La Vie Nomade

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La Vie Nomade ou La Chettaya

samedi 27 mars 2010, 22:08
Les Nomades
Ils vont en caravanes miséreuses et lamentables, sur les pistes et les routes, dont le ruban poussiéreux s'étend sans fin. Ils marchent, étreints par la constante infortune, mais tentant de fuir devant la famine qui les exterminera. Du sud, ils remontent ainsi au nord de la Régence, arrivant aux portes de Tunis et de Bizerte. Ils traînent avec eux des bêtes efflanquées, maigres, apocalyptiques, sans force. Quand on n'a pas de quoi nourrir les gens, pense-t-on beaucoup aux chevaux, aux chameaux, aux chiens? Ceux-ci prennent sur le bord du chemin une maigre pitance, qu'on essaie de compléter par quelques rares poignées d'orge. La race canine, maraudeuse et chapardeuse, bat l'estrade; comme des loups affamés, aux dents sauvages, les dogues guettent le moindre os, le plus petit détritus sur lequel ils se jettent avidement.
Les nomades émigrent ainsi, surtout en été; ils abandonnent les régions désertiques aux sables brûlés par le soleil implacable qui roussit et détruit l'herbe et surchauffe le cerveau, comme avec du plomb fondu. Ils ont le visage ravagé, l'oeil est brillant de fièvre, une poussière crasseuse couvre leurs membres alanguis, émaciés, où le muscle atrophié se tend sous la peau desséchée. Ils passent comme des moribonds donnant le dernier
effort avant la chute. La maladie les décime : elle est aussi impitoyable que la famine et la misère. Le typhus, surtout, ouvre des trous sinistres dans leur masse sans résistance; Quand ils tombent, c'est pour ne plus se relever. Sans secours, sans soins, sans réconfort, ils succombent dans une agonie rapide,, mais ils sèment autour d'eux le fléau. Leur déchéance, leur saleté, la promiscuité avec les animaux sont les causes dit parasitisme atroce et infernal qui les dévore, troue leur peau vide leurs veines, presque sans plus de liquide que l'oued à sec.
Ainsi, ils sont un danger, un péril considérable pour les populations dont ils s'approchent Les femmes continuent leur destin; sans repos ni trêve, mettant bas , au sens propre du mot, comme les femelles d'un douar. II n'est pas question; de dissimuler la face amaigrie, sans charme, sans beauté. Elles vont à visage découvert, pieds-nus, dans les longues chevauchées de ces étapes vers la mort .C'est un spectacle lamentable.
Automatiquement, sans doute,, elles poursuivent leur tâche dans les durs travaux quotidiens, qu'elles accomplissent sans, murmurer . Rien ne les rebute. Les plus redoutables et les plus avilissantes corvées leur échoient. Sous le dos arrondi dans l'effort, elles portent les maigres fagots de bois, qui serviront, près du campement, à faire chauffer l'eau, ou griller quelques kouskous. Bien des fois, sur les reins, elles ont campé dans un pan de robe, le pauvre mioche qui piaille, si on l'abandonne, et qui réclame avidement la mamelle tarie.
Elles installent le campement sur la terre rugueuse et ingrate, qui n'a point ici cette bonne fraîcheur du gazon épais et humide. Les hommes se reposent; leur aide est rare.
Une tente très basse, en poil de chameau, est fixée au sol, tant bien que mal. Sur l'ouverture béante, d'un seul côté, les vieilles femmes s'installent, attisant le feu, accroupies. Quelques casseroles hors d'usage, quelques couffins troués. Au fond de ce réduit misérable, un grabat informe, fait d'un burnous, d'une natte, d'herbes sèches. Un chameau au repos, les quatre membres repliés, le ventre étendu sur la terre, contemple sans curiosité ce tableau familier, et remue les mâchoires entre les cordelettes qui les enserrent. C'est dans un bois de palmiers, dont la frondaison
verte, peu compacte, laisse passer les rayons, ardents du soleil. Parfois, un grenadier dresse sa ramure plus imposante au milieu des troncs tortueux, rabougris, éventrés des palmiers centenaires, si creux et si vides qu'on a peine à croire que la sève puisse encore circuler pour les nourrir ou les empêcher de mourir. De maigres buissons végètent misérablement çà et là. Pas de hautes futaies aux alentours : la forêt de palmiers ne connaît pas la pousse folle des plantureux herbages.
Tout près du campement, les enfants s'ébattent, quand le soleil descend à l'horizon. Les femmes vont et viennent. Elles s'occupent des troupeaux dont la garde leur est confiée. Elles entravent les chevaux et les petits bourricots souffreteux, dont le garrot, couvert parfois de plaies sanieuses, est hideux a voir. Puis elles vont à la découverte d'un point d'eau, vague petite flaque, source, bassin, ou étang, et on les voit, en grande activité, nettoyer des hardes sordides; elles battent de leurs pieds le linge trempé et font ainsi une lessive bien sommaire. Les besoins du repas les conduisent vers le puits, où on va chercher, pour bêtes et gens, l'eau nécessaire. On charge sur le cheval ou l'âne les outres pansues, en peau de chèvre, qui transportent le liquide précieux.
Là, on s'est groupé pour faire les provisions, pour causer, aussi pour se livrer aux ablutions dans des flaques peu profondes, dans la boue détrempée. Vieilles édentées, bistrées, racornies, drapées dans une fouta décolorée; petites filles alertes, encore joyeuses et espiègles, jeunes femmes déjà plus abattues, avec des parures de cuivre pour toute élégance. Des hommes assis, les jambes croisées, laissent ce petit monde travailler; ils surveillent et donnent quelques conseils en fumant une cigarette.
Autour de la margelle du puits, on mène de temps à autre un grand bruit : c'est une discute, une explication; les indigènes ont le Terne haut, ils crient, ils vocifèrent aisément avec, dans la tonalité, toujours le timbre guttural et rude. Les femmes élèvent la voix jusqu''aux notes très aiguës; elles parlent avec Une volubilité étrange, avec une mimique spéciale, qui semble imprimer à tout le corps. des attitudes inaccoutumées pour nous.
Quand la nuit tombe, tout le monde cherche un peu de sommeil, et le campement n'est plus surveillé que par les chiens dont les aboiements se répètent dans le silence des longues heures de repos. Au loin d'autres chiens répondent, et leur cri se fait plus doux. Puis, tout proche, d'autres appels incertains, craintifs, violents; encore, c'est un hurlement long, plaintif, lugubre.
Au matin, dès l'aurore, si les étapes ne sont pas achevées, on va plier les tentes, on remettra tout sur le dos des bêtes, et, de nouveau, sur la roule. A pas lents et houleux, les chameaux s'avancent, avec les chevaux et les bourricots. Les nomades vont a pied en longues théories. Quelques enfants, des vieillards, impotents voyagent à dos de chameau. Mais, ceux-ci ont déjà assez de lourds fardeaux : pieux, piquets, ustensiles de tous genres, tentes, nattes , couffins, gargoulettes, sacs étriqués d'orge ou de semoule, des calebasses, des écuelles pour le kouskous et de rares marmites de fer. Les chevaux portent un faix plus léger: parfois un cavalier est monté sur le bardaa, plus souvent des zembilles, sortes de bâts rudimentaires, débordent d'objets de tous genres.
D'aventure, la corne pressante et retentissante d'une automobile jette l'émoi et le désarroi dans la bande : les hommes chassent les bêtes sur l'accotement de la route , les femmes poussent hâtivement les bourricots , les enfants trottinent et sautent le fossé. Quand la voiture roule à toute allure devant elles , les bédouines , arrêtées , s'extasient , le regard vague .Parfois , on saisit l'expression d'un visage joli ou fin , c'est une vision fugitive .Déjà l'automobile est loin . D'autres fois , toute la bande est plus longue à se ranger : l'embarras ne s'éclaircit pas , la machine ralentit de crainte d'écraser chevaux , chameaux , bourricots , chiens , hommes , femmes et enfants . C'est la confusion la plus inexprimable avec les avec les cris les plus divers.

" Bechouia ! Béchouia! (doucement, doucement !)

Un chameau, chargé d'une pauvre vieille a franchi le fossé avec un bruit de ferraille, de vaisselle de bois ou de fer heurtée. La femme, haut perchée, pousse des cris d'effroi, le dromadaire galope éperdument, fuyant la chasse lui est donnée par les nomades. Après bien des efforts, tout rentre enfin dans l'ordre, on Reprend paisiblement la marche interrompue.
*
Mais voici, à proximité d'une ville, un landau attelé de trois forts chevaux qui rentre à bonne allure ; au moment ou il croise la caravane des femmes, des fillettes, des garçonnets se détachent et courent à toute vitesse. Ils suivent la voiture, les mains tendues aux portières .Ils implorent quelque menue monnaie. Haletants essoufflés par la course sur des centaines de mètres , ils ne cessent de clamer leur misère , essayant d'attendrir les voyageurs qui , finalement , se laissent aller à jeter des sous à ces parias .Les fillettes trottinent menu , peu gênées par les haillons , qui n'entravent pas leurs jambes nues . Les petits garçons de trois ou quatre ans sont tout juste vêtus d'une chemise de mauvaise toile bise devenue noire .La tête rasée , avec petit toupet sur le crane , ils vont plus vite et crient plus fort .
Il n'est pas de comparaison à établir entre les femmes de ces familles de nomades et les femmes des villes, appartenant à de riches familles aristocrates et bourgeoises . Elles sont aux deux extrémités les plus éloignées de la hiérarchie sociale indigène .
Si nous pouvions dire que sa culture intellectuelle laissait, en général , beaucoup à désirer, que serait-ce de la femme nomade?
Femme à peine, bête de somme bien plutôt, vivant la plupart du temps dans l'abjection, rompue aux plus extrêmes privations, grelottant l'hiver sous le vent et la pluie, brûlée aux effluves du sirocco, l'été. Avec la piètre subsistance, toutes les horreurs des maternités trop souvent renouvelées. Malmenée, battue, harassée de travail, sans jamais le repos réparateur.
Entre 12 et 15 ans, elles sont déjà femmes, épouses, et mères quelquefois; la décrépitude vient vite : elles sont vieilles à 30 ans.
Mille fois moins à plaindre la femme fellah qui fait partie d'un douar fixe. Si vous visitiez quelques gourbis en terre à la porte basse, sans la moindre couverture, au sol de glaise battue, avec pour tout meuble une planche surélevée qui sert de lit ,et dont le luxe est une natte, une couverture de laine ou un mauvais tapis, vous ne songeriez pas à la félicité que peuvent attendre ces infortunées dans un tel palais. Toutefois, l'hiver grâce au Kanoun, qui entretient sous la cendre la braise chaude, l'atmosphère est réchauffée, quoique enfumée : on y
peut supporter, à l'abri, les intempéries du dehors. J'y ai vu des nouvelles accouchées secouées par le frisson de la fièvre puerpérale, la face grippée, le ventre enflé et douloureux, gémissant sur l'immonde et infecte grabat.
Quand un médecin se trouvait dans les parages, il ne craignait pas de pénétrer dans ces demeures si pauvres et faisait l'impossible pour disputer au trépas cette existence humaine.
Un peu de pitié, un peu de civilisation, des soins intelligents venaient à ces déshéritées.
La variole aussi fait d'affreux ravages: tuant, défigurant, aveuglant. Ou a tenté des croisades de vaccinations.
Les ouvrières modestes rapportent dans le gourbi, avec leur gain minime, un peu de bien-être : quand elles sont malades, elles sont soignées. Aussi on s'occupe de leurs enfants, on s'inquiète de leur sort.
Dans les centres ruraux importants, l'assistance indigène se développe de jour en jour; on a créé de petits hôpitaux, des infirmeries , dispensaires, qui rendent les plus grands services aux populations indigènes de la campagne .

Le Mariages chez les Nomades

jeudi 29 avril 2010, 19:00

MARIAGE CHEZ LES NOMADES
Quand un père veut marier son fils, il va trouver le père de la fille qu'il a choisie et demande la future en mariage. La mère n'est rien chez les Nomades. Si les deux pères tombent d'accord,-ils passent verbalement un accord devant témoins, et moyennant une dote à six cents francs donnés au père de la fille, l'affaire est conclue. Indépendamment des cinq ou six cents francs, le beau-père doit encore cinquante francs pour les habits, plus un mouton. Le mariage a lieu ensuite dès que la somme est payée, si toutefois le futur est prêt.
Le père de la fille tue pour le jour des noces un mouton, et donne un repas aux individus qui amènent le cadi, et qui doivent conduire la jeune fille dans sa nouvelle famille.
Dès que la fille est arrivée chez le futur, le visage toujours couvert, les parents du fils font une noce, tirent des coups de fusil, font une fantasia. Tirer des coups de fusil, c'est pour les Arabes le signe d'une grande réjouissance ; aussi lorsqu'un sous-officier ou un officier spahis ou tirailleur indigène meurt, les parents refusent-ils les coups de fusil qu'on tire habituellement sur la fosse comme honneurs militaires.
Pendant la fantasia les femmes sont assises sur trois rangs, les cavaliers passent devant elles au galop, et tirent des coups de fusil à leurs pieds.
Jusque-là le futur n'a pas vu la figure de sa femme.
Après vingt-quatre heures de fantasia, et quand, le soir, tout le monde s'est retiré, le marié se rend vers onze heures chez sa femme qui a été conduite dans sa tente. Il passe la nuit avec elle. Si elle lui convient, c'est-à-dire si elle est vierge, il la garde, et le matin avant le jour, il quitte sa tente. La sœur ou la mère du mari va trouver la mariée au lit, ou pour mieux dire sur le tapis ; elle la déshabille, et si la chemise porte des preuves de la virginité de la jeune femme , cette chemise est promenée au bout d'un bâton par les femmes, qui jettent des cris en forme de fantasia en l'honneur de la mariée.
La femme est alors décidément mariée.
Le mari, qui est parti le matin, doit rester sept jours sans mettre les pieds chez lui de jour, il n'y rentre que la nuit, fort tard, accompagné de ses amis qui le quittent à quelques pas de sa tente. Durant ces sept jours il prend ses repas chez ses amis et non dans sa famille.
S'il ne veut pas de sa femme, parce qu'il ne l'a pas trouvée telle qu'elle doit être, il s'absente de même pendant sept jours et fait dire à ses parents de rendre la femme. Les parents de la femme sont tenus de reprendre leur fille, de rendre l'argent, et de plus de couvrir les frais de noce faits par le futur, si le cadi le juge à propos.
On peut, vingt ans après le mariage, divorcer pour d'autres raisons ; les formalités sont les mêmes.
En cas de divorce les enfants sont de droit au père.
Le plus souvent l'homme qui épouse une fille l'a déjà vue, soit à la montagne où les jeunes filles vont faire du bois, soit à la fontaine où elles vont
chercher de l'eau. Ce sont elles qui sont chargées de ce soin et non les hommes Cette coutume remonte chez les peuples pasteurs aux premiers temps, selon la Bible. On se rappelle qu'Abraham devenu vieux, et voulant donner une femme à son fils Isaac, envoya son serviteur Eliézer au pays de Laban pour en choisir une, et qu'Eliezer rencontra Rébecca qui se rendait à la fontaine portant un vase sur son épaule. On sait aussi que Moïse fit connaissance avec une des sept filles de Jéthro, prêtre de Médian, à la fontaine où elles étaient allées puiser de l'eau.
N'est-ce pas à la fontaine que Jésus rencontra la Samaritaine ?
On a dû remarquer que le jeune homme ne connaît pas toujours la physionomie de la fille qu'il épouse, puisque les filles et les femmes sont constamment voilées en public. Ceci explique comment une femme peut se substituer à une autre.
De Batna à Touggourt et au Souf
J . Zaccon 1865