La Migration des Said Otba D'Ouargla

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LA MIGRATION DES SAID ATBA OU LA ZENETIE RESSUCITEE

Les Saïd Atba sont une petite tribu nomade des environs d'Ouargla qui compte environ 3.ooo individus. Comme les autres tribus nomades de l'annexe, Mekhadma, Beni Thour, et Chaamba, ils élèvent des moutons et des chameaux ; les plus riches d'entre eux possèdent des palmiers à Ngoussa, mais ils les font cultiver par des Khammès ; de même ils ne labourent pas ; ils ne connaissent même pas cette forme de culture nomade, l'ensemencement des dayas, que pratiquent couramment leurs voisins du Nord ou de l'Ouest dans le Sahara : ils sont exclusivement pasteurs.
Tout l'intérêt de cette tribu réside dans sa migration. Chaque année elle conduit ses troupeaux au pâturage, elle se rend, suivant l'expression officielle, en " achaba " dans le Tell. Alors que les autres nomades de l'annexe d'Ouargla demeu-rent été comme hiver dans le Sahara, se contentant en été, suivant la formule Chaamba, de laisser bergers et troupeaux dans l'Erg pour venir s'installer à l'oasis, les Saïd Atba traversent tout le département d'Alger et finalement vont planter leurs tentes près de Waldeck-Rousseau, dans la com-mune mixte de Tiaret.
Tous les ans, avec la régularité d'un phénomène cosmique, ces visiteurs lointains reviennent chez leurs hotes. Au cours des dix dernières années, les rapports d'achaba accusent chaque année la venue dans les Territoires du Nord de 150 à 180 tentes, 800 chameaux et 2.500 moutons en moyenne appartenant à cette tribu ; d'après 1es caïds du Tell, il en viendrait bien davantage. Comme un certain nombre de tentes
S'arretent en route , on peut admettre que la moitié des membres de
la tribu prend part effectivement à cette migration , proportion bien rarement atteinte chez les autres tribus nomades du Sud algérien, en dehors des Larbaà.
Tout cela fleure l'archaïsme, la survivance de traditions ancestrales : condition favorable pour essayer de découvrir, dans un cas concret, l'origine des migrations pastorales. Il faut seulement reprendre en détail cet exode, suivre la tribu dans ses pérégrinations avant de rechercher les raisons qui ont pu la conduire de la région d'Ouargla dans le voisinage de Tiaret,
UN VOYAGE AU LONG COURS
Au début de l'année les Saïd Atba se trouvent avec leurs troupeaux à l'Est d'Ouargla, dans une région de bas-fonds humides et de pâturages salés. Vers la fin de l'hiver, ceux d'entre eux qui possèdent des moutons se dirigent vers le Nord-Ouest, bientôt suivis par les chameaux. Les départs s'échelonnent ainsi sur les deux mois de février et de mars. A travers le plateau désertique des Kantara, ils remontent la vallée de l'Oued Mzab jusqu'à Ghardaïa (où un petit nombre d'entre eux, au contact des Arabes " agrégés ". se sont sédentarisés), puis la vallée de l'Oued el Abiod. Parvenus sur la hamada, ils passent plusieurs semaines entre l'Oued Mehaïguène et l'Oued Zergoun, les plus orientaux de ces grands oueds sub-atlasiques qui chaque hiver attirent les nomades du Sahara ou des Hauts Plateaux.
Dans le courant de mai, toujours par groupes de cinq à six tentes, nos Saïd Atba remontent vers le Nord ; au début de juin ils sont généralement rassemblés autour du petit ksar de Tadjrouna, au pied de l'Atlas Saharien. Là, la tribu se scinde en deux groupes : le premier contourne par l'Est le Djebel Amour et, par Tadjmout et Sidi bou Zid, gagne Moudjehaf par les Hauts Plateaux ; le gros de la troupe remonte la vallée de l'Oued Mellah, se faufile entre les deux petits ksour de Taouiala et de Khadra, à l'Ouest du Djebel Amour, et, par l'Aدn Sidi Ali, rejoint les premiers à Moudjehaf. Contrairement à ce qui est indiqué sur la carte du Commandant LEHURAUX , aucune fraction ne traverse le massif par Er Richa et Aflou ; la piste serait trop dure, paraît-il, pour les chameaux. En réalité, comme cette piste est carrossable au moins autant que celle de Taouiala, on peut supposer que nos Sahariens ont été tenus à l'écart du massif par ses habitants qui ensemencent régulièrement les environs des ksour et qui, sur les prairies naturelles, élèvent des vaches et des chevaux : ce Djebel Amour est une avancée du monde tellien qui tout naturellement se ferme aux Sahariens ; les grandes tribus nomades elles-mêmes, Arbaâ à l'Est, Ouled Yacoub à l'Ouest, doivent faire le tour.
Une fois parvenus à Moudjehaf. les Saïd ہtba se dispersent sur la partie des Hautes Plaines comprise entre le Chott Chergui et ,1a limite occidentale du département d'Alger. La commune du Djebel Nador (Trézel), aux vastes étendues de steppes alfatières, fourmille alors de nomades. Durant un ou deux mois, ceux-ci sont cantonnés dans une zone dite " zone : d'attente", située en dehors du territoire colonisé, ceci pour permettre aux colons de moissonner en paix. Enfin, entre le 1er et le 15 août, l'ordre est donné de retirer les postes de surveillance qui interdisaient aux nomades l'entrée dans la zone cultivée et aussitôt bêtes et gens se répandent dans le Sersou.
En temps ordinaire cette plaine est un immense champ de blé où toute la vie se concentre dans les villages ; mais a peine les nomades y ont-ils pénétré, que s'effacent les images beauceronnes ou picardes. La steppe jaune-paille est ponctuée de tentes noires ou rouges et noires ; les moutons ont pris possession des chaumes ; les chameaux se bousculent auprès des trous d'eau qui subsistent dans le lit des oueds et le garde-champêtre est fort affairé devant le péril qui menace vignes et plantations ; derrière son rideau de peupliers, le village aux toits roses s'enferme dans un silence réprobateur.
Les Saïd Atba forment l'aile gauche de l'armée d'invasion; tandis que les Arbaâ et les Ouled Naïl, placés à leur droite, se rabattent vers l'Est en direction de Vialar, ils marchent directement au Nord pour s'établir au delà du Nahr Ouassel sur les douars Aouisset et Ouled Lakred, autour du village de Waldeck-Rousseau, le périmètre de colonisation de ce dernier demeurant en principe interdit. La contrée qu'ils ont choisie n'est déjà plus tout à fait, le Sersou. La croûte calcaire a disparu et avec elle les cailloux jonchant le sol ; un relief de collines et de vallons s'ébauche dans les marnes ; quelques bancs rocheux pointent vers l'Ouarsenis ; à leur pied les sources appellent les saules, le maïs et les melons. Ailleurs c'est la même nudité que plus au Sud, la même alternance de chaumes et de jachères labourées.
Dans ce pays déjà tellien, où des Sahariens devraient être redoutés, nos Saïd آtba sont accueillis avec une faveur particulière. Nulle part ils ne paient pour les pâturages où ils font paître leurs troupeaux ce droit de location qui constitue à proprement parler l'achaba. Ils apportent seulement à leurs hôtes en cadeau des dattes, des burnous, des cordelettes en poils de chameau et reçoivent en retour une partie des grains nécessaires pour leur consommation ; le reste est payé avec, de l'argent gagné en travaillant dans les fermes.
Il est vrai que ces relations traditionnelles tendent à se modifier en même temps que les conditions économiques. Les indigènes du Tell consomment moins de dattes et achètent de plus en plus à la ville les objets fabriqués ; les Marocains sont préférés pour la moisson et les battages. Par ailleurs le camion et la route ont libéré les producteurs de blé de tout souci de transport ; les deux tiers des chameaux sont en chômage. Enfin l'accroissement de la population indigène locale entraîne ici comme partout l'extension des labours et la réduc-tion des terrains de parcours. Déjà quelques Ouled Lakred, plus riches et plus évolués, ne se gênent pas pour dire que sans la défense de l'administration ils auraient déjà mis les Saïd Atba à la porte. Mais cette hostilité n'est pas générale. Les indigènes du douar voisin, les Aouisset, continuent de. traiter les nomades comme des amis (Sahab) et rien n'an-nonce que les Saïd Atba soient, près de renoncer à leurs habi-tudes d'estivage. Si le nombre des chameaux transhumants a baissé de plus de moitié depuis 1930, celui des moutons se maintient ; l'effectif des hommes varie suivant les années, sans marquer de tendance bien accusée à la diminution ; le refoulement des nomades vers le Sud se heurte ici à des habitudes solidement enracinées.
Le séjour dans le Tell ne dure guère plus d'un mois. Dans la première quinzaine de septembre, des orages éclatent sur les Hauts Plateaux, détrempant les chaumes et revivifiant les pâturages du Sud. Aussitôt les Saïd Atba décampent et par le même chemin qu'à l'aller, mais cette fois sans s'arrêter dans une zone d'attente, ils regagnent le Sahara ; ils sont de retour à Ouargla dans le courant d'octobre, pour la récolte des dattes.
II y a un siècle, les Makhadma, autres nomades d'Ouargla, d'ailleurs parents des Saïd Atba, conduisaient également leurs troupeaux vers l'Ouest, dans les Oueds Zergoun et Seggueur. A la suite, de révoltes, ils perdirent une partie de leurs bêtes et restreignirent leurs migrations. A la fin du XIX siècle, quelques-uns poussaient encore jusqu'à. Brezina, mais la tribu ne se rendait plus en achaba dans le Tell. Aujourd'hui le sens du mouvement est complètement renversé : de janvier a juillet les Makhadma se rendent dans les oueds qui sillonnent le Mzab et le Tademaït, entre Metlili, El Golea et In Salah ; de juillet a décembre, ils reviennent dans les environs d'Ouargla
CADRE HISTORIQUE DE CETTE MIGRATION

La brièveté de cet estivage n'en fait que mieux ressortir l'étrangeté. Des gens d'Ouargla parcourent chaque année 1.400 kms aller et retour pour gagner deux obscurs douars de la région de Tiaret ; ils restent six mois en route pour passer quelques semaines sur des chaumes ou sur des pâturages excellents sans doute, mais nullement supérieurs à ceux des Hautes Plaines constantinoises qui seraient bien plus à leur portée. Etant donné que les migrations pastorales sont commandées avant tout par les différences de climat et de la végétation, il serait normal qu'elles s'effectuassent suivant le méridien, c'est-à-dire suivant la direction où les contrastes sont le plus accuses. C'est bien ainsi que les choses se passent pour les autres nomades du Sud Constantinois, qui, avant de s'éparpiller sur les Hautes Plaines, de Souk-Ahras à Saint- . Arnaud, ont suivi une direction générale Sud-Nord ; les Saïd Atba, seuls de ce groupe , dédaignant les trouées naturelles
qui leur ouvrent la route directe du Tell, mettent le cap dès le début sur le Nord-Ouest, recoupant même, ce faisant, le parcours d'hiver de leurs voisins les Larbaâ .Un itinéraire aussi aberrant pose un problème géographique et historique, peut-être les deux à la fois.
Cependant une seule personne, à ma connaissance, s'est avisée qu'il pouvait y avoir là autre chose qu'une arabesque. Dans un article qui n'est pas très ancien, le commandant GAUVET a signalé l'anomalie et en a donné l'explication sui-vante : " Toutes les tribus situées plus au Nord partant en même temps que les Saïd Atba ne leur laissent plus ni pâtu-rage, ni place sur le parcours qu'ils devraient effectuer. Ils sont donc obligés d'effectuer un trajet plus long, mais moins encombré" . En d'autres termes, les nomades sahariens, forcés de venir dans le Tell, s'y casent comme ils peuvent et les plus éloignés sont naturellement les plus mal partagés.
Toute l'argumentation repose sur ce postulat que les Saïd Atba sont obligés de venir l'été dans le Tell pour garder leurs troupeaux ; or on peut le contester. L'estivage dans le Tell peut bien constituer une nécessité pour les grandes tribus comme les Larbaâ, les Ouled Zekri et les Ouled Yacoub qui possèdent chacune plusieurs dizaines de milliers de bêtes; il ne s'impose pas aux Saïd Atba qui élèvent seulement 2.500 moutons. Dans les conditions politiques et économiques actuelles ils pourraient tout aussi bien, ou passer l'été sur les pâturages évacués par d'autres tribus placées plus au Nord, ou bien laisser leurs troupeaux dans l'Erg. La première solution est celle des Arabes " agrégés " de Berriane et de Ghardaïa qui s'installent auprès des dayas après le départ des Larbaâ ; la seconde est celle des Chaanba et des Béni Thor. voisins immédiats des Saïd Atba. De toute façon, on n'aperçoit pas de raison géographique décisive à leur migration-Mais revenons à la carte (PL I) et au long- fil tendu d'Ouargla à Tiaret. Le rapprochement de ces deux noms ne saurait être fortuit. Tiaret est l'héritière de la ville berbère de

  • Tahert ou Tihert, fondée en 144 (761) par Abd er Rahmane ben Rostem, dix kilomètres à l'Ouest de la Tiaret actuelle. La ville fut d'abord peuplée par un groupe de Nefousa venus de Tripolitaine et par quelques émigrés de l'Ifrikia. Plus tard d'autres kharedjites, Nefousa ou Houara, vinrent les rejoindre et constituer dans le Maghreb central un grand royaume berbère qui s'étendait de la Méditerranée à la Tripolitaine. Mais la décadence vint rapidement. Les Rostémides furent, vaincus par les Fatimides et en 296 (909) le dernier prince de la famille, Yakoub ben Aflah, s'enfuit de Tiaret et se réfugia à Ouargla où ses descendants devaient régner pendant plus d'un siècle jusqu'à la destruction de la ville par Mansour, fils du sultan de la Kalaa des Béni Hammad. Ainsi les deux villes se sont succédé à la tête d'un empire démesurément grand dont toute l'unité était d'ordre religieux.

Pareil état ne pouvait subsister qu'avec l'appui du sabre , autrement dit des nomades. Le site même de Tahert est significatif. Adossée au Djebel Ghezoul qui lui coupe toute vue sur le Tell, la ville découvrait du côté opposé l'immensité des Hautes Plaines ; comme la Tiaret actuelle, c'était un belvédère donnant sur la steppe, quelque chose comme un Tlemcen retourné. Le chroniqueur IBN SAGHIR confirme que, sous les successeurs de Rostem, le royaume de Tiaret était passé sous le protectorat des nomades Zénètes Mezata et Sedrata , les mêmes sans doute qui plus tard, au témoignage d'lbn KHALDoun, furent recueillis par Ouargla. Un passage d'Ibn SAGHIR précise même la migration de ces nomades: " les Mezata. les Sedrata et autres tribus avaient l'habitude, à la saison du printemps; de quitter les terres de parcours qu'ils occupaient dans le Maghreb et autres régions, pour venir à Tahert ou dans ses dépendances, en raison des pâturages qu'ils y trouvaient et autres avantages que leur offrait le pays " . C'est exactement l'achaba des Saïd Atba. L'hypothèse vient naturelement à l'esprit que les migrations actuelles des nomades d'Ouargla pourraient bien être une survivance des migrations de l'époque ibadite.
A vrai dire l'hypothèse n'est pas nouvelle ; elle a été présentée par E.-F. GAUTIER dans un chapitre des Siècles obscurs du Maghreb consacré aux royaumes kharedjites. Gautier constate que les pistes suivies par la principale tribu nomade du Sud algérien, les Larbaâ, sont orientées suivant l'axe du royaume rostémide : de l'Oued Righ au Sersou, il y a coïncidence entre l'aire du nomadisme actuel et l'ancien domaine de l'ibadisme ou, ce qui revient au même pour GAUTIER, le domaine des grands nomades zénètes. Par là GAUTIER donne à entendre, sans formuler d'ailleurs sa conclusion de façon explicite, que les déplacements des tribus actuelles reproduisent les déplacements des nomades ibadites et que les uns et les autres sont conformes à un des traits de la géographie du Maghreb qu'il a mieux que personne mis en lumière : l'avancée des steppes depuis la cuvette des chotts algéro-tunisiens jusqu'à la basse plaine du Chéliff. Il n'est même pas nécessaire qu'il y ait continuité dans le temps entre les migrations actuelles et les migrations passées : les mêmes causes, géographiques doivent fatalement produire les mêmes effets,
L'hypothèse était séduisante, mais demeurait invérifiée. Elle pouvait l'être d'autant moins que GAUTIER n'avait parié que des nomades de Laghouat, les Larbaâ. Or ceux-ci ne sont arrivés sur leur territoire actuel qu'à la fin du XVIII siècle et ils venaient non de Ouargla, mais de Biskra. Par ailleurs leurs routes d'hivernage ne sont pas celles qu'indique GAUTIER: en hiver ils se dispersent dans la région des dayas, au Sud de Laghouat et ils ne font dans la vallée de l'Oued Djedi que de brèves apparitions, pour permettre aux chameaux de faire leur cure de plantes salées. Enfin s'il est vrai qu'il existe, comme nous le verrons, à l'Ouest et au Sud-Ouest de Tiaret, des survivances berbères, peut-être même des survivances rostémides, elles n'intéressent pas directement les nomades du département d'Alger qui prennent leurs quartiers d'été bien à L'Est de Tiaret.
Au contraire la migration des Saïd Atba se déroule très exactement dans le cadre historique de l'ancien royaume ibadite, à tel point qu'on serait tenté de lui appliquer l'expression de " Zénétie ressuscitée " qui termine les Siècles obscurs et qui en résume le thème majeur. Faut-il y voir la continuation des migrations de l'époque ibadite ou bien une simple coïncidence ? N'est-ce pas plutôt la répétition de mouvements anciens le long d'une route imposée par la nature ?
COMMENT SE PERPETUENT LES MIGRATIONS
On peut rechercher la réponse dans deux directions, soit chez les Saïd Atba eux-mêmes, soit dans la région de Tiaret, parmi les tribus qui les accueillent.
La première enquête n'a donné qu'un résultat négatif. D'après des notes rassemblées, semble-t-il, par le Bureau arabe d'Ouargla , les Saïd Atba sont une fraction détachée de la grande tribu des Said qui, au début du XVIIe siècle, étaient campés aux environs d'El Hadjira, 60 kms au Nord d'Ouargla. La tribu était divisée en deux camps : d'un côté les Ouled Mouled et les Saïd Atba, de l'autre les Saïd Ouled Amor et les Saïd proprement dits, appelés plus tard Makhadma. A la suite de querelles intestines, la tribu se désagrégea : les Ouled Mouled se fixèrent à Touggourt, les Saïd Ouled Amor à Temacine et à El Hadjira, tandis que les Saïd Atba et les Makhadma, aux environs de 1650, émigraient vers le Sud jusqu'à N'Goussa et Ouargla. L'entente ne fut pas pour cela rétablie et les guerres entre Saïd Atba et Makhadma devaient se prolonger jusqu'à l'arrivée des Français. Tout cela ne nous renseigne pas sur l'origine lointaine des Saïd. G. MARاAIS voit en eux les représentants actuels de ces Ouled Saïd qu'lBN KHALDOUN mentionne comme une des plus puissantes tribus Riyahides, une de celles qui s'enfonçaient le plus loin dans interieur du désert ; c'est aussi l'opinion de P. BLANCHET. En tout cas, ces Saïd ہtba ne se distinguent des autres tribus d'Ouargla ni par les traits physiques, ni par la langue , ni par la religion ; toute allusion à une parenté possible avec les Mozabites est tenue par eux pour une injure, En dehors de leurs habitudes pastorales, on n'a trouvé en eux qu'une particularité ; ils sont les seuls à posséder des chevaux qu'ils nourrissent tant bien que mal avec de l'orge et du drinn, " Ce sont les seuls cavaliers du Sahara ", dit P. BLANCHET , II est vrai que le détail n'est pas sans importance, les chevaux ayant toujours été la spécialité de Tiaret. Lorsque IBN SAGHIR nous parle du premier imam, il le présente à côtè de son cheval ou bien occupe à remonter sa cavalerie ; son fils comptait dans son armée 1.000 chevaux à robe pie; les tribus qui s'étendaient autour de Tahert possédaient des esclaves et des chevaux, EDRISSI mentionne les chevaux de " pure race " de Tiaret et avant la fondation du centre de Waldeck-Rousseau, le territoire sur lequel se rendent chaque année les Saïd Atba portait le nom de Mechra el Khil, " le gué des chevaux ". Aujourd'hui encore la plupart des bêtes qu'ils possèdent proviennent de la jumenterie de Tiaret. Il y a la tout au moins un indice de relations anciennes avec cette, région.
Du côté du Nord les renseignements sont un peu plus consistants. Les Ouled Lakred, Arabes descendants des Ouled Amdan, fraction de la grande tribu hilalienne des Sowayd, se sont installés au Sud-Ouest de l'Ouarsenis au XVe siècle ; ils considèrent les Saïd Atba comme des étrangers dont ils parlent avec dédain. Les Aouisset eux non plus ne se reconnaissent aucune parenté avec eux ; du moins les traitent-ils en amis. D'après une tradition consignée dans un historique de la commune de Tiaret , ces ہouisaet seraient une tribu berbéro-arabe descendant partie dès conquérants de la première invasion, partie d'émigrés venus du Mzab. Aujourd'hui le souvenir de cette origine saharienne semble s'être perdue; il existe seulement dans la tribu une famille qui porte le nom, d'ouled Mzab sans que les gens attribuent un sens un sens precis à ce nom ; en tout cas il n'y existe aucun ibadite.
Plus intéressante est la présence sur le douar Tagdemp, cest à dire sur l'emplacement de Tahert, de 5 familles portant le nom de Nefoussa et qui se disent installées là depuis un temps immémorial. On sait que les Nefoussa furent les premiers compagnons de Rostem lorsqu'il fonda Tahert ; ils donnèrent même leur nom à un quartier de la ville, Adouat Nefoussa ; sous ses successeurs ils etaient chargés des hautes fonctions publiques ; leurs soldats formaient une sorte de garde prétorienne qui , à plusieurs reprises proclama ou déposa, le sultan. Le petit groupe des Nefoussa actuels vit à l'écart des autres habitants du douar ; par contre ils entretenaient autrefois des relations suivies avec deux douars de la commune mixte de Frenda, les douars Houaret el I.ouhou où l'on retrouve d'autres familles Nefoussa, Ces Louhou et ces Houaret ne sauraient être confondues avec les deux grandes tribus berbères Louata et Houara installées à l'epoque rostomide dans les environs de Tiaret . Cependant la presence de Nefoussa dans une contrée ou les toponymes berbères foisonnent et où il existe un ilot berbérophone signalé par R BASSET, réduit depuis à sa plus simple expression, montre que la région de Tahert a conservé une partie du peuplement qu'elle avait reçu à l'époque du royaume ibadite, Par ailleurs on notera l'attachement très vif que les Mozabites portent à cette contrée, la colonie mozabite de Tiaret, qui compte plus de 250 individus, se rend en pelérinages à la grotte ou venait prier le dernier imam et conserve pieusement les traditions relatives à la capitale de leurs ancêtres.
Il ne s'ensuit pas bien entendu que la venue des Said Atba
soit elle-même une survivance rostémide. A priori on ne voit pas pourquoi ces Arabes orthodoxes auraient été attirés " par le boulevard de l'ibadisme " comme dit ABOU ZAKARIA ; à posteriori, on constate que, si quelques tentes Saïd Atba parvenaient il y a un siècle sur le douar Tagdemt, le gros de la tribu s'est toujours dirigé plus à l'Est, laissant visiblement de côté l'îlot nefoussa de Tihert. Il faut écarter toute idée de filiation directe entre la migration des Saïd Atba et les migrations de l'epoque ibadite.
On pourrait supposer, il est vrai, que les campements se sont déplacés a la suite de la fondation de Tiaret (1843) et de la mise en culture du Sersou. Ceci nous amène à nous demander depuis combien de temps les Said Atba viennent passer l'été la où nous les trouvons aujourd'hui.
En pareille matière, la source essentielle est constituée par les procès-verbaux de délimitation des tribus. Le rapport relatif aux Ouled Lakred (20 août 1869) constate qu'il n'existait à l'époque aucune servitude de parcours sur les terres de cette tribu dont tout les terrains, aussi bien pâturages que terres de culture étaient déjà terre melk et il ajoute en termes expres : les nomades n'exercent aucun droit de pature dans la tribu .

Cette affirmation est en contradiction formelle, avec 1a tradition des indigènes, aussi bien visiteurs que visités, pour qui, de mémoire d'homme, les Saïd Atba sont toujours venus sur le douar Ouled Lakred. A vrai dire ce n'est pas la seule fois que des servitudes réelles grevant les terre du Tell au profit de nomades , sahariens ou autres, n'auraient pas été mentionnées dans les procès-verbaux de délimitation. D'ordinaire on se tire d'embarras en supposant que les opérations ont été faites à une époque où les nomades étaient absents, en hiver ou en periode troublée . Mais dans le cas pariculier des Said Atba , il est bien difficile d'admettre qu'en août 1869 ,au cœur de l'estivage et en periode de tranquilité , le commissaire enquêteur n'ait pas été exactement informé. D'autant plus que, quelque 40 ans plus tard, lors de la création du centre de Waldeck-Rousseau avec des terres enlevées aux Ouled Lakred, aucune réserve ne fut mentionnée en faveur des nomades . J'en conclus que si les Saïd Atba arrivaient déjà chez les Ouled Lakred avant 1869 - ce qui ne semble pas douteux - ils n'y venaient pas, du moins en principe, pour faire paître leurs troupeaux ; on verra plus loin qu'ils avaient alors d'autres motifs pour fréquenter ces lieux.
Il faut aller quelques kilomètres plus au Sud, chez les Aouisset, pour voir les droits de parcours des Sahariens exprèssèment mentionnés. Là le rapport, qui est de 1860, décrit ainsi la situation : " C'est seulement depuis l'arrivée des Français que les Aouissat ont pu descendre dans le Sersou ; avant cette époque cette partie de leur territoire restait vague et inculte entre eux et les Sahariens. Ceux-ci ont conservé l'habitude d'y faire paître leurs troupeaux après la récolte, cet usage ne fait l'objet d'aucune contestation " . Le rapport ne précise pas de quels Sahariens il s'agit ; mais le Larbaâ et les Ouled Naïl s'installant toujours plus à l'Est, il ne peut s'agir que des Said Alba ; on peut donc affirmer que ceux-ci , il y a un siècle, venaient déjà estîver dans le Sersou. C'est la raison pour laquelle Ouargla fut rattaché en 1874 à la province d'Alger après l'avoir été jusqu'en 1865 a celle d'Oran.
Il est vrai qu'un des premiers documents sur la situation des tribus au début de la conquête française, la carte de Carrette et Warnier (1846) leur assigne un tout autre emplacement : la partie du Piémont atlasique comprise entre l'Oued Mehaïgnène et l'Oued Zergoun, c'est-à-dire une région où ils stationnent aujourd'hui en juin, mais qui n'est plus qu'une
Etape sur la route du TEll. Il est possible qu'ils y aient fait autrefois un séjour plus prolongé : une monographie du Djebel Amour mentionne l'appui fourni par les Saïd Atba aux Laghouat du Ksel contre les Ouled Sidi Cheikh ; mais ils dépassaient certainement l'Atlas saharien, car différentes traditions se rapportent à leur venue sur les Hauts plateaux et dans le Tell à l'époque turque.
La principale est celle qui se trouve consignée dans livre de BERNARB et LACROIX . En s'appuyant sur une note manuscrite d'un certain Ali Ben Chenouf sur lequel ils ne s'expliquent pas davantage, ces deux Auteurs indiquent qu'avant 1830 les Saïd Atba ce rendaient dans le Tell pour faire leurs provisions à un marché situé à proximité de Tiarêt et appelé El Louha. Le cheikh des Ouled Khelif el Khârroubi leur faisait payer le droit de marché (eussa) ainsi que le droit de pacage sur les terres des Ouled Khelif ; les Turcs favorisaient la venue des Saïd, tribu makhzen, et se servaient de Kharroubi contre les Ouled Sidi Cheikh. Le souvenir de ces faits n'est pas encore entièrement effacé : le khodja de Trézel m'a confirmé qu'il avait entendu des vieillards parler des relations de Kharoubbi avec les Saïd Atba ; ils avaient même précisé que l'eussa, se payait en nature sous forme de burnous fabriqués sous la tente, mais que nos Sahariens s' arrangeaient souvent pour l'esquiver.
Le terme du voyage était donc, avant 1830 comme aujourd'hui, soit El Louha, soit Tiaret. Le nom de Louha désigne non pas une agglomération, mais un marché rural situé à 4 Kms au nord de Waldeck-Rousseau en un point ou il n'existe actuellement qu'une seule maison, celle du caïd Situé au débouché des collines céréalifères de Zemmora et de Mendez et de la route de l'Oued Rhiou, l'emplacement était tout désigné pour servir de lieu de rencontre aux nomades et aux sédentaires.
A l'époque turque ce marché était fréquenté par toutes les tribus du Sud. Saïd آtba, Ouled Yacoub, Arbaâ, Chaambâ, Un poète arabe originaire de Mazouna qui écrivait vers 1820, BEN SOUخKET, dans un poème consacré aux Sowayad , mentionne
El Louha en l'associant aux Djedar (de Frenda), deux noms qui n'ont pas eu la même fortune, mais qui devaient avoir alors la même célébrité. A en croire les Said Atba leurs tribus auraient possédé sur ce territoire du Louha des droits imprécis ; " Bled Saïd Atba ", déclarent encore aujourd'hui leurs vieillards en parlant du Louha. Mais ces titres sont contestés par les Ouled Lakred et nous avons vu que les opérations de délimitation n'en renfermaient pas trace. Il doit donc s'agir d'une de ces annexions rétrospectives dont les nomades algé-riens n'ont pas le monopole. En réalité le lien est d'une autre nature. En 1837 fut fondée dans le voisinage du marché une Zaouia de la confrérie des Chadelia Derkaoua, la zaouïa Sidi Adda, qui existe encore. La confrérie ne compte plus actuellement de fidèles parmi les Saïd Atba, mais une enquête a pu établir qu'elle en avait compté autrefois ; il y eut meme aux premiers temps de l'occupation française, dans les environs (d'Ouargla, une zaouïa de cette confrérie) , le souvernir des ziaras faites par leurs ancêtres à la zaouïa de Sidi ہdda a certainement contribué à maintenir la migration pastorale des Sïd Atba. C'est pour la même raison que les Makhadma, qui compterent longtemps parmi les sectateurs de la zaouia d'El Abiod Sidi Cheikh, demeurèrent si longtemps fidèles aux paturages de l'Oued Seggueur.
Quant à Tiaret, plus exactement Tahert avant 1843, c'était un marché urbain ou le commerce était entre les mains de Mozabites, parents de ceux de Ghardaïa. Quel que fût leur mépris pour ces " Kofars " (infidèles) les nomades ne pouvaient les ignorer ; auprès des Mozabites du Tell, les Saïd Atba devaient naturellement jouer le rôle de commissionnaires , de même qu'en retour c'est à eux qu'ils achetaient les objets: au ravitaillement des villes du Mzab. Il y a encore 20 ans, les négociants de Ghaïdaïa et des Béni Isguen confiaient aux caravanes des Said Atba des dattes ou des tissus de laine et les chargeaient de rapporter grains et provisions diverses . Il a fallu l'introduction de l'automobile pour que les Mozabites prétextant des vols ou des dégradations, affrètent eux-mêmes les camions et se passent de l'intermédiaire du nomade arabe . En définitive se sont les relations commerciales nouées avec la colonie mozabite de Tiaret et l'attraction du marché et de la zaouïa d'El Louha qui me semblent le mieux expliquer la fidélité des Said Atba à ce coin du Tell,
Dés, lors on reconstitue aisément la chaîne des causes s géographique et historiques qui ont conduit les Said âtba dans ce bled lointain . AU point de départ il faut placer l'existance d' oueds vivants dirigés Nord Ouest - Sud-Est et débouchant dans la plains au Nord d'Ouargla., Alors que la dépression méridienne qui prolonge l'Oued Mya, à peine marquée dans La topographie, n'est jamais atteinte par les crues, les vallées des Oued Mzb et Nsa sont fréquemment balayées par les eaux jusqu'à la sabkha terminale et elles devaient l'être bien davantage quand les Mozabites n'avaient pas encore élevé de barrage en amont. Au témoignage d'ABOu ZAKARIA, les nomades de l'Oued Righ se rendaient déja dans les vallées du Mzab avant l'installation des Ibadites dans cette contrée. .
Une fois engagés dans ces vallées, les Saïd ہtba ne rencontraient plus d'obstacles jusqu'au pied de l'Atlas Saharien,. Là d'autres oueds, nourris par les pluies et les neiges du Djebel Amour, leur offraient des pâturages de printemps .Les chaleurs de l'été devaient les rapprocher de la montagne ; à là faveur de luttes de tribu à tribu, ils en franchirent les crêtes basses et vinrent chercher leurs pâturages sur les hauts plateaux. Là, installés au milieu de la steppe alfatiere, ils semblaient avoir trouvé leur havre définitif. Mais nomade n'est pas uniquement pasteur. Pour vendre leurs dattes et celles de leurs clients du Mzab et aussi pour acheter des grains " les Said Atba devaient se rapprocher des deux marchés les plus importants de la contrée : Tahert, où la colonie mozabites les attendait, et El Louha où parvenaient les caravanes du Nord. Peu à peu les troupeaux ont suivi le mouvement; le marché, puis la zaouïa ont polarisé la migration ; la route millénaire des nomades zénêtes était retrouvée par une minuscule tribu arabe.
La solution, on le voit, est simple , et elle n'implique aucune hypothese inverifiable . Ce qui obscurcit le probleme ce sont les apparences trompeuses de filiation directe entre les migrations de l'époque ibadite et les migrations actuelles. C'est un fait qu'il existe à l'Ouest de Tiaret une petite région ou l'abondance des toponymes berbères, les noms de familles ou de tribus, enfin l'existenoe d'un minuscule îlot berbérophohe attestent des survivances berbères plus fortes qu'ailleurs, peut-être même, si on tient compte des Nefoussa, des survivances rostémides. Par ailleurs, c'est un autre fait que, depuis deux siècles au moins, une tribu nomade d'Ouargla se rend chaque année en achaba dans la région de Tiaret. Mais on ne croit pas qu'il y ait entre ces deux faits une relation de cause à effet. La continuité du domaine steppique d'Ouargla au Sersou explique la direction prise par les nomades ; l'existence des marchés de Tïaret et d'El Louha les a confirmés dans cette voie. Cette conclusion, valable pour les Saïd Atba, a peut-être une portée plus générale: la géographie physique oriente dans ses grandes lignes la circulation des nomades ; l'homme, avec ses marchés et ses villes, en fixe les itinéraires et en perpétue la tradition.
R. CAPOT-BEY.