La plus belle Description de Touggourt

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La plus romantique , la plus belle description de Touggourt


La plus belle description de Touggourt d'Atan
Touggourt
CONFERENCE FAITE A METZ PAR M. RENE POTTIER

Qui connaissent cette contrée, reconnaîtront qu'il y a peut-être un certain mérite de vivre dans un pays aux températures excessives et dont les indigènes disent eux-mêmes : " T'gg'rt, ma.morr, ard'h'arr, namous id'orr, ou elli-kellemek igharr ". Touggourt! Eau amère, Terre ardente, Moustique néfaste, et celui qui te parle te trompe ".
Si les trois premiers qualificatifs sont vrais, je tiens à m'élever contre le quatrième. Souvenir sans doute, des exactions de la dynastie des Ben Djellab dont mon collaborateur SAID BEN A'LI et moi, nous allons prochainement publier une histoire romancée. Les Arabes et les Berbères Sahariens sont des gens aimables, intelligents et serviables, Et j'ai laissé là-bas des amitiés précieuses, qu'il s'agisse du grand Marabout de Tamelhat Si AHMED et TIDJANI dont l'autorité religieuse s'étend dans tout le monde musulman et qu'il met au service de la France, ou bien qu'il s'agisse d'un modeste serviteur, d'un chaouch, de Mohammed dont, pour vous en convaincre, je vais vous lire la traduction d'une lettre; au surplus elle est plaisante par son style bien caractéristique.
" Vers celui qui se réveille et nous écrit : il lui arrive que nous lui répondons. Que Dieu l'assiste loin de nos yeux! A Monsieur POTTIER et à Madame (ma femme m'accompagnait dans ce voyage) sur eux le salut, bonheur et bénédiction.
II a été possible à Mohammed de te lire. (Je lui avais écrit en arabe). Je te réponds très cher, que j'ai compris ce que j'ai lu Ta lettre, j'ai été content de la garder dans mes mains dès que " j'ai connu son contenu : Vous nous êtes apparus dans le bien et la paix sous la garde de Dieu. Dans nos cœurs, nous nous demandions à votre sujet s'il en était bien ainsi.
Non, il ne nous manque rien si ce n'est votre présence près de nous. Je la désire.
Tandis que vous voyagiez, j'ai informé ma maison de votre départ : Hélas! hélas, dirent les femmes, elle est perdue pour nous cette bonne dame jusqu'à ce que nous la revoyons! Elle reviendra et vous la verrez. Elle est partie parce que là-bas, elle entretient son intérieur et qu'ici il fait trop chaud (nous avions 48° à-l'ombre). Le Salut, sur elle-
Nos femmes tiennent beaucoup à ce que Mme POTTIER revienne puisqu'elles ont fait sa connaissance. Elles voudraient bien qu'elle habite le pays. J'ai ajouté : S'ils ne reviennent pas, ce sera pour nous comme une année à la température excessive .
Elles m'ont dit : Si tu lui écris une réponse, salue-la beaucoup, beaucoup!
Voilà ce que contient ma lettre pour Madame " POTTIER. Jusqu'à ce que nous parvienne ta réponse qui nous informera qu'en vérité vous avez beaucoup de joie, dis-lui le salut sur elle de ma part, et beaucoup! Et vous salue la réunion du makhzen et des khrodja.
Et je finis : sur vous le salut de votre serviteur pour toujours, Mohammed ben Belcacem.
" Salut!... "

Comment ne pas aimer un pays habité par de telles gens! Et il est dommage que je n'ai pas le temps de vous parier de leurs mœurs curieuses datant, pour la plupart d'avant l'Islamisme.
Sans doute, il y a l'eau magnésienne et tiède, les nuits d'hiver glaciales, et l'atmosphère brûlante de l'été, les mouches, les moustiques, les scorpions et les vipères à cornes, mais il y a aussi l'immensité, la lumière, l'indépendance, la liberté et c'est ce qui explique cet autre proverbe :
" Touggourt, celui qui entre dans tes murs pleure et celui qui en sort pleure ".
Vieux dicton local qui résume bien le double caractère de Touggourt : rébarbative d'abord, elle s'empare de vous et on l'aime, au point de ne plus voir les choses de la même façon lorsqu'on a vécu assez longtemps pour se laisser pénétrer par son charme subtil.
Un européen brusquement transplanté est d'abord surpris et quelque peu désappointé par la splendeur aveuglante. Cest: un éblouissement: tout est blanc, à peine subsiste-t-il quelques gris argentés, des ocres et des roses pâles.
Quand on arrive sur la place du marché, on ne distingue d'abord qu'une houle blanche mollement agitée. Le sol, les murs crépis à la chaux, les costumes : burnous, gandouras et chèches, jusqu'au firmament lui-même, dès dix heures du matin, tout est d'une blancheur vibrante sous un ciel incandescent.
A part quelques rares européennes, pas une femme. Et ce qui surprend tout d'abord, c'est le silence de la foule. Le vendredi, jour où le marché a plus d'importance par l'afflux de nombreux nomades, près de deux mille hommes sont là et l'on entend
à peine un vague murmure; pas un éclat de voix, pas un cri, si ce n'est de temps à autre le grincement d'un chameau rogneux qui blatère. Il faut que les yeux s'habituent avant de voir. Alors, on se croirait sur un forum au milieu de sénateurs discutant à mi-voix d'affaires d'une grave importance. En réalité, il s'agit de l'achat de quelques oignons ou d'une livre de sucre!...
Les marchands sont installés sous des guitounes. Somnolents, ils attendent le client devant la marchandise disposée par petits tas : piments secs, par cinq ou six, poivre rouge, safran, quelques pommes de terre, quelques oranges.
Les fripiers montrent des objets hétéroclites plus surprenants encore sous cette latitude que sur les trottoirs de nos boulevards.
Les boutiques des boulangers, rangées les unes à côté des autres, sont non loin de là : baraques en bois, juchées sur des pieds à plus d'un mètre de hauteur pour éviter les insectes. Les arabes ne mangent guère de pain, les marchands vendent peu. Ils ont l'air de pauvres bêtes, gardiennes d'un trésor doré et croustillant qui s'ennuient rencognées dans leurs cages -Sous les arcades qui bordent la place, les échoppes des Mozabites, personnages étranges aux visages pâlis dans le fondouk obscur : faces boursoufflées et luisantes, encadrées d'une barbe rare, mains velues et ventres gras. Ils vendent tout ce qui est matière à négoce, ils sont banquiers et pratiquent honnêtement l'usure.
Il n'est pas recommandé aux touristes ayant l'estomac délicat de passer près des étals des bouchers. Ces tas noirs et grouillants qui répandent une odeur fade de sang frais ne sont pas des essaillis de mouches, mais la viande de mouton et de chameau. De temps à autre, très rarement, le marchand agite une feuille de palmier. Quelques mouches nouvellement nées s'envolent, les autres

" celles qui ont de l'expérience - savent bien qu'elles n'ont rien à craindre et restent paisiblement à manger ou à pondre leurs Oeufs sous le regard douloureux de quelques moutons étiques qui méditent sur leur sort prochain devant la tête tranchée d'un de leurs frères.
Tout près de là, le barbier-dentiste-médecin. Sa principale occupation est la pose des ventouses sur la base de la nuque. Les appareils en fer blanc ressemblent à des cornets acoustiques; l'ouverture dans laquelle on parle s'applique sur la naissance du cou, le tuyau auditif sert à aspirer l'air. Après quelques minutes, l'opérateur enlève les suçoirs et scarifie avec un rasoir dont il examine le fil du bout de ses doigts crasseux. Le patient reste immobile, tandis que le chirurgien masse le crâne, le cou, les épaules, aspire dans l'appareil - qu'il a replacé - pour activer la circulation. Quant c'est fini, il trempe un bout de chiffon sale dans une boîte de conserves où les mouches, attirées par l'odeur du sang, nagent dans un liquide rougeâtre, et il lave la place meurtrie. Si la guérison se fait attendre, nouvelle visite au médecin. Quelque peu marabout, il ordonnera de boire à jeun un verre d'eau dans lequel il aura fait infuser une feuille de papier noircie de quelques paroles appropriées-La Mort vient-elle à faire son œuvre, cela arrive :

" chez nous aussi - il ne faut pas critiquer la médication, c'est qu'Allah l'aura voulu. Mektoub! C'était écrit.
Le fatalisme, le " mektoubisme " imprègne non seulement les hommes, mais aussi, semble-t-il, les animaux. L'indigene méprisait l'âne aux grands yeux si tristes et si résignés, cela autorise son maître à le rouer de coups et à faire souffrir son meilleur serviteur. Et pourtant, il est docile, vif et intelligent. Du matin au soir, c'est un incessant défilé de ces martyrs trottinants. Ils vont porteurs de lourdes charges. L'ânier souriant, une rose enfoncée sous le turban, juché sur cette invraisemblable pyramide en marche, d'un claquement sec, sonore et continu de la langue, excite la pauvre bête, tout en lui talonnant les flancs en cadence. Qu'elle vienne à ralentir, du manche ou de la pointe de sa serpette, il lui frappe l'échiné, entretenant une plaie toujours sai-gnante.
Le chameau n'est guère mieux traité mais il méprise l'homme qu'il regarde de son œil dédaigneux. La lèvre pendante, sa petite tête orgueilleuse toujours en mouvement au bout du grand cou flexible, il avance de son pas balancé, traînant à terre ses pieds aux semelles molles qui font un bruit de savate. Boiteux et désarticulé, la brutale caresse du bâton, ne le décidera pas à modifier son allure. Il fera dans sa journée son étape de trente kilomètres portant des bagages mal arrimés ou des bassours pleins de femmes et d'enfants. Pour toute récompense, il mangera quelques tiges de drinn Cette pâture qui est son régal et qui ressemble à des branchages calcinés. Quand on le bâte ou le débâte, en marche, si on veut le faire baraquer ou lever, toujours il blatère, en montrant de longues dents jaunes avec un air terrible . Rarement il mord, il veut seulement montrer que s'il ne se défend pas, c'est parce qu'il est soumis à la volonté d'Allah.

Une promenade dans les villages du Sud, c'est la lecture du livre de FROMENTIN : Un été au Sahara, dans une salle de musée consacrée aux œuvres de REMBRANDT.
Tout ce que le peintre-voyageur a décrit, on le retrouve encore. Ce sont les mêmes rues étroites et voûtées, où l'on ne pratique aucun commerce. Les maisons sont toujours construites en boue séchée, entassées les unes contre les autres, enjambant les ruelles formant de brusques coudes; partout, on s'est efforcé de ménager le plus d'ombre possible. Comme, de son temps, les portes s'ouvrent sur votre passage, le temps d'apercevoir une silhouette féminine, qui - vite - se voile le visage ou se cache la figure derrière son bras replié.
Dans ces passages ; où règne toujours une pénombre mystérieuse et colorée - s'agite un monde aux allures de fantôme, un incessant va-et-vient de burnous aux lourds plis agités. A chaque instant, il faut se ranger pour laisser passer des ânes et si vous rencontrer un troupeau de chameaux, il faut vous écraser contre le mur ou prendre un autre chemin, poursuivi par le cri des bêtes, amplifié par la résonnance des voûtes et qui semble un rire ironique, férocement sau-vage.
Les enfants courent après vous en réclamant " Sourdi " les sous!... On ne peut dire qu'ils soient beaux, ces petits, mais tous sont charmants: les garçons avec leurs gandouras sales et leurs têtes rasées où on a laissé par places des touffes de cheveux crépus, les fillettes avec leurs jupes longues, leurs nattes mêlées de laine, de fils de métal, de perles de couleurs, leurs bijoux de quatre sous qu'elles ont à profusion : colliers, bracelets, anneaux de jambes. Beaucoup ont un type négroïde très accusé.
Elles ont quelque chose d'inquiétant et de troublant ces petites filles dont la plus vieille n'a pas douze ans, car c'est à peu près à cet âge qu'on commence à les tenir enfermées- Presque mères, lorsqu'elles portent à cheval sur leur hanche gauche un adorable nouveau-né, et encore très enfants par la taille et la rondeur des modelés, elles posent sur vous un long regard interrogateur. Puis, lisant dans vos yeux une visible sympathie, elles s'enhardissent, viennent toucher vos vêtements, font des grimaces, et pensant tout-à-coup que leur grâce souple de petit animal mérite une récompense, elles réclament " Sourdis... "
Dans un coin d'ombre, l'une d'elles s'essaie à danser. Elle a six ans à peine et met une touchante application à remuer bras et jambes, à faire rouler son ventre gonflé de batracien. Pour s'assurer que le spasme abdominal prend toute l'ampleur exigée par les vieux rites, au sens aujourd'hui oublié, elle pose ses mains sur le petit globe en mouvement, vérifie et exagère les brusques soubresauts de bas en haut, et la lente rotation.
Pendant ce temps, ses compagnes l'excitent d'une chanson naïve et nazillarde, tout en frappant des mains en cadence. Mais si vous faites un geste un peu plus rapide, toutes s'enfuient, effrayées comme des gazelles, en poussant de petits cris aigus et en laissant sur le sol les traces charmantes et multiples de leurs petits pieds nus.
Heureusement; l'obscurité des longs passages voûtés offre un refuge et il ne reste plus qu'à se débarrasser des enfants si l'on ne veut se laisser distraire de la multitude de chefs-d'œuvre qui se présentent, d'autant plus beaux que ce sont des tableaux fugitifs non encore exécutés.
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O REMBRANDT ! poète de la lumière, prestigieux animateur des ombres, à chaque pas ton souvenir s'impose.
Comment sous le ciel froid de ton brumeux pays, ton âme géniale a-t-elle eu la préscience de la lumière de cette région qui, était alors "terra incognita ", terre de légendes et peuplée de monstres! Sans doute, ces murs de toube, ces maisons entassées sont loin d'avoir la beauté de tes architectures gothiques, sans doute, avec la patine du temps, ton clair-obscur est-il devenu plus dense et, pour tout dire, moins lumineux, et pourtant, c'est dans le Sud que l'on peut comprendre la grande révélation que tu apportas : la lumière, c'est le jour et la nuit, la clarté environnée de ténèbres.
Si paradoxal que cela puisse paraître, dans le désert ardent, au milieu de l'immensité brûlée, le soleil donne sa chaleur, mais là où il règne, Moloch, dévastateur des formes et des couleurs, rien ne subsiste qu'une aveuglante grisaille et il faut chercher l'ombre étroite projetée par votre corps pour retrouver la notion de lumière.
Dans les rues indigènes, au contraire, les rayons obliques ou verticaux, enchâssés dans le sombre velours des murs ocreux, prennent la richesse de ton des plus étincelantes pierreries, écrin merveilleux où brillent parfois des fulgurations de rubis ou de saphir : le. passage d'une femme vêtue d'un haïk écarlate ou d'une malahfa bleue rayée en son
milieu d'une bande blanche. Silhouette élégante et mystérieuse de Cyclope qui semble venue là pour la beauté de la tache colorée.
Des difficultés énormes s'offrent au peintre : un arabe vête de blanc s'appuie à un mur crépi à la chaux, et le blanc du vêtement, le blanc du mur sont plus purs et moins chargés de pigments que le blanc de la palette. A d'autres heures, ce même mur se détache à contre-jour sur un ciel d'un azur si intense qu'il ressemble à un tissu verticalement tendu, et, par le jeu des reflets et de la réverbération, quoique dans l'ombre, la muraille paraît d'une valeur plus claire que le ciel lumineux.
Si vous errez quelque temps dans la dédale des rues, vous finirez par vous égarer, passant à plusieurs reprises au même endroit, franchissant des couloirs si étroits et si longs qu'il y règne l'obscurité la plus complète. Au seuil des portes, les hommes accroupis prennent le thé, récitent leur chapelet, ou bavardent avec les enfants en de longues et sérieuses conversations. Dans les cours, les femmes enfermées rient et broient le couscous.
L'air chargé d'odeurs et de parfums devient irrespirable et finit par provoquer une vague et indéfinissable impression d'angoisse. Il faut sortir de la ville. Le soleil a disparu- Seul; dans le ciel déjà sombre, un tout petit nuage semble s'élever de plus en plus comme pour se parer plus longtemps des reflets du couchant. Puis, tout à coup il s'évanouit et, au même instant, les étoiles paraissent nombreuses, jetées à pleines mains dans des sillons invisibles par un semeur inconnu.
A ce moment, une figure étrange apparaît. Est- ce un homme, ce nègre, ou plutôt cet amas de fourrures qui frappe des coups lents et répétés ainsi qu'un glas, sur un tamtam? Que signifie ce casque bizarre fait d'un immense cône entièrement couvert de miroirs ronds où s'accrochent les dernières lueurs du jour en d'inquiétantes phosphorescences? Ce sorcier qui répète en nazillant d'incompréhen-sibles paroles, on l'appelle le Bou Saâdi. Ne serait-ce pas l'esprit maléfique des nuits tourmentées de siroco ou de tempête de sable, qui vient à nous, tournant autour de nous, cherchant à nous enlacer dans les incohérentes figures de sa danse infernale.
Mais non, ce soir, le temps est serein. Le tam-tam s'est tu, et au loin monte l'air banal d'un disque de phonographe. N'empêché, depuis ce jour, je ne puis entendre la machine chantante sans évoquer, avec une pénible nostalgie, l'immensité scintillante des sables d'un blanc laiteux, le ciel d'un velour bleu presque noir et des étoiles, des myriades d'étoiles que l'on ne voit pas en France, si nombreuses qu'elles semblent être la trame d'un haik arachnéen derrière quoi la lune éblouissante sourit.
O le silence des nuits sahariennes! Cette impression de solitude animée par le glissement rapide des étoiles filantes, le crissement timide des grillons, fanfare de you-you minuscules et l'aboiement d'un chien kabyle, très loin. Spectacle d'une splendeur monotone.
O nuits chantées par les poètes arabes! Heures exquises où l'air rafraîchi effleure les membres fatigués d'une caresse parfumée! Dôme clouté d'or, koubba de la céleste mosquée! Quand retrouverai-je ta grande paix silencieuse, nuit saharienne, douce amie de mon âme d'européen qui conserve le souvenir vague d'un ancestral nomadisme?,,.
L'oasis borde Touggourt à l'Est, C'est à cinq heures du matin qu'il faut la parcourir : sous les arbres demeure un peu de fraîcheur et les canaux d'irrigation, les séguias, s'unissent aux canaux d'évacuation, les khandeks pour entretenir une humidité douce à respirer.
Coins de palmeraies, jardins du Sud, comme vous êtes loin d'avoir le visage que ce mot évoque à nos septentrionales imaginations!..- A cette heure matinale, sous ce ciel rose au levant, encore paré d'un côté du couchant de timides étoiles attardées, clignotantes sous la lumière du soleil qui renaît à peine, vous êtes un prestigieux émail translucide d'où toute forme a été supprimée pour conserver entier son charme à la couleur infiniment douce. C'est une grisaille nuancée, nacrée, délicatement harmonieuse : verts opalins, jaunes pâles, carmins rosés, reflets bleus et mauves.
En un jet vertical, dieu africain paré d'or, le soleil monte : les ombres s'évanouissent; invisibles, une quantité d'oiseaux gazouillent.
O l'élan superbe des palmiers, grâce attique des fûts écailleux, colonnes d'argent terminées par les fines nervures des palmes, réseau aérien cernant d'un trait sombre le vitrail éblouissant du ciel.
Tamisé par les fines dentelures, le jour tombe adouci, agitant sur le sol les chatoiements des plus rares pierreries. Voici la vague d'émeraude, de jade et de turquoise des orges ras, tapis jetés au pied des palmiers majestueux. Voici le parasol aux grandes feuilles souples et soyeuses des figuiers

qui répandent une pénombre glauque, parfumée de miel par les fruits mûrissants, semblables à de grosses poires d'améthyste; voici le grenadier, corne d'abondance taillée dans un bloc énorme de malachite incrusté de rubis et d'ambre brûlé. Et c'est encore l'eau des khandeks, miroirs immobiles aux irisations d'aigue-marine, si transparente et si limpide que les, djérids s'y reflètent comme des filigranes d'or sertissant les saphirs célestes. Parfois, le passage d'un insecte ou la brusque détente d'un serpent aquatique, brillant ruban d'acier poli, vient agiter cette glace venicienne de grandes ondes concentriques où scintillent, par milliers, les feux de diamants immatérielles. Les allées semblent des coulées de lave où se cristallisent l'agathe, l'onix et la calcédoine, bordées par la mosaïque des rosiers grimpants, des géraniums-lierres et des capucines enlacées aux feuillages d'un beau vert sombre des menthes odorantes.
Tout le long des chemins, des hommes accroupis, assis ou allongés, dorment, parlent ou ne font rien. Ils semblent là pour recevoir et rendre les salutations de ceux qui passent.
Si le groupe plus nombreux forme un cercle attentif autour de quelqu'un qui gesticule et s'anime en parlant, si les passants font halte pour écouter, on a devant soi un conteur et son auditoire.

Je me suis souvent arrêté pour entendre ce flux de paroles, saisissant quelques mots au passage et suivant les différentes phases sur les visages expressifs. On peut lire sur les traits des auditeurs la joie ou la tristesse que devient bientôt profonds soupirs ou bruyants éclats de rire. Ces hommes, ces vieillards ont l'air de grands enfants. Mais ces enfants sont capables de vouloir, à leur tour, être milliers d'hommes et de chameaux, de moutons, d'ânes et de chèvres sont liasses par là. Sous le piétinement presque continu, le sel est remonté à la surface, formant une couche brillante et ferme. Des pluies sont venues, transformant le sol en une boue glissante que le soleil a séché puis durci.
Parfois la route est barrée par une dune où nos engins de locomotion s'ensablent ou qu'ils gravissent, vous imposant d'indescriptibles secousses et le casque, si utile contre les rayons du soleil, est encore plus nécessaire là pour protéger le crâne contre les heurts trop violents au plafond de la voiture.
Une piste est l'image des rêves : un fleuve d'argent solidifié qui s'enfonce à travers des rives d'or pâle, vers un horizon radieux où brille la séduction des mirages. Mais que la pluie vienne à tomber, elle fouette le sol de ses larges lanières et vous pataugez dans la boue gluante des réalités. Ou bien, ruisselant de sueur, vous n'avancez plus que péniblement, lorsque le vent se lève ,une tempête de sable est un phénomène invraisemblable par sa violence et sa soudaineté. Je pei-gnais sur la piste d'Ouargla, à l'endroit où la palmeraie abandonne la route à son sort mélancolique.
Près de moi, un conteur égayait un auditoire restreint d'une histoire drôle. Je travaillais en plein soleil mais ne sentais pas la fatigue. Il faisait une chaleur suffocante qu'aucune brise ne se décidait à rafraîchir. Encore un effort d'une demi-heure et je pourrais rentrer. A ce moment, le narrateur s'arrêta, se leva, vint à moi et, sans autre préambule me dit :
" Tu sais, sidi peintre ,il faut partir!
" Pourquoi?
" Ecoute... c'est le vent de sable!-..
On entendait au loin le bruit d'un puissant moteur.
" Non, répondis-je, c'est un camion !
" Tu ne veux pas me croire, tu as tort... "
II alla continuer son récit; je n'interrompis pas mon travail. Le silence était revenu, il n'y avait pas un frémissement dans les palmes. Pourtant, vers l'Ouest, un gros nuage montait rouge, ventru, apoplectique. C'était comme un tragique coucher de soleil éclairant des nuées très basses, ou comme la fumée énorme d'un formidable incendie. Cela bouillonnait ainsi que les lames gigantesques d'un raz-de-marée, déferlait en d'immenses vagues sanglantes, s'enroulait et se déroulait en spirales. Avec une certaine fièvre, je me hâtais de terminer. Un des auditeurs examina le ciel et, à son tour, s'approcha de moi.
" II faut partir, me dit-il " - Sans attendre de réponse il se mit à ranger mon matériel. - Dans une minute, continua-t-il, cette personne qui passe près de nous ne sera pas à vingt mètres et nous ne la verrons plus ".
Il avait à peine achevé de parler que nous fûmes enveloppés d'un souffle tiède, moins chaud cependant que l'air brûlé du soleil. Ce fut une seconde délicieusement agréable. Mais aussitôt, nous fûmes - car mon arabe avait eu la bonté de se charger d'une partie de mon bagage - secoués, ballotés en tous sens, au milieu de ténèbres rousseâtres, comme si les portes de l'enfer venaient de s'ouvrir sous nos pas- Le sable craquait sous les dents, nous pénétrait dans les yeux, le nez, la bouche. Nous
étions aveuglés, asphixiés. Des graviers, gros comme des petits pois, étaient projetés sur nos figures qu'ils piquaient douloureusement.
Avançant les yeux fermés, nous étions comme de pauvres bêtes affolées par un cataclysme pulvérulent- Quant nous les ouvrions pour nous guider, la vue ne s'étendait pas à plus de dix mètres, et ce que nous voyions dans ce cercle étroit était effroyable. Une brume ocreuse, comme un vieux linge sale, semblait un voile tendu entre nous et une nature en furie. Les palmiers se tordaient, des palmes sèches étaient arrachées, allant tomber loin en un vol plané; les arbres, courbés en deux, avaient l'air d'implorer, la fin de cet ouragan dévastateur. Les lamentations de la tempête paraissaient l'appel douloureux de la terre vers Allah, mais de brusques sifflements les couvraient, dominés eux-mêmes par les hurlements démoniaques des éléments déchaînés.
Nous marchions depuis une demi-heure, lorsque nous arrivâmes sur la place du marché. Elle était vide. Seuls, des tas encapuchonnés gisaient à terre comme si un souffle méphitique avait tout tué sur son passage. Il n'y avait de vivant qu'un chameau blatérant rageusement.
Généralement, le vent de sable n'a pas ce visage redoutable de fléau; il souffle des nuits entières sagement - si j'ose dire - entassant à travers fenêtres et volets clos des monticules de poussière à l'intérieur des chambres. La respiration devient douloureuse, les narines, blessées par l'odeur de cendre ou de plâtras, refusent aux poumons un air aussi chargé d'une poudre impalpable. A la longue, cela devient une souffrance intolérable accrue par une certaine tension électrique qui vous rend nerveux et irritable.
Le vent a cessé depuis longtemps que l'atmosphère est encore lourde de sable, et ces tons violacés dont se dégrade le ciel ne sont pas les " horizons épaissis de brume " dont parle Léonard DE VINCI, il n'y a aucune humidité mais du sable en suspension.
Le siroco soulève moins de poussière, haleine brûlante réchauffant tout sur son passage; la nuit n'apporte guère de soulagement. Il ne semble pas que le soleil soit responsable de cette température de four, caché par une taie opaque et terne; on a l'impression que la terre malade consume ses dernières forces, avant de mourir, en une fiévreuse agonie.
Touggoùrt-- à cause de sa faible altitude - est un des points les plus chauds du Sahara- En plein été, on a enregistré jusqu'aux environs de 60° à l'ombre mais en hiver, le thermomètre fait parfois une brusque descente jusqu'à 7° au-dessous de zéro. Et les nomades n'ont pour se garantir que la mince épaisseur d'une toile de tente.
Des campements de Bédouins, on en voit souvent aux environs de Touggourt, mais surtout au printemps quand ils remontent vers le Nord, et en automne, lorsqu'ils rejoignent les pâturages du Sud.
Les hommes ont marché à pied ou portés par de faméliques bourricots. Quelques-uns, armés d'invraisemblables fusils qui ne peuvent servir, ont l'air de redoutables guerriers. Les chameaux, tendant leurs cous ridicules, avancent chargés de bagages et, sous les bassours multicolores, des enfants et des jeunes femmes. Les vieilles suivent, comme elles peuvent, parmi les serviteurs, les moutons et les chèvres, enveloppées d'un nuage de poussières diaprées.
On est parti à l'aube, on s'est arrêté au milieu du jour. Puis la chaleur un peu tombée, on est reparti d'un pas égal, rythmé par la flûte et le tam-tam. L'on fera cela pendant des jours jusqu'à ce qu'ayant atteint le pâturage, on établisse le campement qui ne durera que quelques mois.
Et la vie de ces gens est une image fidèle de la Vie ,série de gestes toujours les mêmes et toujours recommencés. Voilà ce qui fait la beauté du Nomade, ce passager toujours en marche vers un but incertain, acceptant sans murmure un sort qui n'a rien d'enviable, existant à la manière de l'immense désert monotone dont il semble n'être qu'un accident.
Toute splendeur, ici, vient du soleil, pâle reflet d'Allah qui seul est éternel. Une caravane en marche, un campement de Bédouins, c'est l'illustration d'une page de la Bible. Transportez cela sous un ciel brumeux, çà n'est plus rien. Et même, de près, sous le soleil le plus ardent d'un midi en feu, c'est une infâme pouillerie, nauséabonde et sordide. Mais ces éternels voyageurs auront accompli leur destinée; leur piétinement, vain en apparence, aura servi à entretenir la piste : la voie qui se perd dans l'infini.
Est-ce parce que le sable toujours en mouvement efface à peine écrite, la trace du voyageur, enlevant ainsi toute signification symbolique au Grand Erg Oriental que les caravanes ne le traversent guère?.-. Il est possible que ce soit là la raison profonde mais le motif humain est l'absence d'eau et de végétation.
On appelle l'Erg : la mer de sable. Aucune comparaison ne sera jamais aussi juste. C'est sur une largeur de 150 kilomètres, de Touggourt à El-Oued et au-delà, une vaste houle qui paraît solidifiée, un mouvement identique aux ondulations profondes des eaux, après ou avant la tempête.
La houle ne fait pas de bruit et ne forme pas d'écume, mais parfois, au sommet d'une vague, une bourrasque soulève un peu d'embrun. Ici, un léger siroco fait fumer le haut des dunes et le si-lence règne impertubable et solennel, mais, ainsi que l'a écrit FROMENTIN : ". Il est un des charmes les plus subtils de ces pays solitaires et vidés..., il rend les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignoré des infiniment petits bruits et nous révèle une étendue d'inexprimables jouissances". Rien ne peut traduire cette impression de bien-être orgueilleux que l'on éprouve à dominer ce paysage stérile et vierge, lorsque juché sur une rahla, bercé par la démarche lente d'un chameau docile, à l'aube d'un de ces matins africains si délicatement rosés, on a devant soi, à perte de vue, ce moutonnement capricieux aux ombres et aux lumières adoucis ainsi que le mirage lointain d'un magnifique parterre de fleurs. Le soleil continue sa course, les nuances disparaissent et deviennent ténèbres et clarté : ainsi qu'un monde en miniature, chaque monticule offre à la fois l'image du jour et de la nuit. Midi, fournaise ardente, prépare comme en un creuset éblouissant - les orgies de couleurs du soir et du couchant. Ainsi que pour une perle dont on cherche l'orient cela commence par des irisations laiteuses qui lentement s'accentuent, de même que dans un orchestre, au cours d'une symphonie, les instruments relient, les uns après les autres leurs
arabesques, pour arriver au déferlement d'un final grandiose. Le chant de la nature ne cesse jamais : la nuit, imperceptiblement, descend ainsi qu'une mélodie tendre. Mais est-ce bien là nuit que ce grand jour bleu éclairé par une infinité d'astres lumineux?...
Il est des heures où la féerie se change en drame- Que le vent à peine sensible vienne à croître et à se multiplier en tous sens, l'ouragan se déchaînera dans toute son horreur. Si quelque part des caravanes ont été ensevelies sous le sable, ainsi que l'ont dit de nombreux voyageurs, ce ne peut-être qu'ici. On imagine mal le mouvement "de ces montagnes de soixante mètres de haut, l'effroi du malheureux qui sent glisser sur lui cette niasse presque fluide.
Même par beau temps, la traversée de l'Erg reste redoutable. Si l'on ne veut à chaque instant gravir une côte sur un sol qui glisse sous les pieds, pour redescendre quelques secondes après, en en-fonçant plus haut que la cheville, il faut faire mille détours sur le terrain de la piste instable. Les yeux sont aveuglés par la réverbération du sable blanc, brillant comme du cristal, et la soif est d'autant plus ardente que l'on sait qu'elle ne sera jamais apaisée, la provision d'eau devant être utilisée avec une rigoureuse économie.
De nombreuses traces indiquent que, malgré la stérilité absolue et définitive, des reptiles et une multitude d'insectes trouvent ici leur substance, marquant leur passage d'un fin sillage ou d'une délicate dentelle.
Vers nous avance un monstre bondissant. Il apparaît comme une carapace difforme puis disparaît pour reparaître à nouveau : la six-roues qui fait le trafic entre Touggourt et El-Oued.
Seuls, l'insecte, le serpent et l'automobile, ont su tracer leur piste à travers le Grand Erg Oriental..
Mesdames, Messieurs,
Kn terminant cette causerie, je vous dois Une confession. Pouvais-je vous dire, dès le début :
." Je suis un voyageur lointain..., pour rester fidèle au dicton, je vais vous mentir!..- "
Hélas ! il y a une impossibilité matérielle à dire la vérité : le désert est une chose incommensurable qui ne se peut fragmenter. Il aurait fallu que je puisse vous le présenter ainsi qu'une gerbe où chaque fleur disparaît dans l'ensemble, comme ces naïfs bouquets que nous offraient les chefs indigènes et qui ne sentaient ni la rose, ni le géra-nium, ni la menthe, mais répandaient en un acre arôme, l'odeur de l'oasis, de cette oasis que, peut-être, je vous ai montrée sous un aspect trop aimable, trop anecdotique.
Un village saharien est un amas de boue sèche, vaste termitière où s'abritent de l'excessive chaleur et du froid les arabes, pauvres hommes vêtus de haillons. Le palmier est un arbre, au tronc blanchâtre, à la feuille si maigre qu'on la compare aux arêtes des sardines. Voilà l'impression que rapportera le voyageur in attentif.
Mais celui qui est sensible à une beauté métaphysique ne verra plus qu'une chose : la monotonie resplendissante du désert. Aveuglé par les réverbérations du sable blanc, sous un ciel blanc d'une incandescence implacable, - comme Moïse devant le Buisson Ardent - il aura la prescience de l'indicible joie qui sera sienne, lorsqu'il contemplera Dieu face-à-face. La triple apparence de la chaleur, de la terre et de l'air disparaîtra dans l'éclat- éblouissant d'un soleil invisible, vivant symbole de l'incompréhensible Unité.
Que celui qui craint la chaleur, la soif et les fièvres, les mouches, les moustiques, les scorpions et les vipères n'aille pas au désert, cela fait partie de son charme qu'il ne comprendrait. Mais pour qui le temps et les progrès matériels ne comptent guère, qu'il franchise la porte d'or d'El-Kantara, et s'enfonce vers le Sud, vers la solitude embrasée.
Les heures passeront inaperçues; ce sera toujours la même immensité monochrome : blanche le jour sous l'ardeur du soleil, bleue la nuit sous la protection des astres innombrables. Le vent de sable, soufflera ses poussières irrespirables, le siroco son haleine de feu, il les acceptera connue un purgatoire nécessaire pour mieux savourer la grande paix du soleil retrouvé.
Fuyons vers les plaines inviolées où jours et nuits passent dans une contemplation méditative: là est le bonheur. Nous jouirons avec ardeur de cet univers en feu.
N'attendons pas plus longtemps : mektoub, C'était écrit!... Jamais palais plus somptueux, plus vaste ne fut préparé pour un hôte élu.
A cette heure nocturne où. je vous parle, la voûte du ciel cloutée d'or est son unique limite, la dune dresse son mol oreiller voilé de satin bleu et de sable tiède est un lit si doux où il fera bon demeurer allongé.
Souvent, au couchant, un nuage invisible tout le jour, apparaît. La nuit devenue complète, on ne le voit plus. Pendant le temps si bref qu'on peut l'admirer, il est paré des tons les plus précieux.
Ainsi nos âmes, dans une extase plus vive, s'envoleront-elles vers cet autre Désert, où il n'y a pas de nuit, et où elles brilleront éternellement.
Et là, selon la promesse du Coran et des Ecritures, nous serons abreuvés dans un torrent de voluptés.
In cha Allah!.., S'il plaît à Dieu!...
à Monsieur le Général MEYNIER, très respectueusement,
René POTTIER.