Le Pays de Ouargla au temps des Beni Djellab

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Petite Histoire d'Ouargla


samedi 5 juin 2010, 10:19
Les rôles allaient désormais changer entre Ouargla et son inquiétante voisine Ngouça. Le nouveau sultan avait compris que, pour justifier le choix dont il avait été l'objet, il fallait qu'il débutât par un coup d'autorité; le plus pressé était de réduire à néant les prétentions d'Abou-Hafs, qui persistait à se dire khelifa de la confédération d'Ouargla. Aussi, en même temps qu'il lui apprenait son élection, lui envoyait-il l'injonction de venir lui faire hommage pour son cheikhat de Ngouça.
Cet acte de vigueur plut infiniment aux Ouargliens, qui avaient toujours tremblé devant les Babia, et ils se félicitèrent d'avoir mis, enfin, la main sur un homme de la trempe de Mohammed-ben-Abd-Allah. Abou-Hafs laissa, naturellement, l'ordre du sultan sans réponse ; ce dernier, qui s'était trop avancé pour reculer, et qui subissait déjà la pression de ses nouveaux sujets, menaça Abou-Hafs d'aller, sous peu de jours, lui demander lui-même sa soumission.
Nous avons dit plus haut que Mohammed-ben-Abd-Allah avait tenté, mais sans succès, en passant dans le
district de Touggourt, de soulever les populations qui relevaient de Ben-Djellab, le cheikh de cette oasis. Il attribuait la non-réussite de cette entreprise aux Oulad-Moulat, qui l'avaient mal accueilli; aussi, le premier usage qu'il fit de sou pouvoir fut-il de les surprendre et de les razzier impitoyablement. Le sultan rentra à Ouargla chargé de leurs dépouilles, et les Ouargliens, qui avaient depuis bien longtemps perdu l'habitude des aventures de guerre, l'acclamèrent à son retour. Sa réputation s'en accrut, et les gens de Methlili, qseur situé à trente-cinq lieues nord d'Ouargla, s'empressèrent de lui envoyer un cheval de gada .Se traduit par l'envoi d'un cheval conduit en laisse, ou gada en signe de soumission .
Ce succès fit peur à Cheikh-abou-Hafs qui, ne se croyant plus en sûreté dans son qseur de Ngouça, abandonna bien vite son khelifalik, dont la possession devenait, d'ailleurs, de plus en plus problématique, et s'enfuit vers le Tell. Il arriva à Tiharet le 12 septembre 1851, et y confirma la nouvelle de la première r'azia du sultan sur les Oulad-Moulat.
Mohamed-ben-Abd-Allah prit goût aux expéditions, et la facilité avec laquelle il avait razié les Oulad-moulat lui donna l'envie de renouveler l'expérience. Dans le Sahara, le succès justifie les moyens qui l'ont amené : qu'un coupeur de routes réussisse d'abord, et on ne lui demande pas d'où il vient. Il verra bientôt se grouper autour de lui des chercheurs d'aventures, des gourmands de butin, des pillards de profession, qui flairent un coup de main comme un bon limier sent le gibier, et qui tombent avec le même appétit sur leurs amis et sur leurs ennemis. Aussi, le sultan d'Ouargla se vit-il en peu de temps à la tète de forces relativement imposantes.
Il se grossissait tous les jours de cavaliers de quelque tribu voisine, et les Châamba de Methlili, qui venaient de mettre leurs contingents à sa disposition, apportèrent à, sa cause un assez respectable appoint. Il est inutile d'ajouter que les Oulad-Moulat des Ziban furent raziés une seconde fois aussi radicalement que possible. Ils ne durent qu'à la misère où les avaient réduits ces deux opérations de ne pas l'être une troisième fois.
Les gens de Ngouça sentirent bien que leur tour allait arriver ; ils firent connaître à Sid ?bou-Hafs le danger qui les menaçait, et l'engagèrent à se hâter de revenir parmi eux, en ramenant des secours du Tell, s'il tenait à conserver son cheikhat. Pressé par Tiharet, le cheikh se mit en route le 14 octobre 1851 ; mais il apprit bientôt que ses sujets, désespérant de son retour, avaient cédé aux sollicitations et aux menaces du sultan, et qu'ils s'étaient retirés à Ouargla, où, du reste, ils avaient été bien reçus.
En novembre 1851, Mohamed-ben-?bd-Allah, qui avait toujours des vues sur Touggourt, et qui ne pouvait pardonner à Ben-Djellab d'avoir deviné et fait échouer ses projets sur l'oasis où il commandait, résolut de tenter un coup de main sérieux sur les tribus de ce district. Il fait appel à ses partisans et à ceux qui ont quelque affaire de sang à régler avec les Touggourtins. Les Mkhadma, les Châamba, les gens d'Ouargla, des contingents de Temacin, de l'Ouad-R'ir et des Arbaâ accourent, alléchés par l'espoir du gain, sous les bannières du sultan, et se ruent sur Touggourt. Ben-Djellab sort de son qseur pour le combattre ; mais il est forcé d'y rentrer après un combat dans lequel le saint marabout lui tue quatre-vingts hommes et lui prend vingt-cinq chevaux. Mohammed-ben-?bd-Allah, qu'on ne désignait plus déjà que par le titre de cherif, ne perdit que quinze hommes dans cette affaire, où ses contingents firent un butin considérable.
Après ce succès., on ne parla plus dans tout le Sahara que du cherif Mohammed-ben-Abd-Allah. Grâce à l'exagération arabe, sa réputation grandit rapidement et s'enfla à crever. Les Arbaâ lui firent des ouvertures : ils l'attendent, lui écrivent-ils, pour détruire Guerrara et Berryan, villes de la confédération du Mzab. "En cas de réussite, ajoutent-ils, tu pourras concentrer tes forces à Thaouïala (qseur du Djebel-el-Ammour), puis, " de là, marcher sur le Tell et en chasser les Français. " Nous devons dire que cette dernière partie du programme était plus facile à projeter qu'à exécuter.
Le temps n'est pas encore bien loin de nous, où chaque fois qu'un cherif quelconque parvenait à grouper quelques coquins ou une poignée d'imbéciles autour de lui, c'était, invariablement, une sorte de Mehdi, de Messie envoyé par le Dieu unique (qui choisissait assez mal ses instruments) pour nous battre et nous jeter à la mer. Et ce cherif trouvait toujours des dupes qui le suivaient, ou qui l'hébergeaient, ou qui contribuaient. Ces sortes d'aventuriers n'ont jamais fait grands frais d'imagination pour entraîner les masses ; la formule était toujours la même et produisait exactement les mêmes résultats. Ainsi, les balles françaises devaient perdre leur propriété de pénétration, et s'aplatir sur la poitrine des vrais Croyants, comme si elles eussent été de cire molle, tandis que les leurs, que Dieu prenait la peine de diriger lui-même, ne devaient jamais tomber à terre. Malheureusement, il n'en était pas toujours ainsi, et les terribles balles de nos Chasseurs à pied venaient souvent donner un éclatant démenti aux prédictions du cherif, en manquant complètement de respect envers les têtes ou les membres des trop crédules Musulmans. L'expérience ne les corrigeait pas ; le cherif expliquait toujours, d'ailleurs, les causes de ces sortes d'accidents et de ses insuccès, et ne se gênait pas pour les mettre sur le compte de Dieu qui, parfois, disait-il, éprouve les siens. Puis l'imposteur disparaissait jusqu'à nouvel ordre, remettant notre destruction à des temps plus favorables.
Après l'avantage qu'il vient de remporter sur les gens de Touggourt, avantage qu'il n'a dû, cependant, qu'à la supériorité numérique de ses contingents, le sultan d'Ouargla ne doute plus de rien ; il va chercher à trouer le Nord pour arriver jusqu'à nous. Au mois de décembre 1851, avant de partir pour une nouvelle expédition, et pour être sûr qu'il ne laisse derrière lui aucun élément d'hostilité, il fait saisir la famille du cheikh de Ngouça ; peu de temps après, Abou-Hafs lui-même et ses deux frères sont arrêtés et envoyés à Rouïçat, petit qseur à quatre kilomètres au sud d'Ouargla.
Sa pointe vers le Nord n'ayant pas eu tout le succès qu'il s'en était promis, le cherif razie, en passant, et comme compensation, un des douars des Oulad-Sâad-ben-Salem, de la tribu des Oulal-Naïl, et se rabat sur Berryan, qseur du Mzab. Il écrit de ce point aux autres villes de cette confédération et leur demande leur soumission. Les djemâat se réunissent et lui font répondre que, s'il approche, on lui fera la guerre; mais que, s'il est assez fort pour chasser les Français, on le préférera à tout autre. Le sultan sentit, sans doute, que le moment de nous chasser n'était pas encore venu, puisque, quelques jours après, il campait au sud de Methlili, entouré des Arbaà, des Châmmba et d'une partie des Mkhadma.
Il n'est guère possible de suivre les fluctuations de la politique des sultans du Sahara ; elle est d'une mobilité désespérante pour l'historien, tout surpris de trouver des alliés de la veille se combattre le lendemain; puis, sans cause, sans raison apparentes, les mêmes ennemis s'alliant de nouveau jusqu'à ce qu'un motif futile vienne leur remettre les armes à la main. Cet état de choses s'explique cependant par l'instabilité des pouvoirs, leur
manque de consistance et de solidité, les déplacements de la force, le besoin de piller, l'ignorance la plus com-plète du droit des gens. Ainsi, nous voyons Mohammed-ben-Abd-Allah, enivré par quelques succès faciles, aller s'attaquer ridiculement aux Beni-Mzab qui avaient favorisé son élévation au pouvoir, et leur demander une soumission qu'il n'était pas en mesure d'exiger. Hier, il razziait le district de Touggourt ; demain, il s'appuiera sur ce pays pour en faire sa base d'opérations et s'élancer vers le Nord. C'est, du reste, l'histoire de tous les peuples qui ne reconnaissent d'autres lois que la force et l'arbitraire, et chez lesquels tout pouvoir faible n'est plus un pouvoir. Le cherif retourne à Ouargla, et nomme Cheikh-Eth-Thaiïeb-ben-Babia chef de Ngouça en remplacement de son frère Abou-Hafs, qui n'avait pas voulu le reconnaître. Il l'installe dans son qseur, et il y fait rentrer la population qui, nous l'avons dit, s'était réfugiée à Ouargla. Le sultan ne dédaignait pas les jongleries pour frapper l'imagination des tribus qui lui paraissaient tièdes : c'est ainsi qu'il prétend avoir jeté sur le chef chrétien de Tiharet un sort par l'effet duquel ni lui ni ses goums ne pourront sortir de cette place, où ils se trouvent enlacés de liens invisibles.
En février 1852, le sultan, qui était remonté vers le Nord pour y chercher fortune, est rencontré par les goums alliés que commandent l'agha Sid Cherif-ben-El-Ahreuch, des Oulad-Naïl, l'un des fils du khelifa d'El-Ar'ouath ', et Ed-Din-ben-Yahïa, du Djebel-el-Ammour. Après un combat qui ne pouvait être douteux, Mohammed-ben-Abd-Allah est rejeté dans le Sud. Honteux dé rentrer les mains vides, il tente un coup de main sur le Mzab : il y fait quelque butin ; mais il y perd son khelifa, mortellement atteint par une balle ennemie.
En mars, il tente une nouvelle incursion dans le Nord ; mais la présence, aux environs d'El-Ar'ouath, d'une colonne française fait évanouir ses projets. Il se jette alors à l'ouest, et va razier les Oulad-Iâqoub-ez-Zerara, qu'il surprend sur l'Ouad-Zergoun.
Voyant qu'il ne peut rien dans le sud d'Alger, le cherif se jette dans les Ziban, avec l'espoir de prendre pied dans les oasis de cette partie de la province de Constantine. Impuissant contre les murs de Touggourt, il croit utile à sa politique de se faire un allié du cheikh de ce qseur, qu'il met dans ses intérêts. Cette alliance lui permettra de s'y ravitailler dans les opérations qu'il médite sur les Ziban.
Le 22 mai 1852, Mohammed-ben-?bd-?llah, suivi de six cents cavaliers et de deux mille cinq cents fantassins montés sur des chameaux, paraît devant Mlili, petit qseur à, six lieues au sud de Biskra. Prévenu par ses espions, le commandant Gollineau le surprend dans cette position, le bat, lui tue cent cinquante hommes et le rejette dans le sud. Fortement désorganisé, le cherif, poursuivi par notre cavalerie, qui le talonne, s'empresse de regagner Ouargla.
Pour la première fois que le cherif se mesurait avec nous il n'avait pas été heureux; cette défaite dut lui donner à réfléchir, et l'ébranler dans sa conviction qu'il lui était possible de nous chasser du Tell.
Les tribus qui, comptant sur le pouvoir du cherif de nous exterminer, étaient venues l'aider dans cette sainte mission, attendaient tous les jours l'effet de ses promesses. Malgré toute son adresse, il ne pouvait cependant pas ranger dans la catégorie des succès l'affaire de Mlili, où il avait vu tomber ses plus intrépides cavaliers, et la foule, partout si mobile, commençait à murmurer.
Feignant l'indignation, le cherif, reproche à ses contingents leur manque de confiance en lui, et leur rappelle que le Prophète lui-même n'avait pas toujours été heureux, particulièrement à la journée d'Ohod. " Ne lit-on pas dans le Livre, ajoute-t-il : Nous alternons " les succès et les revers parmi les hommes, afin que Dieu connaisse les Croyants, et qu'il choisisse parmi eux ses martyrs ? Ne vous laissez donc point abattre " par les revers essuyés dans la voie de Dieu "
II fallait absolument au cherif une revanche pour relever le moral de ses partisans, et pour maintenir autour de ses drapeaux les contingents que le succès y avait amenés. Il ne songe à rien moins qu'à enlever El-?r'ouath aux fils du Khelifa Ahmed-ben-Salem. Un peloton de Spahis, commandé par un officier indigène, occupait la ville depuis quelque temps, et avait pour principale mission d'y faire respecter l'autorité des successeurs du khelifa. Cette mesure était prise surtout contre le propre frère de Ben-Salem, Yahïa-ben-Mâmmeur, qui comptait des partisans dans le qseur. Cette force régulière était suffisante pour assurer la tranquillité de la ville. Malheureusement, les façons un peu turques de l'officier indigène furent loin d'y faire chérir notre cause, et nos ennemis profitèrent habilement du mécontentement qu'avaient soulevé dans la population les duretés et les vexations de notre représentant. L'occasion de tenter un coup de main était on ne peut plus favorable : Yahïa-ben-Mâmmeur se rend à Kasr-el-Haïran, où le cherif a dressé ses tentes, et lui propose d'enlever la place en combinant les moyens dont il disposait avec les efforts des partisans que lui Yahïa avait dans la ville. Le cherif, qui ne comptait pas sur ce concours, accepte avec empressement la proposition que lui fait le frère du khelifa, et vient, le 15 septembre 1852, jusque sous les murs d'El-Ar'ouath. Mais un mouvement du général
Yusuf, qui croise dans les environs de la ville menacée, renverse les projets de Yahïa-ben-Màmmeur et du sultan d'Ouargla, qui, encore une fois, est contraint de regagner le Sud. Arrivé à hauteur de Guerara, Mohammed-ben-Abd-Allah, qui ne se tient pas pour battu, et qui cherche toujours le succès dont il a tant besoin, parvient à réunir douze à quinze cents cavaliers des Arbaâ et des Oulad-Naïl insoumis : avec ces forces, il se porte, en octobre 1852, par une marche rapide, vers le Djebel-el-Ammour. L'agha Djelloul, qui avait pris de la graisse et qui était devenu très lourd, se gardait mal. Le cherif, qui connaît son homme, fond comme un. vautour sur la tribu des ?djalat, qu'il surprend et qu'il raze. Après cet heureux coup de main, qui relève un peu ses affaires, il replonge dans le Sud en emportant son butin.
Mohammed-ben-Abd-?llah regardait toujours El-Ar'ouath comme une proie qui devait, un jour ou l'autre, tomber entre ses mains et lui donner pied dans le Nord.. Remonté vers cette oasis, dont il se tenait à une marche ou deux, il épiait l'occasion de pénétrer dans la ville pour en soulever la population.-
L'autorité française s'émut, à juste titre, de cette situation, extrêmement dangereuse pour l'avenir de nos intérêts dans le Sahara : elle décida, en conséquence, qu'il serait formé, dans la province d'Oran, une colonne qui aurait pour mission ostensible d'aller protéger la construction d'une maison de commandement sur l'emplacement de l'ancien qseur ruiné d'El-Beïodh, à sept marches ouest d'El-Ar'onath. La création de ce bordj ' présentait d'ailleurs de sérieux avantages : en avançant, de quarante lieues nos points d'occupation dans le Sud, cet établissement nous donnait une nouvelle base d'opérations qui nous permettait de rayonner au loin dans le Sahara, et de protéger plus efficacement les tribus soumises contre les incursions du cherif ou des coupeurs de routes.
La colonne d'Oran, commandée par le général de division Pelissier , ayant sous ses ordres le général de brigade Bouscaren, de la subdivision de Maskara, devait, le cas échéant, tomber sur le cherif et le traiter de façon à le dégoûter de ses pointes dans le Nord.
Le 4 octobre 1852, l'actif et infatigable général Yusuf, en croisière dans le sud de son commandement de Médéa, surprend le cherif dans les tamarix d'Aïn-er-Erg, lui tue deux cents hommes, et lui enlève deux mille chameaux et vingt mille moutons. Pour échapper à la poursuite de notre cavalerie, Mohammed-ben-Abd-Allah, se jette dans El-Ar'ouath, où il est accueilli avec enthousiasme par la population, qui venait d'achever de se compromettre vis-à-vis de nous, en chassant de la ville les fils de Ben-Salem, et le détachement de Spahis chargé de faire respecter leur autorité. Le cherif profite de cette circonstance pour enflammer toutes les têtes par ses prédications, et pour engager les habitants à la résistance dans le cas très probable d'une attaque des Français contre le qseur.
L'exaltation est bientôt à son comble dans El-Ar'ouath; comptant sur la solidité de leurs murailles, les habitants jurent de les défendre jusqu'à la dernière extrémité, et de s'ensevelir sous leurs ruines si la fortune leur est contraire.
Prévenu de cet état de choses, le général Yusuf se présente devant la ville pour en réclamer l'entrée ; mais les habitants sortent de leurs jardins et accueillent son avant-garde à coups de fusil. Nos cavaliers en sabrent une centaine qui s'étaient laissé entraîner trop loin de leurs palmiers. La faiblesse numérique de la colonne du général Yusuf, et le manque complet de moyens
de siège ne lui permettant pas de s'emparer de la ville de vive force, le commandant de la subdivision de Médéa fait appel an général Pelissier, qui part d'El-Beïodh le 27 novembre, à la tête de huit bataillons, de huit escadrons et de son artillerie de campagne. ?rrivé le 2 décembre sous les murs d'El-?r'ouath, il prend le commandement de toutes les forces réunies autour du qseur.Le 8, il ordonne une reconnaissance dans laquelle nous perdons du monde par le feu des habitants embusqués dans les jardins de palmiers-dattiers. Le 4, le général Bouscaren s'exposant avec sa témérité ordinaire
au feu des assiégés, est blessé, auprès du général Pelissier, d'une balle qui lui brise l'os du fémur au-dessus du genou, blessure qui, quinze jours après, nécessitait une amputation à la suite de laquelle il succombait. Le même jour, à onze heures du matin, les brèches faites par nos canons ayant été reconnues praticables, l'assaut est donné, et bientôt, selon les termes si poétiques du rapport sur cette glorieuse affaire, l'aigle d'or du 2° de Zouaves brille au sommet de la qasba de Ben-Salem.
Douze cents ennemis trouvèrent la mort dans cette lutte dont les résultats terrifièrent le Sahara. Quant au cherif Mohammed-ben-Abd-Allah, il était parvenu à s'échapper de la ville on ne sait trop comment.
Les Sahriens n'avaient plus rien à envier aux Dhahriens : ils venaient d'apprendre à leurs dépens que le général Pelissier avait la main dure pour les rebelles, et ils avaient reconnu, plus que jamais, qu'il était bien
décidément lblis - le diable. Cette quasi-similitude de nom avec le terrible génie du mal, et les rigueurs qu'à deux reprises différentes, le général avait été forcé d'exercer contre les Arabes du Tell et du Sahara, inspirèrent une terreur salutaire dans toute l'étendue de nos possessions, et nous facilitèrent, plus tard, l'entrée des qsour de notre Sud. Leurs turbulentes populations avaient pu apprécier, par ce qui s'était passé à El-Ar'ouath, la valeur de notre procédé pour entrer dans les villes dont on nous ferme les portes. Pour que les Arabes se souviennent, il leur faut, malheureusement, des exemples qui laissent des traces sanglantes ; pour les dominer, il faut ne pas craindre de leur faire sentir, à l'occasion, qu'on est un maître du bras, c'est-à-dire fort et énergique.
Les affaires du cherif d'Ouargla n'étaient pas brillantes, et ses partisans commençaient singulièrement à douter de lui. Les tribus qui lui avaient fait leur soumission pressentaient bien que les équipées de celui qu'elles s'étaient donné pour maître ne pouvaient manquer de nous amener bientôt dans leur pays, et elles voulaient retarder ce danger en se faisant bien petites, et en évitant le plus possible de faire parler d'elles. Les contingents qui avaient accompagné le cherif dans son échauffourée d'El-Ar'ouath étaient rentrés chez eux, et paraissaient ne plus vouloir s'attaquer à nous, de quelque temps du moins. Ils regrettaient d'avoir renoncé à leurs affaires de surprises sur les tribus, razzias au succès certain, et aux résultats toujours fructueux, pour les expéditions lointaines dans la longueur de notre bras, expéditions dans lesquelles ils avaient, sans profit, laissé leurs meilleurs cavaliers et leurs fantassins les plus intrépides.
Depuis la chute d'El-Ar'ouath, on n'entendait plus guère, dans le Nord, parler du cherif, et l'on pouvait croire que, fatigué de la guerre, il renonçait aux aventures. Cependant, nos espions nous donnaient pour certain qu'il méditait une nouvelle expédition : il devait quitter Ouargla le 14 septembre, jour de LAïd-el-kebir (la grande fête), à la tête d'un goum de cent cavaliers et de six cents fantassins montés sur des chameaux. Ces forces devaient se diriger sur El-Ar'ouath-Ksal en deux colonnes, dont l'une aux ordres du cherif lui-même, et l'autre sous le commandement de Sid En-Nâïmi-ould-Abou-Bekr. On n'attacha que peu d'importance à ces bruits, qui paraissaient d'autant moins fondés que le mouvement du cherif était plus précisé. Puis l'occupation définitive d'El-Ar'ouath venait d'être décidée, et les murs du bordj d'El-Beïodh, qui avait pris le nom de Gréryville, étaient déjà assez élevés pour y abriter une garnison française. Une petite colonne, destinée à protéger la construction de cet établissement, gardait, d'ailleurs, la position, et pouvait, au besoin, être mobilisée.
Trop confiant dans la force de ces deux nouveaux postes, le pays arabe intermédiaire se gardait mal. Instruit de cette négligence par ses chouaf (espions), le cherif s'était porté rapidement dans le Nord, et il était arrivé jusque sur l'Ogla de Menia sans donner l'éveil. C'est de ce point qu'il fond, rapide comme l'éclair, sur les Oulad-Sidi-Thifour, auxquels il enlève cinq troupeaux de moutons, quarante chameaux et cinquante bœufs.

Le Pays d'Ouargla


1- Ouargla avant la conquéte Francaise

Deux routes conduisent à Ouargla : celle d'Alger par Laghouat et le Mzab; celle de Constantine par Biskra et Touggourt.
Je ne parlerai ni de l'une ni de l'autre : qu'il y ait de Laghouat à Ouargla sept journées de marche sur les galets et les cailloux, sept journées de montées et de descentes dans les mailles du filet saharien, sept journées sans une touffe d'herbes, sauf les vingt palmiers que l'on a plantés voici quelques années au bordj de Bou Berat ; sept journées sans ombre et sans eau, tout cela a été dit, et la réputation du Mzab est faite depuis longtemps. La route de l'Est est aussi banale et je ne décrirai pas même les dunes d'Arifidji où, pendant six heures, l'on peine parmi le sable blanc et les buissons noirs : étroitesse d'un horizon bossue de saillies géométriques que le vent et le soleil orientent, taillent et peignent en une uniformité déconcertante; effort des ascensions au flanc de la dune qui glisse; appréhension de la descente dans l'éboulement qui vous emporte, tout cela est en miniature : les dunes d'Arifidji sont des plis de sable, au prix des montagnes du grand Erg; elles ont cinq, six, huit mètres au maximum; on met une demi-journée à les traverser : c'est une sensation, et rien de plus. Elle a sa valeur : que l'on sorte des cailloux de la chebka ou des sables de la route de Touggourt, l'apparition de Ouargla cause la même détente et fait croire au même paradis.
C'est à Ngoussa que les routes de l'Est et de l'Ouest se réunissent pour filer ensemble droit au Sud, en suivant le lit de l'oued Mya. Dès Ngoussa, on commence à s'apercevoir que le pays est habité ou habitable : à N'goussa, à El Bour, deux oasis ; à Bou Hadjar, à Feran, des ruines qui crèvent les sables et rappellent les temps, peu lointains, où toute cette région fut couverte de villages ; sur notre droite, le poste optique de Koudiat Steb communique, à 68 km. de là, avec le poste de Ghab Lakhdar, Touggourt et Biskra ; sur notre gauche, la jeune oasis de Tala, sortie d'un de nos puits, commence à verdoyer. A 6 km. plus loin, le sable cesse: une plaine rouge, résistante et sonore, s'étend devant nous, et un mur de palmes borne l'horizon : c'est Ouargla.
Ou plutôt ce sont les six oasis qui forment le groupe de Ouargla, Sidi Khouiled au N., Chott et Adjadja à l'E., Rouissat au S., et, de l'autre côté de la forêt, trahie par les minarets de ses deux mosquées ennemies, la grande ville. L'impression est profonde : la forêt semble immense, et l'on comprend les exagérations de jadis.
Nous ne savons quels furent les premiers habitants du Sahara, ces " Garamantes " problématiques auxquels Duveyrier attribuait toutes les ruines - autrement nombreuses qu'on ne croit - qui subsistent au Sahara, mais nous pouvons du moins les connaître par leurs œuvres et nous ne saurions trop les admirer : ils ont troué de plus de mille puits artésiens la seule plaine de Ouargla.
Le travail sans doute était facilité parla nature du sol : le manteau alluvial qui recouvre la nappe aquifère n'a guère plus de 40 m. et les roches en sont faciles à travailler. Ce sont d'abord sur 13 m. des sables, des grès et des marnes peu compactes ,dont il faut empêcher la chute, car à 6 m. du sol existe une nappe magnésienne, trop salée pour être utile, assez puissante pour être dangereuse. Plus bas, ce sont des sables concrétionnés avec veines de sables bouillants, et une premiere nappe artésienne, trop faible pour jaillir, assez forte pour gêner le travail. Plus bas encore, c'est le mur de gypse sous lequel frémit l'eau captive.
Eboulements, infiltrations, rien n'arrêta nos " Garamantes " ; dans la première couche, ils foncèrent des puits carrés, de 4 m. de côté environ, et en maintinrent les parois par des murailles soigneusement maçonnées: ceux qui ont été réparés au cours des temps ont reçu un simple coffrage en troncs de palmiers calfatés avec du lïf (bourre de palmier). Le puits donnait plus ou moins d'eau, généralement peu. La barre de fer qui perçait la croûte y faisait un trou de 5 à 6 cm. ; c'est par cet orifice, rongé sans doute chaque jour par l'eau ascendante, mais chaque jour obstrué par les sables entraînés, que passait la source nouvelle. On peut compter qu'à l'heure actuelle les anciens puits de l'oasis donnent en moyenne 100 à 120 litres par minute.
Pourtant la légende veut que certains puits aient eu un bien autre débit. Aïn Sfa, par exemple, vivifiait les palmiers de Seddrata, courait à 6 km. au NE. arroser les plantations de Rouissat, et, revenait à 2 km. plus loin se perdre dans l'oasis de Ouargla. L'archéologie donne raison à la légende : des conduites maçonnées rayonnent autour de la source morte de Seddrata, et courent très loin dans la plaine.
Hassi Feran, Ain Haouas, Zegarin , Timghanin auraient eu la même force : il fallut aux soldats du Seigneur de Kalaat Hammar, qui vers 1075 ruina les villes de l'Oued Mya, plus d'un mois pour les aveugler : pendant trente-cinq jours elles rejetèrent les troncs de palmiers et les pierres qu'on y précipitait ; mais les destructeurs s'entêtèrent, les sources furent vaincues et les puits qui subsistent sont loin d'avoir leur puissance. L'eau, d'ailleurs, est médiocre; la température en est normale, 23 à 24", mais la quantité de sels qu'elle contient commence à être inquiétante
Au reste, plus des trois quarts des puits " garamantiques " sont morts et chaque jour en aveugle un nouveau : M. le capitaine Rebillet en 1885 en comptait 450 en activité; M. le capitaine Fournier, en 1896, n'en a plus trouvé que 257. Trois dangers, en effet, les menacent constamment : l'eau jaillissante peut incruster la surface des sables, et boucher l'orifice; le terrain tendre de la première nappe artésienne peut s'ébouler; le coffrage peut s'effondrer.
Un autre phénomène, celui-ci d'ordre général, s'est produit, qui depuis neuf cents ans a constamment diminué l'importance des puits de l'oasis: au X° siècle, en effet, il semble que tous les puits étaient jaillissants, et toutes les eaux superficielles : à Saddrata, à Rouissat, à Aïn Mousa, les conduites maçonnées qu'a étudiées M. le capitaine Fournier sont à la surface du sol actuel. Mais le niveau hydrostatique baissa : il fallut creuser des rigoles d'irrigation de plus en plus profondes : les terres rejetées s'accumulèrent sur les Tabias qui séparent les jardins et formèrent peu à peu ces remblais, où circulent, aujour-d'hui à mi-hauteur des grands arbres, les chemins de l'oasis ; les jardins, trop enfoncés, reçurent encore l'eau, mais ne purent s'en débarrasser. De ces milliers de cuvettes stagnantes sortit la fièvre, et Ouargla commença d'être le pays du tehem.
L'eau descendait encore, il fallut renoncer à la rendre superficielle : c'est l'oasis entière qu'il eût fallu creuser de 2 ou 3 m. Les rigoles seules s'approfondirent, elles devinrent, de véritables fossés qui par une saignée latérale versaient à chaque jardin, en un large puisard, l'eau à laquelle il avait droit. De ce réservoir on dut alors élever l'eau pour la répandre autour des arbres. Les grands bras des khelkhaz commencèrent de gesticuler parmi les palmes, et la chanson aiguë des bois ployant sous la charge s'envola d'entre les tabias. Un quart des anciens puits ne sont plus aujourd'hui utilisés que de la sorte.
Diminution des puits artésiens, fréquence plus grande des accidents, manque d'argent et de réparations, l'oasis de Ouargla marchait à grands pas vers la ruine quand nous y sommes entrés : on y comptait plus de 700 puits morts, et l'on disait qu'avant cent ans l'oasis aurait disparu. Nos officiers ont entrepris de la sauver. Et les premiers résultats sont faits pour les encourager.
II. - PUITS ARTESIENS.

Nous avons, depuis 1883, époque où le premier coup de sonde fut donné à Ouargla, tenté cinquante-quatre sondages, dont la grande majorité a réussi : en mai 1892, quarante-neuf avaient été effectués, donnant un débit total de 7 440 litres la minute, irriguant 222 h a69.58ra, donnant la vie à 43 451 palmiers : cinq sondages nouveaux ont été tentés depuis lors, deux ont échoué, trois ont réussi, et le dernier de ceux-ci est cet admirable puits de Balah Sghira qui jaillit en 1898, alors que je me trouvais à Ouargla, et qui donne 1 600 litres par minute : une véritable rivière pour le Sahara. Ces derniers sondages, avec un débit total d'environ 1 850 litres, arrosent 30 ha et 6 000 palmiers environ. 54 sondages, donnant un débit total de plus de 9000 litres, et vivifiant 30000 palmiers c'est-à-dire deux fois l'oasis de Laghouat; voilà notre œuvre de quinze ans, nous avons le droit d'en être fiers.
Nous n'avons pas malheureusement mis autant d'ardeur à conserver les puits indigènes qu'à en forer de nouveaux : si cependant le Bureau Arabe voulait employer en curages et en coffrages les prestations des gens de l'oasis, nous maintiendrions facilement en eau les puits qui survivent; nous en ressusciterions quelques-uns tous les ans, et la forêt de Ouargla, défendue, agrandie, longtemps encore émerveillerait le voyageur.
En effet, à ne tenir compte que des trois cents puits indigènes, si nous admettons que chacun d'eux, en moyenne, arrose 1500 à 2000 palmiers, nous obtenons un total de 600000 pieds: une assez belle plantation. D'ailleurs, autour de ce noyau forestier, d'innombrables palmiers djalis, 400000, dit-on, sortent des sables. Ceux-là sont les témoins de l'antique prospérité : ils ont résisté à la mort de leurs puits, ils ont étendu leurs racines dans des couches superficielles, et ils puisent dans cette eau magnésienne, qui, versée à leur pied, les tuerait, mais qui, absorbée goutte à goutte, filtrée par les racines, leur est inoffensive, de quoi vivre sans soins et sans irrigation. On en compte environ 25 par hectare, aux environs des puits du moyen âge. Ils ne sont pas la moindre gaieté des environs de Ouargla: plus fins, plus droits que les arbres serres de l'oasis, ils se découpent plus nettement sur le sable et sur le ciel. Dans un rayon de 16 km., les djalis sortent d'entre les dunes, et courent, sur toutes les routes, à la rencontre du voyageur.
Ces palmiers portent d'abondantes récoltes : c'est Ouargla qui nourrit de dattes tout le Sahara central. Quelques cultures, en outre, sont tentées à leur ombre : un peu de blé, un peu d'orge, de maigres carrés de navets, de carottes, d'aulx et de luzernes, quelques figues, quelques abricots, quelques grenades, ou bien des pastèques et ces citrouilles qui sont l'orgueil des jardins de Ngoussa. Mais tout cela est rare : les palmiers semblent plus serrés ici que dans les Ziban ou au Djerid, et la terre imbibée d'eau qui pourrit à leur pied, cachée au soleil par le dôme des palmes, défendue de la brise par le rempart des tabias, se prête mal à des cultures variées. L'oasis est immense, mais elle n'a guère que ses dattes; encore la production est-elle loin de s'accroître. Admirable de loin, à qui la voit fermer l'horizon d'une muraille bleue, elle sent la misère et la mort quand on en parcourt les jardins, et l'aspect lamentable des pauvres gens que l'on croise rend plus poignante encore cette impression de misère.
III - POPULATION DE OUARGLA.
La misère du pays est le fait de l'homme : la guerre, depuis des siècles, est l'état normal des gens de Ouargla.
Il y a trois peuples dans la région ; les sédentaires qui produisent les dattes, - jusqu'à notre arrivée, divisés en deux çofs, ils se sont fusillés de jardin à jardin ; - les nomades qui transportent les dattes de Ouargla sur les marchés de l'intérieur et en rapportent le grain nécessaire à l'oasis, - jusqu'à notre arrivée, le nomade à chaque voyage a consciencieusement razzié le sédentaire ; - les parasites, qui prêtent aux uns et aux autres.
Ajoutez à cela un impôt mal réparti, très lourd aux pauvres. Vous comprendrez du reste pourquoi Ouargla a décliné et décline si rapidement, malgré ses eaux, malgré sa forêt, malgré les très réelles qualités d'une population trop batailleuse, mais très énergique.
Les habitants d'Ouargla s'appellent simplement Madaniya. Quels sont
ces Madaniya, ces " gens de la ville " Je ne sais s'il faut, avec Duveyrier, y voir des descendants authentiques des Garamantes disparus. Faut-il y voir des types humains beaucoup plus compliqués? Si j'en crois
certaines notes que laissèrent au Bureau Arabe des officiers de grande valeur, les Béni Brahim, qui habitent le quartier Nord, seraient des Berbères croisés de Soudanais; les Béni Ouagguin et les Béni Sissin des quartiers Est et Sud compteraient en outre parmi leurs ancêtres des " Abâdhites Syriens " (?) Cela ressort, parait-il, de traditions locales, de crânes mesurés et de tibias confrontés : il y aurait à Ngoussa tant de Garamantes, et le pourcentage du sang berbère serait de tant à Sidi Khouiled : tout cela me semble à la fois bien précis et un peu vague. Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que les Madaniya sont une population mêlée : du profil caucasique au profil simiesque, du café au lait au noir bleu, tous les types, toutes les colorations s'y retrouvent ; et cela n'a rien d'étonnant, car bien des peuples se sont arrêtés dans l'Oued Mya.
Des Berbères venus du Nord, au temps de la première conquête musulmane, s'étaient fait place aux côtés des premiers habitants ; des Berbères Kharedjites que ,la chute de Tehert livrait à leurs ennemis
mortels, les Chiites du Khalifat de Mehdia, vinrent s'y établir au X° siècle ; les jardins se multiplièrent, les villages s'élevèrent de tous les côtés, et, de la gara Krima à Hassi Feran, disent les chroniqueurs, sur 40 km., on put voyager à l'ombre des palmes. Des caravanes cependant s'organisaient, et les marchandises du Soudan affluaient dans l'Oued Mya; des esclaves soudanais, par milliers, se rendaient sur ses marchés, et un quatrième élément s'ajoutait aux trois premiers. Vers la fin du XI° siècle, le seigneur de la Kalaa, Mansour ben El Caïd ben Hamad, s'indigna que des chiens d'hérétiques possédassent un pays si riant. Il accourut, chassa devant lui les habitants de Feran, de Bou Hadjar, de Seddrata, ruina les villes, coupa les palmiers, aveugla les sources. El Mansour partit, laissant le vide derrière lui. Une nouvelle ville pourtant se bâtit ; des Berbères orthodoxes et Kharedjites, des nègres, des Juifs la peuplèrent peu à peu, et Ouargla succéda à Seddrata comme métropole du commerce noir. Sa fortune tenta les Turcs comme elle avait fait du sultan hammadite : Salah Reis en 1554 campa sous ses murs. Cinquante ans plus tard, les oasiens, lassés de l'anarchie où les plongeaient leurs haines domestiques, demandèrent un gouverneur au Maroc, et le Maroc leur envoya, avec un gouverneur, des garnisons. Ce fut alors seulement qu'apparurent dans le pays, comme gardes du corps du pacha marocain, ou auxiliaires des Berbères révoltés, les tribus arabes qui évoluent aujourd'hui autour de l'oasis. Les derniers venus se mêlèrent peu au troupeau corvéable qu'ils exploitaient au nom du Sultan, mais on peut affirmer que Garamantes des premiers âges, Berbères de toute origine et de toute religion, nègres du Soudan, Juifs, Turcs ou Marocains, il doit y avoir un peu de tout chez les Madaniya.
Leur ardeur au travail les rend dignes de leurs ancêtres berbères ou marocains. J'ai dit ailleurs, d'après les notes d'un des observateurs les plus sûrs de notre Sud, M. le capitaine (aujourd'hui colonel) Rebillet, avec quel enthousiasme et quelle rapidité ils avaient exécuté certains travaux d'utilité publique : je demande la permission de reproduire ici ces notes d'un témoin oculaire.
" J'ai vu combler le fossé qui entourait Ouargla, protection jadis contre les nomades, mais depuis vingt ans inutile et dangereux, cloaque immonde où aboutissaient toutes les ordures de la ville. Le matin du premier jour, chaque tribu sortit par sa porte, caïd entête; les anciens, les Kebar, les Marabouts marchaient à ses côtés, et autour d'eux couraient des musiciens, petites flûtes aigres et gros tambours graves; puis les femmes, puis les enfants.
" Quand ils furent rendus au fossé, tout le monde s'arrêta, la voix des Marabouts courut autour de l'oasis, demandant les bénédictions du Seigneur. Un silence, et une reprise des grosses caisses et des petites flûtes. Les burnous sont jetés à terre; on empoigne houes et couffins; on se met à la besogne. Et puis, tout cela s'enfièvre. ; les chefs font des gestes plus brusques, les hommes courent, les musiciens soufflent et frappent. Et une contagion soudaine prend tout ce monde : les grands chefs jettent bas leur burnous rouges, serrent leur ceinture,
et portent de la terre en un coin de leur gandourah, les femmes dans un pan de leur robe, les enfants au creux de leurs deux mains.
" Les musiciens font rage; on crie, on rit; on plaisante; on s'essouffle; on travaille. Du haut des minarets, la voix du muezzin annonce midi. Le travail est terminé : nous avions prévu qu'il y faudrait trois semaines! "
Ces braves gens ont gardé dans leurs fêtes des traces de civilisations lointaines; à les voir se divertir comme à les voir travailler on se croirait au Soudan plutôt qu'en Algérie. Les pauvres gens ont raison de rire quelquefois : l'envie ne doit pas leur en prendre souvent. C'est au profit du maître que depuis des siècles, ils travaillent : les nomades jadis, les usuriers aujourd'hui. Nous avons arrêté le pillage et facilité le prêt à intérêt : les " Madaniya " qui seuls vivifient l'oasis entière, n'y possédaient que ce que les Seigneurs de la Plaine leur avaient consenti : ce peu, l'usure aujourd'hui le leur enlève.
IV. LES NOMADES.
Les premiers pillards étaient les nomades : ce furent d'abord les Ahl Ez Zeriba que le sultan Mouley Alahoum enrôla comme gardes du corps un jour que leurs troupeaux s'étaient avancés jusqu'à l'Oued Mya. Puis ce furent les BeniThour que la sécheresse chassait de leurs territoires du Djerid, Les Chaamba alors apparurent à l'Ouest; ils ordonnèrent aux Tunisiens de vider le pays : ceux-ci refusèrent; on se battit; les Chaamba furent vaincus. Ils appelèrent à leur aide leurs cousins de Metlili et d'El Goléa et la guerre recommença. Mais un pieux pèlerin, qui traversait alors le Sahara, Sidi El Hadj Bon Hafs ben Sidi Cheikh, convertit à la paix les chefs des grandes tribus; les Béni Thour et les Chaamba Bou Rouba et Bou Saïd décidèrent de se partager l'Oued Mya, D'ailleurs un autre danger les menaçait : les Hamyan de Tunisie avaient acheté des terres dans l'oasis et y appelaient leurs cousins. On les massacra. Mais on avait peur des représailles, et, comme deux fractions de la noble tribu des Saïd' entraient dans le pays, on les accueillit à bras ouverts : Béni Thour, Chaamba Bou Rouba et Bou Saïd, Saïd Otba et Saïd proprement dits (aujourd'hui Mekhadma), ce sont encore les tribus qui tiennent le pays : toutes s'y sont établies entre 1604 et 1650.
Nous nous faisons volontiers en France une idée singulière de ces tribus :1a rapidité des "Souffles du Vent " nous abuse sur leur nombre, le mystère dont on entoure les questions sahariennes nous trompe sur la puissance réelle des nomades du grand Sud, Je ne crois pas inutile de montrer par quelques chiffres, aussi précis que peuvent l'être des dénombrements en pays chaambi, quel était en 1883 l'effectif des tribus de Ouargla : il n'a guère changé depuis lors que par la rentrée de quelques tentes dissidentes.
Hommes,femmes, enfants, la population nomade de Ouargla n'atteint pas 7 000 âmes.
Faut-il compter les alliés du dehors?
Les Chaamba seuls sont restés en étroites relations avec leurs cousins de l'Ouest : quelle es! la force réelle de toute la famille chaambie?
1. Les Saïd Otba et les Mekhadma sont deux branches de la tribu arabe de Saïd, venue au Maghreb avec l'invasion hilalienne.
7 798 individus dont 2328 femmes et 3195 enfants : à peine 2 000 guerriers ' : nous sommes loin des hordes entrevues.
Le mirage qui nous déçoit a cependant des causes : la mobilité des tribus, et la valeur individuelle des nomades.
Les Said Otba ne séjournent à Ouargla que d'octobre à janvier, pendant la saison des dattes. Sitôt leurs chargements terminés, ils remontent, vers Ngoussa .y passent (trois semaines, gagnent le Mzab et y font séjour. Vers le début d'avril, ils pâturent dans l'Oued Zergoun où ils entrent en contact avec leurs alliés les Larbaa. A la fin du mois ils se débarrassent sur les marchés m'zabites de leur laine et de leur bétail, achètent de nouvelles dattes, et par Tadjerouna, Laghouat, Chellala, ils gagnent Tiaret. Là ils vendent leurs dattes, cèdent un certain nombre de leurs chameaux, chargent du grain, et reviennent revendre au Mzab et à Ouargla. Le voyage annuel fait, à vol d'oiseau, 800 km. : la route traverse les sables, les Hamada, les Hauts Plateaux et le Tell; mais les Saïd Otba ont l'outillage nécessaire, ils possèdent une race de chameaux exceptionnels qui supportent sans souffrir ces changements de terrain. Ils ont en outre des chevaux qu'ils refont dans le Nord de leurs privations du Sud : ce sont vraiment de grands nomades et de grands seigneurs, les seuls cavaliers du Sahara.
Les Mekhadma, leurs cousins et leurs ennemis mortels, ont connu des jours meilleurs : ils ont pu jadis mettre en ligne contre les Saïd Otba jusqu'à cinq cents chevaux : on leur en connaît quatorze aujourd'hui. Jadis ils passaient l'hiver au S. et à l'E. de Ouargla, vers le Gassi et Ghadamès; au N., ils paissaient dans l'Oued Zergoun et l'Oued Seggueur, car eux aussi possédaient une belle race de chameaux capables d'affronter à la fois les dunes de sable et les plateaux calcaires. Frappés à multiples reprises, à la suite de leurs intrigues et de leurs soulèvements, ils ont singulièrement perdu de leur force. Ce ne sont plus que des demi-nomades : certains sont même fixés au sol, et ceux
qui continuent la vie d'autrefois n'osent guère perdre de vue les palmiers de l'oasis. Les plus audacieux poussent encore jusqu'à Brézina : mais la tribu ne fait plus en masse le voyage du Tell.
Les Béni Thour, ou plutôt une partie des Béni Thour, évoluent dans les mêmes parages, car un phénomène singulier se produit dans cette tribu, Les nomades prennent goût à la terre, se fixent ,creusent des puits, créent des jardins : le Ksar de Rouissat les absorbe en quelque sorte. Les Chaamba Oulad Smail ont des chameaux admirables dans les dunes, mais dont le pied trop mou saigne aux cailloux des Hamada du Nord : ils circulent entre Ouargla, Arifidji et Hassi Maamar, dans la direction de Touggourt.
Les Chaamba Guebala vont aussi loin au S. que les Saïd Otba au N : ils ne passent que l'automne à Ouargla et pendant le reste de l'année, ils errent dans un rayon de cent à deux cents kilomètres : les femmes et les enfants vivent de la graine du drinn; les hommes, sur leurs mehara - les meilleurs du grand Désert, - cherchent des " occasions " entre In Salah et Ghadamès.
Cette poignée de guerriers qui hiverne à Ouargla se montre donc chaque année sous Tiaret, au Touât et en Tripolitaine : il y a là de quoi excuser un peu nos exagérations. D'autre part, nos grands nomades sont admirablement taillés pour leur métier, et leurs qualités physiques ou. intellectuelles ont pu, elles aussi, faire illusion sur leur nombre.
Les grands seigneurs, parmi les nomades de Ouargla, sont les Said Otba : grands seigneurs, - et gendarmes. Quand les Turcs descendirent au Sahara, les Said Otba s'offrirent à en faire la police, et depuis ce temps leur vocation n'a pas varié : ils furent pendant deux cents ans tribu maghzen, et ils en ont gardé, avec un certain respect de l'autorité, une certaine aptitude à l'organisation. Ils aiment l'uniforme, et, loin d'imiter ces mokhazni qui sitôt rentrés dans leurs tribus se hâtent d'enlever le burnous d'ordonnance, qui les fait vivre, mais dont ils ont honte, c'est la mode chez les Said Otba - moghaznis ou simples particuliers -de revêtir le manteau bleu. Ils ont le sentiment de leurs devoirs militaires : c'est chez eux que se recrutaient jusqu'à ces derniers temps les cinquante cavaliers du goum de Ouargla, Le goum ne restait pas à la disposition du Bureau Arabe, il accompagnait la tribu ; mais au premier ordre, il montait à cheval et rejoignait. En 1882, les campements étaient pris autour de Tiaret; un ordre de Ouargla rappela les cavaliers : en huit jours de temps, les Hauts Plateaux, la Montagne, la Hamada furent franchis, et les goumiers, au grand complet, prêts au combat, se présentèrent devant la Kasbah. A cette discipline ils joignent une prodigieuse bravoure, et comme ce sont d'assez tièdes musulmans, sur qui les marabouts et les chérifs ont peu de prise, ils nous ont été d'un grand secours dans la pacification du Sud. Leurs ennemis les déclarent durs et faux : on aime peu à traiter des affaires avec ces grands seigneurs qui méprisent consciencieusement caïds et aghas, et pour qui une escroquerie aux dépens d'un marchand n'est qu'un aimable tour : c'est possible. Il est en tout cas difficile de trouver de plus beaux types, de plus admirables statues de bronze, impassibles sous le haïk blanc et le manteau bleu, les yeux noirs brillants sous les paupières à demi baissées, les mains nerveuses, les attaches fines, la taille haute et la démarche grave.
Leur bonne volonté nous a été d'autant plus précieuse que seuls parmi les tribus de Ouargla ils nous ont accepté ouvertement : les Béni Thour ont mis longtemps à dépouiller leurs préjugés, les Mekhadma et les Chaamba n'y ont pas encore renoncé. Or ce sont des adversaires sérieux : on vante l'intelligence, l'austérité, la bonne foi et la bravoure des Mekhadma; la finesse,la loyauté commerciale,l'endurance physique des Chaamba; ajoutez que les premiers sont complètement inféodés aux Marabouts d'El Abiod.et emploient contre nous leurs belles qualités, que les seconds, amoureux de désordre, ne peuvent supporter le joug d'une autorité régulière. Nous avons eu maille à partir avec eux, et, comme nous avons souffert de leurs qualités et de leurs défauts, la légende s'est formée du Sahara infranchissable, du nomade insaisissable, des tribus innombrables et invisibles.
En vérité, ce sont gens avec lesquels il faut compter : ils valent plus qu'ils ne sont nombreux, mais ils ne seront jamais qu'une poignée d'hommes qui évolue d'In Salah à Ouargla et à Ghadamès, tributaires de ces trois marchés, et condamnés à la soumission absolue, ou à la mort, le jour où nous tiendrons les trois villes.
Ils s'en rendent compte. Déjà ils ont dû modifier leur genre de vie, les coups de main se font plus rares, et les nomades essaient de gagner honnêtement leur vie. Ils ont cru, voici quelques années, qu'ils y parviendraient le plus facilement du monde : on construisait les postes avancées du Sud, le nouvel El Golea, les trois forts : il fallut convoyer depuis Laghouat et Biskra les bois, les fers, le ciment : pendant trois ans les convois se succédèrent sans interruption, et les Chaamba eux-mêmes prenaient goût à ce travail qui faisait tomber entre leurs mains des averses régulières de douros.
Ils savaient d'ailleurs en faire un bon usage : ils avaient acheté d'autres bêtes et tenté d'augmenter leurs entreprises. Ils avaient même acheté de la terre et bâti des maisons; depuis 1893, me disait-on, les Beni Thour en ont élevé cent, les Mekhadma cent, les Chaamba Guebala une vingtaine. Ce ne sont pas des palais, sans doute, un cube de terre percé d'une porte suffit à leur besoin de confort, mais le symptôme était significatif: ils prenaient goût à la terre. Les Béni Thour, sous l'intelligente impulsion de leur caïd, avaient fait plus encore. Ils avaient mis leurs bénéfices en commun, et, quand ils avaient eu économisé 3 000 fr,, ils les avaient portés au Bureau arabe : " "Voici de l'argent, donnez-nous de l'eau. " On fora, et ce fut cet admirable puits de Balah Sghira, le plus beau peut-être de l'oasis.
Par malheur cette prospérité devait être factice : avec l'achèvement des forts, les convois disparurent. Nous avons bien sauvé le sédentaire du nomade, mais nous n'avons pas sauvé le nomade de la ruine : comment faire coexister sur le même sol des populations qui n'ont jamais vécu qu'en se " mangeant " l'une l'autre? Le problème était ardu. II était encore plus complexe qu'on ne croit.
SITUATION ECONOMIQUE ET POLITIQUE.
Il y a à Ouargla un troisième élément, après le sédentaire et le nomade : c'est le parasite. Les parasites sont de deux sortes : Mozabites et Juifs.
J'ai quelque remords d'appliquer ce mot aux premiers : ils font l'usure sans doute, et s'emparent annuellement d'un certain nombre de jardins. Mais c'est une reprise qu'ils exercent; ce sont leurs ancêtres qui, venus il y a des siècles, cacher au désert leur invincible foi, ont fait sortir des sables de l'Oued Mya les cinq cents villages dont parlent les légendes. Leurs établissements ont été détruits, coupés leurs arbres et comblées leurs sources: il leur a fallu abandonner la terre nourricière conquise sur le désert et, retirés dans la région la plus isolée du Sahara, recommencer dans les cailloux de la Chebka les prodiges d'audace et de vaillance par lesquels ils avaient vivifié le pays de Seddrata et de Feran.
On sait avec quelle âpreté ils travaillent, et comment ils vont dans les villes du Tell gagner sou à sou de quoi s'acheter, au pays des vrais croyants, quelques palmiers et une maisonnette de terre. Ils sont revenus à Ouargla, comme ils sont allés à Alger, à Constantine, à Oran, ils y ont ouvert des boutiques, vendu des épices et des étoffes. Ils ont aussi prêté à intérêt, - et bien des jardins déjà sont passés dans leurs mains : leurs meilleurs amis ne pourraient le dissimuler. Leur usure cependant, au dire des indigènes, est relativement humaine, assez sagement entendue : ils ne veulent pas tuer la poule aux œufs d'or. Si la récolte est mauvaise, on ne les voit pas un an, deux ans, trois ans ; ils attendent : mais ils n'expulsent pas, et reviennent seulement, quand l'année le permet, prélever la part qu'ils se sont fait consentir : il y a là une certaine modération et cependant ils pèsent lourdement sur les populations de l'oasis.
Que dire alors de l'usure juive? " Le Mozabite suce, le Juif saigne ", répond un proverbe local.
Je demande la permission de citer ici un fait personnel : j'arrivai à Ouargla en 1898, pour y exécuter les fouilles dont m'avait chargé le Gouvernement général de l'Algérie, avant que n'y fût parvenu le crédit qui m'était alloué. Le temps cependant me pressait, et je voulais commencer les travaux : sur le vu de ma lettre de mission et du télégramme officiel m'annonçant que les fonds avaient quitté Alger, - " ces papiers-là sont des billets de banque ", me disait-on gracieusement, - on consentit à me prêter 200 francs pour 20 jours, à 180 p. 100. A quel taux prête mon " banquier " quand l'année est mauvaise, et qu'un pauvre homme vient lui demander de quoi ne pas mourir de faim ?
Les nomades, comme les sédentaires, souffrent du Juif. Soit vingt écus prêtés à un intérêt minimum de 200 p. 100, consenti, et non payé : le Juif ne fait pas saisir les chameaux de son débiteur : il les emploie: " Porte-moi ceci à Ghadames, et je te tiens quitte pour cette année. " Le pauvre diable charge et part. Ci, deux mois de route; s'il a six créanciers, il n'est plus qu'un esclave. Les Juifs de Ouargla, Ghardaïa, Laghouat, dressent la liste de leurs débiteurs nomades, et l'expédient à leurs correspondants : y a-t-il un trans-port à effectuer, on y choisit l'homme a faire marcher : et les dattes, produites gratis par les sédentaires, sont transportées gratis par les nomades.
Le phénomène est d'autant plus grave qu'il est tout récent. Il y a à peine quelques années que l'usure juive a commencé de s'exercer dans le Sud et déjà dans l'Oued Mya comme dans l'Oued Righ elle a fortement marqué son empreinte. Il est encore temps d'agir, mais il faut, se hâter; nous commettrions une faute irréparable en laissant spolier ou chasser ces travailleurs noirs des oasis, dont l'endurance au travail est si connue, ces grands nomades sans peur et sans fatigue, qui nous seront, les uns et les autres, dans notre marche au Sud, de si précieux auxiliaires.
Nous pouvons d'ailleurs dès maintenant alléger les charges de ces populations, par une plus équitable répartition de l'impôt. L'impôt revient par tête à 14 fr. 70 ; les Chaamba de Metlili ne paient que 7 fr. ; les Larbaa, si riches cependant, ne paient que 11 fr. Et encore faut-il distinguer: le nomade paie12fr. 60, le sédentaire 22 fr. 60, et ce chiffre est lourd, pour des gens qui ne possèdent plus. Si encore une partie de cet argent, sous forme de travaux publics, de routes ou surtout de puits, rentrait dans l'oasis! Mais il en est de Ouargla comme de tous les pays d'Algérie où il n'y a pas d'électeurs ; l'argent en sort, mais n'y rentre pas : tel poste qui annuellement adresse à Constantine 150 000 fr. d'impôt, ne reçoit pas 6 000 fr. par an pour les besoins des tribus.
Ouargla se trouve même dans une situation particulièrement douloureuse elle est la capitale économique de son cercle, sans en être la capitale politique ; c'est a El Goléa que réside le commandant supérieur, c'est pour El Goléa que l'on dépense, et c'est Ouargla qui paie.
Pouvons-nous, après cet exposé, nous étonner de la décadence de l'oasis et de la pauvreté de son marché?
Que trouve-t-on, au juste, au marché de Ouargla? Un peu d'orge; pas beaucoup,- mes chevaux en ont manqué deux jours et je l'ai payé 5 fr. 50 le double décalitre, - un peu de blé à 8 francs la mesure (20 litres), quelques outres de goudron, quelques bandes de tente, un ou deux tapis. Ajoutez des ballots de nsi, herbe cotonneuse que mangent volontiers les chevaux, et que l'on récolte autour de l'oasis. Dans un coin, une vingtaine de chameaux à vendre ; plus loin, le marché à la viande : des quartiers de mouton très rares et bien maigres. Plus loin, reconnaissables à la puanteur qu'ils exhalent, des carrés de venaison : c'est de la gazelle, de l'antilope; elles ont été tuées à cinq, six, sept jours de marche, et on les a apportées ici pendues au flanc d'un chameau sous le soleil . Quant au commerce du Sud, c'est un mythe; j'ai vu, en un mois de temps, arriver deux chameaux d'In Salah; ils portaient deux dépouilles d'autruches, un sabre, deux cadenas, six coussins, une sangle de méhari, de fabrication targuie. Multiplions par douze ces arrivages d'un mois; voilà le commerce du Sud.
Peut-être la suppression des droits rendra-t-elle un peu de vie à Ouargla: Touggourt, Ghardaïa, El Goléa, Géryville sont ports de sortie et Ouargla est au delà, port franc. Le progrès en tout cas est lent; six mois après l'ouverture de Ouargla au commerce libre, il y était venu, sous les auspices de la nouvelle loi, deux sacs de café.
La situation politique vaut la situation économique. Depuis notre arrivée dans le pays, deux partis s'étaient formés : le ?of Chergui, favorable à notre cause, le Sof Gharbi, hostile à notre action. On leur attribue respectivement des forces assez inégales; l'appui que nous donnions au premier compensait les disproportions.
Le Sof Gharbi était d'autant plus dangereux qu'il faisait appel contre nous au sentiment religieux, et. que ses attaches avec les tribus maraboutiques de l'Oranais devaient lui assurer des alliés redoutables en cas de guerre; les Chaamba en effet et les Mekhadma sont les serviteurs religieux des Oulad Sidi Cheikh. Le nom de ceux-ci est au reste un témoignage frappant de leur piété. Ils étaient la branche aînée des Said, la plus noble des tribus arabes du Maghreb; ils ont renoncé à cet héritage de gloire pour prendre le nom modeste de Serviteurs de Sidi Cheikh, Mekhadma.
Quand, en 1854, Si Ilamza s'empara de Ouargla pour le compte de la France et y fut nommé Agha, les Oulad Sidi Cheikh fondirent sur le pays de leurs clients. Les ziara, les dons volontaires et forcés, sous des. prétextes religieux ou féodaux, écrasèrent les pauvres gens de l'oasis; les Mekhadma tranchaient du grand seigneur et préparaient, avec l'aide de notre représentant, une révolte contre notre autorité. En 1864, l'agha Si El Ala proclama la guerre Sainte Oulad Sidi Cheikh,Mekhadma, Chaamba prirent les armes. Nos Said Otba furent expulsés du pays; il fallut, pour en finir, de longues campagnes sahariennes.
La paix rétablie, on relira, comme il était naturelle gouvernement de l'oasis aux gens qui venaient de s'y révolter; on mit garnison dans Ouargla; les Mekhadma et les Chaamba furent surveillés de près; ordre fut donné aux chefs de poste d'emprisonner puis d'expulser tout Oulad Sidi Cheikh pris sur le territoire de Ouargla ; nous continuions de nous appuyer sur le ?of Chergui, et nous témoignions aux Saïd Otba, comme au vieux Caïd de Ngoussa, la confiance que méritait leur inébranlable fidélité.
Cette politique, pendant vingt ans, assura la tranquillité du Sud et permit aux sédentaires de tenter quelques efforts vers le mieux, mais elle ne satisfaisait pas tout le monde, et, tout récemment, l'on vient, en. alléguant l'insécurité du désert de faire faire à notre politique saharienne une volte-face inattendue. Il fallait, disait-on, faire cesser les. ghezzous, et faire rentrer les dissidents.
Les ghezzous, en effet, sont encore relativement fréquents au Sud de Ouargla. En janvier 1895, à deux reprises, El Kheir, l'assassin de M. de Mores, est venu razzier des chameaux à une journée de l'oasis. On mettait bien les goums à sa poursuite, mais les ordres supérieurs étaient formels : poursuivre les voleurs jusqu'au bout, leur arracher leur butin, s'emparer de leur personne, - mais défense de tirer un coup de feu ! Tant de mansuétude rend évidemment difficile l'extinction du brigandage.
Quant aux dissidents, ils bénéficient, eux aussi .du mirage: la vérité est qu'il y a à l'heure actuelle, à Derdj, à l'Est de Ghadamès, trente tentes - cent cinquante individus peut-être, hommes, femmes et enfants- qui ont quitté le territoire algérien et refusent d'y rentrer :autrement qu'en ghezzou. Ils sont, entre deux courses, nourris de charité par les Tripolitains, et l'on peut juger de leur force réelle par ce fait qu'en février 1898, M. le capitaine Pein, chef du poste de Quargla, lancé à la poursuite d'El Khieir avec ses goums, a pu, lui troisième, passer cinq jours à la Zaouia de Sidi Maabed, aux. portes de Ghadamès, sans voir une ombre hostile; cependant ses cavaliers de tête, à 200 km. dans l'Est, poursuivaient et rattrapaient les voleurs, sans faire de mauvaises rencontres.
Quoi qu'il en soit, la terreur des ghezzous et des dissidents a paru nécessiter un changement de politique : je n'ai pas à l'apprécier ici : je me borne à signaler que Ouargla, Metlili, El Goléa, ont été il y a deux ans, donnés à trois Caïds, des Caïds choisis dans la famille des Oulad Sidi Cheikh, et qu'un Aghalik des Chaamba, Berazga, Mouadhi et Bou Rouba vient d'être constitué, en faveur d'un de ses membres les plus influents, Si Larbi.
VI. - LE CHEMIN DE FER PROJET.
Inquiétudes politiques, décadence commerciale, usure et impôt, l'avenir ne semble pas brillant pour Ouargla:le chemin de fer, projeté depuis si longtemps ,lui rendra-t-il la vie?
Le chemin de fer de Biskra à Ouargla - si jamais il se fait - ne rendra pas la vie à Ouargla.
En effet, ou la voie ferrée s'y arrêtera, ou la grande oasis ne sera qu'une station du Transsaharien. Dans le premier cas, on construira une gare, des ateliers, un hangar aux machines, quelques maisons, Cette activité de six mois sera le plus clair résultat de l'ouverture de la voie ; ajoutons-y un hôtel, car les touristes de Biskra certainement risqueraient le voyage : il n'y a pas là les éléments d'une résurrection. Je sais bien que l'on peut estimer que Ouargla, tête de ligne, détrônerait Biskra comme capitale militaire du Sud : le nombre des officiers en augmenterait. En augmenterait-on la garnison ! je plaindrais les pauvres gens qui seraient condamnés au tehem chronique. Et quand cela serait, quand au lieu d'une section de tirailleurs sahariens, Ouargla aurait un ou deux bataillons, elle ne redeviendrait pas pour cela la Reine du Désert. Sera-t-elle une simple station? Son importance économique restera la même ; sa situation militaire et politique diminuera, au bénéfice des postes plus avancés.
D'ailleurs, peut-être le rail n'atteindra-t-il jamais Ouargla. Le Biskra-Ouargla s'efface aujourd'hui devant la nécessité de construire immédiatement le Transafricain du nord. Or, il est inutile de faire passer le Transsaharien par Ouargla; ce n'est pas le lieu d'instituer une discussion sur le meilleur tracé, mais il suffît de jeter les yeux sur l'avant-projet de Béringer pour voir qu'entre Biskra et Amguid le seul tronçon où l'on ne puisse immédiatement poser la voie, le seul où l'on doive faire des terrassements - non des moindres, puisqu'il s'agit de remblais et de déblais de 12 et 20 mètres qui portent à 100 000 francs la dépense kilométrique d'infrastructure, alors que partout elle est de 10 000 francs - c'est le tronçon Ouargla-Mokhanza, la région des Gour et des Ravins qui sépare l'Oued Mya de l'Oued Igharghar. De Touggourt,au contraire, droit au Sud, par Bel Haïrane (Port Lallemand) et Aïn Taïba, le Gassi offre son reg merveilleusement plat, ballasté par la nature, prêt à recevoir le rail. Si le Transsaharien se fait par Biskra, il faudrait vouloir perdre une dizaine de millions pour le rejeter de Touggourt sur Ouargla, puis de Ouargla sur le Gassi, au travers d'une région tourmentée : quant à l'importance même du centre à desservir, je crois que cette étude a permis de la juger.
Ouargla semble donc condamnée à continuer de déchoir, tout au plus à rester ce qu'elle est. Nous pourrons, par des subventions très légères, mais très utiles, rendre tous les ans la vie à quelques puits morts, créer de nouveaux jardins, en continuant nos sondages, et augmenter un peu le bien-être de cette intéressante population, à laquelle, justement, pour les travaux du chemin de fer, nous devrons avoir recours; nous pourrons, par l'institution d'un crédit agricole, débarrasser l'oasis do ses parasites, nous pourrons engager au service de l'état ou de la compagnie du Transsaharien, des patrouilles de Chaamba, de Beni Thour et de Said Otba. En un mot, il nous sera facile de faire du bien à la population de Ouargla et de trouver chez elle un concours précieux. Il ne faut pas chercher autre chose là-bas, si ce n'est le plaisir des yeux. La Reine du Désert est bien morte ,et la prospérité passée ne reviendra plus, mais si modestement et sagement nous aidons les habitants à défendre leur oasis, longtemps encore ce sera pour le voyageur l'un de ses plus rares souvenirs, que la muraille bleue des palmes, au fond du grand chott rouge.
P. BLANCHET.

OUARGLA

OUARGLA..

Du sommet aride et nu de Chabet elMeh'al, le voya¬geur a sous les pieds une forêt de dattiers, échelonnée sur le versant sud de la montagne, et qui, gagnant la plaine, s'étend jusqu'à une lieue plus loin dans un sol marécageux.
A mesure qu'on s'avance, la physionomie devient différente : les dattiers sont moins pressés, des arbres fruitiers de toute espèce leur disputent le terrain, et des carrés de culture annoncent l'action de la main de l'homme.
Dans le centre à peu près de cette forêt devenue jar¬din, une muraille crénelée, couronnée de quarante forts à deux étages, en terrasses, crénelés eux-mêmes, enceint un immense périmètre, coupé de jardins inté¬rieurs, semé de cinq ou six cents maisons blanchies au plâtre, que dominent trois mosquées et une k'asbah; c'est Ouargla.
Ouargla est située par 31 ° de latitude nord et 0°, 25' longitude ouest, à cent quatre-vingt-dix-neuf lieues d'Alger, et à cinquante-lieux du pays des Béni Mzab. Comme Tougourt, elle est protégée par un fossé paral¬lèle à sa muraille d'enceinte, et que l'on peut à volonté remplir d'eau. Elle a six portes :
Bab el Rebïa.
Bab Baba Ah'mcd. ,
Bab Rebah'.
Bab Bou Isaak'.
Bab A'mar.
Bab A'zi.
Chacune d'elles s'ouvre en face d'un pont en maçon¬nerie jeté sur le fossé.
Au milieu des jardins extérieurs de la ville, vient mourir à l'Oued el Mïa (la rivière des Cent), que l'on ap¬pelle ainsi parce qu'elle reçoit, dit-on, cent rivières sur sa route. Elle vient de Djebel Baten, à quatre jours de marche N.-E. du Tidikelt.
Malgré ces nombreux affluents l'Oued elMia n'a d'eau qu'en hiver ; son lit est très-large, et c'est pour cette raison sans doute qu'elle est à sec pendant tout l'été ; il suffit cependant d'y creuser à une très petite profon¬deur pour y trouver de l'eau.
Ouargla, ainsi posée sur un sol marécageux, est vive¬ment affectée de fièvres pendant les mois de mai et d'octobre ; quand les pluies cessent et quand elles com¬mencent. Ces fièvres ne sont toutefois dangereuses que pour les étrangers ; là, comme sur beaucoup d'au¬tres points, elles sont rarement mortelles pour les indigènes.
Ouargla ne possède pas de sources; elle est fournie d'eaux par des conduits qui les prennent dans les jardins extérieurs, et vont, en passant sur les ponts, alimenter des bassins publics.
La ville est divisée en trois quartiers appelés du nom des habitants.
Béni Siçin.
Béni Ouakeïr.
Béni Brahim.
Chaque quartier a sa mosquée, ses écoles(medersa) où des Tolba enseignent aux enfants la lecture, l'écriture et la religion. Les maisons sont généralement assez mal construites en briques crues et en pierre ; il semble au reste que ce soit là le moindre souci des habitants, car le minaret de l'une des trois mosquées, celle des Béni Brahim, est à peu près en ruine, et la k'asbah', qui autrefois avait ses jardins, ses écuries, ses prisons, ses bassins, sa mosquée, est elle-même dans un tel état de délabrement qu'il y reste à peine un logement pour le sultan.
Bien que les habitants des trois quartiers d'Ouargla semblent former trois familles très-distinctes, tous obéissent ordinairement à un chef suprême, qui prend le nom de sultan, et qui est élu par la djema.
Nous avons déjà parlé souvent de la djema', ou assemblée des notables ; nous la retrouverons dans presque toutes les villes du désert, mais toujours plus ou moins soumise à un maître absolu et même héréditaire. A Ouargla au contraire, c'est la djema qui est le véri¬table pouvoir exécutif; elle se compose de douze mem¬bres dont chaque quartier fournit un tiers, et si elle se nomme un chef, elle peut aussi prononcer sa dé¬chéance; au reste, elle s'en passe assez volontiers, et c'est le cas présent ; elle gouverne alors elle-même le pays.
Ouargla se prétend la ville la plus ancienne du désert ; si l'on en croit la tradition, voici en quelle circonstance fut élu son premier sultan. Jusque-là elle s'était administrée tant bien que mal et sans forme précise de gouvernement ; mais le désordre et la rivalité des grands l'ayant jetée dans l'anarchie, les partis s'égor-geaient , et l'on convint enfin de se donner un chef. Le prendre dans la ville c'eût été blesser trop de suscep¬tibilités, soulever trop de haines, ne rien consolider pour l'avenir ; il fut convenu qu'on demanderait à l'empereur de Maroc d'envoyer un chérif, un descen¬dant du prophète, devant lequel toutes les ambitions se tairaient, et qui serait nommé sultan. Contre toute at¬tente, l'empereur refusa ; c'était une raison de plus pour insister, et les gens d'Ouargla firent offrir à Sa Majesté le poids en poudre d'or du prince qu'elle voudrait bien leur donner ; le marché fut conclu.
Le sultan, accueilli par tous, fut logé dans la k'asbah', et « pour qu'il ne vécût pas du bien des pauvres, « et ne fût pas forcé de piller pour vivre, on lui donna » autant de jardins qu'il y a de jours dans l'année. »
Ce premier sultan et ses enfants furent bons princes ; mais, plus tard, sa famille s'étant considérablement ac¬crue, les ambitions rivales ramenèrent l'anarchie; peu à peu d'ailleurs les sultans avaient aliéné et vendu les jardins que l'on avait donnés à leurs ancêtres. Devenus pauvres, ils furent déposés, et la ville, ou plutôt la djema' s'en nomma de nouveaux.
La race des Cherfa, autrefois princes d'Ouargla, existe encore ; l'an dernier même, un de ses membres fut élu sultan ; mais il oublia bientôt la sévère leçon qui avait été jadis donnée à sa famille : « Il mangeait » impudemment le bien des pauvres, et se laissait aller « à toute sorte d'excès ; » aussi fut-il déposé après quatre mois seulement de règne.
La déposition d'un sultan se fait avec tous les égards dus à la dignité déchue, sans formes brutales, et comme par une convention tacite sanctionnée par l'usage; à l'heure où la musique du sultan joue, c'est-à-dire aux heures des prières, un des membres de la djema fait signe aux musiciens de se taire. Il n'en faut pas davan¬tage, le sultan a compris, il n'est plus que simple par¬ticulier, et il rentre dans la vie commune.
Le sultan d'Ouargla n'a plus, comme autrefois, un domaine particulier ; chaque quartier de la ville défraie tour à tour sa maison ; de plus, il lui est annuellement alloué 180 saâ de dattes ( le saâ est une mesure variable de quarante à cinquante livres ). Au moment de la récolte on prélève encore, à son profit, une charge de cha¬meau sur le produit de cent dattiers ; cet impôt lui con¬stitue un revenu considérable, car le district d'Ouargla ne contient-pas moins de soixante mille dattiers, dont le nombre est rigoureusement enregistré.
Les amendes qu'il impose pour les vols et les délits de toute sorte lui sont également attribuées.
Il n'a aucun droit sur l'A'chour proprement dit; l'A'chour qui n'est autre chose que la dîme, est perçu par la djema et sert à nourrir les pauvres et les pèlerins malheureux, qui de l'ouest gagnent la Mecque par le désert.
La justice est confiée aux soins du k'ad'i de la cité ; le k'ad'i actuel se nomme Si Moh'ammed Oulid Sidi A't'allah'.
Voici quelques fragments des lois pénales que ce magistrat est chargé d'appliquer :
Les voleurs sont exposés à un poteau sur une place publique et frappés d'une amende. Les meurtres peu¬vent être rachetés à prix d'argent. La femme adultère qui, d'après la loi musulmane, doit être battue de lanières et lapidée, est beaucoup moins sévèrement punie à Ouargla, où, comme dans tous les grands centres de commerce, les mœurs sont fort relâchées : elle est simplement répudiée ou châtiée par son mari. Les habitants d'Ouargla sont d'une couleur fortement altérée par leurs alliances habituelles avec leurs escla¬ves négresses; et, bien que la couleur brune n'influe en rien sur les droits d'héritage et de nationalité, elle semble cependant entacher l'individu d'une espèce de réprobation morale; ainsi, les blancs purs prennent avec orgueil le titre de el h'arar (gens de race), et désignent les sangs mêlés par ce terme de mépris, el khelatia (les abandonnés). Presque tous les chefs de la djema' sont blancs, et les femmes blanches sont particulièrement recherchées en mariage; d'où l'on pourrait conclure que l'aristocratie du pays évite le mélange de sa race avec les races inférieures ; elle a d'ailleurs en elle un sentiment de dignité qui se traduit par ce trait caractéristique : les femmes nobles se voilent le visage, les autres vont la figure découverte.
Les mœurs de la population entière sont, du reste, fort dissolues : non-seulement nous retrouvons près des murs de la ville et sous la tente ces espèces de lupanars qui se recrutent des belles filles du désert; mais, ce dont nous douterions sans les témoignages nombreux qui nous l'ont affirmé, c'est que, dans la ville même, on trouve des mignons qui font ouvertement métier et marchandise de leurs débauches. Ce sont de très-jeunes gens, qui vivent à la manière des femmes, se teignent comme elles les cheveux, les ongles, les sourcils et les lèvres; ils sont, il est vrai, généralement méprisés et relégués dans la classe des filles publiques, mais ils vi¬vent, ce qui prouve que leurs compatriotes, malgré leurs dédains affectés, sont en secret plus qu'indulgents.
A certaines époques de l'année, Ouargla a d'ailleurs ses saturnales, son carnaval avec ses débauches, ses mascarades et son laisser aller nocturne.
Aux fêtes d'Aïd-el-Kebir, d'El A'choura et d'El Mouloud, on habille tant bien que mal des jeunes gens en costumes européens d'homme et de femme, car nos habits étriqués sont un sujet intarissable de plaisante¬ries; on figure des lions en fureur; des enfants enfari¬nés sont déguisés en chats; on affuble de haillons et d'oripeaux bizarres un individu qui représente le diable ; et cette mascarade, escortée de la jeunesse montée sur ¬des chameaux, et pressée par la foule des curieux ac-courus de tous les environs, court pendant sept nuits les rues et les marchés de la ville.
Ce jeu singulier s'exécute de temps immémorial; sa tradition, comme celle de notre carnaval, ne remonte pas jusqu'à son origine.
La langue des gens d'Ouargla n'est point l'arabe, elle semble tenir du mzabïa et du zenatïa ; cependant tous les chefs de la ville et les t'olba parlent arabe.
Ouargla a sous sa dépendance quelques villages dont les plus importants sont :



EL ROUISSAT.


A une lieue et demie ouest; c'est un groupe de qua¬rante maisons, bâties dans une forêt de dattiers et sur un sol tellement fertile, qu'on ne prend aucun soin d'irrigation. L'hiver, les environs de Rouissat sont ma-récageux, et l'été, bien qu'il n'y ait pas de sources jaillissantes, des puits très-peu profonds, de cinq ou six pieds au plus, donnent de l'eau en abondance.
Entre Rouissat et Ouargla, on voit des carrières de plâtre.



EL H'EDJADJA ET A'IN A'MER.


A une lieue et demie ou deux lieues au sud, on trouve, en face l'un de l'autre et très-rapprochés, les deux vil¬lages d'El H'edjadja et d'Aïn-A'mer : le premier de cin¬quante ou soixante maisons, l'autre de cent à peu près. Toujours des dattiers et des jardins, arrosés par de nombreuses sources jaillissantes.
A moitié chemin entre Ouargla et ces villages, on rencontre un lac salé appelé Sebkha el Malah', qui four¬nit du sel en si grande quantité qu'on peut en enlever, à certaine saison, quatre ou cinq cents charges de cha-meau, sans qu'il y paraisse ; c'est du moins ce que nous disait l'Arabe à qui nous devons ces renseignements .



SIDI KHOUILED.


A cinq ou six lieues au sud-est est situé le village de Sidi Khouïled, habité par une famille de marabout et, pour cette raison, exempt d'impôt. Bien que situé au milieu des sables, Sidi Khouïled est entouré de dattiers et de jardins bien cultivés, car on trouve beaucoup d'eau à quelques pieds sous terre.
Dans tous ces villages on ne parle que l'arabe.
A une lieue et demie, sud-ouest, du village de Rouïssat s'élève une montagne en forme de piton nommée Djebel Krima ; au sommet on trouve un puits très-pro¬fond, et les ruines d'un village que la difficulté de la position aura sans doute fait abandonner. On appelait ce village Krima.
A une lieue plein nord de Krima s'élève une autre montagne nommée Djebel el Ao'bad (montagne des adorateurs), et à une lieue est de Djebel el Ao'bad se trouvent les débris d'une grande ville abandonnée que l'on nomme Sedrata, et qui, selon la tradition, aurait été détruite par un chérif du Maroc, appelé K'aïd el Mans'our.
Sous les flots de sable on distingue encore les restes de la muraille d'enceinte et les ruines d'une mosquée. Une source très abondante, et qui se divise en quatre petits ruisseaux, coule à quelque distance de ces ruines.

A deux lieues en avant de H'edjadja, sept mamelons de sable se prolongent vers Djebel Krima. On les appelle les Bek'erat, les jeunes chamelles ; ce nom consacre un miracle :
Un soir, un chamelier arrivant du désert, fatigué et mourant de soif, s'arrêta à une source connue pour boire et faire boire ses sept chamelles ; mais la place était prise, un homme y puisait de l'eau pour arroser ses palmiers; « dépéches-toi, méchant corbeau noir, lui cria le chamelier. » L'imprudent venait d'insulter un marabout. Le saint leva les yeux au ciel, étendit les mains, et les sept chamelles se couchèrent pour ne plus se relever, elles n'étaient plus que du sable.
Les trois grandes tribus des :

Mekhadema,

Chambet Bou Rouba,
Sa'ïd , campent dans le territoire d'Ouargla, et quelquefois sous les murs de la ville où elles déposent leurs grains. Chacune d'elles se compose de plusieurs fractions :

Les Ouled Ah'med qui y exercent le pouvoir sont
djouad (nobles).
Le chef principal de toute la tribu se nomme Cheïkh
A'bd Allah' Ben Khaled.

Les Ouled Fedoul sont les djouad en possession du pouvoir. Le chef principal de toute la tribu se nomme Cheïkh Sa'd.
Les Sa'ïd déposent leurs grains à Gardaïa, Ouargla, Ngousça. Ils ont des troupeaux de moutons nombreux et beaucoup de chameaux qu'ils louent pour le trans¬port des objets de commerce entre Ouargla et les Béni Mzab.
Leurs femmes, comme celles des Mekhadma et des Chambet Bou Rouba, tissent des vêtements de laine.
Quoique ces tribus aient peu de chevaux , elles sont très-nombreuses, ainsi qu'on en peut juger par le nombre de leurs fusils ; et ce sont pour les habitants d'Ouargla des voisins souvent exigeants et toujours incommodes. Les hommes de la tente prennent, en effet, part à toutes les querelles de la ville, et quand un puissant veut se faire élire sultan, il cherche par tous les moyens possibles à se les attacher. Plus d'une fois ils ont mis le siège devant Ouargla, dévasté les jar¬dins, coupé les conduits d'eau, et ce n'est jamais qu'en payant un impôt que les assiégés ont pu sortir de cette position difficile. Toutefois, si les gens d'Ouargla res¬taient unis, ils n'en ont pas grande chose à craindre. La politique de Machiavel, qui sans doute est dans la na¬ture, puisque nous la retrouvons si loin, est la meil¬leure sauvegarde d'Ouargla contre les Arabes. Au moindre signe de menace elle divise ses ennemis par des présents ou des espérances, et elle achète ainsi la paix; aussi n'est-il pas rare de voir les Sa'ïd et les Mekhadma en venir au mains. Les Chambet Bou Rouba, trop faibles pour faire un tiers parti, tiennent selon leur intérêt pour les uns ou les autres, mais le plus souvent pour les Sa'ïd.
Les tribus qui fréquentent les marchés d Ouargla sont :
Tous les Arba'.
Les Ouled Yak'oub.
Les Beni-A'llal.
Les El Aghouat' K'sal.
Tous les Ouled sidi Cheikh.

Les Béni Mzab.

Les Chamba de Metlili.

Quelques Touareg y apportent, de loin en loin, des dents d'éléphant, de la poudre d'or et des nègres.
Quelques rares individus de R'edamês y apportent un peu de poudre d'or, de l'or fondu en torsades et des esclaves.
Ces tribus s'approvisionnent à Ouargla de tout ce qui leur est nécessaire, car c'est là un des entrepôts du désert, autrefois alimenté par des provenances que les marchands allaient chercher à Tunis en passant par Souf et par Tougourt. Le voyage était de vingt jours ; ils en rapportaient :
Des épiceries de toute espèce.
Des essences.
Des armes.
Des indiennes, des cotonnades.
Des chachïa.
Des bernous communs.
Des draps.
Des habits confectionnés.
Des turbans.
Des chaussures d'homme et de femme.
De la quincaillerie.
Des bijoux de femme , bracelets , pendants d'oreilles.
Des coquillages pour faire des ornements de femme et d'enfant.
Des pelles, des pioches, des clous, des marteaux, des fers de chevaux, etc.
Des mulets et des ânes, car on n'en élève pas dans le pays.
Beaucoup de poudre qui vient de Gourara, et qui ne se vend que deux boudjous les cinq livres de quatorze onces.
Du plomb de Tunis, de Touggourt et des Béni Mezab.
Les petits marchands d'Ouargla garnissent leurs boutiques à l'arrivée des marchands voyageurs, et vendent, toute l'année, aux Arabes nomades. C'est surtout à l'époque de la récolte des dattes qu'il y a recrudescence de commerce.
La ville renferme quelques échoppes de forgerons, d'armuriers, cordonniers, menuisiers, tailleurs, enfin d'artisans indispensables à tout centre de population. L'orfèvrerie y est faite par des juifs voyageurs qui y viennent passer quelques mois et se sauvent quand vient la saison des fièvres.
Notre monnaie est tenue en grande estime à Ouargla, et non seulement elle y a cours comme le douro d'Es-pagne , mais on la fond pour faire des bijoux.
Tous les renseignements que nous venons de donner sur cette ville curieuse, nous les devons à un chef même de la djema', nommé Cheikh el H'adj el Ma'ïza, du quartier des Béni Ouàkin.
« Mes compatriotes, nous a-t-il dit, m'ont envoyé « pour étudier votre pays ; car on vante beaucoup au iésert vos richesses, votre justice et votre puissance. « Voici deux ans que nous n'avons pas été à Tunis, « vexés que nous sommes sur toute la route par une « infinité de petits cheikh qui nous imposent des tributs « sur leur territoire ; la route d'ailleurs n'est pas sûre. « Chez vous, au contraire, on voyage en sûreté et sans « rien payer, nous y viendrons faire nos achats. »
El M'aiza a visité avec nous tous nos établissements publics ; et si nous en croyons l'impression sous laquelle il est reparti, nous devons espérer que des relations régulières ne tarderont pas à s'établir entre ce point extrême du Sahara et nos établissements.
La position d'Ouargla, à deux cents lieues d'Alger, ne l'a pas toujours préservée de l'ambition conquérante des Turcs. On conserve encore dans la ville cinq ou six boulets que des canons algériens y ont lancés. Quelques deys aventureux ont aussi poussé jusque-là, mais on ignore à quelle époque. Partis d'Alger avec de nombreux fantassins, ils auront traversé le Ziban et le ter¬ritoire de Touggourt, forçant sur la route les tribus et les villages à leur fournir de proche en proche des chameaux et des mulets, et seront venus mettre le siège devant Ouargla jusqu'à ce qu'elle leur ait payé un tribut en argent, en esclaves ou en dattes, etc.
Cheikh el H'adj el Ma'ïza nous a assuré que la djema' dont il est membre, conserve un gros livre qui serait l'histoire de la ville. Il nous a même promis de nous en envoyer un abrégé ; nous n'osons croire à cette bonne fortune, mais un jour viendra, sans doute, où nous
pourrons aller consulter ce monument précieux.

NGOUÇA.

Ngouça est située à six lieues N-E d'Ouargla au mi¬lieu des sables.
C'est une petite ville de cent cinquante à deux cents maisons, défendue par une muraille d'enceinte crénelée et couronnée par vingt-cinq ou trente fortins de forme carrée ; elle a cinq portes :
Bab Zereba.
Bab el A'llouch.
Bab Talmounest.
Bab cl K'asbah'.
Bab Ain Zerga.
Cette dernière porte doit son nom à l'eau d'une fontaine qui alimente la ville.
Ngouça est défendue par une k'asbah' assez bien fortifiée ; on y trouve deux mosquées et des écoles ; un k'ad'i est chargé de la justice.
Les habitants se nomment Ouled Babia ; ils obéissent à un chef qui prend le titre de cheikh, et dans la famille duquel le pouvoir est héréditaire, avec cette particularité qu'il ne passe point au fils du cheikh défunt, mais au plus âgé de la famille. On raconte que dès qu'un nouveau cheikh vient d'être élu, il se bâtit son tombeau qu'il orne à la façon musulmane. Chaque jour il y vient faire sa prière et n'en sort point sans y avoir laissé une offrande, qui consiste en dattes, fruits, pièces d'étoffe, etc., que les pauvres se partagent le ven¬dredi. La famille régnante n'était autrefois qu'une famille de marchands dont le chef avait prêté diverses sommes à presque tous ses compatriotes; dans l'impos¬sibilité où ils étaient de s'acquitter envers lui, ils le nommèrent cheikh de la ville. Cette origine d'un petit chef du désert rappelle involontairement celle des Médicis.
Les Ouled Babïa sont presque Unis de sang mêlé ; beaucoup même sont tout à fait noirs, mais tous sont également libres.
Leur langue est le berberia; les marchands voyageurs et les grands de la ville que leur commerce ou leurs besoins conduisent quelquefois à Touggourt, à Souf et à Tunis, et qui d'ailleurs ont de fréquentes relations avec les tribus nomades, parlent l'arabe.
Ngouça est souvent en guerre avec Ouargla, et si l'infériorité numérique de ses habitants semble, au pre¬mier abord, devoir lui promettre peu de chances favo¬rables, sa politique adroite, les nombreux Arabes nomades qu'elle sait toujours attirer à son parti, et les trop fréquentes divisions des trois quartiers d'Ouargla, l'ont souvent rendue assez forte pour qu'elle ait imposé des tributs à sa rivale. Elle paie cependant un impôt à Touggourt, pour avoir le droit de fréquenter ses marchés. Les environs de Ngouça sont couverts de dattiers et coupés de jardins arrosés par quelques sources et par des puits de quatre à cinq mètres de profondeur.
L'industrie de Ngouça se borne à la fabrication de très-simples objets de première nécessité; il n'y a dans la ville qu'un menuisier et qu'un forgeron ; des juifs voyageurs y viennent à certaine époque vendre et faire de la bijouterie de femme.
Les habitants de Ngouça n'ont point de moutons ; leurs femmes confectionnent cependant beaucoup de vêtements avec la laine que leur apportent les Arabes.
C'est donc par son commerce avec Touggourt que cette petite ville avancée dans le désert s'approvisionne; elle vit des dattes de ses jardins et des grains qu'elle achète aux nomades.

Les Lajiyines d'Ouargla

A Constantine, ceux qu'on nomme les Wargli sont des gens de la région, de Touggourt ; ce sont des Hanasi affiliés à la Tijanya. A Tunis, les Wargli ou les gens du Twat sont tout aussi organisés et encadrés qu'à Alger. Leur nombre était important puisqu'ils l'estimaient eux-memes à huit ou dix mille résidents temporaires . D'après eux , leur migration daterait du début de l'occupation française; une organisation officielle s'occupait des nouveaux arrivants qui tous, Twati ou Wargli, qu'ils fussent d'origine libre ou esclave, à leur arrivée à Tunis étaient pris en charge par leur Cheikh . C'était souvent lui qui les avait fait venir à Tunis en traitant avec leur famille , pour avancer une partie des frais du voyage, réglant ainsi le mouvement migratoire suivant les besoins de main-d'œuvre locale. Les Wargli arrivaient à dos de chameaux jusqu'à Touggourt et Biskra., puis par le train à Batna, Constantine et Tunis . Ceux qui avaient de l'argent couchaient dans les cafes maures , les autres à la belle étoile, chez des parents ou des amis ; les usfan (anciens esclaves) étaient héberges dans la maison de la confrérie . Aucune femme ne les suivait car ces migrations étaient saisonnières et variaient de quelques mois à trois ans. A leur arrivée à Tunis, les immigrants se. présentaient au Cheikh qui les nourrissait, mettait en règle leurs papiers et leur passeport, leur trouvait du travail et se portait garant vis-à-vis de leur employeur ; de plus, il réglait les incidents et prévenait les autorités s'ils venaient à disparaître . Le gouvernement reconnaissait l'autorité du Cheikh qu'il indemnisait . En retour , lorsque l'immigrant était embauché grace au Cheikh , il lui payait un pourcentage sur son salaire ou une redevance en nourriture (gâteaux, galettes, gigot du mouton du sacrifice, etc.) destinée en partie au Cheikh et à ses adjoints et en partie à l'entretien des nouveaux arrivants. Quelques travailleurs se séparaient pat la suite de cette organisation, mais continuaient leurs versements.