LA COIFFURE DES FEMMES DU SUD

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LA COIFFURE DES FEMMES DU SUD

LA COIFFURE DES FEMMES DU SUD
de l'Algérie
par le Commandant G. CAUVET.
Les populations de L'Afrique du Nord forment une veritable mosaique , la plus diversifiée qu'on puissent imaginer. Leur variété d'origine entraine des differences très considerables dans leurs vetements .
La coiffure féminine semble être une des parties du costume sur lesquelles a porté cette diversité qui la rend si
curieuse. Je veux en donner ici quelques exemples susceptibles d'intéresser mes lecteurs. Ils auront l'avantage de fixer l'état, à un moment donné , de modes sans doute, fugitives et qu'on ne pourra plus retrouver dans quelque temps.

A chaque invasion nouvelle, il s'introduit, en effet, des modes qui n'ont pas toujours supprimé les précédentes, mais qui se sont combinées avec elles, pour former des combinaisons inédites. Souvent, d'ailleurs, les anciennes se sont conservées intégralement. L'exempte le plus frappant est la conservation par les nomades du burnous, vêtement très pratique dans
la vie nomade, mais qui n'a rien d'arabe comme on le croit
communément. En Arabie, en porte une sorte de longue
tunique à manches qui recouvre les autres vetements ; c'est
l'abba ; le chech qui terme turban dans la Barbarie est également inconnu des vrais arabes qui portent sur la tete un simple mouchoir de couleur , le Kaffiah carré de soie que maintient un diadéme formé de plusieurs cordonnets de poil de chameaux ou de soie espacés et réunis entre eux par plusieurs bâtonnets .
Le nomade africain a donc rejeté le costume arabe pour conserver le sien propre.
A côté de cela, certaines tribus se drapent simplement dans une longue pièce d'étoffe sans couture: le haik ou ksea, qui rappelle la toge romaine; telles sont les tribus du Sud tunisien.
Au Maroc, le haik et le burnous existent avec des jellabas , Khachabiyas , abayas et autres vêtements qui se rapprochent d'avantage de l'abba des vrais arabes . Actuellement, les vétements européens , plus commodes et meilleur marché; quand on les achète cher chez des fripiers sont de plus en plus adoptés . On voit les fellahs labourer en redingote ou en jaquette .
Quant aux femmes , le peignoir à volants, lance par les épiciers mzabites Ou juifs comme étant le chic supreme , pour les Européens, fait des progrès incessants.
Aucun travail bien complet n'a été fait sur ces questions d'habillement et, dans quelques temps, Il sera impossible de savoir quels étaient les costumes portés par les indigènes lors de notre arrivée en Algérie.
Non pas que les documents manquent, au contraire
Mais, généralement, l'ignorance des coutumes locales a engendré de multiples confusions De nos jours, la redoutable fantaisie et éditeurs de cartes postales embrouille tout, types ethniques et ajustements,
J'en ai vu personnellement un exemple bien typique
que je citerai ici parce qu'il m'a paru très frappant.
Au printemps de 1905 j'avait mis à Touggourt, à la disposition d'un photographe d'une bonne maison de France, une charnelle de selle , bête assez fine , conduite et montée par mon domestique en costume indigene. Le harnachement de l'animal n'était pas très correct , car il portait une rahla " hamidih " en usage chez les Maures de l'Ouest, c'est-à-dire munie d'un pommeau en forme de palette et non en en forme de croix comme c'est la coutume donc le Sud algérien et chez les Touareg .
Neanmoins , l'ensemble etait trés convenable et l'artiste en tira un excellent parti pour des scenes de priére dans les dunes du Sahara.
Or, j'ai retrouvé partout ses photographies attribuées à tous les pays musulmans possibles. Dans certains exemplaires fort répondus, on avait introduit dans le ciel un aéroplane et c'était devant lui que se prosternait mon domestique, singulier document susceptible de faire croire que les Arabes d'Algérie sont les derniers des barbares et des idolâtres.
Je connais une carte postale du commerce encore très appréciée actuellement qui porte la suscription " Rue de Ouled-Nails à Biskra ", alors que c'est tout simplement la cours de

  • l'ancienne maison close de Bous-Saoda en 1881. On conçoit que, dans des conditions semblables, on ne puisse attribuer la moindre confiance à ces indications fausses qui se répandent d'ailleurs en passant par des livres sérieux, mais dont l'illustration ne correspond nullement avec le texte.

Il est donc utile de noter, dès à présent, de la manière la plus exacte les anciens costumes d'Alger. C'est ce qu'a fait déjà pour Alger M. Georges Marçais dans son beau livre sur le " Costume musulman d'Alger " à l'occasion du centenaire de l'Algérie; il a montré combien cette étude était déjà devenue compliquée par suite des changements qui se sont produits en moins d'un siècle.
Les photographies que je donne sont celles de femmes que j'ai vues ou dont je connais d'une façon absolument sûre l'identité. Elles fixeront d'une manière certaine diverses modes curieuses qui existaient en Algérie dans le dernier quart du dix-neuvième siècle et qui étaient localisées dans le Sud.
Il n'est pas d'automobiliste ayant quelque peu parcouru les routes d'Algérie qui n'y ait rencontré des équipes de casseurs de cailloux indigènes comprenant des femmes bédouines ornées d'une coiffure globuleuse qui atteint le volume d'une belle citrouille.
Ce sont des Ouled Sidi-Hadjares, une des énigmes ethnologiques des Hauts Plateaux. Ils tiennent, en effet, d'un saint ancêtre, descendant du Prophète, la vocation inébranlable, de casser des cailloux sur les grands chemins. Le Colonel Trumelet, dans son " Algérie légendaire ", nous a conté l'histoire de ce vénérable personnage telle que la connaissent ses descendants. Il est enterré près de l'Oued-ElHam, à mi-chemin environ entre Aumale et Bou-Saasda, mais le Colonel ne nous a pas expliqué pourquoi il avait accorde à ses descendants cette aptitude de casseurs de pierres. Sans doute son nom était prédestiné puisque Hadjor veut dire " caillou" en langue arabe. Mais on peut se demander s'ils ne travaillaient pas déjà aux routes de l'époque romaine, bien que le macadam ne fut pas encore connu et qu'elle va être leur évolution devant celle de la route. Deviendront-ils, eux et leurs femmes, des goudronneurs pour conserver leur metier propre ?
Quoiqu'il en soit, la coiffure globuleuse de leurs femmes ne leur est pas spéciale et se retrouve sur la même latitude (35,5 N) chez d'autres tribus notament chez les Ouled Sidi-Aissa de l'Est et de l'Ouest .
Le photographie que je donne est precisement celle d'une femme de grande tente des Ouled Sidi-Aissa el Ouerq qui habitent entre Boghari et Chellala-Reibell. Elle s'appelait Dadna bent El Obbaiz, c'était la mere du caïd des Ouled Sidi-El Ouerq et la veuve de son prédécesseur. Cette femme avait des ambitions politiques et prétendait s'immiscer dans les affaires de sa tribu. Elle intervenait parfois en se présentant de sa personne au chef d'annexe, le Capitaine Reibell.
Dans ces grandes occasions, elle se faisait flanquer de deux suivantes qui feignaient de l'aider à supporter le poids de son volumineux turban.Il se serait produit d'ailleurs une
catastrophe sans pareille si le flot de mousseline qu'elle portait sur la tête était venu malencontreusement à se dérouler dans le bureau du chef d'annexe.
Je pense que le Capitaine Reibell l'avait invitée poliment à ne pas se mêler de ce qui ne la regardait pas, car, étant venu à Chellala en 1883, je ne pus la voir. Sa photographie date 1881 et elle est due à Geiser.
Sidi Aïssa, moins généreux que Sidi Hadjores, n'a accordé à sa progéniture aucune vocation spéciale.
Au-dessous des tribus où les femmes portent ainsi des coiffures sphériques, habitent celles de la confédération des Ouled-Naïl au turban démesurément aplati et élargi.
Voici le portrait, datant de la même époque, de la danseuse Naïlia Randja qui faisait florès à Djelfa. Je ne l'ai pas vue non plus, mais j'ai eu sur elle les détails les plus intéressants.
La coiffure amplement épanouie des Ouled-Naïl se prête à l'étalage de diadèmes d'or ornés de pierres précieuses et à l'accrochage de multiples bijoux dont les oreilles ne pourraient supporter le poids.

Des colliers de pièces d'or, souvent plus fournis que ceux de notre portrait, les accompagnent. La chevelure est, comme chez tous les nomades, partagée en deux grosses tresses, souvent complétées et prolongées par des échevaux de laine noir qui se replient de chaque côté de la face. Le derrière de la tête est recouvert en permanence par un ou plusieurs voiles plus ou moins luxueux, plus ou moins longs mais qui ne font jamais défaut et qui viennent souvent dans certaines trubus , s'attacher sur la gorge .
Chose curieuse , on trouve chez les turkmanes en l'Asie centrale une mode analogue comme le montre une belle gravure de la " nouvelle géographie universelle " de d'Elisée Reclus (tome, VI, p. 437).
La régularité parfaite des traits de la belle Randja permet de se demander , si elle n'avait pas de sang européen , circonstance qui s'expliquerait facilement par un accident professionnel arrivé à sa mére. Lorsque les danseuses Ouled-Nail ont des filles, comme cela arrîve parfois, celles-ci, élevées dans leur milieu, embrassent le plus souvent la profession de leur mére qu'elles trouvent préférable à la vie de la tente nomade.
Parmi tes légendes qui courent sur les aimées Ouled-Naïl, on se complait à répéter qu'elles gagnent une riche dot pour se marier ensuite honorablement Ce fait arrive, en effet., quelquefois; des indigènes, souvent de bonne condition, les épousent soit par amour, soit parce que leur vie les à rendu plus aptes que d'autres à soutenir une conversation , dont son incapable les femmes des tentes , mais le plus souvent , lorsqu'elles ont pris l'habitude de cette existance libre, elles ne se resignent pas aisement à la quitter pour aller porter du bois et des guerbas d'eau sur leur dos comme les autres nomades .

Une autre hypothèsé pour expliquer la figure a peu prés européenne de Randja est la suivante :
On sait qu'avant notre arrivée et même depuis de nombreuses captives chrétiennes furent vendues et dispersées dans les tribus ou , elles ont pu faire souche , ce qui aurait pu se produire dans l'ascendance de Randja .Precisement , la famille noble par excellence des Ouled Nail , les Ouled Lahrech a introduit de cette maniére du sang européen dans son sein .


II convient, avant de passer à d'autres tribus, de rappeler qu'il y a des différences assez notables chez les Ouled-Naîl elles-mêmes dans la forme et la dimension du turban, mais celui-ci existe toujours comme chez toutes les femmes nomades des Hauts Plateaux.
Plus au Sud, au contraire, le turban n'existe plus et le voile de tète se réduit à des dimensions beaucoup plus modestes.
Au Mzab, nous trouvons une coiffure spéciale et fort élégante. Les cheveux sont partagés en trois parties formant deux petits chignons bien serrés et détachés de chaque côté de la tête et un troisième du même genre sur la nuque.
Comme il est quasi-impossible de photographier une femme ou une fillette mzabite, la reproduction que je donne est celle de fillettes Israélites prise sur une terrasse du quartier juif de Ghardaia vers 1898, On sait que, partout avant notre arrivéeb, les juives se conformaient scrupuleusement aux modes de la haute société du pays où elles vivaient .Dans quelque temps, si ce n'est déjà fait, celles de Ghardaïa, ou tout ou moins la jeune génération, aura adopté les cheveux coupés courts des femmes françaises.
Quoiqu'il en soit, il s'agit bien de la coiffure des femmes du Mzab, fort différente de celle des autres femmes algériennes et je ne vois pas l'origine de cette mode curieuse. Dehors, la tête est toujours recouverte d'un grand voile blanc qui, d'ailleurs laisse deviner la forme du chignon de la nuque.
A trente kilomètres au delà du Mzab, dans I'OASIS de Metlili des Chaamba, au milieu de femmes nomades portant le turban blanc, vit un, groupe d'indigènes dont les femmes ont une coiffure à part Ce sont les Abid de Sid El Hadj bou Hafs, descendants des serviteurs noirs des Ouled Sidi Cheikh. L'arriére de la tête est recouvert d'un petit voile blanc qui laisse émerger sur le devant de la tête un petit chignon serré et dressé verticatement.
Cinq petites tresses, auxquelles sont appendus parfois des bijoux, descendent en avant sur le front jusqu'au yeux .
J'imagine que c'est une survivance d'une coiffure nègre ancienne, car les gens d'Ouargla qui sont des noirs ont conservé, Comme on va, le voir, une masse de cheveux frisés sur le devant de la tête Le métissage ayant rendu les cheveux des Abid de - Sid el Hadj Bou Hafs à peu près lisses, les femmes ont dû les serrer et les réunir en forme de chignon.

Je n'ai photographié que des jeunes filles de cette région, mais j'ai tout lieu de croire que les femmes mariées conservent cette disposition qui indique leur origine.
A Ouargla, comme dans l'Oued-Rhir, vit une population noire sédentaire. On a voulu, bien à tort, y voir un ramassis de descendants du nègres esclaves et de blancs de diverses invasions qui ont envahi l'Afrique. Leurs coutumes tout à fait spéciales, notamment leurs travaux hydrauliques, leurs mœurs, le fait que les blancs ne peuvent pas vivre et se reproduire normalement, ou du moins ne le pouvaient autrefois dans les bas-fonds malsains des oasis à palmiers prouvent automatiquement qu'ils appartienent à une race à part.
Las femmes y portent un petit voile de tète de couleur foncée qu'on appelle " cherbouch " dans le pays. Les Arabes le nomment " bekhnoug. " et les Mzabites " tabhanoukh ". Il se replie et s'attache sous le menton. En avant de la tète, il découvre une masse de cheveux frisés appelé " tinfert ". La chevelure naturellement crépue des Ouargliat se prête particulièrement bien à ce mode de coiffure. Dans les grandes circons-tances, elles y piquent des fleurs artificielles. Le reste de la chevelure se partage en petites tresses qui portent des noms particuliers suivant leur position, le tout est abondamment arrosé d'huile .
Biarnay, dans une " Etude sur le dialecte berbère d'Ouargla ", a donné toutes sortes de details interessants sur les modifications que subissent la coiffure et le costume suivant les différentes circonstances de la vie.
Voici une petite fille d'Ouargla. Elle va au puits artésien le plus proche pour rapporter de l'eau à la maison. Elle tient à la main un vase en peau pour l'eau . Sur sa tête , on voit les cordes en lif de la peau de bouc vide qui flotte sur son dos.
Au Tidikelt, les femmes hartaniat qui sont aussi de race noire divisent leur chevelure par une raie centrale des deux côtés de laquelle elles forment de petites tresses sur tout le tour de la tête. Elles y ajoutent des coquillages, notamment de gros morceaux blancs de coquilles marines taillées en cercle qui avaient une valeur incroyable avant que les astucieux Européens n'aient jeté sur le marché des quantités d'imitations en verre opaque.
Comme l'huile est au Sahara une denrée de haut luxe et trop précieuse pour être prodiguée sur des cheveux humains, on y substitue un onguent provenant de la distillation en vase
Clos des os de toutes especes . Comme tous les parfums animaux, musc, civette, crottes de gazelle, ce produit est d'une ténacité … qui empoisonne l'air à plus de cent métres de la personne qui l'a employé .
Quant aux femmes blanches ou soi disant telles , car elles sont souvent plus noires que hartaniat, elles portent leurs cheveux divisés en deux grosses tresse; comme les femmes berbères ou arabes du Nord dont elles descendent. Le petit voile de tête habituel recouvre le tout.
On voit combien cette variété de coiffures est intéresrante au point de vue ethnographique.