L'Origine des habitants des Oasis

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l'origine des cultivateurs noirs sahariens

l'origine des cultivateurs noirs sahariens


L'origine des populations mélanodermes du Sahara a toujours fait l'objet d'hypothèses qui, sous des formes variées, reparaissent périodiquement sous la plume des spécialistes. On pourrait, en simplifiant à l'extrême, classer les différentes opinions en deux séries : pour les uns, les Haratin , actuels cultivateurs des oasis, seraient surtout les descendants d'esclaves soudanais amenés du Sud par les marchands arabes et c'est l'opinion la plus répandue ; pour les autres, le Sahara fut primitivement peuplé de Noirs , occupant la totalité du désert et qui furent progressivement réduits à une sorte de servage par les conquérants blancs, nomades cavaliers puis chameliers.
Ces deux thèses, qui ne furent jamais aussi rigoureusement exprimées, résument effectivement les opinions exposées depuis plus d'un siècle. Sans vouloir faire œuvre originale, j'ai cru bon de rechercher les témoignages les plus probants et de tous ordres qui permettraient d'opter. Nous passerons successivement en revue les éléments, citations ou documents archéologiques d'origine historique, protohistorique et préhistorique.
Pour l'époque historique et antérieurement aux géographes arabes qui ont connu un Sahara semblable à celui que nous connaissons, nous possédons des témoignages nombreux d'écrivains grecs et latins. Comme je l'ai déjà écrit, il importe toutefois de se méfier des clichés littéraires qui abondent dans les récits antiques et risquent de dénaturer l'information. Presque tous les auteurs anciens qui parlent des régions situées au Sud de l'Atlas, pays qu'ils appellent la Libye intérieure ou supérieure, citent des populations mélanodermes qu'ils nomment Ethiopiens et parfois Ethiopiens occidentaux pour les distinguer de ceux qui habitaient au Sud de l'Egypte. Certes les précisions ne manquent pas qui nous révèlent que dans les régions où se trouve employé aujourd'hui le mot Haratin, les Anciens plaçaient les Ethiopiens mais peut-on déduire de cette observation que les Haratin actuels descendent des Ethiopiens anciens ?
Différents textes, particulièrement des passages de Strabon, Pline et même d'Ammien Maroellin, historien du IVème siècle de notre ère, prouvent que ces Ethiopiens étaient voisins de la Numidie et des Maurétanies. On les situe volontiers immédiatement au Sud de ces provinces ; dans l'actuel Maroc, les Ethiopiens occupent les rives du Draa (Ethiopiens Daratites) ; en Algérie ils sont voisins du fleuve Nigris que la plupart des historien? assimilent à l'oued Djedi. L'auteur de l'expositio tottus mundi et Genlum affirme qu'au Sud de l'Africa (province romaine d'Afrique) on trouve un désert habité par des Mazices et des Aethiopes. Cette assertion est d'autant plus intéressante que sous le terme Mazices fréquemment employé par les historiens et géographes antiques se cache le nom par lequel certains Berbères se désignent eux-mêmes : Imazighen (singulier Amazigh) et Imouchar ou Imoûhar (singulier Amâhar). Ainsi l'auteur de l'Expositio nous donne une image des populations sahariennes étonnamment semblable à celle d'aujourd'hui : au Sud du Maghreb, le Sahara est peuplé par des Berbères (et des Berbères arabisés) et des gens à peau noire qu'on appelle souvent Haratin. Sté-phane Gsell a recensé les nombreux textes ou citations qui, du Vème siècle av. J.C. jusqu'à la période byzantine, soit pendant plus d'un millénaire, mentionnent ainsi des Ethiopiens dans le Nord du Sahara, et a fortiori plus au Sud . Nous ne reviendrons pas sur cette étude mais n'est-ce pas les mêmes constatations que le voyageur le moins averti peut faire dès qu'il franchit le Haut Atlas, l'Atlas saharien ou l'Aurès ?
Qu'étaient ces Ethiopiens ? Le mot est d'origine grecque et signifie simplement : "les visages brûlés". Si dans certains cas il s'applique indiscutablement à de vrais Nègres, tels que les esclaves éthiopiens assez nombreux dans les grandes villes de l'Empire romain : Rome, Alexandrie, Lepcis, Carthage, dans d'autres cas, des descriptions que nous serions tentés de qualifier d'ethnographiques nous montrent que ces peaux-noires n'étaient pas des Nègres. Voici un texte fort ancien, du IVème siècle av. J.C. attribué au navigateur Scylax qui décrit ainsi les Ethiopiens occidentaux voisins de l'ile de Cerné sur la côte méridionale du Maroc : "II y a là des Ethiopiens avec qui les Phéniciens font des échanges... (Ils) se parent le corps de peinture, boivent dans des coupes d'ivoire, Leurs femmes se font des parures en ivoire et même leurs cheveux ont des ornements de la même matière. Ces Ethiopiens sont les hommes les plus grands que nous connaissions, leur taille dépasse quatre coudées, quelques uns atteignent même cinq coudées.
Ils portent leur barbe et les cheveux longs. Ce sont les plus beaux de tous les hommes. . . Ces Ethiopiens mangent de la viande et boivent du lait ; ils font beaucoup de vin de leurs vignes, les Phéniciens en exportent".
Les Ethiopiens de la région de Cerné ne sont certainement pas des Nègres, les peintures corporelles (sans doute des barbouillages d'ocre rouge comme chez les Maxyes du Sahel tunisien dont parle Hérodote), la longueur de la barbe et des cheveux, leur beauté sensible à un Grec, tout révèle que ces Ethiopiens sont en fait des Méditerranéens du type robuste. Leur pays qui produit de la vigne ne saurait d'ailleurs se situer dans des régions trop méridionales.
Cet exemple, parmi d'autres (comme ces Leuco-Ethiopiens dont parle Pline, véritables Nègres-blancs), montre combien nous devons être prudents dans l'interprétation des textes ou citations plus ou moins tronquées des auteurs anciens. D'ailleurs, dans les mêmes régions traditionnellement attribuées aux Ethiopiens, les mêmes auteurs citent des nomades blancs, les Gétules, et un groupe plus méridional assez solidement organisé, les Garamantes.
Nous pouvons donc retenir que durant l'Antiquité le Sahara septentrional était déjà un désert parcouru à l'ouest par des Gétules, à l'Est par des Libyens nomades (Mazîces) qui furent parfois également appelés Gétules (au moins dans le Sud tunisien) et au Sud-est, dans l'actuel Fezzan et ses abords, par les Garamantes. Ces peuples contrôlaient les oasis, déjà décrites au V éme siècle avant notre ère par Hérodote, où des populations mélanodermes, les Ethiopiens, cultivaient les palmiers et le blé tendre.
Appelons les Ethiopiens : Haratin, les Gétules : Regueibat ou Chaamba , les Garamantes : Touaregs et nous aurons, très sommairement, l'image d'un Sahara infiniment proche de celui de notre époque.
En remontant plus haut dans les temps obscurs de la Protohistoire africaine nous trouverons, paradoxalement, des documents plus précis. Il s'agit des restes humains, trop rares malheureusement, recueillis dans les sépultures sahariennes largement antérieures à l'Islam, Nous ne saurions, cette fois encore, passer en revue la totalité des documents. J'emprunterai à Mme Chamla les conclusions de l'une des deux parties d'un livre qu'elle a récemment consacré aux Populations anciennes du Sahara. L'étude de la cinquantaine de crânes recueillis dans le Sahara central et surtout méridional ou franchement sahélien a révélé l'absence à peu près complète du prognathisme dans le Sahara central et la distinction de trois types morphologiques: des Négroïdes représentant à peine 25 %, un type mixte dans lequel se trouvent associés soit le prognathisme et la leptorhinie, soit l'orthognathisme et la platyrhinie, qui constitue le tiers de l'ensemble et enfin un type non négroïde, bien connu surtout dans le Sahara central (Hoggar - Tassili) représente 41,6 % de l'ensemble des crânes étudiés. Or, quelque 17 ans plus tôt S. Sergi avait de même distingué, parmi les crânes recueillis dans les sépultures du Fezzan attribuées à juste titre aux Garamantes, 46,6 % d'Eurafricains, 26,6 % d'Eurafricains nigrifiés (= type mixte de Mme Chamla) et 26,6 % de négroïdes. En conclusion, Mme Chamla estime que depuis les temps protohistoriques la composition raciale des populations des régions sahariennes et sud sahariennes ne semble pas avoir subi de changements profonds. Nous sommes donc ramenés aux conclusions précédemment tirées delà lecture des textes anciens. Passons maintenant aux temps préhistoriques.
Nous disposons de deux sortes de documents : les représentations humaines dans les œuvres d'art rupestre et les rares squelettes découverts au cours des fouilles dans des gisements néolithiques.
Tout récemment H. Lhote faisait justement remarquer combien étaient divers les types humains que l'on peut reconnaître dans les gravures et peintures rupestres du Sahara. Le style le plus récent est le style camelin ; il est subactuel et tellement schématique que nous ne pourrions reconnaître à. quel type humain appartiennent ces stylisations anthropomorphes si nous ne savions pertinemment qu'elles sont l'œuvre des Libyco-berbères nomades. Dans ces gravures consacrées uniquement aux chasses, combats et chevauchées ou caravanes, aucune place n'est accordée aux sédentaires mélanodermes. Ainsi, en examinant ces mauvaises œuvres, on risquerait d'ignorer l'existence de la partie la plus nombreuse de la population. Quelle leçon pour ceux qui croient pouvoir écrire la Préhistoire du Sahara à partir des seules œuvres rupestres .
N'en était-il pas de même aux époques plus anciennes ? Nous serons tentés de le penser lorsque nous étudions les œuvres rattachées au style équidien. Ces conducteurs de chars sont manifestement des Eurafricains : comme leurs chevaux, ils sont venus du Nord-est du continent. On peut facilement les assimiler aux Garamantes dont Hérodote dit précisément qu'ils poursuivaient, sur leurs chars, les Ethiopiens troglodytes à la course rapide .
Antérieurement à l'époque équidienne (ou cabaline) le Sahara central , celui qui est le plus riche en œuvres rupestres, avait été parcouru par des pasteurs de bovins ; ces Bovidiens sont très fréquemment représentés mais tant que les très nombreuses fresques n'auront pas été publiées on ne pourra faire les statistiques qui s'imposent des différents types humains représentés : les plus fréquents sont des mélanodermes aux traits fins parfois porteurs d'une courte barbe en pointe, longilignes et d'allure élégante (l'Abbé Breuil les appelait les Bovidiens élégants). Ces pasteurs conduisent généralement des animaux aux longues cornes lyrées qui appartiennent au type du Bos afrtcanus ; concurremment au zébu d'introduction récente, ce bœuf occupe actuellement toute la bande sahélienne, du Sénégal au Nil. Or les pasteurs actuels de cette zone présentent des caractères somatiques comparables à, ceux des Bovidiens que nous venons de décrire, ce sont les Peuls. On sait que les Peuls sont mélanodermes (en fait plus rouges que noirs) mais n'ont que des caractères négroïdes très atténués ; ils semblent constituer une sorte de type transitoire entre leucodermes et mélanodermes, au point même que certains auteurs avaient pensé qu'il s'agissait d'un groupe métis dont les caractères seraient fixés. Nous reviendrons sur cette question dans un moment. Retenons dès maintenant que non seulement les Bovidiens des peintures tassiliennes ressemblent aux Peuls, que les troupeaux sont constitués des mêmes races bovines mais encore qu'on a cru récemment pouvoir reconnaître dans certaines fresques des représentations du rituel peul, sorte d'imagerie sacrée des rites d'initiation. Il faut dire que malgré les craintes qu'inspirent des rapprochements trop précis, les démonstrations d'Hampate Ba, de G. Dieterlen et d'H. Lhote sont convaincantes.
A l'équation Equidiens - Garamantes on serait donc tenté d'ajouter la complémentaire Bovidiens = Peuls = Ethiopiens.
On ne saurait toutefois assimiler arbitrairement tous les éleveurs de bovins du Néolithique saharien à des Proto-Peuls ; il semble en effet qu'il y avait, simultanément ou se succédant à un rythme assez rapide, d'autres types humains : certains, franchement europoïdes mais assez rares (peut-être plus récents que les Bovidiens proto-Peuls) d'autres, nettement négroïdes qui semblent plus anciens et que H. Lhote associe à l'élevage du Bos brachyceros qui serait antérieur à l'arrivée du Bos africanus. Cette assertion sur l'association de négroïdes et du bœuf à cornes courtes est pour le moins étrange car le Bos brachyceros semble bien originaire du Maghreb : la race brune de l'Atlas répandue dans toute la partie nord du continent en est la forme actuelle. Quoi qu'il en soit, et nous suivons encore H. Lhote dans ses interprétations, il semble bien que les prédécesseurs des Bovidiens aient été de vrais Négroïdes, à fort prognathisme, éleveurs de petit bétail. Antérieurement encore, on place les mystérieux auteurs du style des Têtes rondes qui, pour H. Lhote, sont aussi des négroïdes.
Ainsi l'examen rapide des fresques sahariennes permet d'établir que les mélanodermes (Négroïdes vrais ou Ethiopiens) ont toujours occupé le Sahara mais que les éléments europoïdes deviennent progressivement plus importants aux époques plus récentes et surtout à partir de l'introduction du cheval à la fin du II ème millénaire. Mais jamais les populations mélanodermes ne furent éliminées.
C'est d'ailleurs ce qu'ont montré, comme nous l'avons déjà vu, les restes humains d'âge préhistorique ; ceux d'âge néolithique que nous allons examiner maintenant confirment parfaitement cette opinion.
Au cours de la période que nous appelons néolithique qui s'étend du Vll ème au II ème millénaire, les Négroïdes typiques sont les plus nombreux d'après Mme Chamla qui distingue parmi eux un type fin et un type robuste dit soudanais". Un autre groupe présente des caractères mixtes lui aussi subdivisé en un type fin et un type robuste. Enfin, un seul méditerranéen, découvert au Mali à Ain Guettara, représenterait le stock leucoderme dans les temps néolithiques. Or ce site a livré deux squelettes ; le premier, de type méditerranéen, n'était accompagné d'aucune industrie, tandis que le second, entouré d'éclats de quartz taillés et de perles en coquille d'œuf d'autruche , est un négroïde de type robuste. On peut donc se demander si cet unique méditerranéen appartient réellement à l'époque néolithique et s'il ne s'agit pas d'un individu inhumé longtemps après l'abandon du site.
Nous arrivons donc à la conclusion que des populations mélanodermes, des Ethiopiens, pour reprendre l'expression antique, ont de tout temps occupé les régions sahariennes et que l'évolution la plus sûrement discernable est un lent accroissement de certains groupes leucodermes dont l'origine extérieure ne saurait ?tre mise en doute. Anthropologues et archéologues admettent généralement que cette origine n'est pas le Maghreb mais le Nord-est de l'Afrique.
Quant aux mélanodermes proprement sahariens, il est certain que leurs descendants, les Haratin (qui en tamâhaq sont appelés les Izzagaren, c'est-à-dire les "Rouges") ne peuvent avoir conservé fidèlement les caractères d'ailleurs multiples et imprécis des Ethiopiens. Il est aussi sûr qu'ils ont, au cours des siècles, subi de nombreux apports proprement négroïdes, d'origine soudanaise. Si nous devons rechercher dans les groupes humains actuels ceux qui doivent avoir le plus fidèlement conservé les caractères de ces anciens Ethiopiens, c'est vers les Toubous et les Peuls que nous devons nous tourner.
Ces peuples vivent précisément dans la zone immédiatement voisine du Tropique qui partage en quelque sorte le Sahara en deux versants : l'un, où prédominent les Blancs, l'autre, presque entièrement occupé par les Noirs. On a cru longtemps que ces deux groupes étaient des métis constitués au contact des deux grands ensembles méditerranéen et soudanais et dont les caractères se seraient fixés. C'est ainsi qu'on a pu dire que le Toubou avait du sang berbère dans un corps soudanais. En fait, les travaux Les plus récents redonnent tout son intérêt à une vieille hypothèse qui faisait de ces groupes des populations reliques descendant des hommes à peau foncée, des gens à la face brûlée, des Ethiopiens préhistoriques ou antiques.
Le professeur Vallois, en 1951, admettait favorablement que ces différents groupes constituent "un stock primitif qui ne s'est nettement différencié ni dans Le sens noir ni dans le sens blanc. Les croisements ne seraient intervenus que secondairement, modifiant, en différents endroits la race indigène pour la rapprocher tantôt des Noirs tantôt des Blancs".
Quand les écrivains anciens parlaient de Leuco-Ethiopiens et de Mélano-Gétules, ils traduisaient, par ces expressions qui nous paraissent saugrenues, les réalités particulièrement complexes du Sahara septentrional, le seul qu'ils aient réellement connu.
Nous optons donc en faveur de l'origine étroitement autochtone des Haratin, descendants des Ethiopiens plus ou moins métissés au cours des derniers millénaires avec des éléments blancs méditerranéens (libyco-berbères puis arabo-berbères) dans le Nord et le centre du Sahara, avec des Négroïdes soudanais dans la partie méridionale et occidentale.
Il n'est pas dans notre intention de nier ou de minimiser l'apport du sang soudanais au Sahara ou cours des siècles. Encore faut-il distinguer des zones plus ou moins favorisées dans cet ensemble à la dimension d'un continent. Quelles que soient l'atrocité et l'ampleur de la traite terrestre par les voies de Mauritanie, du Touat ou du Fezzan, il ne faut pas oublier que La grande masse des esclaves noirs ne faisait que transiter dans Les oasis pour gagner Les villes et les portes du Maghreb.
Il faut aussi examiner le contenu linguistique du monde mélanoderme saharien. Si ceux que l'on appelle Haratin étaient exclusivement d'origine soudanaise il serait normal que la langue utilisée soit elle-même un dialecte proche de ceux de la zone sahélienne : soninké, toucouleur, haoussa ; or les sédentaires des oasis du Sahara septentrional et central parlent la langue de leurs anciens suzerains ou patrons qui est le plus souvent un dialecte berbère (Tafilalet, Saoura, Hoggar), dans certaines zones même, les Haratin sont les seuls berbérophones dans un milieu complètement arabisé (Trarza). Chez les Touareg du Sud en revanche, les sédentaires parlent, ou parlaient , l'azer dialecte soninké fortement influencé par le Berbère et E. de Bary s'en étonnait déjà lorsqu'il traversait l'Air en 1877 , mais il s'agit là d'un vestige de l'ancienne domination noire. Ailleurs, on a parfois exagéré l'apport soudanais tant dans la langue que dans la constitution même de la population.
C'est d'ailleurs par commodité de langage que Géographes et Ethnologues, ne faisant en cela que suivre les errements de l'administration, ont généralisé l'emploi du terme Haratin pour désigner l'ensemble des populations mélanodermes des régions sahariennes. En 1951 une enquête, animée par Ph. Marçais, avait été lancée dans le Bulletin de Liaison Saharienne afin de déterminer l'extension exacte du terme. Une carte fut même dressée, puis les recherches semblent avoir tourné court, les résultats n'étaient cependant pas négligeables. Employé dans l'Atlas marocain, le Draa, le Nord de la Mauritanie, le terme connaît un usage diffus dans tout l'Atlas saharien de l'Algérie occidentale et dans le Sahara septentrional jusqu'au méridien d'Ouargla. A l'Est de cette ville le mot est pratiquement inconnu. Au Fezzan c'est le terme "chouchou" (Nègre) qui sert à désigner la classe sociale correspondant aux Haratin du Sahara algérien et du Maroc. En pays touareg les Izeggâren (sing. Azeggâr), c'est-à-dire les "Rouges", cultivateurs de statut libre, se distinguent des Iklan, esclaves ou si l'on préfère "serviteurs" qui sont, eux, le plus souvent d'origine soudanaise. D'ailleurs les cultivateurs du Hoggar sont des Haratin amenés du Touat, il y a un peu plus d'un siècle, par les Imouhar soucieux de créer des jardins dans leur bastion montagneux".
On a longtemps recherché une racine arabe au mot hartant (pluriel haratin), Certains, à la suite de Duveyrier, l'avaient rapproché de la racine hrt "labourer" ; ce qui pouvait quelque peu surprendre car le Hartani n'est pas un laboureur mais un jardinier travaillant à la houe. Mais des raisons philologiques (hartani s'écrit avec un t emphatique) s'opposent également à ce rapprochement. Ph. Marçais a rejeté l'étymologie fantaisiste hartani - hor tant qui signifierait libre au second degré (du fait du métissage).
Cette explication sous forme de calembour, particulièrement prisée des lettrés arabes, me parait être à l'origine de la fiction qui fait des populations des oasis un groupement de métis.
En fait, dès 1934, E. Laoust, puis Ph. Marçais en 1951, s'étaient prononcés en faveur d'une origine non sémitique et plus précisément berbère ; en effet au Maroc, dans le Moyen Atlas, le Haut Atlas, le Tafilalet et aussi en Mauritanie, les Berbérophones emploient le mot ahardan (pluriel lhardin) qui n'est pas un emprunt à l'arabe ; dans le tamacheq on retrouve le même terme sous la forme achardan. Loin detre le terme original , hartani (qui n'existe pas dans la langue écrite) serait donc un emprunt relativement récent de l'arabe au berbère.
Faut-il aller plus loin et rapprocher ahardan (hartani) du latin hortus ? Ce ne serait pas le seul terme latin relatif à l'agriculture dont les Berbères du Haut et du Moyen Atlas gardent le souvenir. E. Laoust avait déjà établi les dérivés :
clcer et ikiker (pois chiche)
fa ba et ibaum (fève)
lens - lentis et tilentit (lentille)
aratrum et rirao atru (parties de l'araire)
Quelle que soit l'origine du mot, je ne crois pas que l'on doive nécessairement donner un contenu étroitement ethnique à un terme qui a un sens socio-économique : le Hartani est le jardinier plus ou moins asservi par des conquérants berbères puis arabo-berbères. Il se trouve que ces conquérants - dont la domination remonte souvent à la fin du Néolithique- sont de race blanche et que les asservis étaient des gens de couleur distincts des vrais nègres des régions soudanaises.
Alors que leurs ancêtres Ethiopiens, qui devaient eux-mêmes être assez différents entre eux, ne connaissaient pas une vie aussi rigoureusement sédentaire que celle des Haratin, population résiduelle condamnée par les conditions climatiques et politiques à un étroit confinement dans les oasis. Soumis en outre à divers métissages, les Haratin se différencient des autres groupes mélanodermes non spécifiquement négroïdes du Nord du continent africain.
Ces différences sensibles qui apparaissent entre les Haratin, les Peuls et les Toubous, groupes que nous faisons tous trois descendre des Ethiopiens néolithiques, protohistoriques et antiques, ne doivent guère surprendre car les rares documents littéraires, artistiques, ostéologiques dont nous disposons montrent que ces anciens Ethiopiens étaient eux-mêmes très divers. De plus, la différenciation des genres de vie (et par conséquent des régimes alimentaires) entre Haratin, sédentaires des oasis du Sahara septentrional et central, Toubous nomades du Tibesti, et Peuls pasteurs de la région sahélienne, ne peut pas ne pas avoir eu de répercussions somatiques divergentes sur ces trois groupes issus des plus anciennes populations sahariennes.
Gabriel CAMPS
Faculté des Lettres et Sciences Humaines d'Aix en-Provence

Note concernant l'origine juive des Medjahriyas

Note concernant l'origine juive des Medjahriyas

jeudi 11 février 2010, 16:42

Il est tellement difficile aujourd'hui de dire sans nul doute qu'une telle race ou ethnie existe encore à Touggourt du fait que l'auteur attache l'islamisation de ces juifs a la sollicitation forcée du Ben Djellab ce que je pense personnellement et c'est ce qui convient du point de vu temps c'est que ces juifs faisaient partie des Mudéjares d'Espagne qui fuyant les persécutions des Chrétiens durant les années 1484 a 1502 et les faits et les atrocités de l' inquisitions se sont retrouvés sur le sol d'El Djazaier , les persécutions ne cessaient de la part des pouvoirs en place dans le Tell , il ne leur restait que l'asile dans le Sahara . Ils se sont retrouvés à Touggourt dans une époque précèdent celle de Sultanat des Beni Djellab et qui concorde avec la présence de Sidi Mohamed Ben Yahia . Et je crois que la cohabitation paisible qui a caractérisée cette époque a permis a ces individus de s'intégrer et embrasser la religion en toute liberté , et ce qui les à certainement inciter a bâtir la citée de Mestaoua ; du fait que la notion de citée dans le sud était éphémère , les arabes étaient nomades , les Rouagha étaient des cultivateurs et de fait habitaient les Lahchouchs dans leurs jardin , les juifs étaient les seuls bâtisseurs de citées à l'instar des Ksours et Souikats , les anciens savent qu'au niveau de Mestaoua il y avait un quartier ou plutôt un amas de maisons qui constituaient le quartier juif , Toutefois il est évident aussi que nul auteur n'a pu donner les preuves nécessaires pour de telles allégations .

Commentaire : Sur l'origine des Hachachna

Commentaire : Sur l'origine des Hachachna

L'auteur cite que la légende fait remonter l'origine des Hachachna à un certain Hachan ce qui est confirmé par l'auteur ethnographe arabe Ali ben Ighr Ezzajraji qui cite le même personnage qu'est Hachan ou Hacen ben Mora ; nom qui pouvait être déformer avec l'usage et la pratique de la langue berbère du temps , en sachant qu'une bonne partie des Rouagha prononce la lettre 'S' en 'CH' tout en sachant que la tribu des hachachna ne se limite pas au territoire de Touggourt, elle a ses suites a Nefoussa en Libye en Jordanie en Arabie .

Je crois aussi sincèrement qu'il y a une grande part de vérité dans le sens du fait que Touggourt à Toujours chéri le nom d'Aourir ce qui justifie que l'une des sources des plus ancestrales qui à jouer certainement un rôle vitale est important dans la survie des palmeraies de la bourgade se trouvée dans le jardin ( Ghaba) de mon grand pére et qui s'appelait Ain Aourir .

SURLES JUIFS DE L'ALGERIE ET DE TUGGURT



LETTRE

A M. FERAUD, SECRETAIRE DE LA SOCIETE ARCHEOLOGIQUE

SUR

LES JUIFS DE L'ALGERIE ET DE TUGGURT

Dans le Recueil de l'année dernière, vous avez publié la traduction du récit d'EI-Antéri au sujet de l'expédition du comte Oreilly en 1775; vous m'avez exprimé le regret de ne pas avoir expliqué, par une note, les motifs de la conduite des Juifs en cette occasion où, au dire d'EI-Antéri (p. 59), les Musulmans furent " contents de voir la profonde haine qu'ils (les Juifs) avaient pour les Chrétiens. " Vous m'avez aussi signalé la note que le savant M. Berbrugger avait ajouté, en publiant ce récit dans la Revue Africaine d'Alger (numéro du mois de mai 1865). Cette note est ainsi conçue :
La majeure partie des Juifs d'Alger descendent de ceux qui furent chassés d'Espagne a la fin du XIVe siècle.
Simon Durand, dont la pierre tumulaire datée de 1444 est encastrée dans le rempart neuf à droite en sortant de la nouvelle porte Bab-el-Oued, fut le premier rabbin de ces bannis qu'il organisa en communauté vers l'an 1391 .
La haine motivée par cette expulsion, transmise d'une génération à l'autre, explique, si elle ne les justifie pas, les actes sauvages attribués aux Juifs d'Alger par El-Antéri, qui a bien pu, d'ailleurs, amplifier quelque peu ces actes, toujours pour dramatiser son récit.
Je vous remercie sincèrement de me fournir cette occasion d'expliquer à nos lecteurs les motifs de cette haine.
Les faits rapportés par El-Antéri sont, à mes yeux au moins, exagérés, sinon controuvés. Mais, ce qui est certain, c'est que les Juifs furent heureux de l'échec éprouvé par les Espagnols, comme ils l'ont été aussi lors des expéditions de 1516 et de 1541.
J'en trouve les preuves dans une espèce d'anniversaire institué parmi eux à la suite des expéditions de 1542 et de 1775 : cet anniversaire se compose d'un jour de jeûne et d'un jour de réjouissance, à l'imitation de la fête d'Esther, célébrée en commémoration de la chute d'Aman. Ayant de donner des détails sur cet anniversaire el des extraits des poésies hébraïques faites à cette occasion, je voudrais d'abord démontrer jusqu'à quel point les Juifs avaient le droit de se réjouir de cet échec des Espagnols et non des chrétiens, comme dit El-Antéri, surtout si on envisage les malheurs auxquels les Juifs échappèrent grâce à cet échec.
Sans remonter bien haut dans l'histoire de la Péninsule ibérique, prenons pour point de départ la date donnée par M. Berbrugger.
Depuis des siècles, on y persécutait et martyrisait les Juifs. Mais à aucune époque, ces actes n'avaient pris un caractère aussi général qu'à la fin du XIV ° siècle et pendant tout le XVe. Si on consulte les chroniques chrétiennes sur les événements de 1390-91, on est navré du détail des horreurs qui furent commises dans toutes les villes de la Péninsule. Cette persécution jeta en Afrique des centaines de milliers de Juifs. A partir de ce moment jusqu'à la fin du XVe siècle, on ne trouve dans les chroniques espagnoles que persécutions des Juifs, émeutes et massacres; enfin, comme couronnement de cet acharnement contre les Juifs, l'établissement de la très-sainte inquisition. Par les bûchers, dit un célèbre auteur chrétien , par la ruine et la faim, par la catastrophe d'une fuite subite pleine de misères et de naufrages, périt en dix années presque un million de Juifs. Enfin cette haine, mais haine de l'Espagne pour les Juifs, imagina en 1492 le moyen de les détruire complètement et surtout de les spolier. Huit cent mille Juifs apprirent, le
31 mars, qu'au 31 juillet ils devaient tous avoir quitté le pays .
Ces faits n'ont certes pas besoin de commentaires ; ils parlent assez d'eux-mêmes et permettent déjà de comprendre que les Juifs ne penseraient pas être heureux sous la domination espagnole.
Mais nous n'avons pas besoin de chercher en Espagne des causes à la joie des Juifs d'échapper à cette domination tyrannique; ouvrons l'histoire de l'Afrique et nous verrons, en toutes circonstances, cette haine espagnole pour les Juifs. Partout où les Espagnols arrivent en Afrique, ils persécutent les Juifs; ils les dépouillent, les chassent du pays ou même les vendent comme esclaves.
Prenons pour exemple la première moitié du XVIe siècle. A cette époque, l'Espagne est victorieuse sur les côtes d'Afrique; chaque victoire qu'elle remporte, chaque pas qu'elle fait en avant dans ce pays, est marqué pour les Juifs par de grandes misères.
En 1509, lorsque le cardinal Ximenes en personne s'empare d'Oran, il est puissamment aidé par les Juifs, qui ne savaient pas alors que la haine des Espagnols les poursuivrait jusque sur la terre d'Afrique ; ils espéraient qu'une nation plus humaine et plus civilisée que les Arabes, et au milieu de laquelle ils avaient vécu, leur serait plus favorable ; et faut-il le dire, bien que chassés d'Espagne, il y avait encore chez eux une espèce d'attachement pour cette patrie ingrate. Mais les Espagnols eurent soin de les désabuser bientôt. Lorsqu'on n'eut plus aucun besoin du secours des Juifs, de très fortes contributions particulières leur furent imposées.
En 1510, Pierre de Navarre s'empare de Bougie. Outre le pillage et les sommes d'argent qu'on exige des Juifs, un grand nombre d'entre eux sont faits prisonniers et vendus comme esclaves.
Dans la même année, les Espagnols s'emparent de Tripoli que l'on réunit à la vice-royauté de Sicile. Les Juifs de ce pays éprouvent le même sort que ceux de Bougie.
En 1535, l'empereur Charles-Quint, en personne, attaque Kheir-ed-Din (Barberousse) et s'empare de Tunis. On fait un effroyable massacre des Juifs, et un grand nombre d'entre eux sont vendus comme esclaves. Un Juif, cependant, par de grands sacrifices d'argent, avait sauvé de la mort un millier de chrétiens que Barberousse avait condamnés lors de la nouvelle de l'arrivée des Espagnols. Il est vrai aussi qu'un Juif, nommé Sinant, était le lieutenant de Barberousse dans cette ville.
Les mêmes malheurs atteignent de nouveau les Juifs de Tripoli, lorsque les impériaux arrivent dans cette ville pour la deuxième fois.
En 1541, lorsque les Espagnols vont attaquer Alger, ils s'arrêtent à Bougie pour y prendre des renforts et des vivres. Les Juifs y sont de nouveau maltraités, emprisonnés, imposés, et un grand nombre de leurs livres sont brûlés.
En 1544, Tlemcen ouvre ses portes au comte d'Alcaudette, gouverneur d'Oran, et à l'armée espagnole ; presque tous les Juifs de la ville sont vendus comme esclaves. Ainsi, comme on le voit, dans un espace de trente-cinq ans à peine, sept fois les Juifs eurent a souffrir de cette haine de l'Espagne, toujours vivace et frappant en Afrique aussi violemment et aussi tyranniquement qu'en Espagne. Mais ce ne sont pas là des faits isolés; d'autres petits faits, de petites exactions, des impôts, des persécutions partielles, relient ces événements entr'eux et prouvent surabondamment que ce n'était pas seulement comme casus belli que cela avait lieu, mais que c'était systématiquement et pour continuer les traditions de l'Espagne du XIV° siècle et du XV°.
Il est certain que les Juifs, en se réjouissant de l'échec du comte Oreilly, ne le faisaient pas par haine pour les chrétiens (comme dit El-Antéri), mais seulement par crainte de la domination espagnole. Car aucune expédition des chrétiens contre la régence, autre que celles des Espagnols, n'est signalée par les livres des rabbins du Maghreb, de la Tunisie, de la Barbarie ou de la Régence. Lorsqu'on trouve de nombreux textes qui parlent des craintes, des malheurs ou de la joie des Juifs, selon le résultat des expéditions espagnoles, nulle part on ne voit mentionnées les expéditions françaises contre la Régence ; par exemple, celles contre Alger même de 1083-84 et de 1688. Il en est de même pour les expéditions des autres peuples. L'Espagne seule fait exception. Je crois avoir suffisamment démontre que ce n'est pas sans motifs.
J'arrive maintenant aux détails concernant l'anniversaire de 1775. Cet anniversaire, comme je vous ai dit plus haut, se célèbre par un jour de jeune et un jour de réjouissance, le 10 et le 11 du mois de tammouz, correspondant, pour l'année 1775 aux 10 et 11 du mois de djoumada, aux 9 et 10 juillet. Cet anniversaire s'annonce déjà le samedi qui précède ces dates; et déjà aussi, à l'office du matin et du soir, on récite les poésies composées par les rabbins algériens, dans lesquelles se trouvent certains détails concordant avec les données d'EI-Antéri. Les auteurs de ces poésies sont au nombre de cinq : Nehoraï ben Saadja Azubib, Jacob ibn Nayym, Ischoua Sidoun, Aaron Cohen Jonathan et Abraham Tubiana. Les pièces sont au nombre de vingt-sept, modelées sur les poésies du moyen-âge qu'on intercale dans les rituels de prières des jours de fêtes et des samedis: ces poésies n'ont pas de cachet particulier, elles sont même assez monotones. Quelques-unes seulement sont intéressantes au point de vue historique. Je vais en extraire les faits principaux signalés dans ces poésies.
On connaissait à l'avance que l'expédition devait avoir lieu, et des prières publiques étaient faites pour appeler la protection divine. On attendait déjà l'ennemi le jeudi (29 juin), et le peuple, éploré, remplissait les temples et adressait à Dieu de ferventes prières .
La flotte n'apparut que le vendredi 1er jour du mois de tammouz (30 juin). Les vaisseaux s'établirent d'abord sur plusieurs lignes en face du fort El-Kifan .
L'ennemi développe sa ligne, le 2 tammouz, en face du cap Matifou .
Mais, pendant huit jours, l'ennemi reste inactif, il tient conseil .
Pendant ce temps, Arabes et Turcs se préparent au combat .
On les poste surtout près du fort Ikhmis ou batterie de l'Oued-Khemis .
Le samedi, les préparatifs étant terminés, les troupes commencèrent le débarquement, protégées par les batteries de la flotte .
Elles se dispersèrent surtout du côté de l'Harrach, et elles poursuivirent les Arabes dans la campagne et dans les jardins .
Le dimanche, 10 tammouz, une grande lutte a lieu . La victoire est indécise. De part et d'autre, on peut se l'attribuer. Mais la colère céleste éclate contre les chrétiens ; un orage effrayant les force à rétrograder .
Le lendemain, la flotte disparaît. Ce qui est bien certain, c'est qu'on ne comprend rien à ce départ précipité. On l'attribue à la volonté du ciel, parce qu'on ne se rend pas compte comment, après la lutte du 10 tammouz (dimanche, 9 juillet), que l'orage seul avait terminée, l'ennemi ait pu se résoudre à abandonner ses projets.
Rien de décisif cependant n'avait eu lieu ; c'est ce que constatent plusieurs de nos poésies. Néanmoins une de ces pièces dit que le onze tammouz, au matin (lundi, 10 juillet), on trouva sept mille cadavres chrétiens ; cela ferait supposer que la lutte avait été grande, tout en regardant ce chiffre comme fort exagéré. Car ce qu'il faut reconnaître, c'est que nos poètes exagèrent aussi le chiffre des combattants, qu'ils portent à quarante mille hommes . Ils évaluent aussi le chiffre des navires à quatre cents et cela à deux ou trois reprises.
Enfin, un dernier détail est mentionné dans la pièce n° VI, strophe 15 : les Turcs, dit le poète, coupèrent les têtes, les pieds et les mains, les apportèrent au Bey pour recevoir la récompense promise. Ce prince avait sans doute fixé une somme pour chaque infidèle qu'on aurait tué. C'est peut-être à ce fait qu'il faut rattacher le passage à El-Antéri relatif aux Juifs. Les Arabes ne voulant pas souiller leurs mains au contact des cadavres chrétiens, forcèrent probablement les Juifs à mutiler ces mêmes cadavres pour pouvoir montrer à leur prince leur vaillance et, en même temps, recevoir les récompenses fixées.
Voilà les seuls détails intéressants donnés dans les élégies et les cantiques qu'on récite à l'occasion de l'anniversaire de la défaite des Espagnols en 1775.
Cette époque (milieu du XVIIIe siècle), me donne aussi l'occasion de vous parler d'un autre fait concernant les Juifs de notre province. Cette fois, c'est un Arabe qui les persécute; c'est aussi peu rare que les persécutions espagnoles. Je veux parler des Juifs de Tuggurt, et de leur conversion forcée à la religion musulmane .
Les Juifs, autrefois, étaient fort nombreux à Tuggurt : ils étaient venus surtout du Mzab et de la Tunisie. Ils avaient quelques rabbins assez distingués au milieu du XVe siècle et au commencement du XVI, témoin les lettres casuistiques qui leur sont adressées par Salomon, fils de Cémach Duran, et par son fils Cémach . Ils étaient en assez fréquente relation avec les Juifs des pays environnants. Aussi leur conversion fit dans le pays assez de bruit, et étonna tous ceux qui les connaissaient.
Aujourd'hui, qu'un siècle a passé sur cet événement, la légende a apporté son contingent dans cette affaire ; il y a deux versions actuellement sur la manière dont cette conversion a été imposée aux Juifs de Tuggurt.
La première, la plus romanesque et du moins vraisemblable, l'attribue à l'amour d'un membre de la famille Ben-Djellab pour une jeune fille juive. Les Ben-Djellab étaient les princes du pays, et, depuis longtemps, indépendants en quelque sorte, par suite de la situation même de ce pays. Ils possédaient comme fiefs Tuggurt, Souf et quelques localités environnantes.
Ce Ben-Djellab tomba amoureux d'une jeune fille juive.
Il voulait en faire sa femme ou plutôt une de ses femmes, mais à condition qu'elle se convertirait à la religion musulmane. Il aurait bien pu, dans son omnipotence, en faire son esclave; mais il préféra obtenir l'amour de cette jeune fille de son plein gré et ne voulut pas, en cette occasion délicate, faire acte de tyrannie. Il y réussit ; la jeune fille consentit à se convertir et à l'épouser; mais elle ne voulut pas avoir à rougir devant sa famille et ses coreligionnaires, et elle mit pour condition à son consentement que tous ses coreligionnaires embrasseraient avec elle la religion musulmane. Ben-Djellab, informé de l'unique obstacle qui existait à l'accomplissement de son mariage, l'aplanit de suite. Il fit appeler les principaux Juifs chez lui, et leur intima l'ordre de se convertir dans trois jours ou de quitter le pays. L'autre version, plus vraisemblable, est aussi beaucoup plus conforme aux mœurs du pays et surtout du temps. Dans la seconde moitié du dernier siècle, Ben-Djellab, grand-père de celui qui était à Tuggurt lorsque les Français arrivèrent en Afrique, était prince de Tuggurt, du Souf et du pays d'alentour. Chaque année on célébrait son anniversaire par une fête publique. Les Juifs, tout en n'ayant pas trop à se féliciter de leur position, y prenaient cependant une part assez active, et chaque année ils faisaient au prince de riches présents. C'étaient surtout des bijoux; car les Juifs de Tuggurt alors, comme aujourd'hui encore presque tous ceux de la Kabylie et des tribus, étaient bijoutiers. Or une année (il y a environ cent ans), ils fabriquèrent un régime de dattes dont les branches étaient en argent et les fruits en or. Le vendredi, lorsque le prince sortit de sa mosquée, ils lui présentèrent ce régime comme don gracieux. Celui-ci, charmé, émerveillé même du travail, résolut de leur témoigner sa satisfaction. Rentré chez lui et entouré des principaux personnages du pays, il demanda comment, il pourrait récompenser les Juifs. On proposa diverses choses, qui quelque liberté, qui quelque allégement d'impôt. Mais ces propositions étaient faites à regret et reçues avec déplaisir. Tout-à-coup l'un d'eux dit au prince : Puisque tu veux les récompenser d'une manière extraordinaire, accorde leur la permission de se convertir et l'honneur de les recevoir parmi les vrais croyants. Cet avis aussitôt émis, plut à tout le monde et Ben-Djellab l'adopta. Voulant de suite le communiquer aux Juifs, il fit appeler le principal d'entre eux, Mokkadem ou Guisbar; il lui exprima toute sa satisfaction du présent des Juifs et la manière dont il entendait les en récompenser. A cette proposition de Ben-Djellab, le Mokkadem demeura terrifié et ne put proférer aucune parole. Cependant, revenant à lui-même et surmontant sa frayeur, il dit au prince qu'avant de lui donner aucune réponse, il voulait communiquer cette proposition à ses coreligionnaires. Ben-Djellab fut étonné de la froideur avec laquelle le Juif avait reçu sa proposition ; il le laissa néanmoins partir. Mais ce qui le surprit bien plus, ce fut la réponse qu'il reçut le lendemain. Une députation de Juifs vint se jeter à ses pieds et l'implorer de ne pas donner suite à ce qu'il voulait bien appeler une récompense; ils étaient Juifs et ne souhaitaient qu'une chose, c'était de rester Juifs.
Ben-Djellab, qui croyait leur accorder une grâce extraordinaire, devint furieux à ce refus et se trouva blessé dans sa dignité de chef et de musulman. Il leur ordonna de suite de choisir, dans les vingt-quatre heures, devenir musulmans ou quitter le pays sans espoir de retour. Grande fut la consternation des Juifs. Bon nombre d'entres eux, espérant trouver dans la fuite un abri contre cette persécution, s'éloignèrent dans la nuit de Tuggurt et voulurent gagner les villes voisines, Mzab, Temassin, Bou-Saàda ou la Tunisie. Mais Ben-Djellab envoya à leur poursuite, et presque tous les fuyards furent repris et décapités. Cependant la majeure partie des Juifs, prévoyant ce qui arriverait et ne trouvant aucune autre issue à leur situation que la conversion, au moins apparente, se soumirent à l'ordre du prince et embrassèrent, extérieurement du moins, la religion musulmane.
Aujourd'hui encore le nom, que les descendants de ces convertis portent, rappelle les faits de cette seconde version. On les appelle Mehadjerin, les biens récompensés. Au début de leur conversion, ils espéraient pouvoir, au bout d'un certain temps, quitter le pays et revenir à la religion juive. Comme les Anussim d'Espagne (nouveaux chrétiens, Juifs convertis par l'inquisition), ils professèrent extérieurement la religion musulmane; dans l'intérieur de leurs demeures, ils continuaient toujours l'exercice du culte Juif. Quelques-uns d'entre eux ayant quitté Tuggurt et s'étant rendus dans d'autres villes de l'Afrique où ils vécurent parmi les Juifs, furent poursuivis par les dénonciations de Ben-Djellab et exécutés comme renégats de la religion musulmane. Ces tentatives intimidèrent les autres qui, pour échapper à un pareil sort, se montrèrent de zélés et même de fanatiques musulmans. Tous firent le pèlerinage de la Mecque. Cependant les Mehadjerin restèrent toujours dans leur ancien quartier et ne firent aucune alliance de famille avec les autres musulmans; c'est ce qui a maintenu leur nom, leur type et leurs habitudes intérieures. Car l'on dit qu'aujourd'hui encore ils fêtent le samedi ou sabbat des Juifs, mais en secret.
Comme pour les Nouveaux Chrétiens, il faut attribuer à ce fait d'isolement deux motifs; l'un, c'est qu'eux-mêmes désiraient rester isolés et sans alliance avec les autres musulmans, surtout dans les premiers temps ; l'autre, c'est le peu d'estime que les musulmans professent pour les convertis.
Cependant, aujourd'hui, ils sont les principaux habitants du pays et surtout les plus riches; ils possèdent presque toutes les maisons et tous les jardins de cette oasis ; le commerce est presque exclusivement dans leurs mains.
Les Mehadjerin ont souvent hérité de quelque parent Juif demeurant soit à Bou-Saâda, soit à Temassin, soit à Mzab. Mais les juifs n'ont jamais été admis à faire valoir leurs droits sur l'héritage de quelque parent Mehadjerin décédé. La législation musulmane s'y opposait.
D'un autre côté, les Mehadjerin ont toujours refusé de révéler l'endroit où leurs ancêtres avaient enfoui les rouleaux de la loi et autres livres juifs au moment de leur conversion. A plusieurs reprises, des Juifs les sollicitèrent à faire cette révélation, mais toujours ils s'y refusèrent. L'un d'entre eux vint à Biskra, il y a quelques années, chez un Juif qui était son ami intime, pour se faire soigner d'une maladie grave. Son ami eut beau le supplier, le conjurer de lui indiquer l'endroit où se trouvent enterres ces livres ; il ne voulut pas y consentir et
mourut dans la maison de cet israélite sans avoir rien dit à ce sujet.
On peut attribuer ce refus des Mehadjerin à une crainte continuelle et fondée. Leur origine juive n'est pas encore oubliée; loin de là, tout à concouru à donner à ces faits le caractère d'une légende et à rappeler ce souvenir aux Arabes du pays. Une révélation quelconque sur les anciens livres juifs qu'on a enfouis, pourrait amener pour eux de grands malheurs, auxquels ils veulent sans doute se soustraire. Leurs appréhensions sont même si grandes, qu'ils n'ont jamais discuté religion avec des Juifs; souvent des conversations ont été entamées sur ce sujet et toujours ils ont interrompu les Juifs en les priant de parler d'autre chose.
Quelques faits concernant ces convertis de Tuggurt se trouvent dans un journal anglais. Ils ont été communiqués par un missionnaire protestant, qui dit avoir trouvé chez eux le désir d'émigrer et de revenir à la religion de leurs ancêtres. Ce fait me parait assez douteux; car leur intérêt et leur sécurité sont tout-à-fait contraires à cette assertion du missionnaire anglais. Cependant ils ont pu s'enhardir à parler à cœur ouvert à un Européen; ce qu'il n'ont jamais osé faire avec un Juif indigène.
Une pareille persécution eut lieu dans la tribu des Zemoul, et bon nombre de Juifs qui l'habitaient furent forcés de se convertir pour embrasser l'islamisme ; quant à ceux qui restèrent fidèles au culte de leurs pères, ils durent quitter le pays. Les motifs et l'époque de cette persécution me sont encore inconnus.
Un auteur Arabe parle cependant d'un cimetière juif existant à côté du cimetière arabe ..