Petite Histoire d'Oued Souf et des Beni Djellab

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Petite Histoire d'Oued Souf et des Beni Djellab- LE SOUF 1° Partie

Le pays du Souf appartient à cette zone de dunes connue des Arabes sous le nom générique d'Areg, et qui s'étend depuit l'Océan jusqu'au Nil, séparant le Sahara des oasis et les terrains de parcours des hauts plateaux de l'Afrique Centrale. Dans cette immensité de sables mouvants, les limites du Souf ne sont pas partout également bien définies. Du côté du N. et du N.-O. elles sont assez régulièrement tracées par une succession de collines sablonneuses qui déterminent la ligne de partage des eaux entre le bassin.de l'Oued-Rir' et le Souf, ce sont les collines de Tarrouma, d'Alendaouïa, de Drâ-el-Touïl, les dunes de Messelini. A partir de ces dernières, la ligne de ceinture se dirige au S.-S.-O., dans la direction de Tougourt ; elle côtoie le chot Chemora, tourne brusquement à droite et décrit entre Téïbet-El-Gueblia et El-Oued un vaste demi-cercle dont la concavité est tournée vers le S.-O., parallèlement à la vallée de l'Oued-Igharghar. Du coté du Sud, M. le Commandant Mircher, dans son rapport sur la mission de Ghedamès, fait descendre la limite naturelle du Souf jusqu'aux dernières dunes qui se terminent une demi-journée de marche de cette ville. Ce qui est incontestable c'est que les terrains de parcours des Troud s'étendent dans cette direction au delà du puits de Bir-Djedid, de Beressof, de Mouïa-Aïça et de Gardaïa, creusés par les Souafa et qui sont à 150 kilomètres au sud d'EI-Oued. Vers l'Est, ces nomades s'avancent souvent de plusieurs journées sur la route du Djerid et du Nefzaoua, lorsque la sécurité du pays le permet ; mais de ce coté leurs excursions sont le plus souvent limitées par la présence des bandes d' Oulad-Yacoub, de Beni-Zid et d'Ourghooma.
Pour donner une idée de l'aspect tout particulier de cette région, nous ne pouvons faire mieux que d'emprunter a M. Charles Martini la description qu'il en a donnée.
" On donne le nom de Souf à ce désert de sable qui s'étend de Tougourt aux frontières de la Tunisie. Si le désert des plateaux est l'image d'une mer figée pendant un calme plat, le désert de sable nous représente une mer qui se serait solidifiée pendant une violente tempête. Des dunes semblables à des vagues s'élèvent l'une derrière l'autre jusqu'aux limites de l'horizon, séparées par détroites vallées qui représentent les dépressions des grandes lames de l'Océan, dont elles simulent tous les aspects. Tantôt elles s'amincissent en crêtes tranchantes, s'effilent en pyramides et s'arrondissent en voûtes cylindriques. Vues de loin, ces dunes nous rappelaient aussi quelques fois les apparences du névé dans les cirques , sur les arêtes qui avoisinent les plus hauts sommets des Alpes. La couleur prêtait encore à l'illusion. Modelés par les vents, les sables brûlants du désert prennent les mêmes formes que les névés des glaciers. Ces dunes sont composées uniquement de sable siliceux trés fin, semblable à celui de Fontainebleu, et dans quelques points on retrouve le grès friable qui leur a donne naissance, elles ont été formées sur place et non point amenées par les, vents de la région montagneuse. Dans le Souf, le fond de la mer saharienne était du grès ou du sable déposé par les fleuves. Ce sable, aujourd'hui à sec, est sans cesse remanié par le vent. Néanmoins les dunes ne se déplacent pas et conservent leur forme, quoique le vent pour peu qu'il soit un peu fort, enlève et entraîne le sable à la surface. On voit alors une couche de poussière mobile courir dans les vallées, remonter les pentes des dunes, en couronner les crêtes et retomber en nappe de l'autre côté. Deux vents, celui du Nord-Ouest et celui du Sud règnent dans le désert. Leurs effets se contrebalancent si bien que l'un ramène le sable que l'autre a déplacé et la dune reste en place et conserve sa formé : l'Arabe nomade là reconnaît et c'est pour les étrangers que des signaux formés d'arbrisseaux qu'on accumule sur les crêtes jalonnent la route des caravanes; Quand le temps est clair, rien de plus facile que se diriger dans le désert ; mais quand le Simoun se lève, alors l'air se remplit d'une poussière dont la finesse est telle qu'elle se tamise à travers les objets les plus hermétiquement fermés, pénètre dans les yeux, les oreilles et les organes de la respiration. Une chaleur brûlante, pareille à celle qui sort de la gueule d'un four, embrase l'air et brise les forces des hommes et des animaux. Assis sur le sable, le dos tourné du côté du vent, les Arabes enveloppés de leurs burnous, attendent avec une résignation fataliste, la fin de la tourmente ; leurs chameaux accroupis, épuisés, haletants, étendent leur long cou sur le sol brûlant. Vu à travers ce nuage poudreux, le disque du soleil, privé de rayons, est blafard comme celui de la lune... Dans le Souf, ces vents du désert ensevelissent les caravanes sous des masses de sable énormes; c'est ainsi que périt l'armée de Cambyse, et les nombreux squelettes de chameaux que nous rencontrâmes, témoignent que ces accidents se renouvellent encore quelques fois (!)
? mesure que l'on se rapproche du Souf proprement dit, la physionomie désertique du pays s'accentue de plus en plus, les dunes augmentent de dimensions et forment un enchevêtrement inextricable du milieu duquel les habitants du pays peuvent seuls sortir en se repérant sur certaines collines reconnaissables à leurs formes. Celles-ci varient à l'infini mais, quelles qu'elles soient, elles présentent généralement une pente légèrement adoucie qui se termine du côté opposé du vent dominant par un talus de 45° raccordé à la masse sablonneuse par une arête très vive .
Ce n'est pas sans appréhension que l'on aborde a cheval pour la première fois un obstacle de ce genre; la bête elle-même montre une certaine hésitation. Que de fois n'ai-je pas entendu nos troupiers franchissant péniblement une étape en enfonçant à chaque pas, s'écrier: Le bon Dieu n'est jamais passé par ici ! - On dirait en effet une région maudite.
Ce sable coulant offre cependant une résistance suffisante pour que le cheval puisse moitié en glissant, moitié en marchant opérer la descente d'une dune sans accident. Le danger existe plutôt pour les chameaux chargés qui n'appartiennent pas aux Souafa. Il est rare que dans un grand convoi quelqu'un d'entre eux ne s'estropie pas ; aussitôt on l'égorgé et on le mange. On conçoit les changements que doivent apporter à chaque instant dans ce chaos sans consistance les perturbations atmosphériques si fréquentes et si violentes dans le Sahara. D'après ce que nous avons vu de la disparition totale en quelques années de signaux de grande dimension élevés en vertu des ordres de l'autorité par les Souafa et les Oulad-Saïah pour jalonner les routes entre El-Oued et Tougourt, nous aurions cru les effets de ces ouragans beaucoup plus considérables qu'ils ne le sont en réalité. Dans ces circonstances, le pays prend un aspect encore pins bizarre et plus curieux,
Les dunes fument disent les indigènes et cette expression est parfaitement exacte, car de toutes les lignes de crêtes s'élèvent des masses de sable qui ressemblent à des tourbillons de fumée. Les coups de vent violents sont excessivement dangereux, non seulement l'air est tellement obscurci que l'on ne peut distinguer la forme des dunes et qu'il est impossible au meilleur guide de se reconnaître, mais les flots de sable vous aveuglent si bien qu'on se croit isolé au milieu de la foule. En pareil cas, l'unique moyen de salut pour une colonne consiste a grouper immédiatement le convoi et à s'arrêter autour. Toute la question est d'avoir une réserve d'eau et des vivres suffisants pour attendre l'accalmie.
C'est au milieu de ce désert de sable que se trouve l'agglomération d'oasis et de villages qui constituent la circonscription du Souf. Les jardins s'échelonnent à droite et à gauche d'une dépression de terrain allant de Gemar a El-Oued et forment deux massifs bien distincts. Les jardins sont disséminés par groupes isolés de 5 a 100 palmiers, suivant la configuration des dunes ; leur étendue augmente à mesure qu'on descend vers le Sud ; chaque groupe est caché au fond d'un entonnoir creusé de main d'homme jusqu'à ce que le sol artificiel ait été amené à un mètre et moins au-dessus de la nappe d'eau abondante, cachée sous la croûte superficielle. Les racines de palmiers y puisent l'humidité qui lui leur est nécessaire et n'ont pas besoin d'irrigation. Le sable du déblai rejeté en dehors forme un talus au sommet duquel on plante des palissades en branches de palmiers et on élève des petits murs en pierres sèches de façon à prévenir l'ensablement de ces jardins. A mesure que le sable s'accumule contre cet obstacle et menace de le dépasser, on superpose une nouvelle palissade à la première. La profondeur de ces entonnoirs varie de 6 a 12 mètres, souvent c'est à peine si la tète des palmiers dépasse leurs bords Malgré les précautions prises, l'entretien de ces jardins exige un travail incessant, le moindre souffle de vent y amène du sable que les indigènes ramassent avec le plus grand soin et qu'ils vont porter dehors couffin par couffin. Il arrive parfois que des tempêtes remplissent de fond en comble ces entonnoirs, il faut alors recommencer à nouveaux frais pour déblayer les palmiers. En un mot la vie des habitants est une lutte continuelle contre la nature. Dans un sol exclusivement sablonneux, le palmier a besoin d'engrais pour se développer et produire. Chaque arbre est entouré d'un petit fossé que l'on emplit de fumier qu'il faut souvent aller ramasser fort loin sur les routes, aux abords des fontaines, etc. Avec ces soins constants l'arbre qui trouve de l'humidité à sa racine se développe avec une grande rapidité et donne d'excellents fruits. Les dattes du Souf sont très estimées et la récolte du bon palmier rapporte de 20 à 25 francs. Les arbres ont au Souf une valeur qu'ils n'ont nulle part ailleurs. Il y en a dont le prix s'élève jusqu'à 250 francs. On cherche donc à prolonger leur existence par tous les moyens possibles et pour arriver a ce but, les Souafa emploient un procédé fort ingénieux. Aussitôt que l'arbre commence à dépérir et que sa production baisse, on l'étaie convenablement avec des madriers, puis, après l'avoir déchaussé complètement en enlevant le sable, non seulement autour, mais au-dessous, on taille les racines en extirpant les mauvaises. Il s'en forme de nouvelles et l'arbre reprend sa vitalité pour un temps plus ou moins long, Cette opération est dangereuse; quelques fois le palmier, mal soutenu glisse sur ses supports et écrase le malheureux qui se trouve dessous. , Le palmier du Souf n'a pas l'aspect élancé et grêle de celui du Ziban et de l'Oued-Rir' ; ses branches plus rapprochées du sol sont supportées par un tronc beaucoup plus fort. Le poids de ses régimes est énorme et leur produit est bien supérieur à celui des mêmes arbres dans les autres régions. On estime a 150,000 le nombre des palmiers du Souf. Bien que les recensements qui ont été faits soient approximatifs, cette évaluation, basée sur l'impôt et sur les dires contradictoires des habitants des diverses localités, doit s'approcher de la vérité. Plus de la moitié de ces palmiers appartient aux Trond.
En raison de l'excellente qualité des dattes et du grand rendement des arbres, on évalue au minimum a 15 francs, l'un dans l'autre le rapport annuel de chaque palmier. En admettant cette base comme exacte, cette culture représenterait un revenu de deux millions, dont un tiers resterait dans le pays par suite de l'exportation.
Chaque jardin contient un ou plusieurs puits à bascule dont la profondeur varie de 4 a 10 mètres. De loin, toutes les perches légèrement penchées, ressemblent à une flottille de tartanes au mouillage. L'appareil du puisage se compose d'une peau de bouc dont la contenance varie de 10 à 12 litres Les habitants extraient l'eau avec une grande rapidité et s'en servent pour arroser les jeunes pousses de palmiers et quelques légumes. Il est à remarquer encore que bien que ces puits soient alimentés par la même nappe; la qualité de l'eau varie de l'un à l'autre; beaucoup ne donnent qu'un liquide saumâtre. Les puits sont le plus souvent placés à une certaine hauteur sur les bords de l'entonnoir, de manière à faciliter l'irrigation. L'eau est versée dans un réservoir d'ou part un conduit principal maçonné en plâtre et auquel aboutissent de petits canaux ou plutôt des évidements rectangulaires creusés les uns à côté des autres dans le plâtre. On ouvre et on ferme alternativement chacune de ces rigoles au moyen d'un tampon en laine, de façon à arroser successivement toutes les parties du jardin.
Le tabac du Souf qui est fort recherché dans le Sahara, qui se vend même dans le Tell et qui forme une branche considérable de l'exportation, constitue la culture principale. On le cultive dans ce pays depuis un temps immémorial et par petites surfaces qui ont généralement 3 mètres de long sur 2 mètres de large. On en fait deux récoltes. Lors de la première, on se borne à enlever les feuilles inférieures qui donnent un produit de meilleure qualité que les feuilles supérieures; celles-ci ne sont cueillies qu'en automne. Bien que la seule qualité cultivée soit le tabac rustique, il ne manque pas d'un certain parfum, mais il est très fort et son odeur est piquante. Les indigènes l'emploient rarement pur ; au tabac en poudre pilé très fin, ils adjoignent une dose de matrou et ils mélangent le tabac, à fumer avec des feuilles d'arak ; ces feuilles ont un léger goût d'amertume, on leur attribue des propriétés anti-syphilitiques. Serait-ce une raison qui motiverait leur mélange au tabac ? Au Souf comme dans tout le Sahara, la syphilis est constitutionnelle chez la majeure partie des Arabes.
En fait de légumes, on cultive principalement au pied des palmiers, comme dans l'Oued-Rir, des pastèques, diverses espèces de melons, des tomates, du felfel, etc. Dès 1857 on était parvenu a acclimater à Guemar la pomme de terre, qui, multipliée; eût été une grande ressource pour ce pays où manque le blé. Les essais tentés ont parfaitement réussi, seulement les habitants apprécient peu ce légume qui est encore rare et qui se vend à un prix élevé sur les marchés (0 fr. 90 le kilog.).
On cultive aussi le kif, la garance et le coton mais en quantités très minimes. En fait d'arbres fruitiers il n'y-a que quelques figuiers, abricotiers et grenadiers. Ces arbres végètent et leurs fruits sont de médiocre qualité.


Petite Histoire d'Oued Souf et des Beni Djellab - LE SOUF 2° Partie

dimanche 27 juin 2010, 12:06

Tout est bizarre dans ce pays; les constructions elles-mêmes ne ressemblent en rien à ce qu'on peut voir dans les autres parties du Sahara. Comme pierres il n'existe que des cristaux de gypse qui présentent les formes les plus variées. Tantôt ce sont des fers de lance, tantôt des roses d'une structure régulière, d'autres fois des dessins d'une incroyable délicatesse. C'est avec ces matériaux que sont élevées les enceintes des villages et des jardins, ainsi que les murailles des maisons. En réunissant quelques-uns de ces cristaux, ont obtient un platre d'excellente qualité qui sert à les agglutiner les uns aux autres.
La rareté du bois rend très onéreuses les couvertures en plateforme, les terrasses sont donc assez rares et n'existent que dans les maisons des riches. La majeure partie des habitations sont recouvertes par une série de coupoles serrées les unes contre les autres et qui ressemblent à distance à une succession de ruches d'abeilles. Le peu de solidité de ces domes ne permet de donner qu'une portée très restreinte à la voûte, il est donc rare que les chambres aient plus de 2 m 50 de largeur, à moins qu'elles ne soienl recouvertes par une double rangée de coupoles supportées a l'intérieur par des pilliers. Les maisons comprennent généralement une grande cour, entourée de trois côtés de chambres et de magasins et présentant sur le quatrième une galerie à arcades. Dans la cour même ou en avant de la cour, pour les habitations isolées se trouve une enceinte en djerid, au centre de laquelle on élève une tente qui sert une bonne partie de l'année, au logement de la famille. Il est du reste à noter que pendant l'été la majeure partie de la population sédentaire se fixe au milieu des jardins, dans de petits gourbis, ou sous la tente et ne rentre en ville qu'après la récolte des dattes.
Si l'on pénètre dans l'intérieur des maisons, il est rare que l'on n'y voie pas un on plusieurs métiers à tisser ; il y règne une propreté peu habituelle chez les Arabes et une sorte d'aisance relative, qui se traduit par l'existence de quelques coffres grossièrement peints et d'objets en verre, en faïence et en porcelaine suspendus aux murs, et qui sont la pour la montre. Les maisons sont généralement très basses et leur hauteur dépasse rarement trois mètres. A Guemar, quelques-unes ont un êtage et sont construites avec régularité par des maçons tunisiens. Une sorte de large antichambre ,entourée de bancs en plâtre donne sur la rue.
Quant aux boutiques, qui sont nombreuses à El-Oued, à Guemar et à Zegoum, elles ne diffèrent en rien de celles des autres villes sahariennes; seulement la contrebande provenant de la Tunisie ou de laTripolitaine par Ghadamès y abonde.
De l'exploitation des lacs salés qui existent dans la contrée, les Souafa ne font guère une branche de commerce ; ils y vont retirer le sel nécessaire à leurs propres besoins. Les troupeaux des Souafas sont très nombreux, mais leur laine ne suffit pas à la fabrication des tissus exportés annuellement. Les tribus de pasteurs des pays voisins trouvent donc toujours à placer leurs laines sur le marché d'El-Oued. Les chameaux des Souafa, dont le nombre est considérable, sont plus durs a la fatigue que les chameaux des tribus nomades ; la nécessité de les utiliser à chaque instant de l'année pour transporter les marchandises, fait augmenter les soins que l'on a pour eux : on leur donne l'orge quand ils voyagent. Les ânes du Souf, employés pour le travail des jardins, sont de couleur blanche, plus grands et plus forts que l'espèce ordinaire, ils viennent du Touat ; les Souafa vont les acheter à Ghadamès ou a Ghat; ils valent de 100 a 150 francs; on les nourrit comme des chevaux.
Le pays des Souaffa est un ensemble de huit centres divisés en deux groupes de quatre. Le premier groupe se compose de Guemar, Tar'zout, Kouïnin et El-Oued. Les palmiers de ce premier groupe ne forment pour ainsi dire qu'une seule et grande oasis en forme de fer à cheval très allongé et entourant les villages.
Le second composé de Sidi-Aoun, Behima, Zegoum et Débila, fait trois oasis distinctes .Le village d'El-Oued est le plus important et il exerce sur les autres une très grande influence: sa force provient non seulement d'une grande supériorité numérique, mais encore de sa richesse. Le centre religieux est à Gaemar ; c'est la que se trouve la zaouïa des Tidjania, grande et vaste construction monumentale, succursale de la zàouïa centrale de Temacine.
Le nombre des habitants du Souf s'élève au minimum à vingt-cinq mille âmes dont nous parlerons bientôt.
M. Carette pense que c'est dans le Souf qu'il faut placer la station désignée par Bekri et d'autres auteurs sous le nom de Guitoun-Biada, la tente blanche, parce que cette appellation s'applique assez bien à l'aspect du pays et que les cimes des dunes produisent l'effet fantastique d'un camp lointain dont on n'apercevrait que le sommet des tentes. Il régne encore dans ce pays une tradition relative aux chrétiens: suivant les légendes locales, l'Oued-Souf était un fleuve considérable du temps que les Romains possédaient l'Afrique. Le mot Souf doit dériver de Assif qui en langue berbère signifie rivière, fleuve. Mais les habitants jetèrent un sort sur le cours d'eau et il disparut avec eux. M. Berbrugger a recueilli dans le Souf même une tradition analogue et qui se rapporte aussi au nom du pays. Les Souafa prétendent qu'au temps des chrétiens une rivière abondante appelée Oued-Izouf, la rivière qui murmure, coulait dans leur contrée, du Nord au Sud. Mais les chrétiens forcés de se retirer devant l'Islam victorieux, enfermèrent la rivière sous terre, ainsi que tous les autres oueds sans eau qu'on rencontre dans cette région.
Oued-Izouf altéré serait devenu Oued-Souf.
Cette tradition qui attribue aux chrétiens la disparition des cours d'eau du Sahara, est répandue dans tout le désert. Elle peut s'expliquer jusqu'à un certain point, en ce sens que la retraite de la civilisation chrétienne produirait nécessairement un retour à la barbarie .
Deux tribus d'origines différentes constituent la population du Souf, ce sont les Adonan et les Troud. Les premiers occupaient depuis un temps fort reculé tout le pays, lorsque les Troud survinrent et s'installèrent de force à coté d'eux. C'est une histoire assez curieuse que je vais rapporter en donnant la tradition textuelle du manuscrit arabe intitulé Kitab-el-Adowani que je me suis procuré dans le pays .
Messerouk ben Andala, dit le chroniqueur arabe, ayant tué son cousin, prit la fuite avec ses parents et passa en Egypte. Trois ans après son départ d'Arabie, il passait en Tripolitaine, puis en Tunisie, non sans de nombreuses aventures, a la suite desquelles ils faillirent succomber. Repoussés de toutes parts, ils ne savaient que devenir, quand un de leurs vieillards proposa de les tirer d'embarras, a la condition qu'à l'avenir ils porteraient son nom. Ce vieillard s'appelait Trad ben Dabès, et le nom de Troud, c'est-à-dire les gens de Trad fut adopté. A ce moment, cette population nomade, campée chez les Beni-Zid, près du golfe de Gabès, pouvait mettre sur pied quatre cents cavaliers. Deux de ces derniers, envoyés à la recherche d'une localité convenable pour leur installation, arrivèrent un jour aux ksours Adouan,où ils ne trouvèrent qu'une femme, un esclave,et un vieillard impotent âgé de 120 ans, qui avait appris de son père mort a l'âge de 150 ans, les événements d'autrefois qu'il se plaisait a raconter,
Après qu'ils eurent échangé les salutations d'usage, le vieillard dit aux deux cavaliers :
De quelle tribu étes-vous, et que venez-vous chercher ici?
Nous sommes deux hommes de bien de l'ifrikia, et nous parcourons le pays pour notre agrément.
Vous meniez, reprit le vieillard, car je sais, par les prophéties renfermées dans nos vieux livres, que les Troud auxquels vous appartenez, doivent apparaître a l'époque où nous sommes actuellement pour s'emparer de tout ce qui existe dans cette contrée.
Les deux voyageurs surpris demandèrent : que savez-vous donc encore sur ce sujet?
Voici dit-il : le pays qui est derrière vous s'appelle le Souf. C'est Ici qu'existent les ksour Adouan. Il en est d'autres qui sont dits ksouir Rahban ; ce nom leur est donné parce que des moines chrétiens vinrent jadis s'y installer vivre dans l'isolement,et se livrer à l'adoration de Dieu.
Quant a Adouan, voici quelle est l'origine de cette appellation. Sous le khalifat de Otman ben Affan, les Musulmans firent la conquête de l'Afrique. Parmi eux se trouvait un homme des Béni-Makhzoum, nommé Adouan. Les Arabes s'étant retirés, Adouan continua pour son compte a rester en Afrique, il s'y maria à une femme indigène laquelle lui donna vingt enfants en 15 grossesses. Ses fils grandirent, montèrent a cheval et eurent eux-mêmes des enfants du vivant d'Adouan, leur père. Cette famille prospéra a tel point que des gens de tous pays accoururent pour vivre à côté d'elle et c'est ainsi que s'accrut la population des Ksour-Adouan.
Nos livres prophétiques, ajouta le vieillard, affirment que les Adouan seront vaincus par une peuplade arabe dite les Troud, dont le chef se nommera Trad. Le moment assigné par les prophéties est arrivé : or il n'y a pas de doute, vous n'êtes autres que les Troud.
Les deux voyageurs ayant entendu ces paroles, dirent: ce pays nous convient, en effet, nous allons retourner immédiatement auprès de nos compagnons pour leur rendre compte de ce que nous avons vu et entendu. Ils remontèrent à cheval et s'éloignèrent pour aller chercher les Troud. Cette émigration eut lieu vers l'an de 800 de l'hégire (1397-98 de J.-C.). Mais ce ne fut pas sans combat que les Troud se rendirent maîtres du pays. Le Kitab-el- Adouani, auquel je renvoie le lecteur, expose toutes les phases de cette lutte énergique.
Aujourd'hui les Troud se subdivisent en six tribus. Ils possèdent la presque totalité des troupeaux de chameaux et de moutons. Autrefois ils pouvaient mettre en ligne près de 1,800 mehara et 500 de selle . Mais les conditions de paix et de sécurité qu'ils ont trouvés depuis notre occupation ont eu pour conséquence une diminution de ces animaux, peut-être au préjudice de leur esprit d'entreprise commerciale, principalement du côté de l'Afrique Centrale. Les Souafas avaient jadis la réputation justement méritée d'infatigables voyageurs. Le trajet de Ghadamès et de Ghat leur était chose familière; on en cite qui, poussés par leur caractère aventureux, allaient trafiquer jusqu'à Kanou, dans les états du royaume nègre de Haoussa. Aujourd'hui, ils ont conservé par habitude traditionnelle avec les entrepreneurs de Ghadamès tout juste assez de relations pour inonder le sud algérien de marchandises étrangères et y faire la contrebande de la poudre et des armes. La prohibition du commerce des esclaves a tout modifié.
Les Souafa possèdent encore quelques centaines de mehara, ce qui constitue une force d'autant plus imposante que, comme fantassins, les Troud ont une grande réputation décourage, d'adresse et d'intelligence. Leur vie se passe en majeur partie dans le Sahara , ce n'est que pendant la récolte des dattes qu'ils viennent camper aux alentours des oasis. Même à cette époque leurs troupeaux de moutons ne quittent pas le désert, ils y restent sous la conduite de bergers qui les mènent partout où il y a un peu d'herbe. A l'époque de la tonte, les maîtres des troupeaux se mènent à leur recherche dans les zones où ils espèrent les rencontrer, et ils en rapportent la laine dont une partie est vendue et l'autre tissée dans leur famille.
Les Troud n'émigrent pas dans le Tell, ils font, comme nous l'avons dit, pâturer leurs troupeaux très loin sur la route de Ghadamès ; ils se mêlent aux Chaamba leurs alliés et vont avec eux dans la zone des puits qui s'étend au sud et à l'ouest d'Ouargla. Du côté du Nord ils se joignent aux Nememcha.
Les Adouan étaient autrefois pasteurs. L'arrivée des Troud les a fait renoncer a la vie nomade et à s'adonner à l'industrie. Cependant ils ne manquent pas d'esprit d'entreprise, mais c'est généralement vers Tunis et nos villes qu'ils se dirigent. Un grand nombre d'entre eux émigré pendant plusieurs années, à Tunis, Constantine, Alger, où ils s'emploient comme portefaix, domestique, , maçons. Une fois leur petite fortune gagnée, ils rentrent au Souf, achètent quelques palmiers et se construisent une maison. Leur retour est le but de leur vie, et rien ne rend mieux l'engouement qu'ils éprouvent pour leur région sablonneuse que ces paroles d'EI-Adouani qui s'écrie : " II n'y a pas de vallée plus agréable a habiter que celle de Tar'zout. " La fréquentation de nos centres a donné aux Souafa des allures polies et empressées qui frappent les voyageurs qui visitent cette région. En les voyant, on est surpris de la finesse de leurs traits, de leur physionomie intelligente et de la propreté de leurs vêtements. On s'étonne de voir a coté de ces hommes d'un type si fin circuler dans les divers villages quelques femmes malpropres aux traits épais et grossiers.
La sagacité, des Souafa comme guides leur a valu une haute réputation qui sert de texte à des histoires plus merveilleuses les unes que les autres. En tenant compte de l'exagération, il est certain que l'habitude et la vie du désert ont donné aux Souafa un développement des sens excessivement remarquable.
Lorsque les Turcs occupèrent la province de Constantine, ils n'eurent jamais qu'une action secondaire dans le Sahara, notamment dans le Souf, qui forma une sorte d'état indépendant quoique tributaire de Tougourt. Chaque fraction payait assez régulièrement aux Ben-Djellab un léger impôt qu'ils acquittaient en kessoua, c'est-à-dire en burnous et haïks. El-Oued seule, considérée comme ville makhzen, ne payait rien. De tout temps, elle eut la prépondérance dans le pays, tant à cause de la suprématie numérique de ses habitants, qu'a cause de leurs richesses leur permettant, lorsqu'ils en avaient besoin, de louer et d'entretenir un gouni à leurs frais. Chaque village était administré séparément par une Djemâa ; cependant, il arrivait parfois, lorsqu'il s'agissait de traiter des affaires intéressant tout le pays, que ces
assemblées communales se réunissaient volontairement à celle d'El-Oued pour prendre, de concert avec elle, les mesures nécessaires. Quant au cheikh El-Arab, duquel, hiérarchiquement, relevait le Souf, il n'avait qu'un commandement nominal sur le pays.

Petite Histoire d'Oued Souf et des Beni Djellab - LE SOUF 3° PARTIE

dimanche 27 juin 2010, 12:26

Les Souafa ne restèrent pas étrangers aux querelles intérieures de la famille des Ben-Djellab, pas plus qu'aux rivalités de Tougourt avec Temacin et aux luttes des Bou-Okkaz et des Ben-Gana, dont nous parlerons longuement plus loin. Nous avons vu aussi que plusieurs membres de la famille souveraine des Ben-Djellab, dépossédés de leur pouvoir par leurs parents, se retirèrent au Souf pour y intriguer ou y finir leurs jours. Les intérêts rivaux qui se disputaient le Sahara, l'anarchie qui fut la conséquence et à laquelle les Souafa prirent une part très active amenèrent leur division en deux sofs. Le premier, qui comprenait les Troud, El-Oued,Guemar, Behima et Debila, prit le parti des Bou-Okkaz et se déclara en faveur de Temacin. Il avait pour alliés les tribus des Saïd-Oulad-Amer et des Oulad-Saïah, ainsi que les Châambas et les Mekhadma d'Ouargla. Le deuxième sof, formé par les habitants de Zegoum, Tar'zout et Kouïnin et connu sous le nom collectif des Oulad-Saoud, penchait pour les Ben-Gana et s'appuyait surTougourt et l'Oued-Rir'. Mais cette scission n'est point ancienne,puisqu'elle ne date que de l'époque relativement récente de la venue des Ben-Gana dans le Sahara.
En dehors du tribut perçu par le sultan de Tougourt, le Souf ne payait directement aucun impot aux Turcs, sauf lorsque les troupes chargées de percevoir les contributions dans le Sahara arrivaient dans ce pays ; les habitants payaient alors un impôt en argent évalué à 40 ou 50,000 boudjous (72 à 90,000 fr.), mais ces circonstances se présentèrent rarement. Ce fut sous le bey Ahmed Mamelouk, c'est-à-dire vers l'année 1818, que la colonne turque descendit pour la dernière fois dans le Souf. Elle se composait de cent quarante soldats réguliers et des goums du cheikh El-Arab. En quittant Biskra, elle prit la route qui passe a El-Faïd et Mouîa-Tadjer. Lorsque les fantassins turcs arrivèrent à El-Oued, ils étaient tellement épuisés de fatigue et de faim, qu'on dut requérir pour eux des chameaux mehari qui les rapportèrent jusqu'à Constantine. Le retour de la colonne se fit par Tougourt et l'Oued-Rir'.
A partir de l'avènement d'El-Hadj Ahmed Bey, la lutte entre les deux partis des Bou-Okkaz et des Ben-Gana se concentra dans les Ziban, bien que ce fût au Souf que se retirèrent Ferhàt ben Saïd et les Arabes Cheraga, après leur défaite de Badés, en 1832. Ce pays resta étranger aux événements du Tell.
Néanmoins, et peut être même parce qu'elle se localisa, les deux sofs rivaux au Souf se firent une guerre acharnée à laquelle les sultans de Tougourt prirent une grande part. Les cheikhs Brahim, Ali et Abd-er-Rahman ben Djellab, qui se succédèrent dans ces derniers temps, descendaient tous du cheïkh Ahmed, qui s'était déclaré en faveur des Ben-Gana. L'autorité de ses descendants ne s'exerçait donc que sur les Oulad-Saoud. Les Troud et autres villes qui suivaient leur politique se refusaient à reconnaître l'autorité de ces membres de la famille des Ben-Djellab, et ne leur payaient aucun impôt. Partisans déclarés du Bit bou Okkaz, ils vivaient dans les traditions que leur avait léguées le père du cheikh Ahmed, cheikh Ferhat ben Djellab, qui était mort au milieu d'eux à El-Oued. A diverses reprises, les derniers sultans de Tougourt, dont l'animosité s'accroissait en raison de la résistance qu'ils rencontraient, essayèrent de soumettre ce parti. Mais nous avons déjà vu que toutes leurs entreprises échouèrent. L'anarchie la plus complète régnait donc dans le Souf lorsque nous arrivâmes à Biskra, en 1844. Le Troud, ou plutôt la Djemâa d'£l-Oued, avait pris par force la direction des affaires, et les autres groupes de population suivaient son impulsion.
Pendant les premières années de notre occupation dans le Sahara, la nécessité d'asseoir solidement notre établissement et de soumettre les Oulad-Naîl de l'Est, l'Aurès et les Nememcha nous empêcha de nous occuper sérieusement du Souf, fort agile . par l'influence de l'ancien khalifa d'Abd-el-Kader, Ben Ahmed bel Hadj, qui, chassé de l'Aurès par le général Bedeau, s'était réfugié à El-Oued. Néanmoins, nos relations restèrent pendant un certain temps sur un pied fort convenable. Un cheikh des Oulad-Amor, envoyé dans le Souf, en 1845, pour y porter diverses proclamations du Gouverneur général, avait été bien accueilli ; de nombreuses caravanes fréquentaient nos marchés, et la crainte de les voir se fermer motiva de la part des Souafa plusieurs démarches de soumission. Comme celles-ci n'aboutissaient pas et qu'au contraire c'était par l'intermédiaire des gens du Souf que le chérif Ahmed, chez les Nememcha, et Bou-Maza, dans l'Est, se procuraient des approvisionnements, l'accès de nos marchés leur fut interdit dans le courant de l'année 1847. Cette mesure avait beaucoup d'inconvénients : elle portait préjudice à nos intérêts, rejetait vers la Tunisie le courant commercial qui se portait de notre côté; enfin, cette prohibition était facilement éludée, puisqu'elle ne s'appliquait qu'à une partie du pays. Aussi, on profita de la première occasion pour revenir sur la décision prise et une démarche faite en 1848, par deux notables d'El-Oued, motiva la levée de cette interdiction.
Sur ces entrefaites, la querelle entre les Souafa et le cheïkh de Tougourt, Abd er Rahman ben Djehab, s'envenima encore da-vantage. Ce dernier, au commencement de 1848, obtint le concours des Selmia, Rahman et Bou-Azid et réduisit, comme nous l'avons déjà dit, la ville de Temacin qui refusait de lui paver l'impôt. Nous ne reviendrons pas sur les événements déjà exposés dans l'historique du sultan Abd-er-Rahman.
Le bruit s'était répandu dans le Sahara qu'une colonne expéditionnaire se formait à Biskra pour envahir le Souf. Les gens d'El-Oued forcèrent alors l'ex-khalifa Ben Ahmed bel Hadj à quitter leur pays. A peine était-il en route pour le Nefzaoua qu'ils s'adressèrent au kaid Ahmed-Bey ben Chennouf, des Oulad-Saoula, lequel, en sa qualité de parent et partisan des Bou-Okkaz, était depuis longtemps en relation avec eux, et le prièrent de faire agréer leur soumission. Ils acceptaient toutes les conditions qui leur seraient faites, pourvu qu'on ne les plaçât pas sous le commandement du cheïkh de Tougourt.
Le fils du kaïd Ben-Chennouf se rendit au Souf, où il fut reçu avec de grandes démonstrations ; il ramena à Biskra une députation composée des représentants des villages d'El-Oued, Guemar, Debila et Behima. L'aman leur fut accordé moyennant une indemnité de 10,000 fr. qu'ils durent payer aux Ouled-Moulet
pour les chameaux qu'ils leur avaient pris.
Une nouvelle organisation fut donnée au Souf. Les villages des Oulad-Saoud restèrent sous le commandement de Ben-Djellab, les autres furent rattachés au kaïdat de Si Ahmed-Bey ben Chennouf ; leur impôt fut fixé à 4,500 fr. L'influence de ce chef indigène se fut heureusement sentir; les relations commerciales des habitants du Souf avec les Ziban prirent un plus grand développement et lorsque, quelques mois après, l'insurrection de Zaatcha amenait une effervescence générale, les villages nouvellement soumis se tinrent tranquilles. Ce fut en vain que Ben Ahmed bel Hadj, revenu à la hâte du Djerid, essaya d'entraîner la population remuante d'El-Oued. En faute d'adhérents, il ne trouva qu'une cinquantaine de cavaliers qui, dans le courant du mois d'octobre, le suivirent jusqu'à El-Faïd.
Quelque temps après janvier 1850, deux mille fantassins du Souf accouraient au secours de Blidet-Amar attaqué par Ben-Djellab, fort mécontent de la nouvelle organisation qui lui avait enlevé cette oasis, Temacin, El-Oued et les villes de son parti. Déjà il commençait à couper les palmiers lorsque les Souafa arrivèrent et le poursuivirent jusque dans sa capitale.
Les gens du Souf prétendent qu'autrefois Nefta, aujourd'hui ville tunisienne, leur appartenait. Bien que rien ne justifie cette allégation, il est positif que de tous temps d'excellents rapports ont existé entre eux et les habitants de Nefta. Au commencement de 1851, prés de cinq cents familles de cette localité fuyaient les exactions des agents du Bey et arrivaient dans le Souf, où elles furent bien accueillies. La fraction des Cheurfa, qui formait la majeure partie de cette émigration, s'installa à El-Oued ; les autres allèrent à Zegoum, Behima et Kouïnin. Par suite de l'intervention de l'autorité française, qui fit agir le kaïd Ben-Chennouf et le cheikh de Tougourt, leur séjour ne dépassa pas deux mois et ils rentrèrent dans le Djerid après avoir reçu l'aman du gouvernement tunisien.
Le Souf joua un role important dans l'insurrection que fomenta le chérif d'Ouargla, Mohammed ben Abd-Allah, et à la suite de laquelle nous devions arriver dans leur désert sablonneux. Dès les débuts, cet agitateur fit appel au parti d'El-Oued et le pressa de s'unir à lui pour marcher contre son ancien ennemi, le cheikh Abd-er-Rahman. Les Souafa résistèrent d'abord à ses suggestions et s'étaient tenus sur un pied de neutralité, lorsque la mort d'Abd-er-Rahman fit entrer la question dans une nouvelle phase. Nous avons dit comment Selman ben Djellab s'empara du pouvoir et comment, à l'aide des Oulad-Moulet et des gens de Kouïnin, Tar'zout et Zegoum, qui lui fournirent 300 fusils, il put entrer à Tougourt et prendre possession de la kasba. L'avènement de Selman, partisan du chérif, fut un coup de fortune pour ce dernier et l'empêcha de renoncer à la lutte. C'était à Tougourt qu'il allait reconstituer sa base d'opérations contre nous. Plus que jamais, il renouvela ses intrigues dans le Souf, il exploita les nombreuses relations des habitants du pays avec les Chaamba et les Mekhadma, ses serviteurs, et si le nombre des cavaliers et fantassins qu'il y recruta fut peu considérable, il y trouva les approvisionnements qui lui manquaient. Commerçants avant tout, les Souafa, bien que protestant près de nous de leur fidélité, apportèrent à son camp des grains, des armes, des munitions qu'ils allaient chercher en Tunisie. Malgré la défaite de Mohammed ben Abd-Allah à Metlili, ses coups de main heureux sur les Oulad-Horket et les Oulad-Sassi eurent un retentissement extraordinaire. Les gens d'El-Oued qui, jusqu'alors, y avaient mis quelque dissimulation, approvisionnèrent ouvertement le chérif et firent un bon accueil à son agent Es-Senoussi. Il n'était pas possible, sous peine de faiblesse, de fermer les yeux sur ces faits et de tolérer la complicité de Selman avec nos ennemis. En conséquence, nos marchés furent fermés aux gens du Souf et de l'Oued-Rir'. Selman exploita fort habilement l'irritation que cette prohibition excita chez les Souafa. Il multiplia ses relations avec eux, et, usant de l'influence du chérif, il chercha à s'assurer l'appui du parti d'El-Oued, autrefois hostile a sa famille. Peu s'en fallut que cette bonne entente ne se réalisât. Les Souafa n'étaient plus retenus que par l'appréhension que leur causait l'accord de Selman avec Temacin, car ils craignaient, à juste titre, qu'une fois cette ville sous l'influence de ce dernier, leur indépendance ne fut compromise. Aussi, pour ne pas les pousser à bout et les jeter dans une alliance qui compliquait la situation, on leur permit, au moment de l'automne, de faire leurs
approvisionnements de grains dans le Zab-Chergui. Nos goums leur avaient enlevé une valeur de 30,000 fr. et on espérait que cette punition les rendrait plus circonspects.
L'hiver 1852-1853 se passa assez tranquillement au Souf.
La défaite du chérif à Laghouat ne contribua pas peu au maintien des bonnes dispositions de Selman et des habitants du Souf. Le kaîd Ben-Chennouft envoyé dans ce pays, y fut bien accueilli,
Au mois de mars 1853 une colonne, sous les ordres du colonel Desvaux, s'avança jusqu'à Dzioua. Selman se croyant menacé rassembla ses partisans, mais les Souafa ne répondirent pas à son appel. Celui-ci, attribuant leur indifférence aux menées des anciens serviteurs d'Abd-er-Rahman, réfugiés à Kouïnin, partit à l'improviste de Tougourt avec 80 cavaliers pour se les faire livrer. Bien que surpris et serrés de prés, ils parvinrent à s'échapper et à se réfugier à Guemar. Les habitants, que leurs intérêts commerciaux obligeaient a de grands ménagements avec nous, accueillirent ces malheureux et non seulement refusèrent de les livrer à Selman, mais fermèrent leurs portes aux émissaires qui venaient les réclamer. Guemar était une ville trop forte pour que Selman put essayer d'y pénétrer violemment. Furieux de cet affront, mais impuissant pour s'en venger, il dut se borner a faire payer de fortes amendes a une fraction de Kouïnin qui lui était hostile. Ce fait isolé n'amena cependant pas une scission entre les Souafa et Tougourt.

Petite Histoire d'Oued Souf et des Beni Djellab - LE SOUF 4° PARTIE

lundi 5 juillet 2010, 14:55

Commerçants avant tout, nous le répétons encore, c'était l'amour du lucre et non le fanatisme qui dirigeait leur politique entièrement subordonnée à leur intérêt commercial. Nous savions de longue date à quoi nous en tenir a ce sujet. Aussi était-il de bonne guerre de profiter du manque de récoltes dans la Tunisie pour fermer nos marchés et rendre très difficile le ravitaillement de nos ennemis. On n'y manqua pas, .
Dès le mois de juin des goums, placés à Zeribet-el-Oued et a Saâda, furent chargés de surveiller les routes du Souf et de l'Oued-Rir' et d'assurer l'exécution de cette mesure dont les effets ne tardèrent pas à se faire sentir. La prohibition ne fut pas cependant absolue et on accorda dans certaines limites l'autorisation d'acheter des grains aux gens de Guemar, Tar'zout et Zegoum qui étaient venus payer leur impôt a Biskra.
A mesure que la saison s'avançait, la pénurie de grains se faisait de plus en plus sentir dans le Sud. Les autres villages du Souf, suivant l'exemple de Selman, essayèrent d'entamer des négociations dans le but d'obtenir l'accès de nos marchés. El-Oued offrit même de payer une amende de 10,000 francs. On n'en persista que davantage dans la ligne de conduite qu'on s'était tracée et l'activité de nos goums parvint a maintenir strictement le blocus saharien.
Au commencement de 1854, le chérif, défait à Ouargla par Sidi Hamza, se retira dans l'Est avec quelques tentes et vint camper à El-Ktaf, puits situé au pieds de grandes dunes de sable entre El-Oued et Taïbet-el-Gueblia.,, Tandis qu'un de nos goums opérait sur le flanc occidental de l'Oued-Rir', l'autre, fort de 300 chevaux et 200 fantassins, sous les ordres de Si ben Henni, marchait entre le Souf et l'Oued-Rir' et se portait sur Taïbet-el-Gueblia. Mohammed ben Abd-Allah, prévenu de ce mouvement, alla séjourner a Naïma, à une journée de marche d'El-Oued et de Guemar, dans l'espérance de voir arriver à lui les Soufa, mais ceux-ci n'osèrent le soutenir ouvertement et ne bougèrent pas. En face de cette abstention, le chérif gagna la route de Djerid et alla s'installer à Rouga, puits situé entre le Souf et le Nefzaoua, sur cette sorte de terrain neutre qui sépare le Sud de la régence de notre Sahara.
Le repos, que l'éloignement du chérif nous laissait, fut de courte durée; aussitôt que les chaleurs de l'été et les besoins de leurs troupeaux eurent forcé les nomades à se replier vers le Tell, Mohammed ben Abd-Allah, après s'être reconstitué rapidement une bande chez les populations turbulentes du Djerid, franchit la frontière et effectua sur nos populations arabes les razzias dont nous avons déjà parlé.
Enfin, nous avons fait assister le lecteur à la prise de Tougourt, par la colonne commandée par le colonel Desvaux. Selman et le chérif s'étaient réfugiés a El-Oued après leur défaite. Le colonel Desvaux, laissant une réserve à Tougourt, marcha sur le Souf a la tête des colonnes concentrées de Batna, Laghouat et Bousada.
Cette expédition était le complément nécessaire de l'œuvre de pacification et on ne pouvait compter sur la tranquillité dans l'Oued-Rir' sans la soumission du Troud. Le colonel Desvaux arrive, en trois jours de marche, à Tar'zout par la route de Taïbet, la plus difficile, hérissée de dunes de sable et qu'on croyait impraticable pour une colonne franchise.
A moitié chemin, là députation d'El-Oued, composée des personnages les plus influents, arrivait au-devant de la colonne réclamant l'indulgence et promettant de remplir toutes les conditions qu'on leur imposerait. Aussitôt que Selman et le chérif avaient appris la marche de nos troupes, ils s'étaient hâtés de gagner le Djerid.
A travers une dernière ligne de dunes, la colonne débouchait le 13 décembre devant le village de Tar'zout. Toute la population était dehors, s'efforçant de donner a son accueil toutes les apparences de l'enthousiasme. Au reste, il devait y avoir une certaine sincérité. La majeure partie du pays était hostile a Selman, Tar'zout n'avait pas envoyé de contingents a Tougourt.
Après avoir visité Kouïnin et El-Oued, le colonel Desvaux reprenait la route de Tougourt où il arrivait le 22. Cette visite au Souf était un grand résultat obtenu. Cette confédération importante avait été si vantarde, si indocile parce qu'elle se croyait à l'abri de nos coups, qu'il était urgent de leur montrer nos moyens de répression. L'éloignement, les sables, les longues marches sans eau, toutes ces difficultés, une colonne française les avait surmontées.
Le 26 décembre 1854, le colonel Desvaux donnait le burnous d'investiture à Si Ali Bey ben Ferhat et le proclamait kaïd de Tougourt, de l'Oued-Rir' et du Souf, sur l'esplanade de la kasba, en présence de toutes les députations de notables du pays.
Dès son arrivée dans le Sahara Ali Bey, le fils du chevaleresque Ferhat ben Saïd, avait été salué de tous les chefs indigènes du nom de notre seigneur, -sidna, -bien qu'ils ne l'eussent jamais vu. Avant même de connaître nos intentions, ils le proposaient eus-mêmes pour chef du pays nouvellement conquis où son père avait laissé de si grands souvenirs. Ils avaient l'air, au contraire, de ne point connaître les membres de la famille des Ben Gana. Du reste, les Ben Gana ne se souciaient guère de ce commandement, à ce moment, puisqu'il présentait des difficultés au-dessus de leurs forces.
Après la cérémonie de l'investiture devant les troupes et la population, Ali Bey, accompagné de tous les chefs indigènes, se rendit à la mosquée où la Fatha fut récitée et où l'obéissance lui fut jurée par tous les cheikh et les notables du pays.
Le colonel Desvaux, prenant ensuite la parole, rappela aux gens de l'Oued-Rir' et du Souf les malheurs qu'avait attirés sur eux le gouvernement de Selman et les engagea à oublier leurs anciennes divisions, à se rallier tous autour du nouveau chef que la France leur donnait et qui ferait désormais régner la paix et la prospérité dans le Sahara.
Le marabout de Temacin, de l'ordre des Tidjani, Si Mohammed El-Aid, dont l'influence religieuse était grande dans tout le Sahara, arrivait au camp français et, lui aussi, faisait acte de soumission en déployant ses étendards. Il promettait solennellement au colonel Desvaux de guider de ses conseils le jeune chef Ali Bey et de se charger de la tutelle des enfants de Selman, laissés à sa surveillance. Finissons-en immédiatement avec la famille des Ben-Djellab. Ali, fils de Selman, après quelques années de séjour à la zaouîa de Temacin, était envoyé au collège de Constantine où il se fit remarquer par son caractère vif, irascible; il était la terreur de ses camarades, on le désignait sous le nom de la panthère du Sahara. Engagé volontaire dans un régiment de spahis, il est aujourd'hui maréchal des logis.
Sa sœur Embarka a été épousée depuis par le kaïd Ali Bey. Quant a Selman, leur père, s'enfuyant du Souf au Nefzaoua, il alla à Touzer dans le Djerid, où le Bey le fit arrêter et interner à Tunis. Dans cette ville il continua à se livrer a des excès de boissons tels que sa raison en subit de terribles atteintes. Dans sa folie alcoolique, il ne cessait de se poser en prétendant au trône de Tunis, et à la suite de quelques scandales troublant le repos public, le Bey dut le faire conduire et interner au Maroc.
En 1877 j'ai revu Selman, à Tanger, dans l'état de misère et d'abrutissement le plus complet. L'abus du kif, qu'il fumait sans discontinuer, et de l'eau-de-vie des juifs lui avait hôté toute trace d'intelligence; c'était un homme fini.