Les romains dans le sud de l'Algérie

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LES ROMAINS DANS LE SUD DE L'ALGERIE

LES ROMAINS DANS LE SUD DE L'ALGERIE

HAUTS PLATEAUX ET SAHARA DU CENTRE DE L'ALGERIE.
M. Reboud, aide-major à Djelfa, mérite une mention honorable parmi les plus actifs pionniers des études africaines. Mettant à profit un assez long séjour dans le Sud, il a noté religieusement toutes les traces de la domination romaine dans la zone méridionale de notre province, et il vient d'adresser à M. le Gouverneur-Général comte Randon, qui a bien voulu nous les communiquer, des copies d'inscriptions latines obtenues au moyen de l'estampage.
Nous allons reproduire ces documents épigraphiques, en l'accompagnant de quelques explications qui mettront le lecteur à même d'en apprécier la signification et l'importance.
Nos aigles ont beau gravir, sur tous les points de l'Algérie, les pics les moins accessibles et s'enfoncer dans les plus arides déserts, elles ne peuvent que peu rarement rencontrer un sommet, une solitude qui ne porte pas les traces du passage des aigles romaines . Il Ya plusieurs mois, une expédition ayant été dirigée contre les Amelktoua, fraction des Oulad Naïl, nos troupes arrivèrent au sommet du Bou Kahil , montagne abrupte qui s'étend de l'Est à l'Ouest, à l'orient de Lagouat, ayant le Djedi au Sud et, au Nord, la belle plaine de Mahaguen, que les Sahariens de cette région appellent leur Mitidja. Là, au point culminant du Kef-El-Ahmeur (le pic rouge), sur la rive droite de l'Oued Romra, .M, Reboud , qui accompagnait l'expédition, aperçut une dalle épaisse posée à plat sur le sol et où, à sa grande surprise, il lut:
C. IVLIVS
HOSPES
LEG. III .AVG.
SACRVM
FECIT
Quelques personnes ont vu dans ce C. Julius un hôte de la III légion; mais, dans cette hypothèse, on ne saurait à qui ni à quoi se rapporte le sacrum fecit, Or, on ne grave pas une inscription de dédicace, de consécration-, sans indiquer la chose essentielle, c'est à -dire le dieu, le génie le personnage ou l'agrégation d'individus à qui cet hommage s'adresse.
Il parait plus simple de considérer le mot Hospes comme un surnom, et ce surnom nous l'avons rencontré tout récemment sur une pierre tumulaire de Rapidi ; le Djouab des Arabes). Il était même précédé d'un nom identique autant que le mauvais état du monument nous a permis d'en juger.
La pierre du Bou Kahil est donc une dédicace faite par Caius Julius Hospes à la légion de Lambèse, à l'occasion de quelque expédition saharienne, dans le genre de celle qui a amené nos troupes au même endroit, à plus de douze siècles de distance.
Autour d'un moulin, qui se trouve à quatre kilomètres de Djelfa, résidence de M. Rebond, ce jeune médecin signale trois ou quatre cents tombeaux. On a rencontré des ossements dans l'un de ces sarcophages, qui, dans le pays, passent pour remonter à l'époque romaine. A défaut de renseignements plus complets, nous ne pourrons que rapporter cette conjoncture traditionnelle.
Mais l'endroit le plus curieux de cette contrée, au point de vue archéologique, c'est Msad qui a fourni, jusqu'ici, une vingtaine d'inscriptions romaines, dont deux ont été transportées sur la place de Laghouat et les autres à Djelfa. L'une d'elles, notre n°1 et la plus importante, est parvenue récemment au Musée d'Alger par les soins de M. le colonel De Neveu.
Msad est un petit Village fondé, il est a soixante ans environ, sur la rive droite de l'Oued Bou 'Abd Allah, par les Oulad Sad ben Salem. Il est situé au pied septentrional du Korebtit, montagne des Oulad Nail Cheraga, à cent kilomètres environ à l'Est de Laghouat.
C'est, on le voit, une création toute moderne; mais bien près de là, à l'Est, on trouve Demmed qui d'après la tradition locale est plus ancien d'un jour qu' Alger, et dont la population, étrangère à celle des Oulad Nail, prétend descendre des anciens Roumis.
Sans insister sur ce point délicat, nous allons mettre, sous les yeux du lecteur, celles des inscriptions trouvées dans les ruines de Msad, qui sont parvenues jusqu'à nous. Examinons d'abord la première qui nous donne ce texte:
n°2
DEO NVM MAG.
PRO SALVTE D. N.
IMP. CAES. M. AVREL.
SEVERI. . . .
. INVICTI PII FEL.
AVG DIVI M….
La fin de l'inscription manque, la pierre ayant été brisée; circonstance fâcheuse, car, c'est ordinairement là que se trouvent les indications les plus utiles en géographie comparée.
I.M et P sont liés, au commencement de la 3' ligne, ainsi que T et I dans le mot INVICTI et II de la 5' ligne.
La fin de la 4' ligne et le commencement de la 5' ont été martelés à l'époque romaine la dernière lettre de la 6' ligne est incertaine.
Ce fragment a 0, 50 c. de haut sur 0,20 c. de large. Les lettres sont hautes de 0, 05 c , Les signes séparatifs à la 1° et à la 2° ligne sont des coeurs.
On peut traduire ainsi cette inscription:
« Au Dieu dont la divinité est grande ! pour le salut de notre seigneur l'empereur César Marc-Aurèle Sévère,... , ... ,.fils de l'invincible, du pieux , de l'heureux , de l'auguste, du divin , ••. »
Nous avons donc ici une dédicace à Jupiter, pour le salut de l'empereur Caracalla. Ce fils de l'africain Lucius Septime Sévère profana les noms révérés d'Antonin et de Marc Aurêle en se les attribuant sur les médailles et les monuments publics, le nom de Sévère, qui est exprimé ici, empêche de commettre une confusion ; mais il ne l'est pas toujours, et plus d'un archéologue algérien s'y est trompé, attribuant à Antonin ou à Marc-Aurèle, ce qui appartenait à Caracalla.

Le passage martelé contenait probablement le nom de Géta qui parvint à l'empire, en 211 de J.-C., en même temps que son frère Caracalla. Celui-ci le tua , treize mois après , dans les bras: de leur Mère Julia Domna. C'est donc dans ce très-court intervalle, c'est-à-dire 21l à 212 que la dédicace de Msad a dû être gravée. Elle est l'œuvre de soldats romains cantonné sur la limite septentrionale du désert, et elle parait motivée par l'avènement au trône impérial des deux fils de Septime Sévére dont l'un, Caracalla, avait reçu en partage ka Mauritanie, la Numidie, etc. Ce fait est
parfaitement établit par la liste des souscripteurs militaires, placée en retour de la dédicace sur les petits côtés de la pierre, et dont voici le texte, d'après l'original qui est sous nos yeux.

Cette liste est évidemment celle des légionnaires qui ont contribué à l'érection du monument à Caracalla. Les deux: premières lignes dont les lettres ont cinq centimètres, tandis que celles des autres lignes ont un centimètre seulement, en forment le titre. Les deux lettres de la l° ligne sont surlignées.
Nous y voyons l'abréviation de Numeri Parthici Severiani qui se traduit par: Les soldats de la légion parthique Sévérienne, ou 2' légion, celle qui occupait la Mauritanie Césarienne. »
Les sous-titres sont précédés d'un signe qui ressemble à notre chiffre 7 : c'est le sarment du centurion, et il désigne ce chef de compagnie et aussi la compagnie qu'il commande. Nous reviendrons bientôt sur ce sujet.
L'S final de la 4° ligne de la première partie est traversé diagonalement par un trait .C'est peut-être l'abréviation emblématique du signifer ou porte-étendard.
M. Beboud a envoyé un estampage qui offre un fragment d'une liste analogue aux précédentes. On y lit :


Je lis Stadellius à la fin de la première ligne; mais il n'y a de certain que les trois premières et les trois dernières lettres de ce nom propre.
Enfin, M. Reboud a envoyé l'estampage des deux autres fragments que voici :

Les lettres de la première ligne du premier fragment ont six Centimètres de hauteur et celles des autres lignes cinq seulement, ainsi que les lettres du deuxième fragment ce qui fait supposer que ce sont deux morceaux d'une même pierre. Il est à regretter que ce document ait été ainsi mutilé, car il rappelle une inscription du Musée d'Alger relative à la part que le roi de Mauritanie prit à la victoire remportée par les Romains sur le numide Tacfarinas.
M. l'abbé Godard a bien voulu nous communiquer une double inscription qu'il a copiée à Msad sur une même pierre, et qui a été apportée depuis lors sur la place de Laghouat. Ce document épigraphique, qui appartient aussi à l'époque des Sévères, est malheureusement très-mutilé. Voici la transcription que nous en avons reçue;

Après le D qui termine la première ligne, on voit l'amorce d'une haste.
N et l'I qui le suit à la 2' ligne sont liés.
La fin de la troisième ligne a été martelée à l'époque romaine.
A la quatrième ligne, T, R, I, de MATRI, ne forment qu'un seul sigle.
A la cinquième ligne, T et R de CASTR sont liés.
Au-dessous de cette dernière ligne. on aperçoit les parties supérieures de trois lettres, qui pourraient être S, E, P.
Derrière cette inscription est le fragment de liste suivant:

Quoique nous ne possédions pas l'estampage de cette double inscription le texte parait assez exact, et nous n'hésitons pas à reconnaitre une dédicace à Caracalla et à sa mère Julia Domna , mère des Augustes et des camps, Les noms inscrits derrière cette dédicace sont, comme pour l'inscription précédente , ceux des Légionnaires qui ont élevé le monument. On y trouve la centurie des agréables , (Jueundi) ; nous avons vu précédemment celle des Honorés (Honorati). Quant à celle qui figure en tète de toutes- les Galtoniani,- nous avouons ne pas savoir comment la traduire. C'est peut-être quelque nom de localité.
Les observations faites à propos de la première inscription, quant au nom martelé et à l'âge du monument, s'appliquent à celle-ci qui est de même date et adressée aux mêmes personnages.
Ces diverses inscriptions ont une grande importance par les indications qu'elles fournissent sur les troupes romaines qui occupaient la partie méridionale du centre de l'Algérie. Car si la Notice de l'empire d'Occident énumère les divers corps qui tenaient garnison dans la Tripolitaine, l'Africa et la Tingitane, elle se tait sur ceux qui occupaient la Numidie et la Mauritanie Césarienne. Le travail du savant M. Renier comblera amplement la lacune pour la première de ces provinces; nous possédons nous-mêmes un assez grand nombre de documents épigraphiques sur la partie septentrionale de notre province pour pouvoir déjà désigner quelques-unes des troupes qui y stationnaient, par exemple, la cavalerie des Thraces et des Dalmates, l'infanterie des Bretons et des Sardes. Les inscriptions recueillies à Msad par MM. Reboud et Godard, jettent de nouvelles lumières sur ce sujet par les renseignements précieux qu'elles fournissent sur la ligne militaire des Romains la plus avancée dans le Sud et sur la 2° légion parthique Sévérienne qui la défendait, En les rapprochant du résultat négatif que nous avons constate, en 1830 -1851, dans les cantons du Souf, de l'Oued-Rir, à Ngoussa et à Ouargla, où l'on ne trouve aucunes ruines antiques, on aura la limite extrême des établissements italiques dans le centre de la Mauritanie Césarienne. Sans doute, les anciens ont visité le pays au Sud du Djedi, mais ils n'y ont pas fondé de villes, encore moins une série de positions permanentes comparable à celle dont on suit le traces bien caractérisées depuis les ruines de Resran sur la frontière tunisienne jusqu'à celles de Msad, situées à 50 kilomètres à l'Est du méridien d'Alger, et à 360 kilomètres au Sud du littoral .
M. Carette, il est vrai dit dans sa géographie méridionale de l'Algérie (p. 54.), que, « suivant le témoignage unanime des Arabes, les bords de Ouedi-Tel sont couverts de ruines dont les pierres de taille annoncent le passage et le séjour de la civilisation romaine. Nous avons visité tout le cours inférieur de Ouadi-Tel, aux endroits où de grandes voies de communication, passages obligés à toutes les époques à cause de la nature particulière du pays, sollicitaient la création d'un certain nombre d'établissements, et nous n'y avons pas trouvé la moindre trace antique.
Au reste, pour donner une idée de la valeur qu'il faut attribuer aux renseignements fournis par les gens du Sud sur cette matière, nous dirons qu'ayant entrepris des courses assez longues pour visiter leurs prétendues ruines romaines d'El Adama et de Djedlaoun, dans l'Oued-Rir, nous n'avons aperçu aucun vestige de constructions quelconque dans le premier endroit et que, dans l'autre, nous avons rencontré, il est vrai, des ruines très-curieuses, mais qui n'avaient pas le plus léger rapport avec celles d'origine romaine.
Nous n'avons observé qu'une seule trace vraiment antique dans tout le Sud de notre Désert algérien, c'est une base de tour, à Guerara dans le Mzab. Mais une ruine isolée ne prouve pas plus dans la question en litige que certaines fermes et maisons de commandement, bâties par nos maçons européens pour le compte des chefs ou des grands propriétaires indigènes, ne prouveraient en ce moment l'existence d'un établissement français dans les endroits où on les rencontre.
Nous traiterons plus amplement cette matière à la fin de ce mémoire.
Ainsi les Romains ont eu une frontière militaire au Nord et très-près du Djedi, dans notre province, fait que l'on supposait, mais dont ont n'avait pas fourni la preuve jusqu'ici; et il parait probable qu'ils n'ont rien fondé d'important au-delà, de sorte que le Bou Kahil et le Korebtit semblent avoir été leurs colonnes d'Hercule dans l'Algérie centrale.
Il est curieux de rapprocher ces faits, mis aujourd'hui en lumière, des indications de la Notice. On voit dans ce document officiel que les choses avaient bien changé en Afrique entre l'époque des Sévères et celle des Constantius, ct que Byzance ne conserva pas dans ce pays tout l'héritage de Rome; car il donne pour chefs-lieux de limites militaires de notre province Auzia (Aumale), Caput Cillani (point un peu au Sud de Médéa), Augusta ou Zucchabari (au-dessous de Méliana, dans la vallée du Chelif). On avait donc reculé de plus de cent kilomètres!
Il est d'nu grand intérêt de recueillir avec soin toutes les inscriptions du Sud afin de vérifier un fait qu'on ne peut que soupçonner encore: c'est que la grande insurrection des Berbers, en 297 de notre ère, insurrection qui fut assez grave pour exiger la présence de l'empereur Maximien et qui força à transplanter quelques tribus, a dû avoir les mêmes effets désastreux dans le Sahara que dans le Tel, où elle amena l'abandon d'un chef-lieu de frontière militaire.
Il résulte en effet, des indications de la Notice de l'empire d'Occident, combinées avec une inscription que nous avons recueillie à la Rorfa des Oulad-Selama, que, à l'époque de Constantin le Grand, .Auzia (Aumale) avait cessé d'être le centre militaire de la limite qui portait son nom et que le siége de cette limite avait été transplanté plus au Nord, au Fort Hexagonal dont on voit encore les ruines à Aïoun Bessem , dans la plaine des Arib, entre Aumale et la plantation de Térébinthes que les Européens appellent très-improprement les Frênes.
Nous n'avons pu qu'effleurer le travail dont les inscriptions communiquées par M. Reboud et Godard peuvent devenir la base; nous le reprendrons bientôt avec tout le développement qu'il comporte.
Mais nous avons voulu, avant tout, payer un juste tribut de reconnaissance à ces amis de la science archéologique et les proposer en exemple à ceux qui ont les occasions de rendre les mêmes services aux études africaines.
L'occasion est aujourd'hui plus favorable que jamais: grâce à l'énergique impulsion donnée par M. le Gouverneur-Général et aux habiles mesures qu'il a prises, nos armes se montrent en ce moment sur tous les points du Sahara et longent la célèbre ligne de dunes que les anciens historiens indigènes désignent sous le nom d'Areg, comme limite méridionale de l'Algérie. On peut donc si les faits positifs et négatifs sont notés avec soin – posséder bientôt tous les éléments de solution de ce curieux problème des limites de la domination romaine dans le Sud.

A. BERBRUGER