Pouvoir Othoman et Sahara Algerien

POUVOIR OTTOMAN ET SAHARA ALGERIEN A LA VEILLE DE LA CONQUÊTE FRANÇAISE (1830)
Par Jacques FRÉMEAUX

Le contrôle de la Régence d'Alger sur le Sahara avant 1830 constituait sans doute un aspect marginal de sa politique. Série de points d'appui en Méditerranée, marche militaire face à l'Espagne et au Maroc, elle regardait essentiellement au nord et à l'ouest. De plus, les ressources limitées dont elle disposait semblaient lui ôter l'ambition d'affirmer une véritable autorité sur l'espace exagérément dilaté que constituaient les régions au sud du Tell, ensemble de terrains de parcours indéfiniment allongés, voire dissociés, d'oasis lointaines, de routes commerciales déroulées sur d'énormes distances. Pour autant les Turcs ne pouvaient ignorer les populations pastorales, commerçantes, guerrières, religieuses qui avaient pour patrie le sud de leurs possessions. Elles pouvaient représenter selon le cas une aide ou une menace militaire ou politique; elles étaient aussi un potentiel fiscal non négligeable.
Indiquer de quelle manière le pouvoir ottoman s'arrangea de cette situation nous a paru pouvoir fournir à ce colloque quelques éléments de réflexion utiles.
Il ne faut pas dissimuler les limites que l'utilisation de sources trop rares, à peu près exclusivement françaises, impose à notre recherche. Cependant, la qualité de beaucoup de ces documents, établis par de bons connaisseurs de l'Algérie, en fait un point de départ solide. Par ailleurs, la synthèse générale qu'on peut en tirer correspond à une représentation qui fut active au cours de la période coloniale. A ce seul titre, elle mériterait notre intérêt.
1. - NOUBAS ET MÉHALLAS : QUELQUES POINTS DE REPÈRE
L'implantation des garnisons turques ne peut suggérer l'idée d'une véritable présence saharienne. La seule garnison attestée est celle de Biskra (A. De Voulx, 1852, p. 34). Mais il s'agit d'un poste très avancé, si on songe que les implantations les plus proches sont respectivement à Tebessa et Constantine dans le beylik de Constantine. Dans le beylik du Titteri, on ne trouve rien au sud du Sour Ghozlan, Médéa et Berrouaghia, et dans celui d'Oran au sud de Mascara et de Tlemcen (Cap. Walsin-Esterhazy, 1840, p. 238).
Le système des tribus makhzen, de manière analogue, se rattache au Tell :les plus méridionales se trouvent aux alentours de Mascara (Douair et Zmala), de Berrouaghia et Boghar (Douair et Abid) ou au sud de Constantine
(Zmoul) .
Pour autant que nous soyons documentés sur les opérations militaires des Turcs dans les régions sahariennes, celles-ci paraissent avoir été assez rares.
Avant le XVIII siècle, on ne trouve guère à citer que l'expédition de Salah Reis à Biskra, Touggourt et Ouargla, en 1552 (Ch. Ferraud, 1887, p. 33-34). Le manque de documentation peut en partie expliquer cette lacune, mais il est évident aussi que la guerre en Méditerranée avec les puissances chrétiennes et le conflit avec le Maroc ont alors absorbé l'essentiel des énergies. C'est seulement à partir de la fin du XVIII siècle que les efforts des autorités turques, soucieuses de donner à leur pouvoir une assise territoriale et financière plus large, les amènent à lancer des expéditions dans le sud (P. Boyer, 1966, p. 37).
A l'ouest, l'épisode le plus marquant est sans doute celui de la grande mehalla de Mohammed-el-Kebir, bey de Mascara, qui s'empare de Chellala, Aflou, prend Laghouat et force Ain Mahdi à lui payer tribut (1785) (Gorguos, 1858, p. 37). Ses successeurs sont amenés à pourchasser dans le Petit-Désert les tribus soulevées à la suite de la révolte des Derkaoua (1805-1826) (Cap. Noël, 1915, p. 163-167). C'est probablement dans l'espoir de prévenir le danger croissant constitué par la Tidjannyya que le bey Hassan met le siège devant Ain Madhi (1822) (P. Boyer, 1966, p. 45).
Au centre, les beys de Titteri interviennent fréquemment dans les querelles de soffs qui divisent Laghouat, sans d'ailleurs parvenir à y imposer durablement leur autorité (Cap. Coyne). Ils tentent également de soumettre des confédérations turbulentes comme celle de Ouled Naïl : deux beys, Osman (vers 1770) et Softa (1773) trouvent la mort en combattant ces derniers, mais la situation s'améliore avec les succès obtenus par Mustapha el Ouznadji (1771-1894) et Mustapha Bou Mezrag (1819-1830) (H. Aucapitaine et H. Federrnann, 1865, p. 285-300).
A l'est enfin, il convient de citer la politique destinée, depuis Mohammed el-Colli (1756-1771) jusqu'au célèbre Ahmed Bey (arrivé au pouvoir en 1826) à affaiblir l'autorité alors incontestée des Bou Okkaz sur le Sud-Constantinois, en leur opposant la famille Ben Gana (Ch. Feraud, 1887, p. 214-235). Ceci entraîne des interventions dans la région des Zibans, voire même plus au sud : en 1788 Salah Bey prend Touggourt, en 1821 Ali Bey el-Mamelouk pille le Souf (Ibid., P. 34 et 84).
Dans cette entreprise. pour s'assurer le contrôle du sud, les autorités provinciales reçoivent parfois l'appui du gouvernement central : c'est ainsi que l'agha Yiahia, commandant en chef de l'armée du dey, intervient pour combattre les Ouled Naïl du sud du Titteri et les Ouled Sultan du Hodna (H. Aucapitaine et H. Federmann, p. 299).
Il paraît donc évident que, avant 1830, il n'existe pas de pouvoir turc dans le grand Sahara : pas la moindre allusion à des interventions et, moins encore, à une présence permanente dans les oasis du Sud-Oranais, au Mzab ou à El-Goléa.
L'ensemble de témoignages relevés plus haut suggère plutôt l'idée d'un effort de contrôle des marches sahariennes, dont il faut tenter de présenter les modalités économiques, politiques et militaires.
II. - MIGRATIONS, COMMERCE ET POLITIQUE
Le fondement de l'influence turque sur le sud-algérien paraît analogue à celui de tous les pouvoirs qui, depuis Rome jusqu'à la colonisation française, ont dominé l'Algérie du Nord. Il réside d'abord dans la nécessité qu'ont les tribus de pasteurs du Sud de se porter vers le Tell et d'y séjourner, de la fin du printemps au début de l'automne, pour y nourrir leurs troupeaux et y faire leurs approvisionnements de céréales. Cette remontée fournit l'occasion d'entrer en contact avec les tribus du Sahara et de leur imposer une soumission au moins momentanée .
La liste des marchés principaux dressée par Carette en 1844 permet d'établir une représentation d'ensemble des régions du Tell les plus fréquentées par les tribus du Sud. Il cite en particulier les marchés des Djaffra (à l'est de Saïda), des Ouled Lekreud et Ouled Chérif (nord-est du Tiaret), des Ouled Ayad (au sud de Teniet el Had), de Djendel et Méchera (moyen Chelif, entre Médéa et Miliana), des Rebaïas, Adaoura, Ouled Mokhtar et Ouled Enaii, entre Boghar et Sour Ghozlan. Il évoque également l'importance de Bou Saada. Dans les Hautes Plaines constantinoises, il mentionne les Ouled Abd en-Nour, Harakta.
Segnia et Telergma, le marché le plus important étant celui de l'oued Atménia, à l'ouest de Constantine. On peut penser que le moment de l'enquête, postérieure de moins de quinze ans à l'intervention française, donne une image sommaire assez fidèle de ce qui se passait à la période turque (Cap. Carette, 1844, p. 192-193).
D'une manière analogue, la possession du Tell pouvait permettre d'exercer une certaine influence sur les courants d'échanges entre les proches oasis du sud (Biskra, Touggourt, Laghouat, Ghardaïa) et les régions septentrionales : dattes et étoffes fines contre laine et céréales. En revanche, les principales plaques tournantes du commerce transsaharien (In Salah ou Ghadamès), échappaient aux Turcs de la Régence d'Alger, de même que ses grands débouchés maritimes (Tunis, Gabès ou Tripoli à l'est, Mogador à l'ouest). Certaines voies de ce commerce empruntaient cependant les territoires contrôlés par eux : celle du Souf à Alger par Biskra, Bou Saada et Hamza, et celle du Mzab à Tunis par Laghouat, Bou Saada, Constantine et Le Kef, par lesquels transitaient outre les productions maghrébines, les cotonnades d'Europe et les esclaves noirs. Il faut ajouter que la possession de Biskra permettait de doubler le contrôle de la grande route transversale transmaghrébine du nord (de Tunis à Fès) par celui de la route plus méridionale, de Sfax à Mogador (Cap. Carette, 1844, p. 131-132;
A. Martel, 1965, t. 1, p. 89-96). Enfin le mode de vie de certaines populations sédentaires du Sahara amenait celles-ci à se créer des colonies permanentes dans les villes du nord; tel est bien évidemment le cas des Mozabites, qui outre leur rôle de commerçants dans le Sahara, détenaient à Alger le monopole des bains maures, des boucheries et des moulins.
Ce schéma cependant, pour être mis en rapport avec une politique, doit être nuancé. Il semble que si les migrations du Sud pénétraient assez profondément dans le Tell, dans les provinces d'Alger et de Constantine, elles ne faisaient que mordre sur le sud de celui de la province d'Oran. Dans la province d'Alger même, elles concernaient surtout les Larbaa et Saïd Otba, les tribus de la bordure ne pénétrant qu'en périodes exceptionnelles. Les achats de grain étaient sans doute difficiles à contrôler et n'étaient pas même toujours nécessaires.
La culture, bien qu'aléatoire, n'était pas impossible dans la zone des Hautes Plaines, notamment au pied des chaînes de l'Atlas saharien. Il était possible de s'approvisionner au Maroc et dans la Régence de Tunis (A. Bernard et Com. Lacroix, 1906, p. 65-108). C'est dire que, ainsi que les Français s'en aperçurent plus tard à leurs dépens, l'économie n'induisait pas mécaniquement une dépendance. Celle-ci ne pouvait reposer que sur une supériorité militaire et la consolidation de liens politiques.
De ces deux points de vue, on peut constater que le rôle des implantations permanentes turques ne pouvait être que très limité : leur considération générale ne permet pas du tout de parler d'une ligne méridionale comparable à celle que les Français édifièrent à partir de 1843-1844. D'ouest en est, les points les plus avancés se situent le plus souvent au coeur du Tell, laissant subsister entre eux de grands vides. Rien dans tout cela qui suggère l'idée d'une barrière, d'un plan quelconque d'organisation de confins. On a simplement affaire ici aux relais les plus méridionaux d'un réseau très lâche couvrant l'ensemble de 1'Algérie du nord.
Cette inexistence d'un système défensif statique a trois causes principales : La première est, d'abord, la faiblesse des moyens dont disposaient les Turcs. Avec une armée de moins de 15 000 hommes et des moyens financiers limités, ils ne pouvaient prétendre faire ce que cherchèrent plus tard à réaliser les Français avec 80 000 hommes et des ressources considérables.
La seconde qui doit résulter en partie de la précédente réside dans les conceptions d'emploi par les Turcs de leur force militaire. Si, sauf exception, les garnisons proprement dites (noubas) ne quittaient jamais les places qu'elles avaient mission d'occuper, elles ne constituaient qu'une petite partie des effectifs militaires de la Régence . La plus grande partie était employée au service des colonnes, dans la composition desquelles entraient, outre l'infanterie turque, les cavaliers des tribus makhzen. Ces colonnes parcouraient fréquemment le pays, soit régulièrement, à l'occasion des grandes méhallas destinées à la perception de l'impôt, soit pour des opérations militaires ponctuelles.
Composées de cavaliers algériens et de fantassins turcs montés, des colonnes légères étaient en mesure d'intervenir très rapidement au sud du Tell.
Il suffisait de deux ou trois jours à une troupe partie d'Oran pour atteindre les limites de la province (Walsin-Esterhazy, p. 263. En six ou sept jours, une Mehalla formée à Berrouaghia pouvait opérer une razzia au sud des Zahrez, à près de 200 km de là (H. Aucapitaine et H. Federmann, p. 364). Les échecs, dont on peut relever des exemples, étaient rares : la déroute d'une méhalla chez les Angad en 1803, est considérée dans une chronique de l'époque comme la première défaite du makhzen - ce qui est peut-être vrai pour la région (P. Boyer, p. 42).
La troisième cause, également importante, est l'intérêt fiscal que pouvaient présenter les tribus sahariennes, dans la mesure où elles étaient susceptibles d'augmenter les ressources du beylik en acquittant des taxes diverses, notamment sur les troupeaux (maouna ou ghamara), ou des droits sur les achats de grains (eussa) (1. Urbain, 1843, p. 397-444; H. Aucapitaine et H. Fédermann, p. 211-216). C'eût été un mauvais calcul que d'entraver le mouvement de populations qu'on pouvait atteindre lors de leur séjour dans le Tell. Au contraire, comme l'écrit Urbain, a toute la politique turque consistait à attirer vers le Tell les populations du Sahara » (1. Urbain, p. 427).
C'est en fonction de ces préoccupations que semble s'être édifié le système de contrôle très mobile qu'il nous faut maintenant tenter de décrire.
III. - FONCTIONNAIRES TURCS ET CHEFS INDIGÈNES
Les hommes chargés de mettre en oeuvre cette stratégie étaient d'origine et d'importance fort diverses. Il pouvait s'agir des fonctionnaires turcs de très haut rang, beys eux-mêmes ou aghas. Ceux-ci conduisaient les méhallas qui parcouraient le pays à partir du printemps, ce qui devait les amener à proximité des tribus en migration : par exemple celle du Titteri longeait en six jours la bordure du Tell, entre Sour-Ghozlan et Berrouaghia (H. Aucapitaine et M. Federmann, p. 293). Des fonctionnaires turcs étaient chargés de parcourir les campements d'été pour y prélever un droit de pacage (cas du caïd Chat-Chih' dans le Titteri (Ibid;, p. 214). D'autres stationnaient en des points particulièrement fréquentés pour y procéder aux perceptions (c'est ainsi que faisait à Berrouaghia le khalifa du bey, Ibid., p. 216). Lorsque assez rarement, semble-t-il, des caïds turcs se trouvaient à la tête de tribus du sud, ils ne résidaient pas au milieu d'elles, mais partaient y prélever les impôts. et se mettaient à leur tête pour rentrer dans le Tell. Ainsi procédait celui des Ouled Naïl (Ibid., p. 212 et 299; 1. Urbain, p. 434).
A un tout autre niveau, on pourrait signaler le cas de la garnison turque de Biskra. La présence d'une nouba d'une soixantaine d'hommes permettait de soumettre les populations locales, et celles de quelques villages environnants à une série de contributions dont il est d'ailleurs difficile de distinguer entre celles qui étaient destinées à l'entretien des soldats eux-mêmes et celles qui devaient revenir au beylik (De Voulx, p. 45-46). C'est à partir de Biskra que des agents turcs (un bachaouch et quelques janissaires) allaient à Ouargla percevoir le tribut dû par l'oasis, escortés par le goum des Saïd Atba, que Féraud qualifie de (( tribu makhzen » (Ch. Feraud, p. 486). Il est probable que c'est aussi à cette occasion qu'était prélevé le tribut payé par Touggourt.
Le plus souvent, cependant, les Turcs s'étaient associés dans cette tâche de grands chefs indigènes.
Dans la province d'Oran, le soin de lever les impôts dans la Yacoubia (région au sud du Tell) revenait essentiellement aux aghas des Douair et Zmala, chefs du grand makhzen de l'ouest, donc chefs algériens, même s'ils entretenaient des liens étroits avec le pouvoir. Ils pouvaient mobiliser à leur suite respectivement, les Bordjia et les Hachem d'une part. les Beni Chougran et les Sedjerara de l'autre (Walsin-Esterhazy, p. 268). Mais leur pouvoir aurait été insuffisant s'ils n'avaient pu compter sur la bienveillance des Ouled Sidi Cheikh.
Le développement de cette confédération dans le Sud-Oranais paraît, bien qu'à peu près contemporain de l'installation turque, s'être opéré de manière indépendante de celle-ci, comme le voudrait le caractère maraboutique du mouvement - ce qu'attesterait sa participation à la bataille de Ksar el-Kebir.
Les liens cependant durent se resserrer avec le temps les contingents Ouled Sidi Cheikh participent aux tentatives contre Oran de 1708 et 1792 (H. Boubaker, 1976, p. 145). En 1786, c'est à leur appel que le bey Mohammed s'empare du ksar de Chellala, et oblige les habitants à leur payer la ziara (Corn. Deligny).
Cette forme d'influence fondée sur la force militaire du makhzen et la bienveillance de marabouts ne se retrouve pas au sud des beyliks du Titteri et de Constantine. Dans la première région, les Turcs s'appuyaient sur le cheikh des Ouled Mokhtar, grande famille djouad de la région, qui comptait parmi ses clients les Ouled Maaref, Rahman, Deïmat, Souari, Abaziz, Emfata (1. Urbain,p. 425). Dans la seconde leur influence s'exerçait essentiellement par l'intermédiaire du Cheikh el-Arab. Les Ben Gana, qui occupaient cette charge en 1830, pouvaient mobiliser à leur suite les Selmia, Rahman, Bou Azid (Ch. Feraud, p. 255). Ils pouvaient également compter sur de véritables tribus de service : Les Sahari. tribu makhzen que les Turcs avaient mis à leur disposition (Ibid., p. 227), mais aussi les Dambeur et Arab Chettaia, sur le territoire desquels se déroulait le grand marché de l'oued Atmenia. Ceux-ci (( avaient la charge assurer les communications postales avec le Sahara et de faire la police des nomades )> (L.Rinn, p. 85).
C'était à ces grands chefs que revenait la mission de prendre la tête de la remontée des tribus nomades et de les diriger sur les marchés qui servaient également de lieu de perception. Ainsi le grand marché de Saneg, situé chez les Ouled Mokhtar, ou celui de l'oued Atmenia, déjà cité, placé sous la responsabilité du Cheikh el-Arab (1. Urbain, p. 425 et 434: Cap. Carette, p. 293).
Associés au système fiscal turc, ces grands chefs se trouvaient également associés à leur système répressif. On sait que les Ouled Mokhtar se chargeaient souvent d'avertir le bey de la proximité d'une tribu insoumise, et d'éclairer ensuite la méhalla. Tel fut le rôle tenu par eux lors de la razzia effectuée, sous la direction de Ibrahim, bey de Médéa, sur les Ouled Naïl campés près de Medjedel (M. Aucapitaine et M. Federmann, p. 296.297).
Il faut observer que ces fonctions de police n'appartenaient pas seulement à des groupes aristocratiques. Dans le Titteri, une petite tribu comme celle des Mouïadat fut quelquefois utilisée pour faire la police des marchés (1. Urbain, p. 425-426). Dans l'oranie, le cheikh des Angad avait reçu sous le bey Hassan
(dernier bey avant la conquête française) le titre assez explicite de « chouaf es-Sahra, chouaf de i'Angad »; avant lui, le cheikh des Ouled Ayad avait de même rendu de grands services au bey Bou Kabbous (vers 1813) (Walsin-Esterhazy, p. 252).
Il ne faudrait pas croire à une efficacité totale de ce système. Les désobéissances étaient fréquentes. En se tenant prudemment à distance, beaucoup de tribus réussissaient à échapper aux entreprises des Turcs et de leurs auxiliaires.
Il arrivait que, loin de pouvoir compter sur les chefs de sa mouvance, le bey fût obligé d'intervenir pour les défendre contre les entreprises de leurs adversaires : par exemple, Féraud nous raconte comment, à plusieurs reprises, Ahmed Bey dut aider les tribus des Zibans qui reconnaissaient l'autorité des Ben Gana à rentrer dans le Tell, tandis que les alliés de leurs ennemis Bou Okkaz tentaient de les en empêcher (Ch. Feraud, p. 255).
Les liens qui unissaient le pouvoir ottoman aux chefs indigènes chargés de la police du Petit-Désert et des tribus nomades demeuraient du reste assez légers : bien que recevant i'investiture, les cheikhs des Bou Okkaz et des Ouled Mokhtar se comportaient à peu près à leur guise. Certains de ces derniers trafiquaient de leur position en menant les tribus sahariennes sur des marchés clandestins où elles pouvaient s'approvisionner en céréales sans verser les taxes correspondantes (H. Aucapitaine et H. Federmann, p. 301). Les uns et les autres entrèrent plusieurs fois en conflit ouvert avec le beylik.
Et que due des Beni Mzab, chargés des transports de l'armée, fréquents agents de renseignement du beylik, et dont l'heptagone saharienne s'administrait en toute indépendance (Walsin-Esterhazy p. 269; M. Emerit, 1953, p:46-49) ?
Du moins les Turcs parvenaient-ils à empêcher que ne se créât dans le sud un pouvoir qui fût de nature à menacer leur autorité. Sans doute, le risque d'une entrée en force des Bédouins était-il bien atténué depuis les temps où le grand cheikh des Douaouda, Yacoub ben Ali l'ancêtre de Bou Okkaz, accueillait Ibn Khaldoun. Cependant, la vigueur avec laquelle le bey écrasa la révolte de la tribu des Méhals du Sud-Oranais (Walsin-Esterhazy, p. 178-183), les efforts répétés, depuis Mohammed-el-Kebir, contre Aïn Mahdi montrent que la menace n'était pas totalement oubliée. En Orient, du reste, les succès des wahabites montraient clairement les dangers que pouvaient faire courir au pouvoir ottoman une puissance sortie du désert.
Dans ce but, les liens d'alliance et d'allégeance se combinaient avec l'application d'un jeu de bascule bien connu, au moins dans ses éléments principaux.
La nature des rapports sociaux était, en général, suffisante pour instaurer dans le sud un systéme de contrepoids qui évitât de voir aucun de ces grands dignitaires constituer une menace pour l'autorité turque. Le soff Gharbi et le soff
Chergui qui se partageaient le sud divisaient aussi bien les Ouled Sidi Cheikh, les Ouled Mokhtar que les tribus de la région des Zibans (Deligny; Urbain;
Coyne; voir aussi A. Martel. 1973, p. 271-282). La politique turque elle même, obligée de s'adapter à ces antagonismes, parait en avoir largement joué; ainsi la voit-on entretenir les rivalités pour le commandement des Ouled Mokhtar en nommant alternativement le chef de la tribu chez les Gharaba et les Chéraga « . Urbain, p. 244). C'est pourtant dans le Sud-Constantinois que cette politique obtint ses plus grands succès.
C'est bien évidemment pour lui susciter des rivaux que le bey Mohammed el-Colli enleva à la dynastie arabe des Bou-Okkaz le titre de Cheikh el Arab pour l'attribuer aux Ben Gana (vers 1760). Cette famille, probablement d'origine assez modeste, mais qui contracta avec les beys de nombreuses alliances matrimoniales et bénéficia souvent de leur appui. était étrangère au Sahara.
Cependant, mis par le bey a la tête des Sahari (Ch. Feraud, p. 227), qui contrôlaient les défilés d'El-Kantara, chargée de la surveillance des marchés du Tell, elle permettait au moins de réduire l'influence des Bédouins dans cette région. Par ailleurs, même si elle n'était pas en mesure de remettre sérieusement en cause la prépondérance des Bou Okkaz sur le Sud-Constantinois, elle pouvait, en prenant la tête de leurs adversaires du soff Gharbi, leur créer des difficultés.
Nous voyons ainsi s'ébaucher, au sud du Tell, un ensemble d'allégeances à l'autorité ottomane représentée, selon les cas, par des fonctionnaires turcs, des chefs du makhzen, des notables indigènes. Système de contrôle utilisant les influences locales en les opposant les unes aux autres, sans s'interdire d'intervenir directement ou de susciter de nouveaux pouvoirs. cherchant à conduire « à longues guides » (selon une expression du Cap. Carette) sans exclure l'opération ponctuelle. Le tout avoc d'ailleurs ce qui nous paraît être des insuffisances ou des ratés, et qui n'est peut-être quo la conséquence du relatif désintérêt d'une administration se satisfaisant de résultats fiscaux et politiques limités, obtenus avec des moyens qu'elle savait impossibles à accroître. Ce système ne paraît pas foncièrement différent, dans ses principes, de celui qui existait alors dans le reste de l'Algérie. Ainsi. le pouvoir ottoman avait-il réussi à établir des rapports politiques permanents avec un arrière-pays ne dépassant guère l'Atlas saharien à l'ouest et au centre, mais atteignant Touggourt et Ouargla au sud.
Certes, il ne peut s'agir ici d'un contrôle permanent de l'espace. Les interventions directes des Turcs, méhallas régulières dans le Tell, razzias fréquentes dans le Petit-Désert, devenaient de plus en plus épisodiques à mesure qu'on s'enfonçait dans l e sud. Il était cependant suffisamment efficace pour assurer, à tout le moins, le respect de l'autorité turque. Dans toute la zone que nous venons de définir, on obéissait ou on avait dû obéir aux Turcs et à leurs agents, on leur payait ou on avait dû leur payer des redevances, on risquait de subir leurs expéditions ou leurs razzias, à tout le moins, on fuyait devant eux.
Sans doute ceci paraissait-il suffisant à un pouvoir étranger et essentiellement méditerranéen.