Les parlers arabes des Territoires du Sud

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Les parlers arabes des Territoires du Sud

Les parlers arabes du Sahara Algérien et de ses abords sont assez peu connus : l'énumération des travaux dont ils ont été l'objet tient en quelques lignes ; ce qui fait surtout défaut, ce sont des vues d'ensemble sur ces parlers et sur leur répartition géographique. Aussi j'ai englobé les Territoires du Sud dans mes projets de recherches sur les parlers arabes de l'Algérie . En ce qui concerne ces Territoires, les enquêtes faites jusqu'ici par moi sont au nombre de 75, se répartissant ainsi : Territoire de Touggourt, 20 ; Territoire de Ghardaïa, 21 ; Territoire des Oasis, 6; Territoire d'Aïn-Sefra, 28. Il s'en faut d'ailleurs que ce réseau d'enquêtes soit complet : seul le Territoire de Ghardaïa a été entièrement prospecté ; sur le Territoire de Touggourt, il me reste à enquêter dans l'annexe d'El-Oued et dans celle d'Ouled-Djellal ; dans le Territoire des Oasis, si la région d'Ouargla a été suffisamment étudiée, je ne connais les parlers du Tidikelt que par des informateurs questionnés à El-Goléa ; dans le Territoire d'Aïn-Sefra, si j'ai abondamment enquêté dans les annexes d'Aïn-Sefra même, de Méchéria et de Géryville, par contre les parlera du Touat et du Gourara ne me sont connus que par des informateurs questionnés également à El-Goléa - et j'ignore tout des papiers de la Saoura, des régions de Beni-Abbès, Colomb-Béchar, et à plus forte raison des parlers qui peuvent exister plus à l'ouest. Ces lacunes seront à combler dès que possible.
Le procédé employé pour ces enquêtes est en principe toujours le même : j'utilise un questionnaire préparé à l'avance, portant sur des éléments de vocabulaire (parties du corps, instruments agricoles, animaux, noms de parenté, etc.), des éléments de phonétique et des éléments de morphologie, le tout amené par des questions très simples. Avec une certaine pratique et des informateurs d'intelligence moyenne, on peut remplir ce questionnaire en moins de trois heures. Je m'a-dresse toujours à un petit groupe d'informateurs, trois ou quatre, choisis au hasard, en évitant seulement les lettrés. Je dois ici remercier tout spécialement MM. les Officiers et Administrateurs des Territoires du Sud, qui m'ont fourni ces informateurs avec la meilleure bonne grâce et ont souvent facilité mes déplacements.
Malgré les lacunes qui subsistent encore dans le réseau des enquêtes, il est possible, dès maintenant, de classer les parlers arabes sahariens et d'indiquer en gros leur répartition géographique.
Précisons d'abord que les parlers arabes du Sahara Algérien sont des parlers de type maghrébin. Il existe ailleurs en Afrique, par exemple dans la région du Tchad, des parlers de type tout différent, apparentés à ceux du Soudan Egyptien. A ma connaissance, aucun parler de ce genre n'est attesté dans le Sahara algérien.
Si nous parcourons le Sahara septentrional de l'est à l'ouest, nous rencontrerons en premier lieu dans l'Erg Oriental et les oasis d'El-Oued des parlers analogues aux parlers de nomades de la Tunisie méridionale. Je ne m'étendrai pas sur les caractéristiques de ces parlers sud-tunisiens: on consultera W. Marçais, Trois textes arabes d'el-Hamma de Gabès et mon article Les parlers arabes du département de Constantine, pp. 857-858, où je les appelle dialecte E.
Dès qu'on a franchi l'Oued Righ, on entre dans la zone des parlers les plus caractéristiques du Sahara algérien, que j'ai appelés dialecte A. Je rappelle les faits principaux qui les distinguent: en phonétique, métathèses ou dissimilations du zîm avec des sifflantes ou des chuintantes: zàïzâr " boucher ", azouz " vieille femme ", zebs " plâtre ", zê's " troupe armée ", zahs " ânon "; passage de ghayn à qâf: qàba " forêt ", qlà'm " moutons ", ma bqâs " il n'a pas voulu " et parfois fausses restitutions de qàf ancien en ghayn: gâyed = qâyed " caïd "; légère tendance vers a (è) de -a long en finale: nsa " il a oublié "; tendance à la conservation partielle des anciennes diphtongues, ou au maximum à leur réduction en -è-ش -beit- : bét, " tente ", loun, lon " couleur " ; conservation de certaines anciennes voyelles brèves, en syllabe ouverte, sous une forme ultra-brève : lebàn " petit lait ", berag " éclair ". En morphologie, à l'accompli du verbe, la 3e pers. sg. fém. suivie des suffixes pronominaux à initiale vocalique est traitée phonétiquement: kàtluo " elle l'a tué ", Shado " elle l'a tenu " ; au pluriel de l'inaccompli du verbe, ainsi que dans les noms de formes qatlat-, qatalat-, miqtal, etc. suivis des suffixes pronominaux à initiale vocalique, ces parlers ont également des formes phonétiques : yed"rsu " ils battent le blé ", bagarti " ma vache ", medarti " ma fourche à vanner " ; absence complète du réfléchi-passif à préfixe n- remplacé partout par le réfléchi-passif à préfixe (- : tbâat " il a été vendu ", tatabà " il se vend " ; élatifs, noms d'infirmité et de couleur de forme aqtul bien conservée, etc.
Ces parlers A couvrent dans le Sahara Algérien ,une immense surface : environ 8oo kms du nord au sud, de Boghari au plateau du Tademaït ; au moins 5oo kms de l'est à l'ouest, de l'Oued Righ à l'Erg Occidental - et peut-être beaucoup plus loin vers l'Ouest, comme nous le verrons tout à l'heure ; ils sont employés par les plus connues des tribus nomades sahariennes d'Algérie : les Larbaa, les Chaamba, les Oulâd Nâil, etc. Voyons d'une façon plus précise quelles sont leurs
Limites .
A l'est, dans l'annexe de Touggourt, ils atteignent à peu près l'Oued Righ ; ils sont notamment employés par les Oulâd Zekri d'Oulad Djellal, par les Bouazid de Doucen, par les Omour des Ziban, par les Arab Ghraga de la région de Biskra, par les Arab Ghraba de la région de Mghaïer, par les Ouled Saieh et les Said Oulad Omor de la région de Touggourt. Certains parlers, un peu plus à l'est, constituent une zone de transition entre le dialecte A et le dialecte E usité à El-Oued : ce sont en particulier ceux des Ghmougât de Sidi-Okba, et ceux des Khodhrân du Zâb Chergi. Fait important : les parlers des sédentaires des oasis, notamment ceux de Tolga, Biskra, Sidi-Okba, Mghaïer, Jamaa, Touggourt, renferment beaucoup plus de faits caractéristiques du dialecte E que -ceux des nomades qui les entourent. Il semblerait donc que les nomades du Sud Tunisien et de l'Erg Oriental se déplaçaient autrefois bien davantage vers l'ouest et que ce serait à eux qu'il faudrait attribuer l'arabisation de ces oasis - autrement dit l'extension vers l'Oued Righ des nomades du Sahara Algé-rien serait un fait relativement récent.
Vers le nord, les parlers A s'étendent très au delà de la frontière des Territoires du Sud. Dans le département de Constantine, ces parlers à l'état pur ne se rencontrent que sur les bords sud du Chott Hodna, quoiqu'ils fassent sentir leur influence bien plus loin vers le nord, par la formation de parlers de transition, jusque dans la plaine de Sétif. Au contraire, dans le département d'Alger, les parlers A occupent tous les Hauts-Plateaux jusqu'aux premières pentes des massifs Telliens, et font sentir leur influence plus loin encore vers le Nord, jusqu'à Bouira, Berrouaguia, Teniet-el-Had. Dans le département d'Oran, les parlers A n'occupent que le territoire des communes mixtes d'Aflou et de Trézel, ainsi que le douar Ahl Ouîakel de l'annexe de Géryville, quoique leur influence s'étende jusqu'à Tiaret. Le reste des Hauts-Plateaux Oranais (annexes de Géryville, de Méchéria et d'Aïn-Sefra) est occupé par des parlers de transition où un dialecte du Tell Oranais (dialecte D, déjà décrit par W. Marçais. Le dialecte arabe des Oulâd Brahîm de Saida), mêle son influence à celle des parlers A.
Dans les annexes d'Aïn Sefra et de Méchéria, les faits A .
En résumé, le groupe de parlers arabes désigné par le nom de dialecte A est le plus important du Sahara Algérien ; son aire propre est le Territoire de Ghardaïa, mais il tend à s'étendre aux dépens des parlers voisins et à les pénétrer de son influence : c'est ce qui s'est produit, semble-t-il, sur le Territoire de Touggourt à l'est, sur les confins du Tell au nord, sur les Hauts-Plateaux Oranais (Territoire d'Aïn-Sefra, annexe de Géryville) au nord-ouest. Cette extension du dialecte A doit avoir des raisons assez complexes : les unes économiques :- estivage aux abords du Tell des tribus du Territoire de Ghardaïa (toutefois on notera que les nomades ne sont qu'une faible minorité et l'on a affaire à un parler D légèrement influencé par A, ce que je désignerai par DA .
Au contraire dans l'annexe de Géryville, les faits A l'emportent de beaucoup sur les faits D : Je désignerai ce parler de transition par AD.
Dans le Sahara même, le dialecte A est le seul employé par les nomades du Territoire de Ghardaïa : Oulâd Nâil, Larbaa, Chaamba, etc. Pour la partie saharienne du Territoire d'Aïn-Sefra, mes renseignements sont trop insuffisants pour que je puisse être tout à fait affirmatif ; néanmoins en comparant les informations à distance que j'ai pu recueillir avec la note de L. Mercier, L'arabe usuel dans le Sud Oranais, on a l'impression que les parlers de transition des Hauts-Plateaux se continuent au sud de l'Atlas Saharien, jusque dans l'Erg Occidental : tel est par exemple le parler des Oulâd Sidi Cheikh. Les quelques notes que j'ai pu prendre à El-Goléa sur les parlers du Gourara et du Touat montrent qu'ils sont très différents des parlers A, et présentent au contraire beaucoup de faits caractéristiques du dialecte D (outre diverses particularités phonétiques dues à l'influence nègre). Sur le Territoire des Oasis, les nomades de la région d'Ouargla : Chaamba, Said Otba, Makhadma, Béni Thor, sont de parlers A; ils sont séparés par l'Erg Oriental des parlers berbères des Touaregs. Dans le Tidikelt est usité, si j'en juge par les notes que j'ai prises à El-Goléa, un parler fort différent du dialecte A, et où apparaissent des éléments de diverses provenances.
En résumé, le groupe de parlers arabes désigné par le nom de dialecte A est le plus important du Sahara Algérien ; son aire propre est le Territoire de Ghardaïa, mais il tend à s'étendre aux dépens des parlers voisins et à les pénétrer de son influence : c'est ce qui s'est produit, semble-t-il, sur le Territoire de Touggourt à l'est, sur les confins du Tell au nord, sur les Hauts-Plateaux Oranais (Territoire d'Aïn-Sefra, annexe de Géryville) au nord-ouest. Cette extension du dialecte A doit avoir des raisons assez complexes : les unes économiques : estivage aux abords du Tell des tribus du Territoire de Ghardaïa (toutefois on notera que les nomades du Territoire de Touggourt qui estivent au nord de l'Aurès ne semblent pas avoir une action notable sur les parlers de cette region, en partie berbérophones), hivernage au Sahara des tribus de l'annexe de Géryville, dans des régions où elles-sont en contact avec celles du Territoire de Ghardaïa ; - et d'autres sentimentales : prestige que possède pour les populations moins nomades tout ce qui touche au grand nomadisme et à la vie au désert, tendance plus ou moins consciente à imiter les nomades sahariens en bien des points, à commencer par la langue. On aurait là un cas particulier d'un phénomène linguistique bien connu : l'extension des " langues de prestige ".
J. CANTINEAU.