Les Fouilles des ruines de Sedrata d'Ouargla

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Les Fouilles des Ruines de Sedrata d'Ouargla

Les Fouilles des Ruines de Sedrata d'Ouargla


A 14 kilomètres au Sud de OUARGLA, les dunes de sable qui s'étendent à perte de vue recouvrent les ruines de l'ancienne capitale ibadhîte de Sedrata, en berbère Isedraten. L'accès n'en est pas facile. De Ouargla on emprunte d'abord, dans la direction du sud-ouest, la mauvaise piste qui conduit à El-Goléa, puis on bifurque à gauche et bientôt, quelques kilomètres plus loin, apparaissent les premières chaînes de dunes que domine, à l'horizon, le Gara Krima, montagne tabulaire isolée, située à environ 20 kilomètres au sud de Ouargla.
Les dunes de sable se sont accumulées sur les ruines de la ville dont les murs éboulés, ont servi de noyau à leur base. Elles y atteignent jusqu'à 15 mètres de hauteur. On comprendra aisément la somme de difficultés que comporte des fouilles en pareil terrain, loin de tout centre humain, dans un pays toujours balayé par de violents vents de sable. Cette entreprise, nous l'avons conduite d'abord entièrement seule, au printemps 1951, n'ayant aucun moyen technique moderne à notre disposition et dans des conditions météorologiques défavorables, la saison étant déjà trop avancée. Nous n'avions pour toute main-d'oeuvre qu'une vingtaine d'ouvriers inexpérimentés et une dizaine d'ânes. Chaque jour le camion militaire, mis obligeamment à notre disposition pour la durée d'un mois par le colonel Thiriet, Commandant du Territoire des Oasis, nous transportait à l'aube de Ouargla à notre chantier. Chaque soir, il nous ramenait à Ouargla où il fallait s'approvisionner en eau pour nos hommes et pour nos ânes, la région désertique où se trouve Sedrata étant totalement dépourvue d'eau.
Commencée en Février 1951, cette première campagne de fouilles dut être interrompue au bout d'un mois faute de moyen de transport. Elle avait été précédée, pendant le mois de janvier, d'une prospection hydraulique, effectuée avec le précieux concours des Services de l'Hydraulique et de la Colonisation à Alger.
Une seconde campagne de fouilles de plus longue durée a pu être entreprise pendant les mois de décembre 1951 et janvier 1952. Nous avons pu nous adjoindre cette fois Mlle Mireille Barde, à qui nous devons les photographies et les dessins faits au cours de cette mission. Les résultats de cette campagne ont dépassé toute attente. Ils apportent, non seulement à l'histoire de l'art musulman, mais à l'histoire générale de l'art des éléments nouveaux dont l'importance ne saurait être contestée. On trouvera ici, présentée sous une forme sommaire, quelques-unes des découvertes faites au cours de ces deux campagnes.
Une première mission de reconnaissance que nous effectuée en mars 1950, grâce au concours de l'aviation militaire d'Algérie, nous avait révélé une ville beaucoup plus importante que nous ne l'avions soupçonné. Orientée du nord-ouest au sud-est, elle s'étend sur plus de deux kilomètres de longueur, alors qu'elle n'a pas un kilomètre de largeur. Les ruines se distinguent très nettement de l'avion, sous les dunes qui les recouvrent, avec des restes de remparts et de tours de défense. Elis sont groupées en agglomérations, sorte de Ksours, construits sur des eminences et reliés entre eux par des routes qui partent dans plusieurs directions, traversant la zone des jardins dont les enclos se dessinent sous le sable, à l'extérieur des remparts. Cette zone de cultures s'étend surtout dans la vaste plaine qui sépare à l'est la cité en ruines de l'oasis de Rouissat, située à 6 kilomètres de distance.
A côté des routes, nous avons distingué clairement de l'avion le réseau serré des seguias, aujourd'hui ensablées, qui irriguaient ces cultures. On peut en suivre les traces jusqu'à Rouissat et à Ouargla, et plus loin encore. Ainsi se trouvent confirmées les traditions écrites et verbales des Ibadhîtes. L'eau était si abondante à Sédrata, dit-on, qu'elle arrosait aussi, grâce aux puits creusés lors de la construction de la ville, les palmeraies de Ouargla, de. Rouissat et d'autres oasis situées à plusieurs kilomètres de distance Ces , dont les bords sont encore recouverts aujourd'hui d'une quantité de petits coquillages d'eau douce, ont une largeur considérable qui varie entre deux et trois mètres. Elles partent toutes d'un point haut situé à la périphérie Est de la ville. Les travaux que nous avons exécutés en 1952 sur ce point sont venus confirmer les déductions auxquelles nous avait amenée notre prospection hydrologique. Nous avons mis au jour, en effet, à l'extérieur du mur d'enceinte, un système de bassins carrés, probablement des bassins collecteurs et des fontaines, peut-être aussi des bains. On se trouve très certainement là près de l'orifice de jaillissement de la nappe artésienne.

PREMIERE CAMPAGNE DE FOUILLES -FEVRIER 1951.

Nous avons déjà donné par ailleurs un aperçu sommaire de cette première campagne qui n'a duré qu'un mois, faute de moyen de transport.
Une vaste maison d'habitation, située à la périphérie Ouest de la ville a été dégagée du sable qui la recouvrait entièrement. De violents vents de sable ayant considérablement gêné le début de ces travaux, ceux-ci n'ont pu être poursuivis que grâce à une haute palissade de djerids dont nous avons entouré notre fouille. (Voir fig. 1.)
Les maisons de Sédrata, comme les constructions berbères en général, sont assymétriques, les murs parallèles, les angles droits n'existent pas. Ces murs, dont l'épaisseur varie entre 50 et 60 cm., sont faits de moellons liés avec du timchent, ce plâtre gris du pays encore en usage aujourd'hui. C'est entre 3 et 4 mètres de profondeur qu'on trouve le sol des pièces.
La demeure que nous avons mise au jour est spacieuse. Elle mesure environ 20 mètres de longueur sur 10 mètres de largeur. Sur une cour centrale, s'ouvrent plusieurs pièces communicantes, longues et étroites (environ 7 mètres de long sur 2 mètres de large). La première se termine par deux petits iwàns délimités par deux arcs en fer à cheval dont le départ seul est conservé. Ces arcs reposaient de chaque côté sur deux petites colonnettes rondes dégagées, surmontées d'un chapiteau très simple, à pans coupés. Une seule de ces colonnettes est intacte ; des trois autres, il ne reste que des morceaux. Une corniche en dents de scie, dont certaines parties sont encore en place, courait dans le haut des p crois. Le sol a conservé son revêtement de timchent, revêtement qui a subsisté sur quelques parois.
Dans la seconde pièce, une anti-salle qui ouvre sur a cour, trois arcades en 1er à cheval étaient supportées par de fort curieux piliers cantonnés de colonnettes engagées et posés sur une base carrée. Ils se terminent dans le haut par une double imposte sur laquelle retombait l'arc.
De l'autre côté de la cour, s'ouvrent trois pièces doit l'une qui servait de magasin à provisions a conservé deux jarres encastrées dans un massif de maçonnerie, semblables à celles qu'on voit encore aujourd'hui dans certaines maisons aisées de Ouargla. Deux échelons permettaient de se hisser jusqu'à l'orifice de la jarre. Elles ont 1 m. 80 de profondeur et sont en excellent état. Nous en avons trouvé d'autres exemples au cours de nos travaux.
FOUILLES - NOVEMBRE 1951 A FIN JANVIER 1952.
A la périphérie Est de la ville, nos prospections du site et nos photographies aériennes avaient attiré notre attention sur un grand rectangle d'environ 50 mètres de longueur, dont les murs, bien que recouverts de sable, formaient de hauts remblais. Nous avions ramassé là, à plusieurs reprises, des fragments de plâtre sculpté d'un dessin fort élégant et d'une exécution très fine. Ce point promettait d'être intéressant et ce fut au dégagement de ce vaste monument que fut consacrée notre deuxième campagne de fouilles. Les plus grandes surprises devaient nous y être réservées.
Bien que le sommet de cette muraille soit éboulé, celle-ci s'élève encore à 4 et 5 mètres de hauteur. Elle est faite de gros blocs non équarris, liés avec du timchent, les seuls blocs de pierre que nous ayons trouvés dans la région. L'épaisseur de ces murs, leur aspect et leur appareil ne laissent subsister aucun doute sur le caractère défensif de cet ouvrage. Une voie large, s'élevant par des marches, longe la muraille à l'extérieur et pénètre en tournant à angle droit dans une vaste cour ou fondouk, entourée de bâtiments. Nous avons mis au jour, à l'angle sud-est, des restes de tours carrées dans lesquelles nous avons trouvé des auges bien conservées, des traces de feu et d'anciens fours à poteries, ainsi que de nombreux tessons.
Au dehors de l'enceinte, à quelques pas de là, se trouve le système de bassins carrés dont nous avons parlé plus haut. Des restes d'arcades et de colonnes gisaient dans le sable. La couleur foncée du timchent de ces bassins et des débris montre qu'ils ont stationné longtemps dans l'eau.
Une autre trouvaille est venue confirmer nos déductions : celle de blocs de timchent découpés de chaque côté en lestons et qui ne sont autres que des peignes de distribution ou vannes tels qu'on les voit encore dans les oasis d'Adrar ou d'Aoulef. On se trouve donc bien là sur un ancien point d'eau important à quelques pas du point de départ des grandes seguias vers la plaine.
Mais la découverte la plus curieuse a été faite à quelque distance de là, dans une maison d'habitation faisant partie de ce vaste ensemble et le terminant au nord. Cette maison qui, par la richesse de sa décoration, semble avoir été un palais, mahakma, se compose d'une cour intérieure carrée dans laquelle nous avons retrouvé des restes d'arcades.
A peine avions-nous commencé à dégager une salle longue et étroite communiquant avec cette cour, que nous sommes tombés soudain sur une grande quantité de fragments de plâtre sculpté (timchent), enfouis pêle-mêle et brisés dans le sable. Mais il était évident que ces débris faisaient partie d'un même et important décor.
Cette salle, d'environ 8 mètres de longueur sur 2 mètres de largeur, selon le modèle de pièce bien connu, était recouverte d'une voûte en berceau dont une partie a pu être recueillie. Aux deux extrémités de cette salle, deux grands arcs en plein cintre délimitaient deux iwàns auxquels on accède encore par une haute marche. Quatre petites niches en forme de coquille, dont nous av ons ramassé de nombreux morceaux, occupaient les quatre angles supérieurs de la salle.
Les parois étaient revêtues, tout au moins dans le 1 ére partie inférieure, d'une magnifique décoration murale en plâtre sculpté dont la variété et la beauté sont sur prenantes. Seuls quelques panneaux sur les encadrements des portes sont demeurés in situ.
La place nous manque pour décrire ce vaste ensemble décoratif qui a été rapporté en entier à Alger, où il attend de pouvoir être reconstitué. Les quelques exemples qu'on trouvera ici ne peuvent donner qu'une idée imparfaite de sa valeur artistique et documentaire.
Il se composait d'une succession de panneaux encadrés de bordures diverses. Ces panneaux sont ornés tantôt de grandes rosaces, tantôt d'une sorte de palmiers stylisés dont nous ne connaissons pas d'autre exemple, ou de bandes verticales séparées par des rinceaux et qui semblent évoquer des arcatures aux sommets en forme de bulbes (fig. 2 et 3).
La palmette ou fleuron apparaît sous des aspects infiniment variés. Elle s'inscrit parfois dans des cercles, ou dans des losanges, et sert généralement de jeux de fond. Ailleurs, elle est faite de quatre fleurons rayonnants.
Les motifs importants se détachent souvent sur un réseau d'alvéoles qu'on retrouve aussi dans les bordures. Ces alvéoles qui ont jusqu'à 2 cm, 5 de profondeur sont sculptées en oblique avec un art consommé, de façon à se trouver dans l'axe visuel du spectateur placé au sol. Les fonds acquièrent de ce fait une valeur d'ombre sur laquelle les motifs se détachent en plus clair. Ce détail technique témoigne du degré de raffinement des artisans auxquels on doit ces œuvres.
Les retombées des arcs étaient ornées de ce même réseau d'alvéoles et de rosaces. En bordure de l'arc, couraient des rinceaux ou de petits enroulement dérivés de la feuille d'acanthe.
Au-dessus des panneaux, se trouvaient des inscriptions en beaux caractères coufiques. Nous n'avons relevé jusqu'ici que des formules de bénédiction et aucune date. Mais le style des caractères permet de les faire remonter au XIMe siècle, probablement à la première moitié du XIMe siècle. C'est aussi la date que l'on peut attribuer à l'ensemble de ce décor qui fait corps avec les inscriptions.
Le fragment d'inscription reproduit ici porte le mot "baraka" répété trois fois. Cette lecture, controversée par quelques savants, est celle qui rencontre le plus d'adhérents. Aussi, l'avons-nous adoptée.
Une quantité de tessons et de fragments de poteries variées ont été recueillis dans la cour de la maison, parmi lesquels une grande amphore à 4 anses en tel re cute, faite à la main. Une autre amphore plus fine est ornée à la base du col d'une petite torsade.
L'extraction de ces décors, qui ont été ramenés dans une cinquantaine de caisses et au prix de mille peines à Alger, est une opération fort délicate, à cause de l'extrême friabilité de cette matière. Cette opération ne peut être confiée qu'à des mains expertes munies de petits instruments très fins. A peine exhumés du sable, qui est toujours humide à une certaine profondeur, ces fragments doivent sécher à l'air et au soleil au moins deux jours avant de pouvoir être transportés (fig. 2).
CONCLUSION.
La découverte de cet ensemble décoratif unique de son espèce, et l'originalité de cet art posent bien des problèmes que l'histoire ne réussit pas encore à résoudre. C'est que nous manquons de précisions sur les origines, sur le développement et sur la fin de cette ville qui semble, d'après ce que nos recherches nous en ont révélé, avoir été un centre beaucoup plus important, beaucoup plus civilisé aussi qu'on ne le pensait. Si le mystère entoure encore la vie de la capitale ibadhîte, c'est que beaucoup de manuscrits, a-t-on dit, ont été brûlés ou détruits au cours de l'histoire tourmentée de ces schismatiques. Mais c'est surtout, pensons-nous, parce que les sources historiques ibadhîtes ont été jusqu'ici insuffisamment traduites et étudiées. Les Mozabites, descendants directs des Ibadhîtes de Sédrata, ont tenu souvent ces archives secrètes. Mais le temps fait son oeuvre lentement. Les Mozabites sont fiers de leur passé, ils ont raison de l'être. Ils seront de plus en plus disposés à permettre à tous ceux que cette histoire intéresse, de la pénétrer à travers ses sources les plus anciennes.
Jusqu'ici, voici ce qu'on nous a appris :
" Quittant, vers l'an 909 de l'ère chrétienne, Tâhart,la capitale de l'empire rostémide (l'actuelle Tiaret, dans la province d'Oran), alors assiégée par les tribus rivales, les Ibadhîtes fuient dans le désert sous la conduite de leur imam Yacoub. e Ils tournent le dos, disent les historiens arabes, au monde corrompu et affaibli par les " divisions intestines et marchent vers le Sud jusqu'à Ouargla. Malgré les fièvres qui y règnent l'été et l'aridité absolue du désert environnant, ils décident d'y construire leur ville (à quelques kilomètres au sud de Ouargla) parce qu'ils y trouvent, à 60 mètres de profondeur, la mer du déluge, immense nappe artésienne qui rebondit dans toute cette région sur une sorte d'écueil souterrain. C'est là que les Ibadhîtes s'arrêtent avec la résolution de fertiliser ce sol et de conserver intact, loin des envahisseurs, le dépôt de leur foi. Et le chroniqueur ajoute : Et les gerbes d'eau, d'une puissance incroyable, qui s'échappent des puits creusés par les fugitifs font bientôt fleurir ce désert ".
Ce récit imagé est moins fantaisiste qu'il ne paraît, puisque, comme on l'a vu, les grandes séguias que nous avons repérées s'éloignent de la ville vers la plaine sur plusieurs kilomètres de distance.
Il est possible, il est même probable qu'en cette année 909 qui vit la chute de Tiaret et la fuite des Ibadhîtes vers le Sud, ceux-ci ne trouvèrent pas sur l'emplacement de Sédrata où ils se sont fixés le désert tel qu'il est décrit ici, mais un établissement berbère antérieur. Leur rôle aurait été alors de donner à la ville une extension et une vie nouvelles.
Sédrata connut, aux Xème et Xlème siècles, une grande prospérité. La date de sa fin est encore incertaine. Un ancien manuscrit rapporté de Ouargla par H. Tarry, en 1881, donne l'année 1274 de notre ère comme celle de la destruction de la ville par un chef de troupes, un ancien caïd, El-Mançour-el-Machriq, dont la nationalité est inconnue .
Chassés une fois encore de leur capitale, les Ibadhîtes se réfugièrent sur le plateau aride du Mzab, plus facile à défendre, et où ils sont restés. Il est vraisemblable que cet exode a été plus graduel qu'on ne le dit.
Une fois abandonnée par ses habitants, Sédrata fut rapidement reconquise par les sables. Mais les Ibadhîtes, dont la communauté est demeurée vivante, vénèrent encore aujourd'hui le souvenir de leur ancienne capitale. Chaque année, à la fin d'avril, ils y viennent en pèlerinage. Franchissant à dos d'âne ou à pied les hautes dunes de sable, ils vont s'agenouiller sur l'emplacement de leur mosquée primitive qu'ils ont marqué d'un tas de pierres. Puis ils vont, à 500 mètres de là, prier sur le tombeau de l'imam Yacoub. Et, bien que les tempêtes de sable fassent disparaître d'une année à l'autre les points de repère qu'ils ont établis, ils retrouvent sans hésitation la place qui leur est devenue sacrée. C'est ainsi que, de père en fils et siècle après siècle, le souvenir de Sédrata s'est conservé.
Marguerite van BERCHEM

Nouvelles recherches sur Sedrata et le bassin de Ouargla à l'époque médiévale

Nouvelles recherches sur Sedrata et le bassin de Ouargla à l'époque médiévale (article du Bulletin de la Fondation van Berchem)
21 février 2012
Par Cyrille Aillet

Nouvelles recherches sur Sedrata et le bassin de Ouargla à l'époque médiévale

Article publié dans le Bulletin de la Fondation van Berchem, n° 25 (décembre 2011), pp. 1-3, et reproduit avec l'autorisation de la Fondation van Berchem. Seule la photo nº5 a été changée par rapport à l'article original.
Sedrata se situe à environ quatorze kilomètres au sud de Ouargla, dans le Sahara algérien septentrional. Le site, en grande partie ensablé même si certains vestiges affleurent encore, s'étire sur plus de deux kilomètres de long sur six cents mètres de large. Ce périmètre fait partie d'une aire de peuplement plus vaste occupant le lit de l'oued Mya sur une étendue d'environ soixante kilomètres, fermée au nord par le qṣar de N'Goussa et la Sebkhet Safioune, et au sud par le relief tabulaire de la Gara Krima (à six kilomètres au sud de Sedrata). Sur cet espace s'étendait le « pays de Ouargla » dont les sources médiévales évoquent la prospérité, et dont les légendes rapportées par les explorateurs du XIXe siècle affirment qu'elle comptait une centaine de « villages ». La présence d'importantes ressources aquifères explique que cette oasis ait été jadis la plus grande palmeraie d'Algérie, et que la culture du blé y ait été pratiquée au XIIe siècle. Nœud fondamental du commerce transsaharien, la région aurait vu transiter l'or du « Soudan » jusqu'au XIIIe siècle avant de s'affirmer jusqu'à l'époque moderne comme une étape importante pour la traite des esclaves.
Si l'on ignore à peu près tout de l'histoire et du peuplement de ce pôle saharien avant cette date, on sait en revanche qu'il accueillit le dernier souverain rustumide après la prise de Tāhert par les Fatimides en 909. L'imām Yaʻqūb b. Aflaḥ, dont la tombe supposée fait l'objet d'un pèlerinage annuel actif, aurait décidé d'abandonner son titre au profit d'un gouvernement collégial, modèle systématisé au sein de l'archipel ibāḍite au XIe siècle sous la forme de la ḥalqa des oulémas et de la ğamāʻa des notables. Du Xe au XIIIe siècle, Warğlān connut son premier essor en devenant l'un des principaux foyers d'implantation et de culture ibāḍites au Maghreb. Ce rayonnement, dont Sedrata est sans doute le témoin le plus éloquent, attira les convoitises extérieures : assiégée par les Fatimides en 909, l'oasis fut rattachée au domaine ḥammādide entre les années 1080 et le milieu du XIIe siècle, tout en gardant une large autonomie. Au XIIIe siècle, cette pression extérieure se renforça : les sources évoquent les destructions infligées par les Banū Ġāniyya en 1228, et la tradition leur impute l'abandon de Sedrata. De fait, peu de temps après, lorsque le souverain ḥafṣide de Tunis entre à « Warğlān », la ville où il fait construire une grande mosquée correspond sans doute au site actuel de Ouargla. Tandis que la communauté ibāḍite locale semble péricliter et se replier dans le Mzāb, Ouargla perd aux siècles suivants son rôle prééminent de « porte du désert » au profit de nouveaux centres comme Touggourt.
L'histoire de ce pôle saharien doit reposer sur une lecture des sources arabes, négligées jusqu'ici, mais elle doit aussi s'écrire à l'aide de l'archéologie qui a fait de Sedrata son objet de prédilection entre la fin du XIXe et le milieu du XXe siècle. L'œuvre de Marguerite Van Berchem se détache de ces travaux discontinus par son effort de compréhension globale du site, qu'elle tenta de sortir de son isolement et de replacer dans le contexte des espaces agraires environnants grâce à des méthodes innovantes pour son époque : photo-interprétation, prospections hydrologiques, observations malacologiques. En revanche, on ne peut que déplorer l'absence totale d'analyses stratigraphiques et muraires, qui auraient sûrement apporté les éléments de réponse qui nous font défaut aujourd'hui. Malgré les sondages et le relevé topographique effectués par A. Hamlaoui, archéologue algérien récemment disparu, notre connaissance de Sedrata dépend encore entièrement de ses travaux publiés, dont le dernier date de 1965. La présence à Genève d'un important fonds d'archives concernant les fouilles de Marguerite Van Berchem à Sedrata constitue donc un atout précieux pour des recherches futures. C'est pourquoi nous avons entrepris l'étude critique et la publication du manuscrit sur lequel la chercheuse a travaillé toute la fin de sa vie : Sedrata, un chapitre nouveau de l'histoire de l'art musulman. Missions d'étude et campagnes de fouilles au Sahara, 1950-1956. Même incomplet, il contient une matière nouvelle et s'appuie sur une volumineuse documentation inédite : correspondance, carnets de fouilles, documents d'archives, inventaires, croquis et dessins, et surtout une riche collection de plus de six-cents clichés, souvent légendés. À cela s'ajoutent des plans de bâtiments et surtout le plan d'ensemble du site, réalisé à partir d'un photo-montage de plusieurs centaines de clichés aériens dont certains laissent déceler des structures hydrauliques et des parcellaires aujourd'hui difficilement visibles.
L'exploitation de ces données, complétée par des visites sur le terrain, a porté en premier lieu sur la compréhension de l'organisation interne du site. Sedrata comporte au moins trois zones de peuplement, unies par un dense réseau de communication, auxquelles s'ajoutent des « bordjs » périphériques sur lesquels il existe peu d'informations. Le noyau principal, au sud, est enserré par une enceinte polygonale flanquée de tours saillantes dont le tracé n'a été que partiellement reconnu. Une trame compacte de constructions – parmi lesquelles trois maisons ont été fouillées (photos 1 et 2) – occupe cet espace, pourvu d'une grande mosquée que l'on connaît très imparfaitement. Au nord, sur une hauteur, s'élève un autre ensemble, également entouré d'une enceinte et dont le centre renferme un bâtiment profusément décoré de stucs sculptés (photo 3). Surnommé le « palais aux trente quatre pièces » par ses fouilleurs, son plan global nous échappe faute de relevés et de descriptions précises. Le troisième groupe, à moins d'un kilomètre au nord-est du premier, comporte une grande enceinte de forme rectangulaire, dont l'entrée est flanquée d'une grosse tour d'au moins deux étages. Les pièces fouillées autour de la cour centrale possédaient un abondant décor de stucs. À proximité, plusieurs bassins ont été tantôt identifiés aux éléments d'un ḥammām, tantôt à un répartiteur d'où partiraient des canaux d'irrigation. Au pied de ces deux agglomérations s'étendaient des palmeraies de culture mixte, dont le parcellaire se repère sur les photos aériennes anciennes. Enfin, au sud du premier ensemble se trouve le cimetière, aujourd'hui encore bien visible (photo 4), où les tombes – dont quelques-unes ont été fouillées par M. Faucher – semblent regroupées par enclos.
De l'interprétation de ces données souvent partielles découlent plusieurs interrogations. L'organisation urbaine de Sedrata – centre polynucléaire ou ville éclatée – reste à préciser. Les photographies de la Fondation nous serviront de support pour tenter de mieux définir le vocabulaire stylistique du site, aussi bien du point de vue de l'architecture que des décors en stuc, et de le resituer au sein des grands courants de l'art islamique. Par ailleurs, une réflexion sur les structures hydrauliques et agraires s'avère indispensable si l'on veut comprendre le fonctionnement de ces qṣūr en milieu aride, voire les causes de leur abandon – brutal ou progressif, cela reste à voir.
Afin de désenclaver Sedrata, nous avons aussi entamé un travail de localisation des autres habitats dépeuplés signalés par les explorateurs du XIXe siècle. Les auteurs médiévaux précisent que « Warğlān » était formé de plusieurs « quṣūr », et les traditions orales récoltées à l'époque coloniale affirment que Sedrata coexistait avec d'autres « villages ». Bien que l'urbanisation galopante recouvre progressivement le fond de l'oued, nous avons repéré trois sites relativement préservés. La Gara Krima, dont la fonction de refuge et de défense est attestée dès le Xe siècle, conserve à son sommet un puits qui traverse la roche sur quatre-vingt dix mètres, ainsi que des structures denses mais très érodées. La forteresse de Ba Mendil occupe quant à elle le sommet d'une butte témoin au nord-ouest de Ouargla. Elle servait de caserne vers 1878, mais sa structure tripartite pourrait témoigner de plusieurs phases d'occupation, dont certaines peut-être anciennes. Enfin, le complexe troglodytique de « Kehef al-Sultan » (photo 5), exploré par V. Largeau, nécessiterait une étude précise pour déterminer sa chronologie relative, ses fonctions (habitat, refuge, grenier de falaise, lieu de retraite religieuse) et ses liens avec les sites avoisinants, dont Sedrata. La reconnaissance des établissements anciens de la cuvette de Ouargla n'est donc pas une tâche aisée. Seules des études détaillées, incluant relevés planimétriques et sondages stratigraphiques, pourraient apporter des éléments de réponse sur leur fonctionnalité et sur la culture matérielle qui leur est associée.
Cyrille Aillet (Université Lyon 2, CIHAM-UMR 5648), Patrice Cressier (CNRS, CIHAM-UMR 5648), Sophie Gilotte (CNRS, CIHAM-UMR 5648).
Photo nº 1 et nº 2 :
Les silos à dattes de l'une des maisons du qṣar principal : lors des fouilles de Marguerite Van Berchem et dans leur état actuel (respectivement : Fonds M. Van Berchem, Genève, et cliché Y. Montmessin, mai 2011).


Photo nº 4 :
Tombes en timchent du cimetière de Sedrata. On aperçoit la « tombe » de l'imām Yaʻqūb au second plan (cliché Y. Montmessin, mai 2011).

Photo nº 5 :
Le complexe troglodytique de Kehef el-Sultan (cliché Y. Montmessin, mai 2011).


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Photo nº 3 :
Qṣar du nord, bâtiment central orné de stucs, dont certains fragments sont encore visibles de nos jours (cliché Y. Montmessin, mai 2011).

Photo nº 4 :
Tombes en timchent du cimetière de Sedrata. On aperçoit la « tombe » de l'imām Yaʻqūb au second plan (cliché Y. Montmessin, mai 2011).

Photo nº 5 :
Le complexe troglodytique de Kehef el-Sultan (cliché Y. Montmessin, mai 2011).