Les Bengana

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UNE FAMILLE DE GRANDS CHEFS SAHARIENS

BOUAZIZ Bengana
Cheikh El Arab

LES BENGANA

Paris, le 20 février 1930.
Mon cher ami,
J'ai parcouru et relu avec un vif intérêt, le « Cheikh-el-Arab » manuscrit auquel vous me demandez de faire une préface pour le présenter aux lecteurs.
C'est une étude historique dans laquelle se retrouve la pieuse fidélité de votre famille au Gouvernement qu'elle a été appelée à servir.
Cette absolue fidélité à la France, depuis que vos aïeux se sont ralliés à son Drapeau, j'ai, mieux que personne, pu la constater, non seulement par le fait des relations politiques que, ou cours de plus de cinquante ans de vie parlementaire, j'ai entretenues avec votre famille, mais aussi et surtout grâce à l'intimité ou je vivais avec tous les vôtres depuis le jour où je me suis lié d'amitié avec voire aïeul Mohamed Seghir.
Les uns après les autres, j'ai pu vous apprécier, votre grand-père, votre père, et vous-même que je connais depuis votre enfance, et je sais quelle profonde et sincère affection vous nous portez.
Je vous félicite, d'avoir su, malgré les obligations nombreuses et absorbantes de votre charge, trouver les loisirs nécessaires pour apporter votre contribution à l'histoire de notre belle Algérie et de notre cher département de Constantine.
Je vous sais gré d'avoir ainsi jeté la lumière sur des faits peu connus et d'avoir procure à vos chefs et à vos amis l'occasion et le plaisir de vous mieux connaître.
Votre famille compte parmi les meilleurs artisans de l'œuvre française sur cette Terre d'Afrique, dont nous allons tous fêter du même cœur, comme vous le dites si bien, le Centenaire de son adoption par la France.
Que pourrait-on ajouter, sinon que de tout temps vous avez été, que vous restez, et que vous resterez toujours des nôtres, mon cher Bouaziz.
Bien affectueusement à vous, dons le passé et dans le présent.
GASTON THOMSON,
Ancien Ministre, Député de Constantine.

LE CHEIKH EL-ARAB

Les nobles Ouled Ben Gana joignent l'honneur à la bravoure. Ils montent des chevaux rapides comme l'éclair qui ravit la vue, des cavales de race aux selles bordées d'or .
Leurs fiers cavaliers portent des vêtements de Tunis et de Tlemcen, d'une valeur inestimable, et des armes de prix, façonnées à Stamboul,
A la tête de leurs tribus Ils marchent vers le Tell.
Les litières parées de brocard et les palanquins cheminent sans se heurter. On croirait voir une prairie, que les pluies d'automne ont fleurie, onduler sous le vent.
Ils transportent des monceaux de richesses, des trésors fabuleux qu'ils gardent depuis le régne du prophète Elie.
Ce sont de nobles cherifs a qui leurs ancetres ont transmis des arbres généalogiques .
Ils emportent des matelas doux comme la rose , des coussins de laine éclatants comme les couleurs du printemps , des tapis dessinés par des artistes de Constantinople.
Les nobles dames sont à l'abri , derriere les tentures .
Le chef de ces seigneurs devint celebre avant le jeune . Avant même que sa barbe eut paru, il se montra homme d'épée, et sa gloire nouvelle eclipsant celle des plus fameux guerriers , on cessa de parler d'eux -pour ne s'entretenir que de lui.
Il s'avance sur un coursier gris pommolé, dont la robe est pareille à celle du pigeon ramior, et dont la crinière, touffue comme une treille, retombe à droite sur l'encolure,
Lorsque son cavalier le touche de l'étrier, ce cheval impetueux mache le mors de sa bride et ses sabots d'acier reduisent en poussieres le sol de la campagne rocheuse.
Les OULED BEN Gana sont en marche vers le Tell.
El Akhdher a composé cette poésie. Il a deux flutistes , et sa réputation est universelle , il est connu comme le croissant qui annonce la fête apres le mois de Jeûne.
Tous les chanteurs des tribus le redoutent.
s. OUDIANE,
Chant de la caravane .
AVANT PROPOS
Depuis longtemps le projet de publier l'histoire de notre famille nous tenait à cœur.
Ce projet retint toute l'attention de notre oncle, le Bachagha Mohammed Bel hadj Bengana, Grand Officier de la Légion d'Hon¬neur. L'enfance de notre oncle et de notre pére avait été bercée de récits guerriers remplis des exploits de nos ancêtres galopant à la tète de leurs goums. Jeune homme, Mohammed Belhadj s'atta¬cha à dégager ces récits de toute légende. Compulsant les archives familiales, recevant les témoignages des vieillards, veridiques gar¬diens des traditions orales, il put réunir tous les documents lui permettant de noter, en langue arabe, tout ce qui avait trait à l'histoire des Bengana. Malheureusement, il dut suspendre sa tâche avant d'atteindre son but, il n'est plus et nous croyons rendre un pieux hommage à sa mémoire en publiant cet ouvrage dont les pages essentielles sont tirées de la masse de documents qu'il réunit.
Presque tous ceux qui se sont intéressés à l'histoire de l'Afrique septentrionale ont plus ou moins cité les Bengana, À quelle docu-mentation ont-ils eu recours ? Des declarations de notre grand-pere Mohammed Seghir et de notre oncle Mohammed Belhadj, jamais les archives familiales ne furent consultées par un écrivain. L'un empruntait le récit de l'autre en le déformant suivant sa passion ou son inspiration. Méthode tres simple mais trop facile où l'imagination, souvent, dénature la vérité des faits. Deux écri¬vains surtout se sont consacrés à l'histoire détaillée du sud-constantinois : le Colonel Séroka (dont l'œuvre demeure en grande partie inedite, sauf l'étude des faits de 1844 à 1854 qui a été publiée par la Revue Africaine) et M. l'lnterprete militaire Feraud.
Avec son grand souci d'impartialité, le Colonel Séroka, qui fut lieutenant au bureau arabe de Biskra en 1819 et qui recueillit ses renseignements sur place, soit en interogeant le Cheikh-El-Arab, Bouaziz Bengana , le Caid Mohammed Bengana et les hommes de leur famille, soit, en poussant son enquete au milieu des tribus, à pu retracer fidèlement l'histoire de notre famille de 1771 à 1865, date à laquelle se termine son étude . Ceux qui ont eu en mains son manuscrit pourront constater que, sur ce point, tout, ce qu'il rapporte si impartielement ne diffère point de ce que nous écrivons nous-même.
M. l'Interprète militaire Feraud, dans son « Sahara de Constantine », qu'il écrivit vers 1879 alors qu'il était Interprete du cercle de Biskra, a fait de larges emprunts au Colonel Seroka. Mais, dans ses développements, il a injustement retourné tous les faits contre les Bengana. s'étendant longuement sur leurs défaites et donnant leurs victoires comme des effets du hasard ou même les passant sous silence. Il a utilisé pour son travail les versions qui lui furent données à cette époque par Ali Bey ben Ferhat ben Said ben Bouakkaz et par Bendriss, Agha de l'Oued-Rir, tous deux ennemis décla¬rés des Bengana, Dans cette étude nous n'avons donc tenu aucun compte du livre: de M. Féraud. Au surplus, une brochure « Les Bengan depuis la conquete française », fut publiée en 1879 par Boulakhras Bengana, tant pour répondre aux articles du M. Féraud parus dans la Revue Africainet que pour mettre fin à la campagne de presse engagée contre notre fnmille par nos ennemis, à la suite de l'insurrection de 1879 dans l'Aurès.
Au sujet de cette campagne de presse nous sommes heureux de pouvoir citer ces lignes que le Commandant Wolf, ancien chef du bureau arabe, de Biskra, écrivait dans un journal de la Métropole à la même époque ; « L'accusation portée contre eux (les Bengana) « comme l'enquéte l'a prouvé, d'avoir poussé les gens de l'Aurés à prendre les armes contre nous ne tenait pas debout. D'ailleurs, quel pouvait être le mobile qui aurait poussé les Bengana comblés d'honneurs, à nous faire la guerre, à se lancer dans une aventure aussi dangereuse qu'une levée de boucliers, ou risquaient de sombrer leur fortune et leur liberté ? Il a été prouvé .. depuis que Si Ali bey ben Ferhat, chef du çof des Bouakkeus, avait, soudoyé des folliculaires pour lancer une accusation aussi perfide contre le Caid des Zibans, Si Mohammed Seghir Bengana. Ce grand chef indigène souffrait beaucoup de ces attaques de la presse ; il venait souvent dans mon bureau m'apporter ses doléances. Je le consolais de mon mieux en lui répétant le proverbe arabe : « Quand la caravane passe les chiens aboient, »

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, cette étude a été composée en grande partie à l'aide des archives familialles. Nous avons aussi eu recours aux pages si évocatrices écrites par le Colonel Seroka. Pour les événements qui se sont déroulés depuis 1844, les rensei¬gnements que nous avons pu recueillir par témoignage direct, ont été complétés par ceux que nous avons recherché dans l'histori¬que du Cercle de Biskra et dans les si riches archives de l'Annexe des affaires indigenes, où nous avons trouvé des documents inédits cités dans le cours de l'ouvrage.
Peut-être s'étonnera-t-on de ne pas trouver dans ce récit la rela¬tion de faits notoires. Nous les avons passes sciemment sous silen¬ce, comme nous n'avons pas cru devoir reproduire de nombreuses légendes afin de ne pas donner a cette étude une ampleur trop grande.
Au reste notre objectif n'est point de rapporter l'histoire du sud-constantinois, mais seulement celle de notre famille. Si les Bengana, au cours des siècles, n'eurent qu'un rôle religieux résultant de leur origine de cheurfa, à un moment ils prirent place dans l'histoire en qualité de chefs de guerre et d'hommes politiques. Leur rôle, dès lors, fut assez important pour être fixé. Passant sur la période où le pouvoir appartenait a la famille Bouakkaz et où les Bengana se cantonnaient dans leur rôle de cheurfa isla¬misants, tout en allant, comme tous les Arabes de grande tente, et suivant les saisons, de leurs propriétés du nord aux immenses terrains de parcours du Sud, nous commencerons en conséquence notre récit à Mohammed ben Ali ben Slimane, dit Elhadj Bengana qui, le premier de notre famille, prit le pouvoir.
Avant d'entreprendre ce récit, qu'il nous soit permis de rappe¬ler l'heureux événement dont nous fumes le bénéficiaire et qui nous encouragea à pousser activement notre travail.
L'éminent Gouverneur Général de l'Algérie, M. Pierre Bordas, en faisant revivre, à la veille du glorieux Centenaire de la Con¬quete de l'Algérie, le titre de Cheikh El Arab, tombé en désuétude on 1861 à la mort de Bouaziz ben Boulakhras Bengana, pour nous en investir, au nom de la France, fit naître pour nous l'obligation d'évoquer le passé, afin d'indiquer comment cette dignité fut l'apanage de nos aïeux. Nous nous devions aussi de remercier avec gratitude le Gouvernement Français et son distin¬gué représentant en Algérie de l'insigne honneur rendu à notre famille en notre personne.
En présentant cette modeste chronique de notre famille au public nous n'avons pas voulu faire œuvre de littérateur, encore moins d'historien. Nous n'avons point le don d'un écrivain, nous ne sommes qu'un Nomade du Sud (1) seulement épris de vérité.


Mon pays est celui des grandes tables, Les gens qui les protègent sont les miens,
Il ont dit : « Nous sommes Arabes», J'ai répondu, en relevant bien haut la tête :
« J'en suis un, ;je suis fiere de l'etre . »
Le beau se manifeste par deux choses : Une phrase poétique et une tente en poil de chameaux .

A toi, lecteur, salut.
Nous souhaitons que ces pages te soient faciles à lire.
Ne nous en veuille point d'avoir transformé les rhapsodies que l'on chante encore sous la tente (l), et qui furent l'œuvre de poètes guerriers, en plates relations où les faits sont inscrits brutalement.
Ne nous en veuille pas non plus d'avoir détruit les légendes que racontent les pâtres, pour aller rechercher sous l'exagération orientale la vérité historique.
Et si tu trouves quelque intérêt aux pages qui vont suivre, sois en remercié,
Qu'Allah augmente ton bien.
BOUAZIZ BEN GANA.

PREMIÈRE PARTIE
PÉRIODE TURQUE
Si, un étudiant l'oeuvre immense d'Ibn Khaldoun, l'on recher¬che quelques lumières sur l'histoire du sud-constantinois, on voit que le célèbre chroniqueur a réuni une masse de documents qui forment eux-mêmes l'histoire d'une grande famille arabe, issue de la tribu hilalliennc des Riah et dont l'ancetre fut Mirdas ben Riah.
Cette famille fournit pendant des siècles les émirs el Bedoui ; l'un des plus illustres fut Yacoub ben Ali. Dans l'état d'anarchie de l'A¬frique du Nord ils se rangèrent successivement sous les bannieres des divers sultans almohadcs , hafsides, merinids, puis encore hafsides.
Après Ibn Khaldoun, qui ne nous conduit que jusqu'en 1390, seuls des documents arabes ou des traditions orales permettent de suivre les descendants de Mirdas, surnommes les Douaouda.
L'un d'eux , Ali ben Sakhri, détint le pouvoir en 1498. Son habi¬tude de porter un bâton le fit surnommer Bouâkkaz, nom qui devint le patronyme de sa famille et qui s'est perpétué jusqu'à nos jours (1- L'un des derniers descendants de cette famille est le Caïd Nadji ben Debbâh Bouakkaz, Caid de la tribu des Ouled-Zekri. (Poéte des Oulad-Djellal.
).
Son fils, Ahmed ben Ali Sakhri, lui succéda en 1527 pour, en 1541, faire sa soumission à Hassene Agha, le conquérant turc qui soumit le nord du Sahara à la domination de l'Oudjak. En récompense de sa soumission, Ahmed ben Ali fut laissé en tète de ses tribus et investi officiellement par les Turcs du titre de Cheikh el Arab (Emir des Arabes).
La domination turque n'alla pas sans aléas dans ce sud où quel¬ques janissaires isolés se trouvaient impuissants contre les tribus nomades insaisissables, Les Turc patientèrent longtemps, mais enfin ils réagirent.
En juin 1637, le bey Mourad campait au Khenek, près de Constantine, lorsqu'on lui annonça l'arrivée du Chiekh el Arab Moham¬med ben Sakhri accompagné de son fils et des notables des Zibans. Comme le diouane imputait à ces Arabes l'effervescence insurrectionnelle qui, d'une façon latente, désolait le sud, le bey projeta de faire une exécution exemplaire. Les ayant retenus, il fît part au Pacha d'Alger de son cruel dessein qui, d'ailleurs, reçut son assentiment, les Turcs s'embarrassant peu de quelques tètes de Saharis. Aussi les captifs furent-ils tous décapités et leurs tetes ornerent , trophées macabres, les remparts de l'altière Cirta.
Aussitôt tout les Arabes et les autochtones des Ziban à quelque çof qu'ils appartiennent se soulevèrent.. Ahmed ben Sekhri, frère du Cheikh El Arab défunt, marcha sur Constantine, à la tête de contingents considerables et défit les troupes de l'Oudjak, leur tuant trente soldats et les contraignant à se réfugier dans la cite. Tous les environs furent mis à sac et, de toutes parts, les lueurs sinistres des incendies éclairèrent la vallée de l'Oued Ziad jusqu'à Mila. Quelques mois plus tard une seconde et désastreuse défaite fut infligée aux Turcs au lieu dit Guidjal près de Sétif. Les Arabes bien que n'étant armés que de lances et que de sabres firent une véritable hécatombe des réguliers au nombre de six mille et pourtant pourvus d'armes à feu et même de canons.
Ce fut ainsi que, pour un temps, les Ziban reconquirent leur autonomie.

En 1076-1666, Redjeb bey ben Ferhat, petit-fils de Mourad bey, remplaça à Constantine son frère destitué Mohammed, Ayant jusqu'alors résidé à Alger, en tant que membre du diouane, il avait épousé la belle Aziza-bey, veuve d'un autre de ses frères, et lui avait fait construire un palais somptueux, dit Dar Aziza-bey, qui est actuellement la résidence archiépiscopale. Pourtant après avoir accor¬dé à cette épouse les plus magnifiques faveurs il la fit assassiner au cours d'une partie de chasse, au lieu dit Had-el-Onçal, près de Constantine, Six ans plus tard Redjeb-bey, soupçonné de trahison, fut lui-même exécuté par ordre du pacha d'Alger. Il avait, quelques années auparavant, donné sa fille Oum-Hani, née d'une captive espagnole, en mariage à El-Guidoum, chef des Douaouda, dans le but de s'assurer l'appui de ces turbulents nomades. Cette tentative n'eut pas d'heureux effets, car El Guidoum étant mort, son frère Ahmed ben Sakhri, selon l'usage, épousa la veuve qui, ayant plus tard recueilli sa mère et son frère germain, eut la dou¬leur de voir celui-ci, fort jalousé, assassiné au cours d'une chasse près de Sidi-Okba. Dès lors Oum Hani, femme au caractère éner¬gique et viril, nourrit une telle haine contre les Saharie qu'elle fit périr près de l'oasis d'Ourlal, son mari et certains de ses fami¬liers. Elle détint ainsi le pouvoir et, amazone farouche, portant en main la baguette du commandement, elle mena sa tribu au combat... Son autorité s'étendit bientôt sur tous les Ziban et le sud jusqu'au Djebel Amour. Cependant Ferhat ben Redjradja (du nom de sa mère), dernier fils d'Ahmed ben Sakhri, survivant du massacre, groupa autour de lui ses partisans et obligea Oum Hani à se réfugier dans la tribu des Eulma, près de Sétif, où elle mourut à un âge fort avancé relate l'historien Vayssettes, lequel l'ayant ren¬contrée brossa d'elle un tableau des plus flatteurs.
Comme nous l'avons dit, la domination turque était mal établie dans les provinces du Sud. Certes une garnison de janissaires pou¬vait en imposer aux habitants de Biskra et des oasis, mais elle res¬tait sans action sur les tribus nomades du Cheikh el Arab. La tentavive que fit Redjeb bey en donnant sa fille Oum Hani à El~Guidoum, frère du Cheikh el Arab Ahmed ben Sakhri, ne donna pas les resultats escomptés et Ahmed ben Sakhri, puis son fils Ferhat, restèrent à la tête des tribus et traiterent d'égal à égal avec les beys de Constantine.
Les Turcs, et en particulier le bey de Constantine Elhadj Ahmed ben Ali, surnommé El-Kolli parce qu'il avait été longtemps agha de Collo, cherchèrent à rallier les nomades du Sud à leur cause. Le Bey Ahmed, ancien officier de l'Oudjak, célèbre par sa bravoure et sa hardiesse, prit le pouvoir en 1756 et mit tous ses moyens poli¬tiques en jeu pour séduire le Cheikh el Arab Ali Bouakkaz, aban¬donnant, la manière de faire de ses prédécesseurs qui considéraient Ali Bouakkaz comme un vassal, il lui envoya de riches présents et se décida à reconnaître son autorité dans le Sahara, pour que telle autorité revêt un caractère officiel sanctionné par le pouvoir turc, il reussit à faire accepter à Ali Bouakkaz le caftan d'investiture, non plus envoyé par le dey d'Alger mais par le sultan de Constantinople. Le Cheikh el Arab conservait aussi le droit de marcher drapeaux déployés au son des tambours et des ghaïtas pendant ses déplacements.
Eminemment diplomate, le bey Ahmed, afin de rehausser son prestige, de mieux asseoir son autorité et se rapprocher davantage des Arabes, avait contracté une alliance avec une fille de la famille chérifienne des Bengana. C'est à bon escient qu'il fixa son choix sur cette famille dont l'influence politique et religieuse dans le pays était considérable. Bien que n'ayant, pus d'enfant de cette épouse, il la garda auprès de lui tout en contractant un nouveau mariage avec une fille des Mokrani, les puissants seigneurs de la Medjana. S'étant déjà imposé par ces alliances de famille, mais dési¬rant avoir plus d'action sur tous les Arabes du Sud, il fît épouser sa belle sœur Mebarka bent Ali ben Slimane Bengana par Ferhat ben Ahmed, neveu du Cheikh el Arab.
Le Cheikh el Arab exerçait son commandement au Sahara ; toutefois certaines fractions nomades ne se soumettaient point à son autorité, tandis que d'autres qui lui étaient ralliées cessaient, pour une cause ou une autre, de le reconnaitre pour leur chef. L'execice du pouvoir était difficile envers ces tribus sans cesse en dépla¬cement dans le sud ou vers le Tell. En principe le Cheikh el Arab possédait le commandement des tribus des Ziban et du Zab chergui ainsi que celui des tribus des régions situées à l'ouest du Zab, telles celles des Bouazid et des Ouled-Zekri. Mais, en ces temps d'anarchie où seule la loi du plus fort comptait, une union cordiale ne pouvait régner entre les tribus. Des jalousies, des questions d'intérét intervenant, la tâche du Cheikh El -Arab devenait difficile pour maintenir, sous son commandement, tous les çofs ou partis en opposition.
Après les dissensions dont la prise du pouvoir par Oum Hani, fille de l'ancien bey Redjeb, avait été cause, les tribus nomades se scindèrent en deux cofs ; d'une part les Ahl ben Ali, les Chorfas, les Ghamras qui n'obéissaient au Cheikh el Arab que par la violence, d'autre part les Bouazid et les Ouled-Zekri suivant aveuglément le Cheikh el Arab. Parmi ces tribus, les Ahl ben Ali se montraient les plus turbulents et les plus refractaires, Connaissant leur énergie, les Chioukh el Arab avaient tache de se les rallier et en avaient constitué jusqu'à Oum Hani leur merazguias ou hommes de lance.
Quand Ali Bouakkaz revêtit le cafetan de Cheikh el Arab ses exactions mécontentèrent fortement les tribus et en particulier les Ahl ben Ali. Aussi ceux-ci n'attendirent-ils qu'une occasion pour entrer en lutte ouverte avec leur Chef. Ali Bouakkas, au lieu de rallier politiquement les Ahl ben Ali, ne songeait de son côté qu'à les punir n'oubliant pas que, sur l'instigation d'Oum Hani, ils avaient massacré son grand-père et quelques-uns de ses parents. Il se vengea en faisant exécuter des notables des Ahl ben Ali qui, d'après lui, avaient désobéi à ses ordres. Les Ahl ben Ali, rendus furieux par ce coup de force, portèrent plainte au bey qui adressa des remontrances au Cheikh el Arab. Ali Bouakkaz répondit fièrement qu'il était le maître du désert, qu'il n'avait aucune observation à recevoir et rompit ces relations avec le bey Ahmed el Kollî. Les Ahl ben Ali restérent sur leurs positions ; ne pouvant rien momentanément contre la puissance du Cheikh el Arab, ils attendirent des jours meilleurs.
En l'année l762 arriva l'époque du pèlerinage à la Mecque. En ces temps troublés, les voyageurs, pour traverser les immenses con¬trées du Maroc à l'Arabie par voie de terre, se groupaient en importantes caravanes dont le commandement général était donné à un prince marocain, chérif de la descendance du Prophète. La grande caravane rassemblait autour d'elle, au fur et à mesure de son avance, les petites caravanes formées dans chaque contrée. Les pèlerins du Beylik de Constantine et du Sud se groupèrent et élirent pour leur chef Mohammed ben Ali ben Slimane Bengana, connu comme un homme très pieux et de grande valeur, paré du prestige qu'avait sa famille dans le Tell et dans le Sud. Il dut sa désignation comme emir errakbe ou chef de la caravane de Constantine, tout d'abord à sa qualité de chérif de la descendance du prophete, puis à sa générosité, car, très riche, il avait promis de subvenir aux besoins de nombreux pèlerins au cours du long voyage. Le Cheikh El Hocine ben Mohammed El Ourtilani écrit ceci au sujet de Mohammed ben Ali ben Slimane Bengana :
« Nous quittâmes Sidi-Okba un matin, nous dirigeant vers les Zreïb (Zeribet el Oued et Zeribet Hamed) oasis du Zab chergui ; mais avant d'v arriver nous couchâmes en route. Ce jour-là , nous rencontrâmes un grand nombre de chameaux à vendre. » Notre frère Si Ahmed Tayeb en acheta quelques-uns à des prix inférieurs à ceux qui nous avaient été consentis à Biskra et M'doukal. Ce même jour nous rencontrâmes également le fils du Cheikh, l'excellent qui dirige si bien les Arabes et dont la parole est acceptée et écoutée par les Turcs. Je veux parler d'Elhadj Bengana, C'est un homme intelligent, posé et réfléchi qui soutient toujours les faibles ; aussi ses desirs ne sont-ils jamais déçus et ses conseils sont-ils toujours suivis. C'est pourquoi les Bengana ont su conserver leur influence en toute sécurité, malgré la succession de tous les gouverneurs du territoire de Constantine dont, cependant, le premier soin dès qu'ils arrivent au pouvoir ;est de renvoyer les partisans de leurs prédécesseurs pour les rem¬placer par leurs amis personnels.
« Mais les Bengana, grâce à Dieu, étaient acceptés et aimés par tous les gouverneurs ; leur constante fortune est le résultat des souhaits que forment pour eux tous les gens de bien. Que Dieu les dirige tous dans la voie des belles paroles et des bonnes actions. »
Au retour de la Mecque les pélerins se montrèrent enthousiasmés de leur chef. Parmi eux se trouvaient de nombreux Ahl ben Ali. Ayant vecu dans l'entourage immédiat de Mohammed ben Ali ben Slimane qui avait pris le nom de Elhadj Bengana, ils voulurent le garder pour chef et intervinrent dans ce sens auprès du bey Ahmed El Kolli, décidés à tout faire pour se débarrasser du Cheikh el Arab Ali Bouakkaz, Le bey Ahmed fut séduit par l'idée des Ahl ben Ali. Mécontent de la défection du Cheikh el Arab, il lui retire le caftan d'investiture et le donna à Elhadj Bengana.

ELHADJ MOHAMMED BEN ALI BEN SLIMANE BENGANA
Cheikh el Arab)
Dés ce moment les Bengana qui, jusqu'alors, s'étaient mainte¬nus dans leur role de cheurfas islamisants eurent, dans le sud-constantinois, une part du pouvoir temporel. Bien que soutenu par les Ahl ben Ali et d'autres tribus ralliées, Elhadj Bengana avait, pour mieux maintenir son autorité, une garnison de janissaires à Biskra à laquelle vinrent se joindre des renforts envoyés par le bey.
Avec Mohammed ben Ali ben Slimane, les Bengana commen¬çaient leur rôle de chefs de tribus.
Quelle est l'origine des Bengana ?
En partant de Mohammed ben Ali ben Slimane la chaine généalogique est la suivante :
Mohammed ben Ali, ben Slimane, ben Abdelaziz, ben Moham¬med, ben Amor, ben Khaled, ben Younès, ben Brahim, ben Mançour dit Gana, ben Mohammed, ben Abdallah, ben Abdelmalek, ben Laabed, ben Lahbib, ben Ahmed, ben Aissa, ben Youssof, ben Adnane, ben Khaled ben Youssef, ben Mohammed, ben Daouad, ben Abdelghaffar, ben Aissa, ben Abdellah, ben Brahim, ben Abdallah, ben Ali, ben Àissa, ben Yahia, ben Daoud, ben Mebed, ben Messaoud (Massoud), ben Moussa, ben Azzouz, ben Abdelaziz, ben Djab-Idriss el Asghar, ben Idriss el Akbar, ben Abdullah el Kamel, ben Hassene el Mouthanna, ben Hassene es Sebtî, ben Iman Ali ben bar, ben Amrane ben Salem, ben Abdallah, ben Ahmed, ben Ali ibn Abi Taleb, zoudj (époux) de Fatima et-Zohra fille du Prophète (que le Salut soit sur lui),
Dans le Kitab en Nasseb, où il est traité de la généalogie des cheurfas des premiers siècles de l'islam, par le Cheikh Ahmed ben Mohammed el-Achmaoui, dit El-Àchmaoui el Kabir, et qui, fait autorité en matière de généalogie, on trouve au chapitre : Beni-Atha (1) :
« Les Beni-Atha ( عطاء) ; les Ganaouate (القنوات ) ; les Ouanourha (ونوغة) ; et les Ouled-Mehed (مهد ) habitant le Djebel AROUN non loin des Beni-Yanous. Leur ancêtre se nomme Mehed (Mohammed) dit ben Massoud (Messaoud) ben Moussa, ben Azzouz, ben Abdelaziz, ben Djabbar, ben Amrane, ben Salem, ben Abdallah, ben Ahmed, ben Idriss el Asrhar, ben Idriss el Akbar, ben Abdallah el Kamel, ben Hassène el Moutsanna, ben Hassène es-Sebti, ben Imam Ali ben Abi Taleb, zoudj Fatima ez-Zohra, fille du Prophète (que le Salut soit sur lui). .» Trois paragraphes plus loin il est précisé :
Les Béni Atha habitent El Athaf (العطاف) ; leur ancêtre est Soleimane ben Mohammed el Athaf ben Mohammed ben Massoud ;
Les Ganawouate habitent El Adaoua (littoral nord) non loin de l'Ifrikia ; leur ancêtre est Mohammed ben Massoud ;
Les Ounoukat (Ounourhate ; bni Ounourha) habitent le djebel Azoua, leur ancetrc se nomme Zaghouana ben Mohammed ben Massoud ;
Les Mehedaoua habitent la montagne d'El-Afroun, près de la montagne des Beni Yousnous (Maroc-Oriental). Ils ont une fraction à l'ouest qui mène une vie nomade. Leur ancêtre se nomme Soleimane ben Mehed ben Massoud.
Elhadj Bengana regnait sur les Ziban que les janissaires visitaient régulièrement. Mais, à coté de lui, dans le désert, régnait aussi puissamment le Cheikh El Arab Ali Bouakkaz qui, pour avoir rendu son caftan, n'en conservait pas moins le titre et qui considerait Elhadj Bengana comme un usurpateur Ali Bouakkaz, entouré de ses tribus fidèles, n'osa point s'attaquer aux janissaires, mais, pour abattre son rival, il agit par ruse et, alors qu'Elhadj Bengana faisait un voyage dans les oasis des Ziban, Ali Bouakkaz l'attaqua aux environs de Sidi-Khaled. Non préparé à un combat Elhadj Bengana fut vaincu et, emmenant les survivants de sa smala massacrée, il se réfugia chez les Ouled-Zian de l'Oued-Abdi. De là il rejoignit Constantine, il conserva son titre de Cheikh El Arab, mais seul régnait indépendant dans le désert Ali Bouakkaz.
En 1767 éclata l'insurrection de Kabylie contre la domination turque. Les contingents envoyés d'Alger furent vaincus.
En 1768 une nouvelle expédition fut formée avec l'aide des beys de Titteri et de Constantine. Elhadj Bengana, avec sa smala, accompagna le bey Ahmed. Les forces turques purent arriver au bout des rudes montagnards kabyles des Flissa Oum ellil. Dans les combats acharnés le Cheikh el Arab Elhadj Bengana, l'agha el Ourkhîs, le Cheikh Ferhat ben Ali du Bélezma ainsi que le Cheikh Belkacem ben Merah, l'un des chefs de la smala du Cheikh el Arab, trouvèrent une mort glorieuse. Ils sont parmi ceux qui, dans le Paradis, repo¬sent a l'ombre des sabres. Le Bey Ahmed el Kolli devait les rejoin¬dre trois ans plus tard dans la tombe, après un règne heureux de quinze années.
MOHAMMED BEN ELHADJ MOHAMMED BEN ALI BEN SLIMANE BENGANA
Cheikh el Arab
A la mort de Elhadj Bengana, son fils aîné Mohammed ben Elhadj hérita du titre de Cheikh el Arab.
Ainsi, en cette époque, troublée où les Turcs ne pouvaient établir une autorité unifiée, on voit deux hommes posséder en même temps le titre de Cheikh el Arab, un Bcngana et un Bouakkaz. .
Peu de temps après Elhadj Bengana, Ali Bouakkaz mourut et fut remplacer par son neveu Ferhat ben Ahmed, celui-la meme; a qui le bey Ahmed avait fait épouser Mebarka Bengana. Mais Ferhat ben Ahmed ne resta que peu de temps au commandement des Arabes. Il fut tué aux environs des Ouled-Djellal en intervenant dans un conflit séparant deux tribus. Sa succession passa a Mohammed Bouakkaz surnommé ed-Debbah (égorgeur).
Quand Salah bey, en 1771, arriva au pouvoir dans la province de Constantine, il se trouva donc en face de deux Chioukh el Arab : Mohammed ben Elhadj Bengana et Mohammed Bouakkaz,
Salah bey résolut de donner au sud une organisation régulière. Pour mieux dominer, il divisa les taches et son premier geste fut de rétablir Mohammed ben Elhadj Bengana dans ses fonctions effec¬tives. Au cours d'un séjour dans les Ziban il installa Mohammed ben Elhadj Bengana à Biskra avec son titre de Cheikh el Arab. Mohammed ben Elhadj ne fut pas plus heureux que son pére ; il ne pouvait sortir des oasis sans être harcelé par les goums de Moham¬med ben Bouakkaz. A la suite d'un combat malheureux il se refugia dans la» montagnes de l'Ahmar Khaddou. Salah bey, qui avait fondé de grands espoirs sur lui pour vaincre Mohammed ben Bouakkaz, laissa Mohammed ben Elhadj sans aide pour assurer le pouvoir dans les Ziban. Après la défense d'Alger contre la flotte espagnole, défense dont il fut l'organisateur, Salah bey entreprit la conquête du sud et descendit jusqu'à Touggourt. An cours de cette campagne il établit a Touggourt, à la tête du sultanat de l'Oued-Rhir, Ibrahim ben Elhadj Bengana, frère du Cheikh el Arab, comme tuteur des enfants du sultan ben Djallab empoisonné à El Oued, il eut aussi la diplomatie de faire reconnaître son autorité par Mohammed Bouakkaz, dont il reçut la soumission, et qu'il nom¬ma Cheikh el Arab tout en couservant à Mohammed ben Elhadj une part d'autorité dans Biskra et les oasis (1788).
MOHAMMED BEN BOUAKKAZ
Cheikh e1 Arab
Mohammed ben Elhadj Bengana se montra fort mécontent de voir passer le titre de Cheikh el Arab à un Bouakkaz. Salah bey qui, au début de son règne, avait mis en pratique d'excellentes méthodes de gouvernement, gâté par l'exercice du pouvoir, prit des mesu¬res qui lui aliénèrent les populations. Ses succès militaires obtenus devant Alger et devant Touggourt l'avaient renseigné sur sa propre valeur et il songeait à se rendre indépendant du Pacha d'Alger. Dès ce moment les Bengana, dont il avait réduit le prestige en leur enlevant le titre de Cheikh el Arab, informèrent le Pacha d'Alger de ses desseins. A la suite de ces démarches le Pacha destitua Salah bey, mais celui-ci, insurgé, fit assassiner son successeur
Ibrahim bey et reprit le pouvoir pour son propre compte. Le Pacha, par une missive aux Bengana, leur apprit qu'un nouveau
bey, Hossein, marchait, avec des troupes contre Salah. La joie de Mohammed ben Elhadj fut portée à son apogée car Hossein bey était son beau-frère. Le premier acte de Hossein bey fut de faire étrangler Salah bey qui termina ainsi tragiquement en 1793 un règne de 22 années.
MOHAMMED BEN EL HADJ BENGANA Cheikh el Arab
Des qu'il prît le pouvoir, Hussein bey rétablit dans la dignité officielle de Cheikh el Arab, Mohammed ben Elhadj Bengana. Hossein bey s'employa mieux que ses prédécesseurs à assoir l'autoritc des Bengana dans le sud ; il ne se contenta pas de les faire appuyer par la garnison turque de Biskra, mais il leur attacha éga¬lement des tribus. C'est ainsi que le makhzen du Cheikh el Arab fut constitué par la puissante tribu des Seharis et il fut assuré aussi de l'appui des Ouled Saoula du Zab chergui. Mohammed ben Elhadj Bengana fit nommé son frere Boulekhras, Caïd du Hodna, tandis que son neveu Ali Belguidoum partagea le commandement des Ouled Saoula avec Boudiaf Benchennouf, A la tête de ses fidèles contingents le Cheikh el Arab put alors opposer sa puissance ;à celle des Bouakkaz. Il entreprit une expédition victorieuse, contre les Ouled-Naïls qui avaient toujours refusé de payer l'impôt et ramena à Constantine les chefs de cette importante tribu qui firent leur soumission au bey. Très satisfait, le bey Hosseïn combla le Cheikh el Arab de ses faveurs et l'éleva a la dignité de vizir. Mais Dieu rappela à lui Mohammed ben Elhadj, au cours d'un voyage qu'il fit à Alger pour accompagner le bey, porteur du Dennouche (1206-1794).

Quand Mohammed ben Elhadj Bengana fut élevé au vizirat, le cheikh el Arab devint vacant. Le bey Hossein chercha dans la famille Bengana celui qui pourrait assurer ces fonctions. Faisant état de ce Ibrahim ben Elhadj Bengana, frère aîné de Mohammed ben Elhadj, était à tête du sultanat de l'Oued-R'hir et de Touggourt et que Boulakhras ben Elhadj, autre, frère de Moham-med ben Elhadj, était caïd du Hodna, il nomma comme Cheikh el Arab Mohammed Seghir, fils de Mohammed ben Elhadj Bengana et qui se trouvant auprès de lui, avait su intervenir pour obtenir le titre. Dès que la nouvelle de cette nomination parvint au Sahara, Boulakhras ben Elhadj accourut a Constantine et protesta avec véhémence declarant que Ibrahim ben Elhadj, frère aîné du Cheikh el Arab défunt, n'ayant eu aucune sorte démérité devait recevoir le titre. Le bey se rendit aux raisons de Boulakhras et, retirant le caftan à Mohammed Seghir, le donna à Ibrahim ben Elhadj. Moham¬med Seghir se révolta contre cette décision et ne cessa de donner cours à ses intrigues haineuses contre ses oncles pour reconquérir son titre.
Au cours d'une révolte de palais Hossein bey fut étranglé et son successeur, le bey Mostefa el Ouznadji, eut peu de temps après le même sort.
En 1803 Mostefa Engliz bey prit le pouvoir et reconnut l'état, de choses existant avec, dans le sud, un Cheikh el Arab officiel de la famille des Bengana étendant son autorité sur le Hodna, Biskra et le Zab chergui, et un cheikh el Arab de la famille des Bouakkaz ayant le commandement des nomades. Mostefa Engliz bey se mon¬tra plus favorable aux Bouakkaz et attacha à sa personne leur allié Bouzekri. Les descensions existant dans la famille Bengana du fait des intrigues de Mohammed Seghir, l'amenèrent à une répression brutale. Mohammed Seghir, pour se venger de ses oncles, écri¬vit au dey d'Alger, en leur nom, pour calomnier l'administration turque en la personne de Mostefa Engliz bey. Il poussa même sa ruse odieuse jusqu'à faire tenir une copie de cette lettre a Engliz bey qui jura de se venger des Bengana. A quelque temps de là, sous prétexte de chasse, le fils du bey invita Boulakhras, Caïd du Hodna, et Ali Benguidoum, Caid du Zab chergui, présent à Cons¬tantine, à se joindre à lui. Au cours de la chasse, il les fit prisonniers et les fit jeter dans un cachot en même temps que le Cheikh el Arab Ibrahim ben Elhadj, arrêté dans sa résidence de Constantine. Le lendemain Ibrahim ben Elhadj et son frère Boulakhras moururent étranglés, tandis qu'Ali Belguidoum, remis en liberté, se dirigeait vers les monts de Metlili, au nord de Biskra, pour y organiser un foyer de révolte contre le bey.
Cependant, Mohammed Seghir ben Mohammed Bengana reçut le prix de sa traîtrise. En recompense de son loyalisme apparent envers Engliz bey, il obtint le cafetan de Cheikh el Arab en meme temps que le commandement du Hodna. Quoiqu'ayant toujours pro-testé de son innocence auprès de sa famille et rejeté la responsabi¬lité de la mort de ses oncles sur Benzekri et Bouakkaz, il n'avait pu donner le change à Ali Belguidoum qui, emprisonne par le bey, n'avait dû la conservation de la vie qu'au hasard. Mohammed Seghir s'était rendu dans le Hodna, Ali Belguidoum feignit d'accepter un rapprochement en assistant à une chasse au faucon organi¬sée en son honneur a l'ouest de Mdoukal au lieu dit depuis « Mecied », Il arriva au rendez-vous la tête de son escorte d'honneur, formée de Seharia dévoués, et son cousin Mohammed Seghir le reçut avec de grandes protestations d'amitié. La paix semblait faite. Mais Ali Belguidoum, tenant à sa vengeance, donna ses ordres au cours de 1a chasse. Mohammed Seghir entouré par les Seharis fut désar-çonné et massacré (1803). Ainsi pendant cette période un vent de haine avait soufflé sur la famille Bengana pour la conduire vers un sort funeste.
DEBBAH BEN BOUAKKAZ
Cheikh el arab)
Après la mort de Mohammed Seghir, Ali Belguidoum resta en dehors de la politique et le titre de Cheikh el arab fut attribué officiellement par Engliz Bey sur les instances de Benzekri, au vieux Cheikh Debbah ben Bouakkaz venu à Constantine pour recevoir cette marque de faveur.
ALI BELGUIDOUM BENGANA Cheikh el Arab
En 1805 avec l'avénement d'Abdallah bey au pouvoir, Ali BELGuidoum reprit son action politique et il fut nommé Cheikh el Arab). Le bey apprecia vite ses qualités et bientôt une lettre beylicale , conservées aux archives familliales, lui accordait la propriéte de deux terres dites El Khadra et El Hamra , situées prés de constantine .
Pendant plusieurs une paix relative regna dans le sud constantinois et les divers beys se succederent ne s'occupaient de cette region que pour toucher les impots . Sous Nommane bey une lettre circulaire aux aghas , Khelifas et Caids , les informait que pour recompenser Ali Belguidoum Bengana des eminents services rendus au bey, la terre beylicale dite « ardh Mrabet Slimane » (1) lui était concédée. Cette disposition fut renouvelée en 1815 par Tehakor bey qui, de plus, éxonéra le Cheikh el Arab de tout impôt.
Comme beaucoup de ses prédécesseurs ,Tahakor bey mourut étranglé dans un cachot, en 1815. Son successeur, Kara Mostefa, ne regna que quelques mois et fut remplacé par Ahmed Mamlouk bey. Ahmed Mamlouk, tout comme l'avait fait Engliz bey, s'attacha un Bouzekri comme conseiller .Celui ci allié fidèle des Bouakkaz, n'eut d'autre but que de ruiner la fortune des Bengana dans l'es¬prit du bey. Il lui demontra qu'on ne pouvait maintenir dans les fondions de Cheikh el Arab Ali Belguidoum, meurtrier de son cousin Mohammed Seghir, et qu'il devait expier son crime. Le bey écouta Benzekri et ordonna la mise à mort du Cheikh el Arab Ali Belguidoum qui fut exécuté en 1818.
La smala des Bengana était restée sous le commandement de Ferhat ben Mohammed Bengana. Affolée a la nouvelle de la mort du Cheikh el Arab, surprise près d'El-Kantra par les goums de Debbah ben Bouakkaz, renforces par les contingents du bey elle fut vaincut. Ferhat ben Mohammed Bengana se réfugia dans les Aurés à Menaa, où il mourut des suites de ses blessures.

DEBBAH BEN BOUAKKAZ Cheikh el Arab
Le titre de Cheikh el Arab fut de nouveau accordé à Debbah ben Bouakkaz. Il semblait que le çof Bengana en disgrace auprès du bey ne pourrait se relever, mais il reprit son action avec le bey M'hamed El Mili.
Ce bey choisit comme conseiller et comme khalifa El hadj Ahmed ben Cherif qui devait, par la suite, devenir bey du Constantine. Elhadj Ahmed ben Chérif, petit-fils du bey Ahmed el Kolli et fils de Reguia bent Gana. était apparenté depuis trois generations aux Bengana. Etant trés écouté du bey, il favorisa naturellement ses alliés ; sur ses conseils le bey destitua le cheikh Debbah ben Bouakkaz.
BEN EL MESSAI BEN BRAHIM BENGANA
Cheikh el Arab
Le bey réintegra les Bengana dans la dignité du Cheikh el Arab en la personne de Ben el Messai ben Ibrahim Bengana, fils de l'ancien cheikh de Touggourt. La disgrâce des Bouakkaz les incita à la révolte et le bey de Constantine, en 1819, dut se porter lui-même dans le sud, en tête de ses contingents, pour réprimer cette insurrection. Le bey marcha sur Ourlal où il savait trouver Debbah ben Bouakkaz.
« Sa première attaque ne fut pas heureuse ; il dut reculer devant les forces importantes de l'ennemi et attendre, pour reprendre les hostilités, qu'il eût reçu de nouveaux renforts. Alors il fondit sur Debbah Bouakkaz à l'improviste et le chargea si vigoureusement que la victoire lui resta, non toutefois sans avoir éprouvé des pertes considérables. Satisfait de ce succès, après avoir rançonné les vaincus et coupé une grandc partie de leurs palmiers, le bey reprît la route de Constantine où des exécutions de prisonniers eurent lieu . »
Le Cheikh el Arab Ben El Messai suivit le bey à Constantine. Il mourut en cours de route entre El Kantara et Batna, près de l'Oued Terfa. Un tumulus en pierre élevé sur sa tombe porte depuis le nom de Mza Ben El Messai. La charge de Cheikh el Arab échut à son cousin Mohammed Belhadj ben Boulakhras Bengana.
MOHAMMED BELHADJ BEN BOULAKHRAS BENGANA
Cheikh el Arab
A l'avènement de Brahim comme bey de Constantine, Elhadj Ahmed resta son conseiller, mais s'étant compromis par certains abus d'autorité résultant de son caractère violent, il tomba en disgrâce. Le Cheikh el Arab Mohammed Belhadj se démit de ses fonctions et suivit Elhadj Ahmed dans son exil à Blida.
En 1821 le bey Mamlouk arriva au pouvoir et prit son khalifa parmi les Benzekri amis des Bouakkaz. Il voulut nommer comme Cheikh el Arab Debbah Bouakkaz, mais ce dernier, trop vieux, abdiqua en faveur de son neveu Ferhat ben Saïd ben Bouakkaz. Le bey Ahmed Mamlouk ayant été destitué, son successeur Braham el Kritli inaugura son beylicat par une œuvre de réparation envers les Bengana.
Pour leur donner satisfaction il emprisonna les Benzekri présents à Constantine, tout puissants sous son prédécesseur, et les châtia ainsi d'avoir provoqué l'exécution d'Ali Belguidoum Bengana en 1818 ; toutefois il maintint Ferhat ben Saïd comme Cheikh el Arab. Cela dura jusqu'en 1826 année où, enfin, Elhadj Ahmed rentra en grâces auprès du Dey d'Alger et fut nommé bey de Constantine.
Il vint vers sa capitale accompagné de Mohammed Belhadj ben Boulakhras Bengana et du général Yahia agha, qui avait pour mission de punir les tribus du sud et en particulier les Ouled Soltane qui, depuis de nombreuses années, n'avaient point payé l'impôt. Mohammed Belhadj mit ses forces au service du puissant Yahia agha et ayant rassemblé un fort contingent de Seharis du Hodna ,il partit, razzier les Ouled Soltane et les mit, en complète déroute. Mohammed Belhadj, aprés avoir soumis les Ouled-Soltane terrifiés, rapporta au camp de Yahia agha des centaines de tètes de vaincus. Cette victoire rapide lui valut son rétablissement dans la dignité de Cheikh el Arab.
MOHAMMED BELHADJ BEN BENGANA
Cheikh el Arab
L'année suivantc, en 1827, Elhadj Ahmed bey ayant apporté bien avant terme le dennouche au Dey d'Alger, celui-ci, fort satis¬fait, l'autorisa à user de toutes mesures de rigueur qu'il jugerait utiles pour la complète organisation de sa province. Dès son retour le bey prévenait Mohammed Belhadj de la décision du Dey et ils étudièrent ensemble les mesures à prendre. Un pacte d'alliance fut conclu sous la présidence du bey entre le Cheikh el Arab Mohammed Belhadj, Bouakkaz Benachour, Cheikh du Ferdjioua, et Azeddine, Cheikh des Zouagha, pour combattre les Benzekri ainsi que leurs partisans, tels que les Ben el Abiod et les Ben Namoune.
Il fallut quelque temps au Cheikh el Arab pour rassembler ses forces. Les Benzekri et leurs alliés, ayant la plus grande crainte du bey Elhadj Ahmed, s'étaient réfugiés avec leurs familles et leurs richesses à la zaouia du marabout Sidi Zouaoui, située au sud-ouest du village de Beni-Ziad (Rouffach actuel). Dans cette demeure où ils possédaient le droit d'asile, ils se croyaient en sécurité. Mais les Bengana et leurs fideles, poussés par une haine farouche, vinrent les y attaquer. L'assaut fut donné de trois côtés à la fois et les assiégés, en petit nombre, se défendirent avec le courage du désespoir. Presque tous succombèrent. Les survivants qui cher¬chèrent refuge jusque dans le sanctuaire où se trouvait le tom¬beau de Sidi Zouaoui y furent poursuivis et massacrés. Les têtes de seize hommes parmi les plus influents des Benzekri furent envoyées au bey qui recut avec satisfaction ces sunglants trophées et rendit compte au Dey d'Alger de cette dure repression.
La mort des Benzekri avait débarrassé les Bengana de sérieux adversaires, mais il leur fallait affermir leur autorité dans le sud. Repoussant la force comme instrument pour y parvenir, Moham¬med Belhadj Bengana usa de moyens politiques et, en quelques an¬nées, réussit à rallier à sa cause les tribus hostiles à Ferhat ben Saïd et qui jusque-là étaient restées indépendantes.
Lorsqu'en mai 1830 les préparatifs de débarquement des Fran¬çais furent connus, le bey Elhadj Ahmed, au nom du Dey d'Alger, adressa un appel à tous les chefs et à toutes les tribus leur deman¬dant, pour la grandeur de l'Islam, d'entrer dans la guerre sainte, d'oublier les rivalités qui les séparaient et de diriger en toute hâte leurs contingents sur Alger, beaucoup de tribus répondirent à son appel et si, dans le sud, les Bengana vinrent immédiatement le rejoindre, par contre les Bouakkaz et leurs alliés refusèrent de servir sous ses ordres. A la fin du mois de mai le bey rallia toutes ses forces, à Bouira puis se dirigea sur Alger. Ses troupes eurent une conduite valeureuse.
Mais après la prise d'Alger et la soumission du Dey, le bey Elhadj Ahmed craignant de se voir déchu de son gouvernement de l'est, reprit en toute hâte le chemin de Constantine. Déja les contingents kabyles et la majeure partie des Arabes l'avaient aban¬donné. Ils ne lui restait que ses réguliers turcs et les goums que le Cheikh el Arab lui avait confiés. Ses craintes au sujet d'un soulève¬ment contre son autorité se trouvaient justifiée car déjà, sous les menées de Belguendouz et Mokrani, le seigneur de la Medjana, les tribus des Righas de Setif, des Eulma , des Ameurs ,et des Ouled Abdenour s'agitaient et menaçaient de s'opposer à son passage, déclarant qu'elles n'obéiraient plus aux beys.
Usant de diplomatie, Elhadj Ahmed réussit à ramener à lui plu¬sieurs chefs influents et s'adressant, dans la famille même des Mokrani, à ceux qui étaient jaloux de Belgandouz, il se fit livrer le chef dissident et le remplaça comme chef de la Medjana par sa créature Abdessalam el Mokrani qui facilita son passage. Les parti¬sans de Bclgandouz s'insurgeront contre le bey, mais celui-ci avait prévu cette levée de boucliers et, dès son arrivée dans la Medjana, avait envoyé des courriers aux Bengana, campés à Oum el Asnab, près de Batina, pour les appeler à son secours.
Tandis qui le bey campait à Druû et Tubal, son bivouac fut cerné par trois mille cavaliers qui exigèrent la mise en liberté immédiate de Belgandouz. Commandant des effectifs trop faibles, le bey ne pouvait songer à être vainqueur dans un combat contre ces ennemis exaltes. Il chercha à gagner du temps pour attendre les renforts qu'il avait demandés aux Bengana. Usant de ruse, il délégua des parlementaires éloquents qui assureront aux insurgés que leur chef serait mis en liberté le lendemain. Vers le soir, les assiégeant s'étant répandus dans les douars environnants, le bey fît mettre à mort Belgandouz, fit inhumer son cadavre et leva le camp en silence. Au jour, les Arabes revinrent et, à leur grande surprise, ne virent plus le camp du bey, mais ils trouvèrent une fosse nouvellement comblée où ils découvrirent le cadavre de Belgandouz. Ils se mirent a la poursuite d'Elhadj Ahmed, jurant de ne faire aucun quartier, et l'atteignirent à Kef Tazrout. Sous l'atta¬que impétueuse des rebelles, les troupes du bey allaient succom¬ber lorsque, providentiellement, le Cheikh el Arab Mohammed Belhadj Bengana arriva avec sa deïra et ses Seharia, formant un renfort de huit cents chevaux. Il dégagea le bey et un nombre considérable de têtes coupées aux rebelles fut le résultat de cette journée.
La prise d'Alger et la chute du Dey avaient amené de profondes perturbations dans la politique, de la Régence. Tout le pays tendit à se fragmenter sous le commandement de nouveaux chefs. Il en fut ainsi à Constantine. Alors que le bey regagnait sa capitale en châtiant les tribus révoltées, il allait au devant d'un état de choses qui menaçait de lui enlever tout pouvoir et de le rejeter dans l'obscurité. Dès qu'à Constantine la nouvelle de la prise d'Alger par les Français fut connue, les Turcs qui ne formaient qu'une force isolée en pays arabe et qui ne s'y maintenaient que par la violence, craignirent qu'une révolte ne vînt compromettre à jamais leur avenir. La garnison turque de Constantine, forte d'environ mille yoldachs, sortit de la ville et alla installer un camp fortifié sur le plateau du Mansourah. Leur chef se nommait Mahmoud, fils de l'ancien bey Tchaker. Dans l'état d'anxiété où se trouvaient ses hommes Mahmoud arriva à les convaincre qu'ils ne devaient plus, eux Turcs, obéir a Elhadj Ahmed bey qui n'était, au demeurant, qu'un métis de Turc et d'arabe, un kouroughli ayant une préférence marquée en faveur des Arabes au détriment des Turcs, préférence que démontraient ses amabilités envers les Bengana.
Les yoldachs écoutèrent Mahmoud et, à l'unanimité, l'élurent bey on remplacement d'Elhadj Ahmed qu'ils déclarèrent déchu. Les habitants de Constantine, apprenant cette décision, et n'ayant pas de chef pour dériger leur opinion, se trouvant par ailleurs sous la menace incessante de ce camp fortifié commandant leur ville, se rangèrent aux côtés des Turcs.
Lorsqu'Elhadj Ahmed bey accompagné du Cheikh el Arab arriva devant Constantine, il se heurta aux portes closes. Il ne comprit toute la gravité de la situation que lorsque les Turcs qu'il avait ramenés d'Alger l'abandonnèrent et allèrent se joindre à leurs camarades de Mansourah, Il ne lui restait comme troupes que les contingents des Arab Gheraba, des Bouazid et Seharis qui obéis¬saient au Cheikh el Arab. Le bey ne voulut point tenter l'attaque du Mansourah ; il connaissait assez les janissaires pour savoir que leur résistance serait opiniâtre et que l'issue du combat était dou¬teuse. De méme; il ne pouvait songer à enlever Constantine de vive force. Selon son habitude ïl recourut à la diplomatie et à la ruse pour arriver à ses fins. Il installa son camp sur la rive droite de l'oued Rummel et attendit l'effet des négociations. Celles-ci furent menées entièrement par les Bengana qui conservaient de nombreux amis dans la ville. Elhadja Reguia bent Gana, mère du bey, employa toute la vénération dont elle était l'objet à travailler l'opinion publi¬que. De son côté, le Cheikh el Arab Mohammed Belhadj Bengana se mit on relation avec le Cheikh el Blad Ben Lefgoun, avec le Cheikh du Ferjioua Boukkaz ben Achour et avec: Ali ben Aïssa, ami d'enfance du bey, grand fonctionnaire du beylik. Il arriva à faire réunir le Medjles ou Assemblée des Oulémas et notables de la villc et, au cours de l'Assemblée, la résolution suivante fut prise :
« Elhadj Ahmed a été nommé bey par Hussein Pacha qui tenait ses pouvoirs du Sultan. Nous ne connaissons que ce dernier et c'est à lui seul que nous voulons obéir. Si son représentant à Alger n'existe plus politiquement, toujours est-il que les décrets de celui-ci demeurent valables ayant reçu en temps et lieu la ratification de la Sublime Porte, Donc, Elhadj Ahmed bey est notre chef et doit rester notre chef. C'est seulement au cas ou il décéderait, et afin de nous préserver de l'anarchie, que nous pourrions élire un autre bey à notre convenance ; mais ce choix il ne serait que provisoire et devrait toujours être soumis à la sanction du Sultan, Au surplus, nous ne désirons point changer de maître et nous ne voulons surtout à aucun prix de Mahmoud ben Tchaker qui n'est qu'un débauché et un ivrogne. Ainsi, non seulemcnt nous continuons à reconnaître Elhadj Ahmed, mais nous estimons que pour assurer la tranquilité du pays, il doit remplacer Hussein dey comme Pacha et fondé de pouvoirs du Sultan. Soit a sa Hautesse a approuver ou a infirmer cette décision. »
En vertu de cette fetoua, Elhadj Ahmed fit triomphalement sa rentrée à Constantine. Peu après il prit le titre de Pacha et, pour remplacer le corps des janissaires qui avait fait défection, il constitua, sous les ordres de son ami Ali ben Aïssa, un corps de fantassins dits « Zouaoua » composés en majeure partie de kabyles. A la tête de cette troupe, augmentée de ses cavaliers Seharis, le Cheikh el Arab marcha vers le camp des janissaires qui, du plateau du Mansourah, avait été transporté à Ras el Hamma. Le camp fut cerné et avant d'engager la bataille, Mohammed Belhadj bengana fit savoir à quelques chefs de la milice turque que « tout serait oublié s'ils livraient Mahmoud ben Tchaker, leur chef. Les Turcs, connaissant le caractère vindicatif et déloyal du bey hésiterent ; Mohammed Belhadj Bengana se porta garant de la parole du bey. Il Ajouta que Constantine était destinée a remplacer Alger, que le bey allait être nommé Pacha par le Sultan, que la fortune de ceux qui voudraient le servir augmenterait avec la sienne. Les Turcs hésitaient toujours et les negociations allaient être rompues lorsqu'on vint annoncer au Cheikh el Arab que ben Tchaker instruit des pourparlers de paix dont sa tête était l'enjeu et voulant se soustraire aux supplices que le bey lui réservait s'il tombait vivant entre ses mains, avait avalé du poison, On lui coupa la tête et on la porta à Elhadj Ahmed qui renouvela ses serments d'oubli et de pardon ».
La tête de Mahmoud ben Tchaker fut exposée sur les murs de la ville et les Turcs rentrèrent à Constantine. Le bey avait trop souffert de la révolte des janissaires pour ne point les punir. Aussi, oubliant ses serments, il les envoya, par petits groupes, en mis¬sion dans les tribus où des zouaoua de ben Aïssa les recevaient et les faisaient assassinés. Ainsi peu à peu le bey se debarassa-t-il des gens qui l'avaient trahi. Cette manière de faire fut vivement critiquée à Constantine. Le Cheikh el Arab avait voulu s'opposer à ce massacre, car tout le monde savait que les Turcs étaient sous sa sauvegarde, mais le bey ne daigna pas l'écouter et Mohammed Belhadj en ressentît une violente colère. Ce fut le premier des griefs qui, peu à peu, le détachèrent du bey.
COMBAT DE MECHIRÀ
Pendant ces événements, la province de Constantine était loin d'être calme.
A la suite du meurtre de Belgandouz el Mokrani, exécuté sur l'or¬dre, du bey, et après le massacre de leurs partisans à Kef Tazrout par les goums du Cheikh el Arab, tous les Mokrani de la Medjana s'étaient révoltés, entraînant dans leur mouvement les gens du Hodna et une partie de la Kabylie, avec l'aide de Salah ben Yellès, Caïd des Amer et beau-frère de Belgandouz el Mokrani. La tête du mouvement fut prise par Braham el Kritli, ancien bey de Constantine, destitué par le Pacha et qui arriva de Médéa précédé de lettres oû il annonçait que les Français, débarqués à Bône, l'avaient nom¬mé bey de Constantine. Aux Mokrani vint se joindre encore Ferhat ben Said, beau-frère de Braham el Kritli et Cheikh el Arab destitué par le bey Elhadj Ahmed. Ferhat ben Saïd amenait avec lui une grande partie des Arab Cheraga : Ahl ben Ali. Cheurfa, Ghamra , puis les Ouled Sahnoun du Hodna et les Ouled Abdennour. Tous ces contingents révoltés marchaient sur Constantine pour y installer Braham el Kritli. A ce moment Mohammed Belhadj Bengana se trouvait sur la route allant de Constantine vers le Sud. Par ses émissaires il sut l'avance des rebelles et écrivit au bey pour lui demander des renforts. Elhadj Ahmed ne croyant pas à une grosse menace n'envoya que cent fantassins et cinquante cavaliers com¬mandés par Ali ben Aïssa. Apres avoir reçu ce renfort, Mohammed Belhadj Bengana alla camper à Mechira, dans la région de Télerghma, Ses ennemis étaient eux-mêmes campés a Biar el Djeded au sud de Mechira. Mohammed Belhadj attendit le jour pour livrer le combat. Pendant la nuit le Cheikh el Arab sut agir pour se rallier une partie de ses adversaires. Par une somme d'argent importante et par de riches cadeaux il gagna Saci el Baghla, le chef des Ouled Sahnoun. Celui-ci lui assura que les Ouled Sahnoun combattraient pour la cause du bey. Au matin, en effet quand le combat fut engager, le goum des Ouled Sahnoun, au lieu de venir prendre sa place au milieu des Arab Cheraga, chargea sur la smala de Braham bey et de Ferhat ben Saïd. Devant cette subite défection, les Arab Cheraga et les Ouled Abdennour firent demi tour pour aller protéger leurs tentes.

Mohammed Belhadj les prit alors a revers. Ferhat ben Saïd et Braham Bey virent leurs troupes massacrées. Les Ouled Sahnoun firent un immense butin. Cette affaire eut lieu pendant l'automne de 1830.
Ayant assis solidement la puissance du bey en abattant Braham el Kritli, le Cheikh el Arab , à la tête de ses contingents , descendit, vers les paturages d'hiver dans la plaine d'El Outaya et alla camper à El Hazima.
Ferhat ben Said ,apres la défaite de Mechira, avait rejoint les Ziban. Dés son arrivé, il reunit de nouvelles troupes ; il appela à lui tous les fantasins des ksours et leva des goums chez les Ouled Saoula. Ayant apprit l'installation du Cheikh el Arab à El Hazima, à resolu d'aller l'atttaquer pour venger sa défaite.
COMBAT D'EL HAZIMA
Les forces de Ferhat ben Said comprennaient les fantassins des Oasis puis les Goums des Arab Cheraga , des Ouled Saoula et des Ouled Zekri : celles du Cheikh el Arab étaient formées par les Arab Gheraba . Les Seharis et les Bouazid. Pour l'attaque qu'il préméditait, Ferhat Ben Said partit des Ziban au mois de janvier 1831 et passa par le col de Malraf qui débouchait dans la plaine tout près d'El Hazima. Dés que les éclaireurs de Ferhat ben Sai furent signalés, les goums de Cheikh el Arab montérent à cheval et se préparerent au combat . Ferhat usa de ruse et donna l'ordre à ses gens de dresser les tentes sur place, mais il ajouta que les guerriers devaient se tenir près à monter rapidement à cheval au signal donné par lui. Les goums des Bengana, on voyant les ennemis décharger les chameaux et établir le camp, crurent que Ferhat ne marcherait au combat que le lendemain. Rassurés, ils revinrent vers El Hazima et se dispersèrent dans les pâturages. Ferhat ben Saïd qui surveillait de loin les gestes des Bengana, sentit que son heure était arrivée, il réunit rapidement ses goums et chargea à leur tête sur la smala du Cheik el Arab. la panique qui régnait parmi les troupes du Cheikh cl Arab empecha toute tentative de resistance et la victoire de Ferhat ben Said fut compléte. Les tentes de Moham¬med Belhadj Bengana où se trouvent ses deux femmes furent enlevées. Ferhat avec toute la noblesse des Arabes de grande tente, envoya les épouses de son ennemi à la zaouia de Sidi Ali ben Amor à Tolga ou il leur offrit de riches vêtements, puis il les fit recon¬duire dans leurs familles.
Mohmmed Belhadj se replia vers le nord, dans la plaine d'El Kantara. d'où il depecha des courriers au bey pour l'informer de la situation. Les partisans des Bengana avaient leurs terrains de parcours d'hiver au sud du Ziban , tenus par les gens de Ferhat ben Saïd. Pour remonter vers le Tell à l'époque de la transhumance. les Arab Gheraba devaient doc obligatoirement traverser un pays ennemi où les contingents de Ferhat ben Saïd ne cessaient de les harceler. Reduit à ses seules forces avec les goums des Seharîs et les Arab Gheraba , Mohammed Belhadj Bengana ne pouvait les accourir efficacement. Il fit donc appel au bey pour entreprendre une campagne qui lui livrerait les Ziban et donnerait ainsi le libre passage aux Arab Gheraba et aux Bouazid pour leur prochain départ vers le Tell. Le bey répondit immédiatement au désir du Cheikh el Arab et sans se laisser arreter par le jeûne du Ramadhan, il partit pour rejoindre Mohammed Belhadj Bengana emmenant avec lui les goums du Tell.
COMBAT DE MRAH DJAZZIA
Le bey vint campee à Dar-Arous au sud d'El-Outaya, Ferhat ben Saïd, rendu audacieux par sa victoire d'El Hazima, voulant, abattre à la fois le bey et le Cheikh el Arab, vint placer ses troupes à Mrah Djazzîa sur la route de Biskra à El Outaya. Mohammed Belhadj Bengana chargea, à la tete de 1.200 cavaliers sur Ferhat. Le bey se tenait en réserve et se portait avec ses goums à toutes les places ou il pouvait utilement appuyer l'attaque, Dés le début du combat Ferhat ben Saïd eut son cheval tué. Il fut lui-même blessé et on dut l'emporter, évanoui, en dehors du champ de bataille. Au même moment Mohammed Belhadj, par une coïncidence étrange, tomba de sa selle , mais à peine contusionné il put reprendre la direction du combat. La blessure de Ferhat ben Saïd, considérée comme un mauvais présage par ses hommes, leur enleva tout courage. Privés de leur chefs, les goums ne résistèrent pas quant les Seharis et diera du Cheikh el Arab les chargerent impetueusement . La cavalerie de Mohammed Belhadj se retourna alors contre les fantassins pendant que le bey avec les Zouaoua de Ali ben Aïssa, les prenait à revers après avoir escaladé la montagne. Cernés de tous côtes les Ghamra, les Cheurfas, les Ouled Ziane et les gens des oasis furent massacres sans pitié. Les goums vainqueurs rapportèrent au camp du bey plus de quatre cents têtes. Ferhat ben Said, revenu à lui pour constater sa sanglante défaite, rejoignit Biskra, où il ne s'arrêta que pour enlever ses immenses approvisionnements, et alla se réfugier dans la vallée de l'Oued-Mlili.
Apres la fuite de Ferhat ben Saïd, le bey fit son entrée dans Biskra et nomma comme Caïd de la ville le kouroughli Ben Scomladji. Il donna l'ordre aux fractions Selmia et Rahman, des Arab Gheraba, de venir le rejoindre avec toutes leurs tentes. Ces renforts reçus, il désira en finir une fois pour toutes avec Ferhat ben Said de façon a installer définitivement le Cheikh el Arab Mohammed Belhadj dans le Sahara.
SIEGE DE ZAATCHA PAR LE BEY
Pendant que Ferhat ben Saïd s'en allait par l'Oued Mlili, ses partisants des Ahl ben Ali et des Ghomra s'enfermaient dans les ksour de Zaatcha et de Lichana situés tout prés l'un de l'autre et, au cours de sorties nombreuses, allaient inquiéter les campements des Arab Gheraba, Le bey décida, en premier lieu, d'aller châtier ces rebelles dont il esperait avoir raison en l'abscence de Ferhat ben Said, parti mettre en sûreté, chez ses amis les Ouled Naïls, tous les troupeaux, de ses tribus. Les ksour de Zaatcha et de Licha¬na furent assiégés. Les Ahl ben Ali et les Ghamra, bien qu'ils eusent appris la soumission au bey de toutes les autres oasis, se préparerent à la résistance. Le bey commença par couper un certain nombre de palmiers, espérant amener les assiégés à composition ; mais ils refusèrent toute capitulation. Le Cheikh el Arab, en politique adroit et avisé, conseilla au bey d'entrer en pourparlers avec les Àhl ben Ali et les Ghamra, de leur faire des promesses succeptibles d'en faire des alliés, A cet effet cent vingt cavaliers des Lakhdar el Halfaouia et des Seharis furent envoyés en délégation à Lichana. Dès leur arrivée ils furent emprisonnés et les assiégés prévinrent le bey que s'il ne levait pas le siège tous les prisonniers seraient mis à mort. Le bey entra en fureur et, malgré l'avis du Cheikh el Arab, ordonna un assaut général. Deux, attaques successives chassèrent, les assiégés de leurs jardins vers les villages, mais dès qu'ils furent derrière leurs murs, protégés par de larges fossés, leur fusillade arrêta net les assaillants qui, malgré leur bravoure et le secours des canons du bey, ne purent arriver a un résultat décisif. Le bey, la rage au cœur, dut ordonner la retrai¬te ; ses pertes s'élevaient à 400 tués et 200 blessés. De leur côté les assiégés eurent 300 des leurs hors de combat. Pendant ce siège, bouziane, qui, en 1849, fui l'âme de la défense de Zaatcha contre les Français, réputé comme excellent tireur, tua de nombreux adversaires dont le cheikh Dchaina des Seharis. Après le siège il fut convenu que les 120 prisonniers seraient rendus et que les Ghamra donneraient au bey trente otages.
COMBAT D'EL KSAR
Aprés cette opération le buy rentra à Biskra puis partit pour Constantine, mais il se promit d'organiser bientôt une nouvelle expé¬dition pour soumettre les Ziban. Le Cheikh el Arab, avec ses tri¬bus partant en transhumance, l'accompagna dans le Tell. Dès leur départ Ferhat ben Said reparaissait et reprenait son autorité sur les Ziban en n'oubliant pas de punir les fractions qui avaient fait leur soumission au bey. À Biskra il remplaça ben Scombadji par le Caïd El Amirali.
Les Bengana et leurs gens, pendant l'hiver 1831-1832, restèrent dans le Tell ; seuls les Arab Gheraba redescendirent vers le sud. Ainsi pendant ces mois Ferhat ben Saïd reprit de l'autorité sur le sud. Au printemps Ferhat décida une attaque sur le Zab chergui commandé par Bouabdellah ben Menacer allié des Bengana. Bouabdallah appella à son secours les montagnards de l'Ahmar Khaddou, mais Ferhat le batit près d'El Ksar et, ayant fait couper les têtes des morts, une quarantaine environ, il les envoya en signe de fête à El Amirali, caïd de Biskra.
COMBAT DE BISKRA
Pendant ce temps le bey Elhadj Ahmed et le Cheikh el Arab Mohammed Belhadj ne restaient pas inactifs. Ils étaient tenus au courant des succès du Ferhat ben Said dans le sud. Ils décidèrent contre lui une nouvelle expedition et, de façon à effectuer une marche rapide, ils organisérent un corps d'asker montés à mulets sous le commandemcnt d'Ali ben Aissa, Ce corps renforca efficacement les goums du Cheikh el Arab. Cette expédition fut si bien menées que le bey et le Cheikh el Arab ne furent signalés que lorsqu'ils envahirent l'oasis de Biska. Le Caïd El Amirali trouva la mort dans ce combat et les Seharis massacrèrent, en représailles de Zaatcha, les soixantes des Ghamra formant la garnison.
Le bey alla aussitôt à Filiache ou ses gens arrêtèrent les muletiers amenant à Biskra les quarantes têtes coupées à El Ksar sur l'ordre de Ferhat ben Said.
COMBAT DE BADES
Avisé par une délation de la présence de Ferhat ben Said aventuré dans le Zab cherguî, isolé en pays ennemi, confiant et ignorant que la roule des Ziban lui était coupée, le Cheikh el Arab s'efforça de convaincre le bey de lui porter un coup décisif. Ce dernier hésitant, Mohammed Belhadj prit l'initiative de l'opéra¬tion. La nuit tombée, il ordonna la levée immédiate du camp et se porta résolument en avant, poussant ses troupes qui franchirent
dans la nuit les vingt lieues qui séparent Filiache de Bades, tandis que le bey s'arretait avec l'arrière garde à Aïn-Naga.
Au matin le Cheikh el Arab tomba sur le camp de Ferhat ben Said surpris. Ce fut une déroute complète. Les assaillants enlevè¬rent le campement et les troupeaux. Sous la tente de Ferhat ben Saïd on trouva sa mère et sa femme. Le Cheikh el Arab fut heureux, en cette circonstance et en renvoyant par le marabout de Tolga à Ferhat ben Said sa femme et sa mere, de régler la dette de généro¬sité que Ferhat lui avait fait contracter en lui renvoyant ses deux femmes après le combat d'El Hazima. Noblement il mit en prati¬qua l'antique loi de la chevalerie arabe édictée dans ces vers du poète :
« .. N'oubliez jamais, ô nobles cavaliers, la consideration que vous devez aux femmes,
Même lorsque ce sont les épouses de vos mortels ennemis et que ; les hasards de la guerre vous les ont livrées,
Ne leur jaunissez pas la figure..,
Il est du devoir de tout homme de les honorer... »
Le Cheikh el Arab avait chargé un groupe de vingt-cinq cavaliers éprouvés de s'attaquer uniquement à Ferhat ben Said à de le capturer mort ou vif. Apres avoir failli être tué par son propre cousin Debbah ben Bouakkaz, allié des Bengana, Ferhat ben Said réussit à s'échapper et, par la route d'El Feïdh, alla se réfugier dans le Souf. Le bey vint rejoindre le Cheikh el Arab à Bades et il séjourna quelques jours dans le Zab chergui où il reçut la sou¬mission des tribus et des ksour ; puis il revint à Biskra où il réta¬blit ben Scombadji dans ses fonctions de Caïd.
Apres le combat de Badès, Ali ben Àïssa desservit le Cheikh el Arab auprès du bey, car la victoire n'avait été obtenue que par l'esprit de décision de Mohammed Belhadj. Le bey en ressentit une certaine jalousie qui augmenta encore l'hostilité qui le séparait du Cheikh el Arab, depuis l'exécution des janissaires de Constantine.

Le combat de Badès porta une rude atteinte au prestige de Ferhat ben Saïd. Les Arab Cheraga qui l'avaient accompagné au Souf l'abandonnèrent et vinrent demander l'aman au bey. Isolé, n'ayant presque plus de partisans, Ferhat alla chez ses amis des Ouled Naïls et là, tournant ses regards vers les nouveaux vainqueurs dont il prévoyait la venue, il songea à présenter sa soumission aux autorités françaises espérant, avec leur aide, reprendre définitivement son commandement dans le sud ; mais les négociations qu'il entama avec le duc de Rovigo n'aboutirent pas.
DISSENTIMENTS ENTRE LE CHEIKH EL ARAB ET LE BEY
Depuis sa nouvelle installation à Constantine et en raison de la disparition du dey d'Alger, le bey Elhadj Ahmed avait eu l'intention de prendre le titre de Pacha. Après le combat de Badès et s'en attribuant tout le mérite auprès des populations, il prit officielle¬ment le titre de Pacha de Constantine. Pour exercer son pouvoir il s'adjoignit deux khalifas. Mohammed Belhadj Bengana, conservant le titre de Cheikh el Arab, eut le commandement de tout le sud de la province et Ali ben Aïssa fut nommé bey de Constantine, Cette nomination ne fut pas du goût de Mohammed Belhadj Bengana qui aurait voulu être nommé bey. Il intervint auprès d'Elhadj Ahmed. Il énuméra les services rendus et rappela l'appui si efficace qu'il lui avait apporté alors que, revenant d'Alger, le bey avait trouvé sa place prise par Mahmoud ben Tchaker. Il ajouta que parmi tant d'autres chefs lui seul, Mohammed Belhadj, esclave de sa parole, lui demeura fidèle et lui ouvrit les portes de Constantine pour le replacer sur son trône. Le Pacha maintint sa décision et le Cheikh el Arab, le cœur ulcéré, descendit à l'automne vers le sud.
Mohammed Belhadj à peine éloigné de Constantine, le Pacha, sur les conseils d'Ali ben Àïssa, fit emprisonner et exécuter sans raison son sellier Ali ben Bachir, un des bons amis du Cheikh el Arab. Quant Mohammed Belhadj apprit cette funeste nouvelle, il s'écria : « C'est une affaire finie entre le Pacha et moi--, » Comme autrefois il avait présenter son parent le Pacha à ses tribus comme un Arabe, il corrigea des lors : « c'est, un Turc, fils de Turc, altéré de sang arabe ». Ces paroles furent répétées au Pacha qui sem¬blait n'en tenir aucun compte, car il ne voulait pas entrer en lutte ouverte avec le puissant Mohammed Belhadj Bengana, mais, au fond de son esprit cruel, s'accumulaient de sombres idées de vengence.
Quand, à la fin du printemps 1833, le Cheikh el Arab monta vers le Tell, le Pacha lui envoya une lettre affectuese. Fièrement !., Mohammed Belhadj répondit : « il n'y a plus rien entre toi et moi et Ali ben Aïssa est ton bey. Puisque tu l'as mis à ma place, tourne toi vers lui. Quant à moi je ne suis plus sur ton chemin ». Ainsi le Cheikh el Arab se révolta ouvertement contre l'autorité du Pacha.
A cette époque le Pacha partit en tournée dans la région de la Medjana. De là, voulant s'attacher un chef du sud qui put rem¬placer le Cheikh el Arab insoumis,, il chercha à entrer en relation avec Ferhat ben Saïd. Celui-ci, connaissant le Pacha et restant son ennemi acharné, ne se laissa pas convaincre ; mais son frère Elhadj bey ben Saïd, partisan d'un rapprochement et connaissant le différend qui séparait le Pacha du Cheikh el Arab, partit vers Elhadj Ahmed avec une escorte de cinq Ghamra et deux cents cavaliers des Ouled Sahnoun.
Depuis le malheureux siège de Zaatcha, le Pacha avait juré de faire périr tous les Ghamra qui tomberaient entre ses mains.Il avait déjà tenu une partie de son serment en faisant, massacrer la garnison de Biskra. Dès l'arrivée de Elhadj bey ben Said à son camp, furieux que Ferhat n'eût, pas répondu à son offre, il fit mettre a mort les cinq Ghamra et emprisonna Elhadj bey ben Saïd ainsi que ses deux cents cavaliers des Ouled Sahnoun.
De la Medjana le Pacha alla dans la direction de Msila d'où il écrivit au Cheikh el Arab pour l'avertir du coup qu'il venait de porter à Ferhat ben Said en emprisonnant son frère. Le Pacha cherchait ainsi à tenter une réconciliation avec Mohammed Belhadj ; mais celui-ci, sentant bien la duplicité des promesses d'Elhadj Ahmed, résista puis, finalement, céda aux instances de son parent et partit pour Msila :
« Le Pacha vint lui-même à sa rencontre avec sa musique, toute sa maison militaire en grand costume de fantasia, chevaux caparaçonnés et couverts de housses de soie. Tout cet appareil avait pour but d'endormir les soupçons de Mohammed Belhadj.
« Celui-ci avait pour caïd sebsi un certain El-Metoussi. Le Pacha acheta en sous main El Metoussi et lui donna une certaine composition dont il frotta le bout de la pipe qu'il présentait d'habitude à son maître. A peine Mohammed Belhadj avait-il fini de fumer cette pipe empoisonnée que le Pacha lui donna l'ordre de monter à cheval et d'aller couper les têtes des Ouled Madhi, A Benniou, près de Bou-Saada. La journée était d'une chaleur accablante. Au retour de Benniou, Ahmed Belhadj se sentit gravement indisposé. Le Pacha attribua l'indisposition à la course qu'il venait de faire sous un soleil ardent. Le mal alla en empirant ; les lèvres du malade se couvrirent de pustules. Le Pacha envoya son propre barbier pour inciser les lèvres, disant que cela le soulagerait beaucoup ; on prétend que le rasoir du barbier était empoisonné. Le Pacha prenait ses précautions; il trouvait que le premier poison n'allait pas assez vite. Après cette opération, Mohammed Belhadj fut pris de convulsions terribles et ne tarda pas à expirer » .
Le corps de Mohammed Belhadj, transporté à Constantine en 1834, fut inhumé dans le lieu de sépulture particulier aux Bengana sur le Coudiat Atti.
La culpabilité du Pacha dans la mort du Cheikh el Arab ne fut pas prouvée sur ce moment et la famille Bengana accueillit ce deuil comme le signe d'une volonté divine à laquelle il fallait se sou¬mettre, II ne restait de ce fait que la réconciliation du Pacha et des Bengana,
La succession du Cheikh el Arab était, ouverte. Le Pacha, pour endormir les soupçons qui commençaient à peser sur lui, adopta les fils de Mohammed Belhadj Bengana et leur prodigua les marques de son affection . Il nomma à la dignité de Cheikh el Arab Bouaziz ben Bouakhras Bengana, frère cadet de Mohammed Belhadj, le plus âgé des Bengana et à qui, d'après les traditions familliales, revenait le commandement, Bouaziz ben Boulakhras, d'un caractère assez faible, était plus diplomate que guerrier, et le vrai commandement de la famille Bengana a fut exercé par son jeune frère M'hammed-Bou-Àziz.

DEUXIÈME PARTIE
PÉRIODE FRANÇAISE
De tous côtés les populations du pachalik de Constantine, lassées de la domination brutale d'Elhadj Ahmed bey, demandaient l'appui des Français. Bougie, après Bône, fut occupée. De son côté, Ferhat ben Said ne cessait de demander a la France l'octroi de contingents pour lui permettre de conquérir et de pacifier le sud ; mais toutes les forces françaises se trouvaient mobilisées en Oranie par l'opposition d'Elhadj Abdelkader, Malgré cela le Maréchal Clauzel, puis le Maréchal Damrémont, entreprirent les expéditions de Constantine. La ville, malgré l'héroïque défense des troupes du Pacha .soutenu par les goums du Cheikh el Arab, tomba au pouvoir des Français le 13 octobre 1837. Le Pacha Elhadj Ahmed prit alors la route du sud avec quelques amis fidèles, a la tête desquels se trou¬vait Bouaziz ben Boulakhras Bengana qui, malgré tous les avantages qu'il aurait pu retirer d'une soumission immédiate et hono¬rable, répondait une fois de plus à la noblesse de son caractère en n'abandonnant point son parent Elhadj Ahmed. Désormais le Pacha n'eut plus comme troupes que la smala des Bengana et les goums des Seharis. Il alla établir son camp à Oum el Asnab aux environs de Batna.
Le Pacha désirait conserver cette position en vue d'un retour offensif vers Constantine, Bouaziz ben Boulakhras lui fit observer que Ferhat ben Said, qui avait fourni des goums aux Français pour la prise de Constantine, ne manquerait pas de demander leur aide pour rentrer au Sahara et s'y établir fortement, risquant ainsi d'i¬soler le Pacha entre lui et l'armée française de Constantine. Bouaziz ben Boulakhras engagea donc le Pacha à aller prendre position dans les Ziban d'où il pourrait faire face à toute attaque. Le Pacha, lorsqu'il sut que Ferhat ben Said se trouvait a Constantine depuis plusieurs jours, se rendit à ces raisons, surtout lorsqu'il eut appris que des gens des Ouled Àmor, du Hodna, étaient allés prévenir Ferhat ben Saïd de sa position précaire à Oum el Asnab. Le Pacha se mit en route pour les Ziban.
FERHAT BEN SAID BOUAKKAZ Cheikh el Arab
Ferhat ben Said arriva à Constantine le 27 octobre 1837. Il reçut le fruit de sa soumission car le 28 octobre il fut nommé Cheikh el Arab reconnu officiellement par le Gouvernement français. Cet honneur ne devait pas aller sans peine : dès sa nomination, il reçut l'ordre d'aller combattre par ses propres moyens, et avec l'aide de son khalifa Benzekri, le Pacha et l'ancien Cheikh el Arab Bengana. Malgré l'ordre du Général Valée, Ferhat resta a Constantine pour demander que des forces régulières lui fussent adjointes. Pour toute réponse le Colonel Bernelle lui adressa la lettre suivante :
« Constantine, le 16 novembre 1837.
« J'ai pris connaissance de la lettre qui m'est adressée par Ferhat ben Said et Benzekri. J'ai été passablement, surpris de voir que ces deux, chefs, sur la bravoure, la resolution et le dévouement desquels la France comptait, se soient laissé intimider par des menaces d'Ahmed qui, d'après ce qu'ils m'ont appris eux-mêmes, est totalement abandonné des siens. Le commandant supérieur rappelle les forces que l'un et l'autre ont dit avoir à leur disposition et leur répète qu'aucun soldat français, turc ou arabe, ne sortira de Constantine. Il leur fait sentir que, lorsqu'un fait la guerre pour le bonheur et la paix, de son pays, on ne doit pas calculer les choses de la vie, et il leur cite pour exemple, le gouverneur général Damrémont et, enfin, tous les Français morts sous les murs de Constantine.. Il leur rappelle que la France fait peu de cas d'amis et d'alliés pusillanimes et les autorise : Ferhat ben Said à se retirer au désert et Benzekri à Constantine et, de là, à Bône pour y vivre avec ses femmes dont il partage la mollesse.
Le Commandant supérieur ajoute que les sujets pour remplir les emplois dont ils ont été revêtus et pour lesquels ils sont incapables, ne manquent pas, et que le choix dans le nombre sera son seul embarras. Que du reste, ceux qu'il désignera, n'importe lesquels, ne seront pas assez lâches et assez timide pour demander des hommes et des canons pour les garder. Telle est sa résolution a laquelle ces deux chefs, Ferhat et Benzekri, doivent se conformer,
« Signé : BERNELLE ».
Sous ce coup de fouet Ferhat ben Said rassembla ses goums et se mit en route a marches forcées, par le Bélezma et le Hodna, afin d'atteindre les Ziban avant le Pacha. De leur côté Elhadj Ahmed et Bouaziz ben Boulakhras, après avoir envoyé leurs trésors chez le marabout Sidi ben Abbes de Menaa, dans l'Aures, se dirigèrent rapidement vers Biskra. Entre les deux partis ennemis s'établit une véritable course aux Ziban, A El Outaya le Pacha apprit l'arrivée de Ferhat ben Said à Biskra et, furieux, mit sa tête à prix.
La garnison de Biskra, formée de partisans du Pacha, n'offrit qu'une faible résistance à Ferhat, mais celui-ci ne put s'établir for¬tement dans la ville. Il se replia dès que les goums de Bouaziz ben Boulakhras furent signalés et alla s'enfermer dans l'oasis de Lichana. Le Pacha ne voulut pas laisser à Ferhat ben Said le temps de s'organiser dans les Ziban et, passant par El Outaya et le col de Khenizen, il se rendit à Tolga. II établit son camp près de la zaouià de Sidi Rahal entre Foughala et Elamri où il fut rejoint par des contingents de Bouazid fidèles. Une première escarmouche eut lieu alors qu'Ouznadji ben Said, frère du Ferhat, arrivait du nord à la tête de 500 fantassins des Ouleds Naïls. Les goums de Bouaziz ben Boulakhras et les Bouazid les rejetèrent dans la montagne et rapportèrent cinquante têtes au Pacha.
COMBAT DE SAHIRA.
Devant la fuite précipitée de Ferhat ben Said abandonnant Biskra, le Pacha voulut le poursuivre immédiatement et l'attaquer dans son refuge, à Lichana, pour ne pas lui donner le temps de réunir ses forces. Bouaziz ben Boulakhras, se rappelant, l'inutile siège de Zaatcha, conseilla une autre manoeuvre au Pacha : au lieu d'assié¬ger les ksour de Lichana et de Zaatcha il était préférable d'aller attaquer les oasis du Zab el Guebli, moins fortement organisées. Ces oasis étaient tenues par des fractions des Cheurfas qui, lors du siège de Zaatcha, avaient fait leur soumission au Pacha, mais qui étaient revenues vers Ferhat ben Said dès que le Pacha avait repris la route du Tell. Bouaziz ben Boulakhras conseilla d'aller les châtier, comptant que Ferhat ben Saïd n'abandonnerait point ses partisans et sortirait de Lichana. Il serait ainsi beaucoup plus facile de

le combattre en plaine que de l'assiéger dans son réduit.. Pour cette affaire le Pacha convoqua les goums des Arab Ghraba : Selmia et Rahman, campés sur l'Oued Djedi .
Le lendemain de l'arrivée de ces renforts, El hadj Ahmed et Bouaziz se mirent en route: pour Lioua et Sahira. Des que Ferhat ben Said connut ce, mouvement il sortit de Lichana avec les goums des Ahl ben Ali et des Ghamra pour se porter au secours des Cheurfas. Le combat eut lieu.
Les fantasins des Bouazid, dans un assaut furieux, enlevèrent le ksar de Liana et les jardins de Sahira. Les goums des Arab Gheraba furent mis en déroute par les goums de Bouaziz ben Boulakhras. Les Bouazid grisés par ces succès, se jetèrent sur Sahira, mais cinquante Cheurfas, enfermés dans le ksar, leur opposèrent une résistance opiniâtre, les décimant par une fusillade ajustée. Bouaziz ben Boulakhras, gêné par cette resistance, lança ses goums à l'assaut « comme s'il voulait, faire écrouler les murs d'enceinte sous le poitrail des chevaux ». Cette folie lui coûta 30 cavaliers tués. Il replia aussitôt ses goums et organisa une nouvelle attaque avec les fantassins. Les Cheurfas, se voyant perdus, envoyèrent un parlementaire pour déclarer à Bouaziz que Ferhat ben Said se trouvait dans Sahira et que, si l'aman leur était donné, ils le livraient. Les pourparlers durèrent jusqu'à la nuit. Quant les goums des Arab Gheraba revinrent de la poursuite qu'ils avaient entreprise derrière les Arab Cheraga en fuite, on leur apprit que Ferhat ben Said enfermé dans Sahira, allait être livré par les Cheurfas. Ils annoncèrent aussitôt qu'ils avaient vu Ferhat ben Said fuir en tête des goums. Le Pacha et Bouaziz ben Boulakhras voyant qu'ils avaient été joués par les Cheurfa, ordonnèrent l'attaque immédiate de Sahira et la mise à mort de tous les assiégés. Les assaillants trouvèrent le ksar vide. Profitant de l'obscurité et du peu de surveillance les Bouazid, les cinquante Cheurfas s'étaient échappés.
Cette journée de bataille qui se déroula au mois de décembre 1837 porta un coup accablant au prestige de Ferhat ben Saïd. Le nouveau Cheikh el Arab, vaincu, alla se réfugier une fois encore chez les Ouled Naïls. Ce combat lui coûta six cents tués alors que les pertes du Pacha et de Bouaziz atteignaient à peine une centaine d'hommes.
Bouaziz ben Boulakhras, principal artisan de cette victoire avec ses frères, poursuivit, son idée et ravagea les oasis du Zab el Guebli. Ef'frayées par ce coup de force, les oasis du Zab Dhahraoui firent leur soumission.
Ayant reconquis les Ziban, le Pacha et Bouaziz, tranquilles pour un moment, allèrent passer l'hiver à Tehouda, à quelques lieues au sud-est de Biskra. Dans un essai d'organisation ils nommérent Abderahmane Talbi, Caïd de Biskra, Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj, Cheikh de Sidi Okba, et ils donnerent le commandement du Zab chergui à Bouabdallah, chef des Ouled. Saoula. De plus, le Pacha reçut la soumission du Cheikh Ali ben Djellab, de Touggourt. Ainsi les Bengara étaient-ils à nouveau solidement établit au Sahara.
Après sa défaite de Sahira, Ferhat ben Saïd rendit compte de sa situation au Général commandant la province de Constantine et sollicita a nouveau l'octroi de renforts. Sa demande ne fut pas prise en considération. Vexé de ce refus, Fcrhat ben Said se détacha des Français et songea à une alliance avec le Cherif Elhadj Abdelkader ben Mahieddine qui se trouvait alors à Medéa. Il envoya au chérif, comme émissaire, Si H'ssen ben Azzouz, marabout de Tolga. Peu de temps après, l'Emir Abdelkader envoya au secours de Ferhat ben Said son lieutenant El Berkani à la tête de 1.500 cavaliers et d'un bataillon de 700 fantassins,
A l'annonce de l'arrivée d'El Berkani le Pacha et Bouaziz n'osè¬rent engager le combat et prirent la route du Tell, En chemin, à Bitam, ils razzièrent, les Ouled Derradj, A ce moment El Berkani campait du côté de Msila. Il voulut aller attaquer le Pacha à Bitam, mais Ferhat ben Saïd le pressa d'aller occuper les Ziban. El Berkani e porta aussitôt sur Biskra pour châtier les Bouazid et les Arab Gheraba qui n'avaient pas eu le temps de rejoindre le smala des Bengana. Les Bouazid étaient concentrés à Elamri, ils se dirigeaient vers M'doukal lorsqu'ils furent surpris par El Berkani. Ils se replièrent sur Elamri. Le siège allait commencer lorsque le marabout H'ssen ben Azzouz — qui avait de nombreux adeptes chez les Bouazid — intervint et conclut une transaction par laquelle, après avoir payé une amende, les Bouazid promirent de quitter le parti des Bengana. Les Arab Gheraba se soumirent aussi sans combat, mais ils avertirent Bouaziz ben Boulakhras que cette soumission n'était que factice et qu'ils reviendrai en a lui à la première occasion.
Après l'occupation des Ziban El Berkani voulut poursuivre le Pacha et Bouaziz ben Boulakhras qui se trouvaient à El Kantara. Mais il arriva trop tard. Il revint a Biskra et alla razzier l'oasis de Khangat Sidi Nadji. A ce moment, rappelé par l'émir Abdelkader, il laissa à H'ssen ben Àzzouz 200 réguliers, 70 spahis, 2 canons, des armes, pour constituer un bataillon solide dans les Ziban. H'ssen ben Azzouz, par ses intrigues, se fit nommer khalifa d'Abdelkader dans les Ziban, évinçant ainsi Ferhat ben Saïd. Celui-ci, furieux de l'échec de son projet, reprit ses négociations avec les Français. Espionné par H'ssen ben Azzouz et dénoncé comme traitrc à la cause de l'émir, Ferhat ben Said fut arreté a Msila et interné a Takdemt, Dans les Ziban H'ssen ben Azzouz ne se maintint que par la terreur et, on menant son bataillon vers d'interminables razias.
LES BENGANA SE SEPARENT DE PACHA ELHADJ AHMED
Les Bengana et le Pacha, dans le Tell, s'établirent près de la ville du Kef. Le Pacha, en choisissant cet emplacement, avait son but. Ne pouvant plu rien faire en Algérie, même arec l'appui des Bengana, il était entré en pourparlers avec le bey de Tunis, pour aller établir sa résidence dans la Régence. Mais ses démarches n'aboutirent pas et il demanda à Constantinople, des subsides et des renforts.
Un différend s'éleva entre le Pacha et les Bengana, car le Pacha voulait garder à sa disposition les forces des Bengana, alors que les nomades de la smala, l'automne venu, avaient hâte de repar-tir vers les pâturages d'hiver. Les Bengana emmenèrent leurs noma¬des vers le sud laissant le Pacha au Kef. Celui-ci, abandonné, commença cette vie de pérégrinations dans laquelle il usa peu à peu son prestige et sa fortune.
Le lendemain même du jour où ils quittèrent le Pacha, les Bengana envoyerent au Général de Négrier, des émissaires por-teurs de lettres dans lesquelles ils offraient leur soumission. Les pourparlers furent continués auprès au Général Galbois qui, pour s'assurer de la sincérité des Bengana, demanda la comparution devant lui de Bouaziz ben Boulakhras. Celui-ci se rendit à Constantine en fin décembre 1838. A ce moment le Maréchal Valée fixa les attributions du Cheikh el Arab et étendit son autorité jusqu'au djerid de Tunisie.
A cette époque, septembre 1838, le Maréchal Valée, Gouverneur général de l'Algérie, se rendit à Constantine en vue d'organiser la nouvelle province. Le 30 du même mois, il fit paraître trois décrets organiques :
le premier instituait un Commandant Supérieur de la province, Officier général centralisant tous les pouvoirs à Constantine ;
le second divisait le territoire en trois grands commandements confiés à des khelifas ;
le troisième constituait un chef-lieu un Conseil d'administration, composé de khelifas et des principaux notables de la Province sous la présidence du Commandant supérieur.
Du plus un arrêté précisa les attributions du Cheikh el Arab.
1° à l'article 1° :
« Le Djerid et la partie du désert (Sahara) qui y est annexée resteront sous la domination du Cheikh el Arab, lequel conservera les honneurs qui lui étaient précédemment attribués et aura le rang de khelifa... Les khelifas, le Cheikh el Arab, le hakem (gouverneur arabe de Constantine) et les Kaids des Hennanca, des Heracta et des Amer seront indépendants les uns des autres ».
2° à l'article 4 :
« ...Ces mêmes chefs percevront, chacun dans son arrondisse¬ment, et pour le compte de la France, l'achour, le hokor et la contribution en paille. Le produit de ces impositions sera versé au Trésor ou aux magasins de l'Etat en présence du Conseil d'administration de la Province et quitus leur sera délivré par le gestionnaire de ces services » ;
« Le tiers du hokor leur sera abandonné pour leur tenir lieu de traitement et de frais de représentation.
3° a l'article 5 :
« ...Les mêmes nommeront les chefs de tribus soumises à leur administration et présenteront au Commandant supérieur de la province des candidats aux emplois de Caïd.
4° à l'article 9 :
« Les Khelifas et le Cheikh el Arab, au moment de leur investiture recevront la kholâa (caftan d'investiture).
Et au cours de la cérémonie de prestation de serment de fîdélite au Roi, ils offriront en hommage à Sa Majesté un cheval harnaché. Ils seront dispensés de tout autre droit d'investiture.
« ...La présence de ces hauts fonctionnaires au palais du Commandant supérieur sera réglementaire au moins une fois l'an ».
Signe : Général comte Valée.
Bouaziz ben Boulakhras avait tenu à ce que la sincérité de sa soumission apparût de façon éclatante ; c'est pourquoi il se pré¬senta à Constantine en grand college et accompagné de son frère M'hammed. Bouaziz ben Boulakhras, de ses trois fils, Ali Belguidoum, Ben-el-Messai et Elhadj Bengana, et de trois de ses neveux ; Ahmed-Belhadj ben Ali-Belguidoum, Mohammed-Seghir ben Ali-Belguidoum et Boulakhras ben Mohammed ben Elhadj. Tous s'en¬gageront solennellement devant le Général à servir la France avec zèle et fidélité, ajoutant, qu'on ne tarderait pas à constater les heureux effets de leurs engagements. et, comme garantie, toute la famille s'installa dans la Cité.
Répondant à leur loyoté avance le général Galbois leur dit en substance :
« Le Gouvernement Français est édifié sur de solides bases et les lois qui les régissent sont claires et précises.
Si vous servez ce gouvernement avec loyauté et fidélité et que vous attendiez patiemment, vous obtiendrez non seulement, ce que vous aurez espéré ouvertement mais même ce que vous aurez scellé au fond du vos coeurs ».
Aussitôt cet Officier général écrivit au Gouverneur général pour lui rendre compte de l'heureux événement el lui demander de conférer à Bouaziz la dignité de Ckeikh el Arab.
Voici le texte de ce document :
« Quartier général de Constantine, le 29 décembre 1838.
L'ancien Cheikh el Arab, Bouaziz Bengana, s'est enfin décidé a venir se présenter en personne à Constantine où son arrivé a fait une grande sensation. Il paraît, et j'en juge d'après les apparences, que c'est l'homme le plus important et le plus marquant de la province. Il est accompagné du Caïd de Biskra et d'une trentaine de Grands du Djerid et des Saharis qui, pour la plupart, n'étaient jamais, venus à Constantine et qui m'ont assuré de leur soumission et de leur dévouement à la France. Bouaziz m'avait fait prévenir de son arrivée avant d'entrer en ville ; il aurait désiré ètre reçu avec les honneurs qui sont dus au Cheikh el Arab. Ce sont les mêmes que ceux des Khalifas. Je lui ai fait dire que j'espérais qu'il serait nommé Cheikh el Arab, mais que je ne pourrais le reconnaître officiellement en cette qualité que quand j'aurais sa nomination signée par vous et qu'il aurait prêté serment Toutefois, pour lui prouver le cas que je faisais de sa personne, j'ai envoyé au devant de lui mon aide de camps le complimenter de ma part. Tous les Khalifas qui étaient ici sont allés à sa rencontre ainsi que le hakem.
II est venu chez moi avec eux, accompagné d'une suite nombreuse, Le Caïd Ali, qui venait d'arriver, assistait également à cette réunion, Ben Hamlaoui et Bouaziz disaient que je tenais toute la province de Constantine dans mon salon, puisque les grandes familles qui jouissent de la plus grande influence y étaient réunies. Bouaziz m'a offert, pour gage de sa fidélité, d'établir sa famille à Constantine ; il paraît approuver la nouvelle

organisation de la province, il était d'usage de lui faire préparer un logement, quand il venait rendre visite au bey. Le, hakem qui fait les choses, grandement, a bien voulu le recevoir chez lui et sa suite a été établie dans une maison voisine. Je paierai la dépense.
Je crois que dès que Bouaziz sera nommé Cheikh el Arab, il me demandera aussi la colonne turque qui l'aiderait à faire rentrer une cinquantaine de mille francs de contribution, qu'il verserait au Trésor Français.
J'espère que vous voudrez bien nommer Bouaziz Cheikh el Arab, et que vous me ferez parvenir sa nomination le plus tôt possible. Il attendra ici votre réponse et je regarde d'une haute importance, pour la province, qu'elle lui soit favorable .
« Signé : Général Galbois ».
La réponse du Gouverneur général fut immédiate : le 14 janvier 1839 le Maréchal Valée, consacrant les propositions du général Galbois, signait l'arrêté de nomination si bien que, quatre jours plus tard, le Commandant supérieur conférait officiellement la dignité les fonctions de Cheikh el Arab à son titulaire légitime, Bouaziz ben Boulakhras Bengana.
Voici d'ailleurs le texte de l' arrêté pris à cet effet par le repré¬sentant de la France :
Arrêté :
« Nous Maréchal de France, Gouverneur général des possessions françaises dans le Nord de l'Afrique,
« Vu notre arrêté du 30 septembre 1838 portant organisation de gouvernement de la partie de la province de Constantine dont les autorités françaises n'ont pas l'administration directe,
Avons arrêté et arrêtons ce qui suit :
« Article 1er— Le Seid Bouaziz Bengana est nommé Cheikh el Arab, on remplacement de Ferhat ben Sayed.
Article 2. — Le Seid Bouaziz Bengana administrera, conformement aux dispositions de l'arrêté précité, les villes et tribus dont les noms suivent :
« Biskra, ville et villages ; Filiache, Chetma, Sidi Okba, Oumach, Bouchagroun, Lichana, Zaatcha, Farfar, El Bordj, Lioua, Es-Saheïra, El Mekhadma, Ourlal, Melili, Bigou, Garta, El Kantara... et autres centres et tribus ressortissant du commandement des Ziban et y attenant. »
Par le même arréte Si M'hammed Bouaziz ben Boulakhras, frère aîné du Cheikh el Arab Bengana, était nommé Caïd des Ouled Abdennour, en remplacement de Benzekri codétenu de son ami Ferhat ben Sayed à Tagdemt.
Pour assurer le Gouverneur général de son loyolisme le Cheikh el Arab Bengana adressa, le 27 janvier 1839, au Maréchal Valée une éloquente missive à laquelle cet Officier Général fit cette réponse, ainsi traduite par Ernest Mercier, interprète et historien :
( Louange à Dieu seul !
« Empreinte d'un cachet portant ce qui suit : Toute chose dépend de Dieu, son serviteur le Maréchal comte Valée, sultan d'Alger, année 1253 (1837-38).
« De la part de Son Excellence le Maréchal comte Valée au seigneur très honorable, très glorieux Seyed Bouaziz Bengana, Cheikh el Arab que Dieu Très Haut lui fusse miséricorde.
« Je vous apprendrai, en restant dans les plus hautes sphères que j'ai reçu votre lettre en date du douze courant (mois de dhoulkaadan), que je l'ai lue et que j'ai bien compris tout son contenu.
C'est avec la plus grande joie et le plus grand plaisir que j'ai appris votre arrivée auprès du Général Galbois, commandant de Constantine et la demande que vous lui avez faite de servir le Gouvernement français.
Or, sachant que votre rang est le plus élevé, tout ce que je demande au Dieu Très Haut, c'est que vous serviez S. M. le Roi avec une fidélité entière, un zèle et un dévouement complets.
Vous n'ignorez pas que S. M. désire que l'Administration des populations africaines soit confiée aux plus hautes personnalités de ce pays qui devront l'exercer selon les règles de la loi du Prophète.
Elle désire, également que les membres des grandes familles occupent toujours les situations qu'elles avaient précédemment et veut que les premiers emplois leur soient réservés.
Or la famille Bengana étant une des principales depuis une époque reculée, S. M. veut qu'elle reste toujours dans une situation identique,
J'ai délégué le général Galbois en le chargeant de vous remettre en mon nom le caftan et les autres insignes de la fonction de Cheikh el Arab.
J'ai d'autre part fait prévenir toutes les populations que j'avais remis entre vos mains l'administration de tout le pays du Djerid : l'Oued-Righ et les Ziban.
Le Général susdit vous remettra vos biens et s'entendra avec vous pour la colonne que vous devez organiser.
Vous savez du reste qu'aussitôt que la saison sera meilleure et que le beau temps reviendra avec la limpidité du ciel, les Français s'avanceront dans le pays, c'est-à-dire qu'ils pénétreront au loin dans l'intérieur.
Ne manquez pas de servir toujours avec intelligence et dévouement et écrivez-moi souvent en me disant ce qu'il vous faut.
C'est tout ce que j'ai à vous dire, Salut.
« Fait dans le Palais du Gouvernement, à Alger, le dernier « jour de Dhoulkada, année 1254 (correspondant au 14 février 1839).
« Ecrit sur l'ordre de qui est mentionné en tète de la présente.
Depuis cette époque, d'une façon constante et en toutes occa-sions, même les plus périlleuses et les plus pénibles, les Bengana ont fait preuve à l'égard de la France d'une fidélité et d'un loyalisme indéfectibles.
L'acta non Vcrba fut leur devise sans préjudice d'une grande déférence que, dès octobre 1839, se plut à reconnaître et à louanger S- A. R. le prince Philippe d'Orléans — débarquant à Stora (Phillippeville) — dans ce document que l'on relève aux pages 156 et suivantes des « Récits de campagnes » ;
« Je mets pied à terre auprès des ruines romaines et j'y suis reçu par Galbois et tous les grands chefs du la province de Constantine...
« Ce sont pour les costumes et l'arrangement géneral, les plus beaux Arabes que j'aie jamais vus. Sous leurs haïks d'une extreme finesse, ils portent plusieurs vestes de velours brodées d'or et d'argent et des armes magnifiques. Leurs burnous de différentes couleurs et de différentes étoffes, sont également brodés avec des franges et des glands ; les cordons qui entourent le haïk de la tête sont d'une extrême finesse ; leurs chevaux sont parés à l'avenant et chamarrés de housses d'or, de grelots et de farfreluches. Les dandies de la troupe portent de longues gandouras de velours pendantes jusqu'à terre avec des manches courtes et ouvertes ; les pieds de leurs chevaux sont teints en rouge avec du henné : c'est le dernier genre.
Les quatre grands Chefs : Ben Aissa, chef du Sahel (le même qui défendit deux fois Constantine contre nos trpupes), Ben Hamlaoui Caïd des Ferdjioua, le Caïd Ali, chef des Haractas (le khalifa de la Medjana est absent) et Bouaziz Bengana (chef du désert) me font les plus grandes protestations de dévouement au Roi et à la France.Ils paraissent fort touchés que le fils aîné du Roi des Français soit venu les visiter et me préparent, je crois, une très brillante réception.
Ils ont une suite superbe : deux cents beaux cavaliers avec des chameaux, des tentes élégantes, des drapeaux, etc...
Le chef du désert, surtout Bouaziz Bengana a un cortège remarquable; sa famille gouverne depuis six cents ans dans le bled-el-Djerid et il m'amène dix-huit chefs de tribus du désert qui reconnaissent l'autorité de la France. Je leur fais un excellent accueil et ils paraissent satisfaits de ce que je leur dis.
Trois jours après arrivai à Constantine le prince d'Orléans qui était reçu en grande pompe. Vingt mille fares sous les ordres de Ben Aissa et de Bengana lui faisaient, une grandiose ovation.
Le lendemain, 13 octobre, en présence de toute la garnison sous les armes et des goums et fantassins arabes le Prince, au nom de Sa Majesté le Roi Louis Philippe, remettait à ces deux grands chefs, on leur donnant l'accolade, la Croix de la Légion d'Honneur. Ce fut une joie générale dans toute la Province ; toutes les populations indigenes, débarrassées pour un temps des rivalités, furent en liesse, Partout , grace aux conseils de ces chefs loyaux, on appela les bénédictions divines sur la France qui déjà se révélait une bien¬faisante Mère Patrie.
Il sied de remarquer ici que, des trois provinces algériennes, celle de Constantine fut la plus facilement pacifiée, on raison pré¬cisément de l'influence et du prestige des fidèles auxiliaires de la France.
BOUAZIZ BEN BOULAKHRAS BENGANA Cheikh el Arab
Après sa soumission, le Cheikh el Arab Bouaziz passa l'hiver de 1839 à Oum el Asnab. Voulant chasser Hassèn ben Azzouz des Ziban, il demandait sans cesse l'envoi d'une colonne française. On lui fit les mêmes réponses qu'à Ferhat ben Saïd en le priant d'at¬tendre. Plus fidèle à la parole donnée que Ferhat, Bouaziz attendit jusqu'en 1844 l'arrivée des Français. Jusque la il continua la guer-re par ses propres moyens, passant l'hiver dans les Ziban et l'été dans le Tell.
Un des événements les plus importants de sa période de commandement fut la défaite qu'il infligea à Hassèn ben Azzouz, kha¬lifa de l'émir. Le Cheikh el Arab rassemblait ses nomades au printemps de 1840 pour remonter vers le Tell. Il envoya Ahmed Belhadj Bengana, caïd des Arab Gheraba, rassembler ses gens :
« ...Rassemblés au sud des Ouled Djellal, il fit commencer le mouvement ; mais quand il arriva dans les environs de Khenizen, il s'aperçut que les passages étaient solidement occupés par ben Azzouz. Ce dernier avait résolu d'en finir ; chaque jour, il voyait diminuer ses partisans. Déja les Cheragas, travaillés activement par les intrigues des Bcngana, semblaient a la veille de lui échapper. Il avait besoin d'une victoire pour rétablir ses affaires. Il écrivit a Ahmed ben Amor, khalifa de l'Emir dans le Hodna, et dans ce moment à Boussada, de lui envoyer tous ses goums disponibles. Ahmed ben Amor lui répondit qu'il faîsait partir 800 chevaux. C'est, comptant sur ce renfort, que Hassèn ben Azzouz voulut barrer le passage aux Gherabas »,
COMBAT DE SALSOU (24 mars 1840)
« Cependant les Douaouda , partant de la smala qui était établie aux Oglet Hammam avec 300 chevaux, se portèrent à la découverte du côté de Khenizen. Ils furent rejoints par un piéton qui apportait une lettre de Si Ahmed Bel-Hadj qui les avertissait que, le col de Khenîzen étant occupé par Si El Hassen, il se rabattait avec les Cheraga vers la gauche, afin de passer par les cols de Sfa et Nam. Les Douaouda s'y portèrent en toute hâte, et la jonction s'opéra.
Le soir mème, tous les Gheraba étaient campés à Mazouchia. Pendant la nuit, on envoya quatre cavaliers en reconnaissance du côté de Khenizen ; ils rencontrèrent quelques Seharis qui se sauvaient. Voici ce qui était arrivé ; Des Seharis, restés en arriere, avaient cherché à rejoindre les Douaouda ; il suivirent les traces qui conduisaient au Khenizen ; ils ne s'aperçurent pas que le goum avait changer de direction vers l'ouest. Ils continuèrent donc à pousser en avant, et tombèrent au milieu d'une avant garde que Si El Hassen avait jetée dans la plaine. Presque tous furent tués à l'exception de deux ou trois qui, abandonnant leurs chevaux, s'étaient sauvés dans les ravins qui bordent le pied des montagnes.
« Les espions rapportèrent que Si El Hassen, furieux d'avoir vu lui échapper les Gheraba, tenterait une action le lendemain. Au matin, le Cheikh el Arab se mît en route avec les Nedjoua ; Si M'hamed ben Bouaziz, Si Khaled, Mohamed Seghîr, restèrent avec les goums de la smala et les Seharis protégeant
la retraite. A ce moment, on aperçut une grande poussière à l'ouest, le long de montagnes : c'étaient les 800 chevaux des Ouled Madhi, des Souama, qu'Ahmed ben Amor envoyait au secours du khalifa du Zab.
Ils razzièrent, en passant, les moutons des Rahman qui étaient restés en arrière, et ils se réunirent à ben Azzouz au défilé de Khenizen. Une heure après, on vit s'avancer une masse énorme, drapeaux en tête. Les Bengana se hâtèrent de prendre leurs dispositions pour le combat.
L'oued Salsou, qui débouche du fond du Ragba, à l'ouest, coule le long de la chaîne qui borde, au nord, la plaine d'El Outaya ; il recueille les eaux que lui amènent de ces montagnes une multitude de ravins. Afin de rallier la Smala du Cheikh el Arab, les Gheraba devaient gagner, a l'est, le ravin de Djouchni, qui vient se jeter dans le Salsou, presque en face de Oglett Hammam. N'ayant pas le temps d'atteindre ce passage assez facile, il fut décidé qu'on ferait tête au pied du défilé de Chaïba, plus long et moins accessible que le Djouchni, mais qui pourrait encore servir de ligne de retraite si l'on était battu. Voici quelles étaient les forces des Bengana :
Les Selmia ..... 150 chevaux
Les Seharis...de 150 à 200 chevaux
La Smala.......... 60 chevaux
Les Bouazid, les Rahman : 900 fantassins et 80 chevaux.
C'était donc en tout 900 fantassins et 450 à 500 chevaux. Le reste des Seharis, dans d'assez mauvaises conditions, étaient disperses à Bitam, M'doukel, Djouchi ; quelques douars même, perchés au-dessus des crêtes de Chaîba, venaient se poster en spectateurs de la lutte qui allait se passer à leurs pieds.
Les tentes des Gheraba durent se masser entre le lit du Salsou et les premières pentes du Chaïba ; les fantassins bordaient les berges formant l'aile droite, appuyée ainsi aux montagnes ; au centre les cavaliers des Gheraba, puis la Smala et, enfin, on avait rejeté tout à fait à l'aile gauche les Saharis dont on n'était pas sûr.
Ce fut Si M'hammed ben Bouaziz qui prit toutes ces dispositions. Quant au Cheikh el Arab, avec quelques-uns de ses serviteurs, il était occupe à faire dresser les tentes des Gheraba, arrêter les chameaux. Les Gheraba, impressionnés, ne cherchaient qu'à se jeter dans les gorges, Les Bengana savaient qu'en faisant camper les tribus, les hommes se battraient avec l'opiniatrété des gens qui ont à défendre non seulement leurs biens, mais leurs femmes et leurs enfants. Les Douaouda se répartirent dans les différents goums, afin d'encourager les braves et d'intimider les indécis et les traîtres.
Si M'hammed ben Bouaziz prit le commandement des Selmia et Rahman; Si Mohammed Seghir et Si Khaled, celui de la Smala et des Seharis.
Si El Hassen ben Àzzouz avait avec lui son bataillon de réguliers, 500 hommes dont 100 réguliers d'Abdelkader et le reste assez mal recruté dans le Zab. Les Arab Cheraga comptaient 800 fantassins et 200 chevaux, en tout 1.300 fantassins et 300 chevaux ; mais Si El Hassen ne pouvait guère compter sur les Cheraga, travaillés de longue main par les Bengana, ni sur les goums du Hodna, qui étaient plus disposés à piller qu'à se battre. Aussi Elhadj Abderrahman, le frère de Mohammed Seghir Cheikh de Sidi Okba, voulait le dissuader de combattre ; mais Si El Hassen, nous l'avons dit, sentait tout lui manquer à la fois et il avait besoin d'une victoire : aussi voulut-il courir les chances de la lutte.
A peine les askers, montés sur des mulets, sont-ils arrivés, que Si El Hassen prend ses dispositions ; il met son infanterie sur la gauche et l'oppose ainsi aux sagas des Gheraba ; au centre, les Ouled Modhi et les Souamaa ; en face, des goums des Gheraba ; enfin, à droite, opposés aux Seharis, les Cheraga.
Apres quelques coups de canon tirés dans les tentes pour y jeter le désordre, il ordonna de décharger sur toute la ligne. Les Cheraga se mettent à tirailler ; les goums du Hodna marchent d'abord le fusil sur l'épaule, puis échangent quelques balles. Si M'hammed ben Bouaziz enlève tous ses goums et charge bravement : Cheraga, Souamaa, Ouled Madhi ; toute la cavalerie de Si El Hassen, prend honteusement la fuite. Les goums du Hodna se lancèrent, en désordre dans le fond de la plaine, pour gagner au plus vite le défilé du Seloub, laissant une vingtaine de chevaux tout sellés, abandonnés par leurs maîtres qui grimpent dans les montagnes pour être plus tot à l'abri. Cependant les askers avançaient hardiment : déjà beaucoup des hommes des Bouazid se jetaient dans les ravins de Chaïba ; quelques-uns furent pillés par des Seharis, qui, comme des oiseaux de proie, attendaient sur les cimes des rochers, l'heure de dépouiller les vaincus, Déjà les réguliers avaient pénétré si avant, que leurs officiers, leur agha, le brave ben Hamra (des Ouled sidi Hamla), avaient eu les pantalons déchirés par les chiens des tentes.
Mais alors le Cheikh el Arab, avec ce qu'il put ramasser d'hommes restés aux chameaux, les femmes qui s'arment de batons et de tout ce qui leur tombe sous la main, firent honte aux fantassins des Gheraba. Ceux-ci, de la position dominante où ils se trouvaient, aperçurent la complète déroute des goums ennemis ; ils prirent courage, firent un retour offensif et le combat se poursuivit opiniâtre, sur les bords de l'Oued Salsou. Les munitions vinrent à manquer de part et d'autre : on se battit à l'arme blanche.
Si M'hammed ben Bouaziz, après avoir dispersé la cavalerie d'El Hassen, réunit tous les goums et vint tomber sur les arrières des askers. Si El Hassen était au milieu d'eux, monté sur un beau cheval ; quand il se vit enveloppé, il perdit la tète, il mit pied à terre, donna son cheval à un cavalier démonté, prit un autre cheval plus vigoureux et tourna bride, poursuivi par les insultes de Si M'hammed ben Bouaziz qui lui criait : « Quand on vient se battre avec des fantassins, on ne se sauve pas à cheval ».
Cependant les askers, cernés de tous côtés, ne se battaient plus que pour vendre leur vie le plus chèrement possible ; tant qu'ils restérent massés, ils firent bonne contenance, mais les goums parvinrent à les entamer, à les diviser et, des lors, ils furent perdus : ce ne fut plus qu'une horrible boucherie. L'Àgha dont le cheval avait cinq blessures, parvint à se faire jour avec un petit nombre de soldats, emportant leurs officiers blessés. Ils atteignirent la pointe du Djebel si M'hamed, et, de ravins en ravins, gagnèrent le Khenizen.
Apres le combat de Salson, Bouaziz ben Boulakhras écrivit la lettre suivante au Commandant Supérieur :
« Louange à Dieu unique,
A l'Excellence que nous honorons, le plus élevé, le meilleur des hommes, M. le Général Galbois, Commandant de la pro¬vince de Constantine. Que Dieu soit avec lui. Je vous ai annonce, précédemment, que j'allais réunir tous les Arabes qui me sont dévoués, pour attaquer ben Azzouz. Dès que j'ai été assuré de leurs dispositions, je leur ai envoyé Si Ahmed Bclhadj, mon parent. Il a réuni à l'Oued Itel les Bouazid, les Selmia, les Rahman, et s'est, dirigé avec eux vers les Ouled Djellal pour se joindre à moi. Arrivés à Doucen, ils y ont trouvé ben Azzouz occupé a rassembler ses partisans. Le khalifa du fils de Mahieddine (Abdelkader) avait écrit des lettres aux Ouled-Madhi et aux gens des Ouled Derradj, qui lui ont envoyé
400 cavaliers. Ben Mahieddin, de son côté, lui avait envoyé 800 cavaliers, détachés du camp de Ben Amar. Les soldats réguliers, qui étaient avec lui à Biskra, étaient au nombre de 450. Quant au contingent qui lui avait été fourni par les Arabes, il formait une masse considérable. Les Ouled Naïl et tous les Arabes des Oasis du Zab étaient avec lui.
Ben Azzouz, à la tête de toutes ses forces, fit un mouvement . pour se porter au devant de Ahmed Belhadj et le combattre avant que celui-ci m'eût rejoint. Mais mon parent, alarmé de ce mouvement, me dépêcha des courriers, en me priant de me hâter de venir à son secours avec la cavalerie. Dès que les exprès d'Ahmed Belhadj arrivèrent à mon camp, je montai à cheval avec les Douaouda (toute la famille des Bengana), la nuit même ; j'emmenai avec moi soixante cavaliers, mes serviteurs, et un petit nombre de Seharis. Je rencontrai Ahmed Belhadj et fit ma jonction avec lui a Nam, où nous passâmes la nuit. Le lendemain, au point du jour, nous levâmes le camp et nous ne tarda¬it mes pas à rencontrer toutes tes forces de ben Azzouz qui nous cherchait pour nous combattre. J'arrêtai aussitôt ma colonne ; je fis dresser les tentes à la hâte, et la cavalerie et les gens à pied s'élancèrent au devant de l'ennemi. Le combat s'engagea et devint bientôt si vif que la fumée de la poudre obscurcit la lumière du soleil. Dieu nous accorda la victoire sur nos ennemis.
Les 450 soldats réguliers furent entièrement massacrés, et pas un d'eux n'a pu se sauver. C'est un fait certain et hors de doute. Soixante cavaliers réguliers, de ceux envoyés par ben Amar, sont restés sur place. Nous avons pris a l'ennemi deux canons, trois drapeaux, deux tambours, dix tentes, et tous les bagages de l'ennemi sont tombés en notre pouvoir, ainsi que les mulets, les chameaux et autres moyens de transports. Enfin, nous les avons mis en déroute complète.
Ben Azzouz avait pris la fuite, dès qu'il avait vu ses soldats enfoncés. Quant à nos Douaouda, répandus sur le champ de bataille, ils excitaient le carnage, et ne se sont retirés que lorsque le dernier des soldats réguliers a été tué. Nous devons cette vic¬toire à notre bonne étoile et à la protection de Dieu. Nous sommes vos enfants et nous vous servirons jusqu'à la fin avec une entière fidélité . Salut.
« Bouaziz Bengana. »
Tel fut le combat de Salsou (24 mais 1840), qui a fait la fortune des Bungana. Il décora leur famille d'un prestige plus grand tant auprès des Français qu'auprès des indigènes ; il fait le plus grand honneur à Si M'hammed ben Bouaziz surtout et autres Douaouda qui combattirent avec lui, mais il ne fut livré que pour dégager les Gheraba et leur ouvrir les passages du TeIl.
Les vainqueurs ne surent ou ne purent profiter de leur victoire, pour asseoir leur prépondérance dans le Zab, où nous Allons les revoir batailler quelques années encore. Le lendemain du combat, Si Khaled partit avec des lettres qui annonçaient ce grand succès au Général Galbois, et cinq cents paires d'oreilles qui en étaient la sanglante preuve. Le Cheikh el Arab joignit son propre yatagan tout ébréché .
De Salsou, les Bengana allérent razzier les Ouled Sahnoun insou¬mis puis allèrent prendre leur position d'été dans le Tell. Ils se rendirent a Constantine et, aux réjouissances du premier mai, à l'occasion de la fête du Roi, le Général Galbois, leur rendant offi¬ciellement visite, fut reçu au bruit des salves tirées par les deux canons pris à Salsou et exposèrent devant leurs tentes du Coudiat Ali tout le butin de leur victoire. A cette occasion, le Cheikh el Arab fut récompensé par l'attribution de la Croix d'Officier de la Légion d'honneur et reçut une subvention de 45,000 francs pour le dédommager d'une partie des frais qu'il avait engagés en enrôlant des contingents mercenaires. Au sujet du résultat du combat de Salsou, l'historien Ernest Mercier a écrit :
Ce succès avait la plus grande importance pour notre domination dans la region du Sud fit tout l'honneur en revint aux Bengana. Nous ne comprenons pas pourquoi certains écrivains se sont attachés à le diminuer, allant même jusqu'à contester la participation de ces chefs au combat ! Cela est ridicule et il ne faut y voir que le résultat des intrigues du çof de Ferhat complétées par la jalousie des adversaires tendant à rabaisser les uns les autres ; comment de telles histoires ont elles rencontré quelque créance ? Comment des officiers ont-ils pu admettre que les forces nombreuses de Benazzouz eussent ainsi été détruites par des indigenes isolés et sans chef .
Après sa défaite de Salsou, Hassen ben Azzouz rejoignit rapide¬ment les forces commandées par Elhadj Mostefa, frère de l'émir Abdelkader, campées aux environs da Msila. Ne pouvant plus compter, dans le sud, sur Hassen ben AZZOUZ dont l'influence était détruite, l'émir fit remettre en liberté Ferhat ben Said, ceci à seule fin d'entretenir dans le Sahara un parti hostile, aux Bengana. Cette manoeuvre réussit car, au cours des années 1840 et 1841; Ferhat ben Said gêna considérablement les nomades soumis aux Bengana dans leurs mouvements de transhumance.
Au début de l'été de 1841 Ferhat ben Saïd accompagna Elhadj Mostefa daps sa tournée des Ziban pour y collecter l'impôt.
Au Sahara ne restaient donc en présence que Ferhat ben Saïd et Bouaziz Bengana. Mais, dans cette période d'anarchie où les tribus bousculées ne savaient à quel maître appartenir, une autre ambi¬tion se levait. C'était celle de Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj, Cheikh de Sidi Okba. Ce dernier avait été un des lieutenants de Hassen ben Azzouz et après le combat de Salsou, avait fait une active propagande pour attirer les tribus et remplacer ainsi son chef dans les fonctions de khalifa de l'émir. Mais, après le départ de Elhadj Mostefa, si quelqu'un pouvait se parer du titre de khalifa ce ne pouvait être que Ferhat ben Saïd.
Mohammed Seghir, tout à son ambition, se décida d'abord a abattre Ferhat. Ne pouvant y parvenir seul il conçut le projet de s'allier aux Bengana pour venir définitivement à bout du rival com¬mun, comptant que par la suite ce ne serait qu'un jeu pour lui de ruiner l'influence des Bengana. Il écrivit donc au Cheith el Arab pour lui offrir son alliance Bouaziz Bengana, pour en finir une fois pour toutes avec Ferhat ben Saïd, accepta avec joie l'aide de Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj.
Le Cheikh el Arab était à la tète de 300 Seharis et de sa smala.Il rallia au passage les Lakhdar puis les Ahl ben Ali, qui venaient d'abandonner la cause de Ferhat ben Saïd, et gagna Biskra pour s'y concerter avec Mohammed Seghir en vue d'une opération offen¬sive contre Ferhat ben Said qui se trouvait à Tolga.
Bouaziz, afin de ne pas inquiéter les gens de Biskra, dispersa ses goums dans des cantonnements aux alentours de l'oasis. C'est ainsi que les Seharis s'installèrent à Filiache, le Cheikh el Arab et sa smala à Chetma, les Lakhdar au bordj turc, les Ahl ben Ali autour de l'oasis de Kora. Mohammed Seghir se tenait avec ses troupes dans la casbah de Biskra.
Ferhat ben Saïd apprenant les projets du Cheikh el Arab n'hé-sita pas sur la tactique à adopter. Il prit la tète d'un goum de 130 cavaliers et alla camper à l'Ain Oumache. De là, commandant une patrouille, il partit en reconnaissance et releva les diverses positions des contingents du Cheikh el Arab. Sachant qu'un combat contre tous ces goums réunis lui serait fatal, il décida de les attaquer l'un après l'autre et de procéder par surprise. Il fit venir son goum et tomba brusquement sur les Lakhdar du bordj turc. Ceux-ci n'opposèrent qu'une faible résistance et furent taillés en pièces. Le goum de Ferhat fit un gros butin qui, immédiatement, fut dirigé vers M'lili.
Du bordj turc, Ferhat ben Saïd alla à Kora. Il agit par ruse envers les Ahl ben Ali et, par ses propos, les rallia à sa cause. Il prit ensuite la direction des Ziban, les emmenant avec lui.
Quand le Cheikh el Arab fut averti des actes de Ferhat ben Saïd par des Lakhdar fugitifs, il se lança à sa poursuite. Voyant que les Ahl ben Ali partaient avec son ennemi il crut à leur trahison et n'osa engager un combat dont l'issue lui paraissait incertaine. Abandonnant la poursuite il regagna Biskra. Ferhat ben Saïd mit son butin à l'abri et renvoya les Ahl ben Ali. Ceux-ci comprirent qu'ils avaient été joués et rejoignirent rapidement le Cheikh el Arab pour obtenir leur pardon.
Peu de temps après le Cheikh el Arab emmena ses nomades dans le Tell. Ferhat ben Saïd, exploitant son succès et sa popularité renaissante, vint s'installer à Biskra et Mohammed Seghir n'osa s'opposer à lui.
Dans le Tell, le Cheikh el Arab renforça ses goums de façon à descendre, à l'automne, vers le sud, avec des forces pouvant lui permettre de vaincre Ferhat ben Saïd. Au début de l'automne de 1841 Ferhat ben Said, apprenant l'arrivée du Cheikh el Arab, évacua Biskra où Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj s'établit à nouveau. Ferhat alla s'installer à Aïn Khedidja, au sud de Tolga. Quand le Cheikh el Arab arriva a El Outaya il reçut un émissaire de Mohammed Seghir lui donnant rendez-vous à Tolga pour atta¬quer immédiatement Ferhat ben Said. Dès l'annonce de leur arrivée Ferhat ben Said s'enferma dans le petit village de Sebkhin; près de Tolga, il n'avait pas eu le temps de s'y fortifier que déjà les goums du Cheikh el Arab surprenaient les Amour et les Ouled Naïl, partisans de Ferhat campés près d'Elamri, les culbutaient, leur enlevaient près de trente mille moutons et les poursuivaient jusqu'aux environs de Doucen. En revenant vers Tolga, ces goums tombèrent à l'improviste sur un détachement de fantassins des Ouled Rahma et lui coupèrent quarante tètes. Ferhat était presque perdu ; il ne lui restait plus que cinquante cavaliers et les fantassins des Ouled Amor, Les Amour, comptait que le Cheikh el Arab leur rendrait leurs troupeaux, abandonnèrent Ferhat. Celui-ci comprenant que seule la fuite pouvait le sauver, profita de la nuit pour le faire ; il alla à Sahihra puis, de là, gagna un refuge sur aux Ouled Djellal. Après cette fuite tous les nomades des Ziban furent leur soumission au Cheikh el Arab ; les habitants des oasis, principaux soutiens de Ferhat ben Said, les suivirent du près dans la même voie. Le Cheikh el Arab, heureux de son succès, en rendit compte au Général de Négrier, commandant la province de Constantine dans les termes suivants :
« Je vous informe que sitôt apres avoir pris congé de vous, j'ai rassemblé ma cavalerie dans les environs d'El Madhor. Nous nous sommes dirigés sur El Kantra où nous sommes arrivés de jour, puis nous avons marché toute la nuit suivante et au matin, nous avons attaqué Ferhat ben Said à Tolga. Ferhat, averti de mon arrivée, s'est sauvé sur son cheval. Mais sa smala, les Amour et les Nouaïl, et d'autres ont été pris. Beaucoup sont morts et j'ai coupé dix-sept têtes. J'ai poursuivi Ferhat. Apres cela les gens qui étaient avec lui se sont rendus et demandé l'aman.
Je le leur ai accordé et ils nous sont actuellement soumis...
Après ce succès du Cheikh el Arab sur Ferhat ben Saïd, on pou-vait croire que les Ziban allaient connaître une ere de calme. Cependant, Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj tenait à se voir gratifier du litre de khalifa de l'émir et à régner sur le sud ou abattant les Bengana. déjà il avait rallié à sa cause les tribus du Zab chergui et comptait par ses manœuvres amener successivement toutes les tribus à lui. Les Bengana n'étaient pas dupes de ces mimées. Apres la fuite de Ferhat ben Said ,ils réunirent le Conseil de famille et discutèrent pour savoir s'ils entreprendraient la lutte contre Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj. Rien d'important ne fut décide et les Bengana se tinrent sur la défensive, attendant que Mohammed Seghir ouvrît le premier les hostilités. Cette situation avait pourtant de graves inconvénients ; en effet, si, pendant l'hiver et le printemps, le sud était dominé par les Bengana, en revanche pendant l'été et une partie de l'automne il retombait sous l'autorité de Mohammed Seghir ben Ahmed ben Elhadj, aux ordres de l'émir Abdelkader.
Au printemps de 1842, les Bengana partirent avec les nomades vers le Tell, laissant à Biskra comme Caïd Mohammed Seghir ben Ahmed. A leur retour du Tell, à El Outaya, toutes les délégations des Ziban se présentèrent au Cheikh el Arab en hommage de bien¬venue. Seul Mohammed Seghir ne vint pas, démontrant ainsi son indépendance et son hostilité. L'ennui qu'en eut le Cheikh el Arab fut presque annihilé par la joie qu'il ressentit lorsque quel¬ques-uns de ses partisans lui amenèrent les deux chevaux, le cachet, le sabre, les oreilles et la barbe de Ferhat ben Said qui venait d'être assassiné chez les Bouazid alors qu'il cherchait a les gagner à sa cause.
Lorsque le véritable Caïd de Biskra, Si Ahmed Belhadj Bengana se présenta devant la ville pour y reprendre son commandement, il fut accueilli par des coups de feu tirés par les partisans de Moham¬med Seghir ben Ahmed. Il se retira à Kora, mais quelques jours après il put rentrer dans la ville. Le Cheikh el Arab voulant exactement savoir à quoi s'en tenir vis-à-vis de Mohammed Seghir ben Ahmed lui envoya ses parents Mohammed Seghir beni Ali Belguidoum Bengana, Boulakhras ben Mohammed Belhadj Bengana qui l'adjurérent d'écouter leurs conseils ,en raison de leur parenté . Ils le trouveront à Sidi-Okba. Mohammed Seghir ben Ahmed ne voulut point se rendre à leurs raisons qui tendaient à le faire aller présenter ses hommages au Cheikh el Arab et, brutalement il dévoila ses projets. Il dit qu'il attendait des renforts demandés à l'émir et que son frère était allé chercher. A cette nouvelle le Cheikh el Arab commenta par révoquer Mohammed Seghir ben Ahmed de son Cheikhat de Sidi Okba et du commandement qu'il avait sur le Zab Chergui, dont il partagea aussitôt le commandement entre les Benchennouf et les Bouabdallah, les deux branches rivales des Ouled Saoula, Mohammed Seghir ben Ahmed répondit à cela en soudoyant une partie des Arab Cheraga et des Seharis.
A la fin du printemps 1843, alors que les Bengana et les noma¬des étaient dans le Tell, une colonne envoyée par l'émir Abdelkader vint se mettre aux ordres de Mohammed Seghir ben Ahmed et parcourut les Ziban. Mohammed Seghir fut nommé solennelle¬ment khalifa de l'émir. Cette colonne échoua devant Tolga et rejoi¬gnis le Hodna.
A l'automne les Bengana revinrent vers le sud, Les oasis des Ziban versérent régulièrement l'impôt. Le Cheikh el Arab voulant punir le khalifa de l'émir alla vers Sidi Okba. En longeant la partie sud de l'oasis de Biskra, il fut salué par des salves de mousqueterie tirées par les réguliers qui tenaient la ville. Le Cheikh el Arab n'avait pas l'intention d'enlever Sidi Okba, bien fortifié, de vive force ; il songea plutôt à assiéger ce ksar en cernant l'oasis et surtout en détournant la grande saguia qui y amene l'eau. Mais il se heurta à l'hostilité de ses partisans qui ne pouvaient rester pendant assez longtemps dans le pays désolé qui entoura Sidi Okbaf où leurs troupeaux ne pouvaient trouver nulle pâture.Le Cheikh el Arab, à regret, décida un assaut. Mais il échoua. Après cet échec le Cheikh el Arab alla camper a Saada et, de là, il envoya son agent habituel, Si Khaled, en mission à Constantine pour y expliquer la situation et demander enfin l'envoi d'une colonne française. Une fois Si Khaled parti, le Cheikh el Arab se porta vers le Zab cherguî pour y châtier les tribus qui avaient four¬ni des contingents à Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj.
Le Cheikh el Arab razzia d'abord les Ouled Amor à El Feidh, puis il se porta vers les oasis de Zeribet el Oued, Liana, Bades qu'il ravagea ; il se rabattit ensuite vers Thouda, Garta, Sériana. Dans toutes ces oasis des amendes furent infligées aux habitants et vingt mille palmiers furent jetés bas en signe de représailles.
Si Khaled, bien reçu à Constantine, revint uniquement avec des lettres adressées aux chefs de tribu et des oasis par le général com¬mandant la province :
Je vous maintiens sous l'autorité de l'honorable, de l'illustre Si Bouaziz Benguna, notre fils le Cheikh el Arab... Il vous administrera suivant les coutumes anciennes .
Puis, en mai 1843, le Général Beraguay d'Hilliers fixa les attri¬butions du Cheikh el Arab .
Malgré la portée de ces lettres, un bataillon et un escadron fran¬çais auraient mieux fait l'affaire du Cheikh el Arab. Celui-ci, continu avec audace à ne compter que sur ses propres moyens, revint mettre le siège devant Sidi Okba estimant que la punition qu'il venait d'infliger aux oasis du Zab chergui agirait sur l'es¬prit des assiégés et les amènerait à composition. Les nomades consentirent cette fois à rester autour de Sidi Okba, la seguia d'arri¬vée de l'eau fut détournée et le Cheikh el Arab attendit que les habitants, mourant de soif ou craignant pour leurs palmiers, vinssent demander l'aman. Cependant Ahmed bey ben Chenouf, l'un des Cheikhs du Zab chergui, avait abandonné le parti des Bengana et s'était réfugié dans l'Ahmar Khaddou pour y soule¬ver les montagnards. Il écrivit a Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj de venir le rejoindre. Le khalifa de l'émir essaya une sortie pour rompre la ligne des assiégeants mais it fut rejeté dans Sidi Okba, laissant trente morts sur le terrain. Sentant l'ennemi à bout, le Cheikh el Arab décida une attaque générale pour le lendemain, mais pendant la nuit éclata un violent orage qui, en sauvant les assiégés de la soif, détrempa assez le terrain pour interdire tout assaut. Le Cheikh el Arab réunit tout son monde pour une attaque et changeant rapidement sa manœuvre il se porta à toute vitesse sur Biskra défendue par 100 réguliers qu'il espérait surprendre. Mais le khalifa de l'émir, prévenu par un traître, sortit de Sidi Okba et suivit le Cheikh el Arab. Alors que celui-ci attaquait l'oasis de Biskra par l'ouest, Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj, prenant le chemin le plus direct, entrait vive¬ment dans la casbah et s'opposait victorieusement aux attaques des troupes des Bengana. Le Cheikh el Arab, furieux de cet échec, se retira dans le Zab chergui aux environs de Liana. Pour calmer ses nomades lésés de ces combats sans résultat, il leur paya les dias (prix du sang) des morts et indemnisa les blessés. Seuls de toutes les tribus, les Cheurfas, sûrs partisans des Bengana, refuserent toute dia venant du Cheikh el Arab et s'imposèrent eux-mêmes pour payer aux familles les dias des morts de leur tribu. Ayant regroupé son monde, a la fin du printemps de 1843, le Cheikh el Arab donna l'ordre du départ en transhumance.
Pendant l'été de 1843 mourut M'hammed Bouaziz, frère cadet du Cheikh d Arab. Ce fut une perte cruelle pour la famille Bengana, car il en était le véritable chef, bien que respectueusement soumis à son frère- Le héros du combat le Salsou et de combien d'autres combats disparaissait en lui. Rappelé auprès de Dieu au seuil d'une ère nouvelle dans laquelle les Bengana, sous la protection de 1'autorité française, allaient définitivement asseoir leur prépon¬dérance dans le sud, sa présence aurait été encore nécessaire à la tête des goums qui combattirent par la suite des tribus insou-mises.
ENTREE DES FRANÇAIS A BISKRA
Arriva l'automne 1844. A Constantine, le duc d'Aumale, succédant au général Baraguay d'Hiilliers, avait pris le commandement de la Province. Lorsqu'il prit son commandement, les Chefs indigènes allèrent lui porter leurs hommages. Les Bengana entou¬rés de leur smala allèrent le saluer à Constantine. Ils formaient un brillant cortège semblable à celui que le poète a décrit dans « Chants de la caravane » :
« Les nobles Ouled Ben Gana joignent l'honneur à la bravoure.
Ils montent des chevaux rapides comme l'éclair qui ravit la vue, des cavales de race aux selles brodées d'or.
Leurs fiers cavaliers portent des vêtements de Tunis et de Tlemcen, d'une valeur inestimable ; et des armes de prix, façonnées à Stamboul.
A la tête de leur tribus ils marchent vers le Tell.
Les litières parées de brocard, et les palanquins cheminent sans se heurter. On croirait voir une prairie, que les pluies d'automne ont fleurie, onduler sous le vent.
Ils transportent des monceaux de richesses, des trésors fabuleux, qu'ils gardent depuis le règne du prophète Elie.
« Ce sont de nobles chérifs, à qui leurs ancêtres ont transmis des arbres génealogiques.
Ils emportent des matelas doux comme la rose, des coussins de laine éclatants comme des couleurs du printemps, et des tapis dessinés par des artistes de Constantinople,
Les nobles dames sont à l'abri, derrière les tentures.
Le Chef de ces seigneurs devint célèbre avant le jeune.
Avant même que sa barbe eût paru, il se montra homme d'épée et, sa gloire nouvelle éclipsant celle des plus fameux guerriers, on cessa de parler d'eux pour ne s'entretenir que de lui.
Il s'avance sur un coursier gris pommelé, dont la robe est pareille à celle du pigeon ramier, et dont la crinière, touffue comme une treille, retombe à droite sur l'encolure.
Lorsque son cavalier le touche de l'étrier, ce cheval impétueux mâche le mors de sa bride, et ses sabots d'acier réduisent en poussière le sol de la campagne rocheuse.
Les Ouled Ben Gana sont en marche vers le Tell.
El Akheder a composé cette poésie. Il a deux flûtistes, et sa réputation est universelle. Il est connu comme le croissant qui annonce la fête après le mois du jeûne.
Tous les chanteurs des tribus le redoutent .
Ce cortège, passant, en rue de Batna se déroulait, en une cara¬vane onduleuse et parée de mille couleurs, parmi les sinuosités de la piste. A sa vue des soldats français s'écrièrent : Voici le serpent du désert qui vient vers nous . Ce nom de Serpent du Désert fut, par la suite, donné au Cheikh el Arab Bouaziz Bengana . Le duc d'Aumale, rassuré quant a la tranquillité de l'ensemble de la Province, décida de retirer de troupes sur divers points, de les concentrer à Batna en vue d'une expédition pour la pacification du sud. Le Cheikh el Arab apprit avec joie cette nou¬velle et, rendu dans le sud, il s'efforça du réunir au plus vite les mille chameaux de bât que le duc d'Aumale demandait pour assurer les transports de la colonne. Quant à l'expédition du sud à laquelle prirent part le Cheikh el Arab et ses goums, nous ne pouvons mieux faire que de citer, tout au moins dans ses parties essentiel¬les, le rapport que le Prince Henri d'Orléans adressa au Maréchal Gouverneur le 22 mars 1844.
« Monsieur le Maréchal,
« La division de Constantine a terminé la première partie des opérations que vous lui avez confiées. Elle a parcouru toutes les oasis connues sous le nom des Ziban dans les premières plaines du désert, chassé le khalifa qui y gouvernait au nom d'Abd-el-Kadcr et dispersé; ses soldats réguliers,
Dés le 8 février les troupes ont commence à se mettre en mouvement. Un poste de ravitaillement fut établi à Batna à 28 lieues sud de Constantine. Batna est situé près des ruines immenses de Lambésa, au milieu des montagnes. C'est l'entrée d'une longue et large vallée inclinée du nord au sud qui, séparant le Djebel Aurés du Djebel Mestaoua, conduit du Tell dans le Sahara. De grands approvisionnements y furent réunis et un hôpital temporaire y fut établi pour recevoir nos blessés et nos malades.
« Tandis que notre base d'opérations s'organisait, diverses mesures étaient prises pour assurer la sécurité sur nos derrières. Des officiers parcouraient les tribus avec quelques cavaliers pour terminer les querelles, redresser les griefs et opérer quelques arrestations.
Des forces suffisantes restaient à Philippeville et a Constantine pour maintenir les Kabyles. Enfin le Chef de bataillon Thomas fît une razzia heureuse sur les Ouled Mahboub, tribu de brigands et de. malfaiteurs où l'ordre était impossible à maîntenir. Depuis ils ont donné satisfaction de leurs crimes et reçu l'Aman. Cette opération assura la circulation libre des convois entre Constantine et Batna.
Le 23 février, la colonne forte de 2.400 baïonnettes, de 600 chevaux, de 3 pièces de montagne et de 2 de campagne était réunit; à Batna, Les tribus des environs, d'abord fort tranquilles, avaient ètè agitées par les intrigues d'Ahmed Bey. Dans la nuit du 10 au 20, des coups de fusil furent tirés sur les avants postes, mais hors de portée et sans blesser personne. En même temps, le Lieutenant-Colonel Buttafuoco qui commandait le camp apprît qu'une réunion de 5 à 600 cavaliers des Ouled Soltane et des Lakhdar El Halfaouia occupaient le défilé d'El-Kantara et empêchaient les chameaux que le Cheikh el Arab avait requis dans le désert pour nos transports, de se rendre à Batna. Le Colonel fit sortir le 21 quatre compagnies d'élite et 500 chevaux sous les ordres du Commandant Gaubert du 31°.
Cette petite troupe guidée par le Cheikh el Arab marcha toute la nuit. Au jour elle rencontra le rassemblement ennemi, le défît et lui tua 15 hommes. La route était libre et le 25 tous nos convois et moyens de transports étaient réunis. La colonne se mit en route pour Biskra avec un mois de vivres, en laissant, à Batna un bataillon du 31°, 50 chevaux et 2 pièces de montagne, et 10 fusils de rempart. L'infanterie était commandée par M. Vidal de Lanzin du 2° de ligne, la cavalerie par M, le Colonel Noel du 3° Chasseurs d'Afrique. M. le Général Leihine à qui vous aviez permis de m'accompagner dans cette course, avait bien voulu se charger de diriger les services de l'Artillerie. Ses lumiéres et son expérience nous ont été souvent fort utiles.
Vers le même temps 2 bataillons et 200 chevaux sous les ordres de M. le Général Sillégue, partis de Sétif le 18, opéraient une diversion sur le pays des Ouled Solthan, habité par Ahmed Bey, et longeaient le pied des montagnes qui sont a l'ouest de Batna. Deux légers engagements d'arrière-garde furent terminés par les charges du goum du Caïd Ben Ouanî et de l'escadron de spahis du Capitaine Mesmer. Dans la nuit du 24 au 25 le camp du Général Sillègue fut attaqué par près de 1.200 hommes qui furent repoussés avec pertes.
Le résultat de cette fiction fut la soumission du village de Mgaous, point important qui commande une des routes du désert. Le Général Sillégue est rentré le 3 mars à Sétif, n'ayant perdu que deux hommes. Il se loue beaucoup du sang froid que les troupes ont montré dans les attaques de nuit faites sur ses bivouacs.
Cependant la colonne principale était arrivée le 26 à Nza ben el Msaï. Le pays avait été abandonné par les populations, j'appris que les troupeaux des Lakhedar étaient réfugiés non loin de là dans une haute montagne réputée inaccessible, le Djebel Metlilî. Le Lieutenant -Colonel Bouscaren partit avec les spahis et les tirailleurs indigenes ; par une marche rapide et hardie il enleva à l'ennemi quelques milliers de têtes de bêtail. Le lendemain trois fractions des Lakhdar nous firent leur soumission et laissèrent des otages entre nos mains. En même temps, mon frère le duc de Montpeusier, escorté par le Commandant Gallias du 3° Chasseurs, reconnaissait le défilé d'El Kantara, et y faisait exécuter divers travaux pour le passage de l'Artillerie de campagnie. Enfin le Lieulenant-Colonel Mac-Mahon parcourait les pentes les plus voisines de l'Aures et recevait la soumission des Beni-Maàf, tribu paisible qui entretient avec Constantine des relations commerciales et qui habite de jolis villages dans une vallée bien cultivée.
Le 29 nous étions à El Kantara. El Kantara est le premier village du désert. C'est une oasis de dattiers, située au pied de rochers escarpés a la sortie d'un défilé fort étroit que traversait a une voie romaine, aujourd'hui impraticable. Un beau pont romain, trés bien conservé, donne son nom au village.
Les habitants nous accueillirent parfaitement et acquittèrent sans difficulté leurs contributions annuelles. Le lendemain, la colonne suivit la route dite chebaba, chemin pierreux et fatigant qui contourne le défilé d'El Kantara mais qui ne présente pas d'obstacle serieux.
Le 4 mars nous entrions sans coup férir à Biskra. Mohammed Srir, Khalifa d'Abd-el-Kader avait quitté cette ville depuis 5 jours avec ses troupes régulières et s'était réfugie dans l'Aurès. Il avait vainement tenté d'emmener avec lui la population, qui nous reçut à bras ouverts. Le soir même les deputations de toutes les petites villes des Ziban et de toutes les tribus nomades, sans exception, étaient dans notre camp demandant le pardon de toutes ses fautes, l'amitié et la protection de la France.
Le Sahara est une plaine sablonneuse, fort peu élevée au-dessus du niveau de la mer, et dont nous ne connaissons pas les limites. Le point le plus éloigné vers le sud, ou les beys de Constantine allaient de temps à autre percevoir l'impôt, est Touggourt, dont le Chef est dans les meilleures relations avec notre Cheikh el Arab. Ça et là de vastes espaces sont couverts de plantes aromatiques qui servent de pâture pendant l'hiver aux troupeaux des tribus nomades. Partout où se trouve une source, un filet d'eau, on rencontre un village et un bois de dattiers, à l'ombre desquels on recolte quelques céréales ; les épis sont formés au mois de mars. Vers le nord la plaine est arrosée par des riviéres qui descendent de l'Aurês et du Mestaoua, et qui vont se perdre dans les sables. Les oasis qui sont plus nombreuses, plus fertiles ce sont les Ziban,
Les populations de la partie du Sahara qui dépend de Constantine et dont le Gouvernement du Roi a confié le commandement à Bou Aziz ben Gana, Cheikh el Arab, peuvent donc se diviser en deux parties bien distinctes :
1° les habitants sédentaires des Ziban, gens industrieux, pacifiques qui se livrent au commerce, a l'agriculture, et qui ont essentiellement besoin d'ordre et de tranquillité.
2° Les tribus nomades, les véritables Arabes, race inquiète, pillarde, mais que la nécessite de venir chaque année dans le Tell acheter leurs grains sur nos marchés, maintient dans l'obéissance.
Notre présence était fort nécessaire dans ce pays. Depuis six ans, surtout depuis qu'un 1838 Berkani en prit possession au nom d'Abd-el-Kader, l'anarchie la plus complète y régnait. Après des vicissitudes diverses, Bou Aziz ben Gana,
investi par nous de l'autorité en 1839, parvint à reprendre sur les Arabes l'influence que sa famille exercait depuis plusieurs siécles.
Mais Mohammed Srir marabout de Biskra, le dernier Khalifa , de l'Emir, restait enfermé dans la Casbah de Biskra avec un bataillon de 500 hommes, et l'été, lorsque les nomades étaient dans le Tell, il parcourait les Ziban, faisait des excursions, et percevait des impôts, puis l'hiver la guerre recommençait, les goums du Cheikh el Arab venaient tirailler autour des villes, sans pouvoir en chasser les soldats de l'Emir ; le commerce était dans un état de stagnation complète, plusieurs villages furent détruits et ruinés dans la lutte. Il importait à notre honneur que ce désordre cessait.
Dès que l'on vit dans nos actes l'intention bien arrêtée d'organiser solidement le pays, nous fumes recus comme des liberateurs, et la plus part des partisans de Mohammed Srir n'hésiterent pas ;à nous faire leur soumission ; j'ai lieu de la croire sincère parce qu'elle était fondée sur leur intérêt.
Nous sommes restes dix jours dans les Ziban ; les troupes étaient disséminées dans tout le pays. Quatre Officiers versés dans la connaissance de la langue arabe, M. le Commandant Thomas, MM. les Capitaines de Neveu, Desvaux et Fournier visitérent tous les villages, interrogèrent partout, les Djemaa, ou assemblées de notables, et recueillirent des renseignements politiques et statistiques qui me permirent de constituer l'autorité et de frapper une première contribution en urgent et en nature (dattes, grains, moutons et chameaux).
J'aurai l'honneur, Monsieur le Maréchal, de vous adresser un rapport spécial sur les résultats de ces travaux. Les choses ont été réglées de manière à laisser au Cheikh el Arab une autorité que ses services nous permettent de lui donner avec confiance, mais de manière aussi à permettre au Commandant Supérieur d'exercer sur ses actes une surveillance continuelle, et à donner aux populations les garanties qu'elles réclament.
Ainsi les droits de chaque fonctionnaire ont été fixés publiquement suivant vos instructions ; l'impôt sera unique, proportion¬nel à la richesse et déterminé chaque année par une lettre du Commandant de la province à chaque tribu ou village ; la per¬ception en est confiée au Cheikh el Arab ; l'exercice de la justice également été réglé. Enfin des ordres ont été donnés
pour que les voyages des nomades dans le Tell se fissent à époque fixe par des routes déterminées et avec autant d'ordre que possible.
Comme mesures immédiates, j'ai prononcé la confiscation au profil de l'Etat des biens des émigrés qui ne seraient pas rentrès avant le 20 mars; l'arrestation des gens turbulents, qui seront amenés a Constantine comme otages ; enfin, d'après votre autorisation, l'organisation d'une compagnie de tirailleurs indigénes de 300 hommes qui occupera la Casbah de Biskra, sous les ordres d'un Officier français et qui, en soutenant l'autorité du Cheikh el Arab, représentera la France dans cette contrée lointaine, mais facile à gouverner.
Un goum de 50 cavaliers d'élite, fournis par les tribus nomades du Caïd de Biskra, et la Deïra Mezarguia des Ahl ben Ali et des Ouled Saoula, tribus d'origine noble, et exemptes d'impots, complétent l'organisation militaire du pays. Le Comman¬dant Thomas restera quelque temps encore dans les Ziban avec le bataillon du tirailleurs indigènes et un escadron de spahis pour veiller à I'execution de ces mesures et pour former la compagnie de Biskra, où les soldats réguliers déserteurs viennent s'enrôler en grand nombre ; des munitions de guerre et dos approvisionnements suffisants lui ont étés laissés.
Les contributions perçues représentent une valeur d'environ 100.000 francs ; je n'ai pas besoin de vous dire que les populations ont été très ménagées.
Mais cette mission toute pacifique n'était pas la seule que nous eussions à remplir. Nous devions aussi tâcher d'atteindre le Khalifa d'Abd-el-Kader et de détruire ses forces déjà affaiblies par la reduction, le suivi avec soin ses mouvements . J'appris qu'en s'enfoncant dans la montagne, il avait laissé une partie de ses richesses à Mechounech, à 8 lieues N-E de Biskra, Quelques cavaliers Arabes envoyés dans ce village y furent reçus à coups de fusil.
Le 11 au soir, pour punir cette insolence, je fis partir le Commandant Tremblay du 3° Chasseurs avec un bataillon du 2° de ligne ; 150 chevaux et le Khalifa Ali ben Ba Ahmed, dont j'avais eu lieu de reconnaitre le courage et la fidélité.
Le groupe de montagnes, connu sous le nom de Djebel Aurès, se terminent vers le sud par des rochers escarpés, à peu près inabordables. C'est au pied de cette chaine qu'est située l'oasis de Mchounech. L'oued el Abiod, sortant d'une gorge étroite et entièrement impraticable, arrose une petite vallée, remplie de palmiers, de jardins bien cultivés et de maisons en pierre.
Cette vallée est enfermée au nord, par le Djebel Ahmar Khaddou qui dépend du groupe de l'Aurès et qui n'est accessible que par un seul sentier très difficile. Sur les flancs déboisés et à pic se trouvent trois petits forts solidement construits et un
village retranché dont la position est réputée inexpugnable et qui sert de dépôt, non seulement aux habitants de l'oasis, mais à beaucoup de gens de l'Aurès et du Sahara, Au sud de la montagne deux collines moins élevées dominent l'oasis à l'ouest et l'est.
M. le Commandant Tremblay trouva l'ennemi sur ses gardes ; à une fusillade assez vive, partie du milieu des palmiers, accueillit son avant-garde, sans riposter, les grenadiers du 2° de ligne commandés par le Lieutenant Fournier s'élancent, à la baïonnette, culbutent l'ennemi qui se retranchait derrière les murs du jardin et s'emparent d'un tertre qui domine les vallées. Une autre compagnie d'infanterie et un escadron de chasseurs s'emparent de la position de droite. L'ennemi rejeté dans la vallée, est chargé par le reste de la cavalerie qui le met en pleine déroute ; les fuyards disparaissent dans la montagne, la fusillade cesse complétement.
Le Commandant Tremblay resta une heure dans le village et rentra au camp le 12 au soir, sans avoir essuyé dans son retour un coup de fusil. Un grenadier du 2° et un cavalier du Khalifa furent tués dans cette journée. Les déserteurs arrivés au camp dans la nuit m'apprirent que les Beni-Ahmed, habitants de Mechounech étaient allés trouver le Khalifa d'Abd-el-Kader, lui avaient reproché d'avoir attiré sur eux la colère des Français et l'avaient, forcé de venir dans leur pays, pour les défendre avec ce qui lui restait de troupes régulières, environ 200 fantassins et 15 cavaliers. La guerre sainte avait été prêchée dans la montagne ; 2 ou 3 .000 kabyles nous attendaient sur des positions difficiles.
Le 14, M. le Colonel Lebreton repartit pour Batna avec un bataillon, 200 chevaux et l'Artillerie de campagne.
Notre colonne devenue plus légère, forte de 1.200 baïonnettes et de 400 chevaux, quitta Biskra le 15, pour attaquer le rassemblement qui nous attendait. Arrivée devant Mechounech, nous vîmes toutes les hauteurs chargées de monde, et de grandes clameurs s'élevèrent de toutes parts.
Notre convoi se masse sur un plateau, ou il reste gardé par quel¬ques compagnies ; le reste de l'infanterie, la cavalerie et l'artil¬lerie se forment pour l'attaque. La position ouest est enlevée au pas de course par le bataillon du 2° de ligne. J'y envoie la sec¬tion de montagne qui lance des obus dans l'oasis et sur les groupes nombreux qui occupent les hauteurs à l'est du village. Ces mamelons sont bientôt emportés par trois compagnies de tirailleurs indigenes commandés par le Capitaine Besiéres, le goum du Khalifa et un peleton de spahis.
Cette attaque était dirigée par M. le Lieutenant-Colonel Tatureau. Chef d'Etat-Major. En méme temps le 2° de ligne enlève le bois de palmiers.La cavalerie et trois compagnies de la Lé¬gion Etrangère suivent le lit de la rivière et arrivent au pied des rochers escarpés où l'ennemi se croyait à l'abri de nos poursuites. Il est bientôt débusqué avec pertes du village retranché où s'établit le 2° de ligne ; mais le fort situé à mi-côte sur une arète fort étroite, au-dessus de la gorge de l'Oued El-Abiod présente une vive, résistance et inquiète par un feu plongeant les troupes qui se rallient après l'enlèvement des premières positions.
Un petit plateau où se trouvent deux forts de moindre importance, est occupé par la Légion etrangere et par l'Artillerie ; quelques obus lancés avec bonheur, tuent, et blessent une partie des défenseurs et favorisent le mouvement de M. le Commandant Chabrière qui, avec deux compagnies de la Légion, gravit les rochers pour tourner le fort en se défilant le mieux possible du feu très vif qui y est dirigé sur lui de toutes parts. Le 2° de ligne débouche en même temps du village et le fort est enlevé .

Cependant une compagnie de Grenadiers de la Légion Etrangère détachée sur la rive droite par le Commandant Chabrière pour contenir les Kabyles qui gênaient l'attaque du fort, cheminait avec succès vers la crête supérieure de la montagne, lorsque les réguliers accoururent pour la défendre. Ils font pleuvoir sur les assaillants une grêle de balles et roulent sur eux des quartiers de rochers. Des difficultés de terrain épouvantables arrêtent l'élan des braves grenadiers ; les officiers cherchent à ouvrir un passage, ils sont les premiers atteints.
Une lutte corps à corps s'engage ; écrasés par le nombre, nos hommes vont reculer ; mais les troupes qui ont pria part à l'attaque du Bordj (fort) et du village arrivent à leur aide. Les tirailleurs indigènes, après le succès de la première attaque, accourent et essayent de tourner la position par la droite ; les obusiers sont traînés à bras jusqu'à mi-côte ; leur feu et celui des fusils de rempart sont dirigés sur la crête ; les tambours battent, on s'élance à la charge, et les dernières hauteurs sont enlevées à la baïonnette. La fusillade cesse instantanément.
L'ennemi épouvanté s'enfuit de toutes parts, abandonnant toutes ses provisions, et laissant sur le terrain des cadavres que la précipitation de sa retraite ne lui a pas permis d'enlever.
Mon frère le duc de Montpessier qui paraissait pour la première fois à l'armée, dirigea pendant toute la journée le feu de l'Artillerie. Le soir il eut l'honneur de charger avec plusieurs officiers à la tête de l'infanterie et il fut légèrement blessé à la figure.
Je ne saurais trop, Monsieurle Maréchal, vous faire l'éloge des troupes qui ont pris part à cette action. L'infanterie et l'artillerie, obligées de se multiplier pour combattre pendant 4 heures, sur plusieurs points et dans un terrain très difficile, un ennemi bien supérieur en nombre, ont fait preuve de la plus grande vigueur. La configuration du pays ne m'a malheureusement pas permis de tirer de notre brave cavalerie tout le parti qu'on pouvait en attendre.
; Le Lieutenant-Général Commandant Supérieur de la province de Constantine, « Signé : Henri d'Orléans »
MASSACRE DE LA GARNISON DE BISKRA
Le duc d'Aumale appelé par son commandement à Batna ne put rester longtemps à Biskra. Il laissa la direction du sud au com¬mandant Thomas qui reçut des instructions très précises. Le Cheikh el Arab fut maintenu dans ses attributions telles qu'elles avaient été définies, en mai 1843, par le Général Baraguay d'Hillîers. Le Commandant resta une vingtaine de jours à Biskra puis il rejoi¬gnit Batna en laissant le commandement de Biskra au Lieutenant Petitgand. La situation semblait calme ; le Caïd-de Biskra, Moham¬med Seghir ben Ali Belguidoum Bengana, se sentait rassuré par la présence de la garnison, d'autant plus que de nombreux soldats à la solde du khalifa de l'émir avaient déserté pour venir s'enrôler comme tirailleurs indigènes. Mais les démonstrations. guerrières du duc d'Aumale, à Biskra et à M'chounech, n'avaient point suffi pour en imposer à Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj qui parcourait les Aurès pour rassembler des partisans. Ne pouvant enlever la Kasbah de Biskra par la force, le khalifa de l'émir décida de la prendre par ruse et il envoya un bon nombre de ses soldats s'enrôler dans les rangs de la compagnie indigène. Par cette ruse il se créa une force au sein même de la Place. Bientôt le moment lui parut propice pour passer à l'exécution de son projet.
Le Cheikh el Arab et les Bengana, avec leurs fantassins et leurs goums, avaient accompagné le duc d'Aumale à son départ de Biskra et, sous ses ordres, prenaient part à la colonne dirigée contre les Ouled Soltan et les Ouled Bouaoun.
Dès le 9 mai et pendant quatre jours les fantassins et les cavaliers du Cheikh el Arab montaient dans le ravin d'où nous avions débusqué les Ouled Soltan et qui leur servait de dépôt. Chaque soir, ils ramenaient dans leurs douars leurs mulets et leurs chevaux chargés de grains de toutes espèces... (Rapport du 2 juin 1844 du duc d'Aumale). Seul restait à Biskra le Caïd Mohammed Seghir ben Ali Belguidoum Bengana qui devait renseigner le Lieutenant Petitgand sur tous les événements importants. Pour être en liaison constante avec l'officier, le Caïd avait son appartement dans la Casbah. Le khalifa de l'émir sut profiter des circonstances et, le secret ayant été bien gardé, il envoya à Biskra le 12 mai 1844 au soir son agha avec 150 de ses hommes cachant les armes sous leurs vêtements. Le Caïd, qui aurait pu renseigner le Lieutenant était absent, s'étant rendu dans un quartier éloigné de Biskra aux noces d'un de ses parents » .
Sur cette affaire nous jugeons utile de produire un document inédit, le rapport du Commandant Thomas, chargé de l'enquête sur le massacre de la garnison :
« Depuis 20 jours, M. le Lieutenant Petitgand, commandant le détachement de Biskra, avait enrôlé beaucoup de déserteurs, de Ben Ahmed Belhadj ; des renseignements, qui portaient un certain caractère de gravité, n'éveillèrent pas assez son attention, et, cependant, il ressort de la correspondance qu'il craignait de sourdes menées.
Le 12 mai, a deux heures du matin, 150 soldats du khalifa, conduits par l'agha, s'introduisirent dans la Casbah par un trou pratiqué dans le mur d'enceinte du parc aux boeufs. Les cavaliers arabes formant la smala du Caïd, qui étaient établis dans ce lieu, donnèrent l'alarme en tirant des coups de fusil; mais ils furent repoussés par l'ennemi et par la garde du troupeau, formée des soldats de la garnison, partisans du khalifa.
En même temps, l'ennemi s'introduisit dans le réduit et dans les divers lieux occupés de la Casbah. Les soldats, tirés de leur sommeil, virent au milieu d'eux beaucoup de nouvelles figures : il leur fut répondu que c'étaient des amis venus coucher au fort. Mais le gros de la troupe ennemie ne perdit pas du temps et, conduite par les siafas (hommes armés du sabre), elle courut sur les officiers français dont elle avait tout à craindre.
Le premier frappé fut M. Crochard. Au moment où, entendant le tumulte, il sortit sans vêtements de sa chambre pour recommander qu'on ne se pressât pas et qu'on l'attendit, le factionnaire qui était à sa porte le renversa d'un coup de feu : il fut achevé par les autres soldats de garde.
Attiré par ce bruit, M. Petitgand s'était précipité hors de chez lui. Il fut renversé d'un coup de feu par le fonctionnaire caporal au poste placé dans le logement de cet officier. M. Petitgand fut ensuite percé de coups de sabre et de baïonnette.
Dans le même moment, le docteur Arcelin volait au secours de son ami. Il demanda un fusil à un homme placé de garde devant sa maison. Ce soldat lui remit son fusil non chargé et reçut lui-meme une balle qui lui fracassa la cuisse. Le docteur s'occupait à charger son arme lorsqu'il reçut une balle qui le renversa sur le coup.
De son coté, le sergent-major Péllissé, au milieu de ce désordre, s'enfuit par la fenêtre de sa chambre et se porta au poste de police établi au-dessus de la porte d'Aumale. Là, il fut entouré par la garde qui discuta sa mise à mort. Un homme se contenta de frapper ce sous-officier d'un coup de crosse de fusil au front. Alors le sergent-major chercha à se réfugier chez M. Petitgand ; mais, arrivé à sa porte, des cris lamentables et des cliquetis d'armes lui firent comprendre qu'un crime venait d'être consommé.
Le sergent-major Pelisse gagna, au milieu des coups de fusil qui lui étaient tirés, une petite tour située dans le magasin au bois. De là, n'entendant plus de bruit et jugeant que la casbah était au pouvoir de l'ennemi, il gagna les dehors. Rencontré par un soldat qui lui offrit de le conduire à Tolga, il accepta cette offre généreuse et alla se mettre sous la protection du cheikh de Tolga, Si Mohammed el Maïoul.
« ...Le but était donc complètement atteint par l'ennemi, Le khalifa de l'émir avait entretenu de sourdes menées parmi les hommes qui, s'annonçant comme déserteurs, étaient venus parmi les rangs de la troupe indigène formant la garnison de Biskra. Une trahison avait, été ourdie et l'âme du complot était, dit-on, un nommé Mohammed ben Ahmed ben Mili, de Sidï Okba ; son frère était venu, à l'insu de l'autorité, coucher dans le fort pour mieux servir son projet.
Les gens de Sidi Okba et une partie du contingent de Biskra prirent évidemment part au complot, car, dès l'entrée dans le fort de la troupe du khalifa, la garnison fut désarmée et dépouillée l'exception des soldats de Sidi Okba et d'une partie du contingent de biskra. Dès que l'œuvre fut accomplie, une grande quantité de soldats provenant des Ziban (contingent) se retira.
Le lendemain, le khalifa, qui n'avait pas assisté à l'action, vint s'installer dans la casbah, reçut les félicitations de beaucoup de gens de Biskra et de Sidi Okba. Ne pourrait-on pas en conclure que ces hommes avaient eu connaissance du complot, puisqu'il ne les étonna pas et qu'ils en applaudirent le résultat
Mentionnons aussi le triste sort d'une jeune fille cantinière de la garnison, Marie Morati . Elle fut épargnée et emmenée en captivité par le khalifa. De gré ou de force elle devint sa femme et elle en eut deux enfants. Elle ne put recouvrer sa liberté qu'en 1860.
Dès que la nouvelle du massacre de la garnison de Biskra parvint à Batna par un billet que le sergent-major Pelisse fît tenir au duc d'Aumale le 14 mai, le Prince prit immédiatement le chemin de Biskra où sea escadrons arrivèrent le 18 et débouchèrent au galop dans l'oasis pendant que le khalifa de l'émir prenait vivement la fuite. Le duc d'Aumale séjourna une semaine à Biskra et fixa l'organisation définitive du pays. Ne se bornant plus à laisser une faible garnison à Bîskra pour représenter la France dans le sud, il décida, qu'en plus de la garnison, un chef français aurait le commande¬ment politique du pays et administrerait directement les oasis des Ziban; Par un arrêté, le duc d'Aumale réunit tous le commandement de Mohammed Seghir ben Ali Bengana les oasis de Biskra et de Sidi Okba. Le Caïd fut doté d'un goum permanent de cin¬quante cavaliers d'élite, Mohammed Seghir restait toutefois sous les ordres du Cheikh el Arab.
Le 23 mai 1844 parut l'ordre général par lequel le duc d'Au¬male organisait le sud. Le Commandant Thomas fut nommé com¬mandant supérieur du Cercle de Biskra. Sous la direction de cet officier supérieur quatre chefs indigènes reçurent des commande¬ments bien définis.
a) Commandement du Cheikh el Arab: Bouaziz Bengana reçut le titre de khalifa du Sahara ; son autorité attendit sur ;
1* Oasis de Biskra; L'oasis de Biskra et la ville étaient placées sous l'autorité d'un Caïd, Mohammed Seghir ben Ali Belguidoum Bengana. Sous ses ordres était un hakem qui était plus spécialement chargé de la police de la ville.
L'oasis était partagée en six quartiers : Bab el Kouba, Ras el Gueria, Mecid, Bab el Darb, Bab el Ralla et Gadecha. Chacun de ces quartiers était administré par un kébir de Djemaa.
2° Zab Dahraoui, qui comprenait les oasis suivantes : Bouchagroun, Farfar, El Bordj, Lichana, Zaatcha et Tolga.
Ces fractions étaient sous l'autorité de Kebar de Djemaa ; le vil¬lage de Tolga seul avait un cheikh.
3° Zab Guebli, qui comprenait les oasis suivantes : Ourlâl, Lioua, Mekhadma, Benthious, M'lili, Zaouia et Menahla, Bigou, Oumache, Sahira.
Les oasis d'Ourlal et de M'lili avaient un cheikh, les autres un kébir de Djemaa.
4° Nomades. En outre, le Cheikh el Arab avait sous son autorité directe tous les nomades du sud : Arab Cheraga et Gheraba et les Oulcd Sidi Salah.
b)Commandement de Si Mokran, Ce chef indigène était origi¬naire de la famille maraboutique des Ouled Si Mohammed Belhadj. Il reçut le commandement du Hodna, des Ouled Derradj, des Ouled Zian, des Béni Souik, des Béni Ferrah, des Ouled Sahnoun d'El Kantara, des Branis et Seharis.
c) Caidats du Zab chergui. Le Zab chergui fut partagé entre les deux branches rivales des Ouled Saoula, les Bouabdellah et les Benchennouf. Le Cheikh el Arab conservait une influence très nette sur ces populations.
Des lors, l'époque est finie, pour les Bengana, des luttes incessantes et meurtrieres pour la conquete du pouvoir . Sous la direction de l'autorité francaise et dans une collaboration étroite avec elle, ils vont contribuer à la pacification du sud où, après des siécles d'anarchie, en exploitant un plan établi sur des bases solides, l'ordre put etre maintenu en une période de dix ans.
La politique du sud étant aux mains du gouvernement français nous ne citerons plus, dans cette étude, que les faits où les Bengana purent encore s'illustrer tout en participant à la grande œuvre de civilisation.
EVENEMENTS DE L'ANNÉE 1844
Après la venue du duc d'Aumale à Biskra, beaucoup de gens de Sîdi Okba qui avaient pris part au massacre de la garnison s'étaient enfuis. Leurs biens furent confisqués et, le 16 juin 1844, le Commandant envoya à Sidi Okba deux cents hommes de la garnison, sous la protection des goums du Caïd de Biskra, d'un peloton de chasseurs et d'un peloton de spahis. Cette troupe ne rencontra aucune résistance et prit dans le village une grosse quantité de grains appartenant aux émigrés et dont furent chargés 230 mulets.
Le khalifa de l'émir s'était retiré chez les Ouled Daoud de l'Aurés et cherchait à soulever les tribus en accord avec le bey Ahmed réfugié à Nara. Le 8 juillet le khalifa, à la tête de cent askers et de vingt cavaliers, se jeta sur la petite oasis de Droh, L'attaque ayant eu lieu de jour le khalifa, après un combat à l'arme blan¬che, réussit a refouler la garde de soixante cavaliers placés là par le Caïd des Ouled Saoula et à razzier l'oasis. Continuant ses coups de main, le khalifa attaqua le 25 juillet l'oasis de Khangat Sidi Nadjî et en chassa le marabout Mohammed ben Tayeb qui faisait une vive propagande pour amener la soumission des tribus mon-tagnardes aux Français. A la suite de ce coup de force, le Capi¬taine de Saint-Germain, qui commandait le cercle de Biskra par intérim mit à prix la tête du khalifa de l'émir et fixa la récompense du vainqueur à dix mille francs. Puis, pour contrebalancer l'influence que le khalifa pouvait encore avoir, le capitaine de Saint-Germain envoya, par l'intermédiaire du Cheikh el Arab. Le Caïd Ahmed ben Ferhat dans la tribu des Nememcha, Le Caïd réussit dans sa missionb car les Ouled Rechach, fraction importante
des Nememcha,; promirent de faire leur soumission. Par l'instauration de cette politique toute de bonté, le calme se rétablit rapidement dans le sud.
ÉVÉNEMENTS DE L'ANNEE 1845
A la fin de 1844 les montagnards de l'Ahmar Khadou étaient entrés en pourparlers avec le Commandant de Saint-Germain, pour présenter leur soumission. Mais leur mauvaise foi fut prouvée. Ils voulaient user de ruse de façon à recevoir l'autorisation de des¬cendre dans la plaine avec leurs troupeaux. Les pourparlers furent rompus. Malgré cela, au début de 1845, chassés des montagnes par la neige, ils descendirent dans le Zab chergui. Le 4 février le Commandant de Saint-Germain prit la tête des goums des Àhl ben Ali, auxquels se joignit le goum de Biskra commandé par le Caïd Mohammed Seghir ben Ali Belguidoum Bengana, et alla razzier les montagnards auxquels ,il enleva 1.500 moutons et cinq, mulets.
Le général Bedeau avait succédé au duc d'Aumale dans le com-mandement de la province de Constantine; il décida d'organiser une colonne dans l'Aurès en, vue de soumettre les tribus et de pourchasser lebey: Ahmed et le khalifa de l'émir. Sa colonne, opé¬rant en, montagne, fut appuyée par un escadron de spahis et un goum des nomades du Cheikh el Arab qui surveillait les passages débouchant dans la plaine. Le bey s'enfuit devant la colonne, lais¬sant en arrière ses femmes sous la garde de serviteurs qui avaient l'ordre de les poignarder plutôt que de les laisser capturer ; mais elles réussirent à rejoindre le bey. Le khalifa de l'émir ne pouvant rien contre les forces du général et n'osant s'aventurer dans les Ziban où il aurait été capturé, gagna Négrine, puis, vers le sud, se dirigea sur le Souf et aile se réfugier dans le Djérid. Les con¬séquences de cette fuite furent considérables car les tribus, échap¬pant au pouvoir de Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj, ne tardèrent pas à faire leur soumission. Les tribus de l'Ahmar Khaddou furent réunies aux Ouled Saoula du Zab cherguî ; celles du Djebel Chechar furent placées sous le commandement du mara¬bout Mohammed Tayeb nommé Caïd.
ÉVÉNEMENTS DE L'ANNEE 1846
En janvier 1846, on parlait beaucoup, en tribu, de l'arrivée de l'émir Abdelkader dans l'est de l'Algérie. Les anciens partisans de Mohammed Seghir commençaient a s'agiter et à reprendre leur propagande.Le Lieutenant Liébert, qui commandait le cercle de Biskra par intérim, mit toute son activité en jeu pour déjouer les intrigues qui pouvaient encore troubler les tribus revenues dans le calme. Il fut aidé par le Cheikh el Arab et sa famille qui mirent toute leur influence a miner cette sourde propagande. Le 7 janvier le Lieutenant Liébert écrivait au Commandant de Saint-Germain :
« L'attitude des Bengana et des nomades fait vraiment plaisir. « Ils voient l'ennemi s'approcher avec joie parce qu'ils espèrent briller de la poudre : Je suis content, me disait le Cheikh el Arab, les Français vont voir leurs sincères et loyaux serviteurs et les distinguer de ceux qui les aiment seulement des lèvres. »
Quand le Commandant de Saint-Germain reprit sa place à la tête du cercle, à la fin de janvier 1846, il résolut d'arrêter la pro¬pagande en faveur de l'émir en châtiant ses principaux partisans. L'arrivée de l'émir dans l'ouest de la province de Constantine ren¬dait cette mesure urgente. Parmi les tribus, la fraction des Ouled Amor, dit Zab chérgui, qui avait protégé la fuite de Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj vers le Djerid, ne cachait pas sa joie de reprendre bientôt, commandée par son chef revenu, ses fruc¬tueuses razzias. Le 5 mars 1840 le Commandant de Saint-Germain occupa les douars des Ouled Amor avec de l'infanterie, Jes.goums du Cheikh el Arab et ceux des Ouled Bouhadadja, et frappa les habitants d'une lourde amende. De nouveau le calme fut rétabli et, par l'intermédiaire du Cheikh el Arab, le Commandant de Saint-Germain invita les habitants des oasis à se livrer entièrement à leurs cultures. Il les aida en leur donnant des grains, des plants d'oliviers et, surtout, en organisant de nombreux ateliers chargés de forer des puits artésiens et de créer un réseau de saguias per¬mettant une meilleure alimentation en eau des oasis..
La fin de l'année 1846 fut marquée par deux expéditions contre les montagnards. Ceux-ci, surtout formés par les fractions des Nememcha encore insoumises, razziaient périodiquement les noma¬des du Zab chergui et se retiraient ensuite dans les montagnes où ils se croyaient à l'abri. Le Commandant de Saint-Germain envoya un goum de 220 chevaux vers les villages do l'Oued el Arab, mais les goumiers ne purent engager le combat. A son tour le Com¬mandant de Saint-Germain se porta à Liana avec de l'infanterie, des spahis et des goums du Cheikh el Arab et des Ouled Saoula, mais il ne fit que des reconnaissances, n'ayant pas assez de monde pour se livrer à une grande opération en montagne. Le 5 novem¬bre les Nememcha, au nombre de 1.500 dont 250 cavaliers, com¬mandés par l'agitateur Ahmed ben Belkacem qui se faisait passer pour chérif de la descendance du Prophète et ayant droit, en cette qualité, de lever l'étendard de la guerre sainte, vint attaquer le village de Liana. Les cent cavaliers des Ahl ben Ali chargés de la garde du village quittèrent leur poste à l'annonce de l'arrivée de l'ennemi, mais les autres défenseurs du village opposèrent une telle résistance que les assaillants échouèrent ; dans deux attaques meurtrières, Les munitions manquent, les défenseurs évacuèrent Liana. Les Nememcha, au matin, prirent possession du village, mais ils n'y trouvèrent pas à apaiser leur appétit de pillage car les gens de Liana, s'attendant depuis longtemps à une attaque, avaient évacué leurs biens les plus précieux. Le 7 novembre Ali ben Belkacem, après avoir reçu des renforts, attaqua le ksar de Badès qu'il frappa de tribut puis se dirigea vers Khangat Sidi Nadji but de sa convoitise. Dés le 6 novembre le Commandant de Saint-Germain avait été prévenu des mouvements du faux chérîf. Le 8 au soir, le commandant arriva devant Khangat Sidi Nadji avec de l'infanterie, des spahis et des goums et surprit les Nememcha au camp. Ceux-ci se débandèrent et furent poursuivis sans pitié. Les spahis et les goums ramassèrent un énorme butin dans lequel se trouvait la tente d'Ali ben Belkacem. Après sa victoire, le com-mandant, de Saint-Germain envoya des goums dans toutes les directions, Les Nememcha dispersés se replièrent en hâte dans toutes les gorges de la montagne. Tous les villages du Zab chergui furent fortifiés et reçurent des garnisons indigènes qui, bien armées, devaient pouvoir repousser les attaques des montagnards. Avant de rejoindre Biskra le Commandant de Saint-Germain réso¬lut de donner une dernière leçon aux Nememcha. Avec -150 fan¬tassins, 20 spahis et 250 goumîers du Cheikh el Arab, il réussit un coup de main le 9 décembre sur les douars des Nememcha, situés dans les gorges du Djebel charg. L'ennemi n'opposa aucune résistance ; seuls les spahis esquissèrent un combat d'avant-garde et les goumiers réunirent un butin de cent tentes, 300 chameaux et 3.000 moutons. A la fin de l'année les Ouled Zaïd et les Meggada, fractions des Nememcha, demandèrent à faire leur soumission qui fut acceptée.
Alors qu'à l'est du cercle de Biskra, la paix semblait s'établir dans le sud-ouest une agitation couvait. L'agitateur Bou Màza — encore un chérif —, talonné par une colonne partie de Médéa, avait cherché un refuge chez , les Ouled Naïl où il faisait une active propagande dans les oasis d'Oûled-Djellal et de Sidi Khaled, nouvellement soumises ; il était à craindre que l'agitation ne gagnât les oasis des Ziban.
ÉVÉNEMENTS DE L'ANNÉE 1847
Au début de janvier 1847, le Commandant de Saint-Germain chargea le Caïd de Biskra, Mohammed Seghir Bengana, de partir avec un goum pour protéger les villages d'Ouled Djellal et de Sidi Khaled contre les entreprises ennemies. Le Caïd Mohammed Seghir ne put remplir entièrement sa mission, ses forces ne pouvant être opposées à celles du chérif et ses goumiers étant impression¬nés par la renommée de Bou Mâza. Le Caïd rendit compte de la situation au Commandant du Saint-Germain et l'avertit que la cause de Bou Màza gagnait beaucoup de partisans dans la région des Ouled Djellal. Averti de ces circonstances, le Général Bedeau ordonna au Général Herbillon de se porter avec une forte colonne a la rencontre du chérif. Le Général Herbillon partit le 5 janvier de Batna, prit avec lui les goums de Si Mokrane, khalifa du Hodna. Le Commandant de Saint-Ger¬main et le Cheikh el Arab se préparèrent à rejoindre la colonne. Le 10 janvier, celle-ci arriva devant l'oasis des Ouled Djellal Le Général apprit aussitôt que Bou Màza s'était retiré sur l'Oued Itel, à quarante kilomètres dans le sud. Malgré l'absence du chérif les habitants de l'oasis étaient décidés au combat. Le Général Herbillon plaça ses obusiers sur la rive droite de l'Oued Djedi, au sud du village; pendant que les goums du Cheikh el Àrab et ceux de Si Mokrane faisaient une diversion au nord en engageant une fusillade avec les gens cachés dans les palmiers. Le Commandant Billon qui, avec son bataillon, se trouvait avec les goums, profita de ce que les fantassins ennemis s'étaient avancés en avant des palmiers pour essayer de leur couper la retraite. Mais le bataillon ne put manœuvrer à l'aise dans les palmiers. Le Commandant Billon fut tué. Pour faire rompre le combat du nord , le général Herbillon simula une attaque par le sud. A la nuit la retraite fut sonnée et les troupes rejoignirent le camp situé sur la rive droite de l'Oued Djedi, dominant légèrement, à 400 mètres, la ligne sud de la palmeraie. Dès la fin du combat la Djemaa des Ouled Djellal vint solliciter l'aman qui fut accordé. Le Général Herbillon essaya de poursuivre Bou Mâza vers l'Oued Itel, mais le chérif, accompagne de quelques cavaliers, s'échappa vers le nord.
Au mois d'avril le Général Herbillon entreprit une nouvelle expé¬dition dirigée cette fois contre les Nememcha. Pris entre les trou-pes arrivant par les montagnes et celles venant de la plaine, har¬celés par les goums des Bengana, les Nememcha allaient être irrémédiablement défaits lorsque le général reçut l'ordre impératif de rentrer à Batna pour prendre part à l'expédition de Kabylîe. Les Nememcha échappèrent au châtiment.
ÉVÉNEMENT DE L'ANNÉE 1848
Depuis la mort de Ferhat ben Saïd, on avait pu croire que la rivalité des Bengana et des Bouakkaz avait pris fin. Mais Ali Bey, fils de Ferhat ben Saïd, qui, après sa soumission, avait reçu de la généro¬sité de la France un domaine dans la région de Sétif, regrettait de ne plus avoir d'action dans le sud ou sa famille, pourtant, conservait des partisans. Ne pouvant agir directement, il envoya des émis¬saires dans les tribus des Ouled Zekri dont Ahmed ben Bouzid Bengana était le Caïd, Son but était de pousser les tribus à faire une pé¬tition au gouvernement français à seule fin de le replacer à leur tète. Sa manœuvre, nettement dirigée contre les Bengana, fut dé¬voilée. Le commandant de Saint-Germain averti des intrigues d'Ali bey, écrivait le 3 novembre 1847 au Cheikh el Arab :
« Je vous assure de toute ma confiance... Quant à Ali bey ben Ferhat ben Saïd je lui ai prescrit de ne jamais franchir les limites du territoire placé sous votre autorité du coté de Biskra.»
Cette lutte sourde entre les Bengana et les Bouakkaz devint plus apparente en janvier 1848, lors des événements de Touggourt.
A Touggourt régnait le Cheikh Abderrahmane ben Djellab dont le commandement était rendu difficile par l'hostilité de l'un de ses parents, cheikh de Temacine, petit ksar à douze kilomètres de Touggourt. La rivalité entre Touggourt et Temacine datait du 16° siècle. Le Cheikh Abderrahman se décida à en finit une fois pour toutes et organisa une expédition contre Temacine. A cet effet il demanda des renforts au Cheikh el Arab qui lui envoya des goums et des fantassins des Bouazid et des Ouled Djellal. Le Cheikh el Arab soutint d'autant plus volontiers le Cheikh de Touggourt que le Cheikh de Temacine était, un partisan fidèle des Bouakkaz. Sans grand combat Temacine se rendit et paya à Touggourt un tribut de 80.000 francs. La situation des Bengana en fut plus affermie.
En mars 1848 les goums du Cheikh el Arab reçurent l'ordre d'al¬ler razzier les Ouled Naïl qui avaient gêné la colonne de Médéa dans la poursuite engagée contre Bou Mâza et qui, ce moment, se trouvaient au sud-ouest des Ouled Djellal. Les Ahl ben Ali furent chargés de la razzia et remportèrent un succès notoire. A la suite de cette razzia le général Herbillon écrivit au Cheikh el Arab :
« Au très magnanime, très honorable, très pur, très distingué, très estimé, très respecté, au puissant Cheikh el Arab, à notre fils
Saïd Bouaziz Bengana (que Dieu l'assiste); qu'il fasse prospérer sa situation et qu'il le dirige avec sollicitude dans la voie droite.
Suivent les salutations, puis:
.... J'ai appris qu'entre autres grands services rendus par vous, les Ahl ben Ali ont fait une razzia sur les Ouled-Naïl et en ont rapportté des prises importantes.
Je suis très satisfait de cette action ainsi que de vos services et de votreconduite envers nous car elle est empreinte d'une loyauté parfaite.»
Fait à la date du 1 rabià 1264= 17 mars 1848,
Signé: HERBILLON.
SOUMISSION DU BEY AHMED
Le bey Ahmed, depuis qu'il s'était séparé des Bengana, en 1838, avait mené une vie de pérégrinations, usant son influence et ses trésors sans pouvoir trouver le nombre de partisans suffisant pour soutenir sa cause avec, chance de succès. Au moment de l'arrivée des Français à Biskra il était entré en pourparlers avec Mohammed Seghir ben Ahmed Belhadj pour prendre part à l'action, Mais à la suites des revers éprouvés par le khalifa de l'émir, le bey qui se trouvait à Nara était allé se réfugier à Kebach, dans la tribu des Ouled Abderrahmane de l'Aurès,qui lui restait fidèle. Le gouverne¬ment français, voulant détruire tous les centres d'intrigues, jugea que l'ancien bey Ahmed ne pouvait continuer à agir librement dans l'Aurès et une expédition fut constituée pour le capturer ou recevoir sa soumission. Le colonel Canrobert partit de Batna avec une colonne mobile. Le commandant de Saint-Germain s'était efforcé d'obtenir le concours des tribus de façon à ce que tout passage fût interdit au bey. Tous les débouchés du Sahara étaient gardés par des goumiers. Le 4 juin 1848, Le bey averti de l'approche de la colonne française, voulut prendre la fuite par l'est, mais les Béni Melkem lui barrèrent le chemin. Au courant des mouvements du bey, le commandant de Saint-Germain, accompagné du Cheikh el Arab ,des Bengana tous apparentés au bey, de vingt spahis et de 130 goumiers, se porta dans la direction de Kebach et a douze kilomètres de ce lieu,reçu une lettre du bey qui sollicitait l'aman pour lui et sa famille. Il deman-dait en outre à avoir affaire directement avec le commandant sans passer par l'intermédiaire des chefs Arabes. Apres avoir répondu à cette lettre en accordant l'aman demandé, le commandant reprit sa marche vers Kebach; où, après un essai de manifestation défen¬sive de la part de Ouled Abderahman, le bey se rendit à lui.
Dans cette affaire, si les Bengana vinrent à la rencontre du bey, c'était plus pour voir un exile rentrer au sein de sa famille que pour assister à la capture ou à la reddition d'un ennemi de la France.
Bouaziz ben Boulakhras Bengana, Cheikh el Arab nommé par le gouvernement français, n'oubliait pas que cette dignité lui avait été confirée par le bey Ahmed, en 1833, a la mort de son frère Mo¬hammed Belhadj, et il aurait été heureux, dans cette circonstance pénible, d'aider son parent. Mais le bey, dont le caractère violent s'était aigri pendant les années d'exil, ne voulut point revoir Bouaziz Bengana qui s'était sépuré de lui en 1838, après le différent du Kef et qui lui avait conseillé de faire sa soumission,'au moment où le gouvernement français songeait à le maintenir, avec des statuts nouveaux, à la tête du beylik de Constantine, afin de contrebalancer la politique du bey de Tunis. Le bey Ahmed fut conduit à Biskra. De la il partit pour Constantine et Philippeville. Un navire l'emporta vers Alger où il mourut le 30 aoùt 1850. Son corps fut inhumé dans le cimetière des deys, près de la mosquée de Sidi Abderahman et Thâlabî.
ÉVÉNEMENTS DE L'ANNÉE 1849
A la suite de la révolution de 1848 et la République venant d'être proclamée, les fausses nouvelles ne tardèrent pas à se répandre. On prétendait que le Gouvernement n'était plus aussi puissant pour assurer la sécurité en Algérie.
Dans le sud-constantinois le départ du commandant de Saint-Germain, allant prendre part à la colonne de Kabylie en emmenant avec lui la majeure partie de la garnison de Biskra, était diverse¬ment commenté. Les populations, devant ce retrait de troupes, croyaient la France incapable de défendre les régions qu'elle avait soumises. L'abolition de l'esclavage souleva de grandes protestations dans le sud où les esclaves étaient nombreux; les indigènes considéraient cette mesure comme une grave atteinte à la foi des traités et à la liberté religieuse. La région de Biskra et celle des Ziban furent aussi troublées d'abord par l'annonce de l'arrivée d'un nouveau chérif nommé Serour, émissaire des Senoussia, qui prêchait la guerre sainte, puis par des Turcs qui parcouraient di¬verses contrées en invitant les populations musulmanes a s'unir dans le même soulevement contre la France.
Les Bengana, et surtout le Caïd du Biskra Mohamed Seghir ben Ali Belguidoum Bengana, secondèrent le capitaine Lagrenée, commandant le cercle par intérim, pour démentir toutes les fausses nou-velles et pour ramener les populations au calme. Malgré leurs ef¬forts ils ne purent empêcher l'ancien Cheikh de Zaatcha, Bouziane, auxiliaire d'El Berkani, khalifa de l'émir, de se livrer à une propagande néfaste pour la tranquillité des Ziban.
Bouziane, très influent, renommé par sa richesse et sa valeur guerrière — c'est lui qui, au siège de Zaatcha par le bey Ahmed, en 1831, s'était distingué par le nombre d'ennemis abattus de sa main — croyait bon de se parer d'un caractère de sainteté. Il déclarait avoir reçu, en songe, la visite du Prophète, et,à l'appui, de dires, montrait à tous son bras,et sa main teints en vert.
Au cours d'une tournée dans les Ziban, le lieutenant Séroka voulut s'emparer de Bouziane; mais n'ayant que quelques cavaliers avec lui et se trouvant en présence d'une population hostile, il ne put réussir et dut se réfugier à Bouchagroun. Le lieutenant Dubosquet, envoyé avec un goum au secours de son camarade, se heurta à la résistance des habitants de Zaatcha qui avaient cloué la porte du ksar.
Dans cette situation Bouaziz Bengana reçut l'ordre d'encercler,
avec ses gouma, les oasis de Zaatcha, de Farfar et de Lichana pour les isoler des autres centres des Ziban, de façon à éviter la contagion dans la révolte. Cette mesure semblait devoir donner de bons résultats car, le 8 juin 1849, le capitaine Lagrenée rendait compte que les villages insurgés n'allaient pas tarder à demander l'aman et que la nouvelle de l'arrivée d'une colonne française ferait cesser toutes hostilités.
Ce n'est que le 16 juillet que la colonne, commandée par le colonel Carbuccîa, arriva devant Zaatcha où la résistance s'était con¬centrée, les autres oasis des Ziban ayant fait leur soumission. Le commandant de Saint-Germain, retour de Kabylie, fut chargé de l'attaque du village; mais il échoua devant un fossé et un haut mur interdisant tout espoir de succès sans appui d'artillerie; le seul obusier de la colonne avait été mis hors do service au bout de quelques coups. Le colonel Carbuccia donna l'ordre de battre en retraite, Cet insuccès augmenta la confiance des rebelles on leur chef Bouziane ; a leur tour le Djebel Cherchar, l'Ahmar Khaddou, l'Aurès, les Ouled Naïl entrèrent en insurrection et leurs contingents vinrent grossir la garnison de Zaatcha. Puis Si - Abdelhafid, marabout de Khangat Sidi Nadji, fit alliance avec Bouziane et se prépara à marcher sur Biskra. Le commandant de Saint-Cermain fit réunie tous les goums des Bengana. Le Cheikh el Arab invita alors Boulakhras Bengana, son neveu qui était dans le Tell, à rejoindre Biskra avec quatre cents goumiers les Seharis. Deux jours après ,après avoir reçu l'ordre Boulakhras arrivait a bride abattue à la tete de ses cavaliers. Le commandant de Saint-Germain, sachant que Si Abdelhafid; commandant 200 CAVALIERS ET de nombreux fantasins, avait établi son camp Seriana , à 25 kilométres de Biskra, et que de cette position il pouvait facilement entraîner la révolte des onsis de Sidi Okba, Garta, Sidi-Khelil, Chetma et peut-etre même de Biskra, décida d'aller le contraindre au combat.
Tout, le pays était ébranlé, la moindre hésitation et nous allions etre bloquer dans nos casbahs ; c'était l'opinion du petit, nombre de chefs Arabes qui nous restaient franchement fideles.
Le 21 septembre 1849 , le commandant de Saint-Germain partit à une heure et demie de l'après midi de Biskra, emmenant avec lui 70 chasseurs d'Afrique, 55 spahis, 200 goumiers et 300 fantassins de la Légion, Biskra restant suffisamment défendue. A cinq heures et demie le combat s'engagea par les attaques combinées de la cavalerie et de l'infanterie sur le village. L'ennemi prit la fuite et fut taillé en pièces par la cavalerie et les goums. Seule la nuit mit fin au combat. Deux cents cadavres restèrent sur le terrain, le camp de Si Abdelhafid fut pillé et le butin laissé par ce corps de 4.500 révoltés en fuite fut grand. Les pertes du côté français furent de cinq tués, mais une perte irréparable marqua ce jour de victoire : le commandant de Saint-Germain fut tué en pleine action. Au cours de ce combat Mohamed Seghir ben Ali Belguidoum Bengana, Elhadj M'hammed ben Boulakhras Bengana, Boulakhras ben Mohammed Belhadj Bengana, furent cités au rapport pour leur belle conduite; en outre Boulakhras Bengana fut nommé Caïd des Seharis. Le combat de Sériana eut une grande importance car il vengeait le premier échec devant Zaatcha. Les montagnards qui avaient été si durement châtiés se retirèrent de l'insurrection.
Le Général Herbillon commandant la province de Gonstantine voulut, exploiter le succès de Sériana et profiter de ce que l'insurrection semblait en régression pour ; chatier ; les révoltés enfermés dans Zaatcha. Le 7 octobre la colonne du général arriva devant Zaatcha et fut rejointe par celle du colonel Canrobort qui, hélas, amenait avec elle le choléra. Il n'entre pas dans le cadre de notre étude de faire l'histoire du siège de Zaatcha qui, compte parmi les combats les plus importants des guerres coloniales. Au cours de l'assaut du 26 novembre 1849 Bouziane fut capturé et immédiatement fusillé. Sa tête coupée orna le bout d'une baïonnette. Son fils âgé de dix-huit ans, pris également, allait être emmené en captivité lorsque le caïd Mohammed Seghir cria « le louveteau ne deviendra pas loup» et la tete du fils rejoignit celle du père au bout de la baïonnette. Toutes les troupes se couvrirent de gloire. Au cours de ce long siège le Cheikh el Arab et ses parents prirent part à tous les engagements. En récompense de leurs loyaux services le général Herbîllon, au début de février 1850, nomma au caïdat des Arab Cheraga Ali Belguidoum ben Bouaziz Bengana, et au caïdat des Arab Gharaba Ahmed Belhadj ben Ali Bengana. La répression de la révolte de Zaatcha avait fortement frappé les tribus qui renoncent à toute résistance et rentrèrent bientôt dans l'ordre. . . .
EVENEMENTS DE 1850
L'année 1850 débuta dans la paix, les tribus vaquant calmement à leurs occupations après la dure leçon des Zaatcha.Mais si les tribus restaient dociles dans le sud-constantinois, une menace vint du sud-Algerois. En juillet 1850 une petite caravane des Arabe Gharaba se rendant au marché des Ouled Djellal fut attaquée et razziée par un goum dissident de vingt cavaliers des Larbâ et Harazlia, tribus de la region de Laghouat, venues opérer aux environs de Touggourt, Le 2 aout les troupeaux de la petite oasis d'Oumache furent enlevés par quelques cavaliers. Les gens d'Oumache sortirent en armes pour re¬conquérir leurs troupeaux. Dès qu'ils furent en plaine une masse de cavaliers sortit du lit de l'Oued Djeddj tout proche et les culbuta. La nouvelle de cette affaire fut portée a Biskra par un homme qui n'avait vu que les quelques cavaliers qui avaient enlevé les troupeaux alors que les forces des assaillants se composaient de 200 cavaliers et de 300 meharistes. Le commandant supérieur de Biskra donna aussitôt l'or¬dre au caïd Mohammed Seghir Bengana de prendre le commandement des cavaliers disponibles de la nouba, une quarantaine, et de poursuivre les pillards. Le caïd fit une reconnaissance sur l'Oued Djeddi, entra en contact avec l'enemi, mais devant ses forces supérieures il ne put soutenir le combat et se rabatlit sur Oumache. Le 3 août les Larba et Harazlia esquissèrent une attaque sur les Ouled Sidi Salah campés à Saada; ils ne réussirent pas dans leur projet et durent se replier. Allant au sud de Sidi Okba ils tombèrent sur un campement des Ouled Amor qu'ils razzièrent et, en toute hâte, craignant l'arri¬vée des goums, rejoignirent leur base sur l'Oued Itel dans le sud.
Dès l'apparition des pillards, le commandant supérieur avait fait réunir les goums des nomades et des Seharis. Bientôt il put confier au
caïd Mohammed Seghir, qui tenait à venger son échec d'Oumache, une force de 300 goumiers appuyée par 300 fantassins des Ziban et
des Ouled Djellal. Le caïd avait l'ordre de frapper les fractions re¬belles ou tout au moins de les rejeter vers l'ouest, du côté de Laghouat, où l'agha Si Chérif ben Lahrèche devait entrer en action contre les Larba et les Harazlia avec tous les goums de Médéa, La sortie du Caïd Mohammed Seghir rassura pleinement les Ziban. Arrivé sur l'Oued Itel, Mohammed Seghir apprit que les dissidents, craignant la répression, s'étaient enfuis et étaient allés se réfugier au nord du M'zab; il ne poussa donc pas plus loin, en dépit de son désir de vengeance, et il entra à Biskra car le choléra faisait de nombreuses victimes parmi sa petite troupe.
Le capitaine Collineau, commandant du cercle après le décès du ca¬pitaine Sadde, victime du choléra, reçut le 28 août 1850 l'ordre de combiner les mouvements de ses goums avec ceux de l'agha Si Chérif ben Lahrèch. Sans attendre les renforts que le commandant supé¬rieur réunissait, le caïd Mohammed Seghir Bengana partit le 4 sep¬tembre avec 260 cavaliers et 140 mulets chargés d'orge. Sur son passage il rallia les fontassins du Zab guebli et des Ouled Djellal, cinq cents fusils en tout . Le 8 il partît d'Ouled Djellal et le 10 il arriva ,à Zereig sur l'Oued Itel. Sa mission était de protéger les Ziban et de boucher le passage de l'est aux Larbâ et aux Harazlia pourchassés par les goums de l'agha si Chérif avec qui il se tenait en liaison cons¬tante. Campé sur l'Oued Itel, le Caïd Mohammed Seghir reçut le 10 septembre des lettres de l'agha qui le pressait d'effectuer leur réu-nion. En même temps il reçut un avis du Cheikh de Touggourt Ben Djellab qui lui signalait les Larbâ et Harazlia a Hadjira au sud-ouest de Temacine. La protection du sud du cercle de Bîskra faisant partie de sa mission, le caïd se dirigea à toute allure vers Hadjira. Pendant qu'il effectuait cette marche, le 13 septembre, l'agha Si Chérif ben Lahrèch razziait les Harazlia dont les campements étaient divises en deux groupes sur l'Oued Atar. Quant aux Larbâ ,ils avaient fixé leurs campements sur l'Oued Zegris et échappèrent à la répression. Dans ces circonstances, le Cheikh de Touggourt, bien qu'ami des Bengana, avait donné de faux renseignements au caïd Mohammed Seghir car il voulait sauver les Harazlia dont Touggourt était un des principaux marchés et qui possédaient de nombreux palmiers dans l'Oued R'hir. Si la jonction de l'agha Si Chérif et du caïd Mohammed Seghir avait pu s'opérer, les Larbâ et les Harazlia auraient été châtiés durement. Les Larbâ et les Harazlia se retirèrent dans l'ouest puis, au début de l'automne, tous les nomades des Ziban étant revenus du Tell avec leurs goums la paix régna jusqu'à la fin de l'année.Un goum fut pourtant placé en surveillance à Saada puis à Elomri pour empêcher à l'avenir toute incursion des Larba et des Harazlia vers les Ziban.
EVENEMENTS DE L'ANNÉE 1851
Vers le mois de mai 1851 Boulakhras ben Mohammed Belhadj Bengana caïd des Seharis, recut l'ordre de se tenir, avec un goum de 200
cavaliers à Lioua pour empêcher toute infiltration vers le sud des partisants d'Elhadj Mostefa agitateur qui poursuivait son œuvre dans
les montagnes des Mâadid et dans le Hodna. La surveillance exercée par Boulakhras empêcha la propagande de gagner les Ouled Djellal et surtout les Ouled Zekri qui, à demi soumis ; n'avaient que trop de tendances à écouter les fauteurs de troubles.
Au mois de juillet le cheikh Makhlouf des Ouled Khaled, tribu du cercle de Boussâda, fut assassiné et les Ouled Attia, fraction turbu¬lente des Ouled -Zekri, donnèrent asile au meurtrier. Le capitaine Pein, commandant le cercle de Boussâda, résolut de les châtier. II fut aidé dans son opération par le goum d'Elamri qui fut renforce de 20 spahis réguliers, 30 saharis et 50 goumiers du Cheikh el Arab. Le 1er juillet ce goum razzia les Ouled Chena, fraction des Ouled Khaled. Les Ouled Attia, réfugiés dans les rochers abrupts du Djebel Mimouna, échappèrent à la répression, mais leurs silos de grains creusés à Aïn Farès furent vidés par les goumiers. Vers la fin du mois de juillet 1851 tout le sud fut alerté. La menace,
dirigée contre l'influence française, vint du Djerid, région dusud-tunisien.
Les Bengana, au combat de Salsou, le a 24 mars 1840, avaient abat¬tu la puissance de Hassein ben Azouz. Celui-ci mourut en 1847 à Bône. Sa famille vivait retirée au Djerid où elle étendait son influen¬ce religieuse; sa domination s'affirmait de plus en plus dans le sud-algérien. Intriguant en compagnie de l'ex-bey Ahmed et de Moham¬med Seghir ben Ahmed Belhadj, ils avaient quelques partisans dans les Ziban et surtout dans le Souf, limitrophe du Djerid. L'un des frères de Hassein Azzouz, nommé Mostefa ben Azzouz, le chef de cette famille, songea à soulever les populations du sud-algérien pour chasser d'abord les Français; abattre ensuite les Bengana et prendre leur place .Il se dit chérif et déclara etre chtirgé d'une mission divine.Il prît le nom de Mohamed benAbdallah ben Ahmed ben Hocine et se fit annoncer par des lettres circulaires envoyées dans toutes les tribus. Ses premiers alliés furent les Chambas, attirés par la promesse de razzaias fructueuses. Les débuts du nouveau chérif furent heureux. Il établit son centre d'opérations à Ouargla. Le 21 août il surprit à Bir Stil une caravane des Ouled Moulet qui revenait de Sidi Okba char¬gée de grains et la razzia complétement. Son butin fut de huit cents chameaux chargés. De Bir-Stil le cherif alla s'établir sur l'Oued Itel d'où il étudia un coup de main propre à lui livrer Touggourt.
À Touggourt régnait le cheikh Àbderrahman ben Djellab sur-nommé Boulifa. Ce cheikh était un ami fidèle des Bengana. Le frère du cheikh, Selman ben Djellab, jaloux et intrigant, vivait à Temacine village qui, malgré sa soumission de 1848 ne reconnaissait point entièrement l'autorité du cheikh Àbderrahman ben Djellab; Dès que le chérif Mohammed ben Abdallah se fut installé sur l'Oued Itel il y prépara son expédition sur Touggourt et il y fut rejoint par Selman qui lui offrit ses services et l'appui de Temacine: Abderrahman ben Djellab, sentant le danger, agit comme en 1848 et demanda des secours au Cheikh el Arab qui lui envoya 400 goumiers qu'il avait demandés chez les nomadesà ce moment en transhumances dans le Tell. Cheikh ben M'hammed ben Mohnmmed Bengana prit le commandement de ce goum, Mohamed ben Abdallah marchant sur Touggourt, s'arrêta le 4 octobre à Temacine dont les habitants se déclarèrent prêt à soutenir son action. Le 5 au matin le chérïf se dirigait vers Touggourt à la tête de 900 fantassins couverts par 200 cavaliers. Il n'eut guère de chemin à faire car, dés sa sortie de l'oasis , il rencontra les forces du Cheikh Abderrahman composées de quatre cents goumiers et de 3.000 fantassins. Le faux chérif culbuté, ses partisans se retirèrent à l'abri des palmiers. Le Cheikh Abderrâhman rejoignit Touggourt après son succès. Le 7 il fit un nouveau coup de main sur Temacine, mais le chérif s'enferma dans les murs du ksar .Les goums du,Cheikh ben M'hammed Bengana essayèrent d'engager le combat mais ils ne furent pas soutenus par les fantassins. II aurait fallu organiser un siège de Temacine. Les moyens lui manquant le Cheikh Abderrahman rentra, à Touggourt. Mohammed ben Abdal¬lah, sachant que la rentrée des nomades dans le sud était proche, craignant l'arrivée d'une colonne française, rejoignit rapidement son repaire de Ouargla. La tranquillité du sud ne fut point troublée pen¬dant le reste de l'année.
ÉVÉNEMENTS DE L'ANNEE 1852
Mohammed ben Abdallah, après avoir opéré dans le sud-algérois et s'être heurté à la colonne du général de Ladmirault, revint vers le sud-constantinois. Ses forces se composaient de 2.000 fantassins, 700 cavaliers et 100 méharistes, tous gens recrutés au hasard de ses pérégrinations. Après s'être ravitaillé dans l'Oued R'hir, il marcha sur les Zîban et le 22 mai, il arriva près de l'oasis de M'lili. Le com-mandant Collineau qui commandait le cercle de Biskra par intérim, avait appris la marche du chérif. Ses espions lui avaient signalé le chérif à cinq lieues au sud du Zab guebli. Réunissant tout son monde soit: un peloton de chasseurs d'Afrique, vingt-cinq spahis, quatre-vingts deiras du bureau arabe, puis quatre cents goumiers sous les ordres du Cheikh el Arab et de tous les Bengana, il se mit en route, Malgré l'inferiorité de sa troupe, le mauvais état de ses goums fati¬gués, le commandant Collineau résolut d'attaquer car, s'il avait battu en retraite, il aurait été environné on plaine par les 700 cavaliers du chérif. Le commandant fit passer l'Oued Djedi a sa troupe, se jeta sur la ligne que formaient les fantassins ennemis et ouvrit une brè¬che si large qu'elle entraîna la déroute de cette horde de pillards. Le commandant Collineau resta maître du champ de bataille, alors que
les vaincus poursuivis par le goum;s'enfuyaient dans toutes les directions. La tente du chérif et un butin, considérable furent ramassés.; dans cette affaire, furent cités Mohammed Seghir Bengana caïd des Ziban, qui fût fait officier de la Légion d'honneur, Ahmed Belhadj Bengana, caïd des Seharis .Ali Belguidoum Bengana eut son cheval blessé et Ahmed Belhadj ; Bengana son fusil brisé, par une balle. A la suite de ce combat le chérif alla d'abord vers Boussaàda et, de là, il repartit vers le M'zab. Il gardait malgré tout une base d'opérations dans l'Oued R'hir avec la complicité de Selman ben Djellab qui, par un coup de force s'était introduit dans la casbah de Touggourt et avait prit le pouvoir on renversant son neveu Abdelkader qui com¬mandait à Touggourt depuis la mort du Cheikh Abderrahman.
ÉVÉNEMENTS DE L'ANNÉE 1863
Au début de l'année 1853, le caïd Ahmed Belhadj Bengana fut chargé d'effectuer un coup de main, sur les Ouled-Sassi insoumis
campés sur l'Oued ltel. Il les trouva en nombre trop important et ne put les attaquer. Le chérif Mohammed ben Abdallah, qui se tenait en ce moment aux environs de Tamerna, remonta vers le nord pour essayer du surprendre Ahmed Belhadj Bengana, Le commandant supérieur, averti, envoya immédiatement le Cheikh el Arab à la tete d'un goum de 900 chevaux prendre position a El Baadj pour s'opposer au chérîf.
Au mois de mars, une colonne française parcourut le sud de la province. Selman ben Djellab se réfugia dans Touggourt dont il augmenta les défenses. Pour terroriser les partisans du Cheikh Abderrahman défunt il fit assassiner ses quatre enfants, Touggourt matée par ce coup de force, il se prépara a la résistance. Il n'eut pas à livrer combat, la colonne n'ayant qu'une mission de reconnaissance vers le sud a effectuer.
Au cours du mois d'octobre –les Ouled-Sassi ayant assassiné leur cheikh, le colonel Liébart, commandant superieur, prit le comman¬dement de la colonnes qui devait les Chatier. Cette colonne partit de Biskra le 20 novembre. Elle comprenait de nombreux: goums, l'un de 500 cavaliers, sous les ordres de Ahmed Belhadj Bengana : avait pour mission de se porter sur Elâlfan,Taibine et Hadjira, un autre de 300 cavaliers avec le Cheikh el Ârab gagna El Baadj sur l'Oued Itel; la colonne légère du colonel Liébert devait opérer entre ces deux goums qui formaient ses flancs-gardes. Ahmed Belhadj arriva à Taïbin le 28 novembre. Il y enleva 400 quintaux de grains appartenant aux Ouled Sassi, presque sans combattre. Le 7 décembre il rejoignit la colonne qui, d'El Baadj, rentra à Biskra.
Au cours de l'année 1853 le Cheikh el Arab Bouaziz ben Boulakhras Bengana fut, en récompense de ses services, élevé à la dignité de commandeur de la Légion d'honneur.
ÉVÉNEMENTS DE L'ANNEE 1854
Le cherif Mohammed ben Abdallah ne cessait pas son action dans l'Oued R'hir et dans le Souf. Les goums étaient continuellement
alertés. Mais des dissensions se produisaient parmi les partisans du chérif. Pour exploiter cet état de choses il fut décidé que deux goums
opéreraient contre lui. Vers la fin de janvier 1854 Ahmed Belhadj Bengana, à la tête de 250 cavaliers et de 300 fantassins, razzia 125 tentes des partisans du chérif. Laissant quelques cadavres ennemis derrière lui il emmena un riche butin surtout composé de troupeaux.
A la suite de ce fait d'armes il fut promu officier de la Légion d'honneur.
Au mois de mai, au moment où les nomades partaient en transhumance, le commandant supérieur apprit que le chérif Mohammed ben Abdallah se préparait à les attaquer. Aussitôt, il alerta les caïds des Bengana qui, avec leurs goums, se porterent à la rencontre du chérif. Celui-ci se retira le long de l'Oued Djeddi et réfusa, le combat.Il alla plus loin attaquer les Ouled Harkat, fraction des Ouled Zekri, il leur enleva de nombreux troupeaux.Les Ouled Harkat réagirent, mais, trop peu nombreux ne purent reprendre les prises . Le Cherif repartit ensuite vers le sud .
Quant à Selman Bendjellab qui commandait toujours à Touggourt , après avoir donné le change au Commandant supérieur en l'assurant de son dévouement à la France, il jeta le masque et rallia un certain jour son vieil ami le chérif Mohammed ben Abdallah toujours plus intrigant. Aussi fut-Il decidé qu'une colonne légère d'environ deux mille partisans; appuyés par deux escadrons du spahis et une compagnie de tirailleurs, se concentrerait sous les ordres du commandant Marnier.
Le 18 novembre 1854, au bordj de Taïr Rassou dans les Ziban, le rassemblement s'opéra comme il avait été convenu. De là la troupe,
appuyée à distance par la colonne Desvaux composée de cinq cents hommes d'infanterie et trois escadrons de chasseurs d'Afrique, se dirigea sur Touggourt.
Le colonel avait lancé une proclamation informant les populations que l'expédition n'était entreprise, que pour châtier Selmane Bendjellab.
Le 29 novembre 1854 le commandant Marnier , installé sur le plateau de Meggarine, prenait ses dispositions de combat. Les goums d 'Ahmed Belhadj furent lancés les premiers contre l'ennemi, puis les spahis chargèrent avec entrain cependant que les tirailleurs fusillaient de flanc les partisans du chérif et ceux de Bendjellab. L'engagement furieusement mené de part et d'autre fut rude, mais les re¬belles, complètement battus, s'enfuirent en désordre; poursuivis par les cavaliers. Près de mille fusils; cent sabres et cinq drapeaux furent pris en cette affaire. Peu de jours après, Slimane et son allié, abandonnés par leurs partisans, quittaient Touggourt précipitamment après avoir envoyé à la Zaouia de Temacine leurs familles qui, plus tard, furent confiées au caïd de biskra Mohammed Seghir Bengana.
Dans la première décade de décembre le colonel Desvaux s'instal¬lait définitivement dans la capitale de l'Oued-Rhir, déjà, occupée par le commandant Marnier avec le lieutenant Rosé et les goums des Bengana qui, ainsi qu'on a pu s'en rendre compte, avaient prêté leur constant concours dans toutes les opérations du sud.
ÉVÉNEMENTS SURVENUS APRÈS 1845
De 1845 A 1854 le sud resta dans le calme.
Une nouvelle période d'action pour les Bengana s'ouvrit au mo¬ment où le marabout Si Saddok Belhadj essaya, en fin juin 1858, de soulever les tribus de Sidi Okba, cherchant à renouveler l'épisode des Zaatcha. En apprenant ses faits et gestes, le caïd de Biskra, Mohammed Seghir Bengana se porta rapidement sur Sidi Okba. Après un vif engagement à Haouzet el Henna, il poursuivit les rebelles jusque sur les premières hauteurs de l'Ahmar Khaddou, où penétrait en janvier 1859 le général Desvaux. Le 13 du même mois les premiers postes de l'ennemi furent enlevés à El-Ahbal par les goums de Bengana ¬ qui culbutèrent ensuite le gros des rebelles dans les ravins de Toumgaline. Au cours de la nuit suivante Si Saddok, ses fils, et ses partisans les plus dévoués s'enfuirent vers le Djebel-Chechar pour, de là gagner le Djerid.
Une fois de plus, les goums des Bengana lancés à la poursuite des fuyards les atteignirent près de l'Oued-el-Arab où un nouveau com-bat mit les dissidents en fuite vers Djermoune. La, le fils du caïd de Khangat-Sidi-Nadji Ahmed ben Nacer, parent des Bengana contraignit Si Saddok BelHadj à se rendre, le 18 janvier 1859, et l'ache¬mina, ainsi que de nombreux prisonniers, sur le camp du général Desvaux.
Deux ans après ces événements le Cheikh el Arab Bouaziz ben Boulakhras Bengana mourait à Constantine des suites d'un accès perni¬cieux. Les honneurs militaires furent rendus au défunt, commandeur de la Légion d'honneur, par une compagnie de tirailleurs algériens.
Le général commandant la division, le Préfet du département, un grand nombre d'officiers de tous grades, les Caïds, les Cheikhs et la population indigène de Constantine accompagnérent sa dépouille mortelle jusqu'aux portes de la ville. De là un peloton de spahis l'escorta jusqu'à la zaouia de Sidi-Mâmmar, chez les Ouled-Aréma (Oued-Seguin), sépulture de notre famille dans le Tell.
Ainsi s'éteignait après vingt-deux ans de loyaux services, sans un instant de défaillance, le plus fidèle auxiliaire de la France dans le sud de l'Algérie. Son caractère affable et bienveillant, son urbanité et son extrême obligeance lui avaient attiré un grand nombre d'amis. Les tribus regrettèrent en lui le chef calme, patient, sans violence et sans brusquerie qu'une longue expérience avait mis à même de connaître leurs intérêts et leurs besoins.
Avec lui disparaissait le dernier Cheikh el Arab de la Conquête.
Lors de l'insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh on remarqua que les Saïd-Otba du çof Bengana étaient restés fidèles au gouvernement et que le 2 octobre 1864, Boulakhras ben Mohammed Belhadj Ben¬gana, caïd des Arab-Gheraba, et le caïd des Arab Cheraga Ali Belguidoum ben Bouaziz Bengana, prirent part avec leurs goums au combat de Dermel . Ce dernier goum partit ensuite en observation à El Baadj tandis que celui des Arab Ghraba demeurait avec le colonel Seroka .Mais le 9 février suivant les deux goums ,étaient encore réunis pour pousser une reconnaissance sur Ngoussa et le lendemain, au soleil levant, les surprenaient et mettaient en déroute à Hadjira les partisants des Ouled Sidi Cheikh. Deux cent cinquante tentes du Chàamba et de Mekhadma furent enlevées et quinze cents chameaux razziérs. A la suite de cette razzia les Chaamba envoyèrent un miad à Hadjira pour demander l'aman qui leur fut accordé. Au cours de cette insurrection les autres membres de la famille Bengana s'employèrent à maintenir le calme dans les tribus relevant de leur commandement et , grace a leur influence, ils purent faire face, pendant plus de six mois, aux nombreuses réquisitions nécessitées par la pré¬sence d'une colonne de seize à dix-sept cents hommes et de six cents chevaux. Aussi, le 15 février 1865, reçurent-ils les félicitations du Gouvernement général de l'Algérie pour leur dévouement et leur conduite. En outre, le 5 avril de la même année, Boulakhras ben Mohmmed Benganaj fut promu officier de la Légion d'honneur tandis que le premier février de l'année suivante Mohammed Seghîr, caïd de Biskra, était promu Commandeur de l'Ordre national.
Avec la guerre du 1870-1871 s'ouvrit la période critique de l'insurrection. Tout en les déplorant, ces événements furent, pour les Bengana, une nouvelle occasion de se révéler, à tous instants, les amis sûrs du gouvernement, et les loyaux auxiliaires de la France. Ce fut dés que les Mokrani, amis de la famille Bengana, levèrent l'étendard de la révolte, ceux-ci, les reniant au nom de leur dévouement à la Mère-Patrie adoptive, firent spontanement tenir au Commandant supérieur l'adresse suivante :
A Monsieur le Général Administrateur ,
« Apres les compliments d'usage ,Nous sommes les plus anciens serviteurs du Gouvernement français nous le servons depuis 1837, et, Jusqu'à ce jour, notre fidélité à la foi jurée ne s'est jamais démentie Nous continuerons; comme par le passé, à accomplir notre devoir avec le dévouement le plus complet, avec les intentions les plus pures; tant que Le Gouvernement français subsistera en Algérie, et vînt-il même n'y être représenté que par un seul de vos nationaux, nous resterons vis-à-vis de lui, dans la soumission la plus complète.
Nous avons appris que Mohammed ben Ahmed el Mokrani - s'était, révolté. Sa rébellion, si elle est vraie, ne peut être que le résultat d'une démence et d'un manque de raison incompréhensible. Quoiqu'il en soit, de ce jour, nous nous séparons de lui, et nous le combattrons avec autant d'ardeur que si nous étions français.
Si l'état d'insurrection de Mokrani est bien établi, nous vous prions de nous envoyer trois cents soldats qui, joints à ceux de la
garnison de Biskra, feront tomber les mauvais bruits en circulation. Nous nous porterons alors garants de la tranquillité de Biskra.
Vous n'avez à craindre de notre part aucune agitation ; agissez avec nous comme vous le feriez avec vos propres concitoyens . Salut de la part de Mohammed Seghir Bengana, Boulakhras Bengana et tous les membres de leur famille .
Ecrit le 18 mars (empreintes des trois cachets). »
Ce document fut reproduit – en francais et en arabe – et favorablement commenté quelques jours plus tard dans le journal officiel « Le Moubacher ». Pourtant des récits contradictoires et tendancieux faits par ceux-là mêmes qui auraient dû comprendre et apprécier la conduite des Bengana, ont malheureusement émaillé l'histoire de querelles de çofs risquant ainsi de fausser l'opinion publique.
Retenons donc le temoignage de l'historien Mercier en affirmant qu'il fut celui de tous les chefs francais et de nombreux amis de la famille .

Aussi le jour où le Gouvernement fêtera le Centenaire de la conquète les Bengana compteront cent ans de fidéleté à la France !
Certes on ne les vit jamais, surtout, aux heures les plus périlleuses des rébellions locales, pas plus qu'à celles des dangereux assauts, abandonner leur poste ! A Salsou ils ébranlèrent la puissance d'Abdelkader... ils étaient à Zaatcha... ils furent, partout !
A ce moment l'opinion publique dans le sud s'était émue de la situation faite à Touggourt, abandonnée par son agha, Ali Bey ben Ferhat , ce qui avait déterminé le massacre de la petite garnison et le sac de la ville.
En présence de l'inaction manifeste des chefs et contingents de cet¬te région délaissée, Boulakhras Bengana offrit de marcher sur Touggourt avec les Arab-Gheraba pour la dégager et y rétablir l'ordre. Mais il ne fut pas accédé à son désir étant donné que le départ des goums de Biskra aurait pu compromettre la sécurité dans les Ziban.
Cependant, lorsque leurs nomades quittèrent leurs quartiers d'été pour réintégrer le désert, les Bengana résolurent de profiter de la rentrée de ces gens pour venger l'affront fait à la France. Ils entrèrent donc en relations avec les dissidents de Touggourt, leur sou¬lignant qu'une colonne française ne tarderait pas à reprendre leur ville comme en 1854 que, par conséquent, leur intérêt était de rentrer dans le devoir.
Après quelques jours de tergiversations les Touggourtins déci¬dèrent d'envoyer une députation au Caïd Boulakhras Bengana qui, avec ses gens, campait au sud des Ouled Djellal. Ce chef informa immédiatement qu'il se rendait à Touggourt pour en prendre pos¬session au nom de la France ; et, sans plus tarder, il se mit en route vers cette ville à la tête de ses goums. Il y pénétra, le 16 octobre 1871, et y fut accueilli avec enthousiasme, car il était très aimé dans cette cité. Son premier soin fut d'envoyer à Ouargla des émissaires qui en ramenèrent sains et saufs les captifs français.
La phase inquiétante de cette période était terminée; Bouchoucha arrêté avait été interné, lorsque vers 1875 un derrouiche régional,
Ahmed ben Ayache secondé par un énergumène appelé M'hammed Yahia, provoqua des désordres assez graves pour inquiéter le commandement supérieur de Biskra.
Le 4 avril 1876, dans son rapport n° 41 au Gouverneur général de l'Algérie, le général Carteret mentionnait notamment :
« ... tout ce qui se passe est certainement la conséquense des intrigues de çofs. Les Bengana n'ont aucun intérêt à provoquer du désordre et tout ce que je vois en ce moment fait ressortir les intrigués du çof Bouakkaz. Tout me fait croire que les partisans d'Ali bey ont dépensé des sommes importantes pour déterminer le mouvment.
Je viens de voir les Bengana ; ils comprennent que pour eux il s'agit de reprendre l'autorité. Ils rassemblent en ce moment leurs goums : Boulakhras à Chegga ; Elhadj à Ourlal ; quant au caïd M'hammed Bouaziz il a groupé les Seharis à El-Outaya.
Signé : Carteret
Général Commandant la division. »
Une colonne ayant été organisée, le général Carteret arriva le 11 avril en face d'El-Amri pour y châtier les fractions de tribus ameu¬tées par les deux meneurs. Un premier et sérieux, combat fut livré ce jour-là mais sans résultat décisif. Le 14, un autre engagement fut contrarié par une tempête de sable dont les soldats eurent beaucoup à souffrir ; et ce ne fut que le 29 que des émissaires, après avoir la veille hissé le drapeau blanc, se présentèrent à la colonne. Comme les précédentes, cette révolte avait été réprimée.
En récompense de sa brillante conduite au cours de cette campagne M'hammed Boûaziz, alors caïd des Seharis; fut proposé pour la Croix de chevalier de la Légion d'honneur qu'il obtint le 20 octo¬bre 1878.
Enfin une derniere insurection allait encore troubler le sud-constantinois. Elle eclata en 1879 dans le massif montagneux des Aurès et débuta, comme toujours, par la prédication d'un faux chérif Mohammed ben Abderrahmane , marabout de Timermacine, soutenu surtout par les Ouled Daoùd.
Aussitôt, le capitaine Bissuel du Bureau arabe de Biskra fut chargé, avec tous les Bengana, de rassembler les goums des Arab-Gheraba, des Àrab-Cheraga et des Seharîs et de se porter à Zeribet-el-Oued pour renforcer la colonne de Forgemol. De son côté le caïd Mohammed Bengana faisait partie de la colonne Gajard qui quitta la vallée de l'Oued-el-Abiod pour déloger les insurgés a Drâ-Lakehal. De là il alla camper à Aïn-Sîdi-Ali chez les Béni Bouslimane et les Ouled Daoud qui firent leur soumission le 25 juin 1880. Seule la fraction des Lahela persista dans sa rébellion ; elle avait été attaquée et dispersée le 19 juin a Zeribet el-Oued par les spahîs et les goums des Bengana : dans ce combat douze goumiers furent tués et trente autres blessés. Le marabout Mohammed ben Abderrahmane s'enfuit. Dès lors, après d'exemplaires sanctions, la région entra dans le calme.
Le rôle guerrier des Bengana prenait fin avec cette période de guerre.Ils demeuraient chefs des Ziban.
PERIODE CONTEMPORAINE
Le temps des querelles de çofs et des luttes fratricides n'est plus ; dorénavant la paix et le calme assureront le labeur fécond, source de la grandeur d'un pays.
Nous eûmes à cette époque le bonheur d'avoir comme chef de famille, en la personne de notre aïeul : Mohammed Seghir Bengana, un guide sage, avisé, prévoyant, qui possédait au suprême degré le sens des réalités présentes et la prescience des événements futurs, dons précieux qu'il ne cessa de développer jusqu'à sa mort, par la méditation saine et le travail opiniâtre. Aussi employait-il pour traduire sa pensée des mots remarquables que l'on cite encore comme des axiomes et des proverbes, qui; pour ses descendants, constituent la morale la plus sûre.
Les changements de méthode ne surprirent guère ce chef avisé car, depuis longtemps, il avait suivi la lente évolution de la nouvelle organisation ; il fut aussitôt à la hauteur de la situation.
Dès l'installation à Biskra des premières familles françaises , Mohammed Seghir se lia bientôt d'amitié avec les Dufourg, les Gasenave, les Brulebois et autres honorables pionniers de la colonisation dont les descendants actuels honorent avec nous sa précieuse mémoire.
Ce fut un devoir pour ce bon père de diriger l'éducation et de développer l'instruction de ses enfants et des enfants de la famille. Certains furent places au groupe scolaire que dirigait alors l'excel¬lent maître Jules Colombo, pédagogue de la première heure, qui a droit à une spéciale mention de gratitude de la part de tous.
Tous les enfants de la famille furent ainsi en contact journalier avec de bons petits Français, leurs frères, prenant avec eux leurs ébats dans le bordj familial aux jours de vacances. Plus tard, grâce aux soins de notre aïeul, les adultes allèrent au collège pour se perfectionner; tel fut le cas de son pupille Si Belkacem ben Sedira, deve¬nu professeur d'enseignement supérieur, officier de la Légion d'hon¬neur, et dont la science honora la Faculté des lettres d'Alger. Aux vacances il les emmenait en France où lui-même avait été recu très jeune à la Cour de Louis-Philippe puis, plus tard, à celle de l'em-pereur Napoléon III et où il avait été comblé de présents qui sont autant de souvenirs précieux conservés dans le trésor familial. Ah ,comme il aimait à nous conter, ce bon père, les détails de ces fas¬tueuses receptions qu'il revivait avec une émotion qui nous partagions tous ! il fit aussi de nous des Français par l'esprit et par le sentiment. Suivant, cette même inspiration il aimait à recevoir à Bis¬kra les visiteurs de la Métropole; il donnait à sa réception tout l'éclat passible, y déployant le faste familial habituel; il montrait ainsi le pays pacifique dans une atmosphère calme et sereine. Ces rela¬tions constantes et fraternelles entre les Français et les siens étaient d'un heureux exemple aux yeux des autres chefs et des populations indigènes ; de ce fait, il réalisait le but politique de la France.
D'ailleurs toutes ses paroles et tous ses actes jusqu'au terme de son existence furent la consécration de son grand amour pour la France. « Il fut l'imam de ce culte » et quand sonna pour lui l'heure décisive inscrite par Dieu au Livre du Destin ; quand son àme s'en fut rejoindre dans l'immortalité celle de ses aïeux, il laissait à ses héritiers un legs impérissable: ce culte, que, depuis, ses descendants ont- eu dont toujours à cœur de léguer à leurs héritiers.
Le Caïd de Biskra Mohammed Seghir ben Ali Belguidoum Bengana s'éteignit paisiblement dans sa propriété de Château-Gérard le 7 septembre 1888. Il était né en 1818 et avait été élevé à la cour beylicale de Constantine. Il n'avait que 22 ans lorsqu'il fut promu chevalier de la Légion d'honneur en récompense du brillant fait d'armes de l'Oued Salsou (24 mars 1830). Quatre ans plus tard, par décision du duc d'Aumale, il fut, placé à la tète de la Caidat des Ziban. Il succéda en 1861 comme chef de famille; au dernier Cheikh-el-Arab de la conquête, Bouaziz Bengana ; il avait été promu officier de la Légion d'honneur depuis le 29 aout 1856 à la suite de Zaatcha et de l'expedition contre le chérif Mohammed ben Abdallah.
Il hérita ainsi de l'influence familiale accrue par son prestige per¬sonnel et sa réelle popularité.
EN 1866, le 1er février, il etait fait commandeur de la légion d'honneur par l'Empereur lui-même qui lui donna l'accolade. Quatre ans après il obtenait la même distinction dans l'ordre du Nichan Iftikhar. Il etait en outre depuis décembre 1807, titulaire, de la Médaille d'or de première classe et propose pour la dignité de Grand officier de la Légion d'honneur en reconnaissance de son dévouement et de la charité dont il avait fait preuve, sans distinction de races ni de sujets, au cours de l'épidémie générale de choléra qui, en 1877, rava¬gea aussi les Ziban provoquant inévitablement la famine.
Généreux, bienveillant et courtois surtout avec les humbles, les Caïd Mohammed Seghir rehaussait ses qualités d'esprit et de coeur par ses vertus mâles et viriles de guerrier fameux.
Aussi à l'occasion de l'heureux centenaire, les Bengana tiennent-ils à honneur d'offrir en hommage à la Mère-Patrie le souvenir du l'indéfectible loyalisme dont notre glorieux aïeul se rendit tributaire lorsque, bien jeune encore, et en méme temps que son oncle, le Cheikh-el-Arab Bengana, il jura fidélité à la France.
Le Caïd des Ziban laissait trois fils : M'hammed-Bouaziz, Mohammed Belhadj et Hamida.
A l'histoire de Mohammed Seghir est entiérement liées à celle de son frère le Caid Boulakhras Bengana officier de la Légion d'honneur.
Né en 1825 à Omm-el-Ànab, il était le troisième fils du Cheikh-el-Arab Mohammed Belhadj Bengana et le serment paternel du ralliement des Bengana fut aussi son serment. Sa mère était la soeur de Mohammed Seghir ben Ahmed ben Elhadj, khalifa de l'Emir Abdekader.
Au combat de Salssou il avait mérité la Croix des braves au côtés de son oncle M'hammed Bouaziz ; il était à peine adolescent; aissi tel le Cid légendaire, « son coup d'essai etait un coup de maître ».
En 1848 il fut placé à la tête des Seharîs, surnommés les Chasseurs de France. Cette importante tribu fut sans contredit celle qui fournit les plus brillants cavaliers au beït Bengana. Ensuite , le 28 août 1860, il fut nomme Caïd des Zemoul, puis le 5 avril 1864, il commanda aux Arab-Gheraba jusqu'au décembre 1860.
Le 5 avril 1865 le Caïd Boulakhras Bengana avait été fait officier de la Légion d'honneur en raison de la part active qu'il avait, prise dans l'expédition, contre le chérif Mohammed ben Abdallah.
Ce brillant chef, qui, pendant trente ans et sans discontinuer, avait combattu partout pour la cause juste, s'éteignit à Biskra le 13 juin 1900, laissant une réputation de bravoure et de probité.
Au caïd Mohammed Seghir succéda d'abord l'aîné, de ses fils :
M'hammed Bouaziz Bengana qui fort des enseignements pater¬nels, prenait le commandement sous d'heureux auspices. Ses mérites, à Gouvernement français les reconnut en le comblant des plus grands honneurs et cette reconnaissance officielle nous dispense de prolonger ce panégyrique et d'insister sur l'éloge d'un père vénéré qui sut demeurer simple dans sa grandeur.
Né en 1846, M'hammed Bouaziz avait, tout Jeune encore, fait ses pemières armes dans le Souf et à Ouargla. En 1866 , alors qu'il était Cheikh du Sidi-Okba, il prit part à la répression des Aurès et, en 1870, avec son frère Mohammed Belhadj et son oncle Boulakhras. il fut à la tête des cavaliers de son père pour participer aux démonstrations faites dans le Tell et dans le sud. Il participa également à la reprise de Touggourt en 1873. Trois ans après, il était nommé caïd des Seharis et les conduisit, dans les Aurès pour appuyer la colonne Forgemol de Bosquenard. Ce fut à cette époque qu'il se retira auprès de son père déjà âgé et surtout fatigué par ses langues campagnes. Dés lors il se substitua à lui le plus possible dans l'administration des tribus si bien qu'il fut, chargé du caïdat des Ziban en 1887 ; il fut alors le continuateur de la politique, paternelle toute de sagesse et de fermeté.
Le général commandant la division le notait ainsi en octobre 1892: «Ce chef influent est incontestablement un homme de progrès, au caractère énergique et qui exerce, avec beaucoup d'autorité, un important commandement dans le sud. »
M'hammcd Bouaziz fut nommé agha des Ziban le 1er juillet 1894 . PUIS Bachagha le 7 octobre 1901 et déjà titulaire de nombreux Ordres francais et etrangers, il fut élevé à la dignité de Grand officier de la Légion d'honneur.
Le 30 septembre 1910 après une vie exemplaire, le Bachagha M'hammed Bouaziz rendit son àme au Créateur et, par les pieux soins de ses fils, il fui inhumé dans la sépulture familiale de la zaouia de Sidi-Maâmar.
La même année une délibération des édiles de Biskra consacra à la mémoire de leur vénéré concitoyen, on attribuant son nom à l'un des principaux boulevards de la « Reine des Zibans ». Le maire commentait ainsi sa délibération : «. ... Cet hommage dereconnaissance perpétuera dans l'esprit de la population le souvenir du chef éminent , de l'homme de bien, qui fut, durant sa longue, carrière, un ami dévoué àL la France. »
Il laissait deux fils Bouaziz et El hadj.

Le cadet des fils de Mohammed Seghir, Mohammed Belhadj, était, à la mort de son père, Caid des Arab-Gheraba.
Ainsi que nous l'avons dit en avant-propos, c'est lui qui fut notre Mentor dans la vie et qui recueillit la documentation sur l'histoire de notre famille.
Il était né en 1850, c'est-à-dire qu'il n'avait que dix-sept ans lorsque , déjà khalifa des Ziban, il seconda avec dévouement, son père lors de l'épidémie qui sévit, à Biskra; il obtint, à cette occasion une mention honorable en fin 1868. Sa conduite en 1870-1871 fut celle de ses aînés et, l'année suivaite, il prit du service dans les colonnes du général de Gallifet, participant ainsi, comme chef de goum, aux opérations de Touggourt, du Souf et de Ouargla ; à la suite de ces événements il fut proposé pour la Croix de chevalier de la Légion d'honneur, puis nommé cheikh de Sidi-Okba en 1875. Dans l'intervalle , il avait fait partie de la mission officielle envoyée en 1873 à l'Exposition de Vienne (Autriche).
Vers cette époque le mouvement insurrectionnel d'EI-Auin ayant eu si répercussion dans les tribus qu'il commandait, Moham¬med Belhadj dut agir énergiquement, pour les maintenir dans l'ordre. Il fit ensuite partie avec son goum des colonnes Cajard et Noellat qui parcoururent les Aures en 1879. Nommé caid des Arab-Gheraba il fit preuve de fermes qualités d'administrateur . Le 9 juillet 1892 il etait fait chevalier de la Légion d'honneur.
Nommé Caïd du Hodna Oriental en septembre 1901, Mohammed Belhadj fut promu agha l'année suivante. Deux ans plus tard il était désigné par le Gouvenement général comme assesseur musulman près le Conseil général du Constantine et comme Délégué finan¬cier et membre du Conseil supérieur de l'Algérie, mandats qui lui furent toujours renouvelés.
Promu bachagha du Hodna en 1913, Mohammed Belhadj etait déjà titulaire de nombreuses décorations de tous Ordres francais et étangers lorsqu'il fut élevé, le 23 aoùt 1913, à la dignité de grand offi¬cier de la Légion d'honneur.
Avant de quitter le monde le bachagha Mohammed Belhadj eut la joie de connaître la grande victoire de la Marne ; il mourut le 18 décembre 1914 avec la certitude que la France sortirait victorieuse de la grande guerre. Selon sa volonté il fut inhumé dans le tombeau familial en la nécropole de Sidi-Abdelmoumène a Biskra. Il ne laissait aucun fils.
Hamida, le troisième fils de Mohammed Seghir, fut, jusqu'à la mort de son père, son khalifa. Nommé cheikh de Sidi-Okba et pro¬mu chevalier de la Légion d'honneur, la maladie l'obligeait à renoncer à son commandement. Il vécut des lors auprès de son unique fils Abdelali, cheikh des Ahl ben Ali, et de son petit-fils Mohammed el Bachir, où il se trouve toujours honoré de tous comme peut l'être un vieillard de quatre-vingts ans.
Il serait fastidieux de retracer ici, en détail, les biographies des membres de la famille qui jouèrent un rôle actif déjà indiqué dans la partie historique. Rappelons seulement les plut influent» :
Ahmed ben Ali Belguidoum Bengana, caïd des Arab-Gheraba, mort en 1864 , officier de la Légion d'honneur;
Ali Brlguidoum , caïd des Ziban, commandeur de la Léginn d'honneur ;
El Messai, caïd des Amour, officier de la Légion d'honneur ;
El Hadj Bengana, caïd des Arah Cheraga, né en 1837, mort on 1898, officier de la Légion d'honneur, tous trois fils du douziéme Cheikh el arab , Bouaziz Boulakhras Bengana.
Précedement une Médaille d'honneur avait honoré la belle conduite de Cheikh ben M'hammed Bengana,né en 1820: puis El hadj Ahmed ben Bouzid Bengana caïd de M'raier, mourut officier de la légion d'honneur.
Quant à Larbi ben M'hammed Bengana, né en 1841, il commanda aux Seharis en 1874, puis il fut Cheikh des Chemougat. Devenu ensuite khalifa de Mohammed Belhadj, bachagha du Hodna, il obtint à la mort de celui ce le Caidat de Barika. C'etait un poéte délicat et il possédé de grandes connaissances en médecine vétérinaire. Décédé en 1923 ,il ne laissa pas de fils.
Nous rappellerons que, vers la fin du siècle dernier, toutes hostilités cesse dans le sud-constantinois, les Bengana se consacrerent à l'administration des tribus ainsi qu'à la gestion et à l'exploitation de biens familiaux, Il était sage, en effet, d'intensifier la culture pour parer à toutes éventualités.
Dans le Tell les domaines ancestraux furent exploités avec des procédés aratoires les plus modernes ; l'élevage y fut amélioré par de savantes sélections, tandis que dans le sud des palmeraies nom¬breuses furent créées progressivement arrosées par des réseaux de canalisation alimentés par des puits artésiens.
Toutefois, au gré des évenements, quelques chefs parmi les Bengana eurent encore un rôle guerrier à remplir.
C'est ainsi que l'agha ElHadj ben M'hammed Bouaziz Bengana, notre frère ainè, né à Sidi-Okba en 1881, prit en 1911 à la tète de son goum, en qualité de caid des Arab Gheraba, une part, active à la campagne du Maroc (Casablanca ; Fez). Blessé, il fut cité a l'ordre du corps expéditionnaire dans des termes très élogieux.
L'agha El Hadj Bengana est actuellement commandeur de la Légion d'honneur , médaillé du Maroc, commandeur aussi des ordres sui¬vants : Nichan du Iftikhar, Ouîssam-Alaouite ; Grand officier de l'Etoile noire du Bénin ; officier d'Académie, etc.
D'autre part, l'agha Ali Belguidoum ben Brahim Bengana, né en 1885, commandeur de la Légion d'honneur, commanda le goum des Ziban dans le nord de la France et obtint la Croix de guerre avec deux citations à l'ordre du Corps d'Armée. Il est aussi titulaire de la Mé¬daille de l'Yser, chevalier du Mérite agricole, officiee d'Academie, commandeur du Nichan lftikhar, etc.
L'agha Ali Belguidoum a un jeune fils Ahmed Belmessaï. Il est le cadet de cinq garçons ;
Hadj Abdelkader, né en 1862, ancien cheikh indépendant des Ouled-Sidi-Salah et cheikh de Sidi-Okba, qui mourut récemment (4 avril 1929) laissant un fils Mohammed Seghir cheikh des Ghamra ;
Ahmed Belmessai, décédé en 1927.
Mohamed Salah et Lakhdar qui n'occupent pas de fonctions administratives et se consacrent au patrimoine que leur a laissé leur père Brahim ben Mohammed, décédé en 1904, petit-fils du onzième Cheikh-el Arab et frère du caïd Boulakhras.
Mentionnons enfin que le Clieikh-el-Médina de Tunis (Gouverneur de la ville de Tunis) le général Chadly El Okby est cousin du cheikh-el-Arab actuel et à pour fils : El Moncef, Docteur en Droit, Mahmoud et Chérif, étudiants.
Le beit Bengana est allié à la famille Massarli dont, le chef fut l'ancien agha de Touggourt, Smaïl ben Baba-Ali Massarli, qui, après l'insurrection de Bouchoucha, prit possession de l'aghalik de Touggourt qu'il conserva jusqu'à sa mort survenue en 1893 .
Le plus bel hommage qu'on ait rendu à ce chef est l'apposition d'une plaque commemorative sur le mur de la Mosquée de la place de Touggourt.
L'agha Smail Massarli était le beau-père du Cheikli-el-Arab actuel , il avait été promu en 1872 commandeur de la Légion d'honneur.
A sa mort l'aghalik fut divisé en neuf caidats qui, pour la plupart, échurent à ses fils au fur et à mesure de leur majorité : celui de Touggourt fut confié en 1894 à l'aîné Derradji qui mourut officier de la Légion d'honneur en 1924, laissant le commandement à son fils aîné Smail, lequel engager volontaire au début de la grande guerre , puis sergent ,fait la campagne du Riff en 1925; il est décoré de la Croix de guerre et de la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Le caïd Smaïl est le tuteur de ses frères : Abdelmajid, Ahmed, Abdelhamid, Rachid et Khoudir, tous étudiants.
Le second fils de l'agha Smail est le bachagha actuel du Souf qui assista à la prise de Djanet lors de l'expédition Touchard ; il fut, lui aussi sur le front francais en 1914 où il gagna la Croix de guerre avant d'être fait prisonnier à Lille.Il est commandeur de la Légion d'honneur. Son fils Baba-Ali est étudiant.
Son frère ainê Elhadj ben Smaïl, actuellement caïd de M'Raier, a trois fils : Gana, Lazhari et Larbi qui sont également étudiants. Le quatrième fils de l'agha Smaïl Massarli est Mohammed Seghir, caïd du Taïbet-el-Gueblia et Ouled-Sayah. Il fit en 1908 campagne au Maroc (Casablanca); cité :à l'ordre du corps expéditionnaire il obtint la médaille militaire et la médaille coloniale. Il est en outre chevalier de la Légion d'honneur. Ses fils sont Mahmoud et Abdelmalek .
Quant à Àbdelmajid ben Smaïl, cinquième fils de l'agha de Touggourt, il mourut, à Aïn-Salah en 1902 de blessures reçues au combat de Tit, dans le Hoggar, alors qu'il commandait un goum sous les ordres du lieutenant Cottenest.
Les Bouabdellah depuis longtemps apparenttés au beit Bengana et qui font pour ainsi dire corps avec ceux-ci, sont des chefs Douaouda. Leur ancètre fut Djaafar el Biramki (le Barmécide), vizir et confident, puis hélas ! victime du khalife abbasside Haroun el Rachid.
L'influence de la famille Bouabedellah s'exerça des les premiérs siècles, sur l'Ahmar Khaddou du massif auresien et le Zab Chergui. Déjà sous les beys turcs on citait les Bouabdellah comme alliés des Bcngana.
Vers le milieu du siécle derniér , plus exactement en 1858, et la suite d'une prise d'armes du général Desvaux dans les Aurès et de la destruction d'El-Ksar et de Ahl Ghouffi, d'importantes modifications furent apporlées dans l'organisation politique de l'Ahmar Khaddou, l'un des rares points accessibles des monts Aurès.
Des lors on renonça à l'organisation des çofs opposés de 1840, et l'on adopta la division territoriale sans tenir compte des partis politiques ni de l'inclination des tribus vers tel chef ou tel autre. C'est ainsi qu'échut, à Ferhat ben Cheikh Hamed Benabdellah le Caïdat de l'Ahmar Khaddou et du Zab chergui.
Le caïd Ferhat Bouabdellah fut le beau-pere de M'hammed Bouaziz Bengana ; il eut comme fils aîné Khoudir, cheïkh de Sidi-Okba, lequel laissa deux fîls : Ferhat ben Khoudir Bouabdellah, chevalier de la Légion d 'honneur, khelifa du Cheikh-el-Arab actuel, et Salah, cheikh d'Ourlal.
Quant aux Ben Nasser du Khengat Sidi Nadji, eux aussi parents et vieux amis de Bengana, ils appartenaient à la même descendance que les Naceria de Tamegrout du Drà marocain et exerçaient depuis plu¬sieurs siècles leur influence religieuse dans le Djebel Chechar et la vallée de Oued-el-Arab. Ils furent compris comme chefs territoriaux lors de l'organisation des Aurès en 1858 et en 1871.
Le chef de la famille etait alors Ahmed ben Mohammed Tayeb Ben Hassine qui garda le commandement jusqu'en 1886 et qui fut gratifié: d'une lettre élogieuse par ordre du chef du bataillon Crouzel, le 3 décembre 1873. Il mourut chevallier de la Légion d'honneur.
Son fils Hassine lui succéda au Caïdat du Djebel Chechar, devint chevalier d'honneur et mourut jeune encore en 1901, officier de la Légion d'honneur, laissant le commandement à son frère le Caïd Mohammed Lezhari,
Presque tous les membres de la famille Ben Nasser furent ou sont pourvus d'un commandement, notamment :
Lamir , Caïd de Yabous ;
Mohammed -Lakhdar, chevalier de la Légion d'honneur, caïd du Djebel Chechar (Khenchela) décédé en 1929 et auquel succéda son fils Larbi ;
El Bacha , caid de Ain-Zitoun (Oum-et-Bouaghi-Canrobert).
POSTFACE
A MES CHERS ENFANTS.
Voici enfin réalisé ce cher désir caresse dès ma plus tendre enfance. Louange au Dieu clément et miséricordieux qui m'a accorde cette grâce. Que sa bénédiction s'étende sur vous !
Basées sur des documents authentiques, établies sur des faits exacts et precis, les origines de notre famille et son histoire vous sont maintenant bien connues.
Vous lirez et relirez souvent, ces feuillets ; vous les méditerez longuement. Qu'ils soient pour vous, aux heures de doute et de fai-blesse, le refuge où vous trouverez confiance et courage.
Tenez haut vos coeurs, comme vos ancêtres.
Les honneurs qui ont- été décernés aux nôtres, ceux qui me sont échus, mon élévation, surtout, au Mechiakhat-al-Arab, apanage ancestral ressuscité par l'éminent Gouverneur général. M, Pierre Bordes, honneurent, autant, que les bénéficiaires, notre famille toute entière et vous aussi, mes chers enfants, dont, ils deviennent l'héritage sacré.
Je sais que vous ne le dissiperez pas. Mais il vous faudra l'augmenter pour le léguer plus considérable à vos descendants. Qu'il soit un trésor impérissable que vous caresserez de vos yeux pour en réjouir votre âme.
Conservez, précieusement dans votre mémoire le souvenir de la cérémonie au cours de laquelle, vous tous présents, me fut remis le diplôme de Cheikh-el-Arab. Que ce gage d'estime et de confiance donné par la France à votre père soit pour vous un symbole. Et qu'à l'aube de votre vie sur le chemin de votre destinée, où il ouvre une ère nouvelle, il dirige vos pensées et vos actes,
Suivez la voie ouverte par vos parents, marquée, indélébile, dans cet historique. Capitaines braves et renommés dans les périodes de tourmente : administrateurs sages et réputés sous le règne de la paix, ils ont su diversement, mais indéfectiblement, servir leur Patrie adoptive..
Aussi la France les a-t-elle comblés. Car ,à ses yeux sous sa tutelle et les plis de son drapeau, tous les braves serviteurs ont les mêmes merites.
Conservez, la tradition de loyalisme, de fidélité et d'amour pour Elle, qui fut celle de VOS parents. Conservez-la à travers tous les temps et toutes les vicissitudes, car, comme dit le proverbe arabe : ( Chaque époque a les maux que lui valent ses hommes ).
Remerciez avec moi le Gouvernement de la République de nous avoir marqué sa reconnaissance à l'approche du Centenaire et offrez-lui votre gratitude pour tous les bienfaits qu'il a prodigués à notre pays et à notre famille.
A l'exemple de vos aînés maintenez sans tache la devise familliale ou, de leur sang, ils ont inscrit le mot : SERVIR.
Enfant , j'ai vecu aux cotés de mon vénéré père et de mon oncle Mohammed Belhadj, hommes braves et serieux. A leur contact j'ai acquis une maturité précoce; qui m'éloignait des jeux des enfants de mon age et j'ai pris le souci des réalités.
Après quelques années d'études au collège du Biskra et sous l'autorité de précepteurs français et arabes, tout jeune encore, mon père me confia à un de ses cousins Mostefa ben Cheikh , a ses fidelles servi¬teurs : Lahsène et Belkacem, à son compagnon de jeunesse et habile, fauconnier, Mekki ben el Kaâli. Leur mémoire, m'est chère comme celle de frères aînés et je leur ai gardé le souvenir de mon affection. Galopant et chassant avec eux, je parcourais à cheval les Ziban, en tous sens.Je passais des semaines et des semaines parmi les Ksouriens et les Nomades, vivant leur vie, J'appris ainsi connaitre toutes les familles .J'eus la faculté d'approfondir leurs origines, leurs parentés, leurs alliances, de bien me familiariser avec leurs mœurs et leurs besoins .Je n'ignore rien d'elle.
Mon père m'envoyait aussi accompagner les missions geodésiques et topographiques. De ces sorties vient ma documentation sur toute l'étendue du mon territoire : rivières, points d'eau, plaines et monts, pistes, villages, campements et OASIS. Cette connaissance m'a été précieuse pour organiser une méthode la transhumance de mes tribus et leur stationnement, pour les diriger vers les pâturages et les cultures convenables, et pour assigner aux Telliens des pàturages propices pour leurs bestiaux.
Chaque été, mon père m'emmenait en France et me confiait à des familles amies dans l'intimité desquelles je m'initiais, me faconnais et me perfectionnais aux us et coutumes de la société française. Je puisais là les meilleurs de mes l'xemples. Mon cerveau pensait en harmonie avec celui de mes hotes : mon cœur battait au rythme du leur. Je me sentais dans mon milieu. Ce n'était pas la moindre fierté du petit nomade que j'etais et continuais d'ètre à Biskra.
Vint le jour ou mon père , m'eu jugeant apte et digne, m'appela à le seconder dans son service et à diriger, sous son autorité l'administration de ses biens.Il me chargeait, entre temps, d'accompagner dans leurs tournées les officiers des Affaires indigènes. Quelle meilleure école pour apprendre les méthodes de commande¬ment et les procédés d'administration de la France ! Quelle plus profitable occasion de gagner l'estime et la confiance de mes chefs tout en rendant aux populations de mes tribus les services qu'elles attend aient de l'autorité et qu'elles escomptaient d'une affection réciproque, créée par la vie commune. Quel exemple plus frappant à leur donner de droiture et de fidélité !
En 1898, je fus nommé khalifa de mon père, lourde charge pour les frêles épaules de l'adolescent que j'étais. Si j'en conçus quelque fierté, je voulus surtout me montrer digne de ma première fonction publique et m'y consacrai avec ardeur et conviction .Je m'en glori¬fiais près de nos amis de France à qui, chaque année, je rendais la visite traditionnelle, en compagnie de mon père.
En 1901, je l'accompagnai officiellement avec la délégation algérienne, et fis partie de l'escorte de S. M. le Tsar à la revue de Bétheny.
Le 14 août 1902, je fus nommé caïd de Doucen.
Mon père étant tombé malade, me fit rappeler près de lui. mais le Gouverneur Général, en témoignage de sa sollicitude, me conserva mon titre en me nommant caïd-adjoint au bachagha des Zîban le 20 juillet 1904.
Le 19 juillet 1909 , j'étais nommé caïd effectif des Ziban.
En 1908, je pris le commandement des goumiers des Ziban pour aller combattre au Maroc (campagne de la Chaouia). Ces valeureux cavaliers firent honneur à leurs tribus. Leur vaillance et leur bravou¬re nous valurent, à la suite de nombreux combats auxquels nous primes part, d'élogieuses citations, des médailles militaires et, pour moi, en fin de campagne, une proposition pour la croix d'officier de la Légion d'honneur. Cette proposition fut présentée par le chef d'escadrons Bussy, notre estimé chef de l'annexe de Biskra, com¬mandant des goums notre parrain au baptême du feu. Elle fut maintenue par le général d'Amade notre glorieux commandant en chef. Je dois à ces deux grands soldats le tribut de mon admiration et de ma reconnaissance ; je rends également hommage à leur sol-licitude pour mes frères d'armes qu'ils récompensèrent en ma per¬sonne des mérites guerriers dont ils firent preuve.
Le 14 juillet 1909, à la revue du Longchamps, le général Picard, ministre de la guerre, que j'éscortais à cette occasion, me remettait cette décoration.
Je fus appelé à remplacer mon père, à sa mort le 30 septembre 1910 ; puis je fus nommé agha le 27 avril 1914 et commandeur de la Légion d'honneur le 30 décembre 1916.
C'était la guerre. Comme tout bon Français, je me suis efforcé de faire mon devoir, tout mon devoir. Ce fut ma seule ambition, Ai-je pu réussir ? Mon brillant chef, le lieutenant-colonel Fournier, alors chef de l'annexe de Biskra, a pu me juger à l'œuvre, dans des mo¬ments où lui-même se donnait tout entier à sa mission avec un dé¬vouement, une abnégation et une autorité qui en imposaient à tous.
Ils vient de m'écrire, sur mon rôle, pendant cette période douloureuse, une lettre que je suis heureux de reproduire ici. Il était mieux placé que personne pour apprécier les faits et les hommes. Son témoignage n'est pas celui dont je suis le moins fier.
« Touggourt, le 18 mai 1929
A Mon cher bachagha
Je viens de lire le receuil des Annales de votre famille dont, aimablement, vous avez bien voulu me donner la primeur.
C'est un véritable document historique : le résume de la pénetration de l'ordre dans l'est de l'Algérie, de l'établissement de
prospérité par la paix francaise . Car, en vérité, on retrouve votre nom à chaque événement de l'inauguration de cette ére nouvelle .
C'est ;aussi un monument élevé par vous au loyalisme , à la fidéleté de votre famille. Depuis 1837 en effet le nom de vos prédécesseurs figure indefectiblement sur la liste de ceux sur lesquels nos devanciers ont pu compter en toute circonstance.
L'allocution à vos enfants, par laquelle votre récit se términe, en est la magnifique conclusion. Elle est l'empreinte du precepte que vous m'avez dit un jour votre vénéré père vous a légué en vous investissant de l'autorité morale de Chef du nom des Bengana: « Fidéleté - partout et toujours à la cause française; c'est la tradition qui a constamment était celle de vos grands parents .
Et puis vous rendre ce témoignage que depuis 25 ans que je vous vois à l'œuvre , tantôt comme voisin , tantôt comme collaborateur direct , vous avez strictement , rigidement suivi la voie indiquée .
Pendant dix ans , je vous ai vu à peine sorti de l'adolescence , jeune caid de Doucen , puis coadjuteur de votre pére le bachagha , puis caid des Ziban . Votre jeunesse , votre jolie chevauchée en goum au Maroc , votre aménité personnelle vous avaient acquis les sympathies unanimes.
C'était le bon temps ; la vie était belle ; les faits de guerres eux mêmes, par comparaison avec ce que nous avons vu depuis, étaient un peu de la guerre en dentelles. Tout allait tout seul; le comman¬dement était facile presque, et on ne vous en faisait peut-être pas grand mérite.
Mais les mauvais jours sont venus. Et c'est à ce moment que vous avez donne votre véritable mesure. Personne autant que moi n'a pu l'apprécier.
Je me rappelle cette conversation entre vous et moi, à mon bureau de Biskra, devant le gouffre obscur et redoutable de la guerre qui venait d'être déclarée. Je vous y disais en substance : « A partir de maintenant , plus de fantasias, plus de jolies fêtes; il va falloir
De la vigilance , de l'énergie , du labeur pénible à effectif.
Vous m'avez répondu; Mon capitaine , ayez confiance en moi Je serai fidéle à la tradition de ma famille. Mettez-moi à l'épreuve .
Je vous y ai mis et vous avez pleinement répondu à ce qui était demandé . L'ordre materiel , administratif , n'a jamais été moins troublé que durant cette période dans les Ziban. Si l'on faisait la statistique criminelle, on reconnaitrait que, jamais, on n'y a relevé aussi peu de crime et délits de toute nature que pendant la guerre ; que jamais les impôts ne sont rentres avec autant de régularité.
A quoi il faut ajouter cette constatation capitale à ce moment que, bien que la conscription ne fût pas appliquée, les engagements volontaires donnaient, à l'armée, plus d'hommes que n'en aurait à la conscription. Avec cette particularité encore que ces engagés étaient des hommes bons pour le service armé , tandis que les contingeants de la conscription auraient été affectés de l'important déchet de non valeurs physiques.
Pour obtenir ce résultat vous aviez su amener les tribus à se cotiser pour fournir aux engagés une prime supplémentaire presque double de celle payée par l'Etat.
En 1916, le Hodna, le Belzma , l'Aurès entrerent en insurrection. Ce fut un moment engoissant, C'était l'incendie dans le domaine mitoyen du nôtre, sur une étendue de 250 kilomètres, sans même un mur pour former écran isolateur. Car nos limites avec les territoires insurgés étaient des lignes purement conventionnelles.
Et cependant, malgre toutes les incitations, rien n'a bougé chez nous, C'est, au contraire, chez nous que, de toute la vitesse de leurs autos, sont venus se réfugier grand nombre de personnalités indi¬gènes du pays voisin qui n'avaient pas su ou pu tenir en mains leurs propres ressortissants.
Chez nous tout a fonctionné comme en pleine paix mieux meme, peut-être. La ville de Biskra, un moment affolée_ on l'au¬rait été à moins, il faut en convenir — à la nouvelle du meurtre du Sous-Préfet et de l'Administrateur d'Aïn-Touta, s'est rassurée à cette tranquillité ambiante et a repris le cours paisible de sa vie de Reine des Ziban. Je ne me rappelle jamais sans rire l'émerveillement du Receveur des Contributions au spectacle des contribuables indigènes de Biskra-Ville s'ecrasant à ses guichets pour payer l'impôt (dont 2/3 rentrerent en douze heures) certain jour ou nous étions intervenus pour leur faire quelques énergiques exhortations dans cet ordre d'idées.
Tout cela, mon cher Bachagha, mieux que tous les discours, mieux que les réceptions à grand tralala, m'a donné la notion exacte de ce que vous étiez.
Je me souviens aussi des conseils que vous faisaient demander certaines tribus du Hodna, bien qu'elles fussent du côté de l'insurrection : conseils que vous leur donnâtes, d'ailleurs, et, qu'elles sui¬virent en se séparant dès que possible du parti où elles s'étaient laissé entraîner.
Cela m'a donné la mesure de ce que vous pouviez.
Je l'ai alors écrit : En vous, nous n'avions pas seulement une brillante personnalité de décor, portant, admirablement le somptueux costume d'apparat, recevant splendidement les grands personnages et les jolies femmes de passage en nos régions. Nous avions, surtout, un véritable Chef indigène, jouissant d'un ascendant indéniable et sachant commander, dont l'action directe, puis, par contagion l'exemple donné aux autres chefs indigènes secondaires de la région, ont eu une importance essentielle durant toute la période critique.
De l'armature de la puissance française dans le sud-Constantinois, vous etes une pièce maîtresse, sur la solidite de laquelle en peut compter : on l'a vu à l'épreuve.
Je vous ai exprimé déjà de vive voix, en d'autres circonstances, ce, sentiment que je tiens d'une pratique de quinze années où je vous ai eu comme collaborateur. Je suis heureux d'avoir, aujourd'hui, l'occasion de vous l'exprimer par écrit.
Lorsque M. le Gouverneur général a fait revivre et vous a remis le titre de Cheikh-el-Arab, jadis propriété de votre famille, vous avez reçu de nombreux témoignages de félicitations. Aucun, croyez, le n'a été plus sincére que le mien ; car personne autant que moi n'a pu apprécier de quelle sincérité sans détour ni arrière-pcnsée, a été votre dévouement à la France, dans les moments pénibles.
J'en ai éprouvé personnellement une joie intense dont je suis heureux de vous renouveler l'expression avec celle de mes senti¬ments les plus cordialement dévoués.
« Signé : L. FOURNIER. »
Voila, mes chers enfants, mes étapes administratives jusqu'à ce, jour.
Mais un homme public à d'autres obligations que lui impose le souci de sa dignité dans toutes les circonstances, meme de sa vie privée car il prête a la critique et doit s'offrir en exemple.
Quand vous m'accompagniez dans mes déplacements sur les terres familiales, vous vous intéressiez curieusement aux travaux des champs, en vous extasiant sur tout ce que j'ai réalisé.
Votre enfantine admiration, preuve de votre amour filial, m'a ravi, comme m'enchantait la bonne volonté des gens de mes tribus à suivre les conseils que je leur donnais.
Vous serez un jour, à votre tour, chefs de famille ; peut-etre aussi Jouerez-vous un rôle dans la vie publique.
Ma grande préoccupation a été de vous y préparer .
J'ai veillé tout particuliérement à votre éducation, car elle est le principe des qualités humaines, comme l'instruction et le travail en sont les éléments. Instruisez-vous sans cesse et travaillez de même.
N'invoquez jamais les faits de vos ancêtres pour éluder vos devoirs d'homme et de citoyen. Créez soigneusement, comme l'artiste son oeuvre, votre personnalité digne de l'affection des vôtres et de la considération des autres.
Prenez , comme percépte les vers du sage arabe :
« Sois le fils de quiconque, mais acquiers une bonne éducation.
Car l'éducation supplée la naissance ;
Le jeune homme doit dire : voici qui je suis,
Et non voilà quel était mon père. » .
Maintenant, mes chers enfants, je vais mettre un point, final au dernier de ces feuillets, à chaque ligne desquels transparaît l'Ame de votre famille.
Qu'elle vous anime à votre tour et vous inspire, les mémes sentiments .
Soyez bons, braves, loyaux, sincères, fidèles.
Suivez , sans défaillance les glorieuses déstinées de votre Patrie.
Aimez la France étérnelle sans faiblesse et jusqu'au sacrifice. Ainsi l'âme de votre famille, immortelle, revivra en vous.
Biskra , 1929 - 1930