Les Sols du Sahara

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Les sols.

LES SOLS.

E.F.GAUTIER - SAHARA ALGERIEN T 1

Hammada. — Le mot a déjà pénétré dans le vocabulaire géographique, jusqu'à un certain point. Il le doit peut-être au livre de Schirmer, à quelques belles photographies de Foureau, aux détails donnés par Flamand sur les hammadas pliocènes subatliques. Bref on a déjà répandu dans le public des données scientifiques précises sur la hammada et le mot commence à acquérir droit de cité chez nous.
Rappelons que ce sont des plateaux rocheux à peu près horizontaux; l'âge et la nature de la roche importent peu; tantôt calcaires pliocènes (hammada de Kenatsa, de l'O. Namous) — d'autres fois calcaires carbonifériens (hammada de Tar'it) — calcaires crétacés dans le Tadmaït — grès éodévoniens dans le Mouidir, l'Ahnet. l'Açedjerad. — Ce qui distingue la hammada du plateau c'est le faciès très particulier que lui a donné le climat désertique. La roche est nue, décharnée de toute terre végétale, récurée et polie par le vent, vernissée uniformément par des actions chimiques, qui ont été étudiées minutieusement par Walther; de grandes étendues luisantes et monochromes. Sous l'influence des températures extrêmes la roche a éclaté en grandes dalles et en menues esquilles, formant sous les pieds un chaos qui rend souvent la marche pénible.
La hammada est en somme la forme désertique du plateau comme le reg est la forme désertique de la plaine.
Notons que le mot hammada a au moins un synonyme; c'est « gada » qui est employé dans le djebel Amour, et dans l'Atlas saharien, mais qu'on retrouve aussi plus au sud, à Béni Abbès notamment.
La traduction berbère de hammada est tassili (le tassili des Azguers, etc.).
Il est possible que, en approfondissant, on trouverait entre ces mots des nuances différentes de sens. Mais je ne suis pas en état de le faire, et tout cela, en gros, rentre bien dans la catégorie hammada (voir pi. I, phot. 1).

Reg. — Un des mots les plus répandus et les plus intraduisibles.
Quand on essaie d'en serrer de près le sens on s'aperçoit que le reg est avant tout une plaine rigoureusement horizontale. Tandis que le mot n'a pas pénétré dans le langage courant géographique, la chose est bien connue du grand public; elle l'est même trop. Dans le grand public l'idée de désert évoque, à l'exclusion de toute autre image, sauf peut-être celle des dunes, une grande plaine infinie parfaitement nue et plate comme la mer. Qu'on ajoute la silhouette d'un Bédouin et de son chameau, ou bien encore une fumée de bivouac, qui monte mince et rectiligne dans l'air immobile, et on a un tableau qui a été fait cent fois, et qui est dans toutes les mémoires. C'est une bonne représentation du reg. (Voir pi. I, phot. 2.).

Une plaine aussi parfaite est nécessairement d'alluvions ; et le reg en effet est d'origine alluvionnaire. Cette origine pourtant ne se décèle pas au premier coup d'œil. De façon à peu près constante le sol est couvert de gravier, gros ou menu, disparate, en couche plus ou moins épaisse; on a l'impression d'une allée de jardin, élargie démesurément jusqu'au bout de l'horizon. Mélangées au gravier, et posées sur le sol en vrac, on trouve des choses hétéroclites, pointes de flèches et haches néolithiques par exemple.
Voici une coupe de reg, relevée par M. Chudeau dans l'oued Takouiat entre In Ziza et Timissao. On observe de haut en bas :
1° Un lit de cailloux roulés quartzeux, de 5 millimètres à 1 cen¬timètre de diamètre, couvrant toute la surface.
2° 10 centimètres de sable pur, contenant quelques cailloux et vers sa partie inférieure du sable fin.
3° Sable argileux.
Le gravier qui couvre le sol est évidemment le résidu de couches supérieures enlevées par l'érosion éolienne. Le sol désagrégé par la sécheresse a livré au vent, pour être emportés au loin, tous ses élé¬ments terreux, dissous par pulvérulence en particules légères ; le cailloutis est resté en place.
Il s'ensuit que ces alluvions sont nécessairement anciennes, leur dépôt remonte à une époque géologique antérieure, puisque, actuelles, elles resteraient assez humides pour se défendre contre le vent. Aussi bien par leur distribution, et par leur énorme extension, elles ne trahissent aucune connexité avec le régime hydrographique actuel.
Nous avons donc les éléments d'une définition satisfaisante du reg. Une plaine d'alluvions anciennes, à laquelle le décapage éolien a donné un faciès original. C'est une individualité géographique tranchée, qui mérite un nom à part.
Erg. — Ici toute explication est superflue. Les énormes amas des dunes sont dans le paysage saharien le trait qui ale plus frappé l'ima¬gination de prime abord; et le mot d'Erg qui les désigne s'est à peu près acclimaté chez nous. Les cartes l'ont adopté (Grand. Erg, Erg oriental, etc.). Il nous est indispensable malgré la coexistence en français du mot dunes, puisqu'il désigne un énorme amas de dunes con¬tinentales, et somme toute une individualité géographique tout à fait originale.
Le vocabulaire arabe est riche en termes précis qui désignent les différents aspects de l'erg. On est conduit nécessairement à en retenir quelques-uns vraiment indispensables. (Voir pi. III, phot. fi.)

Sif. — Le mot sif par exemple désigne la pente raide des dunes, celle qui est sous le vent; le mot sif, qui signifie sabre, évoque heureusement l'idée de ces longues balafres, courbes, qui semblent sur la face de l'erg l'empreinte d'une lame gigantesque. Dans une région déterminée le regard des sifs est constant, occidental par exemple, là où le vent dominant souffle de l'est.
Feidj ou gassi. — L'erg est articulé au moins dans ses parties les plus accessibles par de longs couloirs libres de sable, que les indigènes appellent gassi dans l'est et feidj dans l'ouest.
Un des résultats les plus intéressants, et peut-être les moins remarqués des explorations de M. Foureau dans l'erg oriental, est de nous avoir fait connaître la distribution de ces gassis. Sur une carte d'ensemble on les voit courir dans une direction uniforme, parallèles les uns aux autres, extrêmement allongés et vermiformes. Et sans doute faut-il tenir compte d'une schématisation forcée, mais qui souligne des faits incontestables. Ce qui frappe ce n'est pas seulement que les feidjs soient parallèles entre eux, mais encore qu'il y ait une relation évidente entre leur direction et celle des vallées quaternaires.
Et l'explication est, je crois, assez aisée à imaginer : le vent dominant accumule le sable sur les lignes du modelé qui courent normalement à sa direction.
Les mots feidj et gassi signifient respectivement « col » - et « rue ». Ce sont en effet les routes naturelles que suivent les caravanes. On évite soigneusement les dunes, même lorsqu'on traverse l'erg. Parmi tant de légendes européennes concernant le chameau, celle qui en fait un animal adapté à la dune est une des plus absurdes.
On ajustement attiré l'attention sur son pied large et spongieux, qui lui fait une marche si particulière, silencieuse et nonchalante, comme en pantoufles ou en espadrilles; ce pied est évidemment accommodé à un terrain mou et sec, où il enfonce moins par exemple que le sabot pointu d'un cheval. Chez l'antilope adax, animal exclusivement saharien, on observe aussi un élargissement disproportionné du pied. (Voir pi. XXXIV, phot. 64.).

Le pied du chameau est d'ailleurs tout aussi bien adapté à la marche sur la hammada, où par sa plasticité il donne à l'animal une prise bien plus solide sur le roc nu que ne ferait un sabot dur et glissant.
Par-dessus tout l'animal ainsi chaussé est incapable d'avancer sur un sol boueux, il s'y enlise et il y patine en grandes glissades dangereuses. Bref le pied du chameau est un pied désertique, ainsi qu'on pouvait aisément le prévoir.
Mais ses longues jambes grêles et fragiles, son corps rigide et pataud où toute la souplesse s'est réfugiée dans le cou, en font une bête de plaine, destinée à la progression rapide en ligne droite, à travers d'immenses espaces, sur terrain facile. La traversée des regs est le triomphe du chameau, les pentes raides le déconcertent.
Or l'erg est très accidenté; l'ascension ou même la descente d'un sif un peu accusé devient une rude épreuve pour une caravane, il n'est pas rare qu'un chameau roule et se casse une patte. Un cheval vif, souple, à la fois bien plus leste de corps et plus apte de tempérament à un effort bref, à un coup de collier, rend de bien meilleurs services dans les ergs que le méhari. D'ailleurs le méhariste traverse la dune, quand il ne peut pas faire autrement, à pied, en tirant sa monture par la bride.
En général il s'efforce de la contourner; on suit les feidjs, la traversée d'un erg considérable à « contre-sif » est une entreprise terrible ou parfois impossible. Et on conçoit dès lors que dans les préoccupations des voyageurs et par suite dans les comptes rendus d'itinéraires les mots de feidj ou de gassi et de sif prennent une grande importance.

Nebka. — Les indigènes distinguent nettement et non sans raison sous le nom de nebka une catégorie tout à fait particulière de dunes.
Ce sont des dunes en miniature, des mamelonnements légers; elles sont par surcroît parsemées de verdure, les touffes se trouvent non pas dans les interstices des mamelons, où l'expérience des paysages d'érosion porterait à les chercher, mais tout au contraire au sommet des petites dunes exiguës; c'est que la touffe ou l'arbuste a été précisément l'obstacle autour duquel le sable s'est accumulé. Une autre caractéristique de la nebka est la blancheur du sable, qui atteste comme la médiocrité du relief la jeunesse de la formation. Les hautes et vieilles dunes sont d'une belle couleur dorée, parce que, à travers les siècles, le brassage éolien a oxydé les grains de quart (Voir pi. III, phot. 6 et pi. VIII. phot. 13.)

Tout cela est très concordant, la nebka est de la dune en formation; il est tout à fait intéressant que le concept en soit étroitement uni à celui de végétation; une nebka est toujours un pâturage, et c'est précisément pour cela, pour son importance pratique et humaine, qu'elle a été désignée par un nom spécial qui revient fréquemment dans les itinéraires. C'est un champ de bataille où la végétation, étouffée par l'amoncellement éolien du sable, fait une résistance acharnée, et apparemment inutile à la longue. En certains cas c'est très nettement une section d'oued en voie d'obstruction; dans l'oued Saoura par exemple au sortir de Foum et Kheneg (Voir pi. IX, phot. 19 et encore pi. XLV, phot. 84) ou bien encore à Tagdalt. Ainsi, rien qu'en serrant le sens du mot nebka, on est amené à concevoir que les dunes se forment aux dépens des alluvions fluviales.

Hammada, reg, erg et nebka, ce sont là en somme essentiellement des sols. Sol de pierre nue, de gravier, de sable; ici sol de décapage (hammada et reg), là inversement sol d'alluvionnement éolien (erg et nebka). Dans les grandes lignes c'est une énumération satisfaisante des principaux sols sahariens, où toute la superficie, l'épiderme, porte la marque exclusive du vent; tout cela est l'œuvre du simoun qui tantôt a raclé le sol jusqu'au squelette, tantôt l'a enfoui sous les balayures.
Notons qu'un élément fait défaut dans ces balayures, ce sont les particules d'argile, les poussières de limons; il y a là des masses considérables de dépôts qui ont disparu et qui ne se retrouvent nulle part : sur le sol du moins; — car je crois que l'atmosphère du Sahara contient une grande quantité de poussières. J'ai pris en effet aux époques les plus différentes un très grand nombre d'angles horaires du soleil (une centaine de séries au moins); je crois pouvoir affirmer que dans les journées les plus radieuses on ne peut pas observer à travers les verres foncés, parce qu'ils éteignent à peu près complètement le soleil; l'air est constamment opaque, chargé de choses pulvérulentes; cela tient apparemment à ce qu'il n'est jamais lavé par la pluie. Ces particules argileuses après avoir flotté long¬temps entre ciel et terre, après avoir été charriées çà et là par le vent finissent nécessairement par sortir du Sahara, et se déposent quelque part, dans l'Océan par exemple, très loin de leur pays d'origine. En tout cas le désert est le seul pays du monde où elles ne peuvent pas se déposer, des molécules à peu près impondérables ne peuvent pas tomber dans un air agité, et elles restent impondérables aussi long¬temps qu'elles restent sèches. Par ce curieux processus naturel le désert exporte en pays humide la plus grande partie de ses argiles, d'où prédominance des sables.
Sol de timchent. — On n'a pas fait des formes du sol une énumération exhaustive dans le détail. Il faudrait faire une petite place par exemple au timchent. Sur des étendues parfois assez grandes on marche sur une croûte épaisse et continue de plâtre, à peu près pur, que les indigènes appellent timchent. Ce sont généralement des dépôts quaternaires, et assez souvent aquifères, beaucoup de puits sont creusés dans le timchent. Les dépôts gypseux, il est vrai, n'ont rien de particulièrement saharien, mais des plaines de gypse, le plâtre à l'état du sol, ont pourtant un cachet spécial, et il y a lieu peut-être de laisser à cette formation un nom particulier, qui évite une périphrase. (Voir des berges en timchent, pi. X, phot. 20.)

Formes du terrain.
Gara. — Le mot de gara est un de ceux qui sont en bonne voie de naturalisation française. On sait qu'il désigne un « témoin » d'érosion, presque toujours composé de couches molles à la base protégées au sommet par un chapiteau de roche dure, calcaire, grès, basalte, etc. La gara est isolée de tous côtés, circonscrite de pentes raides, c'est une table. Cette forme du terrain n'est tout à fait inconnue nulle part, et pourtant je ne crois pas qu'elle soit désignée dans une autre langue que l'Arabe par un nom populaire. Il est vrai que nos climats humides se prêtent moins bien que le désertique à la sculpture des garas, surtout des petites, les plus frappantes parce qu'on les embrasse d'un coup d'oeil; il y faut un régime d'orages rares, brefs, et terribles, qui ruissellent sur la roche dure sans l'entamer et qui font des dégradations énormes et instantanées dans la pulvérulence des couches molles. Dans un pays humide où les couches dures sont attaquées chimiquement par l'infiltration des eaux, tandis que les couches molles imbibées forment une pâte plus compacte, leur écart de résistance à l'érosion s'atténue, et les lignes du paysage tendent à s'arrondir, en mamelonnements flous. Au Sahara la gara est une forme tout à fait habituelle et pullulante du relief. (Voir pi. III, phot. 5; pi. XXIX, phot. ;5:> ; pi. XLV, phot. 81.)

Baten et kreb. — Une autre forme tout à fait familière et d'ailleurs apparentée est la falaise, le gradin brusque en longue ligne, sculpté par l'érosion dans une complexe de couches tendres et dures. Les indigènes distinguent les grandes falaises, hautes d'une soixantaine de mètres qui courent sans discontinuité sur des centaines de kilomètres, et qu'ils appellent des batens; et les petites, les ressauts plus ou moins insignifiants qu'ils appellent des krebs.
Dans une tentative d'exposition géographique il est inutile d'avoir recours a ces termes indigènes, puisque nous avons un mot français qui est parfaitement suffisant, celui de falaise. Mais ces dénominations de baten et kreb reviennent fréquemment sur les cartes; le baten Ahnet est la falaise terminale de l'Ahnet, le baten du gourara, la falaise terminale du Tadmaït. Au nord-ouest d'In Salah un petit accident porte le nom de Kreb er Rih. (Voir pi. II, phot. 3; pi. XXIII, phot. 41; surtout pi. XLIV, phot. 82.)

Moungar, tar'it. — L'onomastique de ces sortes d'accidents est très riche.
Un feston de falaise, ou si l'on veut un promontoire se nomme moungar, dans la vallée de la Zousfana un Moungar a été illustré récemment par une rencontre sanglante entre légionnaires et Marocains.
Il y a, non pas en arabe, mais en berbère, un synonyme exact à notre mot canyon. C'est Tar'it : le nom revient fréquemment au Sahara, il est porté par un ksar de la Zousfana, par un oued de l'Ahnet. L'arabe a d'ailleurs des synonymes qu'on retrouve fréquemment sur les cartes (Foum, Kheneg).
Chebka. — Tout à fait essentiel est le mot de chebka, auquel rien ne correspond dans notre langue. Ce sont des régions où le relief d'érosion devient confus; le mot signifie littéralement filet, et il fait assez bien image, évoquant un entre-croisement, un dédale de garas et de batens. L'origine des chebkas a été excellemment expliquée par M. Flamand; ce sont des zones de captage où des érosions d'âge et de sens différents se sont contrariées.

Le Sahara est peut-être le pays du monde où l'on a à sa disposition le vocabulaire le plus riche, pour suivre et pour serrer de près les aspects variés du travail érosif dans un pays d'architecture tabulaire. Le processus de l'érosion désertique et l'absence de végétation donnent à ces accidents une multiplicité, une raideur de pentes et une netteté de lignes tout à fait particulières. Aussi font-ils dans le paysage une impression d'œil disproportionnée à leur importance; il y a là pour le topographe une difficulté peut-être insurmontable. Comment représenter sur une carte générale, à une échelle convenable, un kreb d'une dizaine de mètres à peine, qui est pourtant sur le terrain, malgré l'insignifiance de la dénivellation un trait du modelé extrêmement remarquable?
Tout le Sahara crétacé et dévonien, c'est-à-dire la moitié septentrionale, est un pays de gara, de baten et de chebka. Pour nos yeux européens, habitués à des reliefs variés et flous, ces grands horizons sahariens monotones, aux lignes horizontales et heurtées, sont aussi étranges que le sol ou le climat. Dans ces paysages le dessin est aussi déconcertant que la couleur. Si on veut s'en rendre compte qu'on regarde la carte du Mouidir-Ahnet, par le commandant Laperrine et le lieutenant Voinot, publiée par le Bulletin de l'Afrique française, on y trouvera dans l'Adrar Ahnet cette mention, un peu naïve peut-être, mais qui rend fidèlement une impression juste : genre montagnes de France.
L'Adrar Ahnet est un tronçon de pénéplaine calédonienne, surélevé, et disséqué. On y voit des pitons, des crêtes, des aiguilles, des vallées, c'est-à-dire des formes pour lesquelles nous avons déjà des noms tout faits. Au fond ce modelé de l'Adrar Ahnet reste très original, très désertique. Ce massif, qui a 300 mètres à peine de ressaut, est aussi nu, aussi tourmenté, aussi sauvage que les plus hautes cimes des Alpes. Les pics sont presque aussi inaccessibles, les moindres ascensions présentent quelque danger et exigent des cordes. A une région, qui serait chez nous un gracieux paysage de collines, le climat et l'érosion désertiques ont donné un modelé de très haute montagne. Mais du moins cette, originalité n'a pas de répercussion sur le vocabulaire.

Hydrographie.

L'oued. — Le mot oued est naturalisé français. On sait qu'il désigne une rivière de pays sec à circulation superficielle intermittente.
La nécessité d'avoir un mot spécial, pour une catégorie de cours d'eau si particulière, a été si vivement sentie, et ce mot est devenu d'un usage si courant que toute explication est superflue.
Sebkha et chott. — On peut en dire autant des sebkhas et des chotts. Je ne crois pas qu'il y ait lieu de chercher une différence de signification entre les deux expressions, ce sont simplement deux synonymes, le premier plus usité en Algérie et le second au Sahara.
Leurs aires respectives de distribution ne sont pourtant pas nettement délimitées. En Algérie, et dans une même province on dit la sebkha d'Oran et le chott R'arbi. Au Sahara on dit le chott Melr'ir, et la sebkha de Timimoun. J'imagine que la solution de cette petite difficulté serait dans une étude des frontières dialectales. En tout cas s'il existe entre les deux une nuance de sens je suis incapable de l'indiquer.
La sebkha, puisque c'est en somme l'expression saharienne et c'est aussi, je crois, en conséquence, la moins familière au public français, n'a pas d'équivalent dans notre langue; sur nos sols bien drainés nous n'avons pas de bassin fermé. C'est à la fois un lac et une zone d'épandage, le point terminus d'un réseau fluvial. Les caractères généraux sont trop connus pour qu'il y ait lieu d'insister — bords nettement délimités et souvent par des falaises, surface unie, nette de végétation et de sable; fondrières et sables mouvants; efflorescences salines qui augmentent lorsque des orages et des inondations déterminent un afflux de la circulation souterraine .


Les termes hydrographiques, en somme, sont précisément ceux qui se passent le mieux de toute introduction auprès du public français. Cela est tout naturel si l'on songe que toute notre éducation géographique, et le simple usage de nos cartes, attirent particulièrement notre attention sur le réseau fluvial.
Les cours d'eau jouent dans la vie humaine un rôle capital aussi bien et plus encore au Sahara qu'ailleurs, mais ils le jouent autrement. Ce n'est plus le cours d'eau dans ses usages immédiats qui est ici essentiel, c'est la végétation. L'oued est par excellence un lieu de pâturages et devient ainsi le point d'attraction unique pour le nomade; là est concentrée toute la vie parce que là seulement on trouve du vert.
Au point de vue alimentaire le régime hydrographique a une onomastique spéciale dont certains termes valent une tentative d'acclimatation.
Maader. — Celui de maader par exemple parait indispensable.
Il est inconnu, il me semble, dans le nord, dans la région de l'Atlas, où on emploie à sa place le mot daya, peut-être plus connu du public français (daya de Tilr'emt, plateau des dayas) ; je crois ce mot synonyme de maader à quelques nuances près.
Le maader est l'équivalent de notre lac, aussi exactement en somme que l'oued correspond à notre rivière. Dans le processus de disparition d'un lac, en passant par le marécage, on aboutirait au maader : une cuvette d'alluvions, nettement circonscrite, avec oueds affluents et affluents. C'est par son effluent que le maader se diversifie de la sebkha; au lieu qu'un oued vienne y mourir, et l'incruster de dépôts chimiques, le maader est traversé et vivifié par un courant souterrain. Il est couvert de végétation; les maadres sont parmi les plus beaux pâturages sahariens; ce sont des points importants, centres de vie qu' il est impossible de laisser anonymes.


Le maader (au rebours de la sebkha qui reste unie parce qu'aride), a toujours une tendance à se mamelonner de sable accumulé autour des touffes, souvent il passe à la nebka, dont nous avons rattaché la mention à l'alinéa de l'erg, mais qui ne peut pas être passé sous silence à propos d'hydrographie. Et d'ailleurs il y a une corrélation évidente entre les maaders et les ergs. Les grands maaders du Mouidir, dont l'oued Bota est l'effluent, sont partiellement recouverts d'assez grands ergs, avec lesquels ils partagent les noms de Tegant et d'Iris. Les dunes envahissent de même les maaders de l'oued Adrem, le maader Arak, etc.
Nous arrivons ainsi, à propos de nomenclature, à suivre les principales étapes de la décomposition après décès du régime hydrographique; ce qui fut évidemment un lac ou un marais devient un maader, puis une nebka, puis un erg; et il est évidemment assez méconnaissable au premier coup d'œil sous ce dernier avatar.
Haci ou Hassi. — L'eau vive, libre, directement utilisable, se présente au Sahara sous des aspects dont la diversité a été minutieusement notée par l'onomastique indigène.
Certains mots ont leur équivalent français. Haci par exemple est très suffisamment traduit par notre puits, et c'est presque dommage; le puits saharien en effet, est bien différent du nôtre par son rôle économique. Il jalonne les routes désertiques, marquant le gîte d'étape, tenant lieu d'hôtellerie et de caravansérail.
On le fait très étroit, à peine suffisant pour livrer passage à un homme, qui y rappelle un ramoneur dans une cheminée. C'est que malgré toutes les précautions il s'ensable, il faut le désobstruer et presque le creuser à nouveau; ce gros travail, toujours à recommencer, est d'autant moindre que le diamètre est plus petit. Dans ce pays où les habitations les plus somptueuses sont en pisé, les margelles des puits ont le privilège d'être grossièrement mais solidement maçonnées en pierres sèches ; et de telle façon que les voyageurs soigneux puissent fermer l'orifice avec des dalles, en lutant les interstices avec de la fiente de chameau. Et si imprévoyants que soient les indigènes ils n'y manquent pas, surtout les voyageurs isolés, ou en petites troupes, disposant pour désobstruer le puits d'un petit nombre de bras. Au voisinage du puits, autant que possible sur des éminences, en des points choisis pour être visibles de loin, se dressent des pyramides de pierre, des amers qui guident le voyageur. Il existe des formules déprécatives aux divinités des puits, qui semblent d'antiques oraisons païennes, mal islamisées : — celle-ci par exemple, avec laquelle on prend congé : « bqaou ala kheir, ehl el haci, ehl el ma — demeurez en paix, elfes du puits, elfes de l'eau ». Tout cela fait au puits saharien une physionomie à part, à laquelle n'est pas adéquat notre mot de puits, évocateur d'une cour de ferme ou d'un coin de grange.
Notons encore que le puits soudanais est tout différent du puits saharien; dès qu'on arrive à l'Adr'ar des Ifor'ass la différence s'accuse brusquement; le puits soudanais a un diamètre énorme à l'orifice même, cinq ou six mètres; son seul aspect prouve que le climat est changé, on ne craint plus l'ensablement.

Notons que le mot bir synonyme algérien de haci n'est guère usité au Sahara.
Aïn. — Le mot d'aïn a ceci de particulier qu'il correspond à deux concepts français bien distincts, celui de source naturelle et celui de puits artésien. Tout ce qui sourd, naturellement ou artificiellement, toute eau animée d'un mouvement ascendant porte le nom d'aïn. Ici donc le vocabulaire français est plus riche que l'arabe, et il n'y a pas lieu par conséquent d'avoir recours à ce dernier; il est impossible pourtant de ne pas insister sur ce mot d'aïn qui revient à chaque instant sur les cartes, comme celui de haci d'ailleurs, et qui contribue à en rendre la lecture difficile '.
Une source saharienne est, elle aussi, très différente de son homonyme européen. Le mot évoque chez nous l'idée de ruissellement, on dit le bruissement d'une source, la source d'une rivière. La notion est étroitement unie à celle d'eau courante, et même, par extension à celle de commencement : on dit métaphoriquement « remonter à la source ». Dans ces acceptions, qui sont précisément les usuelles, le mot de source est intraduisible par celui d'aïn. Ici nous touchons du doigt l'indépendance essentielle des deux vocabulaires vis-à-vis l'un de l'autre. Lors même que deux termes se correspondent assez pour être pratiquement interchangeables, cette équivalence est apparente plutôt que réelle.
Dans un pays on le rapport entre les pluies et l' évaporation est tel qu'il ne peut pas exister un seul cours d'eau pérenne, une source ne coule jamais; la source se présente sous l'aspect d'un simple trou d'eau, une vasque, à bords assez nets, quoiqu'on distingue d'anciens niveaux et des bavures, traces des variations du niveau suivant les saisons et les années. Souvent les bords et le fond même sont complantés de végétaux aquatiques (berdi par exemple, autrement dit typha). Le diamètre de la flaque est évidemment fonction du débit et de I' évaporation, l'homme n'en a pas le contrôle; pourtant l'aspect du trou suggère l'idée d'un certain travail humain d'accommodation ; on a creusé, récuré, grossièrement entretenu les talus, transformé un suintement boueux en un bassin d'eau claire; il y a là un rudiment de captage. Il n'existe peut-être pas au Sahara de source entièrement naturelle, comme chez nous; l'homme a toujours collaboré, si modestement que ce soit, à l'œuvre de la nature; il n'y a guère de sources sahariennes que captées.
Et dès lors on comprend mieux que le même mot d'aïn puisse désigner aussi un puits artésien. En dernière analyse, un puits artésien est une source particulièrement difficile à capter. Ceux des oasis d'ailleurs, ceux du moins qui sont anciens et purement indigènes, ne présentent pas extérieurement l'appareil mécanique des nôtres; ils ne sont ni forés à la machine ni tubes. On sait qu'ils sont creusés et entretenus, avec des instruments primitifs, par une corporation de plongeurs, les r'tass. Ils ont donc extérieurement l'aspect banal d'un trou vaguement circulaire, dont la seule particularité, mais essentielle est d'être plein d'eau jusqu'au bord ou même à déborder. C'est exactement l'aspect d'une source, entre les deux catégories d'aïn il y a bien une différence de structure intérieure mais non pas de physionomie à la surface du sol. Tel puits artésien que j'ai vu aux environs d'Ouargla, ou bien encore celui d'Ouled Mahmoud dans le Gourara, ressemblent exactement à des sources Touaregs, comme Aïn Tadjemout ou Aïn Tikedembati. Des photographies seraient interchangeables.
En somme sous le nom d'aïn les indigènes se représentent un orifice où l'eau affleure jusqu'à déborder, par opposition au puits, où l'eau ne se trouve qu'à une profondeur plus ou moins grande et parfois considérable.
R'dir ou aguelman. — On pourrait être tenté de traduire le mot arabe r'dir, alias guelta ou son équivalent berbère aguelman) par le français « mare », « flaque d'eau ». Il est remarquable pourtant qu'on ne le fait jamais; à ce point que le mot de r'dir est déjà presque acclimaté chez nous. Les r'dirs sont en effet les mares qui subsistent dans le lit d'un oued, en des points privilégiés, et pendant un temps plus ou moins long, après l'écoulement de la crue. Et c'est dire qu'ils n'ont pas d'équivalent exact en dehors du pays des oueds.
Par définition le r'dir n'est pas pérenne, et, en règle générale, il est bien loin d'offrir au voyageur les mêmes garanties qu'un puits ou une source; à moins de renseignements précis et récents on ne peut pas compter sur lui avec certitude. Dans l'espèce pourtant il y a des aguelmans pérennes (In Ziza, Taguerguera , et parmi ceux qui ne le sont pas il en est beaucoup qui conservent de l'eau pendant plusieurs mois. Cela signifie que ces r'dirs sont alimentés par des réserves souterraines; le soleil du Sahara aurait vite fait d'assécher une flaque où l'eau ne se renouvellerait pas. D'ailleurs les plus beaux r'dirs sont en terrain perméable, ceux de l'oued Saoura, par exemple, dans les sables du lit; l'aguelman Taguerguera dans les grès dévoniens; celui d'In Ziza dans les laves. Voilà qui suffirait à les diversifier de nos mares, creusées au contraire dans un sol imperméable.
Il n'y a donc pas d'opposition essentielle entre les r'dirs et les sources ou les puits. Ce ne sont pas des citernes, il ne saurait y avoir au désert de réserves d'eau un peu importantes indépendamment des souterraines. Mais les r'dirs s'alimentent à des nappes superficielles, susceptibles de s'assécher tout à fait ou de s'appauvrir considérablement dans les périodes de longues sécheresses. M. le capitaine Mussel en 1905 a vu l'aguelman Taguerguera presque à sec; dans l'intervalle de deux visites (1903-1905) l'aguelman d'In Ziza avait baissé de moitié.
Un autre caractère du r'dir, particulièrement frappant pour l'indigène, c'est que par son aspect extérieur il ne rappelle en rien les puits ou les sources. L'eau s'étale largement, l'aguelman Taguerguera a une centaine de mètres de long, et M. le capitaine Resset en décrit au Mouidir de beaucoup plus considérables; ce sont de petits lacs, pittoresques et mystérieux, sans affluent ni effluent apparents.
Tilmas. Abankor. — Tilmas (en berbère abankor), n'a pas d'équivalent français. C'est le sable humide où il suffit de creuser à la main une petite cuvette pour qu'elle se remplisse d'eau; un r'dir ensablé si on veut; et l'on conçoit que le sable protège la nappe humide à la fois contre l'évaporation et contre la contamination, ou du moins (car il semble que les microbes supportent mal le climat saharien), contre les impuretés.
Pour être complet il faudrait consacrer un alinéa aux foggaras, mais il est évident que leur étude sera mieux à sa place dans le cha-pitre des oasis, dont elles sont l'orgueil et la particularité la plus caractéristique.
En somme l'eau du Sahara se présente sous forme d'affleurements, et l'on dirait presque de filons; plus précieuse d'ailleurs qu'aucun minerai imaginable. L'eau superficielle, immédiatement accessible sans travail humain, celle des tilmas, des r'dirs, des sources, est relativement rare : un coup d'œil sur une carte générale du désert montre l'énorme prédominance des points d'eau qui portent le nom de haci. Pour boire et pour irriguer les indigènes ont développé des qualités d'ingénieurs hydrauliciens tout à fait disproportionnées à leur culture générale. Les animaux eux-mêmes ont dû suivre cet exemple dans une certaine mesure. Il en est, les domestiques, le chameau par exemple, qui mourraient de soif si on ne les abreuvait pas, et dont l'initiative se réduit à se rassembler autour du puits avec des mugissements plaintifs. D'autres se passent de boire, autre chose du moins que le suc des plantes ou la rosée (la gazelle). Les grandes antilopes ne se trouvent que dans les régions où l'eau est à fleur du sol (tilmas de l'erg er Raoui, aguelmans et sources du pays touareg); et elles ont dû apprendre du moins à gratter le sable des tilmas. Le chacal, grand buveur, se montre particulièrement ingénieux. Au voisinage des puits il creuse des galeries jusqu'à l'eau, des « travers-bancs ». J'en ai vu de semblables au puits d'Ouallen, et les officiers de la colonne Flye Sainte-Marie en ont admiré dans la Ménakeb.
Dans un pareil pays il est clair que l'onomastique des points d'eau doit être particulière.
Medjbed. — On se trouve couramment entraîné dans l'exposition à donner aux routes sahariennes leur nom indigène de medjbed. Les mots français de route ou de sentier seraient en somme inadéquats. Au point de vue voirie un medjbed est un sentier créé et entretenu par les pieds des chameaux; il est en général admirablement marqué au moins sur les sols de reg et de hammada; partout ailleurs que dans l'erg le sol saharien conserve les empreintes avec indiscrétion, racontant à qui sait le déchiffrer, au sujet de la dernière caravane, eût-elle passé depuis des mois, les moindres incidents du voyage. Mais c'est un sentier transcontinental, se prolongeant rectiligne sur des centaines et des milliers de kilomètres; jalonné de tas de pierres aux croisements, suivant de point d'eau en point d'eau un itinéraire étudié par la sagesse inconsciente des générations. Pour traduire une expression de ce genre, « le medjbed d'In Salah à Tombouctou », le mot de sentier paraîtrait un peu grêle.

Ce medjbed d'ailleurs, qui conduit de l'eau à l'eau, et qu'il s'agit de ne pas perdre ou de retrouver sous peine de mort, devient dans l'imagination du voyageur un personnage considérable; ces incertaines traces d'usure à la surface du sol, seuls guides et seuls vestiges d'humanité sur d'immenses étendues, prennent une sorte de caractère sacré; et on ne conçoit pas la possibilité de laisser anonyme une individualité si marquante.
Tanezrouft. — Le mot de Tanezrouft, semble bien être, dans son acception vraie, autant qu'il est possible de la dégager, un nom propre plutôt que commun, le nom d'un pays, immense, il est vrai, et mal délimité. Les indigènes le donnent à tout ce qui s'étend entre les pays Touaregs (Hoggar, Mouidir, Ahnet, Açedjerad) d'une part et le Soudan de l'autre. Cette immense région est peut-être une unité géologique; il semble bien en effet qu'elle soit tout entière une pénéplaine silurienne et archéenne. Mais c'est avant tout une unité climatique, le pays absolument dépourvu d'eau et inhabitable sur d'immenses étendues, le pays de la peur, de la soif, des marches ininterrompues haletantes, de vingt heures sur vingt-quatre pendant plusieurs jours, le désert maximum qu'on traverse en tremblant.
Dans d'autres parties du Sahara des régions analogues semblent porter des noms différents. Dans l'ouest par exemple le Djouf semble un pendant et d'ailleurs une prolongation du Tanezrouft de même que le Tiniri dans l'est.