Leon Roche Emissaire d' Abdelkader à Touggourt

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Leon Roche Emissaire d' Abdelkader à Touggourt


Leon Roche Emissaire d' Abdelkader à Touggourt

La nouvelle de la reddition d'Aïn Madhi a inspiré la terreur à tous les habitants des oasis du désert et aux Arabes nomades leurs alliés. Aussi chaque jour voyons-nous arriver au camp des cadeaux de toute nature apportés par les principaux chefs; Le jeune cheik Ali ben Djelleb, qu'on nomme le sultan de Tuggurth, a envoyé de superbes présents à Abd-el-Kader qui, comprenant l'importance de ces relations, envoie lui-même des cadeaux au jeune prince ; c'est son premier secrétaire Sid el Hadj Mehemmed el Kharroubi, qui est chef de cette ambassade ; j'obtiens de l'émir la permission de l'accompagner. Je cherche à échapper aux cruels souvenirs qui m'obsèdent. Je ne puis y parvenir. Je feins d'être malade pour excuser ma tristesse et mon découragement.
Nous nous mettons en route le 5 décembre. Notre caravane se compose de dix cavaliers, douze mules chargées de présents et vingt chameaux aux vives allures, race intermédiaire entre le chameau porteur et le chameau coureur (Mahari). Près de 80 lieues séparent Tuggurth de Laghouat. Nous avons mis six jours pour parcourir cette distance, Nos stations ont été k'sar el Haïran oasis, Zraïb lieu de station, situé près d'un immense marais nommé M'ddaguin. Nous côtoyons ce marais pendant deux jours, et nous arrivons à Mader el Atar en suivant un ruisseau qui porte le même nom.
Le cinquième jour, nous couchons à Djezioua, petite oasis sans importance.
Le sixième jour nous arrivons à Tuggurth. Après avoir traversé une suite d'oasis qui sont échelonnées sur la vallée nommée Oued Righ qui est bornée des deux côtés par des dunes de sable. Ces oasis, dont Tuggurth est la capitale, sont au nombre de trente-six, dont il serait fastidieux de donner les noms.
Cette magnifique vallée n'est pas arrosée par des sources à fleur de terre, mais par l'eau qui jaillit de puits creusés à de grandes profondeurs.
Sid el Hadj Mehammed el Kharroubi et moi sommes descendus de cheval pour examiner quelques-uns de ces puits dont l'orifice en moyenne est de cinq pieds carrés et d'où coule une quantité d'eau plus ou moins abondante suivant que le puits est plus ou moins, ancien, car à la longue les dépôts de l'eau arrivent à les obstruer. Voici comment s'opère le creusement des puits : un ouvrier seul est employé à l'inteneur, a mesure qu'il enfonce il soutient le terrain au moyen de fortes solives en palmier qu'il pose en formant un carré. Suivant les divers points de la vallée on trouve l'eau à une profondeur qui varie de 40 à 100 mètres. Les indigènes ne creusent pas au delà de cette profondeur. L'ouvrier qui creuse le puits reconnaît à certains signes infaillibles qu'il approche de la nappe d'eau jaillissante. Alors il se fait attacher une corde solide sous les aisselles et continue son travail. Au moment où il donne le dernier coup de pioche qui perce la croûte qui recouvre la nappe d'eau, il secoue la corde que ses camarades tirent aussi rapidement que possible, mais l'eau jaillit avec une telle force que souvent le pauvre ouvrier est asphyxié quand il arrive au haut du puits.
Il n'y avait pas à s'y tromper. Les Arabes de Tuggurth creusaient des puits artésiens avant nous.
Lorsqu'à Paris, en 1840, je donnais ces détails au ministère de la guerre, mes récits rencontraient la même incrédulité que lorsque je parlais de la forêt de cèdres de Teniet-el-Had. Et puis, deux ou trois ans après, je lisais dans certaines publications officielles les renseignements que j'avais fournis et dont on se gardait bien d'indiquer la source. Mais revenons à Tuggurth.
Durant tout notre voyage, nous avions été constamment escortés par cinq ou six cents cavaliers des tribus alliées du cheik de Tuggurth .
Que d'histoires, que de chroniques intéressantes, que de renseignements utiles sur les mœurs, les usages, et les relations de ces tribus nomades et de ces oasis .

A quelques lieues de Tuggurth, les principaux habitants de la ville et quelques cavaliers réguliers composant la garde du cheik, qu'on nomme pompeusement le sultan, vinrent nous souhaiter la bienvenue. La ville de Tuggurth est entourée d'un fossé large et profond que les habitants peuvent remplir d'eau en cas d'attaque. On pénètre dans la ville par deux portes. Vis-à-vis de chacune d'elles est un pont-levis qu'on relève en temps de guerre. Le mur d'enceinte est en assez mauvais état. Dans plusieurs endroits, à la qasba, ou résidait le chef du pays' )"; onMouseout="hideddrivetip()">kasbah surtout, nous avons remarqué des vestiges de constructions romaines. Nous sommes entrés par la porte de l'Ouest et avons été conduits à la kasbah où une maison assez confortable avait été préparée.
On voit à leur teint que les habitants de Tuggurth contractent de nombreuses alliances avec des négresses. Mais l'aristocratie a conservé la pureté du sang. Nous croyons avoir reconnu le type juif chez plus d'un musulman et cette remarque s'accorderait avec une chronique qui fait descendre certaines grandes familles de Tuggurth des juifs contemporains des Libyens et convertis à l'islamisme.
Le cheik de Tuggurth auquel, ainsi que je l'ai dit , les habitants donnent le titre de sultan se nomme Abd el Rahman boulifa ben Djellab. C'est le neveu du cheik Ali ben Djellab, mort récemment. Le pouvoir est héréditaire dans la famille depuis des siècles.
Le sultan de Tuggurth est un souverain absolu qui se livre, à l'égard de ses sujets, aux actes les plus arbitraires. Il vit renfermé dans la kasbah où on pénètre par sept portes gardées par des nègres qui forment sa petite armée régulière. Là, dit-on, se trouvent de grands trésors amassés par ses ancêtres.
Il survient souvent des compétitions entre les membres de la famille des cheiks appelés à régner, alors les révolutions ensanglantent le palais et donnent lien à des atrocités sans fin .
Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes introduits dans les appartements particuliers du soi-disant sultan. Quel fut notre étonnement de nous trouver en face d'un enfant de sept à huit ans qui était assis à côté d'une femme encore jeune, belle et richement parée. C'est sa mère qui est la régente. Elle se nomme Lella Aichoucha. Elle gouverne elle-même au nom de son fils et est assistée d'un khalifa et d'un conseil privé composé de quatre personnages choisis parmi les grandes familles. Elle a, dit-on, des mœurs très déréglées, et c'est, ajoute-t-on, un dangereux honneur de devenir son amant.
Ce fut elle-même qui adressa la parole à l'envoyé de l'émir. Elle avait l'air parfaitement digne. Elle faisait semblant de vouloir cacher sa figure sous son voile, mais elle n'y parvenait jamais. Tout en reconnaissant la souveraineté d'Abd-el-Kader, elle le traitait d'égal à égal. Elle parut très flattée des présents que lui remit Sid el Kharroubi de la part de l'émir. Elle nous fit servir une collation recherchée, nous fit cadeau de quelques étoffes et nous congédia avec une majesté un peu prétentieuse.
Hadj Mohammed el Kharroubi avait hâte de rejoindre l'émir ; nous repartîmes le soir même et nous allâmes coucher à El Bereg, première station à l'ouest de Tuggnrth. .
Cette ville, que nous n'avons fait qu'entrevoir, est un des marchés les plus fréquentés du Sahara algérien. Plus de quarante tribus du désert y apportent leurs denrées et les produits de leur industrie. Les Touaregs y amènent également quelques caravanes arrivant du Soudan.
Tuggurth est en relations constantes avec Tunis par Nefta, grande oasis de cette régence. C'est Tunis qui l'approvisionne de tous les produits de l'industrie tunisienne et européenne.
Il sera possible aux Français de faire arriver ce courant commercial dans la province de Constantine.
Nos amis, les Ben-Guana, cheiks el Arab, dont l'un Ferhat ben Saïd est appelé " le grand serpent du désert " feront facilement accepter notre domination dans l'oued Righ dont les populations, j'ai pu en acquérir la certitude, sont fort mal disposées pour Abd-el-Kader qui les effraie par sa rigidité religieuse. C'est bien d'eux que l'émir peut dire : " Vous n'êtes musulmans que de nom. " ????