Les ressources végétales du Sahara

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Les ressources végétales du Sahara - 1933

Musset René. Les ressources végétales du Sahara. In: Annales de Géographie. 1933, t. 42: n°240. pp. 651-655.

Mr Auguste CHEVALIER a fait un voyage d'études au Sahara et en Afrique Occidentale du 9 décembre 1931 au 14 avril 1932, la treizième de ses fructueuses missions africaines, dont plusieurs l'avaient amené dans les confins méridionaux du Sahara.
Son itinéraire l'a conduit d'El Kantara à Biskra, Ouargla, El Goléa, dans le Gourara, le Touât, de là à Gao sur le Niger, puis dans l'Air et dans diverses parties de l'Afrique Occidentale. Pendant toute sa traversée du Sahara, faite à la saison froide, s'il cessa de recevoir à El Kantara, à l'entrée du désert, la neige qui l'avait assailli sur les Hauts Plateaux algériens, il subit constamment des nuits froides (- 5° à El Goléa le 24 décembre 1931) ; pendant tout le parcours d'Ouargla à El Goléa des stalactites de glace pendaient jusqu'à 9 heures du matin des outres attachées aux voitures, et il constata le matin des rosées abondantes sur les plantes désertiques.
Il a rapporté de ce voyage une ample documentation ; il y a ajouté le dépouillement d'une riche bibliographie (les ouvrages et articles principaux sont seuls rappelés dans les bibliographies qui suivent chaque chapitre de son ouvrage), et il en est résulté une précieuse monographie sur les ressources végétales du Sahara et de ses confins du Nord et du Sud. L'originalité de ce livre, c'est que ce n'est ni une compilation des publications précédentes ni un simple exposé de trouvailles et de constatations personnelles : il constitue une mise au point par un naturaliste éprouvé, au courant des méthodes géographiques, de notre connaissance du Sahara, contrôlée et repensée en ce qui concerne les travaux antérieurs, singulièrement enrichie et méthodiquement présentée. L'ouvrage est, sinon une encyclopédie du Sahara, du moins une étude à peu près complète de tout ce qui concerne la végétation et les cultures sahariennes, avec, de-ci de-là, des aperçus singulièrement suggestifs sur bien d'autres points, animaux domestiques, populations, genres de vie, politique coloniale ; ce sont non seulement les géographes botanistes, mais tous les géographes qui gagneront à la lecture de ce livre ; l'historien même du Sahara y trouvera des données auxquelles la compétence spéciale de l'auteur donne un prix particulier.
Il serait vain de prétendre résumer un livre de ce genre, où tout doit être lu et médité. Force nous est de nous borner à indiquer ses grandes divisions et à signaler quelques points, parmi beaucoup, choisis parmi les plus intéressants.
La première partie (p. 1-42) est une introduction générale. Y sont passées en revue, sobrement, mais souvent avec originalité, les conditions du milieu (climat, sols, eau et problème de l'eau, le dessèchement progressif), la végétation (divisions phytogéographiques, formations végétales, ravages de la sauterelle, dégradation par l'homme et les troupeaux), l'agriculture dans son passé (à laquelle tout un chapitre est consacré) et dans le présent. - La seconde partie (p. 13-136) est consacrée aux principales cultures et produits végétaux du Sahara ; c'est une série de monographies sur les palmiers (le dattier est, comme il convient, la plante qui obtient le plus grand nombre de pages et l'étude la plus serrée), les céréales, les arbres fruitiers, les plantes fourragères, les légumes, les plantes industrielles, les plantes spontanées utiles (dans l'alimentation, les ressources ligneuses. - La troisième partie (p. 157-230) est une " Liste des plantes cultivées ou à cultiver ou spontanées et utiles du Sahara et de ses confins " ; la quatrième (p. 231-237) et la conclusion (p. 238-213) traitent de l'avenir agricole du Sahara.
La seule lecture de cette table des matières montre que Mr Chevalier n'a jamais séparé l'étude scientifique et le point de vue pratique ; il a fourni la démonstration de ce fait, trop méconnu, que tout essai d'amélioration en région coloniale - et ailleurs sans doute aussi - doit s'appuyer sur une base scientifique solide ; aussi ne trouvera-ton pas ici de ces déclarations trop optimistes, le plus souvent par ignorance ou parti pris, qui sont si fréquemment le lot de la " littérature coloniale ". Mr Chevalier sait que les oasis, admirablement mises en culture, ne l'ont été que par l'esclavage, au prix d'une exploitation féroce, de travaux épuisants faits à la main ou avec des outils primitifs, d'où avilissement physique des sédentaires sous-alimentés ; il sait que la liberté donnée par l'occupation française aux anciens serfs et esclaves amène le relâchement d'un labeur excessif et qui a perdu toute légitimité économique : il faut donc, pour que le Sahara ne s'appauvrisse pas encore et ne se dépeuple pas, modifier les genres de vie, créer de nouvelles sources de subsistance. Il sait que le Sahara a "thésaurisé son eau depuis plusieurs millénaires et que la quantité renfermée dans ses profondeurs est en réalité faible ", ce qui limite forcément la croissance des surfaces irriguées et ne rend que plus pressante la nécessité de ménager l'eau en l'utilisant intégralement et rationnellement : " Quoique le Sahara soit le pays des mirages, il faut regarder un peu les difficultés et ne pas comparer, comme on l'a fait parfois, le désert avec ses puits à une nouvelle Egypte ". Il sait que le trafic à travers le Sahara est très faible, que "le moyen le plus pratique, le plus économique de liaison des oasis entre elles, c'est toujours la caravane avec chameaux porteurs " et qu'il faut se contenter de multiplier les routes en aménageant des puits et les lieux d'arrêt. - Non qu'une note uniformément pessimiste règne sur tout l'ouvrage : Mr Chevalier ne pense pas, comme certains, que l'amélioration des pâturages sahariens soit impossible ; les essais, demande-t-il, ont-ils été faits par des spécialistes compétents et stables ? Il pense que, sur les confins surtout et même en plein Sahara, on pourrait par quelques ensemencements et une mise en réserve sévère améliorer le pâturage ; il réclame la création d'un certain nombre d'asiles pour la flore (et, bien entendu aussi, la faune), qui, outre des résultats intéressant la science pure, pourraient fournir les indications les plus utiles pour la pratique.
Parmi les points particuliers qui retiendront spécialement l'attention des géographes, nous signalerons, avec le regret d'être très incomplet, la discussion sur les limites du désert, particulièrement au Sud, l'étude du sol, l'action de l'homme sur la végétation, le rôle du Sahara comme centre d'origine de cultures, la monographie du palmier-dattier.
La question de la limite méridionale du Sahara a toujours été controversée, encore que Chudeau ait écrit ici même : " Une seule limite est nette [dans l'Afrique de l'Ouest], celle du Sahara. Les renseignements indigènes, le changement brusque de la végétation, la différence d'aspect des dunes ne permettent pas d'hésiter sur sa place. Sur le terrain, l'incertitude ne dépasse jamais 2 à 3 km. ; elle est souvent beaucoup moindre ". En fait, les représentations cartographiques des divers auteurs différaient fort : la limite indiquée par Emm. DE MARTOSSI, dans les trois premières éditions de son Traité de Géographie physique (et qui a été modifiée par déplacement vers le Nord dans la quatrième édition), que critiquait CHUDEAU, différait de celle que traçait ce dernier : elle correspondait à peu près à l'Ouest du Tchad à l'isohyète de 250 mm. ; II. HUBERT définissait aussi la limite par l'isohyète de 230 mm ; différente aussi, la limite que fixait Mr Chevalier lui-même dans sa carte de 1912, qu'il considère maintenant comme trop septentrionale; il choisit aujourd'hui comme frontière du désert l'isohyète de 250 mm., avec quelques corrections : l'Aïr, quoi qu'en ait dit Chudeau, a bien des reliquats de faune soudanais, mais son climat et la physionomie de sa végétation sont bien sahariens ; la limite du désert passe par Tombouctou même, englobe l'Aïr et même le Tagama, et le Kanem à l'Est du Tchad5.
" Si paradoxal que cela puisse paraître, il n'y a pas de sol contemporain dans le Sahara " (au sens pédologique du mot) : l'humus manque complètement ; le peu qu'en produiraient les plantes très espacées du désert est avant toute humification emporté par le vent ou se dessèche sur le lieu même ; les parties enterrées même sont pour ainsi dire momifiées. Par contre, il existe partout des formations superficielles, soit fossiles, comme, à quelques mètres de profondeur, la croûte calcaire rocheuse (deb-deb ou tafza) qu'il faut briser à la pioche ou à l'explosif avant de cultiver, soit d'origine chimique, comme les efflorescences salines de sebkas. L'absence d'humus impose la fumure, qu'on demande à l'engrais de chameau ou djella utilisé seul ou en compost avec des débris végétaux, aux déchets de cuisine, aux cendres, aux immondices ; les engrais verts ne sont pas employés, les engrais chimiques ne peuvent l'être que dans les oasis de la bordure Nord où le prix des transports n'est pas excessif.
La végétation actuelle porte sans doute très fortement l'empreinte du climat, et le fait a été tant de fois mis en lumière qu'il est superflu d'y insister. Mais M' Chevalier montre que l'action des hommes, si peu nombreux soient-ils, a été essentielle, encore à l'époque actuelle, plus encore à l'époque où le Sahara moins humide était une steppe plus peuplée. Les hommes ont pendant des millénaires demandé à la steppe des produits de ramassage, du bois pour le chauffage et la cuisine ; ils y ont fait nomadiser des troupeaux qui, piétinant et broutant, ont éclairci de plus en plus la végétation, incapable de se reconstituer. Encore aujourd'hui les caravanes dévastent les environs des puits, souvent dépourvus de toute plante au milieu d'une région où règne une végétation diffuse et assez intense (par exemple, autour du puits d'El Hadjaj, entre Ouargla et El Goléa). Tout le Sahara n'est plus qu'un immense pacage appauvri, qu'ont dévasté hommes et animaux, dernier aboutissant d'une exploitation destructrice. L'auteur cite des faits saisissants : dans le Ténéré, entre Agadès et Bilma se dresse un petit acacia, 1' " arbre du Ténéré ", repère pour les voyageurs, isolé à plus de 100 km de tout autre arbre ; or un acacia ne peut se développer au Sahara sans une broussaille qui protège le début de sa croissance ; celui-ci est le dernier témoin, dans le désert nu, d'une ancienne végétation arborée. Si l'Aïr a encore des arbres, ce n'est pas que son climat soit plus favorisé (en dépit de quelques pluies d'hivernage), c'est que l'homme fait nomadiser ses troupeaux plus au Sud et a plus respecté la végétation.
Le Sahara, d'après Mr Chevalier, a dû être au Néolithique, époque où il était beaucoup plus humide que de nos jours, un centre important d'origine de cultures : les millets, en particulier, ont dû prendre naissance dans le Nord, et diverses races de sorghos (dont une espèce est encore spontanée au Sahara) dans le Sud. Il en est peut-être de même pour certains riz ; Mr Chevalier avait déjà suggéré en 1914 qu'outre le centre d'origine extrême-oriental il y en eut un autre dans l'Ouest africain et peut-être même dans le Sahara, à une époque où des fleuves y coulaient ; il est désormais certain qu'il existe des riz cultivés de l'Afrique occidentale différents des riz asiatiques et très proches parents des riz sauvages vivant dans les marais sur les bords du Niger et du Sénégal.
Le palmier-dattier est chez lui au Sahara, dont il constitue l'arbre le plus précieux ; il y a crû de toute antiquité, d'abord spontané et ne fournissant que ses fruits aux habitants comme produit de ramassage, puis domestiqué, comme l'est aujourd'hui le palmier à huile dans la forêt africaine, enfin il y a 5 000 ou 6 000 ans cultivé avec des procédés presque savants, multiplication par bouturage, élimination des pieds mâles dépourvus de fruits, fécondation artificielle. Il a été ainsi une des premières plantes cultivées. L'auteur indique la place du dattier dans la classification botanique, traite des variétés (qui ne sont pas connues botaniquement, mais seulement du point de vue cultural), résume très nettement les connaissances actuelles sur la biologie et l'écologie du dattier, décrit les modes de culture. La datte est la base de l'alimentation, mais ne saurait la constituer tout entière : ce n'est pas un aliment complet ; c'est ce qui a entraîné la culture, à l'ombre des dattiers, de céréales et de légumes, et l'élevage d'animaux ; même ainsi complétée, l'alimentation reste insuffisante : 100 à 150 kg. de dattes par an, et quelques aliments complémentaires, c'est tout juste de quoi ne pas mourir de faim : " pour supporter plus facilement la privation, disait DUVEYRIER, on se serre le ventre avec une courroie ou avec une ceinture ". " Est-ce vraiment l'indolence des Sahariens qui est cause de cet état de choses, écrit Mr Chevalier ? Assurément non ! Ce pays est absolument ingrat ; seul l'effort secondé par la science permet d'accroître la ration alimentaire de ces pauvres gens. "
Nous terminerons par ces mots; qui rejoignent la conclusion de ce beau livre. Le Sahara exige, pour être non seulement maintenu en état, préservé de la dépopulation et de l'abandon, mais encore, selon la forte expression de l'auteur, " vaincu ", un labeur obstiné, basé sur la connaissance scientifique du pays. Un inventaire scientifique, préalable, est nécessaire. Mr Chevalier peut être compté pour l'un des meilleurs ouvriers de cette grande tâche.
R. MUSSET.