Note sur la sédentarisation des nomades au Sahara

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Note sur la sédentarisation des nomades au Sahara

Robert Capot-Rey

In: Annales de Géographie. 1961, t. 70, n°377. pp. 82-86.

NOTE SUR LA SEDENTARISATION DES NOMADES AU SAHARA
La situation actuelle du nomadisme au Sahara est caractérisée par un phénomène de grande ampleur : le déclin de l'élevage et la fixation au sol des pasteurs.
Dans de nombreuses régions du Sahara, nous assistons à un processus identique : au début il y a diminution du troupeau camelin et réduction des parcours, stationnement prolongé des pasteurs à l'oasis ; peu à peu la transhumance des troupeaux se substitue aux déplacements de la tribu ; finalement la maison remplace la tente et les hommes cherchent des ressources nouvelles sur les chantiers ou dans la culture ; le plus souvent l'abandon de l'élevage aboutit au chômage et au sous-emploi. Du Sud marocain au désert occidental d'Egypte, les mêmes faits se reproduisent un peu partout.
Les causes de ce phénomène sont bien connues ; déjà en 1906 Bernard et Lacroix en avaient signalé quelques-unes pour l'Algérie. L'extension des cultures sur les Hautes Plaines a entraîné la réduction des pâturages. Les grandes caravanes ont disparu, sauf dans le Sahara méridional ; l'automobile leur a soufflé tout le fret et l'élevage des chameaux n'a plus d'autre débouché que la boucherie.
Les causes sociales ont joué autant que les causes économiques : disparition des esclaves qui fournissaient les bergers ; appropriation des terres qui peuvent être plus ou moins régulièrement mises en culture ; désagrégation d'une société guerrière et hiérarchisée à la suite de la pacification et de l'introduction d'une administration qui ignore les différences de classe.
Enfin on ne peut pas négliger les événements actuels. La recherche et l'exploitation des minerais et du pétrole, en ouvrant droit à des redevances aux propriétaires de surface, incitent à la délimitation des propriétés collectives ou privées. Dans le Sud algérien les événements militaires ont interrompu les migrations ou bien les ont limitées à des itinéraires contrôlés. L'Erg occidental est devenu zone interdite et les Chaainba sont cantonnés sur la hamada et autour des centres. Tout concourt à précipiter le mouvement.
En face de cette sédentarisation les Etats ont adopté des attitudes diverses allant de la neutralité à la planification. Les Espagnols se sont montrés les plus discrets ; il n'y a peut-être pas de peuple au monde qui comprenne aussi bien la dignité, la noblesse de l'existence nomade. L'administration française a foré des puits artésiens et par là-mème contribué à des fixations partielles ; mais elle a continué de regarder avec sympathie les nomades chez qui elle recrutait ses méharistes. Les Italiens qui n'avaient pas les mêmes raisons de ménager les nomades ont multiplié les puits artésiens en Tripolitaine pour stabiliser la population. Mais c'est l'Egypte qui a pratiqué le plus systématiquement ce que assân M. Awad a appelé " l'assimilation " des nomades ; elle cherche à faire des Bédouins des hommes semblables aux fellahs de la vallée du Nil.
Cette politique a de chauds partisans. Les transformations opérées en Union soviétique dans les steppes de la Caspienne et de l'Asie centrale ont montré qu'il était possible, grâce à de grandioses travaux d'irrigation et à l'extension des prairies artificielles, de substituer sur une grande échelle la transhumance au nomadisme et de fixer la population dans des villages pourvus de tout l'équipement moderne. Un peu partout l'opinion s'est répandue que le nomadisme était un obstacle à l'instruction et au progrès et un directeur des Territoires du Sud, ancien officier méhariste lui-même, n'hésitait pas à écrire en 1946 : "Le nomadisme, forme archaïque de la civilisation bédouine, semble actuellement destiné à disparaître en sa forme actuelle ; if reste donc à l'aider à bien mourir. "
II est bien vrai que le nomadisme est malade ; ce n'est pas une raison pour l'enterrer ; sans compter que ce malade est loin d'être partout moribond. Sous des formes aussi différentes que le nomadisme à grand rayon des Reguibat ou les migrations étriquées des Maures du Trarza, ce genre de vie manifeste au contraire sa vitalité ; la consommation de thé et de sucre augmente ; dans tout le Sahara méridional l'effectif des troupeaux ne cesse de s'accroître.
Avant de condamner le nomadisme, il faudrait s'assurer qu'on peut partout le remplacer. Or il semble que trois raisons s'opposent à ce que la sédentarisation puisse s'étendre à la totalité du Sahara.
La première est que le socle cristallin imperméable affleure sur de grandes étendues, ce qui exclut toute possibilité de puits artésien ; les petites nappes contenues dans les grès primaires ou dans les alluvions suffisent à abreuver les troupeaux, elles ne permettent pas l'extension des cultures irriguées.
La seconde raison est que la recherche et l'exploitation du pétrole ne peuvent pas absorber toute la population active du Sahara. A l'heure actuelle il n'y a pas plus de 1 200 ouvriers, dont 4 000 musulmans, sur les chantiers pétroliers de l'O.C.R.S. Il est difficile d'extrapoler, mais en prenant comme base le chiffre de 1 000 ouvriers par million de tonnes, chiffre probablement trop fort, on voit qu'avec une production de 30 millions de t - c'est le chiffre envisagé pour 1963 - il n'y aura encore que 30 000 ouvriers, dont la moitié au moins européens ; le pétrole n'absorbera que le dixième de la population active du Sahara.
Enfin la disparition du nomadisme laisserait inemployées des étendues de steppes qui ne peuvent être exploitées autrement et qui fournissent de la viande, du lait et des peaux pour plus d'un milliard d'anciens francs. Le monde est-il donc si riche qu'il puisse s'en passer?
On raisonne comme si le Sahara était un tout alors que les conditions biogéographiques et économiques sont différentes au Nord, au Sud et à l'Ouest. Disons pour simplifier que deux cas peuvent se présenter. Dans toute une partie du Sahara algérien, au Nord de la ligne Saoura-Tassili, la sédentarisation est générale : attirés par les commodités de la ville autant que par les offres d'emploi, les nomades affluent vers les centres urbains. Le problème qui se pose alors est de leur trouver un métier. L'effort de l'administration portera donc d'une part sur l'éducation de base et la formation professionnelle, d'autre part sur l'installation de familles nomades dans des périmètres irrigués. Sur ce dernier point le gouvernement tunisien a obtenu dans le Djerid des résultats encourageants ; à Douz, à Ksar Rhilane les néo-fellahs témoignent d'un vif intérêt pour les problèmes de l'eau. L'expérience ne fait que commencer dans le Sud algérien où l'administration a été débordée par le flot des nouveaux sédentaires ; les secteurs d'amélioration rurale sont encore presque tous au stade de la ferme-pilote gérée par l'?tat. C'est la même politique que suit l'Egypte dans la dépression d'Ouadi en Natroun. On ne voit pas pourquoi les nomades, à condition d'y mettre le temps et de s'y préparer par un stage comme ouvriers agricoles, ne pourraient pas devenir des cultivateurs jardiniers; après tout la population des oasis n'est-elle pas composée pour une bonne part d'anciens nomades? Seulement il faut se garder de l'illusion que cette transformation est partout possible, d'abord parce que l'installation d'une famille nomade sur un lot de terrain irrigué et en production coûte très cher ; ensuite parce qu'on aboutirait fatalement à une surproduction de dattes alors que le marché est déjà encombré, au moins dans le Nord.
Heureusement beaucoup de nomades ne manifestent aucune tendance à se fixer : Reguibat, Maures, sauf sur les rives du Sénégal, Touareg du Soudan et du Niger, à l'exception d'une tribu du cercle de Goundam intéressée par les aménagements qui touchent le Faguibine, Teda surtout, dont l'idéal demeure la liberté dans la mobilité. Va-t-on leur forcer la main, leur construire des maisons, leur distribuer des charrues ou des houes? Ce serait oublier qu'on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux ! La tâche de l'administration n'est pas de faible table rase du genre de vie traditionnel, mais de l'adapter aux conditions actuelles.
Trois ordres de mesures peuvent être envisagés. Les premières doivent naturellement tendre à l'accroissement des ressources pastorales et à l'amélioration du cheptel. Jusqu'à présent presque rien n'a été fait pour enrichir la flore et la végétation. En Algérie, le Service du Paysannat a planté entre 1947 et 1956 1 200 000 raquettes de cactus inerme qui constitue un excellent fourrage ; mais le cactus exige au minimum 200 mm de pluie par an ; c'est dire qu'il est exclu du désert proprement dit. Dans ce domaine où le nombre des espèces sera toujours limité, on peut au moins améliorer la couverture végétale en facilitant la multiplication des espèces indigènes, le drinn, le mrokba, le taouit ; il suffirait, après une pluie, de mettre en défens une partie du secteur qui en a bénéficié pour permettre à la végétation naturelle de se reconstituer : cette pratique existe déjà au Hoggar mais là où la densité des troupeaux est forte, l'anarchie la plus complète règne dans l'utilisation des pâturages. Bien entendu cette organisation de la dépaissance comporte un effort parallèle dans le domaine de l'hydraulique et dans celui de la zootechnie.
Le second remède à la crise du nomadisme est peut-être plus difficile à administrer : il s'agit de maintenir l'équilibre qui s'est établi spontanément dans certaines régions entre l'élevage et la culture. En Libye par exemple les nomades ensemencent irrégulièrement les cuvettes où se rassemblent les eaux de ruissellement et les oudiane qui descendent vers la côte des Syrtes ; d'après un rapport de la F.A.O. (1952), plus de la moitié de la récolte de blé et d'orge provenait de cette culture itinérante. Un semi-nomade n'est pas toujours un nomade en perdition ; il y a parfois intérêt à jouer sur deux tableaux, surtout quand la mise est infime. Encore faut-il que les terres demeurent propriété collective. " Surtout qu'on ne nous applique pas le sénatus consulte ", c'est la première chose que déclarait, en 19;î7, le bachagha des Arbaa de Laghouat. Partout où la terre ne peut pas être régulièrement arrosée, il n'y a aucun intérêt à favoriser les appropriations individuelles.
Un dernier ordre de mesures doit viser à assurer aux nomades l'équivalent des ressources en numéraire que leur procuraient autrefois les caravanes. Ce n'est pas que celles-ci soient fatalement et partout vouées à la disparition ; on trouve dans le Sahara méridional de singulières associations entre l'Arabe qui possède des camions et le Targui qui possède des chameaux et des moutons ; au Soudan, la coordination camion-chameau n'est pas un mythe. Mais enfin les grandes caravanes sont bien mortes et les autres laissent de moins en moins de bénéfices. Reste pour les chameaux le débouché de la boucherie qui jusqu'à ces dernières années faisait la fortune des éleveurs tekna et reguibat. Mais à partir d'un certain niveau de vie, personne ne veut plus que du bœuf ; c'est l'histoire chez nous du pot-au-feu et du beefsteak. C'est sur la vente des bœufs et des moutons que les nomades sahariens et sahéliens compteront désormais pour s'assurer des revenus réguliers. Elle nécessite l'organisation de marchés depuis les marchés forains comme les choufane inaugurés il y a trois ans chez les Keguibat pour remplacer les moussem marocains, jusqu'aux marchés urbains qui se créent ou se développent dans les régions pétrolières. Un des résultats les plus intéressants de la mission Berliet-Ténéré aura été de montrer qu'on pouvait établir des transports relativement faciles entre le Tchad et le département des oasis.
Reste une dernière objection. Le nomadisme n'est pas seulement un genre de vie ou un système économique ; c'est un état social ; si l'armature sociale traditionnelle s'effondre, comment le genre de vie pourrait-il subsister? On répondra : en se donnant une armature nouvelle. Une association coopérative des éleveurs pourrait fournir le cadre général dont les points d'appui seraient d'un côté les puits et les luzernières, réserve de fourrage pour les années de sécheresse, de l'autre les marchés. Entre ces deux pôles se dérouleraient les mouvements des troupeaux, non plus suivant les fantaisies individuelles, mais suivant des règles fixées par la communauté, la mairie l'école et l'infirmerie participant aux mêmes migrations.
Nous ne pouvons pas empêcher beaucoup de nomades de se laisser attirer, tels des papillons par la flamme d'une lampe, par les salaires, le téléphone et le cinéma ; mais nous pouvons sauver quelques échantillons, et peut-être davantage, de cette race d'hommes dont Ibn Khaldoun disait dans ses Prolégomènes qu'elle surpasse en qualités physiques et morales les autres hommes.
R. CAPOT-REY.