Le Sahara Illustré - Ouargla , Touggourt

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Le Sahara Illustré - Ouargla , Touggourt


Ouargla.
"Ouargla, la sultane des oasis, surnommée l'Oasis aux sultans, " dit, M. le commandant Colonieu dans son voyage au Sahara.
La première faveur que nous accorde la Sultane, c'est l'aumône de l'eau. Comme le matin est trop éloigné pour que nous songions à pénétrer dans le ksar, nous faisons coucher les chameaux au bord des premiers jardins, et nous allons à la découverte d'un puits.
Qui n'a porté sur soi, pendant des semaines, la sueur et la poussière de cette canicule saharienne, étouffé pendant les nuits de simoun, plus brûlantes que les jours, ne peut imaginer la volupté du bain nocturne, dans un puits d'oasis avec le murmure de l'eau qui clapote autour des épaules, force les lèvres, inonde la bouche. On s'attarde dans cette ivresse de fraîcheur, nu sur le sable, avec la marque, autour de soi, des pas où un peu d'eau brille aux étoiles. Et l'aurore vous surprend dans cette langueur, avec un frisson qui fait relever vite, qui dissipe ces ombres nacrées, ce rêve de vie Ulyséenne où la seule notion d'existence et d'inaction enivre, dans un décor lunaire.
Le funèbre souvenir qui plane sur Ouargla, qui l'écrase, qui fait écrouler ses bordjs, ses marchés, ses maisons, ses rues, qui lui a laissé l'aspect d'une ville bombardée au lendemain du désastre, - ce souvenir-là vous guette dès le rempart : on entre dans Ouargla par la porte Flatters. L'angle du mur tourné, une inscription nomme en lettres monumentales ceux qui moururent avec leur chef. C'est tout ce que la France a tenté pour venger ses serviteurs et son drapeau.
Le qasba, ou résidait le chef du pays' )"; onMouseout="hideddrivetip()">kasbah où loge le bureau arabe et où nous recevons une hospitalité cordiale est en ruines, comme le reste. Elle appartient aux scorpions et aux mouches. Le bureau à renoncé à lutter contre cette vétusté, à réparer ces lézardes. Sous Faction du temps, cette ville de boue s'effrite, se délaye. Les arcades, qui récemment encore attiraient des promeneurs aux abords du marché, sont crevées de place en place. Des dormeurs s' étendent en travers du chemin public, dès le matin, avant la sieste. Ils savent bien que nul passant ne viendra les heurter du pied. Même silence d'abandon dans les ruelles tortueuses, par endroits si étroites que deux cavaliers ne peuvent y passer de front. Le pas des chevaux- sur la terre battue n'y fait entre-bailler aucune porte. Les femmes d'ici ne sont pas curieuses, les enfants n'ont pas d'effronterie. Tous les bancs, tous les porches, tous les retraits d'ombre sont garnis de dormeurs étendus, un. pan de burnous rabattu sur le visage..Ouargla sommeille, derrière ses portes closes, au seuil des mosquées, sous les palmiers de l'oasis.
Ce soir, quand le soleil sera couché, le passage des officiers qui vont au rendez-vous du cercle fera relever quelques-uns de ces dormeurs dans un geste de soumission vague et de salut. Ils se recoucheront derrière leurs maîtres. Même à cette heure de la moghreb, où un frisson de réveil devrait secouer la torpeur du ksar, on pourra installer au milieu de la plus large rué la table où les officiers font servir les boissons fraîches; Le cafetier a déjà dressé son lit dans le chemin. En face, une porte bâille, sombre et louche. De temps en temps, sur le seuil, des formes de femmes paraissent. Elles semblent aussi ruinées que le toit qui les abrite. Et leurs yeux, leurs sourires blancs, brillent dans l'ombre, à travers le nuage des cigarettes, avec des cliquetis de bijoux, quand un spahi franchit le seuil de la demeure lépreuse, sous les yeux de ses chefs, le visage caché de honte dans un pli de manteau.
Le sourire d'Ouargla c'est sa Pépinière. Nous montons à cheval pour lui rendre visite. J'éprouve d'avance à songer que je vais enfin voir des cultures de chez nous, autant de joie que me procure parmi tous ces visages noir la rencontre d'une face de blanc. Le galop de nos bêtes sur la terre sèche fait fuir de tous côtés les lézards. Les chevaux vont vite. Ils flairent l'eau. Car c'est avec l'eau qu'on a fait ce miracle de légumes et d'arbrisseaux, poussant dans le sable, si près de l'aridité terrible d'une plaine de sel. Le puits artésien dont cette fécondité devait sortir était le premier creusé dans la contrée qui fit jaillir son eau plus haut que le sol. J'accours, pressé de le voir.
C'est comme une coupe d'eau qui s'élève au-dessus du bassin. La lumière s'y joue ; elle retombe en volutes, en fuseaux de cristal, elle déborde le puits, elle se sauve, murmure dans les petits canaux tapissés de sable. Stupéfaits de voir pour la première fois un jet et une fuite d'eau, les bonnes gens du pays ont appelée celle source : Aïne-Maboula, la " fontaine folle ", la fontaine en délire. Comment expliquer autrement cette prodigalité de grande dame qui veut tout d'abord éblouir ? Pour moi, à la vue de celte eau qui tremble entre deux minces bandelettes de gazon vert, mes regards se troublent. Je n'ai pas encore senti si fort combien j'étais loin de ceux que j'aime. " Aïn, " dit l'arabe et cela signifie indistinctement " œil " ou "fontaine". De même notre langue populaire dit " aveugler une source ". Il y a au fond de cette eau courante des yeux très purs qui me regardent.
... Une autre curiosité du pays ce sont les Rhtass. Nous poussons nos chevaux de ce côté-là.
De loin, sous les palmiers de l'oasis, j'aperçois un groupe d'hommes nus accroupis en cercle. Exposés au soleil, ils ne portent pas de turbans sur leurs crânes entièrement rasés. Seule, la mèche y surgit par où l'ange les saisira à la fin des temps pour les enlever en paradis. Ces Chaamba sont-ils fils de négresses ou est-ce le soleil tout seul qui les a bronzés si fort? Je ne saurais le dire, mais, sûrement, ils sont aussi noirs que des Soudaniens. Notre approche ne dérange point leurs attitudes immobiles, presque hiératiques.
Ils ont les yeux fixés sur une flaque d'eau circulaire qui dort au ras du sol. Elle est trouble comme un baquet de lessive, épaissie par des détritus de végétaux, des dissolutions de racines. Sa stagnante ne reflète que le ciel, l'œil ne peut juger de sa profondeur. Sous l'ardent soleil, une odeur de fièvre pestilentielle s'en dégage, que rabat sur le sable le parasol des palmiers. Soudain, sous une poussée intérieure, cette immobilité d'eau s'émeut, s'anime, se déchire en cercles : une tête d'homme la crève, des épaules, un corps noir et ruisselant. Le plongeur tient sous son bras un petit " couffin " de roseau, plein d'une boue noire. Sa puanteur est si violente qu'on étouffe ses poumons et qu'on recule.
Les hommes qui, volontairement, se livrent à ces besognes mortelles sont considérés à juste titre par les Chaamba comme des personnages presque saints. Et aussi bien est-ce dans une pensée religieuse, pour acquérir des mérites aux yeux d'Allah, que s'est formée la confrérie des Rhtass. J'en ai vu parmi eux dont le crâne était surmonté d'une mèche grise, mais leur terrible métier et la respiration de tant de miasmes abrègent leur vie. . Dès que l'" œil " d'un puits est obstrué, les Rhtass arrivent en groupes d'une douzaine. Ils apportent leurs " couffins " et des cordes. L'un des plongeurs se fait attacher sous les bras, il s'assoit au bord du puits, les pieds dans l'eau, et, avant de descendre il emmagasine dans ses poumons une provision d'air. Il prend des respirations profondes; ses côtes se creusent, sa poitrine se bombe. En même temps, il inonde sa tête pour éviter la congestion. Tout d'un coup, les oreilles bouchées avec de la cire, il glisse, il disparaît dans le puits.
J'ai vu des Rhtass qui demeuraient ainsi trois à quatre minutes sous l'eau, à une profondeur de cent trente pieds, sans avertir par une sonnerie de corde que l'air leur manquait. Remontés au jour, l'expression de leurs visages était l'égarement de la folie ; l'œil exorbité, sanglant, la poitrine battante.
... L'ardeur du soleil nous force de rentrer à la kasbah. J'y arrive au moment où le chef du bureau rend la justice. Il veut bien me permettre d'assister à son audience.
Singulièrement pittoresque ,ce tribunal primitif avec ses cavaliers de Makhzen. remplaçant nos municipaux, et les allées et venues du garde champêtre d'Ouargla, un Chaambi en burnous blanc, ceint aux hanches du sabre traditionnel, décoré d'une plaque dorée qui, en caractères français et arabes, proclame son titre. , Pour les prévenus, ils n'ont l'air ni plus roués ni plus canailles que leurs camarades qui devisent accroupis à la porte des mosquées. Ces faces de sauvages sont illisibles pour moi. Le masque est façonné par les paroles, et l'expression d'un visage apprend peu de choses à celui qui n'entend pas le langage de l'homme observé.
D'abord, c'est tout un défilé de gens accusés de n'avoir pas fourni leurs journées de prestation. Il est bien malaisé de démêler la vérité à travers leurs explications volontairement confuses. Se sont-ils, oui ou non, comme c'est leur droit, rachetés en argent de la corvée? Et s'ils ont versé la somme entre les mains du caïd, ce fonctionnaire se l'est-il appropriée? Puis il y a les gens qui campaient fort loin avec leurs tentes, au moment où on les a appelés pour fournir leur contingent de travail. Il peut arriver que ceux-là aient, hommes et chameaux, plus d'une semaine de route à parcourir pour venir se mettre à la disposition du bureau. Enfin, la faveur vénale ou l'inimitié du caïd, chargé des recensements qui servent de base à l'impôt, est une source perpétuelle de discussions et d'erreurs. Ces inconvénients administratifs ont peut-être une cause unique. On a eu tort d'appliquer à des nomades comme les Chaamba une législation calquée sur l'administration des ksour berbères.
Après les affaires, les passions.
Le garde champêtre introduit une jeune femme qui tient un nouveau-né dans ses bras, une dame âgée l'accompagne : c'est une voisine. Elles expliquent leurs griefs d'une façon assez confuse, debout contre le mur, reculant dans la brique comme pour s'y enfoncer, avec de petits gestes de pudeur qui leur couvrent le visage, déterminent des volte-face et encrassent déplorablement les cartes, les plans topographiques, suspendus derrière elles. . Au bout d'un bon quart d'heure d'interrogation, on arrive à résumer la plainte. La jeune femme déclare ; que, le matin, elle se trouvait sur sa terrasse où elle dort seule, en l'absence de son mari. Tout à coup, elle entend du bruit dans la cour. Elle se jette dans l'escalier. Elle se trouve en face d'un homme qui s'enfuit, non sans emporter un burnous et deux tapis de prière. Elle nomme son voleur et la voisine appuie son témoignage.
Je remarque que le bureau arabe ne semble pas trop convaincu de la vérité de ces dépositions. Il insiste, particulièrement pour connaître de quelle façon le voleur est entré dans la demeure.

" Es-tu bien sûre que tu ne lui as pas ouvert la porte?...
La jeune femme se jette le nez contre le mur et la vieille dame lève les bras au ciel. Cette matrone est prodigieusement distinguée. Elle accueille nos suppositions galantes avec une pudeur anglaise.

" Bon, dit le bureau arabe. Faites comparaître l'inculpé.
Il est certain que je ne me représentais pas don Juan avec ce nez cassé d'un coup de matraque, ce visage troué de petite vérole, cette mine de basse canaillerie. Mais qui connaîtra le sombre abîme qu'est le cœur d'une femme chaambi? Coupable ou non, l'homme au nez cassé se défend avec une rouerie de sauvage. I1 feint de ne point comprendre les paroles de l'officier. Il tourne vers l'interprète des yeux effarés qui clignotent. Et quand on lui a répété la question, il reste béant, hébété; il considère le garde champêtre avec une grimace de supplication comique. Il n'entend que le patois chaambi. Il s'embusque là-dedans comme dans une broussaille. Il répond au garde champêtre qui traduit pour l'interprète, qui traduit pour l'officier, qui commente pour moi. Et ses réponses sont plaisamment évasives, doctement sentencieuses. .

" Comment te trouvais-tu dans la rue à deux heures du matin ?
" L'homme vigilant se lève avant le soleil.
" Tu avais médité ton coup?
" Le Koran blâme les voleurs.
" Que peux-tu opposer à l'accusation de ces femmes ?
" Dieu permet que le croyant soit éprouvé par la calomnie.
Et ainsi de suite pendant une heure, les deux femmes accusant, le doigt tendu, l'amateur de burnous tournant en cercle autour des points d'interrogation qui le gênent.
... Mettez en liberté ce menteur et, au coucher du soleil, vous aurez la stupéfaction de le trouver dans la cour de la mosquée, abîmé dans sa prière, répondant avec des lèvres pieuses à l'appel du muezzin.
Je monte dans le minaret pour assister à cette cérémonie. La mosquée est fort humble, bâtie avec de la boue ; son obscurité fait penser à une crypte mérovingienne. C'est un décor de Jean-Paul Laurens, avec de la grisaille dans les architectures en place du sang des briques.
Le minaret ne compte guère plus d'une cinquantaine de marches. C'est assez pour dominer, et de haut, toute la ville.
Jamais elle ne m'a paru si minable, si ruinée, si triste, malgré la mer de palmiers qui monte autour d'elle. Dans les cours intérieures, j'aperçois les femmes vêtues du bleu luisant des serges, qui préparent le couscous sur des feux clairs, ou, au sommet des terrasses, dressent les lits d'osier à l'abri des scorpions, sous les étoiles. De ci, de là, un âne, qui vit pêle-mêle avec la famille, brait ou combat contre les enfants. Des chèvres noires, qui ont escaladé la ruine des murailles, bondissent d'une maison à l'autre par-dessus les ruelles et le vide. Des taches fauves de burnous sont en marche dans l'oasis, sous les palmiers. Le soleil baisse du côté du désert; les premières étoiles commencent à se refléter dans le chebka. Dans mon dos, une voix éclate, formidable. Je me retourne : c'est le muezzin. Je n'ai pas entendu ses pieds nus sur les marches. Quatre fois, vers les points cardinaux, il lance son appel rauque. En bas, un murmure lui répond, frais comme le crépuscule qui plane dans la cour de la mosquée. En plusieurs rangs, sur la terre, des formes blanches ondulent. Les saccades de voix de l'homme sacré règlent les prosternements, les génuflexions.
... On voudrait une part de cette prière sans athées, qui descend sur l'islam avec les ombres du soir.
Les tribulations d'un Moqadem.
Je rapporte dans ma malle un petit drapeau de papier tricolore. Il surmontait un château de nougat que les officiers de Ouargla nous ont fait servir sur la terrasse du bordj, dans un festin d'adieu. Au retour, je pourrai le planter sur ma carte, II marquera le point où la ligne rouge de notre promenade dans le Sud fait un coude et bifurque tout droit vers le Nord, par Ngoussa, El Hadjira, Blidet-Ameur, Temacin, Touggourt, l'oued Rirh, jusqu'à Biskra, jusqu'à la mer, jusqu'à la France.
Nos deux guides chaamba nous font toujours escorte; mais c'est maintenant un nègre du Makhzen de Ouargla qui guide. Comme mon méhari est fourbu et qu'il ne peut plus soutenir le trot, je me lève le matin, avant mes compagnons, sur le coup de deux heures et je prends l'avance en compagnie de Cheikh.
Notre arrivée à Blidet-Ameur est marquée par un petit incident qui mérite d'être noté.
D'El Hadjira à Blidet-Ameur, l'étape est longue. J'entre dans l'oasis, en plein soleil, après sept heures de selle. Cheikh qui n'est jamais remonté jusque-là se fait indiquer la place publique. Nous y trouvons un banc à l'ombre où toute une société de burnous est assise. Nous faisons coucher nos chameaux et Cheikh s'approche des causeurs. Je comprends qu'il dit d'où nous venons, qui nous sommes, qui je précède. D'ailleurs, le titre de cavalier de Makhzen dont Cheikh se réclame suffit à indiquer que nous voyageons sous le patronage de l'autorité.
Cependant personne ne se détache du groupe, selon l'usage, pour m'apporter à boire. Même on me laisse debout. Le rassemblement s'est grossi d'oisifs ; les figures, qui ne ricanent pas, sont hostiles.
A la demande :

" Où est la maison des hôtes? on a répondu en nous montrant par dérision un espace de terre couvert de matériaux en démolition et inondé de soleil.
Quand on a dans les reins sept heures de chameau et que la soif vous tenaille, la patience est courte.
Je demande à Cheikh :

" Où est le caïd?
Il me désigne sur le banc d'ombre un personnage dont le burnous est plus blanc que ceux de la foule. Je m'avance vers cet homme et je lui mets la main à l'épaule. Je le bouscule pour me faire une place. Il me regarde ; son visage se gonfle, mais il cède. Et je recueille tout de suite le bénéfice de ce mouvement de décision sous la forme d'un éventail qu'un adversaire politique du caïd m'apporte avec une nuance de respect.
évidemment le caïd est inquiet. Mais son amour-propre lui défend de céder la place, et, une grande heure durant, nous restons assis, à côté l'un de l'autre, au milieu des gesticulations de l'entourage. Enfin, deux méhara débouchent sur la place ; c'est mon compagnon et son guide. Du premier coup d'œil, ils jugent l'accueil qu'on nous a fait.

" Fils de négresse! s'écrie Brahim, qui, en bon Chaambi déteste ces gens de Temacin, métissés de sang noir.
Le caïd riposterait volontiers à l'injure, mais, s'il est plein de dédain pour les civils, les galons d'officier lui font peur. Et il s'éloigne sous le bâton levé sur sa tôle,
pour aller nous choisir une place d'ombre dans les jardins de l'oasis.
J'ai eu par la suite l'explication de ce singulier accueil et de cette réponse du caïd à nos cavaliers :

" L'officier dont vous me parlez commande à Ouargla ; moi je suis le maître ici.
Depuis El Hadjira jusqu'à Temacin, le pays est constitué en une sorte de fief ecclésiastique, apanage d'une confrérie musulmane, les Tidjaniya.
L'ordre est répandu à Fez, au Maroc, au Sénégal. A la fin du XVIIIe siècle, il avait son siège tout près de Laghouat, à Aïn-Mahdi. C'est là que réside le petit-fils du fondateur Sidi-Ahmet, et sa femme, fille d'un gendarme français, que Sidi-Ahmet épousa à Bordeaux après son insurrection, pendant une période d'internement. Comme ses voisins les Oulad-Sidi-Cheikh, le chef de la confrérie des Tidjaniya. ne songe nullement à édifier les croyants par ses vertus privées. Et la chronique algérienne assure que la-fille du gendarme bordelais n'est traitée par son époux qu'en sultane favorite.
Si Mohamed-el-Aïd et Si Maamar, les chefs actuels de la zaouiya tidjaniyenne de Temacin, montrent plus de décence extérieure dans leur conduite. Ils sont sensés n'exercer sur le pays qu'un pouvoir spirituel, mais le caïd est de leurs parents et, par là, l'autorité administrative vient dans leurs mains. En bons diplomates, ils lâchent la bride à leur clientèle religieuse: ils tolèrent son insolence, afin de se faire pardonner leur propre politesse envers les conquérants.
Les ménagements un peu imprudents dont les Tidjaniya sont l'objet de notre part ont d'anciennes excuses. Comme ils étaient en forts mauvais termes avec Abd-el-Kader, ils nous ont rendu à l'époque de la conquête des services politiques ; de même pendant la guerre de 1871, plus récemment lors de l'occupation de la Tunisie. Enfin ce sont encore eux qui se mirent autrefois à la disposition de M. Duveyrier, qui lui donnèrent le chapelet de leur ordre pour faciliter sa route périlleuse et permirent ainsi au savant voyageur de prolonger son séjour parmi les Touaregs du Nord.
Tels sont les souvenirs dont la zaouiya se réclame pour demander le maintien de son privilège. D'autre part, si les Tidjianiya de Temacin semblent bien disposés pour nous, leurs confrères du Sénégal sont nos ennemis déclarés et, si le couvent de Temacin a autrefois préparé l'exploration de M. Duveyrier, on ne saurait oublier qu'il fournit également des guides au colonel Flatters.
... On se souvient que l'expédition avait été organisée par un comité de personnes singulièrement honorables, diversement compétentes, mais qui, par malheur, étaient mal au courant des mœurs de la rouerie musulmane. Elles décidèrent de s'ouvrir la route sous le patronage exclusif des " grandes influences religieuses ". Pour insister sur le caractère pacifique de la mission, on avait poussé le scrupule jusqu'à faire endosser des vêtements civils aux officiers qui y prenaient part.
En arrivant à Temacin, le colonel Flatters demanda des lettres de recommandation et un moqaddem (alias : un vicaire) qui l'accompagnerait jusqu'au bout. En échange de ce service, le colonel versait tout de suite au couvent une somme de 3,000 francs; il en promettait 2,000 autres à son retour.
Le moqaddem que Temacin envoya se nommait Abd-el-Kader-Ben-Merad. C'était un petit homme grêlé, très maigre, très pâle et parfaitement déguenillé. Quand, sur l'ordre du colonel, on lui demanda ce qu'il exigeait pour son service, il répondit avec des gestes pieux :

" Je ne veux rien... rien que prier en paix...
Jusqu'à Ouargla, la ferveur de sa dévotion ne se démentit pas un seul jour.
Il semblait indifférent a tout ce qui n'était pas ses génuflexions, ses prosternements et ses psalmodies. Mais, à partir de Ouargla, c'était le désert qui commençait ; et le moqaddem, se découvrant soudain, le goût du confortable, envoya faire ses emplettes aux frais de la mission. Quand on se mit en route, Ben-Merad possédait un tapis de prière, un burnous neuf, des haïks de soie, un méhari, six chameaux de bât pour ses provisions, enfin, une tente pour lui tout seul, alors que les officiers habitaient deux à deux. La piété du moqaddem ne semblait pourtant pas s'être ralentie; il ne sortait pas de sa tante. On l'y croyait absorbé dans ses prières.
Sur ces entrefaites, on constata que le rhum de la " popote " diminuait avec une rapidité inquiétante; une surveillance fut organisée, et, le soir, par un trou de la tente, on aperçut le moqaddem qui se grisait abominablement en compagnie du cuisinier de la mission, un
Certain Abd-Allah, que l'on avait pris à Biskra, en passant dans un hôtel.
En dehors de ces libations, le moqaddem ne rendit aucun service. Quand on fut sur la route du retour, il avoua qu'il n'osait point retourner seul avec les Chaamba. Il était mal avec eux et craignait qu'on ne lui coupât la tête en chemin. Il accompagna donc le colonel jusqu'a Laghouat et il reçut les 2,000 francs promis à la zaouiya, plus les cadeaux personnels.
Quelques jours plus tard, on apprenait que le moqaddem venait de se faire arrêter à Bou-Saada, à la suite d'une partie par trop bruyante avec des danseuses Oulad-Naïl. Le scandale avait été si vif que, malgré son caractère religieux, Ben-Merad fut expulsé de la ville. Il lui restait encore quelque argent en poche et il s'empressa d'aller continuer à Biskra sa fête interrompue.
Dans cette dernière ville, les amis ne lui manquaient pas, car il avait longtemps fait partie du makhzen en qualité de cavalier. Il était en rupture de ban quand les Tidjianiya l'avaient ramassé à Touggourt, dans quelque café maure, et l'avaient moqaddemmisé pour se moquer de nous.
Abd-el-Kader-ben-Merad s'amusa si bruyamment à Biskra avec l'argent du colonel qu'il se fit expulser une seconde fois.
L'odyssée de ce farceur mérite d'être contée jusqu'au bout. Elle est merveilleusement caractéristique de la vie que mènent dans le Sud les gens madrés et remuants.
Comme il n'osait rentrer sans argent à Temacin, Ben-Merad passa la frontière. Au moment de la guerre de Tunisie, on le retrouve à Tozeur. Il est redevenu cavalier de Makhzen : très actif, très brave, très homme de poudre, prêt à tous les rôles, il se révèle aussi vaillant soldat qu'il avait été édifiant moqaddem. Un jour, dans une revue, on lui trouva deux médailles militaires sur la poitrine.

" Mon général, demanda-t-il, ne pourriez-vous pas me changer cela pour la Légion d'honneur?
Vérification faite, Ben-Merad avait été, en effet, médaillé deux fois par erreur. Peut-être sa bravoure allait lui valoir le ruban rouge, lorsqu'il disparut brusquement à la suite d'une histoire fâcheuse.
La dernière fois qu'il a fait parler de lui, il était rentré dans la province de Constantine, à El Oued; il y avait mérité la considération générale quand brusquement il sombra, encore une fois, dans une affaire louche. Depuis, sa trace est perdue.
L'aveuglement du colonel Flatters ne fut pas moins extraordinaire que l'audace de cet aventurier. Les fredaines de son moqaddem ne découragèrent pas le colonel de s'adresser encore à Temacin pour sa seconde expédition. Cette fois, on lui donna un aide de cuisine nègre, brave homme, convaincu, sans influence aucune, et que les Touaregs ne se firent pas faute d'égorger avec ses compagnons.
La zaouiya était prudente en n'exposant pas les siens ; son influence est toute locale. Les principes libéraux qui sont la base de sa doctrine, ne peuvent entrer dans l'esprit populaire. N'admet-elle pas que " le droit suit le droit ", que " tout ce qui existe est aimé de Dieu ", que " l'infidèle (kafer) est compris dans cet amour aussi bien que le croyant " ? Ce n'est évidemment ni à la Mecque, ni auprès des clients de Bou-Amama, ni en pays touareg qu'une pareille doctrine a chance de s'épanouir. Et je connais des politiciens sans entrailles qui considèrent comme un anachronisme les ménagements accordés à la zaouiya en échange d'une influence libérale qu'elle n'exerce que de nom.
... Le siroco nous a souvent fait cortège des journées, des nuits entières, exaspérant nos nerfs, obstacle à tout repos. Mais, nulle part, nous n'avons essuyé de tempête pareille au coup de simoun qui nous guettait à la sortie de Blidet-Ameur.
A cinq heures du soir, au moment même où nous quittions l'oasis, les premiers éclairs commençaient de rayer le ciel. En toute autre circonstance nous serions descendus de selle pour attendre la fin de l'ouragan, mais la réception qu'on nous a faite ce matin nous oblige à montrer de la crânerie. Et nous opérons une belle sortie sous les yeux de la population.
Déjà le vent est si fort que nos vêtements de toile battent sur nous avec des flottements de drapeaux. Sur le fond de ce soleil couchant, la dune fume comme un incendie ; le ciel est couleur d'orange pâle, les éclairs y sont d'une longueur démesurée et de formes bizarres, en zigzags, en tire-bouchons, avec des ricochets d'une fantaisie imprévue. Et le tonnerre roule entre chaque apparition de lumière, si formidable, qu'on ne s'entend plus crier. Puis le sable qui vole dans l'air nous enveloppe comme d'une nuit. Il entre dans nos yeux, dans nos bouches, dans nos oreilles, dans les naseaux de nos botes. Les méhara n'avancent plus. On dirait des barques qui ont vent debout et qui tanguent. Ce vent qui nous assaille, qui nous soufflette des pieds à la tête, est brûlant. On ne sait si c'est sa chaleur ou la brutalité de son choc qui suspend le jeu des poumons, et, par intermittences, étouffe. il ne souffle point de façon continue, il a des respirations larges de flux et de reflux. Il fait songer à un four dont la gueule vous jetterait, par bouffées, l'âme en fusion des métaux. Dans les ombres de la nuit qui vient et qui ajoute au tragique de cette tempête, nous distinguons vaguement les premiers palmiers de Temacin. On ne peut s'y arrêter pourtant et chercher un abri dans les jardins, car une chebka les longe avec des stagnantes d'eau morte sur qui plane l'accès de fièvre pernicieux. Ceux qui s'endormiraient là auraient chance de ne point se relever. Nous marchons donc jusqu'à la pleine nuit. Et comme Allah aime les pauvres infidèles aussi bien que les autres, il juge notre épreuve suffisante, il arrête le vol des colonnes de sable, il renchaîne le vent. Les chameaux se laissent tomber à terre, ils allongent leur museau sur le sol. On fait bouillir un peu d'eau pour le thé, on déploie les couvertures à la hâte.
La nuit est sans étoiles, sans lune. Dans le lointain, le simoun hâlette encore. Mais sa force est finie; c'est comme ce petit sanglot hoquetant par où s'achève dans les ménageries, le rugissement des lions encagés. Entre les silences de sa rage mourante, un murmure de voix s'élève. C'est la zaouiya de Temacin qui psalmodie l'office de ténèbres, tout près de nous, sous ses coupoles.
L'Oued-Rir' à vol d'oiseau.
Un grand bordj vide où il ne reste plus qu'un médecin soigné d'insolation par un de ses confrères de Biskra, appelé à la hâte ; des chambres d'officiers monumentales, sans meubles, abandonnées par leurs propriétaires qui sont en France, à prendre les eaux ; une immense place de marché, bordée, en face du bordj, par des maisonnettes en boue, avec une galerie sous laquelle s'abritent des boutiques: une centaine d'oisifs bourdonnant dans ce grand vide autour d'un couffin de légumes ou d'un sloughi qu'on vend ; quelques chevaux que des spahis mènent au pas, trébuchants, la jambe de devant attachée à la jambe de derrière avec une longe, pour les dresser à l'allure de l'amble; des galopades de bourriquots montés par des gens coiffés de calottes rouges et vêtus de blancs; - voilà, dans le cadre d'une forêt de palmiers, les impressions premières de notre arrivée à Touggourt, par le chemin de Temacin.
Comme l'impatience nous tient d'atteindre Biskra, nous ne passons qu'une nuit au bordj. La journée tout entière est employée à chercher des moyens de rafraîchissement. La chaleur d'ici, toute chargée d'eau, est plus amollissante que la brûlure sèche du Sahara. On nous dit que le thermomètre est monté, au commencement d'août, jusqu'à cinquante-quatre degrés. Le docteur qui nous reçoit, encore tout pâle et vacillant sur ses jambes, a pris l'insolation dont il a manqué mourir pour avoir traversé la place du bordj, dans le coup de soleil de deux heures, avec son casque, sans son ombrelle. Quand on a voulu mettre en marche l'appareil à glace pour rafraîchir la tête du malade, on s'est aperçu que la machine était brisée. Dans tous ces postes du Sud, il en va de même. Nous avons bu de la glace une seule fois, à Géryville ; encore l'avait-on fabriquée à l'hôpital, comme un remède.
Dans cette souffrance de vie quotidienne, nos officiers sont tout à fait dignes d'admiration. Tantôt ils habitent de vieilles kasbahs en ruines où les scorpions sont si nombreux qu'on en trouve le soir dans les lits, et qu'il faut garder des volailles avec soi pour s'en défendre. Tantôt le génie leur construit des bordjs, comme à Ouargla, comme à Touggourt, que le climat rend inhabitables. Ces constructions administratives sont édifiées d'après des plans immuables, archaïques, qui feraient bonne figure à Lille. Les fenêtres sont spacieuses pour que le soleil y pénètre plus facilement. Il y a des cheminées en marbre dans les chambres, des glaces au-dessus des cheminées; mais pas une armoire, pas un porte-manteau, pas une pièce de mobilier. On laisse à un officier d'Ouargla le soin de se meubler comme s'il tenait garnison à Vincennes. Or le transport par chameau est infiniment coûteux ; la maigre " indemnité de soleil " ne suffit pas à couvrir de si lourdes dépenses. J:ai vu des officiers qui couchaient sans un bois de lit, à terre, avec leurs vêtements suspendus à la muraille.
La question du vivre ne laisse pas moins à désirer. On pourrait trouver dans les archives de la guerre le rapport qu'un médecin militaire de Ouargla écrivit de son lit de mort voilà quelques années. " Je n'ai connu ici, disait-il, que M. X... qui ait pu supporter notre climat pendant plus d'une année, parce que sa fortune personnelle lui permettait de boire exclusivement de l'eau de Vichy. "
L'usage des eaux minérales, c'est là-bas une question de santé ou de maladie, à la longue de vie ou de mort. Il n'y a pas de meilleur moyen de lutter contre les congestions du foie qui obligent tant d'officiers à demander leur rappel après quelque mois de séjour. Ces eaux si précieuses appartiennent à l'Etat. Il aurait sans doute le devoir de les fournir, sinon gratuitement, au moins à bon compte à ses officiers. Cependant ce commerce est abandonné à des intermédiaires, si bien qu'une bouteille d'eau de Vichy ne coûte pas moins de deux francs à Ouargla. Autant dire qu'un officier vivant de sa solde ne peut en boire.
... La fatigue de mon méhari, qui marche depuis Géryville, donne à craindre à nos guides que le cavalier et la bête ne restent en route. On me parle d'achever' la montée de l'oued Rir' dans la voiture de la poste, et je vais m'entendre avec son conducteur.
Il ne faudrait pas que ce mot de " voiture " égarât les imaginations et qu'il donnât des visions de civilisation raffinée. Le véhicule du postier de Touggourt ne ressemble aux véritables voitures que de nom. Ce sont deux roues massives, hautes à peu près comme celle de ces diables qui dans.les forêts servent à transporter les troncs des chênes. Sur l'essieu une petite caisse de bois est posée ; le conducteur Charles s'installe là-dessus. Il n'a ni dossier, ni garde-crotte ; il est assis sur son coffre, comme un décrotteur sur sa boîte à cirage.
. Si peu confortable que soit le véhicule, il. ne suffit point qu'on ait besoin de le prendre pour y monter. Charles à toujours le droit de refuser un voyageur à cause de l'état de son écurie. Il fait de grandes difficultés pour m'emmener :

" Si j'avais deux mules ! mais aujourd'hui je n'ai qu'une mule !
Il serait plus exact de dire qu'il n'a que la moitié d'une mule à mettre dans ses brancards. La petite bête qu'il sort de son écurie, tête basse, coiffée d'un collier trop large pour elle et qui lui descend jusqu'aux genoux, a tout le côté emporté depuis la pointe de l'épaule jusqu'à la moitié du flanc. C'est une horrible bouillie de sang et de chair écrasée. On ferme les yeux pour ne point voir le collier appuyer sur cette plaie.
Et tout d'abord, Charles m'invite à prendre les devants à pied.

" Quand la mule, dit-il, se rebute au départ, elle en a pour toute la route.
Je prends congé de mes compagnons de voyage que je dois rejoindre à Biskra, avec les bagages et l'équipage de chameaux. Il est cinq heures du soir.
En haut de la dune, je m'assois pour attendre Charles. Nous débordons son siège des deux côtés, penchés en avant, sur le garrot de la bête, car la mule est moins haute que l'essieu. Charles l'encourage de la voix :

" Hue Fatma ! Hue Pensée ! Si elle est disposée monsieur, vous allez la voir trotter après le chott.
Fatma n'est pas disposée. Et après les douceurs du début, le postier commence à l'injurier dans toutes les langues, en sabir, en arabe, en espagnol, en maltais, et - Dieu me pardonne - en breton ! Comme nous sommes de loisir, il me conte son histoire.
Il est né dans le Finistère, avec la grande mer verte devant lui. Un hasard qu'il ne m'explique pas et qui pourrait bien avoir été son incorporation dans les compagnies de discipline, l'a conduit en Algérie. Il y est resté. D'abord, comme conducteur de diligence, avec des six chevaux dans la main et de beaux pourboires le long des routes. Puis les chemins de fer ont remplacé le roulage, la locomotive a repoussé le Breton, toujours plus loin, dans le Sud. Au-dessus de nos tètes, il me montre une étoile :

" Voyez-vous, ce feu-là, c'est le chemin de Biskra... Et cet autre, là-bas, c'est le chemin de chez nous. Vous y allez ? Moi je n'y retournerai jamais.
Et il rentre dans le silence, un silence attendri d'ivrogne avec un petit frémissement du menton et des mains.
Nous arrêtons tous les cent mètres, pour quelque accident survenu au harnais, ou Lien c'est la roue qui s'enterre dans le sable ; c'est Charles qui s'étend sous la voiture pour boire à son bidon d'absinthe, suspendu, au frais, entre les roues. La nuit nous enveloppe. La piste et si obscure qu'une douzaine de fois Charles se croit égaré. Il descend pour examiner les empreintes avec ses lanternes. A sept heures du matin, quand nous apercevons les premiers palmiers d'Ourlana, il y a quatorze heures que la mule tire sans dételer et que nous sommes emboîtés sur notre siège, l'échiné en avant, genoux contre genoux.

Chemin faisant, Charles m'a conté à sa façon l'histoire de la colonisation de l'Oned-Rirh. " Oued-Rirh, rivière cachée ", disent certains étymologistes. Leurs confrères en linguistique les traitent d'ânes arabes. C'est la pire façon d'être âne que je connaisse.
Quoi qu'il en soit, l'eau coule à fleur de ces sables. Sous la vallée longue de cent cinquante kilomètres, qui s'étend de Temacin jusqu'au chott Melrirh, circule une nappe souterraine, connue de tout temps, et dont les habitants réussissaient à faire jaillir l'eau jusqu'à la surface du sol. Lors de l'occupation de Touggourt, le colonel Desvaux, frappé des travaux indigènes, demanda des crédits, fonda un atelier de forage militaire, et, tout de suite, il obtint de magnifiques résultats. Pourtant des années passèrent avant que la colonisation osât se risquer au delà de Biskra, sur le chemin de Touggourt. Ce fut seulement en 1876 que MM. Fau et Foureau, d'accord avec le capitaine Ben-Driss, alors agha de Touggourt, fondèrent la Compagnie dite de l'Oued-Rirh, pour la création d'oasis artificiels.
J'ai fait, à Paris, quelques jours avant mon départ, la connaissance de M. Fernand Foureau. Il rentrait d'une mission au Tademayt (territoire d'In-Salah) qu'il a depuis publiée sous la forme d'un rapport au ministre de l'instruction publique. M. Foureau rapportait de son intéressant voyage des documents de toute espèce, photographies des contrées parcourues, notices botaniques, observations d'astronomie.
L'homme ne m'a pas moins intéressé que l'œuvre même. Je vois d'ici la table du café de la Paix où, en buvant des boissons fraîches, M. Foureau m'a conté comment il a rencontré par hasard son associé, M. Fau.
Tous deux portaient le même rêve; tous deux avaient battu le monde. Ils descendirent dans l'Oued-Rirh avec l'intention première d'élever des autruches. Mais les caprices de la mode, la fluctuation du cours des plumes les détourna de persévérer longtemps dans leurs projets. Ils achetèrent du domaine de l'Etat des terres qui leur parurent les plus favorables à la culture du palmier et plantèrent des espaces que l'on croyait alors voués pour toujours à l'abandon. Aujourd'hui, la Compagnie de l'Oued-Rirh a exécuté plus de treize forages avec ses propres outils. Elle verse sur le sable plus de deux mille cinq cents litres d'eau artésienne à la minute. Elle a plus de soixante mille palmiers en rapport dans ses diverses plantations de Touggourt, Djedida, Tamerna, Tigdidine, Ourlana, Mraïer, Biskra.
J'écoutais chanter tous ces noms, et derrière la tête correcte et chauve du garçon de café qui nous versait l'eau frappée, dans la fumée des cigarettes, je voyais apparaître cette silhouette merveilleuse, biblique, ce jardin de rêve, un oasis du Sahara... Me voici sur la route dont on me parlait, et à cette heure -étrange mobilité de l'homme - c'est de Paris que je rêve, comme de la cité paradisiaque. Pour me distraire des visions de cocktail glacé bu dans des verres troubles de buée, lentement, avec des pailles, je demande à Charles quelques détails sur la culture des palmiers.
Il s'y entend en gros, comme le premier paysan venu que vous rencontrerez le long d'une route vous renseignera sur la culture du blé, sur les rites des semailles et de la moisson. Il me conte avec des images d'un pittoresque violent que l'arbre a deux sexes séparés sur des pieds différents :

" Ca c'est le mâle... Et ça c'est...
" Parfaitement !
Sur les pieds sauvages la fécondation est incomplète. L'art a perfectionné la nature.
C'est par bouture que le palmier se reproduit. Au pied de tout arbre qui n'a pas encore atteint les grandes hauteurs, je vois plusieurs " drageons ". Il suffit de détacher un de ces drageons, de le planter et de l'arroser régulièrement. A cinq ans le palmier femelle commence à produire. Mais il ne commence à compter, comme sujet de rapport, qu'à partir de la quinzième année.

" Il faut qu'on lui mette les pieds dans l'eau, la tête dans le feu... C'est comme çà que les Arabes disent.
Le bouquet de tant d'effort, ce sont ces magnifiques régimes de Deglat-Nour qui, dans les ' devantures des épiciers parisiens, font concurrence aux jambons d'York par la splendeur sombre, pailletée d'or de leurs robes. Ici les régimes suspendus au bouquet de palmes alourdissent l'arrogance des têtes. Ils me font songer tout ensemble à ces grappes de la Terre Promise qui courbaient les soldats sous leurs poids - et à la chevelure biblique d'Absalon.
La voiture de la poste.
Le puits d'Ourlana est un des plus fameux de l'Oued-Rir'h. Il est enfermé dans un petit jardin carré où l'on se glisse à plat ventre, par un trou de muraille. Le jet de l'eau est si fort qu'il vous bouscule. La piscine est si large qu'on pourrait y faire la planche.. Je m'y attarde au bain avec délices, pendant que le voiturier donne un peu d'orge à sa mule.
Il est furieux, ce pauvre Charles.

" Ah ! ce blond-là, quand je le rattraperai !
Il s'agit d'un moricaud qui a emmené la seule bête valide du relais. Il va falloir râteler la mule avec un cheval fantôme, un tiers plus grand qu'elle, sanglant des pieds à la tête, crevé au garrot, aux genoux et aux boulets.
Tandis que je déjeune à la hâte avec une boîte de conserves, Charles enduit soigneusement de cambouis les plaies de son attelage. A neuf heures, nous remontons sur le siège. Il paraît que nous aurons de la chance si nous arrivons à Mraïer avant cinq heures du soir.
J'aurai donc à soutenir toute la chaleur du jour. Et j'emporte un grand bidon, d'eau, avec une serviette dont je me fais, sous mon casque, un turban constamment trempé. A mesure que nous avançons, le sol devient plus blanc. Les bouquets de palmiers qui, dans le lointain, à droite, à gauche, entourent les puits, semblent s'évaporer dans la lumière. Nous ne parlons plus, les yeux clos, cramponnés à la boîte, à cause des chocs qui nous jettent l'un contre l'autre. Comme la mule est à bout de forces, Charles attache une épingle à cheveux au bout de son fouet. Il pique dans l'épaule, à la place douloureuse, et je ne songe plus même à lui arrêter le bras. Cette phrase du médecin de Touggourt survit, bourdonne toute seule dans la torpeur de ma cervelle :

" A Mraïer, il y a un hôtel...
La vérité c'est que, en hiver, quelques touristes descendent jusque-là pour voir l'entrée des sables. Ils y trouvent dans un vieux bordj rechampi à la chaux, des lits avec des draps blancs. Et c'est une ivresse qu'on ne peut dire qu'une heure de sieste dans cette propre fraîcheur, pour un homme qui couche par terre depuis plus d'un mois.
En cette saison, l'aubergiste de Mraïer ne s'attend à aucune visite, surtout par la route du Sud. Il est un peu pris au dépourvu. Il me donne toutefois une bonne écuelle de la soupe qu'il avait fait cuire pour lui-même et il trouve, en battant sa basse-cour, de quoi me faire sauter une omelette. J'avale et je bois à la hâte, car la poste n'attend pas. Et si je laisse ici le Breton et la pauvre Fatma avec ses vingt-quatre heures de route dans le ventre, le petit Arbi qui doit me conduire jusqu'à Biskra ne m'accorde qu'un quart d'heure" de grâce. A six heures, je" remonte sur son..siège, et nous voici à rouler jusqu'au lendemain, onze heures de la matinée.
Cette seconde nuit est féconde en aventures tragiques. Elles commencent par les caprices du cheval qui, dans une montée de dune, se couche à plat, comme une descente de lit et qui manifeste par des gémissements son intention bien arrêtée de dormir là.
Sans parti pris de le vexer, il n'y a pas moyen de lui passer cette fantaisie. Nous sommes encore à une bonne heure du poste optique, loin de tout secours. Nous
nous suspendons à l'arrière de la voiture pour obliger, par contrepoids, l'animal à se relever. Le tout sans autre résultat que de faire casser la sous-ventrière. Il faut la réparer dans la nuit, à la lueur de notre petite lanterne. En désespoir de cause, l'Arbi m'ordonne de récolter du drîne. Nous entourons le cheval gisant de cette broussaille, sèche, et on y met le feu. Brusquement, l'animal se relève. Il s'élance, il monte un pan de la dune pour s'abattre encore une fois. Il ne faut pas allumer moins de trois feux dans cette montée de sable, où les roues du diable enfonçaient jusqu'à l'essieu. L'Arbi regrette tout haut de n'avoir pas emporté un peu de pétrole.
Cependant, du poste optique, on a aperçu nos flambées, et la petite garnison est en rumeur. On entoure le diable. Après avoir craint de rester en route par la mort du cheval, je me demande si cette fois je ne demeurerai pas en panne par le meurtre du cocher. Mon Arbi a un mauvais compte à régler avec les gens du poste.
Il les a accusés de voler l'avoine dans le râtelier du relais. On le guette "pour lui faire son affaire". Le palefrenier est mêlé à l'histoire. On s'empoigne dans la nuit. Il y a un blessé, le sang coule.
Larbi m'appelle à son secours d'une voix désespérée.

" Mon lieutenant ! mon lieutenant !
J'en demande bien pardon aux magistrats qui ont charge de punir les usurpations de titres, mais si j'avais fait à ce moment-là l'aveu de mon mandarinat civil, le courrier de Touggourt ne serait point arrivé à Biskra ni le voyageur à destination.
Je prononce donc quelques paroles militaires et imperatives. Et si les cogneurs ont de la méfiance, ils n'osent point la faire paraître. Un monsieur qui arrive ainsi de nuit, par la voiture de la poste, ne peut être qu'un officier.
Toutefois, nos tribulations ne sont pas terminées. Au milieu du chott Melrirh, l'Arbi arrête son cheval :

" Voyez-vous là-bas ?
Il y a des lueurs intermittentes au ras de la plaine, des tentes ou des feux follets.
Comme ces parages ne sont pas sûrs, mon cocher éteint sa lanterne. Et nous voilà roulant dans les ténèbres.
Elle me paraît interminable, cette seconde nuit de veille, après la lourde chaleur du jour. L'Arbi fait de grands efforts pour m'empêcher de dormir; et, dans la crainte de me voir tomber, emporté par le poids de ma tête, il imagine de me ficeler sur le siège.. Je lui fais promettre qu'après le chott, au relais, il me donnera une demi-heure de repos.
Les gens qui gardent cette écurie ont des figures sinistres. La semaine dernière, ils ont pillé la cantine d'un officier. Et, quand nos guides ont passé là, vingt-quatre heures derrière la poste, avec nos bagages, ils ont été attaqués par des voleurs. On a fait le coup de feu et Cheikh-Bou-Djemâa a poursuivi les attaqueurs, dans la nuit, à coups de sabre.