L' Oasis Ruinée de Sidi Bouhania

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L' Oasis Ruinée de Sidi Bouhania


L'Oasis ruinée de Sidi Bou Hania

A vingt-six kilomètres au Sud de Touggourt se voient les vestiges mystérieux d'une oasis ruinée qui a été autrefois prospère et qui était vraisemblablement la métropole de l'Oued Rir si on en juge d'après les ruines qu'on y rencontre. On l'appelle Sidi Bou Hania.
Actuellement ce point n'a plus aucune espèce d'importance et serait parfaitement inconnu s'il n'était encore le rendez-vous des pèlerins accourus de toutes les villes de l'Oued Rir qui viennent visiter l'emplacement où vécut Sidi Bou Hania, personnage aussi énigmatique que la région à laquelle il a donné son nom.
Il n'est pas sans intérêt de rechercher ce qu'a bien pu être la ville qui s'élevait en cet endroit et sur laquelle les historiens ne nous ont conservé aucune donnée. Mais nous n'avons pour cela que l'aspect des lieux dont une reconnaissance minutieuse n'a pas encore été faite et l'examen des quelques traditions bien vagues et bien incohérentes que se sont transmis les habitants noirs de l'Oued Rir. Pour le surplus on en est réduit à de pures hypothèses.
Le point de Sidi Bou Hania se trouve en dehors des routes habituellement suivies. Peu de cartes le mentionnent. La carte provisoire de l'Etat-major au 100.000 l'a laissé de côté et s'arrête dans cette direction à El Goug. Par contre sur certaines cartes on trouve, au delà d'El Goug, la mention assez inattendue d'une " oasis détruite par une inondation " qui est évidemment la nôtre. C'est Dournaux-Duperré qui a fourni ce renseignement recueilli après sa mort par Duveyrier. Il est probable que le guide auquel il avait demandé la cause de la catastrophe qui avait ruiné ce pays lui aura répondu : " l'Oued Igharghar " avec le laconisme habituel aux sahariens. Cela voulait dire dans sa pensée que les eaux de l'Oued Igharghar avaient cessé de l'arroser, version que donnent encore aujourd'hui les gens du pays. Avec ses idées de septentrional habitué à voir les ravages des fleuves causés par une crue de leurs eaux Dournaux-Duperré a immédiatement noté que le pays avait été dévasté par une inondation. Le malheureux explorateur a payé cher son manque de préparation et son ignorance complète du pays et, des gens que montrent si bien ce petit fait.
Ailleurs, dans " les Touaregs du Nord ", Duveyrier mentionne la sebkha de Sidi Bou Hania que traverse l'Igharghar. Elle aurait d'après lui contribué autrefois avec les sebkhas de Negoussa à former le grand lac de la Massœsylie. Elle fait partie en effet de ce réseau de sebkhas entrecoupées de dunes qui s'étend entre Ouargla et Touggourt et qui ont du former autrefois de vastes marécages. Mais les sebkhas de Sidi bou Hania sont franchement dans la vallée de l'Igharghar tandis que celles de Negoussa sont dans celles de l'Oued Mia.
Sur la carte de l'Empire romain au temps de la fondation de l'Empire dressée par Duruy d'après les auteurs anciens on lit en ce point le nom de Bathuris. C'était peut-être la traduction grecque d'un nom indigène. La seule conclusion qu'on puisse retirer de cette indication isolée est qu'il existait â cette époque une cité véritablement importante dans la région où se voient les ruines de Sidi Bou Hania.
Pour mon compte je ne suis passé que trois fois à Sidi Bou Hania ; en 1898 en allant au Gassi Touil, en février 1906 en revenant d'une tournée dans l'Erg par Fort-Lallemand et enfin en septembre 1917 en allant passer l'inspection d'un peloton de la compagnie saharienne de Touggourt qui y faisait pâturer ses animaux.
La première fois je ne me suis même pas douté de son existence ; il est vrai que c'était aux premières heures du jour et que l'obscurité était grande ; la seconde fois je suis tombé par un pur hasard sur les behour de Sidi bou Hania que les cartes n'indiquent pas et sur quelques ruines caractéristiques qui ont attiré mon attention ; mais j'étais fort souffrant et me ramenais à grand peine à Touggourt que je quittai peu après. Ce ne fut que pendant la guerre que j'eus l'occasion d'aller y passer quelques heures et que je pus faire recueillir quelques renseignements. Je suis redevable de la plupart des données qui suivent sur Sidi Bou Hania à Monsieur le lieutenant Girod qui commandait un peloton de la compagnie saharienne de Touggourt et au caïd de Temacine Si Abdelkader ben el Hadj Saïd.
Pour aller à Sidi Bou Hania on quitte, un peu après la Zaouia Tidjania de Tamelhalt, la route normale du Sud et d'Ouargla qui passe par Blidet Amar. Au lieu de suivre la direction supposée de l'Oued Mia vers le Sud-Est, on suit droit vers le Sud celle de l'Oued-Igharghar qui devait autrefois se rencontrer avec lui dans cette région encore garnie de nombreuses sebkhas, vestiges des marécages que formait en ce lieu leur réunion. Une douzaine de kilomètres au Sud de la Zaouia on trouve les petites palmeraies qui forment l'oasis d'El Goug. C'est actuellement la plus méridionale de la région de l'Oued Rir ; elle semble être le dernier débris subsistant de l'oasis de Sidi Bou Hania.
Au delà on entre dans une région de nebka c'est à-dire de petites dunes juxtaposées sans ordre apparent et couvertes d'une végétation assez abondante de plantes sahariennes entre lesquelles on voit de-ci de là quelques groupes de palmiers abandonnés à eux-mêmes, des tumulus et des ruines de construction en terre argileuse, des traces de murs de jardin et enfin plusieurs behour, c'est-à-dire de grandes mares.
Le nombre total des palmiers encore épais qui indiquent l'emplacement de l'ancienne oasis s'élève à environ 1.400. Et sont répartis sur une superficie de 2.000 hectares environ et leur nombre va en. diminuant chaque jour par suite d'incendies allumés à leur pied par les pâtres avec les djerids secs que personne ne coupe et n'emporte. Ils appartiennent tous à des variétés communes et sans valeur, mais rustiques et résistant mieux que les autres au manque absolu de soins. On y trouve surtout des " ghars ", des " degla beida " et quelques " haloua " mais fort dégénérés et ne donnant guère que des dattes bonnes pour les animaux. Les autres sont des variétés ayant encore moins de valeur. Beaucoup de ces palmiers paraissent être venus spontanément de noyaux après la ruine de l'oasis, car il est vraisemblable que de pareilles espèces n'auraient pas été cultivées. Une quarantaine à peine donnent des dattes réel-lement comestibles. La plupart poussent sous la forme buisssonnante propre au palmier dattier abandonné à lui-même et forment des bouquets de 5 à 6 stipes sans compter les menus rejetons partant du même pied. C'est par cette croissance indéfinie de nouveaux rejetons qu'ils ont pu se perpétuer sur place, car dans les oasis un pied de palmier dont on détache les rejetons ne vit d'habitude qu'un siècle ou deux tout au plus.
On voit au Maroc sur l'Oued Cefrou, d'après Moulieras, un énorme palmier près de la Zaouïa Moulay Idris en Nakla et l'on prétend que ce palmier aurait été planté par Moulay Idris lui-même. Il aurait donc onze siècles. Je doute fort de l'exactitude de ce fait. Ce palmier a du être remplacé à plusieurs reprises. En ce qui concerne ceux de Sidi Bou Hania ils doivent se perpétuer soit par des semis dans les endroits qui ont conservé quelque humidité, ce qui explique
leur mauvaise qualité, soit par le drageonnement sans cesse renouvelé de leur pied.
Au point de vue pittoresque, ces groupes de palmiers font un fort bel effet. Leurs djerids n'ayant jamais été coupés pendent autour d'eux et forment un entourage volumineux de couleur grisâtre. Il est rare que les voyageurs ou les bergers aient besoin d'en couper pour se chauffer, car un grand nombre de ces feuilles sèches gisent à terre autour d'eux détachées par les tempêtes en raison de leur vétusté.
La djemaa d'El Goug fait ramasser les régimes de dattes ou du moins ce qui en reste après les prélèvements effectués par les passants, les bergers et surtout les pèlerins, avant même que ces fruits soient mûrs. Elle les consacre à la nourriture des pèlerins pauvres de passage et de leurs animaux.
On ne voit pas de palmiers récemment plantés ou poussés spontanément bien que les gens d'El Goug qui sont sortis de leur apathie comme tous les autres noirs de l'Oued Rir depuis notre installation à Touggourt, se soient mis eux aussi au travail et aient créé aux abords de leur oasis quelques petites palmeraies nouvelles en des points où ils ont pu réunir des puits artésiens indigènes.
Il semble d'ailleurs qu'en dehors des pèlerinages l'emplacement de l'ancienne oasis soit peu fréquentée non seulement par les sédentaires Rouara mais aussi par les nomades, Chaanba et Said Oulad-Amor. Ceux-ci disent que c'est parce que le pâturage y est fort salé et ne convient aux animaux qu'en certaines saisons où ils ont précisément l'habitude de se rendre ailleurs. Il semble aussi qu'il y ait une certaine crainte superstitieuse qui les en éloigne, bien qu'ils ne participent pas à la dévotion des Rouara pour Sidi bou Hania.
Il semble qu'il en a été tout autrement à une époque déjà lointaine, car on trouve dans ces parages des quantités de beaux silex taillés. Ce sont notamment de très fortes pointes ovales néolithiques en feuilles de laurier ; elles sont en calcaire siliceux jaunâtre dont la matière est étrangère au pays où il n'y a pas le moindre caillou. On y trouve aussi des pierres de fronde, des couteaux, des haches. On a recueilli aussi quelques pointes de flèches, de même matière ou de silex pur mais en petit nombre ; on sait que ces der-nières connues dans le Sahara depuis que nous y sommes arrivés sont recueillies sans relâche par les nomades pour être offertes ou vendues aux Européens. Elles deviennent de plus en plus rares.
J'ai déposé à l'automne de 1920 au Musée des Antiquités algériennes et d'Art Musulman de Mustapha-Supérieur, les divers objets que j'avais pu faire recueillir.
Les ruines que l'on trouve à Sidi Bou Hania représentent malgré leur ancienneté, un volume bien plus considérable que ne le feraient les villages actuels de l'Oued Rir s'ils venaient à être abandonnés du jour au lendemain. Nous pouvons en juger en connaissance de cause, car bon nombre d'entre eux ont été rebâtis en dehors des palmeraies, grâce aux heureux efforts du Commandant Pujat ; ceux qu'ils ont délaissé sont déjà réduits à néant et il n'en restera pas grand'chose dans un siècle. On est donc surpris en voyant le cube que représentent les ruines éparses à Sidi Bou Hania et en cherchant à se rendre compte de leur construction.
Je suis tombé sur les fondations, parfaitement lisibles au ras du sol, d'une grande casba du modèle de celles du Touat. Ce type que l'on retrouve aussi dans l'Oued Sous et tout le Sud Marocain paraît propre aux berbères.
Les constructions de Sidi bou Hania étaient exclusivement en argile, soit en briques crues (tobes) soit peut-être aussi en pisé. On n'y remarque pas de ces pierres de gypse ou de gypse aggloméré de sable ou de sel qu'utilisent les gens des oasis situées plus au Nord. H ne paraît pas y avoir trace de plâtre.
Plusieurs ruines que j'ai vu, au lieu d'être arrasées comme la casba dont je viens de parler, atteignent encore malgré l'écroulement complet de leurs murs, réduits en un amas d'argile légèrement concave à l'emplacement de leur cour intérieure, une hauteur de 6 à 8 mètres. Je ne vois pas dans les constructions actuelles de l'Oued Rir de monuments qui laisseraient de semblables traces, sauf peut-être les mosquées actuelles de Touggourt et de Temacine et les bâtiments de la commune indigène à Touggourt. Encore est-il à présumer que ceux-ci composés en grande partie de plâtre disparaîtraient plus rapidement sous l'influence destructive des sels de magnésie remontant par capillarité, combinée avec l'action abrasive des vents et du sable, sans compter les ravages des termites.
Les ruines des anciens Ksours de l'Oued Rhir dont la tradition a conservé le souvenir et même le nom et que j'ai pu visiter plus au Nord, sont pour la plupart réduites à rien, sauf celles de Djedlaoune. Celles-ci situées sur des hauteurs nettement élevées au-dessus de la berge de l'ancien cours de l'Oued Rir lui-même, présentent encore des murs de casba très reconnaissables.
Les indigènes prétendent que dans la palmeraie de Sidi Bou Hania qui s'étendait d'El Goug à Aine bou Semah c'est-à-dire sur une longueur de 25 kilomètres il existait cent villages ce qui est peut-être exagéré.
M. le lieutenant Girod a relevé pour sa part les restes de six anciens villages ou agglomérations distinctes et bien apparentes.
Partout le sol est jonché de débris de poteries autour des ruines ; elles ressemblent fort à celles qu'on fabrique encore dans la région.
On n'y a pas trouvé à ma connaissance de monnaies romaines alors qu'au Souf elles étaient encore en usage il y a quelques années, mais le sol de l'Oued Rir étant particulièrement destructeur à cause des sels qu'il renferme on n'en saurait tirer aucune conclusion.
Les traditions locales ont conservé les noms qu'auraient porté certains villages ; c'étaient sur la rive droite de l'Oued Igharghar Hartani, Diar el Homr, Miassa Kebira, Sidi Brahim ben Allouch, Dar el Homra Kbarit, Kouidet el Djir, El Okriche, El Haouitha, et sur la rive gauche Sidi Bou Hania, Oum teboul ou Amnetboul, Miassa Srira, El Kebarit, ' Hassi Belkacem, El Goug. Ce dernier village est le seul qui subsiste.
Ces noms pour la plupart d'origine arabe ont été forgés après coup ; ils ne peuvent donner aucune indication sauf celui de Goug ou Eggoug que les indigènes arabisent en le faisant précéder de leur article el.
Ce mot de goug est bien berbère. Dans les racines que donne Biarnay (Etude sur le dialecte berbère de Ouargla) on trouve avec diverses acceptions la racine gg.
Outre el Goug, le seul village dont l'emplacement soit indiqué est celui de Bou Hania, marqué par le mekam auprès duquel se fait le pèlerinage traditionnel.
Le nom de Sidi bou Hania qui signifie en arabe le père de la tranquillité ne peut nous donner aucune indication.
Dans le sud le mot "Hania " suivi de celui d'une plante saharienne indique un peuplement de ce végétal situé dans un coin abrité, une boucle de rivière. C'est un surnom forgé après la conquête arabe, car la population de cette partie de l'Oued Rir parle encore un dialecte berbère particulier, qui va d'ailleurs en se perdant chaque jour, depuis que nous avons adopté l'arabe comme langue officielle dans nos rapports avec les indigènes.
Le mekam de Sidi Bou Hania indiquerait l'emplacement de l'ancienne mosquée du village de ce nom. H est constitué dans son état actuel par un cercle de débris de poteries d'un mètre de diamètre environ, ouvert par l'Ouest. Au centre se trouve un petit amas de tessons qui marque le point où lut trouvé le bâton de Sidi Bou Hania dont je donnerai la légende plus loin. On prétend que les gens de Goug auraient édifié autrefois une koubba qui s'écroula et n'a pas été rebâtie. Suivant l'habitude indigène, une tradition s'est établie d'après laquelle Sidi Bou Hania soit par humilité, soit pour quelque autre raison, ne voulait pas de koubba ce qui dispense de lui en rebâtir une neuve.
On ne voit pas de trace de puits artésiens anciens ni même de puits ordinaires, car ceux-ci lorsqu'on en creuse sont prompte me ut comblés par les sables comme dans toute la région, mais l'eau de la nappe superficielle se trouve à peu de profondeur et il existe quelques emplacements bien connus des nomades où on peut trouver de l'eau douce très potable à une profondeur variable de quelques mètres.
Ailleurs elle est généralement salée et impotable.
C'est l'existence de cette nappe à faible profondeur qui a permis aux palmiers abandonnés de Sidi bou Hania de survivre à l'abandon de l'oasis. C'est aussi à elle que sont dûs les superbes pâturages de plantes sahariennes, notamment de guetaf (atriplex halimus) qui existent en ce point.
Près du mekam de Sidi Bou Hania se voient les traces bien nettes d'un lit d'oued recouvert de sel cristallisé sous lequel gît une boue salée. Ce serait une des branches de l'Igharghar. Ce fleuve se partageait dit-on dans cette région en quatre branches qui arrosaient l'oasis, mais elles ont disparu partout ailleurs sous le sable.
Il est probable que les behour devaient aussi servir autrefois à cet usage.
On en voit encore deux. L'un se remplit d'eau seulement en hiver ; il est de dimensions variables. Quant au plus grand, situé plus au Nord il est permanent et ressemble beaucoup au lac de la Merdjadja situé près de Touggourt.
En octobre 1917 il mesurait deux kilomètres de long sur une profondeur moyenne de trois cent mètres. Ses rives formées de sable dur s'abaissent en pente douce de telle sorte qu'on perd pied à une vingtaine de mètres du bord. Sa profondeur totale qui n'a pas été mesurée peut atteindre plusieurs mètres. On sait que les behour de Tolga minutieusement explorés ont donné comme profondeur maximum l'un trente-six l'autre seize mètres.
Les behour sont des events naturels de la nappe artésienne. Ils ont servi pendant longtemps à l'irrigation des palmeraies dans l'Oued Rir et y sont encore parfois employés maintenant. Leur débit va partout en diminuant et leur communication avec la nappe artésienne se comble et s'obstrue peu à peu. C'est ce qui a dû se produire ici avec un abaissement considérable du niveau hydrostatique de la nappe artésienne de la région. L'aveuglement de la source artésienne a amené en même temps un refroidissement de l'eau tel que les poissons africains spéciaux aux eaux de l'Oued Rhir qui ont besoin d'eau à 24 ou 25° ne peuvent plus y vivre. Leur absence a dû faciliter le pullulement des moustiques dans la région et son insalubrité, et c'est peut-être bien aussi une des raisons de l'abandon de toute cette région.
Quoiqu'il en soit, la présence de ce bahar permanent décèle l'existence d'une nappe artésienne et le Commandant supérieur de Touggourt, le Commandant Martin, avait fait exécuter près de là un sondage de recherches.
Le puits artésien, commencé à quelques centaines de mètres à l'est du Mekam de Sidi Bou Hania avait atteint 135 mètres lorsqu'il fut subitement abandonné, sans avoir donné d'eau, par suite de la déclaration de guerre le 2 août 1914. La chèvre et le matériel avaient été laissés sur place et ne furent enlevés que plus tard.
On ne saurait considérer ce résultat négatif comme absolument décisif. La couche aquifère a pu être aveuglée en ce point soit par le travail même du forage qui a malaxé l'argile de sa couverture avec les sables qui la contiennent, soit par quelque autre cause locale. On a constaté, notamment à Ouargla, que ce mélange de la couverture avec les sables fluides s'opérait spontanément en certains points surtout en aval des puits existants de manière à empêcher toute sortie de l'eau. Les sables fluides soutirés en aval par les puits artésiens des régions basses de l'Oued Rhir se déplacent d'un mouvement lent mais continu vers le Nord, laissant en amont un vide qui produit des effondrements de matières argileuses et subséquemment un colmatage des couches aquifères. Il est possible qu'il se produise en ce point un fait du même genre. Il aurait peut être suffi d'ailleurs de continuer le forage pendant quelques mètres pour obtenir un résultat favorable. La présence du behar permanent dont l'eau arrive au niveau du sol permet de conserver un doute sur les résultats définitifs de ces recherches.
Mais je dois avouer que pour mon compte j'estime qu'on n'a guère de chances d'obtenir un débit d'eau convenable en admettant qu'on réussisse à avoir des eaux jaillissantes. D'après les constatations d'ensemble que j'ai pu faire dans cette région et sur lesquelles je vais revenir p.us loin, je suis persuadé que les soutirages de plus en plus considérables qui se font en aval ont abaissé dans cette région le niveau hydrostatique des nappes artésiennes connues, de telle sorte qu'il y a peu d'espoir de revivifier l'oasis de Sidi Bou Hania.
Maintenant que nous connaissons le pays et son état lamentable actuel, passons aux traditions indigènes qui ont cours sur la disparition de l'oasis.
Ce seraient, disent les uns, les Touaregs qui auraient détruit les villages ; suivant d'autres la malédiction de Sidi Bou Hania aurait fait disparaître les eaux courantes de l'Igharghar qui arrosaient la palmeraie.
Sidi bou Hania était, dit-on, un chérif de Médine qui vivait il y a environ cinq ou six cents ans, à l'époque d'Okba ben Nafé. Ce fut lui qui introduisit l'islamisme dans l'Oued Rir. Il était célibataire et très vieux et n'a pas laissé d'enfants ; il était grand, fort et très agité ; ses yeux lançaient des éclairs. On ne se rappelle plus de son vrai nom. Son surnom lui a été donné parce qu'on pouvait apercevoir sa tête depuis Médine lorsqu'il priait chez lui (??).
Après avoir fait bâtir par ses compagnons le Ksar qui porte son nom, il était devenu le maître incontesté de toute la région qui s'étend entre Ourir et l'Aine ben Smaha ; son autorité s'était affirmée par . le seul fait de ses vertus et sans que la poudre parlât.
A cette même époque se trouvait à Biskra Sidi Okba que plusieurs années de guerres meurtrières avaient affaibli ; il fit appel à Sidi Bou Hania pour l'aider contre ses ennemis.
Sidi bou Hania assembla en conséquence une troupe nombreuse et bien armée qu'il confia à son khélifa. Ce contingent s'étant mis en route dépassa Mraier sans rencontrer personne puis fit soudain demi-tour sans aucune raison pour rentrer clans ses foyers. Sidi Okba ainsi abandonne fut battu et tué après avoir vainement attendu les contingents promis. D'aucuns ajoutent ce renseignement quelque peu contradictoire mais plus vraisemblable, que les Rouara s'étaient tenus en observation pour savoir quel serait le parti le plus fort et que la mort de Sidi Okba étant survenue ils se replièrent sur leur pays.
Furieux de leur attitude, Sidi Bou Hania maudit tous ses sujets et invoqua Dieu en le priant de dessécher l'Oued Igharghar. Il s'était retiré dans sa mosquée pour prier mais on ne le revit plus et on retrouva seulement son bâton au centre de ce monument qui s'écroula peu de temps après ; toutes les recherches effectuées pour savoir ce qu'il était devenu furent infructueuses ; on ne put retrouver l'em preinte de ses pas bien que le temps fut alors fort calme et qu'aucun vent ne se fut élevé qui pût les faire disparaître dans les sables du pays.
Peu de temps après, les habitants de l'oasis constatèrent avec stupeur que l'eau de l'Oued Igharghar devenait salée et que son débit s'affaiblissait de jour en jour ; il leur fut bientôt impossible d'arroser leurs jardins et ils durent quitter le pays. Beaucoup se dispersèrent dans les autres villes de l'Oued Rir mais la plupart gagnèrent le Nefzaoua dans l'Est et Blida dans le Nord.
Le Kitab el Adouani traduit par Féraud nous donne une autre version encore plus fantaisiste. Sidi Okba aurait donné à un de ses compagnons nommé Hachane tout le pays compris entre Biskra et Ouargla. C'est la raison pour laquelle on appelle encore Radjal Hachane ou Hachana les gens de l'Oued Rir. Ceux-ci vont tous les ans faire un pèlerinage et une zerda à la tête de l'Oued Rir.
Il semble que ce Hachane serait d'après cela le même personnage que Sidi Bou Hania. En réalité le terme Radjal Hachane paraît signifier tout simplement " planteur de palmiers " ce qui caractérise assez bien les Rouara, mais ne nous donne aucune indication sur la personnalité de Sidi Bou Hania.
La vénération que les habitants de l'Oued Rir avaient conservé pour Sidi bou Hania est telle, le souvenir et les regrets de la prospérité de la région à son époque sont si vivaces que depuis lors ils se rendent en pèlerinage aux lieux où il vivait.
Ce pèlerinage a lieu à trois époques de l'année.
En mai et novembre ce sont les hommes seuls qui s'y rendent ; en octobre les familles entières y viennent et leur passage donne lieu à de grandes réjouissances dans les divers Ksours de l'agglomération de Touggourt où elles se réunissent à une date donnée.
C'est à Tebesbest principalement qu'ont lieu ces réjouissances. Il s'y tient pendant trois jours une grande foire, analogue aux pardons de Bretagne, entre le village et l'oasis, aux abords de la Koubba votive, dédiée à Sidi bou Hania et des puits artésiens du village. Il s'y installe sous des tentes, des cafés maures, des cafés chantants et dansants, des marchands de toute sortes de friandises et d'objets ; des hadra des confréries religieuses des Kadrya et des Ammaria s'y tiennent. Cette fête s'appelle " Hadert radjal el Mlah" (la réunion des braves gens) ce qui est sans doute la traduction d'une appellation correspondante berbère. Les pèlerins vont ensuite camper au village voisin de Sidi Bou Aziz puis à Nezla et enfin à Temacine d'où ils gagnent El Goug.
Avant 1914 leurs seuls moyens de transport étaient les ânes du pays ; maintenant les Rouara utilisent avec une véritable passion le chemin de fer.
Les pèlerins s'arrangent de manière à n'arriver à Sidi Bou Hania qu'à la tombée de la nuit ; ils abattent de suite les animaux qu'ils ont amené avec eux pour les sacrifier, chèvres, moutons, voire même, chameaux, les font cuire et les mangent sur place en chantant et en festoyant toute la nuit. Ils repartent le lendemain matin de bonne heure pour rentrer directement chez eux. Ils ne séjournent pas de jour à Sidi Bou Hania.
La Ziara, l'offrande religieuse qu'ils apportent et qui est d'ailleurs assez mince est remise au marabout d'El Goug.
On remarquera que ce sont uniquement les Rouara, c'est-à-dire les sédentaires appartenant à la race noire autochtone de l'Oued Rir qui participent à ces fêtes et qui vont en pèlerinage à Sidi Bou Hania.
Les nomades du pays descendants des conquérants arabes de l'invasion hilalienne n'y assistent pas et ne s'en soucient pas.
Ce sont aussi les Rouara, beaucoup moins imaginatifs que les arabes qui ont conservé toutes ces traditions qui malgré les invraisemblances et les anachronismes qu'elles renferment doivent comporter un certain fonds de réalité.
D'après elles la ruine de l'oasis serait fort ancienne et remonterait au temps de l'apparition des Arabes en Afrique qui fut d'ailleurs, on doit le rappeler, précédée d'une époque assez troublée par des invasions de nomades venus du Sud et qui durent à leur passage saccager l'Oued Rir. Cette ancienneté de la ruine de Sidi Bou Hania est confirmée par ce fait que cette oasis n'est l'objet d'aucune mention dans les auteurs anciens romains ou arabes.
Dans ces conditions la disparition s'explique par tout un ensemble de circonstances qui apparaissent assez nettement bien que l'époque n'en puisse être précisée.
Le plan, les dimensions et les dispositions des casbas ruinées qui rappellent en tout point les agadirs du Sud marocain paraissent indiquer que le pays avait été soumis par des conquérants d'origine berbère plus guerriers et plus énergiques que les populations noires de la région. Ces berbères bataillaient contre les nomades venant du Sahara qui assaillaient l'oasis, la plus avancée de la région vers le Sud. Le sang blanc ne pouvant se maintenir dans les bas fonds fiévreux des vallées sahariennes complantées de palmiers, ces berbères durent en peu de temps s'abâtardir et ne purent plus se maintenir contre les attaques répétées des nomades du Sud, ancêtres de nos Touareg actuels. Cet état de choses ne put qu'empirer lors des luttes entre les berbères nomades et les tribus Maliennes qu'Ibn Khaldoun nous a signalé sommairement, si toutefois l'oasis de Sidi Bou Hania avait pu se maintenir jusque là, ce qui me paraît peu vraisemblable.
Je crois plutôt que ce fut le départ des troupes romaines du Sud de la Numidie au IVe siècle de notre ère qui fut le signal de la débâcle ou plutôt qui la précipita.
Il est d'ailleurs très probable qu'il faut ajouter à toutes ces luttes contre les ennemis du dehors les luttes de çof habituelles chez les berbères et qui devaient être très vives dans l'Oued Rir si nous en jugeons par l'état où nous l'avons trouvé lors de notre arrivée, M. Fé-raud dans son livre sur le Sahara de Constantine nous a donné un aperçu sommaire de ce qu'elles étaient un peu plus tard.
Quoiqu'il en soit, toutes ces causes réunies influèrent sur le régime hydraulique du pays, comme je m'efforcerai de le montrer un peu plus loin. Mais je veux d'abord rechercher s'il n'est pas possible d'identifier Sidi bou Hania en s'aidant de textes anciens.
On sait qu'il existe une lacune énorme dans nos connaissances sur l'Afrique du Nord, surtout en ce qui concerne le Sahara. A partir de la fin du 1er siècle il n'y a presque plus de documents écrits qui s'y rapportent dans la littérature romaine. Un peu plus tard les auteurs byzantins Procope, Ammien Marcellin, Corippus et les auteurs chrétiens nous ont donné quelques renseignements sur la période qui a précédé l'invasion arabe, mais bien peu. Les découvertes de monuments anciens ont pu y suppléer quelquefois dans les régions tellien-nes grâce aux recherches épigraphiques de nos savants. En ce qui concerne le Sahara, c'est un trou noir. Les renseignements épars que nous avons ne peuvent être utilisés ; on voit qu'à cette époque les seuls qui s'intéressaient à cette région étaient ceux qui en étaient immédiatement chargés et ceux-là n'écrivaient généralement pas. Pour comble de disgrâce on ne peut compter sur l'épigraphie monumentale dans un pays où on ne trouve pas un seul caillou et où existent à peine quelques combinaisons fugitives de sable, de sulfate de chaux et de différents sels. Le seul monument en pierre de la région saharienne située au Sud de Biskra est le monument élevé à Ouargla a la mémoire du Colonel Flatters et de ses compagnons. Son transport donna un mal considérable et on conçoit que les Romains qui ont laissé des traces de leur passage dans la région rocheuse de Ghada-més située bien plus loin n'aient rien laissé dans l'Oued Rir.
Seguia bent el Khas qui enceignait sur la rive droite de l'Oued Djedi les établissements militaires annexes du poste de Gemellœ (Mlili). Sur la foi des Arabes on a voulu y voir un travail hydraulique mais il est facile de constater avec M. Gsell et les divers auteurs qui s'en sont occupé que le point de départ de ce soi-disant canal placé sur un promontoire entre deux ravins surplombait d'une dizaine de mètres les plaines de l'autre rive.
Mais cela ne veut pas dire que les Romains se désintéressaient des régions voisines qu'ils s'interdisaient d'occuper. On n'est pas absolument d'accord sur le temps qu'a duré l'occupation de Gemellœ par des détachements de la IIIe légion Augusta ; mais il ne paraît pas avoir été de beaucoup inférieur à deux siècles.
Peut-on admettre que durant ce laps de temps ils n'aient pas eu à intervenir chez les populations noires leurs voisines. L'insalubrité de ces bas-fonds qui devait être aussi grande que maintenant, les a empêché d'y aventurer la vie de leurs soldats, mais sans y faire d'expédition Us ont très bien pu y exercer leur action et s'en rendre maîtres. Comme à notre époque les populations du sud étaient obligées de venir se ravitailler en céréales dans le Tell ; elles y écoulaient sans doute les dattes des oasis, les esclaves nègres et les autres produits du Soudan. Strabon nous a parlé de ces Pharusiens (sans doute les Ifouraces, les Touareg Ifoghas de nos jours) qui poussaient jusqu'à Constantine après avoir traversé les déserts de l'Erg et la région marécageuse de l'Oued Rir ; il notait d'une façon très précise qu'ils habitaient dans la zone soudanaise, car dans leur pays l'été était la saison des grandes pluies et l'hiver la saison sèche contrairement au littoral africain.
Les sédentaires de l'Oued Rir ont dû demander aux Romains leur appui contre les nomades qui les attaquaient, leur offrir moyennant leurs bons offices un véritable protectorat sur le pays. Notre ignorance absolue de ce qui s'est produit dans cette région ne doit pas nous faire illusion sur l'extrême probabilité d'une action de ce genre.
Lorsque nous sommes arrivés à Biskra, combien de temps s'est-il écoulé avant que nos officiers, nos savants, nos explorateurs se soient précipités sur ces régions qui avaient à leurs yeux l'attrait de la nouveauté ? Nous ne sommes pas si différents des Romains que nous ne puissions leur prêter un peu des sentiments qui nous ont animé dans les mêmes circonstances.
D'ailleurs sans y envoyer leurs légionnaires, les chefs romains avaient la ressource de lancer dans ces régions leurs troupes d'auxi-liaires dont la vie était moins précieuse, ces cohortes montées par des troupes mixtes légères propres à des opérations de ce genre, souvent recrutées au moyen d'indigènes du pays, et leurs escadrons de numides (ala numidarum). C'est sans doute à des raids de ces troupes que se rapportent les traditions diverses recueillies dans l'Oued Rir par Féraud.
H m'est tout à fait impossible pour mon compte d'admettre que les Romains n'aient pas exercé un protectorat quelconque sur l'Oued Rir et ne l'aient pas fait parcourir tout au moins par leurs auxiliaires.
En tout cas il est certain que le christianisme ne s'est pas arrêté aux limites officielles de l'empire et a étendu son action notablement au-delà.
Je ne puis être sur ce point de l'opinion du regretté Père Mesnage qui dans son livre sur la Romanisation de l'Afrique établit comme une loi historique que la christianisation a suivi en Afrique la colonisation romaine. Je crois plutôt le contraire. Ce que nous voyons à notre époque où les missionnaires chrétiens sont les pionniers les plus avancés de la civilisation nous en est un sûr garant.
D'ailleurs pour l'époque romaine nous trouvons maintes preuves de ce que j'avance et je pourrai même en emprunter certaines à ce précieux instrument de travail et d'information qu'est le livre du Père Mesnage sur l'Afrique chrétienne.
Je vais m'étendre un peu sur ce sujet car j'ai l'intention de montrer que suivant toute vraisemblance Sidi Bou Hania était un prêtre chrétien et que l'Oued Rir était à son époque christianisé jusqu'à son extrémité.
Pour commencer, par l'Ouest de Gemellœ terminus de l'occupation romaine sur l'Oued Djedi, le christianisme s'était avancé bien au-delà des limites officielles. A Sidi Khaled, la célèbre mosquée du " Nebi " était assurément un sanctuaire chrétien, celui de la ville indigène de Nebbi. Les envahisseurs arabes par un de ces calembours qui leur furent familiers, en ont fait le tombeau d'un nebi (prophète). L'islam reconnaît l'existence de cent quatre-vingt mille prophètes antérieurs au prophète Mohammed. Celui-là fut identifié sous le nom de Sidi Khaled. Nebbi était un évêché du Sud où Hunéric exilait les catholiques orthodoxes qui avaient eu le malheur de lui déplaire. Son histoire où plutôt les hypothèses qu'on peut faire à son sujet est intéressante parce qu'elle se rapproche beaucoup de celle de l'oasis de Sidi Bou Hania.
L'oasis de Nebbi était arrosée par une source surgissant du lit de l'Oued Djedi ; le fait est incontestable car à défaut des traces du barrage, on voit encore celles de la séguia maîtresse remplie de coquillages récents de mélanopsides et de mélanies ; ces derniers mollusques exigent des eaux tièdes d'un peu plus de 20° permanentes. Cette source tarie, le centre de Nebbi disparut pour faire face aux villages plus récents de Sidi Khaled en amont et des Oulad Djellal en aval et le sanctuaire resta seul isolé entre les deux. Vraisemblablement c'est la suppression des sévères règlements existant dans l'ancienne population berbère, l'anarchie hydraulique qui résulta de la disparition des romains et de l'arrivée des envahisseurs de toute espèce et surtout des envahisseurs arabes qui fut cause de ce fait. On se mit à creuser des puits partout en amont et en aval et la nappe artésienne attaquée et sucée de tous côtés cessa de surgir à l'air libre comme par le passé.
Un peu plus près de Gemellœ, à Tolga qui fut un centre important à l'époque romaine à en juger par les pierres taillées et les débris de colonnes qu'on y trouve partout, mais qui n'a pas encore été sûrement identifiée, on voit près de la mosquée un fortin attribué à l'époque byzantine. Il est bâti en énormes pierres taillées. Dans le mur mitoyen est enterré un marabout vénéré qui fut aussi suivant toute vraisemblance un saint chrétien avant d'être un saint musulman.
On sait qu'au Souf la population avait été christianisée car les traditions locales attribuent au départ des chrétiens la disparition des eaux de l'Oued Souf qui dit-on coulaient encore à la surface du sol de tous temps.
Je dois relever en ce qui concerne le Souf une erreur qui s'est glissée dans la carte d'ensemble du " Christianisme en Afrique " et qui a pu influer sur le texte du Père Mesnage. Le point de Djelama où existèrent des monastères chrétiens se trouvait d'après le kitab el ?douani près de Tarzout c'est-à-dire en plein Souf alors que cette carte le place près du Djérid Tunisien.
Nous ne savons d'ailleurs même pas le nom que le Souf portait à l'époque romaine et byzantine. Peut-être était-ce cette province Abaiitana que s'était réservée Hunéric au dire du chroniqueur Victor de Vite et sur l'emplacement de laquelle on n'est pas fixé (Père Mesnage, Afrique chrétienne, p. 174). Elle comprenait peut-être à la fois le Souf et l'Oued Rir qui ont toujours été en étroites ^relations.
Quoiqu'il en soit nous retrouvons bien au Souf la même tradition que dans l'Oued Rhir où on ne parle pas de chrétiens mais où on attribue la disparition des eaux de l'Igharghar à la colère de Sidi Bou Hania personnage vénérable, vertueux et célibataire. Cette triple qualité paraît bien caractériser un personnage religieux chrétien. On sait en effet d'après les récits de l'hagiologie musul-mane que la première chose que font les marabouts de cette religion est de prendre non pas une femme mais plusieurs dans la région où ils s'établissent, ce qui leur assure d'ailleurs de suite au point de vue politique des relations influentes. Rares sont les marabouts ascètes et chastes.
Si nous continuons à faire le tour de l'Oued Rir nous voyons qu'à Ghadamès le christianisme fut embrassé par la population à la sollicitation (?) de l'empereur Justinien vers 548 (Procope). Les missionnaires envoyés dans cette ville étaient sans doute grecs comme l'a fait conjecturer la découverte à Ghadamès d'une inscription bilingue comportant une partie grecque. Il est vraisemblable que si l'Oued Rir n'avait pas été chrétien à cette époque Justinien l'aurait fait également évangéliser ; s'il n'a pas eu à le faire c'est qu'il avait déjà été christianisé par l'intermédiaire des Zibans à l'époque romaine.
A Ouargla au contraire il semble que le chirstianisme vînt de Ghadamès car les indigènes ont encore conservé dans leur parler berbère le mot grec " pachka " (pâques) pour désigner les diverses fêtes musulmanes qu'ils célèbrent. D'ailleurs ils ne paraissent pas avoir conservé grande chose des pratiques chrétiennes car beaucoup d'usages encore subsistants rapportés par Biarnay dans son Etude sur le dialecte berbère d'Ouargla viennent d'une religion antérieure.
J'ai été personnellement témoin en 1885 d'une coutume tout à fait caractéristique. Pendant la vingt-septième nuit du Ramdane, nuit très obscure comme on le sait, il se formait dans les rues d'Ouargla un cortège d'hommes et de jeunes gens entièrement nus qui parcouraient la ville en portant sur leurs épaules un joueur de Ghéïta. Ils allaient ainsi en hurlant et en trépignant frapper avec violence les portes des tolbas qui étaient tenus ce jour-là de leur donner du couscous. Ils urinaient et déposaient en outre des ordures à leurs portes. Cette fête a été interdite dès cette époque à cause des désordres et du scandale qu'elle entraînait.
Chez les Rouara de l'Oued Rir, qui appartiennent cependant à la même race, on ne retrouve pas les mêmes pratiques et c'est à n'en pas douter parce qu'ils ont subi plus longuement et d'une manière plus efficace l'empreinte du christianisme avant leur passage à l'islamisme.
Tous les auteurs s'accordent à reconnaître que le christianisme a généralement été embrassé avec empressement par les berbères africains lors de son apparition. Beaucoup d'entre eux y voyaient un instrument d'opposition contre les romains, un moyen de ralliement contre l'envahisseur étranger. On sait qu'au début les chrétiens qui s'étaient toujours montrés hostiles au service militaire furent généralement mal vus des chefs romains jusqu'au moment où les édits de Constantin et de Théodose leur assurèrent la paix et en fin de compte la suprématie.
Mais alors les mêmes raisons poussèrent les populations berbères à embrasser le donatisme, puis l'arianisme.
Dans le Sud les persécutions ne purent que renforcer ce mouvement, car beaucoup de chrétiens exilés par Dioelétien ou par les Vandales y trouvèrent un refuge. Victor de Vite nous apprend qu'en 482, Hunéric, arien fanatique, déportait dans le Hodna et les Zibans les prêtres orthodoxes ; ces catholiques intraitables n'avaient plus rien à ménager et ne durent pas s'abstenir de faire du prosélytisme parmi les populations semi indépendantes du Sud que le récit de leurs malheurs devait avoir disposé en leur faveur. D'ailleurs à cette époque dans ces régions réculées l'autorité du pouvoir central avait du quelque peu se relâcher si on en juge d'après ce qui se passait plus au Nord.
Guidé par ces diverses considérations j'ai recherché dans les listes des évéehés données par le Père Mesnage, s'il ne s'y trouvait pas les noms de villes du Sud qui puissent se rapporter aux localités connues de l'Oued Rhir.
Or j'y trouve à n'en pas douter le nom de Touggourt. Les diverses listes qui nous ont été conservées du concile donatiste qui se tînt en 393 à Cebarssusi dans la région de Sousse indiquent l'évêque Benenatus Tugutianensis avec les variantes Tugurritus, Tugurgi-tanus, Turguiritanus, Cunugitanus. Le nombre de ces variantes indique à lai seul qu'il s'agit bien d'une localité du sud si peu connu. L'incertitude des auteurs chrétiens qui ont essayé de rapprocher ce nom, de Tusuros (Tozeur) qui était une ville bien connue, de Ta-garia autre localité mal identifiée mais qu'on pense être le municipe de Tahgari rnajus près de Zaghouan, voire même de Curgaîta autre évêché non identifié, en est encore une nouvelle preuve. Il semble qu'on ne doive pas hésiter à y voir le nom de Touggourt localité importante et fort ancienne. Si l'on n'a pas encore reconnu cette identification c'est qu'on était persuadé suivant l'opinion du Père Mesnage que je rappelais plus haut, que le christianisme n'avait pas dépassé le "limes" romain.
Mais il y a mieux. Un peu plus tard, dans la liste du concile tenu à Carthage en 646, à la veille de l'apparition des Arabes, nous voyons figurer l'évêque d'Eguga. Le père Mesnage ne pouvant découvrir cette localité émet l'opinion que ce nom cache peut être celui d'une ville plus célèbre comme Thugga, Zigga qui n'ont pas d'évèque connu en cette année 646. A mon avis il s'agit tout simplement de la ville saharienne d'Egoug que l'on a arabisé en El Goug ou Goug. Il est probable qu'à cette époque l'oasis de Sidi bou Hania tout entière portait le nom qui est resté depuis affecté à la seule petite palmeraie qui a pu subsister lors de son abandon progressif.
Evidemment c'est une base bien fragile que cette similitude complète de nom, mais puisque l'érudition et l'archéologie ne peuvent nous être d'aucun secours dans le Sahara, on est obligé de s'en contenter..
Je suppose d'ailleurs que dans la masse des évêchés de cette partie de l'Afrique non identifiées, il doit s'en trouver encore d'autres qui appartenaient à l'Oued Rir ou au Souf, mais par suite des changements de noms qu'ils ont du subir dans les siècles écoulés depuis lors, ou encore par suite de la ruine des localités correspondantes ou de leur déplacement, il n'est plus possible de les retrouver. En ce qui concerne les deux identifications que je propose, je crois qu'on fera bien de les accepter tant qu'on n'aura pas découvert au moyen des recherches épigraphiques et archéologiques des localités qui puissent porter d'une façon certaine les noms de Tugutia et d'Eguga.
Le voyage en 646 à Carthage de l'évêque Florentius de l'église d'Eggoug expliquerait d'ailleurs très bien sa disparition du pays. Coupé de sa route de retour par la subite apparition des bandes d'Abdallah ibn Saad et par les troubles qui s'en suivirent dans le Sud, il dut rester réfugié à Carthage. En tout cas on ne le revit plus, mais les indigènes qui le vénéraient conservèrent son souvenir qui leur rappelait l'époque d'une haute prospérité de l'Oued Rir.
L'époque tardive à laquelle nous voyons apparaître le nom d'Eguga s'expliquerait par ce fait que l'oasis de Sidi bou Hania, El Goug, étant la plus éloignée de l'Oued Rir fut évangélisée une des dernières. Peut-être cet évêché remplaça-t-il l'évêché donatiste de Touggourt. Un fait tendrait à faire croire qu'il y eut rivalité de Sidi bou Hania avec Touggourt. Le cortège des " Radjal el Mliha " dont le nom à lui seul est déjà assez significatif, évite de passer par Touggourt même, tandis qu'il s'arrête longuement dans des villages voi-sins beaucoup moins importants. On sait que Touggourt abritait une grosse colonie juive venue sans doute de Tripolitaine après l'insurrection de l'an 116.
On sait d'ailleurs que pendant la période byzantine et notamment sous Justinien, le christianisme s'avança au loin à l'intérieur. (P. Mesnage christianisme en Afrique 11.61). Comme Touggourt avait déjà un évêque en 393, on ne s'étonnera pas d'en trouver un à Eggoug, deux siècles et demi après.
L'éloignement de cette région permit sans doute aux chrétiens de l'Oued Rir d'échapper aux persécutions de l'époque vandale et c'est pourquoi l'eeclésia egugensis fut représentée au concile de 646 alors que beaucoup d'anciens évêchés avaient disparu.
Quoiqu'il en soit de ces hypothèses qui paraissent très vraisemblables, si nous revenons à la disparition de l'oasis de Sidi bou Hania nous nous trouverons sur le terrain plus solide de l'hydrologie.
La légende la fait dater de l'époque de Sidi Okba c'est-à-dire de l'arrivée des Arabes, car tout ce qui se rapporte à leur invasion est immédiatement attribué au seul Sidi Okba, dont le souvenir défigure tout dans cette région. Cette fixation peut être adoptée à un ou deux siècles près car il est probable bien qu'on ne puisse l'affirmer que l'assèchement de l'oasis de Bou Hania ne se produisit pas subitement.
Dans ces conditions le processus de la disparition des eaux qui arrosaient ses palmeraies dut être le suivant. Les autochtones de l'Oued Rir s'étant aperçu que le débit des sources artésiennes naturelles, chriât, behour, sortant dans les plaines voisines de l'Igharghar, et peut-être même surgissant de son lit encore apparent, diminuait sensiblement par suite de cet abaissement naturel des nappes d'eau qui se constate partout à la surface de la terre et en particulier dans le Sahara, s'efforcèrent d'y remédier en créant un peu en aval des puits artésiens. On sait que les populations noires de ces bas fonds apparentées à celles des régions similaires de l'Egypte ont été comme celles-ci depuis les temps les plus reculés très étendues en ce qui concerne l'hydraulique agricole.
Mais elles durent s'apercevoir en très peu de temps qu'en multipliant par trop ces travaux il en résultait de graves inconvénients : tarissement des sources d'amont et perte des palmiers qu'elles arrosaient, éloignement des palmeraies des lieux habités, fâcheux bouleversements économiques dans la fortune des habitants, etc. Elles durent donc bien certainement édicter des règlements prohibitifs, prendre des dispositions pour remédier à ces inconvénients en limitant ces travaux au strict nécessaire. La paix apportée dans cette partie du monde par le seul voisinage des Romains dût se répercuter sur la stabilité de ces dispositions et leur permit de fixer d'une façon stable le régime des irrigations de leurs palmeraies. Il faut d'ailleurs remarquer en outre qu'avec les moyens dont on disposait à cette époque il était fort difficile à un particulier non aidé par ses concitoyens et ses chefs d'exécuter à lui seul avec ses propres ressources, et pour lui seul un forage artésien, comme cela se produit couramment de nos jours. C'était surtout fort ardu dans certaines parties basses de l'Oued Rhir que nos appareils perfectionnés peuvent seuls explorer dans de bonnes conditions. Enfin ces bas-fonds devaient être à cette époque encore trop humides pour permettre la création des palmeraies. Les invasions et les pillages des nomades du Sud au IIIe siècle, des Vandales au Ve siècle et des Arabes durent en même temps que le départ des romains apporter un grand trouble dans la vie de ces régions. Il en résulta en fin de compte une anarchie complète parmi ces populations qui durent, sans frein d'aucune sorte, créer toujours plus en aval des puits artésiens nouveaux pour arroser de nouvelles palmeraies ; les eaux des oasis d'amont se trouvèrent soutirées et absorbées par ces orifices situés plus bas en vertu de lois physiques inéluctables. Lorsque le mal fut fait, il était irréparable et la population dût abandonner les palmeraies qui ne pouvaient plus être irriguées pour se réfugier ailleurs. Si on ajoute à cela les ravages et les pilleries des nomades berbères voisins, les exactions et les évictions violentes par les envahisseurs des plantations, ce qui empêchait les habitants noirs de tirer profit de leurs travaux et même d'entretenir leurs palmeraies et leurs puits, on aura le tableau de ce que devint l'Oued Rir.
La fièvre, protectrice de ce peuple qui y est moins sujet que le blanc a seule pu sauvegarder sa race et la protéger d'une destruction totale. Elle est en train de se relever matériellement; malheureusement en lui apportant sa libération nous avons déchaîné à nouveau l'anarchie hydraulique dont ce pays a déjà tant souffert, et qui pourrait bien si nous n'y prenons garde assez à temps apporter encore la ruine à cette population intéressante.
Pour que l'on puisse reconnaître l'exactitude du tableau que je viens de tracer, je vais en rapprocher quelques constatations matérielles qui ont pu être faites à différentes époques et notamment à la notre de faits du même genre.
Faisons encore pour cela le tour de l'Oued Rir.
J'ai dit plus haut qu'au Souf les traditions conservées dans le pays s'accordaient sur l'existence ancienne d'eau courante à la sur-face du sol ; jusqu'à présent on n'en a pas trouvé de preuves convaincantes comme le serait la découverte de coquilles récentes de mollusques d'eau douce. Le sable recouvre tout. En tout cas au Souf on doit admettre jusqu'à plus ample information que la disparition de ces eaux de surface est uniquement due à l'assèchement progressif et naturel du sol. Il n'y a pas eu détournement au bénéfice d'autres populations.
Il en est tout autrement à Ouargla. La tradition rapporte que dans la partie sud de la dépression d'Ouargla, une source abondante, l'Aine Sfa arrosait au loin les plantations de palmiers. Ville a pu vérifier en 1861 aux alentours de l'emplacement qu'on lui indiquait, la présence de couches de calcaire d'eau douce formées par les dépôts de cette source. Elles contenaient des coquilles de paludines et de mélanies. Cette source disparut et c'est en vain qu'on essaya par la suite en 1860 de creuser un puits artésien sur son emplacement. La disparition de cette source qui accompagna la ruine de Cedrata et des autres établissements ibadites du pays a certainement été causée par le fonçage de nombreux puits artésiens indigènes à un niveau plus bas, à une époque d'anarchie hydraulique qu'il est impossible de préciser. D'après les traditions d'Ouargla ce serait au Xllle siècle.
En ce qui concerne Ouargla nous avons un autre fait plus probant à enregistrer ; il s'est passé de notre, temps, sous nos yeux, et nous en sommes responsables. Voici le tableau comparé du débit des puits artésiens d'Adjadja village situé à l'Est d'Ouargla en 1861 et en 1888. En 1861 Ville les jaugea lorsque nous n'avions pas encore occupé le pays. En 1888 leur débit a été mesuré par ordre du général Poizat, commandant la division d'Alger, pour figurer dans une notice publiée sur le pays d'Ouargla. A cette époque on avait déjà eu le temps de faire de 1883 à 1888 dix puits artésiens français nouveaux dans la sebkha située entre le ksar de Rouissate au Sud et celui d'Adjadja, en amont, mais à un niveau plus bas, des puits existants d'Adjadja. Ils donnaient ensemble 3.790 litres :

Débit en 1861 Débit en 1888 à la minute à la minute
Aine Adjedja el Kebira___ 608 litres 340 litres
Aine Adjudja el Srira ....... 478 - 180 -
Aine ben Azzouz.......... 120 - 210 -
Aine Beida............... 120 - 140 -

Totaux........... 2046 litres 1600 litres
II y avait eu dans l'ensemble en ajoutant au dernier chiffre celui des puits artésiens français un gain total définitif de 3.356 litres, mais ce brusque changement de régime du pays avait entraîné une mortalité effrayante à Rouissate alors que la population qui est de sang blane, était restée jusque là indemne du paludisme. Pendant plusieurs années tous les enfants en bas âge et beaucoup d'adultes succombèrent aux fièvres paludéennes déchaînées dans ce coin si salubre jusque là parce qu'il était éloigné des palmeraies.
Mais ce n'est pas tout ; en 1918 j'ai revu l'oasis d'Adjadja où j'avais fait pour mon compte deux puits artésiens en 1884-85 et les indigènes m'ont montré avec chagrin leur ancienne oasis desséchée et à peu près privée d'eau, le débit de leurs anciens puits étant devenu insignifiant.
Fort heureusement qu'à Ouargla, au point de vue économique le désastre a été amorti par les mesures prévoyantes prises par le lieutenant Le Chàtelier dès le début des sondages. Les anciens propriétaires, ayant été invités à participer à la création des nouvelles palmeraies n'ont pas été trop lésés et le déplacement de la propriété n'a pas été trop néfaste pour les sédentaires comme il aurait pu l'être dans d'autres conditions.
Il serait trop long d'exposer ici ces mesures car j'ai simplement pour but en rappelant ces faits de montrer qu'en trente-cinq ans nous avons fait disparaître presque entièrement des puits artésiens qui donnaient plus de deux mille litres à la minute.
Au Nord de l'Oued Djedi, il en a été de même. J'ai parlé plus haut de la disparition dans cette rivière des sources de l'ancienne oasis indigène de Nebbi près de Sidi Khaled et n'y reviendrai pas.
Un peu en aval à Tolga dans le Zab Gharbi nous avons vu se renouveler du jour au lendemain les mêmes désastres qu'à Adjadja. Vieille oasis aménagée sans doute antérieurement à l'occupation romaine, Tolga avait ses jardins arrosés par de belles sources naturelles. Plusieurs puits artésiens français à gros débit ayant été forés inconsidérément, une source qui se trouvait en amont et à un niveau supérieur l'Aine Rassouta, a presque complètement disparu pendant que les sources d'aval voyaient au contraire leur débit s'augmenter considérablement. L'assèchement d'une partie de l'oasis, des inondations destructrices dans l'autre, nécessitant de puissants travaux de drainage, de violentes poussées de paludisme analogues à celle de Rouissate ont marqué notre intervention dans l'hydraulique agricole de cette région.
Enfin pour en revenir à l'Oued Rir lui-même nous allons sans doute avant peu voir se renouveler ce qui s'est passé à Sidi Bou Hania depuis que nous avons donné toute licence aux sondeurs artésiens.
Déjà les anciennes palmeraies de Bram, Gamra, Sidi Rached sont condamnées et destinées à disparaître à bref délai. Leurs habitants les quittent peu à peu pour se réfugier dans d'autres régions. Il est instructif de lire dans l'Hydrologie de Rolland les efforts faits pour sauver la petite oasis de Sidi Rached qui était située sur une eminence et où le sol sableux et pur permettait des cultures qu'interdit généralement le sol salé des bas-fonds voisins.
Les oasis de Temacine et de Touggourt sont gravement menacées. Le remède apporté par la réussite des sondages profonds les a momentanément sauvées, mais du train dont vont les choses, ce ne sera pas pour longtemps. Dans quelques années, toutes les palmeraies seront sûrement concentrées dans les parties les plus basses et les plus malsaines de la vallée ; les anciennes oasis et leurs villages devront être abandonnées. On peut voir dans l'ouvrage de Rolland les craintes qu'il exprimait déjà à ce sujet, bien qu'il fut lui-même personnellement intéressé à la continuation des sondages dans l'Oued Rir.
Ces quelques exemples suffiront je pense pour- bien montrer que la ruine de Sidi Bou Hania a été certainement le résultat de la multiplication subite à un moment donné des puits artésiens indigènes dans les régions situées en aval.
Qu'avec cela l'état troublé du pays auquel je faisais allusion plus haut soit venu coopérer à l'oeuvre de destruction et à la dispersion de ses habitants la chose est plus que probable, mais la cause dominante fut bien celle que j'indique.
Ce fait comporte pour nous une leçon qu'il est bon de méditer. La prospérité et la paix que nous avons ramenées dans l'Oued Rhir entraînent avec elles un danger qui est la licence laissée dans la pratique à tout venant de faire de nouveaux puits artésiens. Au début de notre occupation il a été nécessaire de pousser activement les sondages pour rendre courage aux Rouara excédés par l'oppression des nomades et qui laissaient complètement péricliter leurs palmeraies. Maintenant que ce résultat a été obtenu il faudrait y regarder à deux fois avant de faire de nouveaux forages dans cette région où le maximum de rendement de la nappe paraît être atteint depuis assez longtemps.
On a déjà proposé à maintes reprises une réglementation des sondages, mais la loi française ne prévoyant pas les cas de ce genre ne nous offre aucun secours. Il faudrait une loi spéciale à l'Algérie que le respect de l'uniformité, inhérent à notre tempérament, n'a pas encore permis d'édicter. Il y a cependant urgence et il est permis d'espérer qu'on finira par le reconnaître. Le dernier volume de l'exposé de la situation des Territoires du Sud récemment paru contient un sérieux exposé de cette importante question et des remèdes que l'on a essayé jusqu'à présent.
Le Commandant,
G. CAUVET.