Le henné chez les musulmans de l'Afrique du Nord

Le henné chez les musulmans de l'Afrique du Nord
M. Vonderheyden
On rencontre à tout instant, parmi la population musulmane de l'Afrique du Nord, surtout au moment des fêtes, des femmes, des enfants, quelquefois aussi des hommes, dont les pieds, les mains, ou seulement quelques doigts sont teints en rouge orangé ou brun. Cette coloration est obtenue par application, en emplâtres, d'une poudre que Ton tire des feuilles séchées du henné, arbrisseau originaire de l'Orient, et qui ressemble au troène. On connaît, par ailleurs, l'usage qu'en font les femmes pour teindre leurs cheveux. Il y a là une antique tradition de coquetterie qui n'offre pas, semble-t-il, un grand intérêt. L'intérêt grandit cependant, du point de vue sociologique, quand on apprend que l'emploi de cette substance était recommandé par le Prophète, que le henné est une plante bénie, que tous les Musulmans, notamment les Maghrébins qui nous intéressent plus spécialement, considèrent la poudre du henné, la teinture, et l'arbuste lui-même avec un respect quasi religieux, et qu'en dehors de la simple coquetterie, le henné se prête à une foule d'usages où interviennent la tradition, la religion et la magie, il semble, à première vue, que le henné ait d'abord un simple caractère de médication et aussi de festivité, conforme aux traditions musulmanes qui s'y rapportent : il est gai ; et qu'il ait pris ensuite plus spécialement une valeur de protection magique, du moins en Berbérie.
Après quelques mots sur la culture de cette plante, on étudiera successivement tous les usages qu'on en fait, pour la simple parure, pour les fêtes religieuses, pour les cérémonies familiales, surtout celles du mariage, pour les pratiques médicales et magiques. En s'aidant de certaines données historiques, on essaiera ensuite de proposer une interprétation de cet usage.
Une petite étude d'ensemble sur l'usage du henné en Afrique du Nord doit sans doute éviter de trop vite généraliser. Il faudrait présenter des renseignements précis sur la question pour chaque localité et chaque tribu. Cependant il est certain que cet usage est universellement répandu, de Gabès à Taroudant (sans compter l'Orient) 1. Des quantités de renseignements sur le henné et son emploi en toutes régions, en tous milieux, ont été publiés par les voyageurs, les ethnographes, les sociologues. Après examen, on ne peut discerner que quelques différences de détail. L'usage qu'on fait du henné, le sens qu'on lui prête surtout, ne sont pas tout à fait les mêmes chez les gens très islamisés et chez ceux qui le sont moins, chez les ruraux et chez les citadins, chez les pasteurs et chez les cultivateurs. Mais quand il s'agit d'une coutume aussi ancienne — et qui tient fortement à la religion et à la magie — les populations nord-africaines ne sont peut-être pas tellement hétérogènes. Tout au plus certains usages particuliers serviront-ils à souligner quelque différence de tempérament entre les éléments de cette population.
On a groupé ici un grand nombre de renseignements, presque tous recueillis à une date très récente, épars dans la riche littérature ethnographique nord-africaine. Pour tout ce qui ne porte pas de références, il s'agit d'observations personnelles faites surtout dans la région algéroise, ou d'informations orales, vérifiées et recoupées, fournies par des représentants des trois provinces algériennes.
CULTURE ET COMMERCE DU HENNE
Le henné, Lawsoniâ inermis L., nommé parfois aussi Troène d'Egypte, est un arbrisseau de la famille des Lythrariées. Il n'atteint généralement, dans les oasis sahariennes, que de 0 m. 50 à 1 m. de haut, mais il peut devenir arborescent. Le bois en est blanc. Il est très ramifié, avec des feuilles simples, petites, à bords crénelés, d'un vert brillant, il porte des fleurs blanches à quatre pétales, disposées en bouquet, et parfumées. On en tire en Orient des essences et des huiles odorantes mais c'est surtout de ses feuilles que l'on fait un grand commerce, pour en tirer la poudre tinctoriale.
Le henné est couramment cultivé en Perse, dans l'Inde, l'Arabie et surtout l'Egypte, d'où l'on en exporte beaucoup, pour l'Afrique du Nord notamment. On le trouve également dans le Maroc atlantique Sud (Doukkala, Zaer, etc..) qui ne produit, il est vrai, qu'une qualité inférieure, et sur tout le pourtour du Sahara, Mauritanie, zone soudanaise, et oasis septentrionales de basse altitude. Bref, les climats subtropicaux de la bande désertique lui conviennent particulièrement, car, sans exiger beaucoup d'humidité, il demande une chaleur constante. Il n'a pas pénétré, au Soudan, dans la zone de la forêt dense. On constate à première vue que le domaine du henné est assez exactement le domaine prédestiné de ce que nous appelons l'Orient ou l'islam.
Une partie du henné consommé dans l'Afrique du Nord vient des oasis qui jalonnent la ligne de bas-fonds du Sahara septentrional : Gabès, Nefzaoua, Djerid, Biskra (celui-là est réputé), oued Righ, Ouargla, Touat, Gourara, Tidikelt et Tafilelt. Au nord de cette ligne, il ne vient qu'exceptionnellement . Au Mzab même on n'en récolte que de faibles quantités ; il ne vient pas à Laghouat, d'altitude trop haute.
Mais la seule région, en dehors du Maroc sud, où il soit l'objet d'une culture rémunératrice et qui donne lieu à une exportation sérieuse est le Touat, et, à un moindre degré, le Gourara et le Tidikelt. Il y a un dicton saharien : Touat el Henna. C'est spécialement le district touat d'Inzeg-mir, sur la rive droite de l'oued Messaoud, qui porte ce nom de Touat el Henna, ou de Oued el Henna . Inutile de dire que ces oasis, qui voient fleurir la plante merveilleuse, sont considérées comme bénies d'Allah. . Le henné est cultivé en buissons espacés de 2 mètres, sur le bord des séguias. « Tous les deux ou trois ans, lorsque les buissons ont environ 1 mètre de haut, on coupe toutes les branches au ras du sol. La souche émet des repousses, au premier printemps, que l'on exploitera par la suite. Une plantation peut durer vingt ou trente ans » .
La plante se reproduit par boutures : on fait un semis, et l'on groupe une dizaine de pousses en bottes, que l'on plante et qui formeront un seul plant. Ce sont surtout les Gourariens, jardiniers réputés de Laghouat à In Salah, qui pratiquent cette opération. Elle s'entoure d'une certaine solennité et donne lieu à réjouissances : dès sa naissance, si l'on peut dire, le henné apparaît avec un caractère magique et de festivité. Pour cette fête de la plantation, les boutures sont disposées dans un panier recouvert d'une toile imbibée de teinture de henné. Après une prière, la foule accompagne le planteur, en faisant de la musique et en chantant ; les femmes poussent des you-yous. il y a aussi une fête de la récolte, mais moins bruyante; les enfants participent à des jeux.
Il se fait, au Touat, deux récoltes, d'importance à peu près égale, l'une en mai, l'autre en novembre. Les rameaux une fois enlevés, les femmes détachent les feuilles à la main, les font sécher au soleil et les mettent dans des sacs. L'exportation se fait toujours en feuilles, non en poudre.
Le Maroc, pourtant gros consommateur, se suffit à peu près à lui-même. Son henné lui vient du pays des Zaër, des Doukkala, de quelques plantations autour d'Azemmour et de Mazagan , du Tafïlelt et aussi du Touat. Il est encore vendu presque partout en feuilles, à charge pour les femmes de le piler à domicile, ce qui vaut peut-être mieux, du point de vue magique. Dans la grande métropole commerciale, à Fes, il y a, près de Sidi Fredj, sur la petite place et-Tasi, communiquant par une ruelle avec le Souq el Attarîn, un souq spécial du henné. On n'y vend que le henné et le rassoul (savon minéral). Il y a là une trentaine de boutiquiers qui ont la monopole de la vente. C'est au Souq el Henna que le henné venu du Sud, d'abord entreposé dans les fondaq, est porté par les portefaix (zerzaya) pour être vendu aux boutiquiers par qontar de 100 livres.
Les ventes sont faites aux enchères par le déllal. On distingue, à Fes, trois qualités de henné, en commençant par la moins bonne : la doukkalia, la filalia (Tafilelt) et la touatia .
En Algérie-Tunisie, les oasis sahariennes ne produisent que pour la consommation locale et une exportation à faible rayon. Seul, le Touat, dans les bonnes années, expédie non seulement au Maroc, mais en Algérie, de fortes quantités. Il produit, suivant les années, de500 a 800 quintaux de feuilles sèches; en 1930, année mauvaise, seulement 512 quintaux répartis ainsi : Inzegmir, 256 qx, Zaouiet Kounta, 148 qx, Reggan 72 qx, Sali, 36 qx . Des courtiers, surtout mzabîtes, viennent, au moment de la récolte, fixer les prix et prendre livraison. La bonne qualité se reconnaît à un certain vernis, et à l'arôme dont l'acheteur se rend compte en réduisant en poudre quelques feuilles.
Le cours moyen, au Touat, a pour base de 175 à 325 fr. le quintal (d'ailleurs le commerce se fait par troc). La production pourrait augmenter s il y avait évacuation vers le Nord à des prix avantageux. Mais le prix du transport empêche le henné touati de concurrencer avec succès, sur les marchés du Tell, le henné importé par mer. Il faut songer que les feuilles ne peuvent être expédiées en ballots comprimés, car elles perdraient de leur valeur. « Vingt quintaux de feuilles, cédées en 1929 à la Chambre de commerce d'Alger ont été expédiés au moyen de camionnettes automobiles. L'expérience s'est traduite par un échec, à cause de l'élévation du prix de transport ».
Cependant, assez régulièrement, le Touat envoie son henné par caravanes au Mzab, ou à Beni-Ounif, d'où il est dirigé sur Oudjda, Bel Abbés et Oran .
Les populations de l'Algérie-Tunisie tellienne consomment surtout le henné importé d'Egypte, par Marseille, ou de Tripoli. Il est importé annuellement de 5 à 6000 quintaux, ce qui est hors de proportion avec la petite production saharienne. Arrivé en feuilles, le henné est débité soit tel quel, soit en poudre.
Quand il est acheté en feuilles, ce qui est le cas général pour le Sud, le Maroc, les campagnes un peu écartées — il est d'ailleurs facile de se le procurer aussi sous cette forme, dans les villes, quand on le désire — il reste à le réduire en poudre, ce qui est un travail long et pénible ; mais le produit ainsi obtenu est plus estimé. En tout cas, au point de vue traditionnel, dans l'esprit des populations qui attribuent encore au henné une signification religieuse ou magique précise (et c'est le cas presque partout), j'imagine que l'emploi du henné pulvérisé industriellement doit être suspect et sentir un peu la bid'a, et les cérémonies du henné doivent y perdre une partie de leur valeur et de leur charme.
Les feuilles subissent d'abord, au village ou au douar, un nouveau séchage au soleil. Puis, quelque temps à l'avance, ou même immédiatement avant l'emploi (pour le henné du mariage par exemple), il est pilé par les femmes, dans le petit mortier (où l'on pile aussi les noyaux de dattes, les éléments de parfum, etc..) appelé mdagga ou mehras avec le pilon mdegy ou mahras. Ce travail préparatoire est déjà une bénédiction.
Dans l'Atlas marocain, ailleurs peut-être aussi, les feuilles ne sont pas pilées, mais moulues. « Assises l'une en face de l'autre, les femmes étalent une peau de mouton et y installent le moulin à bras. Puis les deux femmes, saisissant le manche du moulin, poussent la meule, qu'elles font tourner de droite à gauche. Le henné moulu sort et tombe sur les côtés de la maie du moulin et les Femmes le retirent au fur et a mesure qu'il tombe vers le milieu de la peau »,
Mais, dans les régions où l'organisation commerciale est modernisée, l'usage se répand de plus en plus d'acheter le henné en poudre. Il y a à Alger (Belcourt) une véritable usine de pulvérisation (avec boutique de vente en gros rue Marengo). Le séchage au soleil est remplacé par le passage dans des fours. Il y a ensuite un hachage mécanique. Enfin des moulins spéciaux réduisent les feuilles en poudre, une poudre plus fine que celle qu'on obtient grossièrement dans les mortiers.
La poudre ainsi obtenue, fine et grasse, est de couleur verdâtre. On la trouve dans le commerce, à Alger par exemple, soit pour la vente au poids dans de grands sacs de 50 kg., soit débitée dans de petits sachets multicolores à 1 fr. 50, 2 fr. 50 ou 3 fr. Quand on veut faire plaisir à un enfant, on lui en achète un petit sachet qui sera pour lui tout seul. Le prix courant actuel est de 5 fr. le kilog en poudre. En feuilles, à Alger, le kilog vaut 6 fr. Cette différence de prix peut surprendre, attendu qu'il faut rémunérer le travail de pulvérisation. Mais le henné en feuilles, plus frais, donne, après préparation à domicile, une couleur rouge bien plus belle. En outre, le henné en poudre du commerce n'est pas pur : on y a mêlé d'autres feuilles, notamment du laurier-rose (defla), dans une proportion qui va de 35 à 40 %. Malgré cela, et bien que les fêtes du henné soient ainsi amputées d'un de leurs rites, l'usage des sachets tout préparés se répand, surtout dans les provinces d'Alger, de Constantine et de Tunis. Combien d'autres antiques coutumes ont été ainsi modifiées par les facilités modernes !
Les maisons de gros d'Alger envoient des courtiers dans le bled. On trouve du henné chez tous les épiciers et droguistes indigènes, mzabites ou autres, qui le revendent aux colporteurs, par exemple aux fameux iattaren kabyles, qui le débitent dans la montagne, avec toutes sortes d'autres ingrédients, parfums, fards ou substances magiques. A Tunis, c'est naturellement un des ornements du Souq el Attarîn.
Que ce soit à la campagne ou à la ville, en poudre ou en feuilles, le henné a un débit assuré. Que dirait la famille si, le jour voulu, le père n'apportait pas, avec un petit air satisfait, la précieuse provision ! Dans les tribus de la montagne, le dernier marché qui précède l'Aid el Kebir (souîqa) voit une affluence de chalands, venus acheter le henné, avec des habits neufs pour les enfants, du beurre salé et du miel. De même pour toutes les fêtes. A Tlemcen, le henné acheté le jour de Achoura a une valeur particulière. On s'en servira toute l'année pour soigner les maladies. Aussi les marchands de henné font-ils ce jour-là de belles affaires.
On ne fait ici qu'esquisser une petite étude sociologique des usages du henné (vie privée, magie, religion). On signalera seulement pour mémoire les usages proprement industriels, sur lesquels on manque de renseignements précis. En teinturerie industrielle, le henné traité par l'alun et l'oxyde de fer servirait à colorer les laines et certaines maroquineries en brun foncé. Mais la cherté du produit doit en rendre l'emploi exceptionnel, sauf dans les régions de grande production, comme l'Egypte, et, peut-être le Maroc Sud . Nulle part, à ma connaissance, le henné n'est employé, comme colorant, dans l'industrie des tapis. On trouve parfois des objets familiers teints entièrement de henné, mais ils le sont alors par la fantaisie du propriétaire, qui désire ainsi (s'il est citadin douillet) répandre sur les petites choses dont il fait usage quotidien la grâce aimable du henné ou (s'il est campagnard méfiant) garer son bien contre les démons. Je ne crois pas que dans la société maghrébine le henné soit employé, à titre de produit simplement industriel, sans allusion à ses vertus bienfaisantes.
LE HENNE COMME INGREDIENT DE TOILETTE.
Le henné rajeunit, dit-on couramment. Le mot évoque autant l'idée de jeunesse que celle de bénédiction. Il est aussi beau que gai. Les femmes, après le henné, se sentent plus jeunes, plus fraîches, plus belles, et elles en tirent naturellement une grande fierté. Le souci de soigner sa personne est ici justifié par l'exemple du Prophète et les traditions qui font allusion à sa famille. Ces traditions ont islamisé, si l'on peut dire, un usage de toilette qui est, comme on verra, vieux comme le monde.
Le rouge est, chez les Arabes, symbole de joie et de bonheur, comme le jaune attire le chagrin et le malheur. Le Prophète vieillissant se teignait la barbe en rouge, au henné Précédent illustre, qui fut largement imité (mais il était déjà usité avant l'Islam) dans le monde musulman ancien, et jusqu'à nos jours, en Orient, surtout en Perse. On craint, en Afrique du Nord, que se teindre la barbe à l'aide d'autres substances, en noir par exemple ne soit pas autorisé par la religion. On le fait pourtant couramment. Par ailleurs, il arrive qu'on rencontre encore quelque vieillard qui s'est teint la barbe au henné, seul ingrédient de ce genre qui soit vraiment licite. Le fait n'est pas très fréquent, sauf chez les grands marabouts du Sud . II semble que l'usage se perde peu à peu.
Le henné, en revanche, est employé constamment par les femmes dans la toilette de leur chevelure. Ne serait-ce que pour cet usage, le henné est pour elles un ingrédient indispensable. On sait que la bédouine de la plus lointaine tribu est experte en ces matières. Dans tout l'Orient et ses annexes, le maquillage, les teintures ne sont pas seulement le fait des citadines élégantes, mais vont de pair avec les mœurs les plus rustiques. Il s'agit, à l'origine, de quelque chose de presque religieux.
A la ville comme à la campagne, les femmes se mettent du henné aux cheveux au moins toutes les six semaines, ou une fois par mois, de préférence un lundi ou un vendredi, jours fastes ; les autres jours cela pourrait attirer le malheur sur la famille. Les coquettes des villes y reviennent même plus souvent, II s'agît de se nettoyer la tête, de tuer les poux, s'il y a lieu, de teindre les cheveux; et d'empêcher leur chute.
Après avoir peigné la chevelure, on l'entoure d'un emplâtre chaud de henné, que l'on conserve 24 heures. On va ensuite au hammam. C'est un long travail pour la négresse de dégager la chevelure de sa cliente des croûtes verdâtres qui l'empâtent. On fait ensuite une onction d'huile et l'on peigne.
Ou bien, l'on se contente, après avoir frotté vigoureusement pour que la préparation pénètre jusqu'au cuir chevelu, de garder l'emplâtre seulement deux heures environ, au hammam même, puis on se rince les cheveux. A Alger, on se met le henné le matin de bonne heure, et l'on va au hammam l'après-midi. A la campagne où l'on n'a pas ces commodités, on se débrouille comme on peut, à domicile.
A Tlemcen, pour que les cheveux allongent, on mélange au henné quelques feuilles de chanvre .
Si l'application a duré assez longtemps, les cheveux gardent une dizaine de jours une couleur blonde, quand ils sont naturellement clairs, ou roux acajou, s'ils sont noirs. Dans les villes modernisées, une teinte claire est recherchée (sans aller jusqu'au blond artificiel, si à la mode, mais réservé chez les indigènes, aux irrégulières). Ailleurs, si le henné risque de donner une nuance trop claire, on y mêle du brou de noix pour donner une teinte brune, ou de l'huile, de l'alun, et de la noix de galle . Il semble que dans les tribus montagnardes (peut-être parce que les blondes naturelles y sont moins rares) la teinte la plus recherchée soit le plus beau noir. Le henné y serait donc employé — et sans mesure — non point tant pour ses qualités tinctoriales, puisqu'on les neutralise par des substances donnant le noir, que par hygiène, tradition et surtout parce qu'on a foi en ses vertus merveilleuses . On s'en met également aux sourcils.
Il est agréable, en outre, et recommandé, de se teindre au henné, les pieds, les mains et les ongles. On trouvera plus loin des développements sur le rôle magico-religieux, en maintes circonstances, du henné aux pieds et aux mains. Mais ici il s'agit simplement de coquetterie. Le henné porte bonheur, certes, puisqu'il vient du paradis, mais il embellit aussi.
« Ornez vos yeux de kohl, dit un poète, parez vos doigts de henné, et ils ressembleront aux fruits élégants du jujubier ; mâchez du souak ; vous serez ainsi plus agréables aux yeux de Dieu, car vous serez plus aimées de vos maris » .
La coquetterie a, chez les femmes orientales, quelque chose de presque religieux, et, chez les femmes primitives, quelque chose de magique, il est naturel que le henné, plante sacrée, serve ici simplement d'onguent de toilette. Il y a beaucoup de chances pour que les houris du paradis soient parées de henné.
Chez les femmes oisives de la société hadria, la pose du henné, même dans le courant ordinaire de la vie, sans le moindre prétexte religieux ou familial, donne lieu à une petite fête. On invite les amies. A Fés, on fait venir une chirat. C'est un événement. On admirera ensuite les doigts rouges de l'hôtesse, et ses ongles couleur de rubis.
Les Tlemceniennes se teignent généralement tout l'intérieur des mains et, extérieurement, jusqu'à la deuxième phalange ; et la plante des pieds et le dessus jusqu'à la naissance des doigts et à la cheville. A Alger on se teint l'intérieur des mains et extérieurement les doigts seulement. Il arrive que des fantaisistes se teignent au contraire le dos de la main (et non le dos des doigts) et l'intérieur des doigts (et non la paume). On peut se dessiner aussi des sortes d'anneaux autour des doigts.
En dehors des fêtes, l'usage du henné, considéré alors comme ornement, semble réservé aux jeunes. Dans la société sérieuse, à Alger par exemple, il est assez mal vu et même un peu suspect.
« Je rencontrai ma belle dans la nuit, comme elle se rendait au hammam, chante un poète fasi amoureux d'une cherifa ;par Moulay Idris, c'est une fille de noble race... son haïk de laine fine la dissimule tout entière... Pourtant je vis son talon, son petit talon teint de henné ; ainsi je connus qu'elle était jeune » .
S'il l'on fait abstraction des villes maritimes, où la mode d'Europe fait prime, les prostituées, qui ont, comme on sait, quelque chose d'hiératique, font abus du henné, comme de tous les fards. Elles s'en mettent sur les bras jusqu'aux coudes, en laissant des taches blanches (par le procédé des gouttes de bougie). Les chettahat marocaines, les Ouled-Naïl du Sud Algérien, etc., en sont parées naturellement quand elles paraissent aux fêtes. Les chirât de Fés veillent à ce que leurs fillettes n'en manquent point .
Mais il n'est pas que les dames de la ville ou les spécialistes de la fête pour être coquettes ; dans la montagne berbère on use du henné autant et plus qu'ailleurs. Chez les Beni-Snous, les femmes s'en appliquent jusque sur le front, aux joues et au cou, pour trouver de la fraîcheur . La Berbère de l'Atlas marocain en répand à profusion sur ses mains, ses jambes et sa figure .
Mais dans les milieux rigoristes, l'usage du henné, parfaitement licite naturellement les jours de fête, doit être modéré dans la vie courante. On nous raconte qu'au Mzab, une jeune fille s'est fait mettre en tebria (excommunication provisoire) par la laveuse de morts (c'est elle, au Mzab, qui enseigne le Coran aux filles et exerce une sorte de censure) par ce qu'elle avait trop de henné sur les mains, et c'est péché. Cette rigueur serait particulière au Mzab.
A titre d'ornement, le henné est laissé aux femmes, mais comme il a en outre et surtout une valeur magique, il est appliqué couramment aux enfants et aussi quelquefois aux hommes . Les explications qui suivent sur la manière de le préparer sortent donc du domaine exclusif de la coquetterie et font positivement partie du rituel magico-religieux de la société maghrébine.
APPLICATION DU HENNE SUR LA PEAU
Après avoir pilé le henné, on le tamise. On verse ensuite la poudre, avec de l'eau bouillante, dans une assiette ou un bol et on la malaxe avec le doigt ; on obtient ainsi une sorte de bouillie d'épinard, un peu liquide, vert foncé, d'aspect peu engageant. On peut y presser du jus de grenade acide ou du citron, ou y ajouter du zâj pour que la teinture noircisse. On laisse reposer un moment.
On applique ensuite une couche plus ou moins épaisse sur la région à teindre. Quand il s'agit seulement d'un doigt, ou si l'opéré ne désire obtenir qu'un effet de courte durée, il suffit de promener ensuite la partie colorée sur un réchaud ; la mixture est bientôt sèche, elle a pénétré d'autant mieux la peau que la chaleur où on l'a exposée a été plus forte. On se lave ensuite et l'on enduit la peau d'huile, si l'on veut que la teinte devienne plus foncée. Mais le plus souvent, quand il s'agit de teindre toute la main ou tout le pied (pour les femmes, les enfants) l'opération est plus longue. On s'y prend la veille au soir. On entoure d'un fil le poignet ou la cheville, pour délimiter la partie à teindre ; on traite d'abord la main droite, puis la gauche, puis le pied droit et enfin le pied gauche . On place sur la paume par exemple, une pelote de pâte que l'on répand en tous sens. Après plusieurs applications successives on peut mettre sur l'emplâtre un tampon de laine ou de la ouate ; ensuite, le poing replié ou le pied, informes sous cette épaisse bouillie, sont emmaillotés dans un chiffon, ou dans des bandelettes soigneusement serrées. De là l'expression rhet el henna, en usage dans tous les pays arabophones pour désigner l'opération . La pâte durcit rapidement, par évaporation de l'eau.
Au matin, la mixture a fait son œuvre. L'effet est d'autant plus beau, naturellement, que le cataplasme a été porté plus longtemps. Les coquettes ne sont jamais sûres d'être parfaitement satisfaites. Cela dépend de tant de choses, de la qualité du henné, de l'habileté de l'opératrice et de la bonne chance. On juge, entre voisines, sans beaucoup de bienveillance, je suppose, le résultat de l'opération.
Dans les familles riches, de Fés ou de Tunis par exemple, où l'on est de loisir, c'est un grand jour que le jour du henné ; surtout quand il s'agit d'une noce. Tout un personnel de négresses est là pour prêter main forte ; l'une d'elles prend sur son dos la belle opérée, impotente, et la remonte dans sa chambre les pieds pendants.
Quelquefois, l'opération prend un tour artistique : on trace au henné, sur la peau, des figures décoratives. Dans les tribus de l'Atlas marocain, pour les fêtes, l'Achoura ou le Mouloud par exemple, les femmes se dessinent sur la peau des figures quelles appellent içeghdân pour les pieds et taouridha, pour les mains . En Algérie, les Ouled-Naïl, à toutes occasions, obtiennent un effet de ce genre, en faisant tomber sur leur peau, avant l'application de henné, des taches de bougie. Une fois l'emplâtre de henné et les croutes de bougie enlevées, on obtient ainsi des ronds blancs au milieu de la teinture brune. Peut-être ces dessins que l'on trouve chez les populations les plus primitives, avaient-ils, à l'origine, une signification magique, à rapprocher, par exemple, des tatouages permanents ? Chez la plupart des Algériens ruraux, et aussi dans les villes, même les plus modernisées, comme Tunis ou Alger, on retrouve ces ligures, en même temps que la géométrie compliquée des fards du visage (rouge, mouches, etc.), dans la toilette de la mariée. On y reviendra.
Une teinture de henné bien préparée et bien appliquée reste visible une dizaine de jours. Chacun a pu observer la couleur que cela donne ; rouge orangé allant de l'orange pâle à la couleur pain brûlé, ou même au brun noirâtre, si l'on a fait abus. La couleur ne disparaît pas en même temps de toute la main ; elle s'efface peu à peu, en partant de la paume, pour s'attarder au bout des doigts. Elle demeure plus longtemps sur les ongles, où elle donne des reflets luisants du plus bel effet. Bien des jeunes filles, bien des jeunes gens même, dans les villes , s'amusent à orner les ongles de leur main droite, ou seulement celui de l'index, de cette goutte de rubis. Mais cette préciosité toute gratuite nous éloigne des buts véritables du henné. Ce qui rend délicate l'étude du henné maghrébin (considéré comme décor épidermique), c'est qu'il touche d'un côté aux fantaisies de l'élégance mauresque, et de l'autre aux précautions les plus naïves d'une antique magie bédouine, en passant par Ses traditions familiales, simplement.
A la campagne, chez les petites gens des villes, toutes les femmes sont hennaria et s'opèrent mutuellement. Toute mère de famille l'est obligatoirement, pour teindre sa progéniture.
« Je me rappelle avec délices une soirée passée autour du canoun avec mes parents. C'était une veillée de fête. Mes deux sœurs, le mehras entre les jambes, pilent tour à tour, à la manière du café, le henné. Ma mère, un peu lasse, adossée au mur, rêve, et en effet elle est plongée dans un songe profond, puis elle ouvre les veux et nous dit, d'une voix douce que je n'oublierai jamais : « Ne dormez-vous pas encore? » Puis ma grande sœur prépare la bouillie. Ma mère prend un peu de cette bouillie et l'étalé avec précaution sur les petites mains de mes frères... »
Ce henné enfantin, comme aussi celui des grandes personnes, dans le courant de la vie, est essentiellement familial, et contribue à former la trame, quelquefois si fragile, du foyer.
Mais, pour les grandes occasions, on peut avoir recours à des spécialistes. Les hammams des villes ont généralement des négresses, très demandées pour les fêtes de mariage. Au Maroc, la neggafa met souvent le henné. Il y a à Tunis, une corporation de hennanas professionnelles, qu'on demande pour les mariages, les naissances, et qui sont aussi expertes dans l' art des charmes et des maléfices. Il semble qu'on désigne partout, sous le nom de hennaria ou hennana, une vieille femme, plus ou moins sorcière, qui prête son concours, avec une expérience maternelle, pour toutes sortes de choses, notamment la pose du henné, dans les circonstances solennelles .
La coiffeuse de profession, màchta ,en tous pays arabophones (dans les villes marocaines c'est une neggafa), la harqâsa maquilleuse (ex. Constantine), la coiffeuse berbère (tamesraft dans le Dra, tamekkrat à Ouargla, etc.) qui s'occupent de la fillette jusqu'au jour du mariage, ont aussi leur mot à dire quand il s'agit du henné.
De toutes façons, c'est toujours une femme qui met le henné, même aux hommes (sauf quelques exceptions) ; si le jeune homme ou l'homme fait porte quelquefois le henné, c'est presque toujours pour faire plaisir aux femmes de la famille.
LES FETES MUSULMANES.
Les femmes se mettent donc le henné et le mettent à leurs enfants, quand l'envie leur en prend, parce que l'effet en est joli, et par ce qu'il ne peut répandre qu'une influence bienfaisante. Mais il y a des circonstances où l'emploi en est général et plus exactement motivé. Il y a d'abord les quatre fêtes musulmanes. Dans ces occasions solennelles, il est bon de se concilier les génies, et le henné plaît aux génies, il ne faut pas oublier non plus que le henné est musulman; béni d'Allah, il purifie. Il s'agit, en principe, d'obtenir, par une application de henné, l'état de sacralisation nécessaire à la célébration des fêtes musulmanes. Les hommes ont la prière à la mosquée, précédée des ablutions rituelles ; les femmes et les enfants ont le henné .
'Achoura. On s'est teint la veille les pieds et les mains. A Tlemcen, le jour de Achoura, on fait une provision de henné, qui servira toute l'année pour soigner les malades. Le henné de Achoura serait comparable au rameau béni le jour des Rameaux, où à ces plantes sauvages ramassées le jour de l'Ascension, dont on fait, surtout en Espagne, des tisanes merveilleuses . On sait qu'un peu partout, on a conservé pour le jour de 'Achoura, une partie du mouton de l"Aïd. Au Mzab, autrefois, on disposait, la nuit précédente, sous le gça'a renversé, l'omoplate du mouton, enduite de henné. Avant le jour, un ange venait y inscrire le « verset de lumière », ayat en-nour .
Mouloud. Pour fêter la naissance de Sidna Mohammed, on met du henné aux enfants, surtout aux filles. Six jours après, c'est le jour des fatàt du mouloud ; les fillettes changent de costume et se remettent du henné (Tlemcen). C'est la fête des enfants, elle est célébrée avec un éclat particulier à Tlemcen et au Maroc. On a préparé longtemps à l'avance le henné du mouloud.
'Aid eç-çrîr. Application de henné aux pieds et aux mains avant la dernière nuit qui précède la fête.
'Aïd el Kebir. On s'est préparé dès le veille (9 dou i-hijja) à la grande fête par une application de henné. On verra plus loin, comment, dans les campagnes, surtout berbères, on profite du sacrifice du mouton et de la baraka qu'il dégage de ce fait, pour sanctifier, en mettant un peu de henné sur la bête (museau, patte ou ventre), ou en lui en faisant avaler un peu, tout le henné de la maison.
Une cérémonie d'un tout autre genre a lieu, à Rabat la veille de la fête, le jour de Arafa. Les femmes dont les maris sont à ce moment à Arafa, se font teindre par une matrone les pieds et les mains, comme le jour de leur mariage. Il y a une petite fête. Les parentes et invitées se font teindre aussi. C'est le Henné des hajjaj.
Pour les quatre fêtes, surtout 'Aïd el Kebîr et 'Açhoura. les enfants, les femmes (sauf les personnes en deuil) se pavoisent de henné, quelquefois aussi les hommes, mais avec plus de fantaisie. Ces applications contribuent, avec les beaux habits et les repas substantiels, à donner l'atmosphère de fête. Ces jours-là, les petits enfants, à qui la veille on a mis le henné, regardent avec satisfaction leurs doigts rouges : il y aura de la joie aujourd'hui.
Cet usage traditionnel (on a toujours fait ainsi et ça porte bonheur) et magique (il convient tout spécialement ces jours-là d'éloigner les démons) n'est pas dans la religion musulmane proprement dite, mais les docteurs musulmans ne peuvent que le voir avec faveur, puisque c'est une teinture recommandée par le Prophète. Naturellement il n'est pas imposé. Dans les classes évoluées où, tout en restant fidèle à la religion, on se détache des usages populaires, les hommes, et même aussi déjà les femmes s'en abstiennent.
Les cérémonies maraboutiques, ont, pour les femmes surtout, autant et plus d'importance que celles de la religion coranique. Avant les grands mousem (surtout dans les régions de semi-nomadisme de l'Oranie et du Sud), et aussi, dans les villages, avant le mousem qui correspond a nos fêtes patronales, les femmes se mettent le henné et le mettent à leurs enfants. Les danseuses qui se produisent à la fin d'une grande oua'da. en sont naturellement copieusement parées. Chez les 'Aïssaoua même les hommes, le jour de leur mousem, se teignent les mains. Ils saupoudrent de henné leur goththàiya (touffe de cheveux) avant chaque hadra.
Une femme qui va visiter une qoubba maraboutique peut s'être mis du henné ; ou bien elle en apporte un peu, qu'elle plaque sur le mur de la qoubba. Il faut voir là une déviation de l'usage dans le sens de la magie, et aussi une formule de politesse. On n'apporte jamais un cadeau de quelque importance (à un marabout, mais aussi à un simple particulier) sans y ajouter un petit appoint de henné.
Le henné ne joue pas un grand rôle dans les fêtes naturistes (Ennaïer ou 'Ancera par exemple) qui n'ont plus aucun rapport avec l'islam . L'eau, le feu, ou les feuillages, le lait, etc., tout ce qui touche à la vie végétale ou animale locales, y est à l'honneur. Réservons bien entendu, dans les pays où pousse le henné, les fêtes de plantation et de récolte de cette plante, qui sont le type même des fêtes naturistes, rattachées pour une fois, de par la nature de la plante, à la tradition musulmane.
LES FETES FAMILIALES.
Le henné joue un rôle important dans les grandes circonstances de la vie (naissance, circoncision, mariage, etc.), à divers titres : poudre hygiénique, moyen de se concilier les génies, parure de fête, etc.. Mais il ne joue pas forcément le premier rôle (sauf dans la cérémonie qui porte son nom, avant le mariage). Il n'est pas question, naturellement, de faire une description complète de ces fêtes. On en dénaturera beaucoup le caractère en parlant seulement d'un de leurs nombreux accessoires. Pour éviter de donner au henné une importance excessive, il faut se rappeler qu'on fait appel, dans ces grandes circonstances, à bien d'autres substances ou objets; ce sont, par exemple, pour l'hygiène de l'enfance (si l'on peut dire), la poudre de harmel, l'écorce de pin, etc. ; pour les fêtes de mariage, et en général dans tous les cas où la magie intervient, le sel, les œufs, les petits miroirs, les bougies allumées, etc.. On isolera artificiellement ici tous les faits relatifs au henné ; et l'on essaiera ensuite de remettre le henné à sa place véritable dans les préoccupations et les croyances, et de préciser la valeur particulière qu'on lui attribue.
LA NAISSANCE.
Du moment que, comme on le verra, le henné protège contre les mauvais génies, surtout au moment des pansages d'un état à un autre, il va sans dire qu'il fait partie de l'attirail de la matrone accoucheuse. Sans compter qu'il possède des vertus médicales ou simplement hygiéniques, cela pour le sceptique qui ne croit pas aux génies (rara avis chez les femmes) ; de toutes façons, une naissance est un événement heureux ; et que serait un événement heureux où ne paraîtrait pas le henné?
A peine une naissance est-elle connue, les voisins accourent, apportant avec leurs compliments et leur curiosité, du sucre, des œufs et du henné.
La matrone (qui se trouve être, à Tunis par exemple, la hennana professionnelle en personne) a préparé un bol de henné ; à Tlemcen, elle en frotte tout le petit corps du nouveau-né pour qu'il devienne beau , on frotte surtout les articulations ; on met du henné (parfois mêlé d'écorce de pin et de feuilles de genévrier) , entre les cuisses, aux aisselles, au nombril, avec de l'huile, après la chute du cordon, quelques jours après . On frotte la tête avec de l'huile, du beurre fondu et du henné ; on en frotte aussi les sourcils. La qabla n'oublie pas de mettre un peu de henné sur le palais, pour empêcher, dit-on, la perforation de la voûte palatine .
Au Maroc, « deux ou trois heures après la naissance, toutes les femmes invitées se réunissent dans la chambre de l'accouchée, on lève le rideau qui cachait le lit, on place un plateau creux au milieu de la pièce, et l'on y mélange de l'huile et du henné. La sage-femme prend alors l' enfant, le déshabille et lui enduit le corps de ce mélange, destiné à durcir et rendre lisse la peau, cependant que les femmes adressent des prières et des louanges à Dieu. Cette opération se répète durant trois jours, après lesquels le reste du mélange contenu dans le plateau est jeté au pied des plantes qui ornent le patio ou le jardin, afin qu'elles poussent mieux ». Le plateau est ensuite exposé ; les invitées y déposent leurs offrandes qui constitueront le salaire de la sage-femme (cf. la même utilisation du plateau du henné aux cérémonies du mariage, chez le marié et la mariée). « A partir du troisième jour et jusqu'au septième jour après la naissance, on lave journellement l'enfant de la fête aux pieds, avec de l'eau chaude, pour faire disparaître toute trace de henné » .
Les amulettes protectrices, les petits sachets qu'on met à la cheville de l'enfant, peuvent contenir du henné, avec du benjoin et, par exemple, un caurie extérieur au sachet.
La fête familiale de la naissance a lieu le 7e jour (jour de l'imposition du nom). On enlève à l'enfant ses maillots, on lui teint de henné les pieds et les mains. On lui fait tendre ensuite sa petite main, dans laquelle les amies déposent des pièces de monnaie, qui seront pour la mère. A partir de ce jour, et pour 33 nuits, l'enfant est couché, non dans son berceau, mais sur un matelas, dans un coin. « L'accoucheuse, avant de déposer l'enfant sur ce matelas, marque avec sa main, contre le mur, à la tête de l'enfant, sept points de henné en ligne droite, et allume à côté de lui une bougie en cire verte » . Il s'agit peut-être d'accoutumer les djinns de la maison, qui habitent les encoignures, à la présence de l'enfant. Le henné, favorable, doit nécessairement présider à cette première rencontre.
Pour sevrer son nourrisson, la mère s'enduit les seins de suie, de gou¬dron, de marc de café, de résine, ou de fiel, pour en éloigner l'enfant, mais aussi de henné : il faut faire tellement attention quand on change son genre de vie ! Sans compter que l'enfant, sevré au henné, deviendra affectueux (henin). On reviendra sur ces pieux jeux de mots.
Pour que les cheveux du petit garçon poussent bien, la mère les soigne au henné (elle l'emmène d'ailleurs avec elle au hammam) jusqu'aux environs de la circoncision. Quant à la fillette elle a toute la vie pour se teindre les cheveux au henné.
LA Circoncision.
Tous les petits garçons ont les pieds et les mains teints de henné, pour les fêtes, jusqu'à la circoncision ; généralement ils n'en portent plus guère, après cette fête, jusqu'au jour de leur mariage.
La veille du jour de la circoncision (dont la date peut varier, comme on sait, de 7 jours à 12 ou 13 ans), on fait à l'enfant une toilette soignée, au hammam si l'on est en ville, une heure après le maghreb, et on lui passe au henné les mains , ailleurs aussi les pieds. Le henné joue ici son rôle habituel : il s'agit d'un moment important de la vie, du passage de la société des femmes dans celle des hommes.
L'enfant est conduit, parfois revêtu d'habits féminins, au barbier opérateur. Le père a apporté un plateau ou un bol de henné en poudre, dans lequel on a planté un œuf cru ; l'œuf sera pour l'opérateur . Après l'opération, on met un peu de poudre de henné sur la plaie, pour la cicatriser ainsi que de l'huile et de la poudre de harmel .
Dans la région d'Alger, le père, trempant le bout de ses cinq doigts dans de la pâte de henné, les appuie ensuite sur le dos de l'enfant, entre les épaules, traçant cinq petites taches (les khamsa contre le mauvais œil). Ou bien l'on applique une tache de henné sur le bas de la petite gandoura. Le prépuce a été déposé dans un plat contenant un peu de henné, puis enterré. Il faut éviter que des gens mal intentionnés se servent de ce lambeau détaché pour accabler le corps tout entier de leurs mauvais sorts.
LES FETES DE MARIAGE.
Le henné joue, dans tous les milieux, un rôle très important aux fêtes de mariage. C'est une tradition musulmane en tous pays, depuis la Malaîsie jusqu'au Maroc. N'oublions pas que le sacrement du mariage n'existe pas dans l'islam, non plus du reste qu'aucun sacrement ; mais la circoncision tient lieu de baptême et, pour les funérailles, des prières sont prévues par l'orthodoxie. Il y a bien, pour le mariage, la déclaration au qadi. Le marié peut, à cette occasion faire des visites supplémentaires à la mosquée ou au marabout. Mais, en fait, l'islam semble ignorer ce que nous appelons les actes de la vie civile ; il ne demande que la prière, et, pour finir, les prières consacrées sur la dépouille du mort. Cependant le mariage, qui apporte un grave changement dans le genre de vie, surtout pour la jeune fille qui abandonne sa famille, demande à s'entourer de quelque solennité. A défaut de cérémonies religieuses, il y a le henné, qui est musulman. Il faut aussi considérer le mariage (en tous pays, mais surtout chez ceux qui ont conservé intact le fond commun des croyances humaines) comme un passage dangereux d'un état à un autre, une sorte de défi aux influences malignes embusquées ; le henné bienfaisant et séducteur de démons fait là son office de substance magique. Enfin, dans les milieux urbains, où ces croyances et ces craintes sont amorties, le henné subsiste, autant et plus qu'ailleurs, mais ce n'est plus guère que pour la festivité et la politesse.
LA CORBEILLE DE FIANÇAILLES.
Le henné est d'abord un cadeau du fiancé à la fiancée, et un cadeau qui engage, quelque chose comme la bague de fiançailles, comme une promesse formelle devant le tribunal de l'opinion, et comme un lien magique.
Ce caractère apparaît clairement dans les fiançailles prématurées : à Tlemcen, « souvent les parents décident de marier l'un à l'autre deux enfants encore au berceau. Le jour où l'on prend cette décision, le père du garçon envoie environ 1 kg. de feuilles de henné dans un foulard de soie au père de la fillette. C'est ce qu'on appelle hannet-ettsbêts, le henné de la promesse ».
Passons aux fiançailles qui se célèbrent à l'âge normal. Quand les deux familles se sont mises d'accord, quelquefois après d'âpres pourparlers, sur les conditions matérielles, il est d'usage que le futur fasse porter à la famille de sa fiancée, indépendamment de la dot, qui est plus importante , de petits cadeaux, quelque chose comme la corbeille de fiançailles ' c'est le mot propre en Kabylie : thukoufets en teslith, le panier de Sa fiancée (isouggoui dans l'atlas marocain). Ce sont les proches du fiancé, souvent le père lui-même, suivis d'un cortège de jeunes gens (ou, au Maroc, une femme suivie d'un cortège de femmes) qui apportent les présents, avec accompagnement de musique, et, a la campagne, de coups de fusil. Dans la corbeille figurent, suivant les régions et les fortunes, des foulards de soie, des belras, des bijoux, du beurre, du sel, de l'huile, des dattes, au Maroc du thé, parfois même quelques douros pour le hammam ; on peut y joindre un couffin d'aromates (benjoin, kermès, etc.) .
Mais l'élément essentiel, qui donne son sens a la démarche, c'est le henné. Le henné, qui sera bientôt la parure magique de la mariée, c'est obligatoirement le fiancé qui l'offre . A Fés, dans les familles fastueuses, qui versent de grosses dots, et où les choses se font cérémonieusement, la qaïda exige qu'on envoie, aussitôt après la prière qui a rendu officielle l'annonce du mariage, un petit cadeau de dattes et de henné : c'est le cadeau d'acceptation, sans préjudice d'envois ultérieurs. Le jour du cadeau, ou Nahar el 'Atia qui, dans les milieux modestes, précède de peu la célébration du mariage, peut au contraire le précéder de plusieurs mois, ou même d'un an. De toutes façons, il y a ce jour-là, chez, la fiancée, une petite cérémonie, qu'on appelle le petit henné.
Ce cadeau qui engage s'appelle en effet henné du don ou petit henné, Et il faut qu'il y ait application. A Tlemcen, la professionnelle (Bents Kolila) teint les mains et les avant-bras de la jeune fille de ce henné qui a été apporté par le père du futur, sur un tîfoûr (petite table) avec du sucre, des arachides, etc. Les invitées se teignent aussi. Il y a fête, musique, etc. .
Désormais la jeune fille est engagée. Par ce cadeau le futur en a fait officiellement sa promise. Si d'aventure la jeune fille meurt avant le mariage, on lui met, avant de l'inhumer, le henné aux mains et aux pieds (si possible de ce henné de la atîa). On conserve précieusement, en effet, dans les pays où il n'est pas fait de cadeau ultérieur, de ce henné des fiançailles pour le jour du mariage.
Si les fiançailles se prolongent, à chaque fête musulmane, le jeune homme envoie du henné à sa fiancée .
LE HENNE DE LA MARIEE.
Le premier mariage (qui sera peut-être suivi de quelques autres) est l'événement le plus important dans la vie de la Musulmane. C'est, par excellence, un moment de passage d'un état à un autre. Dans toutes les régions, il y a à cette occasion de grandes fêtes, qui durent de trois à sept jours. On sait en quoi elles consistent, les épousailles étant surtout dans le Tell, un simulacre d'enlèvement, accompagné de quantité de précautions magiques, plus ou moins conscientes, dont quelques-unes , même dans les milieux les plus évolués qui n'y voient plus qu'une charmante tradition vide de sens, sont d'un usage constant.
En principe, on considère la mariée comme sacrée et très sensible aux influences mauvaises. Il s'agît de la purifier et aussi de la garer contre les influences des mauvais génies. Il y a, au Maroc, un djinn, hAffaf la Erâist dont la spécialité est d'enlever les mariées. Sans aller jusque là, que de mauvais tours ils pourront lui jouer ! Parmi les rites de protection, le plus efficace est l'application du henné.
Cette opération a lieu la veille ou l'avant-veille du mariage. Ce jour-là est dit Nahr el-Henna : on dit plutôt, car il s'agit de rites nocturnes, lilt el Henna; plus exactement lilt el Henna el Kebira, par opposition au petit henné qui a précédé ; chez les Berbères de l'Atlas marocain, iidh thenna. .
La semaine qui précède donne lieu, à propos du henné, à des rites où il faut voir surtout prétexte à réjouissances, Et petites émotions féminines. Dans les Ksour du Sud, on connaît la coutumes des voleuses de henné. Pendant toute la semaine, la petite fiancée, vêtue de loques empruntées, enveloppée d'un voile défraîchi, court les rues avec les fillettes non encore séquestrées. Ce sont des fugues bruyantes, dernière bouffée d'indépendance. On frappe aux portes des familles amies — Ouvrez la porte ! — Qui est là ? — ce sont les voleuses de henné. La maîtresse de maison accueille la petite troupe, et passe au chiffon un peu de henné aux pieds et aux mains de la fiancée et de toutes les jeunes voleuses. Autour d'une autre maison, maintenant. Quelquefois on passe toute la nuit dans une des familles amies. En fin de compte, après quelques visites de ce genre, on a les pieds et les mains tout noirs.
Dans les villes qui sont pourvues d'un hammam, la jeune fille est tenue de s'y rendre (aux frais du père du futur) pour une purification préalable. Ce jour-la est dit Nahr el Hammâm, ou Youm-el-techlil- ; si on le peut, on a retenu longtemps à l'avance le hammam du quartier ; on fait à cette occasion parade de richesses ; il faut porter le linge, les peignes (on lavera la tête de l'épousée pour la débarrasser des croûtes de henné antérieures) et une coupe de henné. Quel affairement chez toutes les dames et servantes, hennana en tète ! Quelquefois on va au hammam plusieurs jours de suite. Chaque fois, au bain même ou en rentrant, il y a une petite application de henné.
A la campagne, on improvise pour la circonstance un hammam rustique, en disposant non loin du village, dans un coin discret, quelques murs de toile. Ailleurs tout se passe plus modestement au domicile ou sous la tente de la fiancée, et la toilette du hammam se confond alors avec la cérémonie du henné .
Voici venue enfin la nuit du grand henné, la dernière ou l'avant-dernière avant la consommation du mariage . La cérémonie est en effet toujours nocturne, ce qui lui donne quelque chose de fantomatique et d'impressionnant. Les femmes assemblées, qui feront jusqu'à la fin alterner leurs you-yous avec les chants consacrés, installent la fiancée, parfois enveloppée d'un manteau rouge, sur un coussin, ou sur le lit, dans la plus belle chambre, la tête tournée vers la muraille pour éviter le mauvais œil.
Pendant qu'on s'occupe de la chevelure et des fards, une femme a pilé lentement, en chantant, les feuilles de henné. La poudre a été ensuite apportée dans un bol, sur un plateau, et pétrie avec de l'eau chaude, toujours avec accompagnement de chants. La toilette se poursuit, longue et minutieuse.
Enfin, assez tard dans la nuit, entre minuit et quatre heures se lève l'opératrice. Quelle est cette opératrice? Le plus souvent une femme d'âge, respectée et sage ; la mère de la fiancée, ou une parente proche, une tante, une sœur, ou une amie, c'est parfois la mère, ou une sœur mariée, ou une cousine du futur. Dans certaines tribus marocaines, l'usage est de confier ce soin, de préférence, à une jeune fille appartenant à la famille, première-née, et portant le nom de Fatima. En tout cas il vaut mieux, si c'est une femme mariée, qu'elle n'ait été mariée qu'une fois; ça portera bonheur à la fiancée. Dans les villes c'est généralement une professionnelle, souvent une négresse (ex. Orléansville ; c'est la neggafa marocaine), la maalma-l-hennaya à Fès, la Béni Kolila à Tlemcen, la hennana, à Tunis, la machta à Alger ; à Constantine c'est une Juive. Ces femmes servent d'intermédiaires, pour les invitations et les cadeaux, pendant toutes les fêtes, Ce sont souvent, au Maroc, des prostituées ; la jeune mariée doit se faire farder, parfumer et mettre le henné par une prostituée ; car celle-ci a, entre les sourcils, sept fleurs magiques qui attirent l'amour .
Le plus souvent, les pieds et les mains sont enduits complètement de henné, jusqu'aux chevilles et aux poignets, ou même jusqu'à mi-mollets, ou jusqu'au-dessous du genou, et jusqu'aux coudes, mais il y a mille façons fantaisistes d'agrémenter le peinturlurage (fantaisies dont les juristes n'admettent pas tous la légitimité) .
Un procédé facile, et qui semble général dans les milieux rustiques, consiste à égoutter sur la peau des mains, avant application de la bougie fondue. Ces gouttes une fois séchées, la main est teinte. Quand ou aura enlevé l'emplâtre et les croûtes de bougie, de petits ronds blancs trancheront sur le brun du henné.
A Alger, on donne une teinte unie à la plante des pieds, et aux mains jusqu'aux poignets. Mais on met ensuite le ouachy sur le dessus du pied jusqu'à la cheville et sur les bras jusqu'aux coudes. Le ouaçhy consiste à passer des rouleaux de pâte de henné sur des feuilles de papier préalablement découpées, de façon à donner des dessins géométriques . De même, à Tlemcen, la Bent Kolila trace au henné sur les pieds et les avant-bras des dessins géométriques. A Fès, la hennaya trace de même sur les poignets, les doigts et le dessus des mains, des dessins que l'on ne trouve qu'à l'occasion du mariage, et qu'on appelle Ihenna-bet~tsakouisa. Les paumes, par contre, sont enduites entièrement. On a vu que les Berbères de la montagne marocaine connaissent aussi ces dessins, qui, il est vrai, ne sont pas particuliers au henné du mariage.
A Tunis, les mains de la mariée sont aussi enfermées dans deux petits sacs-aumônières (chkara) en velours brodé d'or .
A Fès, il est de mauvais augure que les parties teintes deviennent très rouges, quand on les nettoie le lendemain, bien que, dans d'autres occasions, la couleur rouge vif soit très désirée.
A Tanger au contraire, le matin vers 9 heures, on lave les pieds et les mains avec des essences parfumées (sans doute à base d'huile) pour que la peau devienne noire , il faut cela pour que la mariée soit heureuse .
Pendant toute l'opération, les musiciennes de l'assistance chantent et jouent du tambourin, sur des rythmes consacrés. Par moments, la musique cesse, et l'opératrice chante les stances du départ :
«Au nom d'Allah, nous maudissons le démon.
. . . Tends ta main hors des manches,
Aujourd'hui est venu ton grand jour,
Tends ta main, nous te mettrons du henné.
O mariée, tais-toi, ta mère pleure. . .
Et chez l'époux, chacun se réjouit. . . . »
A Tanger, ce sont sept vieilles femmes, qui, pendant l'opération, chantent :
«... Passez au henné la dame sur les oreillers, pour que j'aie d'elle des enfants. Passez au henné, la dame sur les tapis, pour que j'aie un fils pacha ou caïd. Levez-vous toutes, ô les fillettes, votre maîtresse a les pieds à l'étrier (va partir)... » .
Il arrive aussi que cette poésie de circonstance prenne un tour plus précis, et fasse allusion en termes énergiques à ce qui va se passer demain ou après-demain.
Il est de toute évidence que les chants, la musique, et bien des rites accessoires ont pour but d'éloigner les démons, dont la présence indiscrète risquerait de compromettre les effets du henné bienfaisant chargé de baraka, qui sert précisément à les combattre .
C'est contre eux qu'on a disposé dans la pièce des bouteilles d'eau, du sel, des aiguilles et des bougies allumées. On en a planté une de chaque côté de la jeune fille (Alger) ; on en a attaché quatre autour de sa tête (Chenoua). A Takrouna, on a fiché quatre ou cinq bougies allumées dans une motte de henné, sur un plat. Le tout est placé, pendant l'opération du henné, sur la tête de la jeune fille. Le plat sera ensuite soigneusement caché par la mère, qui fera, de la motte, des pelotes qu'elle appliquera sur les mains de sa fille au moment où elle sera menée au domicile de l'époux. Ces pelotes, cachées ensuite dans un nouet, seront mises dans le traversin du lit nuptial. Puissent-elles assurer à l'épousée le bonheur et la joix dans son ménage !
A la vertu magique du henné est souvent associée la vertu, peut-être symbolique, des œufs. Chez les montagnards en tout cas, et aussi dans plusieurs villes, outre certains rites où l'œuf joue le rôle principal, on a coutume de mettre dans la pâte de henné un œuf frais , ou même de le casser et d'en verser dans le bol le contenu .
Dans toutes les villes, et même ailleurs (notamment au Maroc) le visage de la mariée doit être pour tous invisible pendant la pose du henné. La mariée devra rester immobile jusqu'à ce que le henné ait fait son effet. Est-ce pudeur, car la jeune fille « a honte »? ou est-ce plutôt pour éviter le rayonnement en pure perte, hors de la personne sacrée, de la baraka du henné? L'opérée est généralement installée sur un siège élevé.
Au début de l'opération, après application d'une légère couche de henné, ou place une pièce d'or dans chacune des mains de la mariée, une pièce d'argent sous chaque pied, une bague sur le front, et on fixe ces objets avec du henné. Ça porte bonheur : la femme doit être aimée sur cette terre comme l'or et l'argent.

A Tlemcen, chaque invitée dépose une pièce de monnaie sur la main enduite de henné de la mariée. Ce sont les neqout2. Ceci se confond avec la tâoûsa, quête pour la mariée et le marié, en usage presque partout au moment du henné. Comme toujours en cas de fête privée, quelqu'un fait une annonce pompeuse et bruyante de ces cadeaux. On fait circuler les friandises, à Tlemcen, sur deux petites tables (tifours) dont l'une porte avec les gâteaux, du henné.
Le henné qui reste est employé par les jeunes compagnes de la fiancée, ou même par les femmes mariées présentes. A Tanger les fillettes en font des boulettes qu'elles roulent dans leurs mains, pour être sûres de se marier prochainement.
Chez les campagnards berbères marocains (Ait Yusi) où la séparation des sexes est loin d'être aussi rigoureuse qu'à la ville (les femmes ne sont pas voilées, comme partout à la campagne, et les mœurs, même avant mariage, sont libres), la jeune fille, après la teinture, choisit cinq ou six jeunes gens, les plus riches qu'elle trouve ; elle les asperge de henné : ils deviennent ainsi ses imsnein et lui doivent aide et protection . Ailleurs la mariée asperge de henné les bestiaux de la maison, pour répandre sur eux sa baraka.
Mais il vaut mieux que le henné resté au fond du bol ou du plateau qui a servi à la mariée ne traîne pas . On pourrait s'en servir pour jeter un sort contre l'un des époux. Aussitôt après la pose, la fiancée doit secouer et recueillir soigneusement la poudre tombée sur ses vêtements. On retrouvera ces précautions pour le henné du marié.
Une précaution curieuse : dans l'Aurès, si la nouvelle épousée lèche un ou plusieurs de ses doigts teints de henné, le soir de son mariage, elle évite la maternité pendant un nombre d'années égal au nombre des doigts léchés. A Tanger, si on laisse le reste du henné un jour ou deux dans le bol, pour le conserver ensuite dans des sachets, la mariée restera un an ou deux sans avoir d'enfants.