La Traversée d'Oued Righ

<

TRAVERSEE D'OUED RIGH

Oued-Rirh.

C'est maintenant la grande plaine de sable aux horizons infinis que nous allons aborder; elle commencera en réalité au delà d'un terrain raviné que délimite l'oued Djedi, un de ces fleuves sahariens parfois longs de centaines de kilomètres, auquel Hérodote aurait fait allusion, pa¬raît-il. Il va se jeter avec d'autres, dont certains descendent des plateaux du Sahara, comme l'Igharghar, dans cette sorte de mer intérieure, le chott Mel-Rirh, cette ancienne mer des Tritons vaste de plus de 6 000 kilomètres carrés.
Dans toutes ces régions sahariennes, hâtons-nous de le dire, les eaux souter¬raines sont généralement plus ou moins chargées de sel magnésien, leur donnant un goût saumâtre ; de plus elles sont sou¬vent à d'assez hautes températures. Cer¬taines sont donc, qu'on excuse, fortement purgatives, comme celles de Chegga, le premier point d'arrêt après la redoute ou bordj Saada, sur la route postale de Touggourt, à quelque 50 kilomètres de Biskra. À défaut de chemin de fer c'est en voiture que l'on peut s'avancer jusqu'à plus de 500 kilomètres dans le désert en suivant des pistes plus ou moins tracées, et c'est ainsi que nous avons parcouru, nous pourrions presque dire, des milliers de kilomètres.
Mais pendant que l'on chemine, que plus ou moins secoué on se laisse aller parfois à une douce somnolence, on s'a¬perçoit vite que l'on n'est pas seul sur ces routes du désert, beaucoup plus fréquentées pour certaines qu'on serait porté à le supposer. Ce sont des gens isolés ou par groupes que l'on croise, quelque cavalier solitaire, et de ces caravanes composées d'ânes, mais surtout exclusivement de chameaux, qui s'en vont grignotant de droite et de gauche sous la conduite de leurs placides conducteurs, inlassables marcheurs. Ces chameliers cheminent ainsi on peut dire toute leur vie, le bâton à la main ou passé derrière les épaules et supportant les bras en croix pour se délasser; la nuit ils s'arrêtent auprès de leurs chameaux couchés et s'endorment pelotonnés dans leurs burnous ; quelques galettes, une poignée de dattes et un peu d'eau saumâtre leur suffit. Si la chaleur est trop forte ils s'arrêtent le jour et marchent au besoin une partie de la nuit ; pour eux le monde est encore où il en était il y a plus de deux mille ans ! Qu'on nous permette, en passant, quelques réflexions sur cet intéressant animal surnommé le « vaisseau du dé¬sert», probablement parce qu'il procure à son cavalier novice une sensation à peu près aussi désagréable que le mal de mer! On sait la sobriété proverbiale du cha¬meau, presqu'égalée par celle de son com¬pagnon humain ; quoique résistant, le chameau, a cependant besoin de certains ménagements, surtout quand il est jeune. Sa charge, proportionnée à sa force, peut aller jusqu'à 150 et même 200 kilo¬grammes à l'âge adulte.
Certains animaux sont affectés plutôt à la selle ou
au bât ; les premiers (méahra) peuvent fournir de longues courses à vive allure. Tout enfin est utilisé dans le chameau quand il n'est plus qu'un cadavre, sa chair (et celle du chamelet est un fin morceau ), son cuir, son poil, avec lequel on tisse des burnous souples et légers et de plus imperméables. Le prix du cha¬meau varie suivant l'âge, le pays et les circonstances ; mais il peut être estimé souvent dans les 450 francs ; aussi peut-on évaluer parfois la fortune d'un Arabe au nombre des animaux lui appartenant. Sur ce tracé plus ou moins visible indi¬qué par la suite interminable des poteaux télégraphiques dont les fils montent et descendent suivant les ondulations, peu sensibles au reste, du sol, tout à coup se dresse une sorte de construction bizarre, à l'aspect de tour fortifiée, une station de poste optique, dont tout un réseau du reste été installé dans le sud, permettant de communiquer à de grandes distances par foyer lumineux. Certains ne sont que temporairement occupés, mais ils sont toujours maintenus en état et chaque année des exercices sont exécutés. On laisse à penser combien vide peut être l'existence des quelques hommes ainsi abandonnés à la garde d'un de ces postes, souvent à de grandes distances de tout lieu habité... Celui en question (Kef ed Dor ) est à 80 kilomètres de Biskra et à vingt et quelques de la première oasis de l'oued Rirh, il domine le chott Mel-Rirh à l'aspect de vaste golfe aux grèves plus ou moins à sec dans l'encadrement de falaises. Il nous souvient encore de l'illu¬sion complète donnée par ce paysage même lorsque nous traversions le chott Mérouan, bras de cette sorte de mer saha¬rienne dont les fluorescences salines pro¬duisent l'impression d'une eau, fort rare du reste.
Ajoutons qu'on s'abaisse alors non seu¬lement au niveau, mais même au-dessous de la mer de plusieurs mètres au moins, disposition topographique qui fit naître l'idée de la reconstitution ou de la créa¬tion, suivant les opinions, d'une mer saharienne, projet qui dut être abandonné à la suite de constatations tendant à prouver l'impossibilité matérielle de sa réalisation par suite de parties de sol du sud tunisien plus élevées qu'on ne l'avait supposé tout d'abord et comme on le verra plus loin.
En passant aussi le long du chemin, on peut observer des dunes mobiles qui se déplacent à la longue sous les efforts continuels de ce vent, plus ou moins impétueux parfois, qui siffle dans les fils télégraphiques comme en une harpe éolienne...
Enfin c'est à plus de 100 kilomètres de Biskra qu'on sera heureux de retrou¬ver la verdure dans la jeune palmeraie d'Ourir, de création française. Nous pénétrons dans la région de l'oued Rirh (la rivière souterraine), laquelle s'é¬tend sur plus de 120 kilomètres, égre¬nant plus ou moins espacés les grains de son chapelet d'oasis. Réunissant plus d'un million de palmiers à l'ombre desquels vivent quinze à vingt mille sédentaires, ce groupe comporterait une quarantaine de jardins parfois fort vastes, puisque certains représenteraient de quelques milliers à cent mille et plus de pieds, comme Mraïer (125 000). Pour les prendre dans l'ordre de l'échelon¬nement, ce sont: au-delà de Mraïer, où s'est installé un Français chez lequel on est fort aise de trouver l'hospitalité, Sidi Khelil, oasis également dirigée par un compatriote, agissant pour le compte des deux sociétés exploitant côte à côte la culture du dattier et le commerce des dattes, Izag Ben Rzig, El Fedlia, Zaouïet Rihab, Mazer, Ourlana, appartenant aussi à des Français, Sidi Yahia,, Djama, Ariana, Tinedla, Sidi Àmrane, Ayata, Tamerna, Sidi Rached, Moggar, Ghamra, Meggarine Kedima, Meggarine Djeddida;... et encore nous en passons, pour arriver à Touggourt (Tuggurt).
Cette région où nous avons pénétré il y a une cinquantaine d'années a recueilli les bienfaits de notre administration ou du moins de notre ingérence, en ce sens que ses palmeraies ont augmenté et.que le nombre des arbres a à peu près doublé grâce surtout aux bienfaits apportés par les puits artésiens, sans compter que le chiffre des habitants s'est accru en pro¬portions.
C'est l'occasion de parler un peu de l'arbre saharien par essence, le palmier. Il en est d'abord soixante et quelques varié¬tés, produisant des fruits plus ou moins comestibles, mais celui qui devra nous intéresser est surtout le « deglet en nour» le plus apprécié des « phœnix dactylifera». Sa culture, quoique peu compliquée, implique cependant quelques soins, con-trairement à ce que plus d'une personne serait tentée de croire, surtout si l'on veut obtenir abondance et qualité de fruits. Par dessus tout le dattier demande chaleur et fraîcheur, il doit avoir la tête au feu ( le soleil), les pieds dans l'eau, et c'est ainsi que ses racines s'enfoncent profondément en quête d'humidité, bien souvent invi¬sible à la surface du sol. Le soleil ne manque pas d'ordinaire, mais l'eau est plus ou moins rare, à certains moments surtout ; aussi les hommes ont-ils dû s'in¬génier à la chercher dans le sous-sol où elle disparaissait plus ou moins profondé-ment après les pluies. Ils ont aidé la nature, provoqué la végétation, en fouil¬lant ce sol perméable et en en extrayant l'eau par de simples leviers à bascule manœuvrant une outre ( sadoufs) quand le trou était peu profond ou en ayant recours à une main d'œuvre animale, comme on l'a vu au Mzab, et ailleurs, lorsque le puits se creusait au delà de quelques brasses. L'origine du puits remonterait au quatorzième siècle ; leur nombre s'est vite accrue et on put bientôt les compter par centaines, puis par milliers ; mais avec les procédés rudimentaires, auxquels il a déjà été fait allusion, on ne pouvait crever qu'une couche relativement mince du sol, il fallut arriver au siècle dernier, alors que nous étions bien installés dans cette région, pour inaugurer un système plus perfectionné de sondage. Ce fut en 1856 que fut foré à Tamerna le premier puits arté¬sien, profond de plus de 50 mètres, don¬nant un débit de 4 000 litres à la minute. On se fait une idée de la joie stupéfiante des Arabes qui baptisèrent cette source factice «la Fontaine de la Paix ». Depuis les sondages se sont multipliés grâce surtout à l'outillage plus moderne ; on a pu pénétrer à de plus grandes profondeurs, grâce à la vapeur, et c'est ainsi qu'on a pénétré jusqu'à des deux et trois cents mè¬tres, mais malheureusement pas toujours avec le même succès, car c'est générale¬ment à tâtons que l'on procède, faute de connaissances suffisantes de la géologie locale.
Aujourd'hui ce sont de véritables rivières qu'on a provoquées de la sorte. Tout cela représente un capital immobilisé ,mais les Arabes comprenant le bénéfice de ces travaux ont fini par offrir de les prendre à leurs charges en se cotisant au besoin. Au surplus, ce n'est pas que dans ce coin de l'Algérie qu'on a bénéficié de ces travaux plutôt onéreux, comme on l'a vu, et nom¬bre d'oasis en ont recueilli les bienfai¬sants effets; la science moderne a semé la vie là où il n'y aurait plus que la mort... Nous avons dit que le palmier demandait quelques soins; c'est ainsi qu'il est bon de le butter (entourer le pied de terre) tout en creusant autour une sorte de fosse, cuvette où l'eau peu séjourner, II est utile aussi de lui enlever les palmes mourantes, de l'élaguer judicieusement, au besoin de l'amender par de la fumure, car enfin il rentre dans la condition des arbres à fruits. De plus, il convient d'aider à la fécondation artifi¬cielle, de la provoquer par des rapproche¬ments, des applications; car le pollen est simplement transporté par le vent moyen relativement insuffisant. Et trop souvent les Arabes, dans leur insouciance négli¬gent toutes ces précautions, s'en remet-tant au seul travail de la nature. La fécon-dation a lieu vers le printemps et la chaleur estivale mûrit les régimes dont la récolte commence en octobre d'ordi¬naire. Les premiers venus sur le marché en primeurs atteignent de hauts prix ré¬clamés à l'occasion des fêtes de Noël et du jour de l'an, puis les cours s'établis¬sent, et baissent plutôt qu'ils ne montent, car la saison s'avançant le fruit sèche et sa valeur s'annihile à l'apparition de nos savoureux fruits. La datte demande à être cueillie avec soin et maintenant pour éviter les manipulations, toujours fâcheu¬ses, elle est le plus souvent mise directement en boîte, avec la branche autant que possible. Elle est ensuite transportée à dos de chameau ou en « araba », sorte de charrette à hautes roues déjà quelque peu employée, et centralisée pour cette région à Biskra, bien qu'elle soit expédiée par quantité directement au port d'embarque¬ment et même en France, des négociants de la métropole envoyant ou ayant des acheteurs sur place. Le prix de la datte est plus ou moins rémunérateur car les cours subissent de grandes fluctuations et parfois les prix, comme cela s'est récem¬ment produit, sont tellement bas que le bénéfice réel devient bien minime. On con¬çoit alors les désastreuses conséquences d'un tel état de choses; mais nous ne sau¬rions insister davantage, étant donné le champ auquel nous nous sommes limités. La longue suite des oasis de l'oued Rirh se termine donc par Touggourt, la plus importante et de beaucoup avec ses 200 000 palmiers et une population d'environ cinq mille âmes où ne figurent guère que vingt-cinq à trente Européens, sans tenir compte toujours de l'élément militaire. Six villages sont disséminés dans l'oasis longue de kilomètres, situés sur ¬des tertres et plutôt extérieurement aux jardins. L'un d'eux aies allures d'une petite ville avec ses avenues, ses rues larges, ses places, comme celle double, où se tient un marché animé, qui possède un square autour duquel s'élèvent les Etablissements militaires à arcades et à coupoles ainsi que la redoute avec la tour du poste opti¬que. A côté la mosquée dresse son mina¬ret et derrière elle se masse le quartier arabe aux ruelles étroites souvent trans¬formées en sombres corridors. L'oasis de Touggourt donne bien l'image d'une île verdoyante surgissant dans l'océan des sables dont les Ilots viennent battre les bords, rongeant les rives, à tel point qu'il a fallu prendre des mesures préservatri¬ces, chercher à fixer les dunes envahis¬santes par des plantations artificielles, travaux exécutés méthodiquement par l'Administration forestière qui opère sui¬vant besoin,et que nous avons vue à l'œuvre plus particulièrement dans le Sud-Tunisien.
II nous souvient avoir retrouvé là, campant auprès des villages, de ces tribus nomades qui successivement s'installent sur les hauts plateaux ou au desert, sui¬vant la saison. Elles traînent tout avec elles et c'est aux changements d'époque qu'on les rencontre sur les pistes en véritables et pittoresques caravanes s'annonçant de loin par un nuage de poussière. Les trou¬peaux viennent d'abord mélangés souvent le bétail à corne (rare), chèvres et mou¬tons, auxquels s'adjoignent ânes, mulets, chevaux. Le défilé se termine d'ordinaire, par les majestueux chameaux, chargés du matériel, des provisions, ou portant des palanquins dont les étoffes aux vives couleurs cachent femmes et enfants ; des cavaliers flanquent la colonne montant leurs dextriers à la longue queue, des chiens, à l'aspect fauve de loup, ou sou¬ples slouguis, courent en éclaireurs ou ramènent dans le rang les bêtes qui s'en écartent. Le soir venu, la caravane campe auprès d'un oued ou d'un puits, les feux s'allument pour s'éteindre doucement à l'heure où tous reposent, et avant le jour s'annonce le réveil à moins que ce ne soit le soleil qui le sonne ; mais tous ne repartent pas et parfois il faut abandonner quelque pauvre bète éclopée dont les os poseront un jalon de plus sur le chemin. La caravane est plus ou moins importante, cela va sans dire, est parfois elle est réduite à quelques bêtes conduites par une famille, ou même elle se résume en un simple groupe, comme le tableau clas¬sique de « la fuite en Egyple », un pauvre Arabe pousse devant lui ou escorte un âne, lequel porte femme et enfant... Il faut avoir vécu au désert pour se faire une idée de la poésie mélancolique peut-être mais si empoignante et reposante qui se dégage de cet ensemble.

A une douzaine de kilomètres de l'oasis de Touggourt est l'oasis de Temacin, repré¬sentant environ cinquante mille palmiers ; elle est célèbre par sa Zaouïa (école) répu¬tée, et est la résidence d'un cheik connu, comme Biskra est celle d'un autre de ces princes fameux du désert, dont on a sou¬vent vanté le luxe somptueux d'existence. Certains d'entre eux, dont la situation de fortune est plus ou moins bien établie, vivent peut-être avec un faste sur lequel il ne faudrait pas se méprendre ; par quelques réceptions, par des chasses évo¬quant le souvenir du moyen-âge, ils jettent un peu de poudre aux yeux, mais leur vie ordinaire est loin de celle que mènent la plupart de nos grands seigneurs modernes. Leurs moyens d'existence con¬sistent parfois en une fortune personnelle ; mais beaucoup d'agha, de cheik, ou de caïd, peu importe leur titre et leur im¬portance, vivent surtout des bénéfices de leur situation officielle, puisqu'ils sont appointés selon la valeur de leur poste. Mais c'est là un sujet trop spécial et qui sort des limites que nous nous sommes données.
Plus au sud et ne se rattachant plus au groupe de l'oued Rirh, sont encore quelques oasis importantes, comme N'Gouça (avec une cinquantaine de milliers de pal¬miers) et surtout Ouargla, distante de plus de 150 kilomètres. Cette dernière forme en réalité un groupement de six oasis représentant des centaines de milliers de palmiers, peut-être un million en y ajoutant quelques autres palmeraies disséminées dans le coin du Sud-Algérien au-delà duquel est Temassinin, sur le tracé suivi par la mission Foureau-Lamy pour sa belle traversée du Sahara.

Souf.

En inclinant vers la Tunisie, on trouve encore un centre intéressant d'oasis qui se distingue plus par son originalité que par son importance réelle, celui dit du Souf, placé à quelque vingt ou vingt-cinq lieues de Touggourt, qui ne compterait guère que deux cent mille palmiers environ, mais dont les dattes sont recherchées par le commerce. Il semble que ces oasis, relativement peuplées cependant puisqu'elles grouperaient plus de vingt ou vingt-cinq mille âmes, soient appelées à disparaître tant elles sont comme enfouies dans les hautes dunes de sable, à tel point que souvent les arbres sont en partie enterrés. Elles ne survivent, on pourrait dire flottent sur cette mer déchaînée, que grâce au travail laborieux de fermiers
nègres agissant pour le compte des Arabes propriétaires, toujours en lutte avec le sable envahisseur.
La première palmeraie que l'on rencon¬tre, ou du moins la plus proche de Touggourt est Taïbet-el-Guéblia, mais c'est El-Oued, de beaucoup la plus importante et la plus peuplée, avec ses huit mille âmes. On y compterait treize mosquées, et dans les jardins soixante à soixante-dix mille palmiers.