif qui permit de les rejoindre à la baïonnette et donna lieu à une belle charge d'un escadron de chasseurs; quarante et quelques cadavres restèrent entre nos mains après la dispersion des Kabyles.
Le général Levasseur était également parvenu à joindre l'ennemi et le chargea avec la même ardeur.
Les deux colonnes se rejoignirent après une marche rapide de deux heures. Les Kabyles, fuyant dans toutes les directions, ne présentaient nulle part une réunion qu'on put poursuivre.
Le 11 mai, la colonne, campée à Mezara, était assaillie pendant la nuit par une violente tempête de grêle et de neige qui dura toute la journée du 12. Il était impossible de continuer la marche vers le Sud, les montagnes étant couvertes de neige; les vivres étaient d'ailleurs consommés, la colonne rentra au camp d'El-Medina.
Cependant les Oulad-Ahdi, dont les chefs avaient été les premiers à faire acte de soumission le 3 mai, avaient envoyé un contingent armé à Mellagou pour appuyer les tentatives hostiles des tribus du Sud. Ils n'avaient pas fourni, en outre, les convois qu'ils avaient promis. Le général Bedeau écrivit à Si Mohammed Zeroual, le principal cheikh des Oulad-Abdi, lui enjoignant de se rendre immédiatement au camp d'EI-Medina. Il répondit qu'il était soutirant.
La vérité était que ses gens, aveuglés par des prédications fanatiques et par de fausses nouvelles venues de l'Ouest, lui avaient déclaré qu'ils ne se considéraient pus liés par sa parole, qu'ils feraient la guerre dans leur pays et que, s'il plaisait à Dieu, le jour n'était pas venu où ils auraient les chrétiens pour maîtres.
Les gens de Nara, de Menaâ, de tous les villages du Sud et de la grande tribu des Beni-Ferah prêtaient assistance aux Oulad-Abdi. La réunion des hommes armés était a Aïdoussa, le plus grand village de la vallée et de nombreux travailleurs ajoutaient aux difficultés naturelles du terrain des obstacles et des murs en pierre sèche sur tous les passages.
Le général, apprenant ces dispositions de résistance, écrivit de nouveau aux Chaouïa leur donnant deux jours de réflexion et leur faisant savoir que passé ce délai il punirait avec sévérité ce manque de parole.
Le 18, n'ayant reçu aucune réponse, la colonne alla camper dans la vallée de l'oued El-Abiod, au milieu des villages des Oulad-Daoud. Cette tribu avait exécuté tous les ordres qui lui avaient étaient donnés. Leurs chefs, qui se promenaient dans le camp, paraissaient très étonnés de la discipline observée par les troupes. Des sauves-gardes avaient été placées à leurs villages, les récoltes étaient respectées.
Les orges appartenant à Ahmed Bel-Hadj étaient seules coupées par des corvées régulières pour suffire aux besoins de la cavalerie et du convoi.
Les routes des Oulad-Abdi étaient signalées comme droites et difficiles. On ne pouvait songera engager une colonne au milieu de jardins limités par des murs assez élevas, plantés d'arbres touffus et traversés par des canaux d'irrigation. Mais certains renseignements précis permettaient d'espérer qu'il était possible d'éviter ces obstacles en suivant la crête du Ras-Dra ainsi que le versant du djebel Mahmel.
Le 20, avant le jour, la brigade Herbillon se dirigeait vers Aïdoussa par la ligne des crêtes pendant que le général Bedeau suivait à mi-côte le djebel Mahmel.
Plusieurs coups de fusil tirés pendant la nuit sur les avant-postes faisaient suffisamment connaître les intentions hostiles des Kabyles. - Toutes les dispositions pour une attaque vigoureuse étaient prises, et bien que le gros village d'Aïdoussa fut défendu par environ 2,500 hommes, il tomba au pouvoir de nos troupes après un assez rude combat.
M. de Mérode, lientenant au service de Belgique, qui suivait l'expédition, fut atteint de plusieurs balles qui ne lui firent aucun mal. Nos pertes étaient insignifiantes, tandis que de nombreux cadavres ennemis restaient sur place.
L'influence de ce combat était telle que le soir même les marabouts des Oulad-Abdi venaient implorer le pardon.
Le 22, la colonne continua à descendre la vallée des Oulad-Abdi, se dirigeant vers Menaa et Dara. Le premier de ces villages était habite par l'ex-bey El-Hadj Ahmed depuis un an . Quant au second, il avait constamment servi de dépôt aux ressources de Bel Hadj. Les notables de ces villages et les gens de la grande tribu des Beni-Ferah se hàtèrent de solliciter l'aman.
Le paiement de la contribution des Oulad-Abdi, des Oulad-Daoud et des Beni-Ondjana ayant été terminé le 1° juin, le général Bedeau se décida à évacuer le poste de Medina et à parcourir, avec la principale partie de sa colonne, le territoire sud de l'Aurès qui n'avait pas encore été visité. Il se proposait, par cette marche, d'obtenir la soumission des Beni-bou-Seliman qui s'étaient jusqu'alors bornés a de simples démarches.
Dans cette tribu, il trouva des passages fort difficiles, des terrains en grande partie improductifs, arides et accidentés. La population était livrée à l'anarchie et d'une insigne mauvaise foi, ce qui obligea à employer contre elle des mesures de rigueur.
Le 8, la colonne se dirigea sur la vallée de Khanga-Sidi-Nadji; les petites tribus désignées sous le nom collectif d'EI-Mizeb qui occupent le territoire compris entre Mechounech et Khanga firent, avec empressement, acte de soumission. Cette portion du territoire est fort aride, l'eau y est rare et saumâtre ; les troupes n'auraient pu y faire un long séjour.
Le marabout de Khanga, Si Mohamed Taïeb, arrivait à El-Ouldja à la rencontre de la colonne, annonçant qu'il avait reçu des paroles de repentir des Kabyles du djebel Cherchar. Cette population, éloignée de nos centres de commerce, n'avait eu jusque-là de relations qu'avec la ville de Nefta et le territoire de Tunis. Elle avait autrefois accepté la domination religieuse des marabouts de Sidi-Nadji, mais par le fait, elle vivait dans une complète indépendance.
Les Beni-Maafa, ayant tire quelques coups de fusil sur nos avant-postes, furent punis d'une manière exemplaire, après quoi la colonne pénétra dans le pays des Amamra où plusieurs fractions persistaient à vouloir rester insoumises, refusant énergiquement d'envoyer leurs représentants au camp pour traiter de la paix. Deux jours de réflexion n'ayant pas suffi pour les faire entrer dans une meilleure voie, une razia opérée par nos troupes enleva six cents bœufs et vingt mille moutons aux Oulad-Ensira et aux Oulad-Yakoub.
Cette razia eut pour conséquence immédiate la soumission des autres fractions dissidentes.
L'expédition de l'Aurès était terminée, puisque toutes les tribus avaient fait leurs soumissions et payé leurs impôts.
Cependant le souvenir des coups frappés par le général Bedeau s'effaça en peu de temps chez ces rudes montagnards, et il fallut l'année suivante aller les châtier de nouveau. Les plus rebelles étaient ceux de l'Ouled-Abdi et les habitants de Nara.
De son côté, M. de St-Germain, nommé commandant supérieur de Biskra, exécutait d'heureuses sorties et enlevait aux rebelles quelques personnalités marquantes destinées à servir d'otages.
L'année 1817 faillit être beaucoup plus agitée par les intrigues et la présence de Bou Maza dans notre Sahara.
Le général Herbillon, commandant à Batna, se porta immédiatement vers le Sud pour couvrir les Ziban et refouler l'ennemi s'il avançait.
Le général étant arrivé le 10 janvier au matin devant la principale oasis des Oulad-Djellal, apprit que le Cherif Bou Maaza en était parti la veille, emmenant avec lui les notables des Oulad-Saci et des Oulad-Zeid, promettant un prompt retour et ayant d'ailleurs constitué dans l'intérieur du village, à l'aide d'excitations fanatiques, une résistance qui s'appuyait sur un millier d'hommes bien armés, dont 250 avaient consenti à se faire inscrire comme noyau de troupes régulières.
Les hommes armés se montrèrent a la limite de l'oasis et tirèrent quelques coups de fusil sur les cavaliers des goums qui précédaient la colonne. Le général, qui savait que les nomades du Cheïkh-El-Arab-Ben-Ganâ avaient des relations constantes avec les habitants des Oulad-Djellal, voulut, malgré cette évidence d'hostilité, essayer l'influence d'une première sommation. Il comprenait qu'une exaltation récente pouvait être dominée par des conseils pacifiques. Les pourparlers s'engagèrent, et le délai convenu étant expiré sans résultat, le général se décida à former, a l'aide du goum, un investissement complet de l'oasis. Pour apprécier exactement les précautions a prendre dans ce but, il chargea le commandant Sillon avec la moitié de sa co-lonne de se porter vers le Nord, afin de bien reconnaître les débouchés, pendant que lui-même examinerait la limite du Sud. Il avait, en outre, prescrit de profiter d'une position favorable pour lancer quelques obus sur le village, placé au centre des jardins, et qui ne contenait pas moins de cinq à six cents maisons. Il espérait, à l'aide de ce feu, jeter l'épouvante dans la population de femmes et enfants qu'il savait ne pas être partis.
La journée étant trop avancée pour entamer une attaque sérieuse, il paraissait sage d'admettre que, l'isolement une fois bien établi, on viendrait le lendemain à bout de la résistance, sans être dans la nécessité de procéder a une attaque de vive force.
Le commandant Billon, du 31e, étant parvenu à la partie la moins large de l'oasis, voyant devant lui le village et comptant sur l'entraînement éprouvé de ses soldats, excite d'ailleurs par les cris de guerre des habitants, oublia ses instructions et pensa qu'il serait plus avantageux d'attaquer sans retard.
Il laissa les goums à la lisière du bois et se lança avec son bataillon et l'obusier de montagne à travers les jardins, enleva rapidement toutes les clôtures qui servaient d'embuscades et parvint jusqu'au centre du village. Il y trouva une résistance que la présence des femmes et des enfants rendit nécessairement plus énergique. Il fut tue en cherchant, à la tête de ses troupes, à escalader la partie la plus basse de la grande mosquée.
Un combat acharné s'engagea sur ce point. On se battit â bout portant et à la baïonnette. Plusieurs coups de mitraille furent tirés. Pendant plus d'une demie heure, trois compagnies du 31° soutinrent avec un courage remarquable une lutte rendue bien difficile par l'avantage que les maisons crénelées du village donnaient à l'ennemi qui profitait d'ailleurs de toutes les embus-cades des jardins que le nombre des assaillants ne permettait pas d'occuper.
Ces trois compagnies eurent en un instant dix-huit hommes tués et soixante-cinq blessés.
Le capitaine Vérillou, du 3° chasseurs d'Afrique, prit le commandement en remplacement du chef de bataillon Billon.
La vivacité de la fusillade fit comprendre au général qu'il était urgent de porter secours aux troupes engagées. Quelque contrarié qu'il put être de l'inexécution de son ordre, il n'avait évidemment pas d'autre parti à prendre que de pénétrer dans l'oasis. Il le fit avec 300 hommes du 2° de ligne et 300 hommes du bataillon d'infanterie légère d'Afrique, commandés par le chef de bataillon de St-Germain.
Cette troupe se porta au pas de course sur le village, enlevant avec rapidité, mais non sans pertes, tous les obstacles des jardins. Un combat fort vif s'engagea , à tous les debouches des vues. La nuit arrivait, le général apprit que le 31° s'était retire; son but était dès lors atteint. Il ne pouvait bivouaquer dans le labyrinthe des jardins, il ordonna le ralliement sur les bagages,
Quelques centaines de fantassins inquiéterent ses derniers tirailleurs et commirent l'imprudence de suivre une compagnie du 2e en dehors de l'oasis. Les chasseurs et les spahis firent alors dans le lit de l'oued Djeddi une charge a laquelle participa cette compagnie par un retour offensif.
Plusieurs cadavres restèrent entre nos mains et le feu cessa aussitôt.
Les troupes, conduites directement par le général, avaient eu, dans le court espace d'une heure, dix-sept tués et quarante-cinq blessés.
Les habitants des Oulad-Djellal profitèrent des dernières lueurs du jour pour arborer, sur leur minaret, un drapeau de paix. Le signal n'étant pas suffisamment compris, ils vinrent eux-mêmes a 8 heures du soir au camp, implorant leur pardon en se mettant a la discrétion du général. Ils déclaraient que la plupart des chefs partisans du Chérif avaient été tués dans le double combat. La terreur empreinte sur leur physionomie prouvait suffisamment que, si nous avions a regretter des pertes nombreuses occasion-nées par une attaque irrégulière, le courage de la troupe, l'enlèvement, jusqu'alors inusité, d'obstacles considérés par cette population connut insurmontables, n'avaient pas moins produit un effet salutaire à la puissance et à la vigueur de nos armes.
Les fanatiques ne cessaient de tourner leurs regards vers les montagnes de l'Aurés, où s'était réfugié l'ex bey de Constantine, El-Hadj Ahmed. Les tribus menaçantes du Tell, aussi bien que celles du Sahara, entretenaient toujours des relations secrétes avec lui, et il était à craindre, qu'a un moment donné, il ne devint encore le porte-drapeau d'une conflagration générale. C'est ce que comprit tres bien le colonel Canrobert, commandant, en 1848, la subdivision de Batna. Aussi prit-il la résolution d'en finir avec ce personnage dangereux. Revenons un instant sur le passé.
Après la prise de Constantine, le bey s'étant dirigé vers le Sud avec les Ben-Ganâ, s'arrêta à El-Kantara; mais ce point ne lui paraissant pas suffisamment sûr, il écrivit à Si Bel-Albès, marabout de Menaa dans l'Aurès . Du temps de sa puissance, El-Hadj Ahmed n'avait eu que de rares relations avec ce marabout, il parait même qu'il existait entre, eux une certaine antipathie. Le bey lui disait, dans sa lettre, qu'il s'adressait à l'homme influent et vertueux qui, déjà, avait donné l'hospitalité a deux de ses prédécesseurs, Toubal-Bey et Brahim-Bey. Si Bel Abbès lui répondit immédiatement qu'il lui offrait un asile dans sa maison. Peu de jour? après, en effet, il dirigeait, sur El-Kantara, cinq cents mulets sous escorte de deux mille montagnards qui allaient chercher El-Hadj Ahmed et toute sa suite. L'ex-bey installait sa famille et ses serviteurs à Menaa et déposait, entre les mains du marabout, ce qu'il avait sauvé de son trésor en quittant Constantine. Il se rendait ensuite de sa personnes Biskra d'où le chassait Ferhat ben Said, puis il allait parcourir le pays d'Aïn-Beïda (Dyr), a la recherche de partisans; et quand nos colonnes parurent dans cette région, il revint à Menâa et y vécut tranquille pendant un an. C'est alors que ses parents, les Ben-Ganâ, l'abandonnèrent pour se rapprocher de nous, après avoir eu la precaution, comme nous l'avons vu plus haut, de faire livrer leur rival Ferhat ben Saïd à l'émir Abd el-Kader. Pendant ce séjour à Menâa, le bey perdit ses deux fils . Pour se consoler, l'ex-bey passa chez les Oulad-Soultan et perdit encore ,à Megaous ,sa mère El-Hadja Rekia. Après l'expédition du duc d'Aumale contre les Oulad-Soultan, il revint a Menâa. Mais dès que la colonne du général Bedeau apparut dans ces montagnes, il s'enfuit chez les Oulad-Abd-et-Rahman,au village de Kebaich; c'est là que va le retrouver le colonel Canrobert.
De nombreux renseignements sur la situation de l'ex-bey et sur l'impossibilité où il se trouvait de chercher un refuge autre que celui qu'il occupait à Kebaïch étaient parvenus au colonel. On lui affirmait qu'une démonstration suffirait pour l'obliger à se rendre à merci et que les tribus, au lieu de le défendre, étaient lasses de lui et disposées à le livrer. L'affaire était trop belle et trop importante pour qu'un officier entreprenant et énergique comme Canrobert hésitât un instant à tenter ce coup de main. Il fit prévenir M. de St-Germain, commandant supérieur de Biskra, de garder le passage du Sud avec les goums, pendant que lui, de son côté, se dirigerait sur Kebaïch avec une colonne très mobile et de la cavalerie.
Des mouvements bien concertés avaient été exécutés par le Nord et le Sud et la retraite du bey, déjà devenue difficile, ne paraissait possible que du côté de l'Est, par où il aurait pu gagner le pays des Chorfa et des Bradja, desquels il avait reçu des promesses d'hospitalité. Pour lui enlever cette dernière espérance, le commandant de St-Germain organisa rapidement une résis-tance énergique chez les Beni-Melkem, par les soins de Ben Nacer, frère de Si Ahmed-Bey ben Chenouf caïd des Oulad-Soula. Ces dispositions ne furent pas inutiles; le bey avait en effet quitté Kebaïch sous la protection des Oulad-Abd-er-Rahman et il s'était dirigé vers l'Est où il rencontra les Beni-Melkem qui le forcèrent, par leur bonne contenance, à revenir dans les environs de Kebaïch, son ancien refuge.
Ahmed ne voyait plus de chances favorables; tous les passages du Sahara étaient gardés; le mouvement du colonel Canrobert se dessinait parfaitement et le commandant St-Germain s'avançait vers Kebaïch avec 30 spahis réguliers et un goum de 140 cavaliers environ. Il se décida à écrire à ce dernier. A 3 heures de Kebaïch, un serviteur du bey, accompagné d'un cheikh des Oulad-Abd-er-Rahman, se présentait au commandant et lui remettait une lettre de son maître, sollicitant l'aman, dont voici la traduction textuelle :
L'ex-bey El-Hadj Ahmed à M. le Commandant supérieur de Biskra.
Je vous ai écrit précédemment une lettre détaillée sur ce qui nous concerne. Je voulais vous envoyer celle-ci par notre
cheïkh Ahmed, mais il est tombe gravement malade au point d'en être inquiet. Je vous demande l'aman; car vous me l'avez promis précédemment, c'est le fait des gouvernants, c'est surtout celui des Français de tenir la promesse faite. On sait depuis longtemps que vous êtes des gens sur la parole desquels on peut compter. ?crivez-moi donc le plus promptement possible que vous me donnez l'aman, un aman inviolable. Indiquez-moi le lieu ou je devrai vous rejoindre avec mes femmes, mes gens et ce que je possède sans crainte pour aucun de nous. II n'est point nécessaire qu'il y ait d'intermédiaire entre nous. Faites-moi savoir où je devrai aller vous trouver avec ma suite.
Je vous demande un aman inviolable. Vous savez que j'étais le sultan de cette province; mais la volonté de Dieu s'est accomplie ; il est le maitre de l'univers et la terre est à celui auquel il accorde la victoire. Hâtez-vous de me répondre pour me donner l'aman et l'assurance de votre bonté. La trahison est contraire à vos habitudes, a vos principes religieux. Vous
n'aimez pas les traitres. En résumé, je vous demande un aman inviolable pour moi et tous ceux qui composent ma suite. A la
réception de ma lettre, envoyez-moi un officier français pour me remettre votre aman ; nous nous rendrons avec lui auprès de vous. J'ai acquis la conviction de ce que vous me dites dans votre lettre, j'ai compris que vous me donniez des conseils salutaires et j'ai accepté. Je vous prie de m'envoyer une lettre d'aman par un officier français sage et prévenant, et je demande surtout a ce qu'il ne soit accompagné d'aucun musulman. Nous nous confions à vous corps et biens. Ne nous abandonnez pas, ne trompez pas notre attente.
Salut de la part de celui qui a opposé son cachet ci-dessus ; que Dieu le protége de sa bonté. Amen.
(2 juin 1848.)
A la lecture de cette lettre, le commandant de St-Germain fait partir immédiatement le brigadier Amar ben Abd Allah qui lui servait d'interprète, et lui confia sa montre et sa bague pour les remettre au bey en signe de gage d'amitié (anaïa) et l'engagea a venir s'entendre avec le commandant lui-même. Au moment où il va entrer dans le village, Palaouan le fidèle et vieux garde du corps du bey, armé de toutes pièces, barre le passage, à notre émissaire.et une violente discussion éclate entre eux, quand tout a coup apparaît le bey à cheval, le fusil au poing, sa cartouchière ouverte et prêt a combattre. Amar met aussitôt pied à terre et va respectueusement baiser l'étrier du bey, en lui disant qu'il a une communication à lui faire de la part du commandant .El Hadj Ahmed descend de cheval, emmène Amar avec lui au pied d'un arbre et à la proposition d'aller s'entendre avec le commandant, il demande encore deux jours de réflexion pour prendre une détermination. Amar lui fait alors remarquer qu'il sera trop tard ; les colonnes, lui dit-il, vous entourent et marchent, mieux vaut aller au devant d'elles de votre propre volonté avec l'aman que vous garantit le commandant sur son honneur, que de vous faire prendre sans conditions. A ces sages conseils, le bey se lève et donne l'ordre de s'apprêter à le suivre. Les Oulad-Abd-er-Rahman à ce moment suprême font mine de s'opposer a son départ, les uns, s'inspirant des devoirs de l'hospitalité, prennent les armes, leurs femmes accourent, selon la coutume berbère, avec des cruches d'eau, pour étancher la soif des combattants et les exciter de leurs cris stridents; les autres, plus raisonnables, objectent qu'il faut laisser le bey lui-même décider de son sort. On se chamaille un instant, mais le bey arrête d'un signe les clameurs, fait écarter la foule qui lui livre passage et il s'achemine non sans essuyer ses yeux remplis de larmes, dans la direction que prend le brigadier Amar. Bientôt ils rencontrent le commandant St-Germain qui s'était porté en avant. Cet officier met pied à terre, et avec un tact délicat devant cette grandeur déchue, se découvre et serre la main du bey. Mais celui-ci fronce tout à coup le sourcil ; il vient d'apercevoir parmi les cavaliers arabes escortant le commandant, quelques membres de la famille des Ben Ganâ.
Mais je remarque, dit-il, que vous ne tenez pas compte de ce que je vous ai demandé avec tant d'insistance.
Quoi donc?
Ces Ben Ganâ ! - Ils m'ont trahi et ils vous trahiront vous-même. Ils sont cause de mes malheurs; je ne veux plus les revoir de mes yeux (sic).
Le commandant donnait aussitôt l'ordre de faire éloigner les importuns et la colère du bey se calmait instantanément Quelques moments après, on se remettait en marche avec les 30 spahis seulement pour escorte et l'on allait coucher a Dibia. C'est là que le soir le brigadier Amar amenait la famille et les serviteurs du bey sur 60 mulets que lui avaient fournis les gens du village de Kebaich. Le lendemain, la caravane passait la nuit à Garta, la marche était très pénible; le vent du Sud soufflait avec une telle violence que deux lévriers du bey mouraient de chaleur et de soif pendant la route. Le troisième jour, on arrivait à Biskra, et, sur les nouvelles instances du bey, on le logeait avec les siens dans le quartier militaire pour être bien certain que nul personnage indigène ne viendrait troubler son isolement volontaire. A ce propos, il convient de rappeler un incident qui démontre combien les malheurs et les rancunes personnelles avaient aigri le caractère d'EI-Hadj Ahmed au point de ne pas consentir à voir ou à être approché par aucun chef arabe.
Le commandant de St-Germain, durant la marche de Kebaïch à Biskra, s'était souvent entretenu avec le bey et avait eu l'occasion de lui parler d'un officier français, très aimé des Musulmans, parlant l'arabe comme un indigène, le capitaine de Bonnemain, dit Moustapha. Le bey avait entendu parler de lui et manifesta le désir de le connaître. De Bonnemain, qui faisait partie de la co-lonne Canrobert, ne tardait pas a arriver avec elle à Biskra et, sur l'invitation du commandant, il allait, sans retard, rendre visite au bey, afin de se mettre, selon ses désirs, en relation avec lui. Bonnemain portait alors le costume arabe; son langage, ses manières, en un mot, sa prestance trompèrent le bey au point qu'il entra dans une si violente colère qu'il l'eût tué s'il avait eu une arme sous la main. Il ne put que le jeter a la porte. Il fallut que le colonel Canrobert et le commandant de St-Germain vinssent affirmer au bey qu'il était dans l'erreur, que c'était un Français et non un chef arabe.
Bonnemain reparut alors en riant et fut comblé de carresses par El-Hadj Ahmed qui, séduit par son caractère ouvert, voulut n'avoir de relations qu'avec lui et le conserva comme compagnon de route jusqu'à Constantine.
Les affaires du Sud de la province étaient assez satisfaisantes au commencement de l'année 1849. Ainsi que nous l'avons vu plus haut, le commandant de St-Germain était parvenu à réconcilier le cheikh de Tougourt et les gens d'El-Oued. Cependant les fausses nouvelles commençaient à se répandre. Comme toujours, on annonçait l'arrivée prochaine du cherif pour chasser les Français. Les gens du Ziban, qui emmigrent si nombreux a Alger, en avaient rapporté des impressions défavorables, inspirées par tout ce qu'ils avaient entendu dire de nos discordes civiles : les Français allaient évacuer le pays ! Les indigènes grands ou petits avaient tous la conviction - il en est peut-être qui l'ont encore - que tot ou tard, dans une époque plus ou moins éloignée, nous devons quitter l'Algérie, qui deviendrait ce qu'elle était au XIII" siècle, au beau temps de la piraterie. Aussi saisissaient-ils avec empressement et confiance tous les incidents qui leur donnaient quelque chance de nous chasser. Or, nous l'avons dit plus haut, à cette époque la province de Constantine fut parcourue secrètement par le cherif Serour, de la Mecque, émissaire du marabout Senoussi et des Turcs. Serour, après avoir causé les insurrections kabyles et celle plus grave des Zaatcha, s'en retourna à Tripoli, d'où il suivait prudemment les péripéties de la révolte qu'il avait semée en bonne terre.
Nous ne nous occuperons pas ici de l'insurrection kabyle, dont nous avons déjà parlé ailleurs. Nous nous bornerons cependant à signaler que le commandant de St-Germain. appelé à faire partie de cette expédition dans le Nord, emmena avec lui une portion des troupes de la garnison de Biskra. Ce départ produisit un très mauvais effet. Aussitôt les rumeurs, les intrigues se faisaient jour, il y avait de la révolte dans l'air. Partout les officiers des bureaux arabes recevaient l'ordre de parcourir le pays, afin de s'assurer de l'état des esprits et d'arrêter les auteurs de fausses nouvelles et les agents de troubles.
Le lieutenant Seroka, adjoint au chef du bureau arabe de Biskra, était en tournée dans les oasis.
Arrivé à Tolga il etait prévenu, par le cheïkh Ben El-Mihoub, qu'un homme de Zaâtcha, nommé Bou-Zeïan, avait fait un rêve dans lequel il prétendait avoir vu Mahomet au milieu d'une grande clarté. Il prouvait la vérité de sa vision en montrant sa main et son bras teints en vert; après avoir annoncé cette nouvelle, il fit tuer quatre moutons, dont il distribua les morceaux aux gens de Lichana. Dans le Zab-Guebli,
Parcouru par M.Seroka ces bruits étaient depuis quelques jours , répandus de toutes parts . Craignant de voir les esprits s'animer par les recits mensongers de Bou Zeian , cet officier crut devoir en arreter les progres en saisissant leur auteur .Il avait appris , en outre , que Bou Zeian recevait beaucoup de monde et se faisit donner de nombreuses offrandes depuis qu'il avait commencé à débiter la fable de son rêve. Du temps d'Abd-e1-Kader, Bou-Zeïan, nommé par Berkani, avait été cheïkh de Zaâtcha.
Lors de l'expédition de 1844 à Biskra et la prise de possession des Ziban par le duc d'Aumale, on n'avait pas voulu le maintenir, à juste titre, dans cette position ; on le connaissait pour un homme actif et remuant, on avait mis a sa place un de ses parents nommé Ben Azouz. Bou-Zeïan, par sa richesse, par sa renommée comme guerrier, par une certaine supériorité d'intelligence, avait conservé une grande influence dans le pays. Il se chargeait presque toujours de la perception de la lezma. Bou-Zéïan n'avait jamais eu la réputation d'un saint homme, et ce ne fut qu'après le retour d'un voyage fait à Alger par son fils, qu'il prit le parti de se couvrir du masque religieux pour augmenter son importance, a défaut d'une autorité confiée par les Français.
M. Seroka se rendit à Zaatcha, accompagné par le cheïkh de Tolga qui ne voulut pas franchir la porte du village. Il avait, en outre, un chaouch de Lichana et huit ou neuf cavaliers de la nouba; l'arrestation de Bou-Zeïan lui avait semblé chose facile et en effet, à ce moment, l'insurrection n'était pas encore assez déclarée pour que l'arrestation de cet imposteur semblât un acte téméraire.
M. Seroka, en arrivant sur la petite place de Zaâtcha, aperçut Bou-Zeïan qui s'y promenait seul. Il lui donna aussitôt l'ordre de monter sur un mulet amené à dessein pour le transporter à Biskra Bou-Zeïan s'y place, et aussitôt, ayant brisé son chapelet, il descend pour en ramasser les grains et gagner du temps. M. Seroka de son côté fit descendre de cheval deux spahis pour l'obliger à remonter sur son mulet. Bou-Zeïan contraint avait déjà exécuté cet ordre, lorsque les cris aux armes, prononcés par ses parents retentissent dans le village. Aussitôt ils se précipitent sur la porte d'entrée et la ferment. Le danger était imminent et M. Seroka s'empresse de revenir sur ses pas. Un spahis se met en devoir de forcer la serrure. Pendant ce temps le cheikh de Zaâtcha, Ben-Azouz s'empare de son fusil et tire sur lui sans l'atteindre. Au même instant Bou-Zeîan, sortant un pistolet qu'on n'avait pas encore aperçu, le déchargea sur le spahis occupé à le maintenir sur le mulet et s'enfuit. En un clin d'œil tous les habitants du village qui, sans dôutc, avaient été prévenus de se tenir sur leurs gardes, étaient tous armés et ti-raient sur M. Seroka et son escorte.
Celui-ci, après avoir franchi la porte, se hâta de sortir de la forêt de dattiers qui entoure Zaatcha. Deux chevaux, deux burnous rouges et un fusil étaient restés entre les mains des habi-tants du village. En arrivant près de Bou-Chagroun, M. Séroka fit inviter le cheïkh a venir le trouver. Celui-ci se présenta aussitôt protestant de son dévouement pour les Français et offrant ses propres chevaux pour monter les spahis qui avaient perdu les leurs. Personne autre que le cheïkh ne sortit du village. C'est de Bou-Chagroun que M. Séroka fit connaître à Biskra ce qui venait de lui arriver à Zaatcha et qu'il signala les mauvaises intentions du Zab-Dahari. M. le capitaine du génie Lagrenée, qui commandait le cercle pendant l'absence de M. de St-Germain, jugeant que la position de M. Séroka n'était pas sûre dans l'état d'isolement où il se trouvait, fit partir M. Dubosquet, chef du bureau arabe, pour se rendre à Bou-Chagroun. Il lui donna, pour appui, les cavaliers du goum et les spahis disponibles et, pour instruction, de se mettre en communication avec les djemaâ des diverses oasis du Zab-Dahari, de sonder et de reconnaître exactement l'état des esprits. Il devait chercher, par tous les moyens possibles, a circonscrire l'insurrection naissante et la contenir dans l'enceinte même de Zaâtcha. Cet officier s'aperçut bien vite que la manifestation de Bou-Zeïan et de ses parents n'était que la première démonstration d'un soulèvement général qui réunissait déjà, dans une même pensée, tous les habitants des Ziban.
Dans divers villages, on avait prêché la guerre sainte, du haut des minarets, à l'heure de la prière. M. Dubosquet se rendit à Zaatcha et, d'après les ordres qu'il avait reçus, il se tint, dans la partie découverte de la plaine, hors de la portée des balles. Il envoya d'abord un serviteur du caïd, puis le caïd lui-même pour parlementer avec les révoltés. Les habitants venaient de clouer leurs portes; ils ne voulurent point entrer en arrangement et se bornèrent à répondre qu'après avoir chassé le petit bureau arabe (l'adjoint), ils chasseraient de même le grand de chef) s'il se présentait chez eux. Leur résolution était bien prise, disaient-ils, de ne pas livrer celui qu'on avait voulu leur enlever.
Le cheïkh de Liana avant été mandé avec sa djemaâ, il venait seul avec un chaouch. Sur le reproche qui lui était adressé à ce sujet, il parlait et ne revenait plus. Le chaouch, de son côté, en entrant dans son village, s'était dépouillé des insignes de son emploi comme pour protester de sa haine pour les Français qu'il ne voulait plus servir.
Les gens de Farfar et de Foughala, auxquels des cavaliers avaient été envoyés, répondirent que si l'on attaquait Zaàtcha, ils prendraient les armes en sa laveur. Les cheikhs de Bou-Chagroun et de Tolga qui, par l'ordre de M. Dubosquet, avaient été chercher leur djemaâ, revinrent seuls.
Il était évident dès lors que l'insurrection avait gagné tous les villages et tous faisaient cause commune. Voyant ces dispositions hostiles, M. Dubosquet reprit la route de Biskra.
Après le retour de cet officier, M. le capitaine Lagrenée fit venir le cheïkh El-Arab ben Ganâ et ses parents et leur donna l'ordre
de faire monter leurs goums à cheval, d'isoler les oasis rebelles, en même temps il fit occuper la route d'Alger par les Sahari.
Ces cavaliers avaient donc pour mission de faire des patrouilles continuelles, d'intercepter les routes, en un mot, d'isoler les rebelles. Cette mesure de répression aurait peut-étre pu réussir si les cavaliers des Ben-Ganà n'eussent pas profité de cette circonstance pour exercer quelques vengeances personnelles en arrêtant, au loin, des gens inoffensifs et en les mettant a contribution. Il y avait d'ailleurs trop de motifs d'intérêt, d'affinités entre eux et les habitants pour que ce blocus ne fût pas illusoire. Il y eût donc nécessité de les éloigner de ce service de surveillance tout en laissant le cheïkh El-Arab Si Bou-Aziz ben Ganâ agir selon l'opportunité pour ramener les rebelles dans le devoir, soit par la douceur, soit par quelques actes de sévérité habilement dirigés.
L'inertie de Ben-Ganâ fut alors manifeste. Bou-Zeïan, cependant, continuait a répandre le bruit de son rêve miraculeux et proclamait la guerre sainte, annonçant que l'heure de triompher des Français était arrivée. Aidé par le cheikh des Zaâtcha, Ben-Azouz, il poussait à la révolte.
Ces deux hommes comprenaient, en effet, qu'ils étaient tellement compromis vis-à-vis de nous, que leur seul parti était d'entretenir l'agitation dans le pays jusqu'à ce qu'une force un peu considérable put leur être opposée.
Pendant ce temps, le général Herbillon, commandant la province, était en expédition dans le pâté montagneux qui sépare Mila de Collo. Profitant du répit qu'on lui laissait, Bou-Zeïan employait son temps à propager l'insurrection. Malgré le blocus dont les oasis sont l'objet, il écrit de nombreuses lettres dans l'Aurès et dans le Hodna ; les populations commencent à s'agiter à sa voix et les Oulad-Sahnoun, fatigués de Si Mokran qui s'était rendu odieux à ses administrés autant par son avarice sordide que par le cynisme et le dérèglement de sa conduite, vont attaquer la zmala du caïd placé à Barika.
La révolte avait donc envahi tout le Hodna; elle pouvait gagner le Bellezma tout entier; il fallait l'arrêter sans délai pour éviter de plus grands malheurs. Le colonel Carbuccia, commandants Batna, commence à se mettre en mouvement avec un millier d'hommes et châtie les rebelles du Hodna. Sa colonne était à trois jours de marche de Zaâtcha seulement ; malgré la chaleur intense du mois de juillet, il la dirige sur cette oasis afin de détruire le principe de l'insurrection.
Le 16 juillet, au matin, il était en face de la résistance.
Il aperçoit d'abord, sur la lisière de l'oasis, de nombreux groupes armés qui le provoquent par leurs cris. A peine arrivé au campement, il est attaqué par un feu assez vif pour qu'il soit nécessaire d'engager deux compagnies afin de repousser l'ennemi. Tout espoir d'accomodement était perdu; les habitants n'avaient point attendu notre attaque. Des contingents de Msila, de Bou-Saâda, des Oulad-Naïl étaient d'ailleurs entrés dans la place, et si les gens de Zaàtcha avaient voulu la paix, les étrangers les eussent empêché de la conclure.
Le colonel Carbuccia exécute une première attaque, mais ses troupes se trouvent de toutes parts en présence d'obstacles, de fossés, d'abattis de palmiers et de murs crénelés d'où les décharges se succèdent avec une effrayante rapidité. Les habitants se battent avec la rage du fanatisme; que pouvait la bravoure de nos troupes contre un ennemi que d'infranchissables murailles dérobait à leurs coups! Au bout d'une heure et demie d'efforts impuissants, mais empreints d'une superbe intrépidité, le colonel donna l'ordre de la retraite. On emporta quatre officiers grièvement atteints ; le lendemain,.la colonne Carbuccia ramenait à Biskra 32 cadavres et transportait 115 blessés.
Telle était la première attaque des Zaatcha. L'insuccès que nous venions d'éprouver, en augmentant la confiance des rebelles, préparait à l'insurrection un développement qu'elle n'avait jamais atteint dans la province de Constantine et obligeait à entreprendre l'opération la plus difficile qui eût eu lieu depuis la prise d'Alger.
Pendant le mois d'août, Bou-Zeïan étend ses relations.
Des lettres adressées par lui sont répandues a profusion.
Il appelle a la guerre sainte et remue fortement les esprits des montagnards. A sa voix, les gens de l'oued Abdi vont attaquer le marabout Sidi Bel-Abbés, leur caïd, a cause de sa fidélité a la France, et la révolte gagne l'Aurès. Ben Ahmed Bel-Hadj, l'ancien khalifa, le meurtrier de la garnison de Biskra, reparaît, espérant, à l'aide du désordre, reconquérir quelque autorité. Ses efforts, unis à ceux de Bou-Zeïan, finissent par détacher de notre alliance le fameux marabout Sidi Abd-el-Afid, de Khanga, chef de l'ordre religieux Ben-Abd-er-Rahman. A l'appel de celui-ci, tous les khouan de l'Aures du Sahara se dirigent sur Khanga. Une immense quantité d'hommes armés se joignent a lui. Après quelques jours donnés aux prédications les plus véhémentes, Si Abd-el-Afid se dirige sur Biskra avec l'intention de s'en em-parer. Si El-Bey ben Chennouf, notre caïd des .Oulad-Saoula, campé à Sidi-Okba pour surveiller l'Est, annonce avec inquiétude que la population contenue par sa présence, s'agite soudainement à la vue des drapeaux et de la musique guerrière de Sidi Abd-el-Afid.
A cette nouvelle, le commandant de St.Germain, revenu à la hate de Biskra, fit monter à cheval les chasseurs, les spahis et le goum. Il ordonna à 300 hommes sans sacs de prendre les armes. Dégager Ben Chennouf, reconnaître l'ennemi, apprécier ses forces et tenter un coup de main si l'occasion se présente, tel était le but de la sortie. Peu guerrier de sa nature, l'imprudent marabout avait placé son camp sur la rive gauche de l'oued Biraz, à près d'une lieue de la montagne. M. de St-Germain jugea d'un coup d'œil tout ce que l'ignorante imprudence de Sidi Abd-el-Afid lui promettait de succès.
Le jour ne devait plus durer que deux heures, il fallait se hâter. Quoiqu'il n'ait que peu de monde sous la main, il se décide à commencer l'attaque sur le champ. Il dirige son infanterie droit au centre des Arabes, tandis que lui-même faisant un mouvement à gauche avec les chasseurs et les spahis, défile au trot le long de la rive droite de l'oued Biraz, afin de trouver un passage et se porter entre l'ennemi et la montagne. Ce mouvement était
décisif et il voulait le diriger lui-même. La manoeuvre réussit parfaitement.
Pendant que le commandant s'élançait sur la droite des Arabes dans le lit de l'oued Biraz, l'infanterie se jettait aussi à la baïonnette dans la rivière, se dirigeant droit sur un petit mamelon surmonté d'un grand drapeau qui servait de ralliement à 4 ou 500 fantassins ennemis. Notre infanterie, en couronnant la rive gauche de la rivière, se trouva au milieu du camp de Si Abd-el-Afid. Sa confiance est telle que les tentes sont encore dressées, les chevaux et mulets attachés aux cordes. Pendant ce temps, la cavalerie avait trouvé un passage et commençait à sabrer les fantassins ennemis abandonnés par leurs cavaliers. Dans la mêlée et presque au début de l'action, le commandant de St-Germain, frappé de deux balles dans la tête , tombe mort, laissant à d'autres le soin de le venger et d'achever son beau fait d'armes. Dans toute cette charge brillante, il n'y eut que lui et un chasseur tués . A 6 heures 1/2 du soir, l'ennemi, en pleine déroute, avait gagné la montagne, laissant 280 morts. A minuit, cette petite colonne était de retour à Biskra ramenant tout ce qui était dans le camp, armes et chevaux, ainsi que les livres de Si Abd-el-Afid. Ce dernier s'était enfui et, pour ne pas être reconnu, s'était dépouillé complètement de ses vêtements.
En apprenant la nouvelle de la mort de M. de St-Germain, le général Herbillon ordonna au colonel Carbuccia d'aller prendre le commandement direct des Ziban. Le général paraissait lui-même devant Zaâtcha où il trouvait la résistance fortement organisée. L'influence de Bou-Zeïan avait grandi. L'inaction forcée dans laquelle nous étions resté à cause de l'expédition de Kabylie, avait augmenté sa confiance. De nombreux contingents, venus de toutes parts, avaient pénétré dans Zaâtcha et donné la main aux habitants pour compléter les ouvrages de défense. Zaâtcha, comme toutes les autres oasis, présentait l'aspect d'une haute futale, c'était une vaste forêt de palmiers-dattiers, entourée de murailles en pisé. Lichana et Zaâtcha formaient un seul groupe contenant environ soixante-dix mille pieds d'arbres. Deux sources abondantes, Aïn-Mekoub et Aïn-Fouar, alimentaient les irrigations. Les rues qui traversaient cette forêt étaient à la hauteur du terrain naturel et bordées de murs de chaque côté. Les jardins, cultivés avec l'indolence habituelle des populations indigènes, étaient couverts d'obstacles de tous genres : des abricotiers, des figuiers dont on n'avait pas coupé les basses branches, des plantes rampantes arrêtant ou gênant la marche à chaque pas. Ce désordre qui règne ordinairement dans les jardins des Ziban avait encore été augmenté à dessein pour faciliter la défense.
Zaâtcha ressemblait à une petite ville du Moyen-Age et son pourtour était garni de tours carrées, placées de distance en distance, ralliées entre elles par des maisons crénelées. Un fossé large et profond avait, depuis la première attaque, été l'objet d'un travail assidu. Il environnait entièrement la place. Sur son bord intérieur, les habitants avaient fait un chemin de ronde abrité par un mur. On pouvait, en outre, circuler autour de la place soit par les terrasses des maisons, soit par des communications ouvertes exprès dans les murs de séparation de chacune d'elles. Ces nombreuses difficultés n'étaient pas connues, malgré tous les renseignements dont on avait cherché à s'entourer.
Après les récits palpitants qu'en ont fait le général Herbillon et le capitaine Charles Bocher , il n'y a plus rien à dire sur les opérations militaires meurtrières et difficiles devant Zaâtcha où brillèrent, en première ligne, les Canrobert, Bourbaki, Petit, Mirbeck, Lebrettevillois, de Lourmel, de Lavarande, Bataille, de Barral. D'impérieux motifs faisaient une loi de ne pas donner à 1'attaque définitive un terme plus long. L'état politique de la province s'aggravait de jour en jour, la mauvaise saison s'avançait, des cas de choléra se renouvelaient à chaque instant dans le camp, les approvisionnements de vivres ne pouvaient plus arriver ; tous nos convois étaient attaqués. Ces raisons si puissantes excluaient la possibilité d'un retard. Enfin, le 26 novembre, l'assaut définitif est donné.
Toutes les colonnes d'attaque sont à leur poste. A 8 heures précises, le signal convenu se fait entendre. Aussitôt, un immense cri de Vive la France ! s'élève de toutes parts et nos soldats, précédés de leurs officiers, s'élancent en avant pleins d'un noble enthousiasme. Malgré la vive fusillade des rebelles partant de tous côtés et faisant de nombreuses victimes dans nos rangs, le foyer de la résistance est envahi. Les zouaves se sont emparés de la plus élevée des terrasses de la ville et le drapeau français flotte dans Zaatcha. A 8 heures 1/2, la plupart des terrasses sont occupées par nos troupes, mais pas un des feux n'a fini. On commence alors un combat acharné dont il n'existe peut-être pas d'exemple si ce n'est le siège de Sarragosse. Le feu sort des ouvertures des étages inférieurs, de toutes parts, enfin. Il faut faire le siège de chaque maison. De la terrasse on ne peut plus descendre au premier étage qu'après un combat dans lequel on a à essuyer, a bout portant, le feu d'un ennemi invisible, décidé à vendre chèrement sa vie. Ou premier pour descendre au rez-de-chaussée, dernier refuge de la défense, il faut passer un à un par des trous étroits placés au milieu de la maison. Dans ces parties obscures, dont les portes ont depuis longtemps été maçonnées, la lumière n'arrive que par des créneaux pratiqués dans les murs. Celui qui s'aventure à descendre est aussitôt frappé, il tombe et les défenseurs lui coupent la téte pendant que ses camarades occupent le haut de la maison. Si en renonçant au moyen dangereux de pénétrer dans l'intérieur, on vient en dehors a pratiquer un trou dans la muraille, l'ouverture est à peine faite que les travailleurs tombent criblés déballes. Chaque maison exige un assaut plus meurtrier que celui de la place même. Il ne reste plus qu'une ressource pour épargner le sang de nos hommes, c'est de faire sauter à la mine les derniers réduits de ces terribles et courageux ennemis. Ce moyen est employé sur plusieurs points. La résistance est presque partout vaincue et cependant Bou-Zeïan tient encore. Sa fin est digne de son héroïque défense, et jusqu'au bout son caractère ne se dément pas. Le bataillon de zouaves du commandant de Lavarande environne la maison solide de Ben-Azouz dans laquelle il s'est retire. Un feu très vif part de cette maison et atteint tout ce qui l'approche. On fait avancer une pièce de montagne pour la battre en broche. Les canonniers tombent percés de coups. Il faut renoncer à ce moyen. Un sac de poudre fait tomber un pan du mur et laisse une partie des défenseurs à découvert. Quelques-uns d'entre eux sont tués sur-le-champ ; d'autres se réfugient dans une pièce voisine dont l'entrée est une porte basse ayant à peine un mètre de haut. Profitant de l'instant de désordre qui succéda à l'éboulement de la muraille et a fait cesser la défense, un sergent du 5e bataillon de chasseurs à pied, nommé Guanté, s'élance par l'ouverture, entre dans la chambre où sont les derniers défenseurs et crie : Bou-Zeïan, Bou-Zeïan !
Un homme, auprès de lui, répond aussitôt : Ana Bou-Zeïan - c'est moi Bou-Zeïan !
Le sergent le saisit vivement par le bras, le tire à l'extérieur et dit au commandant de Lavarande: Voilà Bou-Zeïan !
On lui demanda encore qui il est et sa réponse est la même. Le commandant le prend sous sa protection et il envoie de suite prévenir le général que Bou-Zeïan vient de tomber vivant entre ses mains et lui demande ce qu'il doit faire. Le général donne l'ordre de le fusiller mais d'épargner la tète afin que l'on puisse l'exposer et que, reconnue par les indigènes, elle serve d'exemple à ceux qui voudraient imiter sa rébellion.
Quand cet ordre parvint au commandant, il fait monter Bou-Zeïan sur la terrasse de sa propre maison et là lui fait dire, par un interprète, qu'il allait mourir.
Bou-Zïan, alors, redresse fièrement la tête, étend ses bras en montrant les deux paumes des mains en disant : Je suis prêt; vous avez été les plus forts, Dieu seul est grand ! Quatre balles le frappaient au cœur et il tombait raide mort. On lui coupait ensuite la tête qui était envoyée au camp et plantée au bout d'une baïonnelle.
Dans cette même maison, le fils de Bou-Zeïan, jeune homme de 16 à 17 ans, fut pris quelques instants après son père. Il avait la bouche et les mains noires de poudre. On le conduisit au camp. Le général aurait voulu lui sauver la vie, mais Ben-Gana, le caïd de,Biskra, lui répéta avec tant d'insistance que le fils du chacal était chacal lui-même, le sollicita tellement a le lui livrer que le général y consentit. A peine est-il entre les mains des serviteurs du caïd, qu'ils se l'arrachent comme une proie qu'on pourrait leur ravir, le couchent sur le dos et lui scient le cou. Cette affreuse exécution fut faite avec une telle rapidité que M. Vignard, l'interprète principal de l'armée, peu d'instants avant, à côté du jeune homme, traduisant les paroles du général aux Arabes qui l'entouraient, se retourne pour voir ce qu'il était devenu et aperçoit sa tête suspendue au-dessus de celle de Bou-Zeian, à la même baïonnette .
Lorsque le minaret de la mosquée du haut duquel Bou-Zeïan avait appelé les fidèles à la guerre sainte sauta en l'air avec un fracas épouvantable, un long cri de joie s'éleva dans le camp: c'était le couronnement de ce siège si long, si pénible qui nous avait couté tant d'efforts et de sang d'un corps expéditionnaire dont l'effectif avait varié de quatre à sept mille hommes, quinze cents environ avaient été tués ou blessés pendant ce siège de 51 jours: du 7 octobre au 26 novembre.
Les Arabes étaient consternés et terrifiés par le terrible châtiment infligé à Bou-Zeïan et à ses partisans. Leurs bardes avaient chanté les vertus et les premiers succès de ce fanatique ; mais ce n'est que ces premières improvisations que nous pouvons donner au lecteur ; après la catastrophe ce ne fut qu'un silence de mort, personne n'osa plus élever la voix.

Premières campagnes françaises dans le Sahara - 3° Partie

TRADUCTION DU PREMIER Chant
O ramier solitaire, prête-moi ton aile, Dieu te protégeant; Vole vers le Bey du Sahara, porte mes hommages à Bou-Zeïan. C'est au nom de Dieu que je commence cette histoire, datant d'hier seulement.
Un chrétien de nos voisins a voulu enlever Bou-Zeïan ; Mais Bou-Zeïan est difficile à prendre, il n'est pas de ceux se courbant. Il a des soutiens pour combattre et tous les siens sont vaillants. Il n'a que des partisans portant des pistolets incrustés de corail et d'argent,
De longs fusils brillants et pour troisième arme le yatagan. La poudre anglaise ne leur manque pas et les jeunes filles sous leurs voiles se montrant,
Aux moins hardis savent donner le courage par leurs cris excitants. Que Dieu nous et vous préserve du feu rouge dévorant. Mais suivons la volonté de Dieu à tous les biens de la terre renonçant. Celui qui a vu le Prophète est sûr de vaincre, ô Mahomet, seigneur
des hommes, S'il plaît à Dieu nous boirons à la coupe céleste, le miel, le vin et de la cassie l'arôme. Nous suivons la voie tracée par le Prophète et nous croyons en Bou-
Zeïan. S'il plaît à Dieu nous serons heureux dans ce monde et dans l'autre,
Bou-Zeïan en est garant.
O Musulmans ! vous qui servez les enfants de Jean , Chacun de vous dit : Et mes troupeaux ! J'ai mes troupeaux à sauver ! Ne savez-vous donc pas que butins des goums, les troupeaux seront razzés.
Que Dieu maudisse le monde trompeur et ses tentations mensongères, - Quelque mort a-t-il emporté autre que son linceuil quand on l'a mit en terre !
Consultez les tolbas savants dans leurs livres et docteurs du Koran, S'ils disent que la guerre sainte est défendue, du Crucifié je deviens
adhérent. Sur quelle autorité s'appuient donc ces tolbas pervers qui trompent sciemment,
Qui nient la guerre sainte et mentent sur Bou-Zeïan ! Certes, je ne parle pas du groupe de Ben Demikha et de ceux au cœur croyant ;
II n'est question que des vrais infidèles et qu'a gagnés Satan. Par Dieu de Ghamra, que n'avons-nous cinq cents jeunes gens, De ceux dont on dit : c'est un tel et que je sais au combat s'élançant, Avec l'ardeur du chameau poursuivant la chamelle, leur troupe accourant, Alors notre cheikh pourrait dormir tranquille, tous pour lui se sacrifiant.
Quand vint nous attaquer El-Hadj Ahmed, le moustacher, l'homme au yatagan ,
Des masses de soldats et mille cavaliers l'accompagnant,
Il avait rassemblé les contingents du Tel oriental, de Biskra, des Ziban,
Nous l'avons battu malgré ses milles cavaliers et il partit mécontent. Les guerriers de Lichana, comme l'aigle sur l'ennemi tombant, Les gens de bon conseil et que l'on consulte se sont déjà mis en mouvement.
Brahim, fils du Pacha au yatagan s'est levé avec ses gens. Ceux-ci ont à la ceinture deux pistolets avec batteries d'Alger étincelants, Ils ont le fusil hexagonal, d'une grande précision et incrusté d'argent. Ceux-là, comparables à des faucons dressés, mettent en fuite l'ennemi s'il lea voit s'élançant. Si on pousse la charge, de Lichana, les enfants sont toujours en avant.
Où donc est Embarek ben Amar ; prenez garde à ses coups terrifiants. Où est le louche Ben Ahmed, à l'épaule velue, dont l'aspect est
effrayant; Aux balles qui sifflent autour de lui, il n'oppose que la lame de son yatagan.
Où est donc le rebelle Messaoud ben EI-Khanfer, le combattant, Lui qui monte un cheval gris, vite comme une gazelle, à la selle luisant?
Où se trouve El-Hadj Baghaoui ? Où sont, des Chorfa, les enfants? Desquels la poudre anglaise part sans fumée et qui sont guerriers ardents.
Où sont les fantassins de Fetnassa qui comptent El-Arbi et Soliman? Soutiens de la religion à front découvert et, dans le Miséricordieux,
confiants. Qu'aux braves Embarek ben Ahmir et Ali ben Daoud, Dieu soit clémont.
Ainsi qu'à Abd-Allah qui ont été tués la bataille commençant. Celui qui a fait ces vers est Mohammed El-Lichani, les rimes assemblant
Comme les grains du chapelet et dont le plus beau chant Est à la louange du guide vers le bien et qui ne trompe pas le Prophète d'Adnan.

Premières campagnes françaises dans le Sahara - 4° Partie

TRADUCTION DU DEUXIEME CHANT
Au nom de Dieu, puis au nom du Prophète,
Qu'y a-t-il donc entre le seigneur de nos gens et les mécréants?
Il leur vient des soldats en aussi grand nombre que des sauterelles volant.
Ces soldats arrivent comme autant de torrents,
De détruire Zaatcha, par leurs idoles ils font serment.
En masse, de tous pays, de Médéa, Mascara et Tlemsan,
Il leur accourt du monde de l'Ouest méme d'Oran,
D'Alger et des ports de toutes les contrées,
De Philippeville et de Bône, il en est arrivé.
Zaâtcha est leur rendez-vous, prenez des notes, ô vous qui écrivez.
De fantassins et de cavaliers nous sommes entourés.
Les canons s'emplissent de boulets
Et dans leurs conseils pervers d'anéantir ce village, les infidèles ont décidé.
Comme le tonnerre, leurs tambours se mettent à rouler, Et la poudre des tubes de fer a parlé, Chrétiens et Juifs accourent, mais seront terrassés. Par Dieu, rebut du genre humain, leur disons-nous, ici engloutis
vous serez. Comme des mouches vous tomberez, en déroute et conspués.
?gayez-moi, ô jeunes gens, où sont parmi vous les adversaires à opposer aux Oulad-Jouan .
Car je suis triste, affligé, dans mon cœur est un charbon ardent, Et mon cœur se consume, pourquoi serai-je content ? Celui de vous, ô frères, qui une bonne nouvelle m'apportera, Celui-là le Paradis vert habitera.
O l'homme au glaive ô Bou-Zeïan.
A ma disposition je n'ai pas de cavalier
Qui les nouvelles aille me chercher.
O Dieu irrésistible, dispensateur des destinées !
O Dieu qui connais de- l'avenir les secrets,
Sacrifie cette armée d'infidèles a la colère de tes enfants.
Car ceux qui se sont voués à défendre Bou-Zeïan,
Aux compagnons du Prophète je les ai comparés.
Je chante les exploits, à vous qui comprenez
De mon héros, l'homme au glaive Bou-Zeïan.
Je suis atteint, la soif me gagne, mais la cause que je soutiens
Est une question de gloire pour les miens.
Je t'ai nommé, ô toi qui la fièvre guéris,
Dont le nom que la lèvre des femmes et des enfants redit,
Ainsi que les lettrés qui lisent les versets du Coran
Répètent: O Dieu très haut et puissant,
Donne la victoire à tes enfants
Et la honte et la défaite aux mécréants,
O l'homme au glaive, O Bou-Zeïan.
Ton amour, ô Bou-Zeïan, dans mes entrailles est entré. O Dieu fais que mes vœux soient exaucés, Que sur les champions de la guerre sainte soit ta bénédiction. Des élus de Dieu j'implore aussi la protection. Qu'ils en couvrent l'homme au glaive Bou-Zeïan, Le destructeur des armées, ma langue l'acclame journellement. Que celui qui dans le cœur a la foi enracinée, Prenne part à la guerre sainte, O vous qui comprenez Moi je suis caduc et éloigné
Que sont heureux ceux que le saint homme a visités, Ainsi que ses compagnons dévoués et honorés O l'homme au glaive, O Bou-Zeïan !
J'ai voulu dormir, mais le sommeil j'ai perdu;
Et la tristesse en moi est descendue.
Les réflexions égarent la tête et troublent le cœur.
Nos jeunes filles me rendent soucieux et je crains pour elles un
malheur.
Qu'on ne les disperse de tous côtés j'ai peur. Dès lors pour nous quelle horreur.
Mais mon esprit me dit aussi : sur elles ne sois pas inquiet, Rien de fâcheux ne viendra les humilier Sous la protection du meilleur des croyants
De l'homme au glaive, de Bou-Zeïan.
O Purifie, père de Reguia, ô toi qui montes Serhan
Heïder, ô toi les chaînes soulevant, Je désire que tu accoures à moi sans tarder Tu verras que de choses il m'est arrivé,
Chaque jour je songe et prendre une résolution je voudrais
Quand ce porteur de nouvelles est venu m'annoncer
Ce qui déjà était connu de tous côtes,
Ils sont battus les adorateurs du Messie, m'a-t-il dit.
J'ai été heureux et l'anxiété de mon cœur est partie
Ca été pour moi comme un jour de fête,
Tant je suis partisan de la cause du Prophète,
Dieu sait ce qui est caché, les anges même du Miséricordieux
Disent : Dieu sans piété pour l'ennemi, que Bou-Zeïan soit victorieux.
De tout danger préservez Bou-Zeïan;
Sa réputation est parvenue à la connaissance du Sultan .
Sa gloire aux quatres points cardinaux s'est répandue,
Ses exploits , des citadins, de nomades, de Tunis et autres sont
connus.
Mes paroles reposent sur de solides fondations. . Vous pouvez les répéter sang hésitation.
Par Ali ben Chergui de Feliach composé,
O Dieu que de toi je sois favorisé.
On s'est demandé, avec raison, comment cette révolte de Bou-Zeïan n'avait pas été étouffée dès le début, ou tout au moins signalée par ceux à qui nous avions confié le commandement des populations de ce pays. Les uns ont dit que le cheïkh El-Arab-Bou-Aziz-ben-Ganâ et son neveu le caïd de Biskra, s'étaient laissés surprendre par les événements, mais d'autres ont eu bien de penser qu'ils avaient laissé faire pour nous mettre dans l'embarras et nous décider a leur abandonner le gouvernement du Sahara, ce qui a toujours été le rêve de cette famille et le but de ses ambitions.
Les Ben-Ganâ tenaient essentiellement : a avoir des troupes françaises a leur disposition pour les aider à maintenir leur autorité ; mais ils voulaient le soldat seulement, instrument obéissant et passif, mais non l'officier s'occupant des affaires, réformant les abus et introduisant progressivement la régularité et l'honnêteté de notre administration.
Endurcis dans les principes de l'ancien makhezen, ils devaient être dirigés en toutes circonstances, être commandés; ne pas les surveiller constamment, ne pas les conduire avec une attention suivie aurait été ramener les Zibans au temps de la violence et de la spoliation, livrer à la brutalité des nomades la richesse des oasis, faire renaître l'oppression du cultivateur par le pasteur; l'instinct des Ben-Gana menait droit à ce but.
Après son installation a Biskra, le commandant de St-Germain, homme aux sentiments élevés, humanitaires et aux idées civilisatrices, s'aperçut bien vite Que le cheikh El-Arab-ben-Ganâ n'était pas à la hauteur de la mission importante qui lui était confiée et ne marchait point selon nos vues.
Peu intelligent, écrivait-il, peu actif, occupé à poser en seigneur au milieu de ses vassaux, il se distingue à leurs yeux par une magnifique prodigalité, mais ne leur inspire d'autre respect que celui de sa position. Sa conduite privée est peu digne; ses habitudes de plaisirs et de faiblesses pour des serviteurs avides sont causes qu'il en est constamment aux expédients et dans une gêne honteuse.
Pendant que le prestige du cheikh El-Arab s'amoindrissait par sa faute, celui du commandant de St-Germain s'affermissait de plus en plus.
Les Ben-Gana étaient irrités de ces progrès, mais ne le manifestaient autrement que par une force d'inertie absolue. Bou-Zeïan se révéla aussitôt que le commandant de St-Germain eut quitté Biskra pour aller prendre part, comme nous l'avons dit, à l'expédition de Kabylie ; les Ben-Ganâ, sourds et aveugles sys-tématiquement, laissèrent faire, et on a vu ce qui en advint.
Dans la relation du général Herbillon sur le siège de Zaâtcha, on lit à ce sujet un passage instructif. Le cheikh El-Arab avait reçu l'ordre de bloquer Zaâtcha avec ses cavaliers pour isoler le foyer de la révolte, en attendant l'arrivée des troupes françaises :
Cette liberté d'action, dit le général, laissée au cheïkh El-Arab, n'eut aucun résultat; ce grand chef, sans énergie, rapace, et se dégradant par des habitudes peu en harmonie avec la fierté de la société arabe, n'avait aucune influence sur les siens. Il leur inspirait peu de confiance. Il était devenu d'une nullité politique déplorable et ne fut d'aucune ressource dans la répression de l'insurrection du Ziban. Les rebelles ne virent dans les Douaouda mal dirigés que des frères dont ils n'avaient rien a craindre.
Plus loin, a propos des nomades quittant le Tel, pour rentrer dans le Sahara, malgré les ordres contraires qu'on leur avait donnés, afin de ne pas les avoir dans les environs pendant le cours des opérations du siège, on lit encore :
Le général fit encore venir le cheïkh El-Arab et lui exprima le désir de le voir aller avec les membres de sa famille au-devant des nomades et d'assister a leur campement. Ce grand chef fut incapable de prendre une détermination, et comme d'ailleurs il avait perdu toute autorité sur ses nomades, il comprit qu'il n'en serait pas écouté. Son concours qui dans
cette circonstance aurait été d'une grande utilité devint donc nul .
Les nomades, qui arrivaient du Tel, s'étaient imaginé qu'ils n'avaient plus qu'à achever nos troupes démoralisées par la longue résistance de Bou-Zeïan. Ils allaient camper entre Ourlal et l'oued Djedi et se préparaient à venir attaquer et piller notre camp devant Zaatcha. Le général Herbillon partait dans la nuit du 15 au 16 novembre avec toute sa cavalerie et quelques bataillons d'infanterie. Au point du jour le colonel de Mirbeck se précipitait au milieu des tentes des nomades et, traversant la rivière, va se jeter sur un groupe nombreux de cavaliers ennemis qui commence a se former.
L'infanterie sur deux colonnes, allégée du poids des sacs, s'élance à la baïonnette au milieu des douars et de leurs défenseurs. En un instant, on est maitre d'une ville de tentes. On prend, en outre, 2,000 chameaux et 15,000 moutons; 200 cadavres ennemis couvraient le sol. Les nomades terrifiés venaient quelques heures après amener des otages et faire leur soumission. Si les Ben-Ganâ s'étaient trouvés à leur poste, c'est-à-dire au milieu de ces nomades, ils auraient arrêté leurs velléités hostiles et nous auraient épargné la dure nécessité de les châtier.
Nous avons déjà raconté comment, par ambition autant que par maladresse, Si Ahmed-bel-Hadj se fit honteusement chasser de Tougourt en janvier 1852, et ouvrait ainsi la porte de cette ville au chérif Mohammed-ben-Abd-Allah, qui allait encore une fois mettre le Sahara en révolution. Stimulé par ses premiers succès aux environs de Tougourt, le chérif devient plus hardi et pousse une pointe sur les Zibans. Le commandant Collineau, chef de Biskra par intérim, rappelle a la hâte le peloton de chasseurs d'Afrique, qui, venant d'être relevé, avait déjà fait deux étapes vers Constantine.
Le 22 mai, à dix heures du matin, le chérif se montrait en face de l'oasis de Melili et allait l'envahir. A 11 heures, des cavaliers effarés accoururent prévenir que le chérif est là. Le com-mandant Collineau s'y porte rapidement, mais sans désordre. Le chêrîf s'était rangé en bataille à quelques centaines de mètres au sud de l'oued Djedi. C'était une ligne profonde de 2,000 fantassins, dont beaucoup étaient montés soit sur des chameaux, soit sur des Maharis. Un goum de 3 à 400 cavaliers flanquait la gauche: une réserve de 250 cavaliers soutenait par derrière les fantassins.
Nos forces ne se composaient que des deux pelotons de chasseurs d'Afrique, c'est-à-dire cinquante sabres, vingt-cinq spahis, quatre-vingts khialas du bureau arabe et quatre cents cavaliers nomades, sous les ordres des Ben-Ganâ.
Laissons maintenant la parole au lieutenant de chasseurs d'Afrique Andrieux, le héros de ce brillant combat :
On se trouve en presence de l'ennemi, Le goum auxiliaire s'est refroidi. D'un coup d'œil la position est jugée. La retraite est impossible. Eût-elle quelques chances de réussite, on sera égorgé dans l'oasis, où l'on se jettera. Le commandant Collineau en informa ses officiers puis, s'adressant au lieutenant Andrieux: il nous faut ici tous nos moyens. Vos hommes ont en vous une confiance absolue qu'ils n'auraient pas en moi officier d'infanterie. Prenez le commandement et comptez-moi comme un homme de plus au rang des officiers . Nous vous connaissons tous : l'affaire est entre bonnes mains.
Les deux pelotons de chasseurs et soixante-dix cavaliers spahis formés en deux pelotons passent la rivière. La cavalerie auxiliaire des nomades ne passe pas. Seroka qui était avec
elle la quitte et rejoint les chasseurs.
La rivière franchie, le lieutenant Andrieux déploie sa troupe et passe devant les rangs. Il est pâle, car la responsabilité est terrible, mais ferme. Sur chacun des siens il jette un coup d'œil et veille à ces détails dont nous connaissons tous la suprême importance: la selle bien maintenue, les étriers courts, le cheval dans la main et rien que des coups de pointe.
Puis se portant quelques pas en avant il lança d'une voix éclatante ce beau commandement très prolongé; Char.....gez!!
En arrivant près de cette infanterie, les deux pelletons arabes font feu et ralentissent l'allure. Que l'on songe bien qu'il n'y a pas là l'enivrement des grandes batailles, d'une lutte engagée. Rien... Une cinquantaine d'hommes est en face d'une masse compacte. S'ils sont vaincus, tous mourront...... Et de quelle mort ! Les officiers, une partie de la troupe ont assisté au siège de Zaâtcha, et ils savent quel sort les Arabes réservent à leurs prisonniers. Les officiers et les deux pelotons s'enfoncent dans cette masse. C'est alors de tous côtés un feu roulant ; c'est un affreux pêle-mêle; en avant ! en avant
toujours, en avant. Tous sont électrisés.
Le lieulenant Andrieux a un cheval de grande taille, d'une vigueur indomptable. Chaque coup de pointe lui jette sous les pieds nu homme dont il franchit le cadavre.
La trouée se fait, on arrive à toucher de la lame les cavaliers placés en seconde ligne. Ils se débandent et font feu en
fuyant.
o Numides, va!
Une lutte de vitesse s'engage, mais les chevaux des chasseurs sont épuises. Ils ont fait dix-sept lieues dans la nuit et quels efforts pour enfoncer cette masse ! Les hommes seuls en veulent encore. On fait demi-tour et l'on reprend encore la tête a des chameliers et des fantassins qui sont en pleine déroute et que l'on pique à coups pressés. Plus de cent cinquante restèrent sur place et tous les survivants durent faire, par une chaleur accablante, quinze lieues sans trouver une goutte d'eau. Beaucoup moururent de soif.
On sonne le ralliement et on ramasse les siens. Onze chasseurs tués, sept blessés grièvement, treize chevaux tués, six blessés, celui du lieutenant en quatre endroits.
Se figure-t-on la stupeur de ces quarante braves gens, seuls au milieu d'une plaine immense toute jonchée de cadavres. Il y a des dangers dont on ne mesure la profondeur qu'après coup. Le froid vous prend alors.
Mais toute cette cavalerie indigène qui a jugé les coups et pris part a la fin du combat, n'est arrivée que pour piller. Le succès aurait été non plus décisif mais plus cruel encore pour l'ennemi sans la faiblesse du cheikh El-Arab-ben-Ganà qui paralysa ses goums. Sur ses quatre cents cavaliers une centaine à peine franchit l'oued Djedi autrement que pour se livrer au pillage sur les derrières des combattants .
L'indignation du lieutenant Andrieux se manifesta par ces lignes de son manuscrit :
La cavalerie arabe ne passa pas la rivière.
J'insistai auprès du commandant Collineau pour que Ben- Ganâ fut immédiatement fusillé. Il ne voulut pas y consentir.
Peut-être voyait-il devant lui un nombre d'ennemis déjà assez considérable et ne voulut-il pas l'augmenter.
On voit au Palais de la Division de Constantine parmi les trophées celui du combat de Melili sur lequel sont inscrits, ainsi qu'il suit, ceux qui s'y distinguèrent :
Collineau, chef de bataillon à la légion étrangère ; Andrieux, lieutenant au 3e chasseurs d'Afrique; Seroka, lieutenant à la légion ;
Monphous, sous-lieutenant au 3e chasseurs d'Afrique; Constantin, maréchal des logis id,
Dufreyne, brigadier id.
Viedmann, chasseur id.
Pasquier. id.
Rivoire, sous-lieutenant au 3° spahis; Gerboval, brigadier
Massaoud ben Amar, spahis id. Dheïna bon Ali, id.
Le cheïkh El-Arab-bou-Aziz-ben-Ganâ mourut à Constantine le 10 août 1861. Plusieurs des membres de sa famille eussent voulu lui succéder dans ce titre honorifique de l'ancieune féodalité indigène. Le général Desvaux, appréciant avec juste raison l'embarras plutôt que l'utilité de ce dignitaire, obtint du gouvernement sa suppression, comme il fit supprimer aussi plus tard les cheikhs féodaux du Ferdjioua et du Zouara.
Mais n'anticipons pas sur les événements. Il nous reste, en effet, à rappeler ici le retentissement et les conséquences que les événements de Djedda eurent chez la plupart des tribus du sud de la province pendant une période de deux ou trois ans, c'est-à-dire de 1858 à 1860. Au milieu d'un calme profond, alors que les populations jouissaient enfin de tous les biens que donne la paix, des insurrections éclataient encore sur divers points. Le fanatisme seul determinait ces levées de boucliers, qui auraient assurément pris une gravité redoutable sans la bonne organisation de nos troupes. Ceux qui ne connaissent la vie intime de l'Arabe et le fond de son caractère se font difficilement une idée de sa crédulité, de sa facilité avec laquelle ce peuple prête l'oreille aux chérifs qui cherchent à exciter son fanatisme. Ce fanatisme, loin d'être éteint, se rallume toujours avec une vigueur extraordinaire au souffle du premier imposteur vend qui prêche la guerre sainte.
L'agriculture développée, la sécurité et la facilité des communications, l'écoulement des produits, la richesse publique augmentée, voila de quels avantages nous,les avions déjà dotés a cette époque, ils le sentaient bien, mais toutes ces considérations s'effaçaient devant le sentiment de haine qui leur faisait encore éprouver l'idée que la terre sacrée de l'Islamisme était souillée par le pied du Chrétien.
L'Arabe du Sud vit au jour le jour. Aujourd'hui est tout pour lui, il ne pense jamais au lendemain. Le seul avenir qui le préoccupe est celui que le Prophète promet aux fidèles. Il doit, pour voler à la guerre sainte, quitter sans hésiter sa famille, sa tente, saisir son fusil, sauter en selle : mourir sera pour lui une récompense. Combien ne doit pas être redoutable un peuple d'un caractère aussi impressionable? Soldat et cavalier par nature, frémissant au bruit de la poudre, aussi prompt a prendre ses armes qu'a brider son cheval attaché devant Sa tente, toujours prêt à partir, sans s'occuper d'autre chose que d'examiner sa poudrière et de faire jouer la batterie de son fusil. Ou le conduit-on? Il n'en sait rien et ne s'en préoccupe pas. On lui a dit qu'il allait gagner le ciel en combattant l'infidèle.... Rien ne peut l'arrêter. - Joignez à cela que sa crédulité lui fait ajouter foi aux contes les plus absurdes; que son imagination est vivement frappée par des légendes et des prédications dont le merveilleux et le fantastique semblent a ses jeux tire le cachet de leur origine divine. Que l'on se rende compte, enfin, de la rapidité avec laquelle se propagent les moindres nouvelles et l'on ne sera plus étonné du role important que les chérifs ont toujours joué chez les Arabes. Leurs têtes sont comme des grains de poudre qui s'enflamment spontanément.
Les deux énergumènes auteurs des nouvelles revoltes, dont nous allons Successivement rappeler les épisodes, étaient Si Sadok-ben-El-Hadj et Si Mohammed-ben-bou-Khentach. Le premier était originaire des Oulad-Sidi-Mansour, marabout des Oulad-Youb.il s'était toujours tenu dans la montagne de l'Ahmar-Khedou, près de Biskra, n'ayant jamais voulu vivre au contact du Chrétien. Lors de 1'insurrection de Khanga, il avait servi de lieutenant a Sidi Abd-el-Afid; puis, aux affaires de Zaâtcha, il s'était mis a la tête d'un contingent de sept cents fusils pour défendre les assiégés. Ces antécédents démontrent suffisamment le caractère fanatique du personnage dont l'ardeur guerrière aurait dû se refroidir par les échecs subis naguère. Il a été démontré que Si Sadok avait reçu la visite d'émissaires arrivant secrètement d'Orient, comme il en était arrivé également dans les montagnes de la Kabylie orientale dont la population se révolta au même moment, c'est-à-dire a un signal simultané parti d'un centre religieux quelconque, de la zaouia senoussienne probablement.
A dater de ce moment, Si Sadok entreprenait des tournées pastorales chez les khouans de l'ordre de Sidi Abd er-Rahman dont il était le mokadem dans cette région. Des réunions avaient lieu, et comme le meilleur moyen d'intéresser ses audi-teurs et de faire abonder les aumônes est toujours de parler contre les Chrétiens, le massacre de Djedda fut presente comme le signal d'un mouvement général en faveur de l'Islamisme. Les imaginations se montèrent au récit de bruits exagérés et même absurdes habilement répandus. Nous pûmes bien, un instant, fermer les yeux, afin de ne point augmenter l'influence du marabout Si Sadok, tout en surveillant ses menées. L'exaltation, si rien ne l'avivait, pouvait tomber d'elle-même, et au lieu de susciter des complications en punissant immédiatement les agitateurs, il semblait alors possible d'attendre un moment plus convenable pour arriver à ce châtiment sans déplacement de forces.
Jusqu'au mois de novembre 1858, le mouvement séditieux n'avait pas fait encore de grands progrès. Si Sadok sembla même un instant effrayé du rôle qu'il allait jouer; mais un de ses fils, Si Brahim, connu pour son exaltation et son fanatisme agissait en son nom et parcourait incessamment les tribus. Triomphant de l'hésitation de son père, il lui faisait écrire des lettres pour appeler à la guerre sainte. Une de ces lettres, apportée dans les premiers jours de novembre à Sidi-Okba par un nommé Bou-Griba, devait être lue sur le marché. Lorsque les gens de cette oasis essayèrent de s'y opposer pour ne point être compromis, Bou-Griba se réfugia dans la maison du mokaddem de l'endroit et appela a lui les fanatiques du village.
Avant que ces faits ne fussent connus a Biskra, quelques tentes des Lakhadar du Sud, dont le nombre augmenta bientôt jusqu'à cinquante, pénétrèrent dans nos jardins de l'oasis, s'y retranchèrent, y crénelèrent les murs et appelèrent il eux les partisans de Si Saddok. Ce fait devient le signal de la révolte.
Afin de prendre les mesures nécessaires pour comprimer l'insurrection, maintenir les tribus nomades et les oasis, le général Gastu, chef de la province, autorisa le général Desvaux, commandant à Batna, a se porter avec la cavalerie dont il disposait sur le théâtre des événement;. Quelques escarmouches avaient eu lieu entre les goums du Kaïd-ben-Chennouf et les rebelles dont le nombre augmentait. Le marabout, renseigné par les émissaires qu'il entretenait dans toutes les directions, répandit alors fort habilement le bruit que des événements sérieux appelaient toutes nos forces chez les tribus en révolte de la Kabylie orientale, qu'il nous était impossible d'envoyer des renforts dans le Sud, et que le moment d'agir vigoureusement était arrivé. Ces nouvelles ébranlèrent bien vile les fractions qui hésitaient encore.
La colonne expéditionnaire de Kabylie avait heureusement terminé ses opérations et, dés le 19 décembre, après un repos bien nécessaire à des troupes qui, pendant près d'un mois, venaient de subir des pluies torrentielles dans cette contrée difficile, le général Gastu dirigeait sur Biskra trois bataillons et un escadron, ce qui allait porter à quatre bataillons et quatre escadrons les forces du général Desvaux devant Mechounech.
Le général Desvaux attaquait les rassemblements ennemis dans ses retranchements de la montagne et les dispersait en leur faisant éprouver de grandes pertes. Quant au marabout Si Sadok, poursuivi activement par nos goums sous la conduite du caïd Si El-Mihoub-ben-Chennouf, après avoir vainement cherché à gagner le Sud par la vallée de l'Oued-el-Arab, il dut se rendre le 19 janvier. Le 20, il était ramené, avec quatre-vingt-huit prisonniers de sa famille ou ses serviteurs, au camp du général Desvaux, établi à El-Ksar. La prise de Si Sadok termina cette insurrection.
Celle provoquée par Bou-Khentach, en 1860, faillit être plus grave. C'est dans la fraction des Oulad-Sidi-Rahab, marabouts des Oulad-Derradj, qu'un homme fort obscur jusqu'alors se révéla tout à coup. Ces marabouts, appelés Oulad-Sidi-Rahab ou Braktia, différaient par leurs mœurs et leurs usages de ce que sont d'habitude les gens de cette caste : ils montaient à cheval et passaient autrefois pour les gens les plus belliqueux du Hodna. Ils avaient figuré dans toutes les guerres, leur valeur était passée en proverbe et depuis notre installation dans le Sud, chaque fois qu'un goum avait été attaché à nos expéditions, les cavaliers des Rahab s'étaient toujours faits remarquer par leur entrain et leur bravoure.
Il y a un peu plus d'un demi siècle un vieillard de cette tribu, nommé Si Mohammed-bou-Sidi-Barkat, se voyant a l'article de la mort fit placer sa tente en dehors du douar qu'il habitait, convoqua ses enfants et leur dit :
?loignez-vous et laissez-moi seul. Si cependant la nuit, ajouta-t-il, un cliqueté d'armes, un bruit de chevaux venaient à frapper vos oreilles, gardez-vous de vous déranger. Quand le jour sera venu, réunissez-vous à ma tente, car j'ai à vous faire une révélation importante.
Le lendemain matin, ses fils s'étant rendus à son appel, il leur annonça qu'un jour viendrait où l'Algérie serait prise par les Français : Oui, mes enfants, le pays que vous habitez sera envahi par l'infidèle! Dieu le veut. Soumettez-vous a ses arrêts.
Mais le jour de la délivrance viendra. Avant qu'il n'arrive, il s'élèvera de tous cotés des hommes se disant chérifs envoyés de Dieu. Il en viendra de l'Est, il en viendra de l'Ouest.
Gardez-vous de croire à leurs paroles, car ce seront tous des
imposteurs. Ils chercheront à vous entraîner dans l'abime; ne
les écoutez pas ! - Le vrai chérif viendra du Sous-el-Aksa
(Maroc). Sa mosquée, dont les murs sont déjà hors de terre, se dégagera insensiblement du sable qui l'entoure. Quand elle sera toute entière au-dessus du sol, il en sortira un chérif. Ce
sera le vrai; ce sera celui qui délivrera la terre de nos ancêtres du joug du Chrétien! Quant a moi, je vais vous quitter, mais je serai toujours au milieu de vous. Quand
l'heure de la délivrance sonnera vous me venez apparaitre à côté du vrai chérif; mon épaule touchera la sienne. Son armée sera précédée par celle d'un saint homme qui sortira de la fraction des Oulad-Sidi-Rahab. Cet homme sera son khalifa. Vous pourrez ajouter foi à ses paroles!s'étendait au loin.
Après ce discours, Si Mohamed-ben-Sidi-Barkat donna à ses enfants le signe auquel ils pourraient reconnaître cet homme des Oulad-Sidi-Rahab qu'il leur annonçait, et il expira. Ce signe les descendants de Si Mohammed ne l'avaient jamais révélé. Les Oulad-Sidi-Rahab étaient une petite fraction de vingt-deux tentes. C'étaient des marabouts qui ne faisaient partie d'aucun ordre, d'aucune corporation religieuse, mais dont la réputation de sainteté est incontestable.
En 1844, le général duc d'Aumale pénétrait avec sa colonne dans les montagnes des Oulad-Soultan. Un homme des Sidi-Rahab, nommé Si Ahmed-ben-Si-Yahia, s'annonça par des actes de folie. Cette nouvelle se répandit rapidement. Les Braktia en entendirent parler et se figurèrent que c'êtait l'envoyé prédit par leur aieul. Ils montèrent a cheval et allèrent s'assurer du fait. Mais à peine eurent-ils examiné la figure de l'illuminé Si Ahmed qu'ils s'éloignèrent de sa tente en disant aux populations que cet homme était un imposteur. Si Ahmed ètait vieux et le véritable envoyé, parait-il, devait être jeune, faible, maladif et n'ayant que des alternatives de santé. L'affaire, qui aurait pu devenir grave à ce moment, en resta la. On cessa de s'occuper de Si Ahmed et les visites que lui faisaient les fanatiques cessèrent d'elles-mêmes, son prestige naissant était tombé. Une parole des Braktia eût suffi alors pour enflammer les populations crédules, une parole de leur part suffit pour faire renaître le calme dans les esprits.
Vers le 10 mars 1850, le cheikh Bibi des Oulad-Amor allait à Batna et avertissait qu'un homme des Oulad-Sidi-Rahab, (du nom de Si Mohammed-ben-bou-Khentach, s'annonçait comme envoyé du chérif du Sous-el-Aksa. Le cheikh disait que le nombre des visiteurs était grand, qu'il augmentait tous les jours et ne dissimula pas son inquietude. Enfin, Bibi ajouta que dans les réunions, qui se succédaient sans interuption le jour et la nuit, on parlait du Djihad, de la guerre sainte. Ces renseignements étaient bien tôt confirmés de plusieurs cotés, et on apprenait qu'un nommé Si El-Arbi, bach adel des Oulad Sahnoun, et Si Ahmed-Bey, des Oulad-Mansour, hommes tres remuants, s'etaient installés aux côtes de Bou-Khentach, qu'ils ne le quittaient pas et qu'ils étaient ses conseillers intimes.
Le colonel Pein, commandant la subdivision de Batna, fit immédiatement partir un officier des affaires arabes, afin de juger par lui-même la situation. Cet officier signalait bientôt qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour empêcher la révolte naissante de se développer. Le colonel Pein, officier actif et résolu, sentait combien il était important de paraître promptement devant ce foyer de rébellion. Il n'hésita pas, et trois heures après la réception de l'avis du lieutenant du bureau arabe, il était en route pour Barika. Il emmenait avec lui deux escadrons du 8° chasseurs de France, un escadron de spahis et deux pièces d'artillerie. La petite colonne arrivait à Barika le lendemain soir, ne s'étant arrêtée que quatre heures pendant la nuit. Le lendemain, un bataillon de huit cents hommes devait la suivre, (zouaves, infanterie légère d'Afrique et tirailleurs).
A Barika tout confirma au colonel Pein ce que lui avait signalé son officier des affaires arabes; la situation devenait de plus en plus critique.Il est utile de parler ici de ce qui contribua le plus a persuader aux populations que Bou-Khentach ètait le véritable envoyé du vrai chérif du Sous-el-Aksa.
Un goum de quarante cavaliers des Braktia, en apprenant ce qui se passait chez les Oulad-Sidi-Rahab, était monté à cheval. Le gros de la troupe s'arrêta sur la limite des Oulad-Amor, et deux cavaliers seulement se dirigeaient secrètement vers la tente de Bou-Khentach où ils entraient. Après y avoir passé plusieurs heures, ils en ressortaient annonçant que-Si Mohammed-ben-Sidi-Khentach était bien l'homme prédit par leurs ancêtres.
Tout le monde se rappela l'histoire du faux envoyé, Si Ahmed-ben-Yahia en 1844, et personne ne douta plus. Il est bon de remarquer que la maladie de Bou-Khentach datait précisément de seize ans, époque à laquelle avait disparu Ben-Yahia. Cette coincidence de dates, ne prouvait-elle pas que quelques intrigants avaient depuis longtemps jeté les yeux sur ce jeune marabout et lui reservaient le rôle qu'ils faisaient jouer aujourd'hui? Quoiqu'il en soit, le chérif recevait de toutes parts de nombreuses visites ; il était parvenu à attirer à lui les personnages les plus influents : les tolba, les cadis, ceux qui par leur instruction et leur caractère religieux en imposaient aux musses, avaient embrassé sa cause. La fraction tout entière des Oulad-Mansour s'était jointe à lui; la fraction des Oulad-Zemira, son cheikh en tète, après avoir résisté au premier entrainement, venaient de faire défection. Toute la montagne qui sépare la plaine de Sétif de celle du Hodna était impressionnée; la tente de Bou-Khentach ne désemplissait pas; gens de la plaine, gens de la montagne accouraient à lui, apportant de considérables offrandes. La tribu des Oulad-Nedja n'obéissait plus, son kaïd ne rendait compte de rien, son cadi avait envoyé ses deux fils à la Zemala du chérif: l'un y fut plus tard tue, l'autre blessé. Le cadi des Oulad-Sahnoun s'était également joint aux rebelles. Enfin, le personnage le plus menaçant du Hodna, Si Chérif, ancien cadi, homme qui par son âge, ses lumières et son caractère inspirait partout la confiance. Si Chérif qui avait si longtemps été en rapports amicaux avec nous, qu'on avait consulté tant de fois dans les affaires difficiles, Si Chérif venait d'embrasser lui-même la cause de la révolte. Comment de tels exemples n'auraient-ils pas porté les masses à s'engager dans la même voie?
Ou le voit, tout se préparait pour une levée de boucliers. Tous les visiteurs sortaient de la tente de Bou-Khentach impressionnés par son air de sainteté, il conservait toujours une altitude recueillie, il passait souvent la main sur son visage pale et amaigri par la maladie, promenait lentement ses regards autour de lui et levait les yeux au ciel comme un homme inspiré. Il ne parlait presque jamais et ses seules paroles étaient celles-ci : Que celui qui veut être à moi me suive; que celui qui ne veut pas être a moi reste chez lui le jour de la justice paraîtra bientôt. Les notabilitès qui ont joué le principal rôle dans cette insurrection ne quittaient jamais Bou-Khentach, répondaient pour lui et développaient adroitement et avec verve tous les moyens que Dieu, disaient-ils, avait mis entre les mains du cherif Bou-Khentach pour anéantir les Chrétiens. Un souffle de ce chérif, répétaient-ils, suffira pour les disperser; à son geste les soldats chrétiens s'enfuiront, la poudre de leurs fusils se changera en eau; s'ils avancent, la terre s'entrouvrira sous leurs pieds pour les engloutir; les buissons de dis et A'alfa lanceront des projectiles et porteront la mort dans leurs rangs; enfin, un goum armé de toutes pièces devait apparaître au moment où on y pensait le moins et donner le coup de grace à l'infidèle! - Certainement chaque fois que les chérifs qui avaient précédé Bou-Khentach prêchaient la guerre sainte, ils employaient les mêmes moyens et leurs contes fantastiques ressemblaient beaucoup a ceux dont Bou-Khentach et ses acolytes berçaient les populations. Mais il faut avouer que leur apparition n'avait pas toujours été accompagner: de circonstances aussi extraordinaires. Il n'est donc pas étonnant que cette insurrection ait fait de si rapides progrès et que les esprits aient été si vivement agiles. Il est permis de croire que Bou-Khentach n'était qu'un automate dont Si Ahmed-Bey et Si El-Arbi faisaient adroitement jouer les ressorts. Il est probable aussi que les deux hommes avaient depuis longtemps reuni les matériaux d'une comédie dans laquelle le physique de leur jeune parent leur avait paru propre à remplir le rôle qu'ils lui réservaient. Une année à peu près avant l'apparition de Bou-Khentach, Si El-Arbi avait tenu un langage qui prouve qu'il se préparait de longue main a cette manifestation. Il avait dit, en parlant de Si Sadok, l'agitateur de l'Aurès : Cet homme est un imposteur. L'an prochain on aura peut-être des nouvelles du vrai chérif!
Tout prouva que cette insurrection avait été bien ourdie. Huit cents tentes environ étaient réunies dans la Zemala de Bou-Khentach. C'étaient celles des gens les plus hardis que la crédulité et la haine du Chrétien avaient tout à fait subjugués, et qui n'avaient été arrêtés par aucune considération. Un nombre égal de gens moins hardis, se réservant une porte de sortie pour le cas où tout ne tournerait pas comme l'annonçait le chérif, étaient venus en armes prendre part au combat. Beaucoup d'entre eux pouvaient espérer que leurs noms ne seraient pas connus et que, dans le cas d'un revers, ils pourraient rentrer chez eux et faire croire qu'ils n'en étaient jamais sortis. Nous ne reparlerons pas des visites nombreuses que recevait le chérif de la part de gens craintifs qui, ne sachant comment allier le respect qu'ils portaient au saint homme avec la peur de se compromettre vis a-vis de nous, se contentaient de venir lui baiser la main et lui apportaient en larges aumônes un secours qu'ils n'osaient lui donner avec leurs armes.
Tous les renseignements recueillis après le combat du 25 mars, que nous allons raconter, s'accordèrent à prouver que partout, dans la plaine comme dans la montagne, tout le monde se préoccupait de l'issue de la lutte. On avait vu des groupes en armes se poster sur les crêtes des collines pour saisir un indice de la défaite et s'élancer on avant. Si nos troupes avaient éprouvé un revers, de tous côtes des contingents seraient accourus comme des nuées de sauterelles se joindre aux combattants de la foi.
Voici maintenant la relation du combat acharné qui eut lieu le 25 entre nos troupes et les partisans de Bou-Khentach :
Le chérif avait deux Zemala, composées d'environ huit cents tentes, dressées l'une sur la rive droite de l'oued Drâ-el-Beïda et l'autre, la plus considérable, où il se trouvait lui-même sur la rive gauche. Pour communiquer entre les deux campements, il fallait traverser un ravin trés escarpé et, par conséquent, d'un accès très difficile. Au Sud, cette Zemala avait une retraite d'un accès trés facile par la plaine, et était dominée au Nord par une série de mamelons aux versants très boisés, très abruptes et aboutissant a une série de ravins inextricables.
Pendant que les troupes, sous les ordres du colonel Pein, s'avançaient du coté de Barika, le général Desvaux, commandant de la province, avait fait sortir de Sétif le général Nesmes
Demarest avec une colonne légère . Partie de son camp de Chedjerat-Ouada, la colonne Demarest était a 7 heures du matin a portée des mamelons couvrant la première Zemala, et qui étaient déjà couronnés par les insurgés, le fusil au poing. Elle resta en position jusqu'à 7 heures et demie, heure a laquelle il avait été convenu avec le colonel Pein, venant de Barika, que l'attaque simultanée commencerait.
Le general Demarest débuta alors par pousser l'ennemi lentement devant lui en faisant tourner sa position par les deux escadrons de chasseurs, auxquels ce mouvement donnait accès dans la Zemala principale. Au moment où la première Zemala était enlevée, un escadron, soutenu par le bataillon de zouaves, commençait à charger à travers la Zemala principale; mais, en raison de la difficulté du terrain, on ne pouvait arriver que lentement. Le 8° chasseurs, qui faisait ses premières armes en Afrique, se piqua d'honneur et poussa tout devant lui jusqu'à la créte des mamelons nord ; mais nos chasseurs payaient chèrement et vaillamment leur courage. Les insurges, fanatisés au dernier point, se battaient avec un acharnement que l'on n'avait jamais vu. S'étant défilés en arrière de la créte, ils accueillaient l'escadron par un feu roulant a bout portant, qui tua deux officiers, treize sous-officiers ou chasseurs et dix-neuf chevaux. Un officier était blessé, ainsi que dix-huit sous-officiers et soldats. Dans son mouvement de retraite, cet escadron vint se jeter sur le bataillon de zouaves, serré de près par les insurgés qui avaient fait un mouvement offensif. Il fallait combattre corps a corps. Beaucoup de nos blessés l'étaient a coups de crosse, de yatagan et même de baïonnette. Craignant le résultat d'un engagement au milieu des tentes où étaient cachés des ennemis qui tiraient a bout portant, le général fit sonner la retraite, En même temps l'artillerie couvrait la Zemala d'obus, de manière à empêcher les insurgés de la réoccuper. A ce moment on se battait depuis une heure et demie. La colonne Pein, retardée par une marche de nuit et les mille mécomptes sur les distances réelles à travers champs, commençait a déboucher. Le général Demarest en profitait pour réoccuper toutes les positions de la Zemala prin-cipale. Nos pertes totales étaient de trois officiers tues et quatre blessés; vingt-trois sous-officiers et soldats tués et quarante blessés. L'ennemi avait été frappé d'une manière bien autrement sensible. Le camp était couvert de morts et on y prit cinq drapeaux. A peine nos troupes étaient-elles maîtresses des Zemala que des nuées de goums et de gens venus de la montagne, jusque-là spectateurs attentifs de la lutte avant de se prononcer pour les uns ou pour les autres, s'abattaient comme des essaims d'abeilles sur les Zemala: tentes, troupeaux, tout était pillé, enlevé et disparaissait en quelques heures.
Le choc avait été terrible et la mêlée affreuse. La ruine des Oulad-Amer et de tous ceux qui s'étaient laissé entraîner par le chérif était consommée. Dans la journée Bou-Khentach et son principal lieutenant, El-Mansouri, étaient livrés au général par les Oulad-Amer eux-memes. L'autre lieutenant avait été tué dans la mêlée.
Le souvenir de cet épisode est conservé également par les bardes du pays dans une sorte de complainte, dont voici le texte et la traduction.
La phrase rimée, assez jolie en arabe.