Kitab El Adouani

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KITAB EL ADOUANI



Louange à Dieu seul !
Son gouvernement seul est durable !

Les écrivains qui se sont occupés de l'histoire du pays rapportent que Kaïrouan (1) était aux Beni-Makhzoum, tribu Koraïchite venue de la Mecque (2).
Tripoli était aux Lakhm, dont les alliés étaient juifs. Ces mêmes historiens disent que les Kâb, branche issue des Makhzoum, ayant à leur tête Ben-Rezek (3), eurent pendant un certain temps le pouvoir en Ifrikia. De ces derniers sortit Allac.

(1)Kaïrouan, ville sainte et célèbre dans les annales musulmanes,fondée par Okba à l'époque de l'invasion des Arabes dans le nord de l'Afrique.
(2)Voir, pour l'origine et la généalogie des tribus, l'histoire des Arabes avant l'Islamisme, par Gaussin de Perceval. Les Benou-Makhzoum, les Lakhm, les Hachem et les Kâb appartenaient à des tribus venues de l'Arabie. — Consulter aussi lbn Khaldoun.
(3)Il existe encore dans la Tunisie une puissante tribu du nom des Oulad-Rezek, qui a toujours joué un grand rôle dans les événements du pays.

(2)

Les habitants du pays compris entre Tebessa et la Kala descendent des Riàh, Zerloum et Eïad.
Les gens de Madjena (1) sont des Oulad-Amer-ben-Hilal, desquels est issue la peuplade des Charen (2).
Les Kerfa sont originaires d'une fraction des Béni-Drar-et-Taï.
Les Abbassa descendent de Foudil-ben-Abbas.
Les Alouî sont de la postérité de 'Adî ; ils portèrent ensuite le nom de Beni-Hafès, et après avoir eu le pouvoir en Ifrikïa, ils tombèrent en décadence et s'éteignirent par leur propre faute. La cause en est qu'ils n'eurent parmi eux aucun homme capable de les diriger.
Les gens du Sahara sont de la postérité de Adjoudj-ben-Tikran le Juif (3). Ils habitaient jadis Khaïbar (4) ; c'est un fait qui nous a été transmis par Salem-ben-Adnan.
Quant aux populations qui occupent la campagne qui s'étend entre Constantine et la mer, la majeure partie d'entre elles s'allia aux Koraïchites lorsqu'ils vinrent dans la contrée. Elles étaient originaires de la Perse et des Coptes, et se livraient à l'élève des moutons et des bœufs.
Les habitants des montagnes du Moghreb, tels que ceux de l'Àhmar Kheddou (5) et du Djebel-el-Malah, sont des Lakhm.

(1)Madjena, ancienne ville située à une trentaine de milles N. E. de Tebessa.
(2)Les Charen, tribu Tunisienne dont le territoire est situé à peu-près en face de notre cercle de Souk'-A hras.
(3)Le premier qui régna dans le désert fut Biouloutan-ben-Tikran (el-Kaïrouani).
(4) Khaïbar, ville juive dans le Hidjaz, conquise par Mahomet et dont la population fut dispersée.
(5) La grande chaîne qui se détache par le col de Tinougarin du point culminant des Aurès forme la ligne centrale à laquelle se rattachent tous les autres systèmes montagneux entre l'Oued-Abdi, au nord, et la plaine du Zab-Chergui au Sud. Toute cette partie montagneuse porte le nom collectif d'Ahmar-Kheddou, « la joue rouge, » à cause de la teinte rougeatre qu'elle prend lorsqu'elle est éclairée par le soleil. Les pentes de l'Ahmar-Kheddou sont couvertes de forêts dont les principales essences sont le genévrier, le pin et le chêne. La superficie boisée peut être évaluée à plus de 20,000 hectares. Les plus belles forêts sont celles des Beni-Melloul et des Beni-bou-Seliman : malheureusement le défaut de routes em¬pêche de les exploiter.


(3)

Ils épousèrent des femmes du Fars et de Ladjem, c'est-à-dire de familles d'origine persane ou romaine dont les aïeux étaient déjà établis dans ces montagnes. Les Lakhm, en venant de l'Orient en Occident, avaient laissé leurs femmes dans leur patrie ; beaucoup d'entre eux arrivèrent, du reste, étant encore adolescents.
Tous ceux d'entre les Juifs, les Coptes et les chrétiens qui embrassèrent la religion musulmane à la venue des nouveaux conquérants, devinrent les alliés des Koraïchites, surtout des Beni-Hachem, parce que ceux-ci avaient des mœurs plus douces que leurs autres compagnons et que leur type était plus beau.
Les ksour de l'Ifrikïa, en long et en large, étaient jadis habités par des Juifs et des chrétiens qui se soumirent aux Beni-Hachem.
Les populations des contrées septentrionales étaient pasteurs et tiraient leur origine des Himyarites.
La force des ksour du Sahara consistait dans leur cavalerie ; les juifs qui habitaient ces ksour descendaient des Beni-Âbd-ed-Dar (1).

(1) Abd-ed-Dar, fils de Cossay. Voir l'histoire des Arabes, par Gaussin de Perce val.

(4)

El-Malleka(1) resta occupée par ses anciens habitants, qui descendent des chrétiens. Il en est de même pour Cafsa (2). Les gens de Gabès (3) étaient des chrétiens de Syrie, qui apostasièrent entre les mains d'Abou-Beker, et qui accompagnèrent ensuite 'Aoun-ben-Cheddad dans le Moghreb. Ils vinrent avec lui, au nombre de quatre-vingt familles, et s'établirent à Gabès. Près de là se trouve une montagne nommée Ed-Dahara, que vinrent habiter les gens des Beni-Zid-ben-Omeïa (4). Ils amenè¬rent avec eux cinquante alliés issus des Coptes et des Ambar (5), qui allèrent se fixer dans la montagne des Beni-Barbar (6) et à Lïana (7). Ils bâtirent une ville, nommée Oum-el-'Az; mais cette ville étant tombée en ruines, ils retournèrent dans la montagnef

(1)Malleka est le nom arabe d'un fort qui défendait l'antique Carthage.
(2)Cafsa, en Tunisie, bâtie au pied du Djebel-Beni-Lounès ; c'est là
Capsa des anciens, prise par Marius dans la guerre de Jugurtha.
(3)Gabès, ville de la régence de Tunis, à six milles de la mer; c'est
l'antique Tacape.
(4)La grande tribu des Beni-Zid occupe encore le territoire situé au fond du golfe de Gabès, traversé par la chaîne du Djebel-Dahara.
(5)Ambar, ville située sur l'Euphrate, en Perse.
(6)Les Beni-Barbar occupaient autrefois un territoire beaucoup plus vaste que celui qu'ils occupent aujourd'hui. Ils sont confinés sur la rive ouest du cours supérieur de l'Oued-Biger et du cours inférieur de l'Oued-Ferroudj, dans les montagnes du Djebel-Charcbar. Le Djebel-Charchar forme une grande muraille qui se dirige du N. E. au S. 0., en bordant l'Oued-el-Arab sur sa rive gauche ; il se rattache, vers les sources de l'Oued-Biger aux Djebel-Mahmel et Djebel-Zouï, qui sont la ligne de partage entre les eaux qui coulent vers le Sahara et celles qui parcourent la région des plateaux du nord-est de l'Àurès.
On trouve de nombreuses ruines romaines dans le Djebel-Charchar ; mais elles n'ont pas encore été étudiées. Les Béni Barbar ont un millier d'habitants qui habitent cinq villages.
(7)Lïana est un village entouré d'une oasis de palmiers située sur la rive droite de l'Oued-el-Arab, dans te kaïdat de l'Ahmar Kheddou, à 13 lieues est de Biskra. Sa population est d'envivon 6OO habitants.

(5)

Les gens des ksour de Zeriba-es-Ser'ri étaient les alliés des Omeïades. On les laissa là pour qu'ils se livrassent à la culture et à la plantation des arbres.
Badès est encore occupée par les descendants de ses anciens habitants, qui étaient d'origine chrétienne. Il en est de même de Tahouda, Toulga, Bordj-el-'Amri, Biskra, Farfar, Ben-Tïous et Djerbana (1). Les nomades du Zab étaient tous serviteurs des Omeïades.
Les gens de Djerdanïa sont ceux qui se déclarèrent pour Moaouïa dans la lutte qu'il soutint contre Ali, gendre du prophète.
Le Souf n'avait jadis aucun habitant, ni maîtres ni esclaves ; son territoire appartint d'abord à trois cents individus de Kaïrouan, qui avaient l'habitude de le parcourir avec leurs troupeaux et leurs chameaux.

(1) Djerdanïa ou plutôt Sardanïa, petite ville appartenant jadis aux Beni-Obaïd, non loin de Kaïrouan. D'après lbn-Khaldoun, cette ville était ainsi nommée parce qu'elle fut d'abord peuplée par des Sardes enlevés de leur Ile par les Arabes.
Badès, village situé sur une colline, sur la rive gauche de l'Oued-el-Arab, à 13 lieues à l'est de Biskra. Sa population actuelle est d'environ 250 individus.
Tahouda est un village situé à 16 kilomètres à Test de Biskra, sur une colline. Sa population est aujourd'hui réduite à 36 individus. Aux environs de Tahouda on trouve plusieurs ruines romaines.
Toulga, oasis et village situés à 31 kilomètres à l'ouest de Biskra. Sa population est d'environ 1450 individus. On y voit encore les ruines d'une citadelle romaine, d'où l'on peut supposer que Toulga était un point plus fortement occupé que les autres oasis.
El-Bordj, oasis et village à 4 kilomètres au-delà du précédent. Sa po¬pulation est d'environ 800 habitants.
Farfar, oasis et village à 31 kilomètres à l'ouest de Biskra. Population, environ 550 habitants.
Ben-Tïous, oasis et village à 30 kilomètres au sud-ouest de Biskra. 300 habitants environ.

(6)

Les habitants de Constantine étaient d'origine chrétienne. Ceux du Moghreb, depuis Constantine jusqu'à Tlemcen, descendent de Mahalan ben Tarek. Ils étaient pasteurs et nomades, de la descendance de Djalout (Goliath). Quand ils apostasièrent, on les amena en occident au nombre de quatre cents individus, et on les établit entre Constantine et Tlemsen.
Quant à Badja, située sur le bord de la mer (1). (Ici se trouve une lacune)
Les Ouled-Zeïan, qui habitent les montagnes du Mo¬ghreb, sont une peuplade dont personne ne connaît ni l'origine, ni les liens de parenté.
Les familles qui résident dans le Djebel-el-Mahmel, la Sebikha-Garâ et l'Oued-Djedi (2) jusqu'à la montagne des Beni-Barbar, sont des descendants de Djalout. Geux qui habitent le versant de cette montagne appartenaient à une peuplade du Moghreb qui embrassa la religion musulmane(3).

(1)Badja, à 36 kilomètres au sud deTabarka; population de 5000 âmes.
Il se fait dans cette Tille un grand commerce de grains. C'est l'ancienne Vacca de Salluste.
(2)Voir, pour le Djebel-el-Mahmel, la note ci-dessus, page 27. Sebikha-Gara est au sud de Tébessa.
(3) Nous ajouterons quelques mots confirmant les faits énoncés par EI-Adouani. C'est qu'il existe encore, de nos jours, beaucoup de populations juives dans les tribus, notamment chez les Hanencha, les Zemoul et en Kabilie. Leur origine doit être la même que celle des Djeraoua de l'Aurès, dont parle lbn-Khaldoun.
M. Pelissier, dans sa description de la régence de Tunis, signale aussi des israélites dans la tribu des Dreïd, vivant exactement de la même vie que les Arabes, armés et vêtus comme eux, montant à cheval comme eux et faisant au besoin la guerre comme eux. Ces Juifs sont tellement fondus avec le reste de la population, qu'il est impossible de les en distinguer. Ils ont même perdu cet accent nasillard qui, presque partout, caractérise leur race.

(7)

Les Oulad-Zeïn, qui se subdivisèrent en Oulad-Zid, Oulad-Saâd, Oulad-Ali, Oulad-Hamed etOulad R'anem, vinrent en Ifrikïa avec Messerouk-ben-Handala, dont nous allons raconter l'histoire.
Messerouk-ben-Handala ayant tué son cousin des Beni-Khed, prit la fuite avec trente de ses parents, et emmena à sa suite les Ouled-Zeïn désignés ci-dessus, qui étaient de race arabe.
Trois ans après leur passage en Egypte, ils arrivèrent à Barka (1). Jusque là, ils n'avaient pu s'établir auprès d'aucune ville, à cause de leur esprit turbulent. De Barka, ils allèrent au Djebel-Lakhdar (2), où il restèrent deux ans.
Mais ils recommencèrent bientôt leurs déprédations, en enlevant les troupeaux du souverain Hafsite. Celui-ci marcha contre eux à la tête de quatre mille cavaliers, et parvint à les expulser de la montagne.
Ils se réfugièrent alors auprès de Tripoli, où ils restèrent six ans ; mais là encore, ayant assassiné l'oncle de Saâdi, celui-ci leur réclama le prix du sang. Ils pri¬rent alors la fuite par une nuit obscure, et se retirèrent aux environs d'une petite ville située sur le bord de la mer et dépendant de la province de Tripoli Saâdi leur envoya dire: « Payez moi la dïa, sinon éloignez-vous pour vous soustraire à mes coups. »
Nous ne voulons rien payer, répondirent-ils, et nous ne voulons pas non plus nous éloigner du pays. Si tu te sens assez fort, viens nous en chasser !

(1)Barka, pays et ville de l'ancienne Cyrénaïque.
(2)Djebel-Lakhdar, au sud de la régence de Tripoli.

(8)

Le chef Tripolitain écrivit aussitôt au seigneur de R'damès (1) et à celui de Ouargla, qui lui amenèrent dix mille cavaliers de renfort.
Cependant, les habitants du pays, fâchés de ce qui arrivait à Messerouk-ben-Handala, se déclarèrent en sa faveur et lui fournirent un contingent de cinq mille cavaliers pour soutenir sa cause : Messerouk disposait déjà, pour son compte de mille chevaux.
La rencontre eut lieu à l'endroit nommé Kerhan, et on combattit de part et d'autre avec acharnement, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, Quand on se sépara, le parti de Messerouk avait perdu quatre cents cavaliers et celui du souverain de Tripoli mille.
Messerouk et les siens, se sentant impuissants, prirent la fuite et allèrent s'arrêter sur le bord de la mer, à l'endroit dit el-Fedjeradj, où ils séjournèrent trois mois.
C'est là que le seigneur de Gabès leur envoya souhaiter la bienvenue et leur offrir ses services. Ils allèrent en effet à Gabés, s'y reposèrent et purent améliorer leur situation.
Parmi les gens de Messerouk, se trouvait un individu nommé Karan-ben-Amer, qui avait l'habitude de se promener dans les jardins des environs. Un jour, il prit des raisins et le maître du jardin étant survenu les lui arracha des mains ; il s'en suivit une dispute, puis une lutte, dans laquelle le propriétaire des fruits eut la tête fendue d'un coup de sabre.


(1)R'damès, l'ancienne Gydamus, ville et oasis situés au sud-ouest de la régence de Tripoli. Sa population ne s'élève aujourd'hui qu'à 6 ou 7,000 habitants ; elle possède un grand marché où affluent tous les produits du Soudan. Plusieurs voyageurs européens ont exploré Rdamès et l'ont décrite avec soin. Voir les mémoires publiés par Richardson, le docteur Barth, le commandant de Bonnemain, M. Duveyrier et, en dernier lieu, par la mission envoyée à R'damès en 1862, sous la présidence de M. Mircher, chef d'escadron d'état-major.

(9)

Karan-ben-Amer emporta le cadavre sur la plage, et le jeta à la mer afin de le faire disparaître.
Les parents de la victime ayant fait des recherches et ne trouvant pas le cadavre, accusèrent de ce meur¬tre les gens de Messerouk, Le souverain de Gabès leur ordonna alors de quitter le pays. Ils partirent, en effet, dans la direction de Kaïrouan; mais on refusa de les laisser s'y établir.
Parmi eux se trouvait un vieillard brisé déjà par le poids des années, nommé Trad-ben-Dabès, et qui ne marchait qu'en s'appuyant sur un bâton. Voyant Messe¬rouk et les siens dans un grand désespoir, parce que, repoussés de tous côtés, ils ne savaient plus où diriger leurs pas, il vint au milieu d'eux et leur parla en ces termes :
Avez-vous suffisamment délibéré ; ne vous reste-t-il plus aucune résolution à prendre ?
Oui, lui répondit-on, avec abattement, nous avons épuisé tous nos conseils et nous ne savons que devenir,
Eh-bien, ajouta Trad, confiez-moi la conduite de vos affaires, et si vous consentez à m'obéir aveuglément, vous n'aurez pas à vous repentir d'avoir suivi mes avis.
Ils répondirent tous : Nous te serons soumis; nous ferons ce que tu ordonneras et, s'il plait à Dieu, tu seras notre maître et notre seigneur.

(10)

J'exige autre chose, dit encore Trad; c'est que, désormais, vous renonciez à porter le nom de votre chef Messerouk et que vous adoptiez le mien.
Ils y consentirent également, de sorte qu'à dater de ce moment, toutes les fois qu'en parlant d'eux on demandait : Quel est cet homme ? quels sont ces cavaliers ? on répondait : Ce sont les Troud, c'est-à-dire les gens de Trad-ben-Dabès.
Messerouk-ben-Handala fut vivement mortifié de voir ainsi disparaître son nom. Il était, en effet, de noble race arabe, et descendait des Beni-Makhzoum, tandis que Trad n'était qu'un homme obscur issu de la tourbe du peuple arabe. Il fit le serment de se séparer de ses ingrats compagnons, et joignant l'action à la menace, il partit immédiatement pour Kaïrouan, où on le reçut, lui et les trente cavaliers ses parents qu'il avait amenés d'Orient. Il habita cette ville jusqu'au moment où par¬vint la nouvelle que Trad et ceux qui l'avaient suivi s'étaient établis définitivement aux ksour-'Adouan, ainsi que nous le raconterons plus loin.
En parlant du pays de Gabès, Trad et les siens allèrent faire une première station, qui dura trois ans, auprès d'une ancienne ville nommée el-Mohdia (1), ravagée jadis par les compagnons de Otman-ben-'Affan.
Le souverain de Tarchich (Tunis) ayant eu connaissance de leur situation, expédia vers eux son Hamba-ben-Sâad avec trente cavaliers de sa garde. Les Troud lui firent un brillant accueil, et égorgèrent même une jeune chamelle pour son repas. Après qu'il eut mangé, le Hamba leur dit : Le souverain de Tunis, mon maître a juré que vous ne vous établiriez point sur son territoire, et je viens vous notifier, de sa part, d'avoir à vous éloigner. »

(1) El-Mohdia est une ville reconstruite par l'imam El-Mohdi vers l'an 299 de l'hégire sur les ruines de l'antique Aphrodisium. Roger, roi de Sicile, s'en rendit maître en 1147.

(11)

Ces paroles ayant été répétées à Trad, celui-ci fit répondre en ces termes :
« Nous sommes des gens vivant indépendants et à l'état nomade ; répondez à votre maître que nous ne lui demandons autre chose que de nous laisser libres ; nous avons besoin d'espace pour vivre comme vivaient nos pères. »
Le Hamba rendit compte de sa mission, puis revint de nouveau auprès des Troud : « Mon souverain, leur dit-il, consent à vous laisser en liberté. »
Safouan raconte : J'étais parmi les Troud ; ayant obtenu la faculté de rester nomades, nous nous mîmes en marche et nous entrâmes dans l'Ifrikia, au nombre de quatre cents cavaliers.
Un homme de ce pays nous reçut et nous accueillit avec grande bienveillance; nous couchâmes chez lui et nos gens y restèrent trois jours :
Après quoi notre hôte nous dit : L'émir de cette contrée est issu des Beni-Abd-ed-Dar ; demain, s'il plait à Dieu, il viendra vous assigner les parties du territoire que vous pourrez parcourir. Il fera entre vous un partage de terres ; chacune de vos fractions aura ses limites, afin que vous ayez de l'espace pour ne pas vous gêner les uns les autres. Il vous donnera des approvisionnements pour vos chevaux et des effets pour vous couvrir. Celui d'entre vous qui perdra son cheval, on le lui remplacera. Donc, restez avec nous dans l'Ifrikïa; la population qui l'habite actuellement est tombée dans l'avilissement ; elle n'a aucune énergie et n'est douée d'aucun bon sentiment parce qu'elle a l'habitude de ne se nourrir que de chair de poule (1).

(1)Plusieurs tribus nomades considèrent comme avilissant d'élever et même de manger des poules.

(12)

Les Troud acceptèrent les propositions qui leur étaient faites.
On établira un marché spécial pour vous, ajouta l'orateur, et ce marché s'appellera celui des Oulad-Bou-Zeïd.
Ils levèrent les mains et prononcèrent le Fatha comme gage de leur consentement unanime.
Les Troud vécurent paisiblement pendant quinze années, et purent se refaire des pertes qu'ils avaient éprouvées précédemment. Leurs chameaux, réunis par troupeaux de cent têtes, paissaient à l'endroit nommé El Àïcha.
Amara et El-Assed-ben-Sariâ, parcourant le pays pour l'examiner, arrivèrent un jour aux ksour 'Adouan. Ils n'y trouvèrent qu'une vieille femme nommée Châhma, un esclave nommé Chouker, ainsi qu'un vieillard impotent âgé de cent-vingt ans, qui avait appris de son père, mort à l'âge de cent cinquante ans, les événements d'autrefois, et qui se plaisait à les raconter à ceux qui l'écoutaient.
La femme tenait devant elle un tambour de cuivre sur lequel elle frappait deux coups quand elle voulait repousser quelqu'un et manifester son mécontentement. Si, au contraire, elle consentait a donner l'hospitalité à un étranger, elle frappait un seul coup sur son tambour.

(13)

Les 'Adouan habitants des ksour avaient la coutume d'emmener tous leurs bestiaux aux pâturages vers les premiers jours de printemps. Les gens des montagnes descendaient alors vers eux avec leurs troupeaux, et ils se dirigeaient tous ensemble vers les plateaux de Laghouat et de Ouargla.
Safouan raconte : Quand nos deux voyageurs arrivèrent aux ksour et n'y virent personne, ils demandèrent s'ils étaient ou non habités. Chouker leur répondit qu'il n'y avait personne pour le moment, mais qu'il leur donnerait lui même l'hospitalité en leur apportant du pain, de la viande et de l'eau. Si, au contraire, ajouta-t-il, votre intention est d'avoir des renseignements sur le pays, venez avec moi; je vous conduirai au ksar dit d'El-Medina, où se trouve quelqu'un qui peut satisfaire votre curiosité. Ils acceptèrent, et Chouker les mena auprès du vieillard âgé de cent-vingt ans, qu'ils trouvèrent assis sur un bât de chameau rembourré de paille. Après qu'ils eurent échangé leurs salutations, le vieillard leur dit :
De quelle tribu êtes vous, et que venez-vous chercher ici ?
Nous sommes deux hommes de bien de l'Ifrikïa, et nous parcourons le pays pour notre agrément.
Vous mentez, reprit le vieillard, car je sais, par les prophéties renfermées dans nos anciens livres, que les Troud, auxquels vous appartenez, doivent apparaître à l'époque où nous sommes actuellement pour s'emparer de tout ce qui existe dans cette contrée.
Les deux voyageurs surpris demandèrent : Que savez-vous donc encore à ce sujet ?

(14)

Voici, dit-il : Le pays qui est derrière nous s'appelle le Souf ; c'est ici qu'existent les ksour 'Adouan. Il en est d'autres dits ksour Rahban; ce nom leur fut donné parce que des moines chrétiens vinrent jadis s'y installer, et chacun d'eux se construisit un ksar ; tels sont les trois ksour de Ourlana, les deux de Djelâma, celui de Badès et enfin le dernier, situé à Tahouda. Les moines chrétiens élevèrent ces ksour pour y vivre dans l'isolement et se livrer à l'adoration de Dieu.
Quant à 'Adouan, voici quelle est l'origine de cette appellation. Sous le khalifat de Otman-ben-Affan, les musulmans firent la conquête de l'Ifrikïa (1); parmi eux se trouvait un homme des Beni-Makhzoum nommé 'Adouan. L'Émir qui commandait les troupes, après avoir rendu compte des succès qu'il avait obtenus, reçut ensuite l'ordre de faire retourner les Beni-Makhzoum et les Beni-Hachem à Médine, et de ne laisser personne en arrière. Cependant, 'Adouan resta en Ifrikïa, et s'y maria avec une femme indigène, laquelle lui donna vingt enfants en quinze grossesses,
Ses fils grandirent, montèrent à cheval et eurent eux mêmes des enfants du vivant de 'Adouan leur père. Ils possédaient mille chameaux et trois mille chèvres ou moutons. Cette famille prospéra à tel point, que des gens de tous pays accoururent pour vivre à côté d'elle, et c'est ainsi que s'accrut la population des ksour 'Adouan.
Le premier habitant de Souf se nommait Louï-ben-Loukman ; il était issu des Beni-IIilal. Ses descendants l'habitaient depuis quarante ans et se considéraient déjà comme n'ayant jamais eu d'autre patrie, quand survin rent les Beni-Tebout, qui l'habitèrent à leur tour pendant quarante autres années ; mais au bout de ce temps ils en furent chassés par les Beni-Addas(2), qui restèrent maîtres du Souf pendant une période de quarante autres années.

(1) En 647 de l'ère chrétienne.
(2) Les Beni-Addas ou les Addaïssa descendent de Addas, fils de Zahik, et sont comptés parmi les Haouara. La tribu berbère des Haouara occupait jadis presque toutes les plaines qui s'étendent de Tebessa à Constantine. Les Hanencha, Harakta et Nememcha ne sont autres que leurs descendants. (Voir Ibn-Khaldoun.)
Il existe de nos jours plusieurs familles de Addassa sur le territoire tunisien. Ils viennent souvent par groupes dans nos tribus de la province, où ils exercent le métier de maquignons. Ils sont très rusés et surtout très fourbes. Ce sont, en quelque sorte, les Bohémiens du pays.


(15)

Les Beni-Merin-ben-Noual, issus de Ben-'Afia, vinrent ensuite; mais les descendants de 'Adouan, dont nous avons parlé plus haut, étant devenus puissants, chassèrent les anciens habitants du Souf et s'emparèrent du pays. Nos livres prophétiques affirment que les 'Adouan seront anéantis à leur tour par une peuplade arabe dite les Troud, dont le chef se nommera Trad. Les Troud seront très puissants ; il n'y a que Dieu qui sera plus fort qu'eux. Je ne ments point en vous racontant tout cela, et Dieu est témoin de ma sincérité.
Le moment assigné par les prophéties est arrivé: or, il n'y a pas de doute, vous n'êtes autres que des Troud.
Le narrateur ajoute : Les deux voyageurs ayant entendu ces paroles dirent : Ce pays nous convient en effet ; nous allons immédiatement retourner auprès de nos compagnons pour leur rendre compte de ce que nous avons vu et entendu. Ils remontèrent à cheval et s'éloignèrent.
Quand ils eurent rejoint leurs compagnons, ils leur firent le récit de leur voyage.

(16)

Nous avons visité un pays, leur dirent-ils, qui est bien préférable à celui-ci. Il est vaste ; il convient au pâturage des chameaux et des moutons, et il n'est sous la dépendance d'aucun souverain. Or, lesTroud avaient de nombreux troupeaux dont le lait constituait la base de leur nourriture. Du reste, les voyageurs répétèrent ce que le vieillard leur avait dit sur la prédiction annonçant l'arrivée des Troud chez les Àdouan.
Pourquoi, ajoutèrent-ils, renonceriez-vous à aller habiter un pays riche pour rester dans celui-ci, où il n'y a rien.
Après ces paroles, chacun discuta et émit son avis. Cinq d'entre les principaux des Troud se mirent en marche avec leurs gens, et se dirigèrent vers les ksour 'Adouan. Il ne resta en Ifrikïa que Bou-Zeïd et Ali avec leur suite.
Cette émigration eut lieu vers l'an 800 de l'hégire. (1397-98 de J.-C. )
Quand la caravane émigrante arriva auprès de la ville de Nefta, deux de ses membres se détachèrent pour aller la visiter. Ils y restèrent sept jours et sept nuits, puis rejoignirent leurs compagnons. Cette ville, leur dirent-ils, est habitée par des gens injustes parmi lesquels ne doit point vivre un bon musulman. Mais pendant leur séjour à Nefta, ces deux individus avaient contracté une maladie dont ils moururent subitement, et on les enterra près de la ville. Leurs tombeaux sont encore connus sous les noms de Dahdah et de Rihan.
Les émigrants avançant journellement vers l'ouest, arrivèrent enfin aux ksour 'Adouan, et s'arrêtèrent à l'endroit nommé Ez-Zâf.


(17)

De là, ils expédièrent quatre cents cavaliers en reconnaissance, afin de retrouver l'endroit où se tenait Chahma, la femme au tambour de cuivre. Quand celle-ci les aperçut, elle prit la fuite en frappant son tambour à coups redoublés. Ces nombreux étrangers, se disait-elle, ne viennent pas chez nous comme de simples hôtes ; ils doivent dissimuler quelque intention hostile.
Cependant le souverain de Tunis ayant appris que les Troud avaient quitté brusquement le pays d'Ifrikïa, rassembla les membres de son conseil pour leur parler de cet important événement.
Quelles nouvelles avez-vous des Troud, leur dit-il ?
On assure qu'ils sont partis.
C'est la vérité. Vous pouvez maintenant dormir en paix. Je suis bien aise qu'ils se soient éloignés, car ce sont des envahisseurs et des fauteurs de troubles; avec leur caractère indiscipliné, il est impossible qu'ils puissent vivre dans un pays où existe une autorité.
Safouan, l'auteur du récit, ajoute : A l'époque où nous vivions en Ifrikïa avec notre émir Trad, nous avions en effet commis de grands désordres, violé le harem des femmes de nos voisins et tins la perturbation dans les familles, sans songer à la malédiction divine à laquelle nous nous exposions. Les habitants de l'Ifrikïa avaient déjà porté plainte à leur souverain. Nous voulons, lui avaient-ils dit, que vous chassiez de chez nous cette race de mécréants venue de Syrie pour s'établir dans le Moghreb.
Conseillez-moi, leur répondit le souverain. Décidez vous mêmes quel est le moyen que je dois mettre en œuvre pour les expulser. Dois-je traiter avec eux ou bien employer la force ?

(18)

Chacun émit son avis. L'un des conseillers s'étant levé s'écria : Que la bonté divine soit sur notre souverain ! Puisqu'il m'est permis de parler voici mon opinion : Les Troud sont des pasteurs de chameaux et de moutons; traitons avec eux en leur offrant cent chameaux noirs ; leur cupidité sera séduite et ils s'éloigneront. » Un autre orateur combattit cette proposition : Si nous leur offrons cent chameaux ou même seulement cinquante, ils considéreront notre don comme un impôt, et ils sont capables d'en exiger autant tous les ans. Les avis étant partagés, on se sépara, renvoyant au lendemain la suite des délibérations. C'est à ce moment que parvint la nouvelle du départ inespéré des Troud; nouvelle qui fut accueillie avec joie par tous les habitants paisibles de l'Ifrikïa.
L'auteur raconte : Les Troud ayant donc rejoint Chahma, la femme au tambour de cuivre, lui dirent : Nous te demandons l'hospitalité.
Mais je n'ai ni pain ni eau pour tant de cavaliers, dit-elle; et elle s'éloigna, comme nous l'avons dit plus haut, en frappant sur son tambour.
Safouan ajoute : Nous ignorions la manière de procéder de cette femme ; nous restâmes donc paisiblement assis auprès de son mari Chouker. Tout à coup, un nuage de poussière obscurcit l'horizon, et quarante cavaliers la lance au poing vinrent nous assaillir. Un de nos hommes fut tué à l'improviste. Prenant l'offensive à notre tour, il nous fut facile de les disperser et de les tuer jusqu'au dernier.

(19)

Le lendemain, d'autres cavaliers ennemis arrivèrent au nombre de quatre-vingts. Nous les combattîmes encore; mais, dans cette lutte, 'Adi, Amara et Salmi furent blessés; nos tués furent au nombre de cinq : Rafâ-et-Taï, Mansour-ben-Salem, Hilal-ben-Moaouïa, Handala et Khaled-ben-Djaber. Nos ennemis avaient perdu quinze hommes.
Après avoir passé la nuit à nous garder, il fallut encore combattre toute la journée du lendemain. Nous eûmes cinq hommes tués, mais nos adversaires en laissèrent cent sept dans la poussière.
Au point du jour, nous étions de nouveau en présence. Nos adversaires se tenaient à Ksar-el-Bouma ; ils fondirent sur nous au nombre de cinq cents. La rencontre eut lieu à la mezara de Sidi-Redouan ; on se battit toute la journée et toute la nuit, mais au lever du soleil, nos ennemis étaient mis en déroute et poursuivis jusqu'à l'Oued-Rir'. On tua tous ceux que l'aman ne sauva pas.
Le narrateur continue ainsi : Les Troud retournèrent à l'endroit où étaient dressées leurs tentes. A peine y étaient-ils descendus, qu'une nouvelle bande de cinq cents cavaliers, suivis de quatre-vingts hommes à pied et de toutes leurs femmes, assaillit comme la tempête leur campement.
Mâmar-ben-Salem, qui assista à cette attaque, la raconte en ces termes :
Les 'Adouan se ruèrent sur nos tentes ; il fallut déployer tout notre courage et toute notre énergie pour résister à leur furie.
« Au moment où nous commencions à plier sous leurs coups, une de nos femmes, qui combattait depuis le début de l'action en se servant d'un montant de tente comme d'une massue, fut frappée à mort. »

(20)

Son mari la voyant tomber, se mit à pousser de grands cris : « O ! fils des nobles Arabes, disait-il, cette race d'esclaves a tué ma compagne qui combattait comme un lion pour vous défendre. Les laisserez-vous emporter le montant de tente comme trophée de leur facile victoire? »
Les Troud étaient déjà en fuite ; la voix du mari désespéré les rallia. Alors chacun d'eux se couvrant la face avec un linge, pour ne pas voir le danger, ils s'enhardirent mutuellement et se jetèrent de nouveau sur les 'Adouan.
« Puisque nous voulons leur pays, disait-on, tâchons de le conquérir par notre valeur ! »
Safouan ajoute : Nos femmes nous suivaient pas à pas, portant leurs enfants dans les bras. Chacune d'elles ne cessait de répéter à son mari : me laisseras-tu devenir la concubine de ces esclaves ?
Ces paroles ranimèrent les courages. Aussitôt les chevaux s'élancèrent contre les chevaux, les hommes contre les hommes. La bataille dura la journée entière.
Chacun des combattants passa la nuit sur l'emplacement qu'il occupait; les morts eux-mêmes ne furent pas relevés, et les femmes veillèrent pendant que les hommes, excédés de fatigue, dormaient afin de reprendre des forces pour la lutte du lendemain.
Dès que brilla l'aurore, tous les guerriers étaient de nouveau sur pied. Les 'Adouan vinrent les premiers se heurter contre les Troud, et le combat recommença comme la veille, avec le même acharnement de part et d'autre.

(21)

La nuit nous sépara une seconde fois.
Le troisième jour, les 'Adouan nous assaillaient encore les premiers ; ils pensaient que nous ne pourrions pas leur tenir tête, car tandis que nos rangs s'éclaircissaient, les leurs recevaient à chaque instant des renforts qui réparaient leurs pertes.
La victoire, longtemps disputée, resta encore indécise. Le quatrième jour, les Troud firent dire aux Adouan qu'il y aurait amnistie, afin de donner la sépulture aux morts. Cette proposition fut acceptée. Les 'Adouan avaient perdu 370 hommes et 480 chevaux ; les Troud 260 hommes et 40 chevaux.
Les 'Adouan ayant reconnu, pendant cette suspension d'armes, notre faiblesse numérique, résolurent de fondre sur nous à l'improviste, malgré les promesses échangées.
Safouan le chroniqueur ajoute : Nous nous reposions sous nos tentes, quant tout à coup le galop des chevaux se fit entendre autour de nous. Avec l'aide de Dieu, nous pûmes résister à ce choc instantané. Pendant que nous nous défendions, on aperçut d'épais nuages de poussière surgissant comme un signal du côté de Nefla.
Au bout d'un instant, la poussière s'était dissipée, on vit deux cents cavaliers et trois cents fantassins qui accouraient sur le lieu du combat. C'étaient nos amis les Hamama, descendants de la famille de Hamam l'Himyarite. Ils nous rejoignirent, se mêlèrent à nos rangs et nous aidèrent à repousser les 'Adouan.
Pour faire supposer à nos ennemis que le renfort que nous avions reçu était encore plus considérable qu'il ne l'était réellement, nos femmes se couvrirent de vêtements blancs, s'armèrent de lances, el le lendemain se mirent en ligne derrière nos guerriers.

(22)

Les 'Adouan, culbutés au premier choc, prirent la fuite. Cent femmes dans leurs palanquins furent capturées. Nos ennemis, après avoir laissé sept cents cadavres dans la poussière, profitèrent de la nuit pour se disperser à travers un bois de palmiers (oasis), où on se mit à les poursuivre encore à la clarté de torches enflammées.
Nos guerriers passèrent le restant de la nuit auprès de la demeure de la vertueuse maraboute Lalla-Zeïneb-bent-Tendla. Nous entrâmes chez elle, et nous mangeâmes toutes les provisions qui s'y trouvaient.
Irritée du pillage que nous commettions dans son habitation, elle nous dit :
Si quelqu'un d'entre vous m'a pris autre chose que des vivres, il faut qu'il en fasse la restitution immédiate, s'il ne veut encourir ma colère. — Par Dieu ! celui qui sera coupable perdra le centuple de ce qu'il aura pris et ne jouira pas du pays qu'il a conquis. » Les Troud déposèrent aussitôt tout ce qu'ils lui avaient enlevé.
Safouan ajoute : Au moment où nous allions prendre congé de Notre Dame Zeïneb, elle nous dit :
« Retournez maintenant sur vos pas; accordez le pardon aux 'Adouan survivants. Emmenez avec vous leurs femmes, leurs vieillards et leurs enfants. Ceux-ci deviendront plus tard vos auxiliaires si vous avez à combattre d'autres ennemis. Ils grandiront près de vous, ne connaîtront que vous, et ils épouseront vos filles.
« O ! Troud, soyez bons pour les vaincus, si vous voulez que Dieu soit bon pour vous! Ils sont aujourd'hui placés sous votre protection et sous la mienne.

(23)

Si vous m'écoutez, je prierai Dieu pour que l'Oued-Rir' tout entier reste entre vos mains; que vous n'ayez jamais à votre tête un chef injuste; enfin, que vous prospériez par mon intermédiaire auprès du souverain maître des deux mondes. »
Les Troud s'engagèrent par serment à suivre les conseils de la sainte maraboute; puis, ayant rassemblé les sept cent chameaux qu'ils avaient capturés, ils les chargèrent de butin et reprirent la route des ksour 'Adouan, dans lesquels ils entrèrent avec les femmes et les enfants de leurs ennemis vaincus.
Les événements que nous venons de raconter se passaient dans le courant du mois sacré de moharrem de l'an 800 de l'hégire (1397-98 de J.-C.)
Les Troud se partagèrent les ksour 'Adouan et y vécurent pendant quinze années, sans qu'aucun événement important vint troubler le repos du pays.
Les 'Adouan survivants restèrent désormais avec eux comme s'ils faisaient partie de leurs familles.
Quinze ans après la prise des ksour, vers le mois de rebïa-et-tani (1441-12 de J.-C.) arriva un membre de la famille des 'Adouan qui voyageait depuis longtemps dans les pays arabes.
En apprenant que les siens avaient obtenu l'aman des Troud et qu'ils vivaient amicalement ensemble, il n'hésita pas à aller les rejoindre, d'autant plus qu'il avait des nouvelles importantes à leur communiquer.
Toutes les tribus arabes, leur dit-il, tant celles do la plaine que celles de la montagne, sont jalouses de votre situation prospère et ont résolu de vous attaquer. Les Beraber (Berbères) sont entrés, eux aussi, dans la ligue. »

(24)

Les Troud, ainsi avertis, firent immédiatement des préparatifs de défense et envoyèrent môme demander du secours à leurs frères restés en Ifrikïa, et à Amer-ben-Handala, qui s'était fixé à Kaïrouan. Tous répondirent à leur appel. Amer-ben-Handala envoya ses fils Abd-Allah, Ahmed et Mezied; ils passèrent par Touzer, où ils séjournèrent quelque temps ; Abd-Allah et Mezied s'établirent même dans cette ville, renonçant à pousser plus loin.
Ahmed et ses gens continuèrent seuls leur route et rejoignirent les Troud et les 'Adouan.
Les descendants d'Abd-Allah, qui s'arrêta à Touzer, vivent encore de nos jours et habitent auprès de Sidi-Ahmed-R'outs. Les fils de Mezied, les Mzaïed, sont également connus dans cette contrée.
Le narrateur continue : Quand Ahmed arriva auprès des Troud, il leur dit :
— « O ! frères, où sont donc les ennemis que nous avons à combattre? »
Ils répondirent : « L'ennemi n'a pas paru encore, mais nous étions déjà en proie à la plus vive angoisse. »
Ahmed ajouta : « Si le territoire que vous possédez ne vous suffit pas, je viens ici pour vous aider à satisfaire tous vos désirs. »
— Notre ambition, dirent les Troud, est de jouir de l'espace qui s'étend depuis Gueber-Mouça jusqu'à Sebitia, que nous voudrions pour le parcours de nos troupeaux. »
Cependant les ennemis firent leur apparition; ils étaient au nombre de trois mille cavaliers.
Safouan raconte : — Nous allâmes à leur rencontre jusqu'au pied de la montagne; mais ils nous culbutèrent et nous mirent en fuite.

(25)

Désespérés de ce premier échec, nous envoyâmes implorer la sainte maraboute Lalla-Zeïneb-bent-Tendla, notre protectrice. Elle nous adressa immédiatement un morceau d'étoffe de ses vêtements que nous attachâmes au bout d'une lance, et, confiants dans la vertu de cette amulette bénie, nous marchâmes de nouveau contre l'ennemi.
L'un des nôtres, Zouzran-ben-Salem, des Beni-Moaouïa, fut tué le premier ; son tombeau est encore connu de nos jours. Nous combattîmes les uns contre les autres jusqu'a l'heure de l'acer (de 3 à 4 heures du soir) ; mais à ce moment, nos ennemis se débandèrent et on les poursuivit jusqu'à la nuit. Nous rétrogradâmes ensuite pour rentrer dans nos tentes.
Les ennemis s'étant reformés, reparurent encore le lendemain dans l'arène meurtrière, et on se battit de nouveau sur l'emplacement où, la veille, nous avions enterré notre compagnon Zouzran. En nous abordant, ils ne cessaient de crier : Certes, par Dieu ! nous faisons serment de vous expulser du pays !
A la fin de cette journée de combat, nous avions perdu 70 hommes et 120 chevaux, et nos ennemis 160 hommes et 10 chevaux.
Le lendemain matin, la lutte reprit avec acharnement. Nos ennemis s'avancèrent vers nous vêtus de noir. — Ayant enfoncé leur ligne, ils se mirent en fuite; mais pendant la poursuite, ils firent brusquement volte face et, dans un retour offensif, ils nous tuèrent sept hommes : El 'Araour, Mâmar-ben-Mouça, Amer-el-Irbouh, Gabès-ben-Sarià, Saâd-ben-Àmara, Djaber-ben-Kaouân et Bachir-Salmi.

(26)

Accompagnés de nos femmes et de nos enfants, nous marchâmes sur leurs traces jusqu'à la bourgade où ils s'étaient réfugiés. Pendant trois jours, nous les tînmes dans ce réduit ; enfin, épuisés, ils se mirent à crier : — « Accordez-nous l'aman ; la vie des hommes appartient à Dieu seul ; l'aman ! l'aman ! »
Safouan ajoute : — Ayant entendu nos ennemis pousser ces cris de lamentation, il fut décidé qu'on les abandonnerait à leur sort, et tous les Troud reprirent le che¬min des ksour, où nous vécûmes en paix tant que Dieu le permit.
Un jour, les Troud manquant de vêtements et de vivres ; se décidèrent à en demander au prince Hafsite qui résidait à Malleka et, à cet effet, lui envoyèrent un des leurs en députation.
Le Hafsite répondit : Je ne donnerai rien aux Troud, et je vous engage à respecter mon territoire.
L'émissaire étant revenu, rendit compte de cette réponse.
L'émir Trad, consulté alors sur ce qu'il convenait de faire, prescrivit aux Troud d'aller dévaster le pays de l'Ifrikïa. Chaque jour, en effet, cinquante de nos cavaliers allèrent en course en Ifrikïa.
A cette même époque, le Chabbi apparut dans le pays, et demanda à jouir de sa part de territoire. Il affligea les populations par ses injustices, ce qui provoqua de graves conflits entre lui et le souverain de Mâlleka, ainsi que nous le raconterons plus loin.
L'auteur raconte : — Fatigué de vos excursions dévastatrices, le souverain de Mâlleka écrivit au seigneur de Tamerna une lettre ainsi conçue :

(27)

— « Au reçu de ma missive, vous remettrez aux Troud la moitié des troupeaux m'appartenant que vous avez entre les mains. Je suis réduit à leur faire ce don afin qu'ils ne viennent plus piller mes sujets. »
Safouan ajoute : Munis de cette lettre, nous allâmes la porter au seigneur de Tamerna, qui, après nous avoir bien accueillis, nous livra tout ce que nous désirions. Nous retournâmes dans notre pays où nous vécûmes paisiblement dans nos ksours sans avoir de nouvelles contestations avec nos voisins.
Nous étions installés à Nazia, passant régulièrement la saison du printemps dans l'Oued-Rir', l'été dans le Zab et l'automne dans le Djérid.
Le seigneur de Tamerna étant mort, les gens de l'Oued-Rir', après avoir délibéré, choisirent Brahim-ben-Abd-el-Kader pour lui succéder. Celui-ci resta au pouvoir jusqu'à la mort de notre émir Trad.
La mort de l'émir Trad eut lieu vingt ans après notre installation à Nazia.
Au moment où Dieu allait reprendre son âme, il nous fit appeler et nous réunit autour de lui. Il nous dit :
« O ! gens, je vais mourir ; mais écoutez bien mes dernières recommandations, et surtout ne vous écartez d'aucune d'elles :
— « Quand l'un de vous succombera, ne l'enterrez pas en le couchant sur le dos, dans la position de l'homme qui dort, allongez-le sur le flanc.
« Si vous faisiez autrement, le respect que l'on a pour votre race décroîtrait sensiblement (1).

(1)Comme nous le verrons plus loin, les populations du Sahara avaient des mœurs très relâchées et ne suivaient les préceptes d'aucune religion. Nous supposons que le but de Trad, en faisant cette recommandation, était de maintenir ses gens dans la religion de l'islam.

(28)

« Si des revers de la fortune vous atteignent jamais, retirez-vous au Souf ; c'est là que sera désormais votre patrie .
« Si vous n'étiez pas d'accord pour l'administration de vos affaires, je vous engage à faire choix d'un homme intelligent et de bon conseil .
« Ne donnez jamais le commandement de l'Oued-Rir' a l'un des miens ou à l'un des vôtres ; l'ambition et la jalousie susciteraient inévitablement la désunion dans vos assemblées, votre force s'amoindrirait par la haine des différents partis. Soyez bienveillants pour ce qui reste de la population des 'Adouan, afin que, liés à vous par la reconnaissance, ils soient toujours vos auxiliaires inséparables. Si vous sortez de Nazia, emmenez avec vous tous les habitants des ksour, de peur que la guerre n'éclate un jour entre ceux qui y seraient restés et ceux qui s'en seraient éloignés. — Si cela advenait, vous n'auriez alors pour guide que vos propres inspirations. »
Le narrateur continue en ces termes : Quand les Troud allèrent s'établir au Souf, ils y trouvèrent une population qui descendait de David, que sur lui soit le salut. Il existait dans ce pays des r'edir (cavités pleines d'eau) provenant du Nil ; chacun des Troud s'empara d'un r'edir et s'installa auprès, avec sa famille et les 'Àdouan qui le suivaient ; de cette manière, ils s'approprièrent les terres du Souf et en jouirent pendant quinze ans.
Safouan ajoute : Un jour, nous aperçûmes nos jeunes gens, ayant déjà atteint l'âge nubile, dans une nudité complète, jouant sans pudeur au jeu du mouton (1).

(1)Le lâb-châ, jeu du mouton, est encore fort répandu dans les tribus arabes; seulement ceux qui s'y livrent, restent vêtus autant que la décence l'exige.
Voici en quoi il consiste :
Un des joueurs, celui qui remplit le rôle du mouton, est accroupi au centre et a le soin de se couvrir d'effets pour se garantir des horions auxquels il va être exposé. Près de lui, vient se placer le principal acteur de la scène, c'est le kelb, le chien, qui doit défendre le mouton contre les chacals qui vont l'attaquer. Le kelb est toujours l'individu le plus agile de la bande ; la main posée sur la tête ou sur le dos du mouton, il voltige, gambade d'une manière diabolique autour de lui en lançant des ruades à tous les chacals qui s'approchent. Ceux-ci forment le cercle à quelques pas, cherchent à profiter de toutes les occasions pour s'avancer et porter un coup de poing ou de pied au mouton. Le jeu s'animant, les ruades et les coups deviennent de plus en plus pressés et de plus en plus violents ; aussi arrive-t-il souvent qu'il y a des dents cassées et des individus éborgnés par les talons du kelb sans cesse en mouvement.

(29)

Ils osaient même manger pendant le mois de jeûne du ra-mad'an. A cette époque, notre population s'était considérablement accrue, et les mœurs étaient très libres ; le saint marabout Cheïkh Mohammed-el-Mçaoud-Chabbi ayant eu connaissance du relâchement qui existait chez nous, monta à cheval et arriva dans le Souf. Il trouva que les habitants étaient sans religion, qu'ils n'étaient ni musulmans ni païens.
Que viens-tu chercher dans notre pays, lui demanda-t-on ?
Je suis marabout, et je viens pour vous ramener dans la religion de l'islam et vous inspirer la crainte de Dieu.
Pars, va-t-en, car personne ne t'écoutera !
D'autres paroles plus violentes furent prononcées auxquelles le marabout se bornait à répondre :

(30)

Mon maître, c'est Dieu, et son prophète Mahomet, qu'il soit béni !
Un nommé Rekit s'écria : Vous voyez bien que cet homme n'est autre qu'un mendiant, qui, n'ayant rien à manger dans sa tente, ne vient chez nous que pour avoir des vivres.
Non, nous ne te donnerons rien, éloigne toi, vilaine figure !
Le marabout se mit à rire ; le serviteur qui l'accompagnait lui dit : « Demande donc à Dieu qu'il les anéantisse sur l'heure ! »
— « Prends patience, car celui qui m'a inspiré de venir au milieu de ce peuple est seul véridique et sincère. »
Pendant cinq heures, le marabout resta à cheval, exposé aux sarcasmes de ceux qui l'entouraient. Enfin un nommé El-Heuch-ben-Amar-ben-Seliman l'emmena chez lui et lui donna l'hospitalité.
En entrant chez son hôte, le marabout lui demanda : Qui es-tu donc, toi qui as de meilleurs sentiments que tes compatriotes ?
Je suis un pauvre homme dont l'existence a été un enchaînement d'événements extraordinaires qu'il serait trop long de vous raconter.
Parle, je t'écoute ?
Il existe dans le pays du Nefzaoua une ville nommée Telmim-el-Kebri, dont le chef était Brahim-ben-Kanaân El-Kerbi ; j'étais son ministre. Un jour, mon maître m'envoya pour traiter ses affaires auprès de l'émir Saïd-Chérif, souverain de Tunis.

(30)

Mon maître, c'est Dieu, et son prophète Mahomet, qu'il soit béni !
Un nommé Rekit s'écria : Vous voyez bien que cet homme n'est autre qu'un mendiant, qui, n'ayant rien à manger dans sa tente, ne vient chez nous que pour avoir des vivres.
Non, nous ne te donnerons rien, éloigne toi, vilaine figure !
Le marabout se mit à rire ; le serviteur qui l'accompagnait lui dit : « Demande donc à Dieu qu'il les anéantisse sur l'heure ! »
— « Prends patience, car celui qui m'a inspiré de venir au milieu de ce peuple est seul véridique et sincère. »
Pendant cinq heures, le marabout resta à cheval, exposé aux sarcasmes de ceux qui l'entouraient. Enfin un nommé El-Heuch-ben-Amar-ben-Seliman l'emmena chez lui et lui donna l'hospitalité.
En entrant chez son hôte, le marabout lui demanda : Qui es-tu donc, toi qui as de meilleurs sentiments que tes compatriotes ?
Je suis un pauvre homme dont l'existence a été un enchaînement d'événements extraordinaires qu'il serait trop long de vous raconter.
Parle, je t'écoute ?
Il existe dans le pays du Nefzaoua une ville nommée Telmim-el-Kebri, dont le chef était Brahim-ben-Kanaân El-Kerbi ; j'étais son ministre. Un jour, mon maître m'envoya pour traiter ses affaires auprès de l'émir Saïd-Chérif, souverain de Tunis.

(31)

Dans l'entrevue que j'eus avec ce prince, je lui dis que la population du Nefzaoua n'était point satisfaite de l'administration de son chef Brahim, et que s'il voulait bien me choisir pour le remplacer, ma nomination serait accueillie avec reconnaissance.
Le prince me répondit : Retourne parmi les tiens ; dis leur de m'écrire à ce sujet et rapporte moi leur lettre. Je désire même que tu me présente quelques notables du pays, devant lesquels je t'investirai du pouvoir.
Quand je rentrai clans mon pays, Brahim-ben-Kanâan avait déjà été averti des démarches que j'avais faites pour le supplanter ; il m'envoya chercher aussitôt mon arrivée.
Sois le bien venu, dit-il en me revoyant, ô toi qui causes la joie de mon âme et de mes yeux ; hâte toi de me rendre compte de ta mission auprès du souverain hafsite.
Le prince, lui répondis-je, m'a fait à cause de vous l'accueil le plus flatteur, et m'a recommandé de toujours vous servir avec fidélité.
Il m'a, en outre, remis pour vous un caftan d'honneur estimé douze mille dinars, comme marque du renouvellement de votre investiture.
Envoie immédiatement quelqu'un pour me l'apporter.
O! non, mon maître; il est préférable que j'aille le chercher moi-même, puisqu'il est déposé dans ma maison.
Eh bien! pars et reviens promptement. En même temps, Brahim se tourna vers son chambellan Harat, et lui dit, en clignant de l'œil : Surveille-le, de peur qu'il ne s'échappe.
Dés que je fus rentré dans ma maison, je fis charger tous mes effets sur quatorze chameaux, et j'ordonnai à mes enfants de se diriger promptement vers le Souf.

(32)

Mes fils partirent sur l'heure ; ils étaient à cheval au nombre de six : El-Fekit, Saâd, Mordjan, Khalifa, Djaber et Sofian.
Je ne me dissimulais pas que l'intention de Brahim-ben-Kanaân était de se débarrasser de moi. Il fallait donc que j'emploie la ruse pour me soustraire à l'œil vigilant de son chambellan. Celui-ci était resté à l'une des portes de mon habitation pendant que je faisais rassembler mes effets. Dès que mes fils eurent reçu mes dernières instructions et que je les vis s'éloigner dans la direction du Souf, j'allai chercher Harat à la porte où il m'attendait toujours, et je le conduisis dans un jardin situé au milieu de mon habitation. Là, existait un puits profond dont j'avais eu soin de dissimuler l'orifice en y étendant un tapis ; j'y amenai Harat et l'engageai à s'y asseoir en lui disant : Nous allons faire ensemble une légère collation, puis nous retournerons auprès de notre maitre.
Harat s'avança en effet sans méfiance ; mais à peine mettait-il les pieds sur le tapis, qu'il roulait au fond du puits.
N'étant plus gêné par cet homme, je montai aussitôt à cheval pour rejoindre mes enfants dont je suivis les traces.
Cependant, Brahim impatienté de nos lenteurs, ordonna à son esclave El-Aced d'aller voir quelle pouvait en être la cause. Celui-ci ne trouvant personne dans l'habitation, entra dans le jardin et entendit les Gris que Harat poussait du fond du puits ; il l'aida à en sortir, et ils allèrent ensemble raconter à Brahim ce qui était advenu.
Brahim, furieux, expédia à nos trousses quatre cents cavaliers pour nous ramener morts ou vifs.

(33)

De mon côté, ayant rejoint mes fils, nous arrivâmes dans une bourgade nommée 'Aouïna, dépendant de Tal-min, dont les habitants étaient partis pour les pâturages depuis le printemps. Ma caravane, qui se composait de mes enfants et de douze femmes, se reposa dans ce village abandonné.
Pendant ce temps, les cavaliers mis à notre poursuite perdaient nos traces et allaient nous chercher dans le Djerid, où, n'ayant rien appris sur notre compte, ils retournèrent désappointés auprès de Brahim-ben-Kanâan.
Quant la nuit fut venue, je me remis en marche, gagnant les bords du Chot, jusqu'à l'endroit où résidait le saint, l'ouali Sidi-Hassen-Aïat.
En nous voyant, ce marabout nous dit : Que vous arrive-t-il, ô cavaliers ?
Nous fuyons pour sauver notre vie, et nous implorons Dieu pour qu'il nous protège.
Couchez chez moi, nous dit-il alors, vous n'aurez rien à craindre des hommes.
Le lendemain, en nous remettant en route, l'ouali Sidi-Hassen nous dit :
— « Allez dans le pays de Safouan, dont les habitants sont les Diab et les R'orab, vous y serez en sûreté. »
Je lui répondis que nous suivrions ses conseils. Avant de partir, il nous pourvut de provisions, puis nous donna sa sainte bénédiction.
En avançant dans le Sahara, un de mes fils, qui allait en avant pour éclairer notre marche, vint me prévenir qu'il y avait du monde devant nous. — Va voir ce que c'est, lui-dis-je ; si ce sont des amis ou des ennemis.
Mon fils était monté sur un cheval alezan ardent comme le feu ; il courut dans cette direction et trouva le saint marabout Mohammed-ben-Ali-bou-Nab en train de creuser un puits pour les voyageurs qui traversaient ces contrées désertes.

(34)

« Que Dieu t'aide à achever ce puits, lui dit mon fils .en l'abordant. » Puis, il revint sur ses pas nous annoncer ce qu'il avait vu. Nous avions déjà pris nos dispositions pour nous défendre en cas d'attaque.
Notre troupe se reposa chez sidi bou-Nab, à qui je donnai en offrande de l'huile et un boisseau de dattes. Il fit des vœux pour notre prospérité et, après l'avoir quitté, nous allâmes faire une nouvelle station à sidi Braham-ben-el-Bendrès et de là au keber Hamich-ez-Zenati, où nous restâmes sept jours.
Dès notre arrivée, Ahmed-ben-Amer-ben-Handala- el-Koraïchi demanda à épouser Maïssa, fille de mon fils El-Fekit. Il la lui donna.
Au bout d'un mois, Ahmed me dit : Oh ! El-Heuch, tu es un homme de la ville; l'habitation des Bédouins nomades ne saurait te convenir. Je te conseille donc de l'installer dans la bourgade de Bent-Sebti ; j'ai des amis parmi les Beni-Kaïd à qui je le recommanderai.
Je fis cadeau du cheval d'un de mes fils à Ahmed, et nous allâmes ensemble à cette bourgade. Je reconnus que les gens au milieu desquels je venais de fixer ma résidence n'avaient aucune religion. Depuis celte époque je suis ici parmi eux.
Tel est le récit que El-Heuch fit au marabout sidi Mcaoud.
Après s'être reposé pendant sept jours chez son hôte, le marabout n'ayant pu faire aucun prosélyte parmi cette population ignorante, quitta la famille d'El-Heuch et alla se présenter au village de R'enam, habité également par des gens sans religion.

(35)

Leur ayant dit qu'il venait les convertir à la religion de l'islam, leur chef s'avança brusquement vers lui : « Vas -t'en, lui cria-t-il, si tu ne préfères que nous fassions couler ton sang. »
Comment te nommes-tu, toi qui est le chef de cette population ?
Je me nomme « R'enam-ben-Moubarek-ben-Farah (1),
O Dieu ! dit le marabout, ne l'enrichis point, ne le bénis pas et ne lui donne pas la joie.
Le saint homme resta une heure sur son cheval et commençait à être tourmenté par le besoin de manger. Il se dirigea vers un puits pour y faire ses ablutions et ses prières. Khalifa, fils d'El-Heuch, alla le rejoindre avec des dattes, du pain dans un mouchoir et une jatte de bouillon.
« Que Dieu te le rende lui dit-il! » Et après qu'il se fut rassasié de nourriture, il partit pour Tar'zout. Il n'y a pas de vallée plus agréable à habiter que celle-là. Sidi Mçaoud envoya chercher El-Heuch.
« Fixe ta résidence dans cette vallée, lui dit-il; d'autres dont tu seras le chef viendront te trouver. »
« Mais comment puis-je venir dans ce quartier isolé, où l'on ne voit ni homme ni bestiaux. »
« Viens t'y installer, te dis-je, allumes-y ton foyer (kanoun). La fumée attirera des hommes et des femmes qui deviendront tes voisins. »

(1) Ces trois noms arabes signifient : l'enrichi fils du béni fils du joyeux.

(36)

Safouan ajoute : Le marabout continua sa marche jusqu'au village de Djelâma, dont la population était autrefois chrétienne ; c'est un fait attesté par des gens bien informés (1). Il y trouva une réunion de quarante individus entièrement nus, et qui se livraient sans pudeur au jeu du mouton. Pendant trois heures, sidi Mçaoud tenta de vains efforts pour se faire écouter, aucun ne tenait compte de ses paroles ; c'était au printemps, et l'ardeur du soleil ne tarda pas à le fatiguer.
« J'étais au milieu d'eux, dit sidi Mçaoud, attendant impatiemment que quelqu'un m'offrit l'hospitalité. »
Enfin deux individus, Mahboub et Amran, originaires de Tar'zout, qui étaient allés en pèlerinage auprès du Cheikh vénérable, sidi Abbas-el-R'erib, vinrent prendre mon cheval par la bride et me menèrent dans une chaumière où ils avaient coutume de lire le Koran en secret, de peur d'être vus par la population impie de Djelâma. Ces deux bons musulmans me donnèrent l'hospitalité, restèrent constamment près de moi pour me tenir compagnie, et le soir encore me firent coucher chez eux. Le lendemain, mes hôtes reçurent la visite du cheikh sidi Abbas, qui, selon son habitude, venait dans leur chaumière leur lire en cachette quelques passages du Koran.

(1) Ibn-Khaldoun dit à ce sujet :
Depuis le Moghreb jusqu'à Alexandrie, et depuis la Méditerranée jusqu'a pays des noirs, toute cette région a été habitée par la race berbère, et cela, depuis une époque dont on ne connaît ni les événements antérieurs ni même le commencement. La religion de ce peuple, comme celle de toutes les nations étrangères de l'Orient et de l'Occident, était le paganisme. Il arriva cependant, de temps à autres, que les Berbères professaient la religion des vainqueurs (le judaïsme et le christianisme). Voir Ibn-Khaldoun, 1.1, page 206 et suivantes.

(37)

Quand il me vit, il m'embrassa avec effusion et me demanda ce que je venais faire dans cette contrée inhospitalière.
« Le grand saint sidi Arafa (1 ), lui dîs-je, m'a apparu en songe et m'a prescrit de me rendre ici pour diriger ces populations païennes dans la voie de Dieu.
« O Mçaoud! me dit sidi Abbas, j'ai déjà épuisé tous mes efforts dans ce but louable ; ils ont été impuissants »
« II faut cependant que j'accomplisse ma mission, répliquai-je ; demain j'irai les haranguer à mon tour. »
Ainsi qu'il l'avait annoncé, sidi Mçaoud parla aux gens de Djelâma ; mais au lieu d'écouter la parole sacrée de cet apôtre de l'islam, ils le rouèrent de coups et ils ne dut son salut qu'à une fuite précipitée. Il se réfugia à El-Ledja, où on l'invita à s'arrêter. Sidi Mçaoud consentit, en effet, à se fixer sur ce point avec onze individus qu'il avait convertis à la religion musulmane. D'autres familles se joignirent à eux, et créèrent une bourgade qui prit le nom de Kanoun-nar-Hamia (2).
Le marabout s'étant bien assuré de la sincère conversion de cette population, résolut d'aller plus loin faire de nouveaux prosélytes. Avant son départ, il reçut la visite de sidi Ahmed-ben-Aziz, qui venait lui demander à être instruit dans la religion musulmane : il lui laissa Bellil, l'un de ses meilleurs disciples. Les gens d'El-Ledja, de leur côté, lui dirent : « Si vous vous séparez de nous, les Oulad-Yakoub nous maltraiteront, pilleront nos biens.

(1)Sidi 'Arafa, de Kaïrouan, marabout qui descendait de sidi Mamoum, lequel descendait lui-même des Châbbini, vivait en 932 de l'hégire.
(2)Cette bourgade est devenue plus tard la ville de Kouïnine.

(38)

Les Oulad-Ogab, les descendants de Yazid-ben-Moaouïa et les Beni-Ali lui firent la même objection.
« Soyez sans inquiétude, répondit le marabout ; j'amènerai au milieu de vous une partie de la population des Oulad-ben-el-Ahmer, originaire de la Syrie. Ils vous protégeront contre vos ennemis. »
En effet, il expédia immédiatement un homme d'El-Ledja, nommé Douï, lequel leur amena cent quarante Oulad-ben-el-Ahmer, qui s'installèrent auprès d'eux et les firent respecter de leurs voisins, en été comme en hiver.
De ce point, sidi Mçaoud se rendit chez les beni-Fend-ben-Braham.
Saïd-el-Fassi, d'après Nacer-el-Mçâad, lequel le tient de Bellil dont la sincérité est proverbiale, raconte ce qui suit :
Nous allâmes ensuite à Haci-Khalifa-ez-Zenati, où nous passâmes la nuit.
Le lendemain, nous nous arrêtions au Keber-Ouïch-el-Khamsi, puis à Zerrig, et enfin nous arrivâmes au village de Ferkan-el-Ihoudi (1), près duquel est une zaouïa. Sidi Mçaoud, invité à s'y arrêter refusa ; sidi Ali son fils lui demanda la cause de ce refus : Ces gens là, lui répondit-il, sont des païens de la pire espèce; non seulement ils mangent pendant le mois de ramad'an, mais encore ils se tiennent constamment nus; ils jouent le jeu de mouton dans cet état de nudité, et, de plus, ils ont l'impudeur de se raser réciproquement le poil des parties génitales.

(1) Ferkan est une oasis située non loin de celle de Negrin, à 300 kilomètres S. E. de Constantine. Près de là se trouvent les ruines d'un ancien poste romain que les Arabes nomment Besseriani. Ferkan, ainsi que Negrin, appartiennent en quelque sorte à la grande tribu des Nememcha.

(39)

« Envoyez moi donc parmi eux pour les convertir, répliqua sidi Ali. »
« O mon fils ! le moment n'est pas propice pour accomplir cette mission, il faut attendre la saison d'été ou d'automne pour les trouver tous réunis ; tandis qu'en hiver et au printemps ils se dispersent avec leurs troupeaux dans différentes directions, à la recherche de pâturages.
Au bout de quelque temps, sidi Ali s'adressant à son père lui dit :
« J'ai eu un songe fort extraordinaire ; j'ai rêvé que je me trouvais avec mon esclave Nacer dans un désert de sable, j'étais assis, et tout à coup une nuée d'oiseaux s'est mise à voltiger autour de moi. M'étant approché, ces oiseaux se sont effarouchés et envolés vers le ciel ; puis ils sont redescendus, et je les ai tous attrapés, sans exception, les uns après les autres. »
Le marabout sidi Mçaoud lui répondit : « O mon fils! Dieu est celui qui connaît le mieux l'avenir ; mais ce que tu as vu en songe n'est autre que la destinée du pays du Souf, dont la population embrassera en totalité la religion de l'islam par ton intervention. »
Sidi Ali ayant résolu dès lors de se rendre au Souf pour y faire de la propagande religieuse, se mit en route avec Bellil, dont le véritable nom était Sâad-el-Kebir-ben-Amer-ben-Nacer-el-Adouani, natif de Ledja.
Au moment de se séparer, sidi Ali dit à son père : Tu seras toujours mon protecteur, et au moment du danger je désire que tu viennes à mon aide, je t'appelerai à mon secours !

(40)

Oui, j'accourrai à ta voix, s'il plait à Dieu ; je te le promets.
L'endroit où sidi Mçaoud fit cette promesse s'appelle encore Aïat (les cris).
Sidi Ali se rendit donc au Souf. Nous arrivâmes dans les ksour ; d'abord à celui de Ledja, où nous fûmes salués et accueillis avec joie. Nous passâmes sept nuits au milieu des gens de Ledja, parmi lesquels se trouvait Si-Ahmed-ben-bou-Àziz; ils écoutèrent tous les paroles de sidi Ali avec soumission. Nous nous rendîmes ensuite au ksar de Teka-bent-Sebti. El-Heuch nous reçut, nous donna du pain et du bouillon, et offrit l'hospitalité à sidi Ali et à toute sa suite.
El-Heuch envoya chercher Ahmed et ses enfants pour les présenter à ses hôtes.
Que puis-je faire pour vous être agréable? leur dit sidi Ali ? »
Nous n'avons qu'un désir; c'est que vous réussissiez dans votre mission, lui répondit El-Heuch. Faites rentrer le plus tôt possible toute cette population dans la religion de Dieu et de son prophète.
En effet, les habitants de cette bourgade devinrent musulmans en totalité.
De là, sidi Ali se rendit au village de R'enam. Les uns adoptèrent la vrai religion et les autres persévérèrent dans leur erreur.
Puis il alla à Kanoun, dont les habitants se soumirent également.
II descendit ensuite à la chaumière située près de Tar'zout; mais un parti qui refusait de le recevoir se déclara, et il dut se tenir à l'écart.

(41)

Alors le marabout sidi Àbbas-el-R'erib et ses disciples, dont nous avons parlé plus haut, accoururent pour l'assister. Quelques gens de Tar'zout se firent musulmans; mais les autres restèrent ce qu'ils étaient.
L'auteur du récit ajoute : Ceux qui sont bien rensei¬gnés sur le passé de la contrée, m'ont affirmé que le pays de Souf ne fut jamais occupé par les chrétiens ; ils n'ha¬bitèrent que Djelâma près de Tar'zout.
Sidi Ali se transporta ensuite du Souf dans l'Oued-Rir prêchant sans cesse la religion musulmane.
Nous reviendrons plus tard sur ce sujet, s'il plait à Dieu.
Safouan raconte: Me trouvant dans la ville de Biskra, j'assistai un jour à l'audience publique que donnait le saint, l'ouali sidi Zakarïa-el-Biskri. Il se mit à parler des personnages qui s'étaient distingués entre tous par leurs vertus, et cita, entre autres, sidi Hassen-Aïa, de Nefta. Sidi Zakarïa était assis au milieu des principaux notables du pays, avec lesquels il s'entretenait. Quand il eût fini de causer avec son entourage, je m'approchai et je lui remis mon offrande.
Ensuite je dirigeai mes pas vers la mosquée de sidi Zakarïa. Là, je trouvai un vieillard d'un aspect vénérable, assis au milieu d'une foule nombreuse et parlant du pays de Souf. Je m'approchai et lui dis :
O ! Cheikh respectable, savez-vous quelque chose sur le pays de Souf ?
Il me regarda et me répondit affirmativement.

(42)

Eh bien ! je serais désireux de connaître ce que vous savez à ce sujet.
Le Souf, dit-il, était jadis inhabité, et cela dura jus¬qu'au temps d'Abraham. A cette époque, une population s'y établit et y séjourna quarante ans. Du temps de David, il y avait un nombre considérable d'habitants. Les eaux du Nil coulaient alors à travers le Souf. (1) Puis, ce pays fut ruiné et resta dans cet état jusqu'au siècle de Louï, qui le repeupla. Sa prospérité dura encore une quaran¬taine d'année. Puis vinrent les Beni-Merin, qui chassèrent ceux qui l'occupaient et s'y maintinrent à leur tour quarante autres années. Les Beni-Addas s'en emparè¬rent et le gardèrent quarante ans. Les Zenata en res¬tèrent les maîtres pendant quarante ans. Les 'Adouan chassèrent les précédents et y restèrent quarante ans. Enfin, les derniers envahisseurs sont les Troud-Klab, qui massacrèrent les 'Adouan. Voilà qu'elle est l'histoire du Souf; tâche de comprendre si tu es intelligent !
Ce sont donc les Troud qui sont actuellement les maîtres du pays ?
Oui; ces derniers descendent de Ahmed, Kaïd, R'enarn, et Zeïd.
Ahmed était à Ledja. Il eut trois fils : Nacer, El-Bekri et Mouça. Leur mère était de Nefta. Quand elle mourut, Ahmed se remaria avec Reguïa-el-Mâhdjourïa, qui enfanta Mohammed.
Gueber-Teka-ben-Sebti était habité par Kaïd, qui eut deux fils : Moubarek et Brahim.

(1)Nous relaterons plus loin, dans l'appendice, la légende qui se rapporte au fleuve qui, jadis, aurait coulé à travers le pays du Souf.

(43)

R'edira-el-Ouesta était habité par R'enam; ses enfants sont au nombre de trois : Mouça, Farah et El-Bekri.
R'edira-es-Sefli était à Zeïd; ses enfants sont Hameïda, Bou-Diaf etEl-Haïch.
Le cinquième de la population du Souf se compose de Troud; le reste est un mélange d'Arabes d'origines diverses.
Les Hamed sont desOulad-Amer-ben-Handalale koraïchite, qui s'était réfugié à Kaïrouan après le meurtre de son cousin, ainsi que nous l'avons exposé au com¬mencement du récit.
El-Heuch est originaire de la montagne, et alla ensuite s'établir au Nefzaoua.
Bellil est des Oulad-Hamam ; il était esclave de sidi Ahmèd-ben-Aziz.
Kçab est originaire de la montagne de Bou-Sâda.
Les Mçaâb étaient au nombre de deux :
L'un était surnommé El-Aouèr, le borgne, et l'autre Et-Tadjer le négociant.
El-Aouèr est originaire des OuIad-Hamam-ben-Fet-nassi-el-Bedouï, tandis que le Tadjer est des Oulad-Amer-ben-Bakir-ben-Saâd-ben-Louï-ben-Mçaoud-ben-Harmela-ben-Djazïa-ben-Klab-ben-Koutir-ben-Aoudj-ben-Mçaâb-es-Saïeh.
Quand le vieillard eut fini de parler, je lui dis : Qu'est-ce qui me prouve que ce que vous venez de me raconter est la vérité ?
J'ai deux témoins qui ne peuvent mentir, répondit-il; ce sont ma barbe et mes cheveux que le temps a blanchis.

(44)

À ces mots, je me levai et baisai la main et la tête du vieillard.
Avant de nous séparer, ajoutai-je, donnez moi quelques renseignement sur l'Oued-Rir'.
Le premier qui a habité l'Oued-Rir' se nommait Kaâb-ben-Rouaïa des Oulad-Andalès-ben-Djafet, fils de Noé, que sur lui soit le salut.
Tamerna dépendait de Tunis avant que les Turcs occupassent Constantine. Antérieurement à cette époque, cette ville fut gouvernée par quarante émirs des Addassa. Puis, les Turcs de Constantine l'ayant enlevée aux Tunisiens, elle resta désormais sous leur autorité.
Un homme des Beni-Merin habitait la ville de Fès. Je te dirai en passant qu'un prince voulant fonder cette ville, trouva, en faisant creuser les fondations, un fès antique (une pioche), et que le nom de Fès resta à la nouvelle cité. Cet homme des Beni-Merin avait l'habitude de faire tous les ans le pèlerinage de la Mecque. Il passait par l'Oued-Rir', où il vendait le surplus de ses marchandises. Des gens de ce pays l'engagèrent à se fixer parmi eux ; il accepta leur proposition, et peu de temps après, en effet, il venait s'établir à El- Oued avec sa famille et ses richesses.
Ce pèlerin avait deux femmes : il en installa une à Touggourt, lieu où existaient de vieilles ruines, et l'autre à Temacin, où se trouvaient également des substructions antiques.

(45)

Il construisit sur ces deux points un ksar, pour y installer séparément chacune de ses femmes, et il leur donna quatre-vingts esclaves pour les servir et les garder. Afin d'éviter les discussions, il avait expressément défendu aux habitants d'un ksar d'avoir des relations avec ceux de l'autre. Bedra était le nom de la première de ces femmes; elle était fille de Moulaï-Saïd (ou Yazid), chérif du R'arb que Ben-'Afia avait mis à mort (1). La seconde, nommée Bedrïa, était issue de Felias, seigneur de Meknas (Mequinez).
Mais, dis-je au vieillard, je voudrais bien connaître la signification des noms de Touggourt et de Temacin ?
Ce sont des noms appartenant à des langues étrangères; j'ignore donc leur signification.
Continuez votre récit, lui dis-je alors.
Le pèlerin ayant installé ses femmes et ses esclaves à Touggourt et à Temacin, vécut paisiblement jusqu'à l'année 735 (1334-35 de J.-C.). Alors survint une sécheresse excessive dans la contrée, au point que les habitants, ne pouvant plus nourrir leurs familles, se virent dans la nécessité de vendre comme esclaves leurs fils et leurs filles. Le pèlerin leurs acheta quinze cents enfants.
Mais la misère devenant encore plus grande, les maris durent vendre leurs femmes. Cette calamité suspendit pendant quelque temps la reproduction de l'espèce humaine. Il leur acheta aussi leurs chevaux, leurs ustensiles, leurs jardins Les gens d'El-Oued ne possédant plus que leurs corps et la disette continuant, ils finirent par se vendre eux-mêmes.
Quand le pèlerin se trouva propriétaire de tout ce qui existait autour de lui, il dit à ses esclaves : Faites vos préparatifs, je vais entreprendre un long voyage : nous partirons demain, et je vous emmène tous avec moi.

(1) Voir Ibn-Khaldoun au sujet des guerres de Ben-'Afia contre les chérifs Idricites.

(46)

Cette nouvelle fut accueillie avec résignation, et aucun ne chercha à se soustraire à l'autorité de son nouveau maître.
Le lendemain, cependant, le pèlerin au lieu de se mettre en route, réunit tout son monde et annonça qu'avant de partir, il fallait qu'on lui construisit une mosquée. Chacun se mit à l'œuvre, et une magnifique mosquée s'éleva en effet; il attribua des revenus considérables à son entretien, et y plaça des lecteurs du livre sacré (le (Koran).
Lorsque tout fut terminé, le pèlerin convoqua ses esclaves à une grande réunion ; puis, arrivant au milieu d'eux, il proclama à haute voix :
« Je témoigne devant Dieu et devant les anges que, par amour pour eux, je vous rends à tous la liberté ! »
Les esclaves acceptèrent leur affranchissement avec une joie extrême; mais pour exprimer leur reconnaissance au généreux pèlerin, ils lui déclarèrent qu'ils resteraient toujours ses serviteurs dévoués, et firent la promesse d'être fidèles à lui et à sa religion.
Depuis cette époque, en effet, les habitants de cette contrée ont suivi cette voie religieuse et sont restés sous la dépendance de la famille du pèlerin des Beni-Merin.
Savez-vous quelque chose sur Feliach-el-Djebli (1)?
Non, je n'ai rien à vous dire sur ce point ; mais à R'orfa existait une population qui labourait des terres arrosées par les eaux courantes de la rivière. Cette population passait l'été à R'orfa et l'hiver à Nazïa ; mais les Troud vinrent nous envahir, au nombre de quinze cents cavaliers.

(1) Feliach, oasis et village situés à 2 kil., à l'est de Biskra, dont ils ne sont séparés que par la rivière. Sa population est d'environ 350 habit.

(47)

Ces chiens de Troud dévastèrent R'orfa, arrachèrent nos arbres et incendièrent nos cultures.
Pourquoi, lui dis-je, qualifiez-vous les Troud de l'épithète de chien ?
Ah! me répondit-il, les chiens leur sont bien préférables, en effet; car le chien s'habitue à une nourriture qui lui suffît, mais les Troud sont insatiables.
Il me semble que vous avez une haine profonde contre les Troud?
Comment veux-tu qu'il en soit autrement. Est-ce que l'amant peut oublier celle qu'il aime ? Celui qui n'a pas de haine ne saurait avoir d'affection !
Pourquoi, alors, épousez-vous les filles des Troud et leur donnez-vous vos filles en mariage?— II faut oublier les inimitiés du passé.
C'est impossible, répliqua-t-il ; ils ont tué mon fils Amran et je ne leur pardonnerai jamais. Ils avaient quinze cents chevaux, et nous n'en avions que quatre cents pour résister à leur envahissement. Notre nation se composait de vingt-cinq fractions; mais aucune de ces fractions ne vint en aide à sa voisine. Nous possédions aussi cinq ksour nommés : El-Medina, Ksar-el-Maouï, Ksar-el-Bahour, Ksar Fellat et Oum-el-'Az.
Oum-el-'Az tirait son nom d'une femme chrétienne qui vint s'y établir après avoir fui devant l'invasion des troupes d'Okba en Afrique.
Le premier qui s'établit au village de Sebti était un homme des Touareg; il était originaire du Soudan, et, après avoir racheté sa liberté, il vint s'installer au milieu de ces sables; les palmiers qui s'y trouvent avaient été plantés par Amar-el-Bar'dadi.

(48)

Les gens du village de Sebti, hommes et femmes, ont l'infâme habitude de se réunir et de se mêler pendant l'obscurité de la nuit, pour se livrer à d'abominables obscénités. Cet usage existe chez les Klab ennemis de Dieu, qui mériteraient d'être détruits. Ils sont les descendants de sept familles venues du Yemen, à l'époque de la lutte d'Ali contre Moaouïa ; d'une autre famille originaire de l'Irak, du ksar Moussa-ben-Amran ; d'une autre aussi, venue de Syrie, et enfin d'une dernière venue de Jérusalem, d'où elle fut chassée par les Juifs après le meurtre de leur Rabbin Roubil-el-Ihoudi. Il n'y a aucun lien d'amitié entre eux et nous.
De quel pays êtes vous, dis-je au vieillard?
Je suis de Ledja, village habité par les 'Adouan-Rahmani. Les Lakhdar sont des 'Adouan-Selami. Les 'Adouan se composaient de vingt-cinq fractions réunies en : Oulad-Abd-er-Rahman, Oulad-Saïb, Oulad-Sari, Oulad-Hamed et Oulad-Mahboub.
— Après que le vieillard m'eut raconté tout ce qui précède, je lui dis : Je vous ai longtemps retenu à causer; venez chez moi prendre quelque nourriture ; je m'acquiterai envers vous du devoir de l'hospitalité.
Non, me répondit-il; je n'ai plus faim, car j'ai pu exhaler tout le fiel que j'avais dans mon cœur, et cela me tient lieu de boire et de manger.
— Quand retournerez- vous dans votre pays?
Je suis venu chercher une charge de jeunes palmiers que j'ai l'intention de replanter chez moi.

(49)

— Ne s'élève-t-il pas quelquefois des discussions entre
vous et les Troud ?
Non, par la raison que nous sommes doués de plus de bon sens qu'eux.
— Y a-i-il un sultan à qui vous payiez la capitation (djazia)?
La capitation n'est exigée que des juifs; quant à nous, nous sommes établis sur un terrain qui était jadis dépourvu d'habitants. Nous nous trouvons au centre de trois contrées : le Zab, qui nous fournit des grains, le Djerid, d'où nous viennent les dattes, et l'Oued-Rir', d'où nous tirons la laine que nos femmes tissent pour nous vêtir.
Tenez, dis-je au vieillard, voilà sept dinars; achetez-moi une pièce d'étoffe de votre pays.
Pourriez-vous me donner quelques renseignements sur les Chorfa?
Les Chorfa sont de la postérité de Hoceïn, lequel était fils de Fat'ma, fille du prophète Mahomet, que le salut soit sur lui. Leur descendant Idris ayant pris la fuite, passa de l'Orient en Occident et arriva à Tlemsen. Il alla ensuite à ksar Farâeun, gouverné par 'Abd-el-Medjid-ez-Zahari, qui lui donna sa fille en mariage. Cette femme, d'une grande beauté, était en outre douée d'une intelligence supérieure, au point que son mari n'agissait jamais sans la consulter. Mais bientôt Idris mourut dans les circonstances que voici : Soleïman-ben-Djebir (1) se présenta à Idris, lui annonçant que son maître, Haroun- er-Rachid, l'avait envoyé pour lui témoigner son amitié et lui remettre en cadeau un flacon contenant du musc.


(1)Dans Ibn-Khaldoun, il est nommé Soliman-ben-Horeïz ; El-Kaïrouani le désigne sous le nom de Soleïman-Chemma.

(50)

Idris accepta le flacon ; mais dès qu'il Peut porté au nez, il tomba mort, empoisonné. Cependant la veuve d'Idris était enceinte de six mois; elle accoucha d'un fils, auquel elle donna le même nom que son père: on l'appela Idris le jeune. Cet enfant grandit, et, à l'âge de douze ans, il avait déjà une instruction très développée; il se fit remarquer par une sagesse et une raison bien supérieure à son âge. Protégé par les Berbères, il devint souverain de Fez. Sa mère le maria à la fille de Soleïman; mais il mourut comme son père en mangeant une grappe de raisin empoisonnée.
Il laissa douze enfants mâles qui étaient: Ahmed, Mohammed, Abd-AUah, Âmran, Aïça, Daoud, Yahïa, Brahim, Hamza, Koutir, Ali et Amer.
Mohammed, le cadet, succéda à son père; mais craignant des discussions dans sa propre famille, il partagea son royaume avec ses frères.
Il donna Badès à Amer, Tanger à Amran, et ainsi de suite, de manière que tous furent satisfaits du gouvernement qui leur échut en partage (1).
— Mais le maudit Ben-Afia leva l'étendard de la révolte, réunit sous ses ordres un corps d'armée de quatre-vingt mille hommes de cavalerie, poursuivit tous les Chorfa et les massacra partout où il les rencontra. Il en tua trois cents dans une seule journée et, en résumé, fit disparaître tous les chérifs qui habitaient le Moghreb.

(1)Voir, sur l'origine et la chute de la dynastie des ldricides, lbn-Khaldoun, traduction de M. de Slane, 2« vol., page 559.

(51)

Apprenant que deux jeunes chérifs, orphelins, vivaient dans le Zab, au village de Ben-Tious, chez le nommé Salem, Ben-Afia se porta immédiatement sur ce point. Il bloqua ce village pendant sept jours, ne cessant de demander qu'on lui livrât les deux enfants pour les mettre à mort. La population de Ben-Tious conseillait à Salem de les donner, pour abréger les calamités du blocus. Salem avait deux fils, également en bas âge; du consentement de sa femme, il les remit entre les mains de Ben-Afia; de sorte, qu'en faisant le sacrifice de ses propres enfants, il sauva la vie à ces deux survivants de la lignée du prophète Mahomet. Les jeunes chérifs se nommaient Brahim et Smaïl ; ils allèrent se réfugier dans le Mezab, pour éviter les poursuites acharnées de Ben-Afia. Ils y achetèrent des propriétés, et ne tardèrent pas à être considérés comme originaires de ce pays. Ayant appris que deux autres descendants du prophète, nommés Megueddem et Ali, s'étaient, de leur côté, réfugiés à Nefta, les deux orphelins abandonnèrent le Mezab, où ils s'étaient d'abord fixés, et allèrent les rejoindre à Nefta, où ils vécurent en paix pendant douze ans. C'est là que vint les retrouver Aïça, frère puiné de Brahim et de Smaïl, venant des montagnes des Oulad-Naïl.
Ben-Afia avait précédemment massacré le chérif Aïça, qui était marié chez les Oulad-Naïl; sa femme, nommée Zahira, était en ce moment enceinte; elle alla faire ses couches à Lar'ouat, chez sa mère, Reguia-bent-el-Arbi, et donna le jour à un fils qui reçut le nom d'Aïça, que portait son malheureux père.
Quand le jeune Aïça fut devenu grand, il interrogea sa mère sur ce qu'était son père.

(52)

— Garde-toi bien, mon enfant, lui dit-elle, de l'enorgueillir de ta noble origine, car tu serais en butte aux poursuites des ennemis de la famille, qui habitent non loin de nous.
Tu as deux frères aînés, Brahim et Smaïl, qui vivent dans l'obscurité, à Nefta.
Aïça, alors âgé de douze ans, alla trouver ses frères à Nefta et s'établit auprès d'eux. Au bout de quelques années, il apprit que sa mère, étant sur le point de mourir, réclamait sa présence.
Aïça se mit immédiatement en route, emmenait sa femme et ses enfants; mais en arrivant à Laghouat, il trouva les gens de la ville revenant des funérailles de sa mère : à cette vue, il versa beaucoup de larmes.
Aïça habita Lar'ouat jusqu'à sa mort ; son tombeau est bien connu de tous. Au moment de rendre l'âme à Dieu, il réunit ses enfants et leur dit : « Rejoignez vos oncles qui résident à Nefta; mais, je vous conseille de ne jamais aller habiter l'Occident (Maroc actuel) (1). »
Quand le vieillard m'eût raconté l'histoire des Chorfa, je lui demandai s'il connaissait les causes de la guerre qui avait éclaté entre les Zenata et les Beni-Hilal.
— Écoute, ô mon fils ; étant un jour assis dans ma cellule, une inspiration du ciel me conseilla d'aller en Syrie faire une visite au cheikh El-Bekri ; je pris donc mon bâton et me mis aussitôt en route. Arrivé à un endroit nommé Bou-Kerhan, près de Tripoli, je rencontrai un groupe de cavaliers. Dès qu'ils m'aperçurent, ils arrivèrent sur moi au galop de leurs chevaux ; mais quelques-uns d'entre eux s'écrièrent : « Ne faites aucun mal à cet étranger, c'est un marabout ; il porte sur lui les signes de sa sainteté. » Je ne voyais rien en moi, cependant, qui révélât ma qualité de marabout.

(1) Nous avons trouvé la même légende dans nos recherches sur l'origine religieuse de la famille des Oulad-Mokran, seigneurs de la Medjana.

(53)

Les cavaliers me retinrent parmi eux ; j'en voyais à chaque instant arriver d'autres de directions différentes, au point, que j'en comptai plus d'un millier. Puis vinrent encore des esclaves, des nègres et des femmes qui les suivaient. Ils me donnèrent l'hospitalité ; mais je ne touchai à aucun de leurs mets, parce que mes hôtes étaient Bédouins et que leur nourriture n'était pas exempte de choses défendues par la religion.
Le lendemain matin, je mangeai un peu de mes provisions de route. A ce même moment, sortirent de nombreux cavaliers du village de Zaouïa, situé dans la province de Tripoli.
Des que les Zenata les aperçurent, ils coururent sur eux.
J'interrogeai alors sur ce que je voyais ceux d'entre les Zenata qui me parurent les plus sensés, et je leur demandai ce qu'étaient ces cavaliers.
Ces cavaliers, me dirent-ils, sont les Beni-Hilal, nos ennemis. Nous sommes, nous, de la nation des Zenata.
Pourquoi donc vous faites-vous ainsi la guerre;
existe-t-il un motif de haine entre vous ?
O cheikh ! ce sont eux qui nous font la guerre sans raison.
C'est impossible, répliquai-je ; il doit y avoir une cause dont je serais curieux de connaître les détails.
Alors un vieillard me raconta ce qui suit :
Djazia, l'Hilalienne, était une femme d'une extrême beauté; le riche, comme le pauvre, l'avait demandée en mariage ; mais elle désespérait tous ses adorateurs en repoussant leur amour.

(54)

Chez nous, les Zenata, il y avait également un jeune guerrier du nom de Khalifa-ben-Amara. Il était beau et d'un brillant courage; il avait le talent de s'exprimer avec élégance et possédait, en outre, le don de la poésie.
Khalifa, le Zénatien, étant un jour à la recherche de chamelles qu'une tempête de sable avait séparées du troupeau, fit la rencontre de Djazia, accompagnée de vingt belles jeunes filles de sa tribu. Khalifa nous raconta son aventure en ces termes :
Je m'approchai de ce groupe de femmes.
En m'apercevant, elles me dirent :
Où vas-tu, ô cavalier ?
Je suis à la recherche de chamelles égarées. Jusqu'à ce jour, celles qui marchent sur quatre jambes causaient tous mes soucis ; mais, à l'avenir, mon âme sera bien autrement inquiète en songeant à celles qui marchent sur deux jambes seulement (1) !
Tu ne mérites pas de posséder celles-ci, puisque tu ne sais pas retrouver celles qui en ont quatre ! dit Djazia.
Rien ne m'est impossible avec l'aide de Dieu! Ne sais-tu pas, ô belle fille, que je suis Khalifa le Zénatien, dont la réputation de bravoure est répandue dans toute la contrée.
Ah! c'est toi Khalifa! Eh bien ! je désire te revoir; retourne maintenant sur tes pas, mais reviens demain; tu me retrouveras ici, près de cet arbre. »

(1) Compliment trivial peut-être pour des Européens, mais qui peut donner une idée de l'esprit poétique des Arabes de nos tribus sahariennes.

(55)

En rentrant chez elles, les jeunes filles racontèrent ce qui s'était passé.
Tous les prétendants à la main de Djazia prirent leurs armes et allèrent se placer en embuscade auprès de l'arbre où devait avoir lieu le rendez-vous.
Le lendemain reparut Khalifa; il était vêtu d'un costume évalué mille dinars; il montait un cheval blanc comme le lait, sa main tenait un cimeterre semblable à ceux que portent les gardes des sultans, sa cuirasse daoudia valait cent dinars.
Il s'approcha de l'arbre et ne tarda pas à voir arriver Djazia, vêtue avec luxe et répandant autour d'elle un parfum plus suave et plus pénétrant que le musc. Sa figure était aussi resplendissante que la lune dans son plein.
Salut sur toi, ô beau guerrier ! Sois le bienvenu au rendez-vous, dit-elle; maintenant, descends de cheval.
Je ne descendrai point, car tu connais la maxime des hommes prudents : « Le dos du cheval est un trésor inappréciable qu'il ne faut jamais abandonner. » Si ce n'était pour le plaisir de revoir une femme telle que toi, qui m'a ébloui par ses charmes, certes, je ne serais point venu à ce rendez-vous, parce qu'ici les ennemis sont nombreux : c'est pour cela que je reste à cheval.
Mais, ô beau jeune homme, répondit-elle, personne n'a connaissance de notre rendez-vous: sois sans crainte.
Du reste, suis ton inspiration.
A peine venait-elle d'achever ces paroles, que des cavaliers se montrèrent de tous côtés ; ils étaient une centaine au moins, armés de sabres et de lances.

(56)

— Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu, m'écriais-je ! — Et, là-dessus, je me portai au galop à la rencontre de mes agresseurs.
Pendant ce temps, Djazia, spectatrice du combat, me disait : « Tous ceux qui t'attaquent sont les amoureux que j'ai repoussés : jaloux et furieux de la préférence marquée que j'ai pour toi, ils veulent te disputer ma main; mais n'oublie pas que la vie de l'homme dépend de Dieu et qu'elle a un terme fixé par ses décrets. Celui qui vient à toi, vêtu de rouge, est mon cousin ; il m'a demandée en mariage en offrant pour dot mille dinars. C'est, d'entre les nôtres, le guerrier le plus redoutable. Si tu parviens à le tuer ou seulement à le blesser, il sera déconsidéré comme un seau de puits qui n'a plus de corde. »
Le cœur enflammé d'ardeur, je fondis sur mon adversaire; ma lance en arrêt lui traversa la poitrine et sortit derrière le dos. A peine était-il terrassé, que ses compagnons vinrent, l'un après l'autre, me presser vivement à leur tour. J'en tuai sept. S'apercevant qu'ils ne pouvaient rien contre moi en m'attaquant individuellement, ils m'assaillirent tous à la fois, mais j'en abattis encore douze. Alors Djazia, montant le cheval d'un ennemi tué, se mit à mes côtés et m'aida à me défendre jusqu'à l'heure de l'acer (3 à 4 heures du soir). Nos ennemis prirent la fuite éperdus et, en les poursuivant, je pourfendis encore un des derniers.
Je retournai chez les miens, tandis que Djazia rentrait sous la tente de son père. De tous côtés on se demandait: Quel est donc le combat qui a eu lieu? Un tel est blessé et tel autre est mort? Mais les cavaliers hilaliens survivants se gardaient bien de raconter leur défaite honteuse.

(57)

C'est au point que Ton ne sut ce qui s'était passé que par le récit des bergers spectateurs de la lutte.
Le lendemain, les Beni-Hilal étaient à cheval et venaient en troupe nous attaquer à l'improviste. Nous les repoussâmes dans un combat qui eut pour théâtre le lieu nommé El-Ber'al, non loin de Barka, et nous les poursuivîmes jusqu'à l'endroit où vous nous voyez en ce moment (1),
Quand l'homme qui me racontait l'histoire de Khalifa-ez-Zenati et d'El-Djazia eut fini de parler, je lui demandai qui il était.
— Je suis des Beni-Tareg, me répondit-il. J'ai eu des relations avec les Zenata, et je les ai suivis comme faisant partie de leur nation.

(1) Ibn-Khaldoun donne de 1res longs détails sur les amours d'El-Djazia l'Hilalienne. Voir à la page 41 du 1er volume de la traduction de M. le baron de Slane.
Une édition autographiée des aventures d'El-Djazia avec Khalifa-Zenati et Témir Diab a été publiée en arabe à Alexandrie; ce roman est fort répandu dans la province de Constantine»
Pendant l'expédition faite aux Babors, en 1865, les Kabiles m'ont montré un endroit qu'ils nomment Gueber-Djazia. Ils ne s'y trouve aucune construction; remplacement qui porte ce nom n'est autre qu'une vaste clairière, entourée de cèdres et de pins, située sur la croupe orientale du Djebel-Babor.
Une légende conservée dans le pays rapporte que Djazia l'Hilalienne, après avoir été l'amante de Khalifa le Zénatien, devint ensuite son ennemie acharnée. Battus dans les plaines, Khalifa et ses frères les Zénatiens se réfugièrent dans les bois qui couronnent le sommet du Babor. Là fut enterré Kbalifa, mort des suites d'une blessure. Djazia, apprenant s» mort, jura qu'elle irait faire uriner sa chamelle sur la tombe de son ennemi. Malgré la résistance des Zénatiens, Djazia gravit les hauteurs du Babor et tint son serment ; mais elle mourut elle-même subitement, et ses compagnons l'enterrèrent auprès do Khalifa.
Cette légende, dont je ne dis i< i que quelques mots, trouvera sa place dans un autre travail sur la Kabilie orientale.
D'après le roman arabe public à Alexandrie, Khalifa Zenali aurait été tué en Ifrikïa et non au Babor, dans un combat singulier qu'il soutint contre l'émir Diab.

(58)

Si tu suivais mes conseils, lui dis-je, tu abandonnerais ces gens là; tu me suivrais auprès du cheikh El-Bekri, qui nous accordera sa bénédiction el nous placera au rang des gens de bien. N'oublie pas que la mort peut nous surprendre d'un moment à l'autre.
Ce que tu me conseille est juste, me dit-il; mais nous serons infailliblement tués par ceux qui nous entourent s'ils nous voient nous éloigner.
Si tu as la ferme volonté d'aller en pèlerinage auprès du cheikh El-Bekri, tu n'as plus rien à craindre.
Par Dieu, la foi est dans mon cœur, me répondit-il, rien ne me relient plus.
Nous nous mimes en route et nous arrivâmes à Samarkand (1) où le cheikh El-Bekri était allé rendre visite au cheïkh Daoud. Le cheikh ayant répondu à nos salutations, me demanda ce qu'était mon compagnon de route.
C'est un Targui dont la nation est actuellement en guerre avec une autre peuplade. — Nous passâmes sept jours chez le marabout, qui ne cessait de nous adresser des recommandations. « Pour devenir un homme vertueux, nous disait-il, il faut peu manger, peu boire, peu dormir, peu se reposer. »
Au moment de notre départ, nous priâmes le marabout de nous fournir quelques provisions de route.
Gens de peu de foi, nous dit-il, c'est inutile; mangez devant moi avant de partir, ce repas vous suffira.
A peine étions-nous en route, que mon compagnon me demanda à quelle distance nous nous trouvions du Caire.

(1) Samarkand ville de Tartarie.

(59)

A un mois et demi de marche, lui dis-je.
Quand y arriverons nous ajouta-t-il?
Nous l'avons déjà dépassé; nous voici maintenant à Tripoli. Tripoli est même derrière nous; nous avançons vers Touzer.
Je crois, me dit mon compagnon, que tu te moques de moi.
Du tout; c'est grâce à la protection du cheikh El-Bekri que notre marche est si rapide et que nous ne ressentons aucune fatigue.
Nous étions parlis de Samarkand dans la matinée, et nous faisions notre prière du dohor (de midi à 1 heure) à Touzer.
A ce moment, je dis au Targui : Je crois que tu n'a pas encore confiance dans les vertus surnaturelles du cheïkh El-Bekri.
Au contraire, j'ai maintenant en lui la foi là plus entière.
Arriverons-nous aujourd'hui à Nefta?
Nous irons même jusqu'au Souf, lui dis-je.
A l'heure de l'acer, (3 heures), en effet, nous faisions notre prière à El-Ledja, derrière Si-Mohammed-ben-Amor-el-Tifetzani, imam de cette ville.
On nous demanda pour quel motif nous ne nous étions pas montrés depuis trois jours. C'était le temps qui s'était écoulé pendant notre pèlerinage auprès du cheïkh.
Quand le vieillard eut achevé son récit, je lui demandai comment il s'appelait:
Je me nomme 'Azaz-ben-Salem-ben-Maouïa-ben-Mou-barek-ben-Amar-ben-Khalifa-el-'Adouani.

(60)

Il resta chez nous une quinzaine de jours, au bout desquels il manifesta l'intention de rentrer dans son pays. Il faut, dit-il, que je passe à Tar'zout chez Mohammed-es-Siad ; il a une jolie fille nommée Zeïneb que je veux demander en mariage. Il épousa en effet Zeïneb, et en eut des enfants.
Mais avant son départ, je lui demandai encore qui était à la tête de l'administration du Souf et de chacune des différentes villes.
— 0 cheikh Safouan, me répondit-il, nous avons sept ksour dans le Souf, ei chacun d'eux est gouverné par un homme de bien ; â El-Ledja se trouvent : Amara-es-Sacy et El-Aïat-Abou-Baker ; à Tar'zout, Moubarek-bou-Cherit et El-Bachir, mais le chef de la population est sidi Bou-Aziz; à Kouïnin, (Djeboun-ben-Salem-beu-Mouça; à R'edira-el-Ouesta, il n'y a personne qui commande; au Ksar-Kaïd, il y a sidi Kacem-ben-Amara-ben-Salah le Zénatien; à Ksar-Ahmed, sidi Abd-Allah-ben-Khalifa-ben-Meslem-el-'Arbadi.
Le chef suprême est sidi Abd-Allah, que nous venons de nommer.
Il me reste à vous demander quelque renseignements sur des choses que j'ignore encore.
Interroge-moi me dit le vieillard?
D'où vient le nom de Mâ-et-Tadjer? (l'eau du marchand.)
Un commerçant, appartenant aux tribus arabes voisines, voyageait un jour avec un guide. Ils arrivèrent dans le canton où existe actuellement la source de Mâ-et-Tadjer, mais le guide s'égara . C'était en été; aussi le marchand, épuisé par la chaleur et la fatigue, s'arrêta en disant à son guide de se hâter de lui apporter à boire, parce que la soif le rendait fou et lui ôtait les forces.

(61)

Le guide, faisant semblant de chercher, s'en alla à l'écart ; mais son projet était d'attendre la mort du marchand et de s'emparer de ses marchandises. Cependant, ce dernier s'étant mis à creuser le sol avec son bâton, avait trouvé de l'eau, s'était désaltéré et avait même rempli son outre de voyage.
Vers le premier tiers de la nuit suivante, le guide, pensant le retrouver mort, s'approcha pour s'approprier son bien. Grande fut sa surprise de le revoir en vie et avec de l'eau devant lui. Cette eau continua à jaillir, et depuis on a donné à la source artésienne le nom de Mâ-et-Tadjer l'eau du marchand.
Oum-Zârour doit aussi son nom à une circonstance particulière. Le jour qu'eut lieu le grand combat entre les Troud et les Arabes voisins, qni s'étaient ligués contre eux, Zârour le Troudi fut tué ; la nouvelle de sa mort ayant été portée à sa mère, celle-ci, au désespoir, se précipita du haut d'une montagne. Le nom de Oum-Zârour, la mère de Zârour, est resté à cet endroit.
Bou-Doukhan. Un Berbère, nommé 'Arhama, apprit qu'un saint marabout, vivant en cénobite auprès de la montagne, donnait l'hospitalité aux malheureux. Il faut, se dit-il, que j'aille le visiter, afin qu'il m'accorde sa bénédiction dans ce monde et le paradis dans l'autre.
Sois le bienvenu, lui dit le marabout en le voyant arriver. 'Arhama resta cinq ans auprès de lui; au bout de ce temps, il voulut partir et pria le saint homme de lui donner sa bénédiction.
Qu'elle soit sur ta tête, lui répondit-il!
Donne moi, en outre, quelque chose venant de toi.

(62)

Il lui fit cadeau d'un âne, que 'Arhama poussa devant lui jusqu'à l'endroit nommé aujourd'hui Bou-Doukhan. L'âne mourut là, et son nouveau maître l'y enterra; puis il planta des arbres autour de cette fosse.
Bientôt ou vit sortir delà fumée de la fosse de l'âne. Chacun venait voir le prodige et apportait une offrande à 'Arhama. Le bruit en parvint au marabout cénobite; il se mit immédiatement en route et vint à Bou-Doukhan. Comment se fait-il, dit-il à' Arhama, que l'on accoure de tous côtés pour te visiter et t'apporter des offrandes?
C'est grâce à votre bénédiction, répondit-il; car ce prodige provient exclusivement du trou dans lequel j'ai enterré l'âne que vous m'aviez donné, et près duquel j'ai établi ma résidence.
Sefria. Ce nom est celui d'une femme des Troud-Klab nommée Sefria qui excitait au combat les hommes de sa nation, le jour qu'eut lieu la rencontre dans laquelle fut tué 'Asseloudj-ben-Sarïa.
El-Klabia, est le nom d'une mare d'eau située près du campement des Zenatia, et dans laquelle les chiens allaient se désaltérer. C'est de la que vient l'épithète de Klabia, la mare aux chiens.
El-Abirès était un homme vertueux de la nation des Adouan. Lorsque les Troud-Klab vinrent s'emparer de la contrée, il y eut des 'Adouan qui consentirent à vivre avec leurs nouveaux maîtres, et quelques autres qui s'en éloignèrent en prenant la fuite avec leurs troupeaux. De ce nombre étaient sept familles, dont celle d'El-Abirès. Celui-ci alla s'établir pour son compte sur l'emplacement qui, depuis, a porté son nom. Il dressa la tente de sa mère auprès d'une source où les voyageurs pouvaient s'arrêter pour boire et manger. Quant à lui, il avait l'habitude de parcourir les pâturages environnants avec ses troupeaux, passant la journée à égrener son chapelet.

(63)

Le soir, à l'heure de la prière, il revenait au puits, près de la tente de sa mère, où il faisait ses ablutions et ses prières. Son frère Saoudi était allé s'établir isolément sur un autre point, dans la crainte d'être suf-pris par les Troud. En effet, les Troud ayant atteint le nommé Sahaban, l'avaient dépouillé et tué ensuite.
La mère d'El-Abirès se nommait R'endira, et son mari Alendaoui-Kachni. Ils eurent trois enfants. L'endroit où ils avaient l'habilude de dresser leurs tentes fut désigné depuis par Mouïa-R'enadra les eaux des enfants de R'endira.
Hazoua est le nom d'une femme des derniers Zenata qui mourut et fut enterrée là.
Je voudrais bien savoir, dis-je au vieillard, ce que sont les Oulad-Mezerouh. Sont-ils Troud ou d'une autre nation?
Non; ils ne sont point Troud, et je vais vous raconter leur histoire :
Mezerouh était chrétien; il était originaire d'une ville nommée Gouma ou Kouma? c'était un enfant beau et intelligent. Un jour, pendant qu'il s'amusait hors la ville avec d'autres jeunes gens de son âge, un bâtiment corsaire de Tunis s'approcha de la côte, et les marins l'enlevèrent lui et ses camarades. On les amena à Tunis, où le souverain se les fit présenter ; Mezerouh lui plut et il le garda pour lui-même. Il y avait quelques années déjà que le jeune esclave vivait dans la maison du prince Tunisien, quand celui-ci mourut. Avant de rendre le dernier soupir, il appela son fils et lui recommanda de traiter toujours avec considération le jeune chrétien, de suivre ses conseils, même dans le cas où il l'engagerait à renoncer au pouvoir suprême.

(64)

Le prince héritier du trône rendit les honneurs funèbres à son père et se conforma à ses dernières volontés à l'égard du chrétien; mais un jour, revenant de se promener dans les jardins, il rentra subitement à son palais et surprit Mezerouh en conversation criminelle avec la princesse sa femme. Il ordonna d'aller les noyer immédiatement en pleine mer. On les enferma, à cet effet, dans un sac que l'on transporta sur la plage; mais les deux victimes gagnèrent les serviteurs qui avaient ordre de les mettre à mort, en leur faisant cadeau de mille dinars. Rendus à la liberté, ils prirent immédiatement la fuite et allèrent se réfugier sous la tente de Mançour-ben-Saâd, homme vertueux des Beni-Hamam, qui les accueillit en apprenant leurs malheurs. Mezarouh épousa son amante, acheta une chamelle et une tente, et vécut au milieu des Hamam jusqu'au moment où ceux-ci allèrent s'établir auprès de Cafça. Cette ville leur plut; car lui et sa compagne, habitués à résider dans des villes, ne pouvaient se résigner à l'existence nomade des Bédouins. Il divorça donc une autre femme bédouine qu'il avait également épousée, et ne garda que la favorite du prince, qui ne le quitta plus jusqu'à sa mort.
Mezerouh laissa une immense fortune et dix enfants mâles. Ceux-ci s'accoutumèrent au pays et s'y fixèrent; ils devinrent puissants et acquirent une grande influence sur l'esprit des populations, au point que Mourad souverain de Tunis, leur confia plus tard la garde de Cafça pour la protéger contre les incursions des maraudeurs.

(65)

Cette charge leurs procurait, sur les droits de commerce de la ville, un revenu de cinq cents dinars, de 96 kefiz d'orge, et 100 kefiz de blé. La garde placée autour de Cafça était forte de quatre cents chevaux.
Les Troud-Klab étant venus dévaster l'Ifrikïa, ainsi que nous l'avons dit plus haut, le souverain de Tunis dut les en expulser. Quelques-uns d'entre eux, cependant, se maintinrent dans le pays, et vinrent un jour razier les bœufs et les moutons des habitants de Cafça.
Aussitôt ceux-ci donnèrent avis de cette agression aux Beni-Mezerouh, qui, ayant réuni leurs meilleurs cavaliers, se mirent à la poursuite des ravisseurs. Les Troud venaient de camper avec leurs familles à Ber-Madjena, non loin de Zouarin. En voyant avancer les Beni-Mezerouh, ils montèrent à cheval au nombre de mille cavaliers. Le premier d'entre'eux qui se présenta dans l'arène fut Nacer-ben-Àhmed- Amran-el-Kebir-el-Mezerouhi alla à sa ren-contre, le tua et s'empara de son cheval et de ses armes. Il attendit ensuite qu'un nouveau combattant s'avançât. Salem-Ben-Bakir-Troudi prit la place du premier; mais lui aussi roula sanglant dans la poussière à la première passe. Personne ne pouvait résister à la vigueur de ce cavalier des Beni-Mezerouh. Les Troud, voyant que sept de leurs compagnons gisaient déjà sur le sol, se mirent à pousser de hauts cris, et à appeler El-'Ambri : « Accours ô El-'Ambri, disaient-ils ; ces mangeurs de figues de Bar¬barie vont bientôt nous exterminer! » El-Ambri s'avan-ça, le cimeterre à la main : c'était un cavalier puissant et de haute taille.

(66)

O gens de désordre, lui dit le mezerouhi en l'abordant; ô gens sans religion, vous venez porter le trouble jusqu'ici. Vous êtes sur notre territoire; sortez-en, chiens que vous êtes, car autrement nous vous exterminerons jusqu'au dernier !
Sois donc moins prodigue d'injures, ô mangeur de figues de Barbarie, répondit El-'Ambri; à toi! Et, aussitôt, les deux guerriers se ruèrent l'un contre l'autre comme deux chameaux en fureur, deux lions affamés, ou deux montagnes lancées l'une contre l'autre par un bouleversement terrestre. Le combat dura depuis le lever de l'aurore jusqu'à l'heure de la prière de l'acer (3 heures du soir.)
Le cheval de Amran-Mezerouhi était épuisé de fatigue : Attendez, dit-il, que j'en prenne un autre. Cette suspen¬sion d'armes fut acceptée; mais au moment où, ayant mis pied à terre, il renvoyait son cheval, El-'Ambri s'élança au galop sur Amran, et d'un violent coup de cimeterre le fendit en deux traîtreusement.
Les Beni-Mezerouh, voyant leur champion abattu, se débandèrent et prirent la fuite. Les Troud, marchant sur leur traces, entrèrent en même temps qu'eux dans leurs bourgades, tuèrent quatre cents hommes, s'emparèrent d'un butin immense en effets et en troupeaux, et abandonnèrent les femmes dans la montagne où elles s'étaient réfugiées. Poussant plus loin leurs ravages, ils pénétrèrent dans la ville de Cafça, qu'ils pillèrent. Ils enlevèrent en même temps la caisse qui contenait le trésor de l'état.
Le souverain de Tunis apprenant tous ces désastres, écrivit au chef des Chabbia pour lui prescrire de marcher contre les Troud.

(67)

Le Chabbi lui répondit : « Loin de t'obéir, je déclare devant Dieu que si les chrétiens te faisaient la guerre, j'irais me mettre de leur côté pour te combattre aussi. »
Le prince tunisien fut très irrité de cette réponse insolente; mais il dut attendre trois ans avant de pouvoir s'en venger en se portant sur le Chabbi. Quand ce moment arriva, il expédia deux mille cavaliers qui se dirigèrent vers l'endroit nommé 'A'in-Chabrou (l), où se trouvaient les campements des Chabbia. Pendant leur marche, ils rencontrèrent un chasseur de la tribu des Hanencha, et le questionnèrent sur la position occupée par le Chabbi. Il leur répondit: Le Chabbi était à 'Aïn-Chabrou ; mais je crois qu'il s'est dirigé depuis vers l'Oued-Roumel (2). Si vous le désirez, j'irai à la découverte, et, je le jure par vos têtes, je vous rapporterai des renseignements précis sur la position qu'il occupe et sur les gens qui sont autour de lui.
Le chasseur Hannachi partit en effet et rejoignit le Chabbi, auquel il dit :
Alerte ! Voici venir deux mille cavaliers qui marchent sur mes traces pour t'attaquer !
Le Chabbi, sans perdre de temps, fit charger sur le dos des chameaux tout ce qu'il avait, et ordonna à ses serviteurs de gagner la montagne au plus tôt.
À peine cette opération était-elle terminée, que les cavaliers d'Ifrikïa, massés comme un seul homme, firent leur apparition.

(1)'Aïn-Chabrou, fontaine située sur la route de Constantine à Tebessa, à 20 kilomètres environ au nord de cette dernière ville.
(2)Oued-Roumel, l'ancien Ampsaga, qui coule au pied de Constantine .Il existe un autre Oued-Roumel non loin du Kef; mais la tradition locale semble indiquer qu'il s'agit de la rivière de Constantine, auprès de laquelle les Chabbia campaient habituellement.

(68)

Le Chabbi ayant rassemblé ses guerriers, se porta à leur rencontre ; hommes et chevaux se heurtèrent vigoureusement les uns contre les autres. Le combat durait depuis quatre heures environ, quand les gens d'ifrikïa se mirent à fuir en désordre. Le Chabbi les poursuivit, leur tua cent cinquante cavaliers, dont il prit les chevaux et les cuirasses. Il les pourchassa ainsi jusqu'à Badja, et ce n'est que des environs de cette ville qu'il se mit en retraite pour retourner à son campement de l'Oued-Roumel.
Les cavaliers d'Ifrikïa rentrèrent à Tunis. Le prince tunisien, au désespoir, déchira ses vêtements et jeta de la terre sur sa tête en s'écriant: Comment! vous vous êtes laissés battre par ces buveurs de lait de chamelle !
— C'est Dieu qui l'a voulu ainsi, lui dit-on pour toute réponse. Mais il n'en conserva pas moins rancune au Chabbi. En effet, ayant appris qu'une caravane des Chabbia se dirigeait vers les ksour d'Ifrikïa afin d'y chercher des grains, il expédia sur leurs traces, pour les enlever, un millier de ses cavaliers. Ceux-ci les atteignirent à l'en-droit nommé Abida, près du Kef (1), et s'emparèrent de quatre cents chameaux avec leurs charges. Les conduc¬teurs de la caravane, dépouillés, allèrent porter à Chabbi la nouvelle de leur malheur.
Le Chabbi écrivit au souverain de Tunis une lettre conçue en ces termes :

(1) Le Kef, l'ancienne Sicca Veneria, sur le territoire tunisien, presque à hauteur de notre ville de Souq-Ahras.

(69)

« Rendez immédiatement et en totalité ce que vous avez pris à mes gens; si vous ne vous exécutez pas, j'irai vous trouver avec mes cavaliers et mes fantassins. »
« Fais ce que tu voudras, répondit-on de Tunis; nous ne sommes point de ceux qui ont peur. »
Le Chabbi, furieux de cette solution négative, écrivit alors au chef des Hanencha, aux Beni-Moumen, aux Feradja, aux Beni-Salah-Harar (1), aux Beni-Aouassi et à leurs voisins, aux Beni-Seliman et aux Saâdia. La totalité des contingents réunis éleva leurs forces à l'effectif de quinze cents cavaliers, avec lesquels le Chabbi entra en Ifrikïa. Toutes les populations épouvantées prenaient la fuite à son approche. Le Chabbi surprit les troupeaux de chameaux de l'émir de Tunis, à l'endroit nommé Selouguïa, et s'en empara: il y avait six cents chamelles sans compter les chameaux.
Après avoir effectué cette capture, le Chabbi retourna à son campement de l'Oued-Roumel.
Mais le prince tunisien, en apprenant la perte qu'il venait approuver, se mordit les doigts de colère. — Voyons, dit-il, il n'y a donc personne parmi vous, qui soit capable de nous conseiller sur le parti à prendre?
— Vous avez des chevaux et des hommes à votre disposition; ordonnez, seigneur, on obéira!..
— Nos propres forces sont insuffisantes, dit le prince.
Il faut convoquer les gens d'Ifrikïa, de Gabès, les populations du Sud, du Djerid, du Nefzaoua, les habitants de la montagne de Bekour.

(1)La famille des Harar est celle qui a eu longtemps la suprématie sur tout le territoire de la frontière tunisienne, dans le pays des Hanencha. Elle compte, parmi ses membres illustres, les Khaled, Nacer, Soultan Bou-Aziz et Brahim. Cette famille a été supplantée vers 1830, par suite d'intrigues, par celle des Resgui, qui est encore à la tête de la tribu.

(70)

En effet, tous ces pays envoyèrent leurs guerriers; on rassembla quatre mille chevaux et six mille fantassins. Pendant dix jours on s'organisa ; le onzième on se mit en marche vers l'endroit dit El-Medjaz, que l'on nomme également Serat (1). Tous les contingents que nous venons d'énumérer marchaient à la suite de leur chef maudit.
Cependant le ministre du souverain de Tunis écrivit au Chabbi une missive conçue en ces termes: « O Chabbi! nous sommes en route pour aller te combattre; nous emmenons avec nous quatre mille cavaliers et six mille fantassins, afin de nous emparer de ce que vous possédez, avilir vos arrogantes personnes, vous évincer du terri¬toire que vous occupez, et donner enfin votre chair en pâture aux chacals. »
Ce ministre était l'ami du Chabbi, et s'il lui écrivait ainsi, c'était pour lui éviter d'être surpris et d'éprouver un désastre.
Dès que la lettre parvint au Chabbi, il dit à ses gens: Le souverain de Tunis marche contre nous; que proposez vous de faire?
— Il conviendrait de le combattre loin d'ici, c'est-à-dire avant qu'il ne pénètre sur notre territoire. — Celui qui venait d'émettre cet avis était issu des Himyarites. Tous les auditeurs se rangèrent à son avis, en assurant que c'était le meilleur parti à prendre.

(1) Le Medjaz, ou gué de l'Oued-Serat, affluent du Mellag, est situé sur la frontière tunisienne, non loin de notre zemala de spahis du Meridj. Il s'y est livré de fréquents combats entre les Algériens et les Tunisiens.

(71)

Alors Chabbi et tous les siens se mirent en mouvement, et ils franchirent les limites de l'Ifrikïa. Ils arrivèrent à un endroit où le même Himyarite leur dit de s'arrêter. Cet endroit, ajouta-t-il, est vaste et découvert, c'est ce qu'il nous faut pour faire manœuvrer la cavalerie.
Tous les Chabbia lui dirent: C'est toi qui nous donnes les meilleurs avis; c'est donc toi qui vas diriger nos actions.
Il y avait trois jours qu'ils se trouvaient en ce lieu, quand l'armée tunisienne se montra et vint dresser ses tentes devant eux. Cette première journée se passa sans qu'on en vint aux mains. Le lendemain matin, les Tunisiens déployèrent leurs étendards et montèrent à cheval. Dès que le Chabbi les vit dans cette disposition, il monta également à cheval et fit déployer ses enseignes.
Le premier qui s'avança dans l'arène était Saïd, des Oulad-Said, troupe auxiliaire du prince tunisien. C'était un cavalier renommé par son courage et sa vigueur dans les combats. R'enam-ben-Mender, des Hanencha, alla au-devant de lui; il était monté sur une jument blanche, et son costume était couvert d'or; il tenait en main un cimeterre de trempe recherchée.
Quand le premier le vit approcher, il lui dit: Qui es tu donc toi?
Je suis des Beni-Hannach !
Que me veux-tu?
Je veux te tuer, avec l'aide de Dieu très-haut.
Eh bien, je suis, moi, le premier cavalier de l'Ifrikïa.
En long et en large dans cette région on connaît ma valeur.

(72)

O gens injustes! pourquoi venez-vous dans notre pays? dit le Hannachi.
C'est vous, au contraire, qui vous êtes emparés des biens de l'émir, et qui avez encore l'audace de lui adresser des paroles injurieuses.
De quel émir parlez-vous donc? Nous n'en reconnaissons point; il existe un émir en Ifrikïa; mais nous lui sommes préférables par notre origine religieuse; car nous sommes issus des Oulad-Abd-Allah-ben-Mçaoud, porte étendard du Prophète, que le salut soît sur lui (1).
En effet, vous ne reconnaissez d'autre émir que l'émir des bœufs, dit R'enam. Nous ne tenons aucun compte de vos discours, et le dernier des nôtres vaut mieux que vous tous réunis. Quant à toi, tu n'es qu'un Bédouin, un buveur de lait de vache; tu n'as d'autre lit que des bottes d'halfa, d'autre coussin qu'une branche de genévrier: donc, tais-toi, chien sans maître!
En entendant ces paroles, la figure du Hannachi changea de couleur, la colère enflamma son cerveau. Les deux cavaliers s'élancèrent l'un contre l'autre; leurs cimeterres s'entrechoquèrent; mais le Hannachi tomba dans la poussière, l'épaule coupée en deux. Aussitôt tous les guerriers des tribus alliées s'avancèrent de part et d'autre, chevaux contre chevaux, hommes contre hommes, et combattirent depuis le matin jusqu'à midi. Ils se séparèrent alors, laissant les morts sans les relever. Le lendemain, la lutte recommença depuis le lever de l'aurore jusqu'à trois heures du soir. Ils se séparèrent encore une fois.

(1) Nous avons déjà dit que la population des Hanencha était d'origine Haouaride. La tribu arabe des Soleïm vint se mêler à elle, et les chefs féodaux du pays faisaient remonter leur généalogie aux compagnons du prophète Mahomet.

(73)

Le prince d'Ifrikïa envoya le cheikh Doufan et le cheïkh Salah-Zer'loum pour faire suspendre les hostilités et employer cette journée à donner la sépulture aux guerriers abattus de part et d'autre.
La proposition fut acceptée.
Les gens d'ifrikia avaient perdu cent cinquante cavaliers et cent chevaux.
Du côté des Chabbia, il était mort cent soixante cavaliers et cent chevaux.
Parmi ceux d'Ifrikïa, vingt-cinq personnes de la cour du prince avaient succombé, tels que: Zâlan, Saâd-el-Blat, Amran-es-Sacy, et autres de la même noblesse.
Le lendemain encore, le souverain tunisien fit annoncer qu'il y aurait armistice pour laisser reposer les blessés. Mais Chabbi se dit : Quelle est donc la raison qui peut ainsi arrêter ce maudit? C'est une ruse de sa part, et il doit attendre les nouveaux renforts qu'il a sans doute appelés!
En effet, le chef tunisien avait écrit aux Oulad-Meze-rouh d'accourir à son aide. Mais ceux-ci lui répondirent: Les Troud nous ont massacrés, et il ne nous reste plus que quarante hommes valides.
Il fit appel alors aux gens de Nefta et de Touzer. Mais. à Aïn-el-Ahmri se trouvaient quelques Troud; l'un d'eux surprit l'émissaire tunisien, nommé El-Hadam, et le tua. Son tombeau est encore bien connu de nos jours.
De son côté, le Chabbi écrivit aux Troud, et ceux-ci lui amenèrent un renfort de cinq cents cavaliers qui le rejoignirent à 'Abida, en lfrikïa. Dès qu'ils furent arrivés,le Chabbi dit qu'il fallait attaquer de nouveau l'ennemi; mais ses gens lui répondirent: Il convient que nous consultions d'abord notre conseiller l'himyarite, qui nous dira si nous devons ou non combattre.

(74)

On fit appeler l'himyarite, et son avis fut qu'il fallait combattre. Aussitôt les tambours retentirent, les trompettes sonnèrent, les chevaux s'élancèrent en avant, renversèrent par leur choc les troupes d'Ifrikïa, et les Chabbia pourchassèrent l'ennemi jusqu'à Selouguïa, en lui tuant encore cent quatre cavaliers et soixante chevaux.
Le Chabbi perdit douze cavaliers, dont trois des Hanencha, trois du Zab: El-Megdad, Salem-el-Bahari et Ketir-ben-Amer, deux des Guerfa, un des Chabbia, et le cousin d'El-Bekri.
Les troupes victorieuses poussèrent jusqu'à Badja, faisant manger à leurs chevaux les cultures vertes des populations.
Les Troud Klab étaient les gens les plus redoutables à la guerre; pour les attirer à lui, le Chabbi leur avait dit : « Je suis des vôtres et vous êtes des miens, par le sang, par la chair et par les os, jusqu'à la fin des siècles. »
Cependant Mourad, souverain de Tunis, écrivit à Sefakès, à Soussa, à Gabès, à Tripoli : Accourez avec vos cavaliers le plus rapidement possible ; les Troud Klab dévastent le pays ; ils n'ont aucun sentiment honnête dans leur cœur ; ne les laissons pas nous envahir. Je suis le souverain d'ifrikïa, et j'ai besoin de tous mes vassaux pour les repousser. »
Le Seigneur de Tripoli lui répondit: « Vous avez affaire à des gens qui ont quitté le riche pays de l'Yemen pour passer en Egypte; ils sont venus de là à Tripoli, puis à Gabès; maintenant ils ravagent vos contrées; ils ne peuvent vivre sous aucune autorité ; ils sont enclins au pillage et ne se plaisent qu'avec les chacals et les corbeaux.

(75)

Donc, je vous conseille de leurs envoyer mille dinars; alors ils vous laisseront en repos au lieu de vous combattre. »
L'émissaire tripolitain porta cette missive à Tunis, et reconnut que l'Ifrikïa était dépourvue d'hommes de bon conseil.
Le souverain de Tunis lut la lettre du tripolitain, et dit aux grands de sa cour: Que pensez-vous du contenu de cette réponse?
Nous n'avons qu'à écouter et obéir, lui répondit-on ; c'est donc à vous d'ordonner.
J'ai envie, dit le Prince, de monter moi-même à cheval, d'aller combattre le Chabbi, de m'emparer de sa personne, de faire bouillir sa chair dans un chaudron et de la manger ensuite.
Non, ce n'est point ainsi qu'il faut s'y prendre, ripostèrent ses conseillers; il vaut mieux inviter les principaux d'entre les Troud à venir traiter verbalement avec nous; nous leur ferons quelque riche offrande, et ils s'éloigneront de la contrée sans nous causer de nouveaux dommages.
Bou-'Akkas, prenant la parole à son tour, s'écria: Non, il ne faut rien donner aux Troud et rien leur abandonner. Je suis d'avis de mander le Chabbi lui-même pour traiter; dès qu'il sera entre nos mains, nous ferons de lui ce que nous voudrons.
Il ne viendra pas, répondit-on, il est trop rusé; il se doute et se méfie de tous les stratagèmes que nous pourrions employer pour lui nuire.

(76)

L'oukil Amran-el-Testouri objecta: Tout ce que vous dites est sans valeur; il faut que nous montions a cheval nous mêmes. Nous rassemblerons tous nos vassaux de l'ifrikïa; nous avancerons la nuit et nous nous tiendrons en embuscade le jour; nous arriverons ainsi inopinément àBadja, où nous surprendrons l'ennemi à l'improviste.
Ce projet est le meilleur, s'écria-t-on de toutes parts; il faut l'exécuter. Alors on convoqua tous les clans de l'Ifrikïa, et on rassembla neuf mille cavaliers et quatre mille fantassins. Pendant leur marche, ils opérèrent de la manière convenue, c'est-à-dire avançant la nuit et s'arrêtant le jour; et ils arrivèrent ainsi auprès de Badja. La nuit étant venue, ils prirent leurs sabres, allèrent tourner la position des ennemis, et leur tuèrent à l'improviste quarante hommes et soixante chevaux. Le Chabbi, surpris, s'enfuit et disparut jusqu'au matin; mais au lever de l'aurore, il revint sur ses pas et engagea un combat qui dura jusqu'au moment où le soleil atteignit le zénith. Alors le souverain d'Ifrikïa alla trouver sidi Doufan, Zer'loum, Djaber, Aoûn-ben-Ali et sidi Zer'ouan, et leur dit: Si le Chabbi veut s'entendre avec moi, nous nous partagerons amicalement le territoire. — Ces saints personnages se rendirent auprès du Chabbi, et lui communiquèrent la proposition du Prince d'Ifrikïa.
— Le Chabbi répondit: J'accepte; mais à condition que je ferai moi-même le partage et que je choisirai mon lot.
Faites comme vous l'entendrez, lui répondit-on.
Le Chabbi ajouta: Vous, ô Zer'loum, et vous, ô Doufan, vous allez régler cette affaire entre vous deux, car le prince d'Ifrikïa n'est qu'un perfide en qui je n'ai aucune confiance.

(77)

C'est ainsi, en effet, que s'arrangea le partage.
Le Chabbi et son monde s'en retournèrent sur les bords de l'Oued-Roumel; mais alors les Troud lui dirent: O Chabbi! te voilà rentré chez toi; quant à nous, nous ne sommes même pas salariés de la fatigue de nos chevaux, ni par toi, ni par ton ennemi!
Mais je n'ai rien à vous donner, leur répondît le Chabbi.
Eh bien, puisqu'il en est ainsi, saches que nous n'épousons la querelle ni de l'un ni de l'autre. Ce qu'il nous faut, c'est de l'argent et des dinars. Donnes-nous-en, car autrement nous allons t'abandonner pour passer du côté de ton rival. N'oublies point que c'est grâce à nous que tu as eu la victoire.
Allez le trouver si vous voulez, répondit le Chabbi.
Eh bien ! par Dieu, nous te déclarons que nous n'avons peur ni de toi ni de lui, lui dirent les Troud :
sachez que nous sommes des créatures divines, vivant d'habitude sur le dos de nos chevaux; nous possédons des chamelles au long cou et à l'allure rapide; rien ne retarde notre marche, comme vous l'êtes dans la vôtre par vos bœufs et vos moutons.
Les Troud écrivirent, en effet, au prince tunisien: Donnez-nous de l'argent, lui disaient-ils, et nous laisserons votre pays jouir de la paix. »
Le chef tunisien répondit: « Je ne vous donnerai jamais quoique ce soit; faites ce que vous voudrez.
L'émissaire rapporta cette réponse. Alors cent cavaliers des Troud apprêtèrent immédiatement leurs cimeterres et se disposèrent au combat et au pillage.

(78)

Ils s'embusquèrent auprès des puits, enlevèrent une caravane composée de cent cinquante chameaux et s'en retournèrent ensuite à Badja.
Quand le bruit de cette nouvelle capture parvint au prince tunisien, sa raison s'envola.
— Voyez donc, s'écriait-il dans son délire, les méfaits que viennent de commettre encore ces chiens de Troud; et ils en feront bien d'autres, si nous ne les arrêtons, car c'est la fatalité qui les déchaîne contre nous !
Les grands de sa cour entreprirent de le calmer par le raisonnement: Ce sont de mauvaises gens, en effet; cependant un peu d'argent donné aujourd'hui à l'amiable, serait plus avantageux que cent mille dinars soustraits par la rapine.
Cette opinion prévalut, et on envoya aux Troud un cadeau composé de cinq cents dinars, dix vêtements de luxe et vingt-cinq chevaux. Les Troud se partagèrent le don du prince, puis s'éloignèrent vers Ber-Madjena, et de là allèrent à Cafça. Ils y trouvèrent les survivants des Oulad-Mezerouh, dont ils s'emparèrent. Ces derniers n'avaient plus parmi eux que des blessés. Les femmes des Oulad-Mezerouh se jetèrent dans les bras des Troud, les embrassant pour implorer leurs pitié; la haine et la rancune qui existait entre les deux races fit place à l'amitié. Les Troud restèrent donc paisiblement parmi eux pendant trois jours, puis ils allèrent au Hamma, ensuite à Touzer; mais là, ils trouvèrent Zâhna ainsi que les Oulad-el-Hadef prêts à les combattre. Ils se rendirent alors auprès du saint personnage Sidi Ali-ben-Ahmed-R'outs, le Nefzaoui, à qui ils demandèrent conseil sur ce qu'ils devaient faire.

(79)

Ne combattez point les Oulad-el-Hadef, leur répondit le marabout, car vous pourriez quelque jour avoir besoin de leur appui. Il a été prédit que la contrée resterait sous leur dépendance, et Dieu, mieux que personne, connaît l'avenir!
Nous écouterons avec respect et soumission vos conseils, lui dirent les Troud.
Le marabout remplit envers eux les devoirs de l'hospitalité, et Zàhna leur offrit mille dinars; mais ils refusèrent en disant: Les conseils du saint homme valent mieux que tous les biens de ce monde.
Ensuite ils repartirent et allèrent à Nefta, où se trouvaient déjà les autres membres de leur nation. On les accueillit avec des transports de joie. Qui sont donc ces gens que vous traînez à votre suite, leur dit-on?— Ce sont les survivants des Oulad-Mezerouh.
Enfin ils repartirent tous ensemble et ils rentrèrent dans le pays du Souf.
Quand le vieillard eut achevé le récit qui précède, je lui demandai :
Les Troud sont-ils retournés depuis en Ifrikïa?
Oui. Après que les Troud furent revenus de l'expédition faite de concert avec le Chabbi, nous eûmes à nous plaindre des gens d'Ifrikïa, qui lâchaient leurs bestiaux dans nos pâturages. Mamer-ben-Saria, Amar-es-Serab, Kacem-ben-bou-Beker, réunirent à eux cinquante cavaliers, dont dix des Oulad-Zaïd, parmi lesquels Bou-Diaf-ben-Amar, El-'Ambri et Bou-Drâ; les autres étaient des Oulad-Mançour, tels que Amar-ben-Salem et Ahmed-ben-Mançour; neuf des Oulad-K'aïd, tels que 'Aridja, Kacem-ben-Mohammed, Aiça-ben-Mohammed, El-Bekri, Seliman-ben-'Aoun et 'Ar-'Ar-ben-Khaled, enfin les derniers étaient des Oulad-Hamed.

(80)

Ils se mirent donc en marche et arrivèrent aux environs de Nefta. Mançour et Djafer-ben-Hassen, à la tête de cent chevaux, marchèrent contre eux et les battirent non loin de Es-Senan.
Du côté des Tunisiens, il mourut Djâfer, El-Ouatek'-ben-Soussa et cinq autres cavaliers. Les Troud perdirent Meguetab, Hazamet Beloum ; puis, ils retournèrent dans le Souf, et depuis cette affaire ils n'ont plus remis les pieds en Ifrikïa. Ce dernier combat eut lieu sur l'emplacement dit Charà-el-Ahmari.
Le vieillard ayant fini de parler, je lui dis: Puisque vous êtes un homme de bon sens et d'expérience, je voudrais que vous me donniez un conseil. Je me trouve à l'étroit dans ce pays, et je désirerais aller habiter ailleurs. Dites-moi quelle est la ville qui offre le plus d'avantages?
— Il y a trois villes: Touzer, Sefakès et Tunis, que je t'engage à ne pas habiter. —Tunis vaut mieux que les deux autres; mais ses émirs sont Turcs, et ils ont des relations d'amitié avec les chrétiens, que Dieu extermine; ils témoignent même plus d'affection à ceux-ci qu'aux musulmans. Leurs conseillers sont des chrétiens ou des renégats.
Mais ils vont donc détruire la religion de l'islam, lui dis-je.
Oh! non, répliqua-t-il: la religion de Dieu et de son prophète Mahomet subsistera toujours!

(81)

Mais pourquoi alors les hauts personnages du gouvernement ne massacrent-ils pas un émir qui a des relations avec les chrétiens?
Il garda le silence et ne répondît rien à mon observation. J'insistai; alors il me dit: C'est que les chrétiens pénétreront un jour chez lui et causeront sa ruine!
Que pensez-vous de Touzer, lui dis-je?
C'est une ville où il n'y avait que le bien; mais ce bien a disparu depuis que El-Hadef-ben-bel-Kacem s'y est établi. Il est le chef du pays, nommé par le gouvernement qui le soutient, tant de nuit que de jour ; mais il ne traite point la population avec justice, aussi est-il détesté.
Est-ce donc par la puissance de l'argent, ou bien à l'aide de troupes, qu'il se maintient au pouvoir?
Non; ni par l'un ni par l'autre, mais en souvenir d'une prédiction qui est respectée religieusement dans le pays.
Quelle est l'origine des Oulad-el-Hadef ?
Ils viennent de Fetenassa, dans le Zab.
Fetenassa était une ville située entre Oum-el-'Az et Khanga, qui fut détruite par Saoula. — Je vais te raconter leur histoire.
El-Hadef était un pauvre orphelin; il était encore en bas âge quand son père mourut.
Devenu homme, il demanda à sa mère quelle fortune avait laissé son père. Ton père, lui dit-elle, était un pauvre maître d'école qui enseignait à lire aux enfants; ce qu'il a laissé d'argent a suffi à peine à lui acheter un linceuil.
El-Adef fit, pendant plusieurs années, le commerce avec des fonds qui lui étaient confiés par d'autres personnes; il acquit ainsi une grande fortune. Dès qu'il se vit riche, il retourna auprès de ses compatriotes à Felenassa, et les engagea â le choisir pour chef.

(82)

— Non répondirent-ils, car nous t'avons connu enfant et dans la misère ; nous ne saurions t'obéir. El-Hadef, irrité, jura qu'il deviendrait leur maître malgré eux. Il acheta vingt esclaves nègres, les amena dans la ville, et avec leur aide, se mit à battre les habitants et à entraver tout leur commerce.
Les gens de Fetenassa se plaignirent de cette oppression aux Oulad-Saoula (1).
Saoula déclara qu'il marcherait contre ce maudit tyran, et qu'il le chasserait de la ville. Il monta, en effet, à cheval avec quarante de ses meilleurs cavaliers, et se porta sur Fetenassa. En approchant de la ville il trouva quelques-uns des esclaves.
Qui êtes-vous leur dit-il?
Nous sommes les .serviteurs de l'émir-El-Hadef-ben-bel-Kacem-ben-Ali-ben-Mohammed-ben-Nacer-ben-Kaâb,
Que faites-vous ici?
Nous sommes apostés, guettant quiconque voudrait pénétrer dans la villa pour nuire à notre maître.
Et les gens de la ville sont-ils pour vous?
Non; mais nous les maintenons dans l'obéissance.
Saoula fit saisir sept de ces esclaves, et ordonna de leur couper le nez. Ces malheureux, encore ensanglantés, allèrent rejoindre leur maître.
Qui donc a osé vous maltraiter de la sorte, leur demanda-t-il?

(1) La tradition fait descendre les Oulad-Saoula d'une race de géants, contre lesquels les Zenata, ancêtres des Chaouïa d'aujourd'hui, eurent a soutenir des guerres nombreuses. Les Oulad-Saoula, vaincus en définitive, se réfugièrent dans le Sahara. (Voyage d'El-Aïachi, traduction Berbrugger. — Exploration scientifique de l'Algérie, page 134).

(83)

C'est Saoula, qui a pris la fuite après nous avoir mutilés.
El-Hadef, avec une partie de ses esclaves et quelques- uns des Fetenassiens attachés à sa fortune, montèrent à cheval à la poursuite de Saoula. Ils le rattrapèrent auprès d'une rivière dite Oued-Braz.
« O vils esclaves ! leur cria El-Hadef, vous avez mutilé mes nègres, pensant sans doute qu'il n'y avait plus sur terre d'autres guerriers que les vôtres !
Là dessus, il lança son cheval au galop et tua Amran-el-Kebir.
Les Oulad-Saoula perdirent sept hommes; il mourut aussi trois nègres esclaves et deux individus de Fetenassa.
Le combat dura jusqu'au coucher du soleil. El-Hadef ne cessait de crier : Qu'est devenue votre valeur tant réputée, ô descendants d'El-'Abrani?— Il revint ensuite sur ses pas, rapportant les dépouilles des cavaliers qu'il avait tués.
Les habitants de la ville le voyant reparaître joyeux et chargé de dépouilles, éprouvèrent un grand désappointement, car ils s'étaient déjà réunis en armes dans l'espoir de contribuer à sa ruine. En les retrouvant dans de telles dispositions, il leur dit:
J'en jure par vos têtes, aucun de vous n'obtiendra mon pardon, à moins que vous ne me promettiez tous d'accepter ma domination.
Ils répondirent : Nous écouterons vos volontés et nous obéirons. Ils se soumirent à lui, en effet, et il devint leur émir. A dater de ce moment, il prononça des sentences de mort et dépouilla de leurs biens tous ceux qui tentèrent de se soustraire à son autorité.

(84)

Cette situation durait depuis quinze années, quand survinrent les événements dont Biskra fut le théâtre (1). Les habitants de cette ville furent attaqués par les Turcs, venus au nombre de cent quatre-vingts soldats et de cinq cents cavaliers auxiliaires.
Les gens de Biskra se défendirent et tuèrent quelques-uns des agresseurs. Alors El-Hadef dit aux Fetenassiens: Venez avec moi combattre les Turcs, si vous ne voulez que je commence par vous combattre vous-mêmes.
Mais, dans cet intervalle, les Turcs écrivirent en ces termes aux Fetenassiens: « Venez vous joindre à nous, autrement nous vous traiterons aussi en ennemis.
Les habitants de Fetenassa se dirent: Soyons du côté des Turcs, car notre tyran n'a pas de partisans. El ils allèrent effectivement rejoindre les Turcs, de sorte qu'El-Hadef resta seul avec ses esclaves pour défendre sa cause. On se battit contre lui depuis le matin jusqu'à l'heure de l'acer; il perdit vingt esclaves, et lui-même, blessé à la cuisse, eut son cheval tué. Au moment où il se trouva démonté, il se jetta sur un cavalier des Oulad-Saoula, et le tua pour s'emparer de sa monture. De nouveau à cheval, il combattit encore avec le même acharnement, allant toujours de l'avant sans jamais reculer, au point que ses ennemis eux-mêmes disaient: Que cet homme est courageux ! Voyant qu'il ne pouvait plus résister, El-Hadef fit dire à sa mère de charger tout ce qu'il possédait sur des mulets, et de prendre rapidement la fuite parce qu'il avait les Turcs à ses trousses. Sa mère exécuta ses ordres; mais au moment où elle allait franchir la porte de la ville, un Saouli la frappa mortellement et s'empara de toutes les richesses qu'elle emportait. El-Hadef ne sauva que son cheval et un de ses esclaves; il prit la fuite vers l'Oued-Biger chez les Beraber (Beni-Barbar).

(1)La première expédition des Turcs contre Biskra eut lieu sous le gouvernement du pacha Hassan-Agha, en 941 de l'hégire (1534. de J.-C.).

(85)

Il resta parmi eux pendant quatre années, et se guérit parfaitement de sa blessure à la cuisse.
Les Beraber étant allés faire la récolte de leurs olives, El-Hadef se trouvait un jour seul dans leurs bourgades, quand arriva un groupe de cavaliers. Ils s'approchèrent et lui demandèrent ce qu'étaient devenus les autres habitants.
Qui êtes-vous, leur dit-il.
Nous sommes des Beni-Hannach, et nous voudrions bien savoir aussi qui tu es, toi dont la parole nous semble agréable ?
Je suis de Fetenassa.
Serais-tu El-Hadef, qui s'est révolté contre ses compatriotes?
C'est moi-même.
Tu es, en effet, un homme énergique; nous avons entendu parler de toi : vis en paix dans ce pays et loin de tes ennemis ; nous promettons de te fournir le blé et l'orge dont tu auras besoin, tant que tu séjourneras ici.
Je préférerais cependant m'en aller avec vous partout où vous dirigerez vos pas.
O homme à la parole élégante, nous le voulons bien.
El-Hadef s'acquitta envers eux des devoirs de l'hospitalité, et quand les Beraber revinrent dans leurs bourgades, ils dirent aux cavaliers: Qui donc vous a reçus pendant notre absence ?

(86)

— C'est El-Hadef, et il nous a bien traités.
Les cavaliers Hanencha restèrent dans le pays jusqu'à ce qu'ils eussent perçu tout ce qu'ils avaient à demander aux Beraber. Au moment de leur départ, ils dirent: Cet étranger va monter à cheval et partir avec nous. — Oh ! non, répondirent les Beraber; c'est un homme bon, vertueux, d'une grande expérience, que nous tenons à garder toujours parmi nous.
Il fera ce qu'il voudra, dirent les Beni-Hannach; il est libre de rester ou de partir. El-Hadef déclara alors qu'étant fatigué, il voulait continuer à se reposer chez ses hôtes.
On se décida à le laisser. Mais alors un vieillard d'entre les cavaliers des Beni-Hannach prit la paroles en ces termes: O! gens, tant que cet homme vivra, il accom¬plira des choses extraordinaires. Croyez-en ma vieille expérience ; je suis âgé de quatre-vingts ans, j'ai été en relation avec les émirs, les princes et tous les grands de la terre; mais jamais je n'avais rencontré un homme du caractère d'El-Hadef.
Tu radotes, lui répondirent ses compagnons, et on voit bien que ton intelligence baisse!
Non, certainement, je ne me trompe pas, répliqua-t-il ; et je vous dirai même plus, c'est que je prévois que si cet homme reste ici, aucun de nous ne touchera plus, à l'avenir, à l'argent et aux dinars des Berbères.
Tu as perdu la tête, vieillard, lui répéta-t-on encore une fois.

(87)

Les Beni-Hannach s'en retournèrent donc seuls auprès de leur seigneur, nommé Otman-ben-Ali-ben-bou-Beker-ben-Mohammed-ben-Saâd-ben-Djaber-ben-Braham-ben-Amer-ben-Bara-ben-Mohammed-ben-Djaber-ben-Nacer-es-Ser'ir-ben-Amer-ben-Abd-Allah-ben-Amer-ben-Khattab, que Dieu l'admette dans son paradis (1).
Quelle nouvelle apportez-vous, leur dit ce chef?
Le bien, s'il plait à Dieu ; mais nous avons fait la rencontre d'un homme beau de figure, doué d'une parole élégante, cavalier accompli, et qui est digne de marcher à la tête de ses compagnons.
Comment se nomme-t-il?
El-Fetenassi.
Ce doit être alors El-Hadef, l'infâme que ses compatriotes ont chassé de son pays natal?
C'est lui-même.
Vous auriez du vous saisir de sa personne et me l'amener pour que je le mette à mort, car il est capable, en suscitant le trouble entre nous et nos sujets, d'allumer la guerre.

(1)Cette généalogie a quelque similitude avec celle donnée par lbn-Khaldoun. Il dit, à ce sujet : « C'est à côté de Tebessa que l'on rencontre la première peuplade Haouaride ; elle s'appelle les Beni-Ounifen et obéit à la famille de Soleïm, fils d'Abd-el-Ouahed, fils d'Asker, fils de Mohammed, fils de Bara, fils de Hannach. » Ce Hannach, dit M. de Slane, dans sa traduction d'ibn-Khaldoun, doit être l'ancêtre des Hanencha, peuple qui habite encore la région indiquée ici par notre auteur. Hanencha est le pluriel de Hannach. Cette grande tribu était autrefois maitresse de tout le territoire qui s'étend depuis La Calle, sur le littoral, jusqu'aux plaines sahariennes au sud de Tebessa.
Khaled-ben-Nacer-ben-Otman (le petit fils du chef des Hanencha dont il est question ci-dessus) a joué un rôle important en Algérie. En l'année 1637, il s'allia au cheïkh El-Arab-Sakheri, et à eux deux ils organisèrent la formidable insurrection qui renversa la puissance Ottomane dans la province de Constantine. Nous avons déjà raconté une partie de cet épisode dans la Revue africaine (tome X), complété par les documents inédits de M. Berbrugger. Nous espérons entrer dans de plus grands détails historiques en publiant prochainement une étude à laquelle nous avons donné le titre de La Féodalité sous la domination Turque, dans la province de Constantine.

(88)

Si vous l'aviez vu vous même, vous ne l'auriez point tué, tant il paraît digne de respect, tant sa conversation est agréable.
Vous verrez, leur répondit alors le chef, si ce que je crains ne se réalise pas un jour.
— Après que les cavaliers du seigneur des Hanencha furent rentrés dans leur pays, El-Hadef, adressant à ses hôtes, leur tint ce discours :
Les gens qui vous dominent ne sont autres que des pasteurs de bœufs; je connais bien leur origine; et leur manière de faire (1). Leur seul but est de prendre tous les ans de l'argent aux populations. Vous leurs payez habituellement un impôt que vous croyez être la zekkat (l'impôt légal) tandis qu'eux rappellent la Djezia, qui n'est autre que la capitation exigée des juifs et des chrétiens.

(1) Dans la note qui précède, nous avons dit que le fond de la population du pays des Hanencha était d'origine Haouaride, et qu'elle obéissait à la famille arabe des Soleïm. Nous avons dit aussi ailleurs que, de nos jours, il existait encore des juifs dans cette tribu, vivant absolument de la même manière que le reste de la population. D'après une opinion généralement répandue dans la contrée, tous les Hanencha, sans exception, professaient, avant l'invasion arabe, la religion de Moïse. Quand aujourd'hui les indigènes veulent injurier un homme des Hanencha, ils lui rappellent son origine en lui jetant à la face ces mots: Hannach-ben-Fennach-ben-Fellach-ben-Habach-ben-Chaloum-el-Yahoudi; c'est-à-dire Hannach, fils de Fennach, fils de Fellach, fils de l'Abyssin, fils de Salomon le juif. Je ne crois pas que tous ces mots se terminant par la syllabe ach aient été accidentellement assemblés pour le seul agrément de l'euphonie, et cela avec d'autant plus de raison, que les deux noms de Fellach et de Habach ont une signification qui a ici une certaine importance. Le mot Habach signifie, en arabe, Abyssin; quant à Fellach, que L. Marcus écrit Felas-Felassyan, il signifie exilés, synonyme de Felistim; c'est le nom donné encore aujourd'hui à la peuplade juive établie en Abyssinie de temps immémorial, on dit même depuis le siècle d'Alexandre le grand. Nous reviendrons sur ce sujet important pour l'ethnographie, dans un travail spécial sur les Hanencha.

(89)

Aucune de vos femmes n'a donc enfanté d'homme énergique et capable de soustraire sa patrie à cette infamie!
Conseillez-nous : que devons-nous faire, lui répondirent-ils?
Je suis un pauvre étranger, et ils ne m'appartient point de vous donner des conseils.
Nous voulons cependant qu'il en soit ainsi, dirent-ils; et ils insistèrent si fortement et à tant de reprises, qu'il finit par leur répondre ceci :
— Lorsque les Beni-Hannach reviendront chez vous, dites leur : « Chaque année vous venez ici ; vous nous trouvez absents et dispersés; afin de vous éviter des fatigues si souvent répétées, nous allons vous donner en une seule fois notre impôt de deux années, afin que vous ayez moins à vous déplacer. » Puis, quand les Beni-Hannach seront repartis, vous achèterez des chevaux, des fusils; vous ferez rentrer dans le pays tous vos frères qui en sont éloignés, tant ceux qui habitent les villes que ceux qui voyagent dans le Tell. Voilà ce qu'il convient de faire. Quant à moi, je vous donnerai tout ce que je possède, je marcherai avec vous, dans la même voie, mon sang sera votre sang, ma chair votre chair!
Tous les Beraber répondirent: Nous ferons cela.
Quand les Beni-Hannach se représentèrent l'année suivante, les montagnards, ainsi qu'ils en étaient convenus, leur donnèrent l'impôt de deux années en une seule fois.
Le vieillard qui avait pris la parole l'année précédente dit à ses compagnons: Cette manière de procéder de la part des Beni-Barbar est le commencement de ce que je vous ai prédit. L'avenir justifiera l'exactitude de mes paroles.

(90)

En arrivant auprès de leur seigneur, celui-ci leur dit: Quel est donc tout cet argent que vous m'apportez?
C'est l'impôt de deux années; répondirent-ils, et ils lui racontèrent ce qui s'était passé.
Quelle est la situation des Beni-Barbar?
Ils vivent en paix et dans le bien.
Cependant, les habitants de la vallée de l'Oued-Biger prenaient leurs dispositions pour se soustraire à l'auto¬rité des Beni-Hannach. Ils achetèrent des chevaux et prièrent El-Hadef de les payer. Mais répondit-il, vous savez bien que je suis étranger et sans fortune ; n'étant pas votre seigneur non plus, je ne peux vous faire un don semblable. Vendez-moi plutôt vos jardins, et employez-en le prix à payer ce qui est nécessaire à votre armement. Le marché fut débattu et convenu. Alors El-Hadef ajouta: Ma fortune est cachée au sommet de là montagne ; il faut que j'aille la chercher pour vous payer.
Le lendemain, avant le lever de l'aurore, il monta à cheval; lui et son esclave se dirigèrent vers la montagne. Il ne savait où il devait porter ses pas, quand il fit tout à coup la rencontre d'un chasseur Hannachi qui lui dit:
— Où vas-tu donc ainsi, toi et ton esclave ?
Je me suis trouvé indisposé, répondit-il ; la tête m'a tourné, et, ne connaissant pas le pays, je me suis égaré. Mais d'où es-tu toi même?
Je suis un chasseur Hannachi.
Où se trouve votre seigneur?
Il est campé sur le versant de la montagne non loin d'ici.

(91)

Conduis moi jusqu'à lui ; je te donnerai un demi dinar de récompense.
Ils se mirent en marche et arrivèrent bientôt à l'endroit où se tenait le seigneur des Hanencha, qui était assis, ayant plusieurs des siens autour de lui. Après avoir échangé les salutations, El-Hadef lui dit : Quel est donc, ô seigneur, la cause de l'air sombre que je vois sur votre figure?
Dis moi plutôt ce qui t'amène, lui répondit le Hannachi?
Ce qui m'amène, c'est le bien et la paix. J'ai abandonné les Beni-Barbar parce que la disposition de leur esprit ne vous est point favorable. J'ai voulu les ramener à de meilleurs sentiments; mais ils m'ont battu et m'ont ensuite expulsé de leur vallée.
— Les Beraber prétendent, au contraire, que c'est toi qui leur as inspiré des idées de rébellion.
J'en jure par ta tête, dit El-Hadef, c'est un rapport mensonger. Du reste, plusieurs des vôtres ont été témoins des avis salutaires que je leur ai donnés précédemment.
Tu n'es qu'un imposteur, je n'admets point tes raisons. Faites de suite disparaître cet homme de ma pré¬sence et mettez-le à mort! s'écria-t-il; n'ayez aucune pitié pour lui !
On, emmena El-Hadef; mais il ne cessait de sourire en marchant au supplice. Pourquoi souris-tu ainsi au moment où tu vas mourir, lui demanda Zaïd-ben-Amer.
Je le certifie par Dieu, lui répondit El-Hadef, que ton maître ne me fera point tuer.

(92)

On l'entraîna néanmoins à une grande distance, et il dit alors à ceux qui l'entouraient :
Pour quel motif allez-vous me tuer?
Parce que tu as inspiré la révolte à nos tributaires et que tu es un homme pervers.
Eh bien ! retournez auprès de votre seigueur, et allez lui dire qu'en me laissant la vie il a tout à gagner, tandis que ma mort va lui causer d'affreux malheurs.
Les serviteurs du Hannachi ayant réfléchi, se dirent: Il faut que nous allions rapporter ces paroles à notre chef avant d'exécuter sa sentence» Et ils le reconduisirent devant lui.
Oh ! enfants de prostituées! Je vous avais ordonné de tuer cet homme : pourquoi me le ramenez-vous en vie?
C'est qu'il nous a dit telle et telle choses.
Voyons, amenez-le alors en ma présence.
Qu'as-tu de si important à me communiquer?
Je suis un homme de bons conseils, lui dit El-Hadef ; je sais diriger les actions des princes ; mon intelligence est supérieure. Laisse-moi vivre à tes côtés et te conseiller; ce sera pour toi bien plus profitable que si tu me faisais périr.
Quel conseil peux-tu donc me donner pour sauver ta tête.
La première occasion qui se présentera me vaudra la vie que tu m'accordes aujourd'hui.
Il resta donc auprès du seigneur des Hanencha, assistant journellement aux délibérations de toutes les affaires.
Au bout de quelque temps, le souverain de Constantine écrivit à ce dernier pour lui demander de l'argent.

(93)

Le Hannachi communiqua aussitôt la lettre à son entourage, et El-Hadef, consulté à son tour sur ce qu'il conve-nait de faire, émit son opinion en ces termes:
A ta place, je vêtirais un de mes serviteurs d'un costume splendide; je lui donnerais pour monture un cheval magnifique. Ce serviteur emporterait un riche cadeau et une lettre de compliments, dans laquelle tu dirais qu'empêché par une maladie douloureuse, tu envoies l'un de tes fils à ta place pour présenter tes hommages au souverain de Constantine. Quant à aller toi-même faire cette démarche, ce n'est point prudent; le commerce des princes est souvent dangereux, et un homme prévoyant doit s'en abstenir.
L'émir Hannachi résolut de suivre son conseil. Mais, dit-il, si mon émissaire, est présenté au souverain et interrogé par lui que devra-t-il répondre?
Il se tiendra d'abord dans une attitude convenable, afin que l'on ait bonne opinion de vous. S'il est invité à un repas, il mangera peu et laissera le reste des mets aux serviteurs. Toutes ses actions étant rapportées au souverain, il convient qu'il soit toujours d'une politesse exemplaire ; s'il est présenté au prince, qu'il ne fasse pas une trop longue station devant lui, et se hâte d'offrir les cadeaux. L'argent est le maître de tout : c'est par sa puissance que l'on fait couper les têtes et que l'on rapproche les choses éloignées. Si le prince l'interroge sur son maître, qu'il fasse son éloge et vante la sollicitude pa¬ternelle avec laquelle il traite ses administrés. C'est par ce moyen que l'on aura bonne opinion de vous tous, et que vous serez considérés comme les meilleurs sujets de la contrée.
El-Ouzaï, chargé d'accomplir cette mission de confiance, se mit donc en route avec plusieurs autres serviteurs.

(94)

Il trouva le souverain dans son château de Ksar-Tina(1), au milieu de ses soldats.
Ël-Ouzaï étant de retour, nous raconta ainsi son voyage: Je fus introduit auprès du prince; sa figure exprimait la colère, mais me souvenant des recommandations d'El-Hadef, je montrai immédiatement mes cadeaux. A la vue de ces richesses, il changea d'aspect et parut satisfait. Je répondis convenablement à toutes les ques¬tions qu'il m'adressa sur l'émir des Hanencha, et il m'in-vita à rester sept jours dans sa ville. Au moment de notre départ, le prince nous dit: Vous êtes mes sujets fidèles; retournez maintenant auprès de mon ami le Hannachi, à qui vous remettrez ce caftan d'honneur. Il nous fit ensuite quelques cadeaux, et nous quittâmes Cons¬tantine.
El-Ouzaï ajouta : J'ai appris que le souverain de Constantine voulait tuer notre émir; il eut été perdu certainement, s'il n'avait pas suivi les conseils d'El-Hadef.
Quand le Hannachi entendit ces paroles, il s'écria : El-Hadef m'a donné, en effet, un avis salutaire. Puis, par reconnaissance, il le maria à Teber, fille d'El-Ouzaï, dont il paya lui-même la dot. Il lui fit, en outre, cadeau d'une belle tente, de plusieurs esclaves et le traita depuis avec une excessive générosité.
El-Hadef ne tarda pas à avoir un fils, auquel il donna le nom de Bel-Kacem. La situation du pays devint prospère grâce à ses bons conseils ; chacun allait le consul¬ter pour toutes les affaires qui présentaient quelques difficultés, et il acquit ainsi une grande considération.

(1)Les indigènes, dans leurs légendes capricieuses, ont interverti le nom de Constantina en Ksar-Tina,— c'est-à-dire le château de la reine Tina.—II est inutile de démontrer combien cette interprétation est inexacte.

(95)

Il dit un jour au Hannachi: Tu es le maître de la moitié du territoire tunisien et de la moitié de celui de Cons-tantine; en outre, l'organisation de ton pays repose sur des bases plus solides que celles des souverains de ces contrées; mais il est prudent d'entretenir toujours de bonnes relations avec tes deux voisins.
L'émir Hannachi répondit : Il convient alors de faire un cadeau au prince tunisien; je lui enverrai du miel, des moutons et un cheval de Fez. Mon serviteur El-Ouzaï sera encore chargé de cette mission.
— Mais El-Ouzaï est malade; il faudrait faire choix d'un autre agent fidèle.
C'est moi qui partirai, dit avec empressement El-Hadef.
Je ne veux pas t'envoyer toi même ; il m'est impossible de me séparer de toi.
Il s'apercevait, depuis quelque temps, que El-Hadef avait acquis une grande influence dans le conseil ; ses avis étaient toujours préférés et exécutés; il craignait donc les intrigues d'un rival ambitieux.—Amara-ben-el-Addassi fut mis en route avec les cadeaux, et alla les offrir au prince tunisien, qui les accueillit avec grande satisfaction.
Cependant, l'émir Hannachi se dit un jour: J'écoute constamment les conseils de cet étranger, tandis que ceux qui composent mon entourage, gardant le silence, ne prennent plus part aux délibérations. Abed-ben-Saïd exprimant son opinion sur El-Hadef, lui avait dit précédemment : Cet homme est très rusé; il a le cœur noir, ses opinions sont versatiles; il ne faut pas s'y fier.

(96)

L'émir se souvenant de ces paroles, fit appeler Abed et lui dit: Tu es un vieillard expérimenté; tu as vécu dans l'intimité avec mon père et mon aïeul; tu as assisté à toutes leurs affaires. A ce titre, tu dois m'exposer franchement ce que tu penses d'El-Hadef.
A quoi bon, répondit le vieillard, vous parlerai-je de cet homme ? Vous ne faites plus rien sans lui ; vous ne tiendriez pas compte, du reste, de mes observations.
Malheureux, si je te questionne, c'est afin que tu me répondes ; j'exige que tu exprimes toute ta pensée, ne crains aucun reproche; parle.
Eh bien ! puisque vous le voulez, répliqua le vieillard, sachez que El-Hadef vise à substituer son influence à la vôtre et à s'emparer du pouvoir. J'ai été témoin des adroites menées qu'il a mises en pratique pour s'attacher l'affection de nos gens. Cet homme a deux cœurs : un blanc et l'autre noir.
Que me conseilles-tu, alors? Quant à moi, je ne vois qu'un moyen à employer; c'est de l'éloigner immédiatement de notre pays.
Ne vous arrêtez pas à cette malencontreuse idée, reprit le vieillard, car elle serait impraticable. Aujourd'hui qu'il est puissant par l'affection de vos sujets, qui donc oserait le forcer à s'éloigner ?
Que faut-il faire, alors ? Le tuer, c'est le moyen le plus sur.
Comment devons-nous nous y prendre?
Quand tout le monde dormira, que nul, autre que Dieu, restera éveillé, allez vous-même le tuer, et enterrez le dans un lieu secret. Puis, le lendemain du meurtre, faites demander El-Hadef comme si vous aviez besoin de ses conseils.

(97)

On ne le trouvera pas, et alors vous vous écrierez devant votre entourage: C'est vous qui avez fait disparaître cet homme ! C'est vous qui avez tué mon conseiller !
Chacun niera sa participation au crime, et, de cette manière, les soupçons ne se porteront pas sur vous.
L'émir El-Hannachi répondit : Ton idée est bonne; la nuit prochaine, je la mettrai à exécution.
Mais cette conversation venait d'être entendue par le nommé Amer-ben-Merdas. C'était un de ceux qui étaient attachés à EI-Hadef, parce qu'il en avait reçu des marques de générosité. Il s'empressa donc d'aller répéter à El-Hadef, sans en rien oublier, tout ce qu'il avait entendu.
El-Hadef répondit : Sois tranquille ; je me charge de faire avorter le complot tramé contre moi.
Après la prière de l'acer (3 heures du soir), El-Hadef envoya chercher le fils de l'émir Hannachi et lui dit : J'ai de la viande bien grasse et bien fraîche et du beurre excellent pour mon dîner de ce soir, je désire que lu viennes le partager avec moi. Si tu refuses, je té jure par Dieu que je ne boirai ni ne mangerai. Le jeune homme remercia et accepta.
Quand la nuit fut venue, ils burent et mangèrent ensemble. Puis le jeune homme dit : Il faut que je retourne maintenant auprès de ma mère, car elle ne dormirait pas si elle ne me voyait point couché à ses côtés sous la tente.
Non, répliqua El-Hadef; je suis l'ami de ta famille, ta mère n'aura donc aucune inquiétude ; reste avec moi, je t'enseignerai l'art de gouverner les populations. Si ton père mourait, un compétiteur pourrait te ravir le pouvoir; il est bon que tu saches d'avance ce qu'il faut faire.

(98)

El-Hadef se mit à parler, et comme la nuit avançait, le jeune homme sommeillait en l'écoutant. Dès qu'il le vit profondément endormi, il le porta sur son lit et le couvrit de ses propres vêtements.
El-Hadef, après avoir accompli cette opération, emporta son fils Bel-Kacem, alors âgé de trois ans, et partit accom¬pagné de son esclave nègre. Il laissa sa femme, parce qu'elle était malade, et profitant des ténèbres de la nuit, il dirigea ses pas vers la ville du Kef, où il arriva au lever de l'aurore.
Revenons à l'émir Hannachi.
Vers le milieu de la nuit, alors que tout le monde était plongé dans un profond sommeil, il s'arma de son cimeterre et, suivi de son esclave, il entra dans la tente d'El-Hadef. Voyant quelqu'un endormi sur un lit, il se dit : C'est lui, le voilà ; et il le coupa en morceaux avec son sabre. Il s'en retourna ensuite, satisfait, vers sa demeure.
Dès que le jour fut venu, il réunit son entourage. Il manque encore celui qui dirige nos conseils, observa-t-il. Comment se fait-il qu'il ne soit pas déjà parmi nous? Lui serait-il arrivé quelque chose ? Allez l'appeler.
On alla dans la tente d'El-Hadef, où l'on ne trouva qu'un cadavre coupé en morceaux. Plusieurs personnes de l'entourage, effrayées, prirent la fuite sur le champ. El-Ouzaï apparut et s'écria : Mon gendre est mort.
Apportez-le ici, dit El-Hannachi, que je le voie. On l'apporta, en effet, tout enveloppé dans ses effets; mais le découvrant, l'émir reconnut que c'était le cadavre de son propre fils, et aussitôt il fut saisi du plus grand désespoir. Déchirant ses vêtements, il ne cessait de s'écrier O ! mon fils, consolation de mon âme, c'est moi-même qui t'ai assassiné !

(99)

Tous les assistants, cependant, supposaient que le meurtrier ne pouvait être qu'El-Hadef, puisqu'il avait pris la fuite.
La mère, inconsolable, poussait aussi des gémissements plaintifs.
Cependant, lorsque la douleur de l'émir se fut calmée, il déclara de nouveau qu'il était lui-même fauteur du crime. Ce n'est pas possible, lui objecta-t-on ?
Oui, c'est bien moi ; j'ai voulu nuire à El-Hadef, et Dieu m'a puni en faisant retomber ma mauvaise action sur mon propre sang. Allez à la recherche d'El-Hadef ; courez sur ses traces : si vous ne le ramenez, je vous tranche la tête !
Ses gens cherchèrent partout, mais ne le découvrirent point; et ils revinrent sur leurs pas désappointés et larmoyants. L'émir Hannachi tournait son chapelet dans ses doigts, en répétant: O Dieu ! tu m'as puni en me privant du même coup de mon enfant et de mon conseiller !
Quand à El-Hadef, il entra dans le Kef et alla se présenter au kaïd de cette ville, en lui disant : Je viens ici pour rester près de vous, car je sais me rendre utile en donnant de bons conseils à ceux qui gouvernent les populations. — Sois le bienvenu, lui répondit celui-ci.
El-Hadef séjourna au Kef pendant six mois environ ; mais, au bout de ce temps, il reconnut que cette ville n'avait pas une importance proportionnée à son ambition, et il la quitta pour se rendre à Badja.
Il était là encore depuis six mois, quand son fils Bel-Kassem et son esclave tombèrent malades.

(100)

Cette localité ne lui convint pas non plus, et il partit pour Kaïrouan. Il entra dans cette ville au lever de l'aurore, et, ne trou¬vant personne qui lui offrit l'hospitalité, il se rendit tout droit chez le kaïd.
Qui es-tu et que veux-tu, ô vieillard, lui dit celui-ci?
— Je suis le conseiller de ceux qui gouvernent et je cherche à utiliser mes connaissances, répondit El-Hadef.
Je suis pourvu de conseillers, et n'ai nullement besoin de tes services.
El-Hadef, ainsi congédié, s'en alla sur la place du marché. Or, comme il connaissait parfaitement l'art de la divination, un individu s'approcha de lui et le pria de tirer son horoscope. El-Hadef fit ses calculs et lui répondit qu'il serait bientôt le chef de cette ville; mais l'individu se mit à rire, en ajoutant que sa prédiction était men¬songère. Mon calcul est infaillible, répliqua El-Hadef; et il renouvela son opération, qui amena une seconde fois le même résultat. Cet homme lui remit un dinar d'or et s'en alla ; mais le lendemain il revint à l'endroit où se trou¬vait El-Hadef : Je crois, lui dit-il, que ton calcul est irréali¬sable, car rien ne me fait pressentir la nouvelle fortune que tu m'as prédite hier. El-Hadef recommença encore ses calculs et s'écria tout à coup : J'en prends Dieu à témoin, tu ne sortiras pas de ta maison, et tu ne mangeras pas d'aujourd'hui, que ce ne soit de la nourriture du maghzen ! Si Dieu veut, tu verras bientôt ce que j'annonce !
El-Hadef était occupé à prédire l'avenir à un autre individu, quand apparurent de nombreux cavaliers apportant la nouvelle de la nomination du nouveau kaïd.

(101)

Celui-ci entra dans la maison du commandement, et, ainsi que la chose lui avait été prédite, mangea ce jour même le pain du gouvernement.
Cependant le nouveau fonctionnaire, nommé Kàab-ben-Saria, envoya chercher El-Hadef et lui parla ainsi: O ! toi qui prévois l'avenir, je désire que tu restes auprès de moi comme si tu étais mon frère.
J'accepte, lui répondit El-Hadef; mais à une condition.
Laquelle ?
C'est que tu n'écouteras pas d'autres conseils que les miens.
Ce que tu me proposeras sera accepté d'avance.
Bien sûr ? C'est que, vois-tu, ce monde n'est qu'une lutte permanente; moi j'aime à diriger les actions des grands; ceux-ci en profitent; mais, je devrai avoir inévitablement des envieux et soulever des mécontentements ; il faut donc que nous soyons, toi et moi, comme deux corps dans un corps.
J'accepte cette règle de conduite, lui répondit Kaâb.
— Un jour, El-Hadef s'approcha du kaïd Kaàb et le trouva
très inquiet. Quelle est la cause de tes soucis, dit-il ?
Le souverain de Tunis me demande quatre cents dinars d'or, et je n'ai pas cette somme dans mon coffre.
Mais c'est chose facile à se procurer.
Comment s'y prendre ?
Tu as dans ta ville plus de quatre cents individus qui mangent du pain sous ta protection. Chacun d'eux va te remettre un dinar, et tu réuniras ainsi la somme nécessaire.
Kaâb lui dit : Tu es décidément un homme merveilleux; ton conseil est des meilleurs.
— El-Hadef resta dans cette situation jusqu'à l'époque où le souverain de Tunis ayant été tué, fut remplacé par El-Acheraf.

(102)

A son avènement, le nouveau prince convoqua tous les grands dignitaires de son royame. Kaâb, kaïd de Kaïrouan, fut également invité à se présenter pour recevoir la confirmation de son emploi : celui-ci envoya El-Hadef à la cour de Tunis.
Tous les grands fonctionnaires allèrent saluer le Prince et le complimenter. Les kahia et kaïds qui ne m'ont pas apporté leur cadeau de joyeux avènement, dit El-Àcheraf, peuvent se retirer. Chacun baissa la tête. El-Hadef seul s'avança en disant : Je suis envoyé par le kaïd Kaâb pour vous offrir, de sa part, quatre cents dinars d'or.
Le prince, très satisfait, complimenta El-Hadef et lui confirma l'investiture du pouvoir dont jouissait son maître. A son retour à Kaïrouan, El-Hadef raconta à Kaâb ce qui s'était passé, et fit l'éloge de la place honorable qu'il occupait désormais dans l'estime du nouveau prince. Il lui parla aussi des 400 dinars empruntés à un juif, et qu'il avait remis en cadeau en son nom. — Mais comment rembourserai-je cette somme au juif, lui dit Kaâb ?
Charge moi de la surveillance des bouchers, des vendeurs du marché public et des boulangers, et je te pro¬curerai cette somme avant peu.
Mais ce que tu me proposes va faire murmurer le peuple, objecta Kaâb.
La femme a enfanté l'homme, lui dit El-Hadef; et si l'homme ne fait pas à son tour preuve d'énergie, ceux qui l'entourent n'ont aucune déférence pour lui.
Agis alors comme tu l'entendras.
El-Hadef, le premier, établit la taxe des droits à percevoir sur les marchés, les ventes et les achats de la population; cet usage, consacré par, lui servit de règle et constitua les revenus permanents des gouverneurs de Kai rouan.

(103)

Au bout de quelque temps, le prince tunisien convoqua de nouveau ses grands dignitaires. El-Hadef se présenta encore au nom de son maître.
J'ai besoin de vingt mille dinars, annonça le prince ; vous allez répartir entre vous cette somme et me l'apporter.
Tous les dignitaires se regardèrent consternés; mais El-Hadef, s'avançant, s'écria : O prince, que votre volonté soit faite ! Au nom de tous les hauts fonctionnaires ici présents, je m'engage à vous fournir aujourd'hui, sans plus tarder, ce que vous demandez !
A la fin de la séance, tous les kahia et les kaïds réunis ne cessaient de répéter : El-Hadef est un homme qui ne peut rester plus longtemps parmi nous. Ce sera bientôt lui qui mènera nos actions, et cependant, il n'est pas des nôtres. El-Hadef, survenant, leur dit : II faut que chacun de vous se cotise pour réunir la somme exigée par le prince ; je vais faire la répartition de ce que chacun doit me donner. Si vous n'y consentez pas, retirez vous ; je me charge de compléter la somme à moi seul.
Tous les dignitaires se mirent en colère, ajoutant qu'il fallait tuer un homme si embarrassant. Alors El-Hadef alla trouver un juif et lui emprunta les vingt mille dinars. Quand les dignitaires lui virent cet argent entre les mains, ils reconnurent la supériorité de leur rival, et s'en retournèrent furieux dans leurs pays en répétant: Quelle est donc la calamité que Dieu a envoyée parmi nous ?
Cependant El-Hadef porta les vingt mille dinars au souverain: Prenez, lui dit-il, je tiens la promesse que je vous ai faite et devant laquelle vos hauts fonctionnaires ont reculé.

(104)

Maintenant, je vous demande à devenir leur chef, pour leur apprendre â mieux administrer leur pays.
Personne, en effet, répondit le prince, n'est plus digne que toi d'occuper cet emploi. Tu seras leur chef et mon ministre en même temps.
Dès que El-Iladef eut entre les mains les clés du trésor, il restitua au juif les vingt mille dinars qu'il lui avait empruntés. Puis il écrivit à l'émir de Badja, à ceux de Sefakès, de Cafça, du Kef, de Kaïrouan et du Nef-zaoua de lui envoyer chacun cinq mille dinars. Le prince apposa son cachet en tête de chacune des lettres, et au bout d'un mois, la somme totale était rentrée au trésor. Il donna une partie de cet argent au souverain et mit le reste en réserve.
Quelque temps après, il annonça à son maître qu'il allait lui procurer un revenu de dix mille dinars. Il y a à Tunis, lui dit-il, dix marchés et des bains publics qui ne payent aucun impôt. Il faut envoyer des agents sur ces lieux, et exiger de chacun d'eux un droit de mille dinars.
Un autre jour, il ajouta : Prince vous n'avez pas de chevaux, il faut que vous en ayez quatre. Séance tenante il écrivit :
O Oulad-Rezek, vous mangez mon pain, donc il faut que vous m'envoyiez un cheval.
Il expédia d'autres missives conçues dans les mêmes termes aux Oulad-Manâ, aux Beni-Aïar et aux Béni-Djouïn.
Quand les chevaux arrivèrent, il dit encore: Il faut qu'ils soient nourris avec l'orge de la zekkat d'Ifrikïa.

(105)

— Nous allons demander aussi à l'émir des Chabbia de nous envoyer les dattes du Djerid, qu'il n'a pas le droit d'exiger des populations de cette contrée.
Reprenant la plume, il écrivit : « O Chabbi, tu perçois des revenus du Djerid d'une manière irrégulière. Il faut que tu envoyés au souverain de Tunis la moitié des récoltes de dattes et la moitié des impôts en numéraire que tu reçois du Djerid. Le reste sera pour toi. »
Quand Chabbi reçut cette dépêche, il réunit son entourage et lui dit : Voyez donc la demande extraordinaire que m'adresse le souverain de Tunis. Cela ne s'est jamais vu.
N'en sois pas étonné, objecta quelqu'un; il y a maintenant à la cour du prince un homme qui fait de grandes choses.
— A cette époque, une fraction des Beni-Manâ, suivie d'autres gens, abandonna l'ifrikïa et alla rejoindre le Chabbi. Leur exemple fut suivi par d'autres familles, et chacun se plaignait du nouveau système gouvernemental
qui les dépouillait de tous leurs revenus.
Le prince tunisien, voyant les émigrations successives qui dépeuplaient ses états, en fit la remarque à son ministre. El-Hadef lui répondit : Les tribus arabes n'ont personne qui les dirige; il faut se les attacher, et nous pourrons ensuite exiger d'elles tout ce que nous voudrons.
Le moment de la perception des impôts du Djerid étant venu, le kaïd de la contrée fut chargé de procéder à cette opération. Mais le Chabbi avait entre les mains le registre sur lequel on inscrivait cet impôt, car personne autre que lui ne l'avait touché jusqu'alors. Cela dura jusqu'au moment où la guerre éclata et où les Chabbia furent vaincus par les habitants d'Ifrikïa, ainsi que nous la raconterons plus loin.

(106)

Le kaïd ayant donc- reçu les instructions de son maître, se rendit au Djerid et de là envoya chercher le Chabbi. Celui-ci arriva accompagné de Ahmed-ben-Mohammed et de son frère Taïeb, tous deux fils de Abd-es-Samet (1), ainsi que du vertueux Ali-ben-Saïd et de Hamami. Tous ces individus arrivèrent selon leur habitude pour la perception de l'impôt, et s'installèrent dans leurs tentes.
Vers la fin de la nuit, le kaïd fit dire à Chabbi : Il faut que les gens du Djerid m'apportent cette nuit même leurs contributions, afin que je m'en retourne immédiatement.
Ahmed, Taïeb et Hamami se réunirent; quant à Ali, il leur déclara ceci : Mes frères, une décision prise de nuit est toujours mauvaise! Que la malédiction divine soit sur celui qui nous tracasse !
As-tu donc peur du prince tunisien qui gouverne des mangeurs de poules?
Je ne fais que vous communiquer les appréhensions de mon cœur. Je suis d'avis qu'il ne faut prendre aucune résolution pendant la nuit.
Eh bien ! répondirent les autres, que ton esclave vienne avec nous, si tu refuses de nous accompagner; cela suffira.
Ils allèrent ensemble auprès du kaïd, qu'ils trouvèrent fort en colère contre les gens du Djerid.

(1) Abd-es-Samet, de la famille des Chabbia Vivait vers l'an 935 (1528 de J.-C.), sous la régence de El-Hacen-Soltan. A cette époque, dit El-Kaïrouani, la question des impôts provoqua une révolte générale dans le pays. Quelque temps après, les Arabes rebelles se déclarèrent pour les Turcs qui vinrent s'établir à Kairouan. (Voir l'histoire de l'Afrique d'El-Kaïrouani, page 271 et suivantes).

(107)

Qu'as-tu donc, kaïd lui dirent-il en le trouvant dans cet état ?
Comment ! Vous voulez donc que je retourne auprès de mon souverain sans lui rapporter les revenus du Djerid?
Mais il fait encore nuit ; attendez jusqu'à demain et nous verrons alors ce qu'il convient de faire.
Où est Ali-ben-Saïd, dit le kaïd,
Il est resté en arrière pour presser le paiement de ce que doit chaque fraction.
Il faut cependant qu'il assiste à celte réunion, ajouta-t-il. Et il envoya ses serviteurs pour le faire venir.
Que me voulez-vous, dit Ali aux serviteurs?
Le kaïd désire que tu assistes à la réunion.
Je n'irai pas, et je vous jure par Dieu que je ne veux ni voir la figure, ni entendre le son de la voix de votre kaïd. Et là-dessus, donnant de l'éperon à son cheval, il s'éloigna.
Les serviteurs rapportèrent cette réponse au kaïd. Celui-ci, furieux, s'écria, tuez ceux qui sonts présents ainsi que leurs serviteurs; mettez-vous à la poursuite d'Ali pour le tuer aussi.
Ahmed, Taïeb et Hamanai, en effet, furent mis à mort sur le champ.
Quant à Ali, les gens envoyés à ses trousses ne purent l'atteindre, et il se réfugia sain et sauf parmi les Oulad-Ali, à Nefla.
Le kaïd n'étant plus gêné par les personnages qu'il venait de faire disparaître, perçut l'impôt et s'en retourna satisfait à Tunis.
— Le prince se réjouit d'avoir suivi les conseils d'El-Hadef et d'être ainsi délivré de ceux qui lui avaient toujours causé des embarras.

(108)

Quant aux populations d'Ifrikïa que Chabbi avait attirées à lui, elles s'en revinrent d'elles-mêmes dans leur pays.
Au bout de quelque temps, El-Hadef dit au prince: Les chrétiens viennent dans vos états y faire du commerce sans payer aucune redevance. Il faut que nous les soumettions également à un impôt pour augmenter vos revenus; nous prélèverons le dixième sur tout ce qu'ils apporteront dans nos ports.
Des bâtiments de la nation française s'étant présentés, consentirent à payer ce qui était exigé. On perçut sur eux dix mille drahms, et ils vendirent leurs marchandises; mais en retournant dans leur patrie, ils rencontrèrent un vaisseau musulman et le dépouillèrent de tout ce qu'il portait. Les gens de ce vaisseau, qui appartenait au Hafsi, rentrèrent à Tunis fort mécontents. Les Hafsites avaient, à cette époque, une organisation très régulière; El-Haoussin-ben-Moustapha-el-Hafsi se présenta à El-Acheraf et lui dit : Pourquoi romps-tu les bonnes relations que nous avions avec les chrétiens.
Ce sont des maudits, lui répondit El-Acheraf; pourquoi les laisserai-je commercer chez moi sans exiger une redevance.
Cependant El-Hadef dit à son maître : Gardez le silence, vous ne savez pas réfuter les objections d'El-Hafsi. Répondez-lui ceci: Pourquoi, toi, El-Hafsi, m'adresses-tu de semblables remontrances. Je suis l'émir d'ifrikïa; tu n'as pas à contrôler mes actions !
Mais El-Hafsi se tournant en colère vers El-Hadef, lui répondit: O! ennemi de Dieu, tu ruines le pays depuis que tu y es arrivé. Pars, vas-t-en, car tes conseils sont pernicieux.

(109)

La population toute entière se plaint de ta conduite, les mezarguia murmurent; tu as tué Chabbi, le plus puissant de nos alliés, et tu as dévasté son territoire.
Vous avez toujours eu trop d'égards pour Chabbi, répliqua Ël-Hadef.
S'il a été traité avec égards, c'est que son ancêtre était compagnon du Prophète. Mon père lui-même le traitait en ami et en allié. En achevant ces paroles, El-Hafsi donna un soufflet à El-Hadef.
C'est ainsi que vous laissez maltraiter votre ministre en votre présence, dit El-Hadef, en se tournant vers le souverain El-Acheraf ?
Je subirais moi-même les mauvais traitements d'El-Hafsi, observa le prince, que je ne dirais rien, parce que je n'oublie point qu'il est issu de Amar-ben-Khattab.
El-Hadef se mit en colère.
O ! El-Acheraf, ajouta El-Hafsi, je viens te faire un aveu complet, car aujourd'hui je m'aperçois que tu manques d'énergie. Oui, tes états sont comme une femme sans ceinture et abandonnée à elle-même; personne n'y prospère plus. Je t'offre d'être moi-même ton ministre et de réparer les fautes de ton favori.
El-Hadef dit alors : Je suis un homme qui aime à bien vivre. J'ai quitté mon pays pour acquérir gloire et fortune. Par Dieu! je n'aime point les ennuis. J'étais ici placé au même rang que le souverain; mais je ne resterai pas dans cette position un jour de plus. La terre de Dieu est vaste; je vais la parcourir jusqu'à ce que je rencon¬tre une ville qui me convienne pour m'y fixer, ou bien, restant sur mon cheval, je marcherai devant moi jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de m'appeler à lui.

(110)

Il ordonna aussitôt d'apprêter son cheval, et suivi de son fils et de son esclave, il s'en alla chez sidi Ali-'Azouz. Après avoir passé une nuit chez ce saint homme, il se remit en route et arriva à Kaïrouan.
Dans cette ville, il rencontra des gens des Hamama. Il causa avec eux, et ils lui apprirent qu'ils étaient campée à 'Amra.
Que diriez-vous si j'allais donner de bons conseils aux gens de votre tribu ?
Dis-nous d'abord toi même d'où tu viens.
Je viens de la cour du prince de Tunis.
C'est donc lui qui t'envoie vers nous ?
Que Dieu le maudisse ! Ce prince n'est pas plus énergique qu'une femme ; il n'y a rien à gagner à son contact.
El-Hadef partit donc avec eux et arriva chez les Hamama, qui lui offrirent l'hospitalité. Il les séduisit par ses belles paroles, et ils finirent par lui proposer de rester désormais parmi eux. El-Hadef vécut quelque temps dans cette situation. De tous côtés, on venait le trouver et on lui répétait: Les Beni-Hamam sont dans un état prospère depuis que tu leur donnes tes conseils ; veux-tu être notre chef. Nous sommes des Arabes d'origines diverses, tu te mettras à notre tête ?
Cela m'est impossible, répondait-il à leurs instances ; il convient que je surveille mes propres affaires.
Un jour, El-Hadef égorgea quatre moutons et invita tous les notables à un festin. Quand ceux-ci eurent fini de manger, ils lui dirent : Ce n'est pas sans motif que tu nous as ainsi réunis?
En effet, c'est pour vous demander trois choses.
Quelles sont-elles?

(111)

Je désire d'abord que vous me donniez en mariage une fille appartenante à l'une de vos principales familles; que vous désigniez ensuite cent d'entre vous pour me constituer une garde, et enfin je demande à participer pour un quart à toutes les dépenses que la tribu sera obligée de faire en commun, car je suis votre hôte depuis six mois, et je ne veux pas vivre plus longtemps à vos dépens.
Tous les assistants trouvant ces propositions avantageuses, s'engagèrent à les accepter. On se mit à lui chercher une femme; mais comme ils tardaient à la trouver, El-Hadef leur dit: Ne vous en préoccupez pas davantage; j'ai choisi moi-même celle qui me convient; elle est sans rivale, c'est la fille de Zer'loum. Il faut que vous me la donniez. Le mariage eut lieu; on lui donna cent drahms en dot, on lui acheta une tente, et il s'installa avec sa nouvelle épouse chez les Hamama.
Les Hamama lui dirent, rembourse-nous maintenant le montant de la dot et le prix de la tente que nous avons payée pour toi. Mais El-Hadef s'y refusa. Depuis quatre ans il vivait dans cette situation, quand son fils Bel-Kacem lui demanda à se marier. Mon fils, lui répondit-il, je ne consentirai jamais à te marier dans un pays où l'habitation repose sur la solidité d'un montant de tente. Je te promets qu'avant un mois je te marierai dans d'autres conditions.
Quelques jours après, en effet, un groupe de cavaliers fit son apparition dans le pays. Quelle nouvelle apportez-vous, leur dit El-Hadef.
Les Turcs, répondirent-ils, sont arrivés par mer à Tunis et ont tué le prince El-Acheraf.

(112)

Qui le remplace maintenant au pouvoir ?
C'est Mourad-El-Abeter (1).
C'est mon ami intime, s'écria El-Hadef ! Les Hamama lui fournirent immédiatement un cheval de Fez, et il partit sur le champ pour Tunis.
Le nouveau souverain était entouré des hauts dignitaires; dès qu'il eut fini de parler avec eux, El-Hadef s'avança, le salua et lui dit : Prince, me reconnaissez vous?
Non.
J'étais cependant l'ami de votre père. Vous étiez jeune alors; nous habitions le même palais, et vous veniez souvent jouer sur mes genoux. (2)
Mon père ne m'a jamais parlé de cela, dit le prince; cependant reste ici près de moi, je te donnerai ce qui te sera nécessaire.
Prenez d'abord le cheval que je viens vous offrir, dit El-Hadef. Puis il se mit à raconter les événements qui s'étaient accomplis autrefois. Tout l'entourage écoutait avec étonnement cet homme, dont la parole était des plus éloquentes. Cette première entrevue dura fort longtemps, au point que tous les dignitaires se retirèrent laissant El-Hadef seul avec le prince.

(1) Vers 935 ou 936, Kheïr-ed-din fit, en effet, une expédition contre Tunis et réussit à s'y établir. A l'approche de la flotte turque, le sultan El-Hacen, qui gouvernait Tunis, prit la fuite, mais ne fut point tué, comme le raconte El-Àdouani. On sait que, plus tard, ce même sultan El-Hacen
demanda du secours à Charles-Quint, qui vint prendre Tunis et replaça son ancien souverain sur le trône.
Il ne faut pas s'étonner de ce que El-Adouani donne à Kheïr-ed-din le nom de Mourad ; il commet l'erreur de la plupart de ses compatriotes de l'intérieur, qui désignent indistinctement tous les chefs turcs sous le nom de Mourad, les rois de France sous celui de Louis, et les princes espagnols sous celui d'Alphonse.
(2) Ces faits sont inexacts : l'imagination de l'écrivain parle de relations antérieures qui n'ont pu exister entre lui et le corsaire Turc.

(113)

El-Hadef ne cessait de lui répéter : L'Ifrikïa est comme une femme féconde dont il faut savoir utiliser les produits : traitez les Adassa avec bonté, et la paix régnera dans vos états (1).
Mourad ne se lassait pas de l'écouter, en remarquant que personne ne lui avait encore parlé avec autant de franchise et d'intelligence.
Quand on apporta le repas du prince, El-Hadef fut invité à le partager avec lui. Le prince lui disait : Tu seras désormais mon ami, et si tu désires un emploi à ma cour, je te nommerai mon ministre.
J'accepterai si Dieu le permet, repondait El-Hadef. Cependant, au bout de quinze jours, il pria le prince de l'autoriser à retourner chez lui.
Où résides-tu, lui dit-il?
J'habite la campagne au milieu des tribus.
Pourquoi n'irais-tu pas te fixer dans le Djerid. C'est un pays vide de conseil; il y faudrait un homme comme toi. Vas-y résider, jusqu'à ce que je te donne une autre position !
A son départ, le prince lui fit cadeau d'un vêtement estimé mille drahms d'or; il l'investit de pouvoirs très étendus, avec le droit de vie et de mort sur ses sujets, et le droit d'asile en faveur de quiconque se placerait sous sa protection. Veille aux Chabbia lui dit-il, qu'ils ne le causent des embarras.
El-Hadef rentra chez les Hamama.

(1) Toutes les peuplades nomades du sud de la Tunisie se composaient d'un mélange de Addassa, Haouara, Zenata, Zouar'a, etc., qu'il y avait à cette époque intérêt à ne pas mécontenter.

(114)

Dans quelles dispositions as-tu laissé le prince, lui demandèrent-ils?
Ses intentions sont bonnes. Il m'a confié la haute direction de vos affaires, mais je n'oublie pas que je suis toujours des vôtres. Restez soumis à votre prince, si vous voulez être considérés comme les meilleurs de ses sujets.
A dater de cette époque, El-Hadef se décida à abandonner son séjour de la plaine, au milieu des troupeaux et des nomades, pour fixer sa résidence dans une ville: il alla à Cafça, chez sidi El-Adjeri-ben-Amer, où il s'ins¬talla. Mais son fils Bel-Kacem et sa femme Teber tombè¬rent malades dans cette ville, et il eut de grandes inquié¬tudes pour la vie de son fils. Il alla consulter alors le marabout sidi Yahïa sur le parti qu'il devait prendre.
O mon fils, lui répondit-il, tu es l'émîr du Djerid; hate-toi de rejoindre ton poste, de peur que les Chabbia ne prennent ta place; tu les vaincras si tu t'y rends de suite.
Il présenta dix dinars en offrande au marabout, mais celui-ci les refusa en disant : Garde les pour les donner à d'autres.
El-Hadef se mit en route avec sa famille pendant la nuit, et avant le lever de l'aurore il arrivait à Tekenious.
Il se rendit ensuite à Touzer et se présenta au marabout sidi Ahmed-R'outs, qui le reçut de la manière qu'il raconte lui-même en ces termes :
Sois le bienvenu dans ton pays, s'écria le marabout en me voyant. J'avais cent mille dinars que je mis chez lui en dépôt : Avec cette fortune, me dit-il, tu deviendras le maître de mes enfants et tu pourras les vendre comme esclaves. Mais je te conseille de les bien traiter, si tu veux qu'à mon tour j'accorde ma protection aux tiens.

(115)

Je fis cadeau au marabout, d'un cheval et d'un vêtement de prix. J'accepte ton cheval, me dit-il, Dieu, en récompense, t'accordera la victoire sur tes ennemis. Quant au vêtement, je l'accepte aussi, et en échange, je te fais don de Touzer et de son territoire, en long et en large; le vêtement que je reçois en est le prix. Maintenant, ajouta le marabout, je te recommande encore une fois mes enfants; je partage le pays entre toi et eux jusqu'au moment où le tout te reviendra, car la fortune des miens changera un jour.
Dieu est grand ! lui dis-je, ô sidi Ahmed, mes fils seront toujours les serviteurs des tiens.
Du tout ; ce que je t'annonce arrivera, je prévois l'avenir de mes fils et des tiens; mes descendants seront humiliés par les tiens, qui achèteront leurs propriétés pour une valeur infime. Oui, tes descendants vendront les miens comme de vils esclaves, et c'est pour cela que je m'inquiète de leur avenir.
Celui de tes fils qui humiliera ma race sera un homme au teint blanc, aux yeux ternes et aux jambes grêles.
Par Dieu ! lui dis-je, serait-ce mon fils bien aimé Bel-Kacem ? Je n'hésiterais pas à le tuer, plutôt que de voir s'accomplir une telle injustice.
Non, ajouta le saint homme, les décrets de Dieu sont plus puissants que notre volonté.
Mais, dans ce cas, n'aurons nous pas des rivaux qui nous contesteront la possession de Touzer ?
Tes descendants auront des rivaux, en effet; mais ils seront les plus forts. Il viendra de l'ouest des gens qui voudront renverser leur puissance; mais ils échoueront.
El-Hadef acheta la maison de Zer'loum au prix de quarante drabms.

(116)

Après l'avoir réparée, il fit égorger un bœuf et pria le marabout sidi Ahmed de bénir le festin, pour attirer la protection divine sur sa nouvelle habitation.
Le cheikh sidi Ahmed-R'outs mourut à l'âge de 83 ans. El-Hadef, n'oubliant pas la promesse qu'il avait faite, traita toujours ses enfants avec considération.
El-Hadef mourut cinq ans après, en laissant sa famille sous la protection de sidi Ali, fils de Ahmed-Routs. On l'enterra à côté du marabout et on eut soin de cacher son tombeau, dans la crainte que, plus tard, il ne devint une cause de trouble.
Le commandement de Touzer était, à cette époque, entre les mains des Beni-Abd-ed-Din, des enfants de Zaka-ria-ben-Abd-el-Kader et de Saâd-el-'Ardji, originaires d'une bourgade dite El-'Ardj. Ils étaient en relations avec les chrétiens établis à l'extrémité de l'Ifrikïa (1).
Bel-Kacem, fils d'El-Hadef, jouissait paisiblement des palmiers que lui avait légués son père, quand le souverain de Tunis le manda à sa cour. Parmi les habitants de Touzer, lui dit le prince, tu es le seul qui possède une grande fortune; je veux donc te donner le gouvernement de cette ville.
J'accepte répondit Bel-Kacem; mais étant seul de mon parti, j'aurai à lutter contre des rivaux puissants. Afin de me faire accepter, il faut que votre kaïd chargé de la perception de l'impôt se rende à Touzer, et exige immédiatement le paiement de cet impôt. Ceux qui gouvernent cette ville étant mis dans l'impossibilité de s'exécuter dans un bref délai, vous me choisirez alors pour les remplacer.

(1)Il est question, je présume, des établissements que les Siciliens possédaient à cette époque sur le littoral africain.

(117)

Bel-Kacem retourna à Touzer, où ne tarda pas à le suivre le kaïd percepteur. Trois jours après son arrivée, celui-ci réclama l'impôt, en annonçant qu'il voulait repartir le lendemain.
Comment, lui objecta-t-on, il n'est ni dans vos habitudes, ni dans celles du souverain tunisien de nous presser de la sorte !
Les quatre notables de Touzer voyant que le kaïd ne cédait pas à leurs instances, envoyèrent un émissaire au souverain. Celui-ci répondit: Vous n'avez qu'à obéir aux ordres de mon kaïd.
Les quatre personnages se dirent entre eux que ce qui arrivait devait être le résultat d'une intrigue du fils d'El-Hadef. Zakaria-ben-Abd-el-Kader, Mâmer-ben-Zâlan et les Beni-Abd-ed-Din déclarèrent au kaïd qu'ils se démettaient de leurs fonctions. Ce dernier en rendit compte au souverain, lequel accepta leur retraite.
Le kaïd réunissant alors les gens de Touzer leur fit connaître qu'ils étaient sans chef et qu'ils devaient s'en choisir un.
Nous n'avons pas de choix à faire; il vous appartient d'investir du pouvoir ou de destituer qui bon vous semble.
Voulez-vous Amara-ben-Bakir ?
Non, parce qu'il a le caractère emporté.
Voulez-vous alors Abd-el-Ouhab, des Beni-Abd-ed-Din?
Non plus, parce que c'est un coureur de femmes; il faut un homme vertueux.

(118)

Je vais nommer El-'Ardji?
Il ne peut nous gouverner, parce qu'il est d'une autre ville que la nôtre.
Alors, dit le kaïd, je vous donnerai Bel-Kacem-ben-el-Hadef.
Bel-Kacem ayant été accepté et reconnu chef de Touzer, appela autour de lui des gens de Fetenassa, organisa une garde, et ne tarda pas à être le maître absolu du pays.
Safouan ajoute : Quand le vieillard eut fini l'histoire d'El-Hadef, il me dit : Ecris tout ce que je viens de te raconter, afin que d'autres, après toi, puissent également en être instruits.
Il ne me reste maintenant à te parler que de Nefta, et ce sera tout. C'est un pays, je le répète, qui ne te convient pas. Ses habitants sont des Rafda, c'est-à-dire des Chiites (1), qui amènent des hommes étrangers dans les bras de leurs femmes, et cette abominable coutume durera chez eux jusqu'à la fin des siècles. Si tu veux être protégé, je te conseille d'aller habiter le Souf.
Mais ses habitants se plaignent du peu de ressources qu'offre le pays, lui dis-je.
C'est vrai, ajouta-t-il ; mais tu ne peux pas avoir en même temps et la tranquillité et l'abondance des biens. Nous avons cinq villages et nous sommes sans cultures, parce que notre terre a peu d'eau ; mais nous jouissons de la paix loin des injustices des sultans.
Safouan ajoute : Je dis au vieillard, racontez-moi encore les causes du dernier conflit qui éclata entre les Chabbia et le souverain de Tunis.

(1)Rafda' dérive du verbe Rafada quitter, abandonner une chose qui sépare et fait défection; de là, en matière religieuse, être hérétique.

(119)

Laisse-moi, mon fils, j'ai des affaires pressantes dont il faut que je m'occupe ; j'ai laissé ma famille sans blé et sans orge, et je t'ai communiqué tout ce que je savais sur le Souf.
J'ai déjà songé à votre famille, lui répondis-je, et lui ai envoyé une charge de blé, une charge d'orge, un sac de dattes, une jarre d'huile et un quintal de viande sèche.
Safouan ajoute : Dès que le vieillard entendit mes paroles, sa figure devint radieuse. Puisqu'aujourd'hui je n'ai plus de soucis, me dit-il, écoute moi encore, et que Dieu récompense ta générosité.
Après que le souverain de Tunis eut fait tuer les principaux Chabbia, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, le nouvel émir de cette peuplade se vêtit de noir et jura de se venger d'une manière éclatante. Il rassembla tous les guerriers, depuis le territoire d'Abd-Allah-ben-Mohammed jusqu'au Djebel-el-Malah. Le chiffre de son année s'éleva à douze mille hommes, à la tête desquels il entra en Ifrikïa, annonçant que, puisqu'on avait tué les siens, il fallait qu'il en tirât vengeance.
L'auteur du récit ajoute : Chabbi s'avança jusqu'à l'endroit nommé Dakhela. Il commença par faire des captures, tua trois hommes des Zer'loum, prit 700 chameaux, 16 chevaux et beaucoup d'effets. Il avait attaqué à l'improviste, sans que les habitants d'ifrikïa s'y attendissent. Le lendemain, la razia continua; il prit encore 300 chameaux, un esclave et 30 vaches.
La nouvelle de cette irruption parvint le troisième jour seulement au prince tunisien.

(120)

Il réunit aussitôt ses conseillers et leur dit : Chabbi ravage les ksour d'Ifrikïa et s'est emparé de tout ce qu'ils renfermaient; il n'a plus qu'à venir ici et à mettre à sac mon palais.
Les conseillers étaient consternés. — Saâd-ben-Amer prit la parole en ces termes : Nous avons trois mille cavaliers sous nos ordres. Chaque jour j'en lancerai cinq cents contre Ghabbi; Ben-Merzoug et Djaber-el-Hamami en feront autant.
Ceux de Saàd étant arrivés les premiers au combat, les Chabbia les culbutèrent sans difficulté et en tuèrent cent soixante, dont ils gardèrent les dépouilles et les chevaux. Saâd retourna auprès du prince et lui dit : Si nous continuons ainsi nous serons tués jusqu'au dernier; il convient donc de réunir nos forces et d'attaquer simultanément.
Ils lancèrent, en effet, leurs trois mille chevaux en avant, mais ils furent encore repoussés. Après ce nouvel échec, Saâd écrivit au prince : Nous ne pouvons lutter contre Chabbi, car nous sommes comparables à un morceau de graisse blanche qui fondrait sur le flanc d'un chameau.
Mourad fit appeler un vieillard des Beni-Hafès, nommé Hassen-el-Bahi, qui était âgé de plus de cent ans : Savez-vous, lui demanda-t-il, comment il faut s'y prendre pour nous délivrer des Chabbia ?
Ecrivez au souverain de Tripoli, lui répondit le vieillard ; demandez-lui deux cents Turcs pour vous seconder; car si vous tardez trop, il ne vous restera plus qu'à abandonner la campagne aux ravages des ennemis.
Brahim-ben-Mohammed-l'Arnaute partit immédiatement pour Tripoli, et ramena par mer cent vingt Turcs qui débarqués à Sefakès, arrivèrent par terre jusqu'à Tunis.

(121)

Mourad recommanda de tenir secrète la venue de ce renfort de soldats turcs, et de ne pas les montrer aux habitants.
Cependant, les deux armées en présence en étaient venues aux mains une seconde fois: on s'était battu depuis le matin jusqu'au soir. Chabbi perdit 40 cavaliers et les Tunisiens 140. On ordonna aux guerriers de s'apprêter pour le lendemain matin, et le combat recommença. Dans celte journée, Chabbi eut 430 cavaliers tués et les Tunisiens cinquante seulement.
Le troisième jour, les troupes se remirent en mouvement, les tambours battirent, et jusqu'au soir la lutte continua à coups de fusil et de sabre. Chabbi perdit encore 7 cavaliers et les Tunisiens 46.
Le lendemain, les gens de Chabbi se réunirent et tinrent conseil. Les Tunisiens, dirent-ils, ne pouvant nous résister, font venir des soldats turcs pour nous combattre. 11 convient donc de les attaquer avant que le renfort qu'ils attendent ne les ait rejoint. Les Chabbia se lancèrent tous en avant; la poussière obscurcissait le ciel, la terre se couvrit de cadavres. Dans l'après midi, les Tunisiens enfoncés prirent la fuite, et les Chabbia les poursuivirent jusqu'à Selouguia. Les pertes des Chabbia étaient nulles, tandis que les Tunisiens avaient perdu un nombre de guerriers dont Dieu seul peut fixer le chiffre.
Les Chabbia se réjouissaient de leur victoire et songeaient déjà à marcher sur la ville de Tunis pour en chasser le souverain qui la gouvernait. Mais, dans la soirée, une femme Chabbia, mariée à un homme d'Ifrikïa, vint annoncer que les soldats turcs avaient formé le projet de tourner l'armée des rebelles et de l'attaquer à l'improviste.

(122)

Quel est le nombre des Turcs demanda Chabbi ?
Ils ne sont que cent cinquante; mais beaucoup de cavaliers auxiliaires d'Ifrikïa les accompagnent.
Les Chabbia s'apprêtèrent et attendirent.
Cependant le prince tunisien avait demandé du secours à Gabès, au Dahara, au Nefzaoua et au Djerid. Tous les contingents accoururent à son appel, cavaliers et fantassins, à l'exception de Bel-Kacem-ben-el-Hadef, émir de Touzer, qui répondit en ces termes :
« Je ne vous rejoindrai que dans quelque temps, parce que j'emmène beaucoup de monde qui, en route, pourrait mourir de soif, si je me pressais trop. »
L'auteur ajoute : Le motif donné par Bel-Kacem n'était qu'une excuse mensongère. Son frère Ali avait épousé Zeïneb-bent-Ali-ben-Ahmed-R'outs. D'abord il avait refusé cette union, parce que cette femme était âgée de 30 ans et que son frère n'en avait que 48. Mais sidi Ali avait objecté : Epouse ma fille si tu veux que Dieu t'accorde une puissante postérité. Tu auras des richesses, beaucoup de partisans et une grande influence sur le pays. Cette femme te suffira, tu n'en épouseras pas d'autre.— Il l'épousa, en effet, et elle lui donna un fils qui fut nommé El-Hadef comme son aïeul, puis un second nommé Ahmed, et enfin trois autres, qui sont : El-Arbi, Moham¬med et Bou-Saïd.
Quand le prince tunisien eut rassemblé tous les auxiliaires venus à son appel, il se disposa à tomber à l'improviste sur le camp de Chabbi. Mais celui-ci l'attendait avec ses cavaliers et ses fantassins.

(123)

L'attaque des Tunisiens eut lieu de nuit, et on se battit jusqu'au lever de l'aurore. Les Turcs, mis eux-mêmes en déroute, furent poursuivis jusqu'aux tombeaux situés près de Testour.
Quarante Turcs et trois cents auxiliaires perdirent la vie dans cette affaire. Le prince eut le cœur serré en apprenant ce fâcheux résultat ; il déchira ses vêtements et se couvrit la tête de terre.
Les contingents auxiliaires essayèrent de lutter pendant sept jours encore. Dans cet intervalle, Bel-Kacem-ben-el-Hadef, émir de Touzer, écrivit à Chabbi : « Veille sur toi, lui disait-il; les seigneurs de Ouargla et d'El-Hachana (1), les Beni-Meselman avec Saïd-Cherif, le seigneur du Souf et celui du Zab, marchent contre toi. Ils doivent t'attaquer tous ensemble samedi prochain. Veille sur toi ; je n'ai pas autre chose à te dire.

(1) On entend par El-Hachana ou Redjal-el-Hachan les populations qui habitent les oasis de l'Oued-Rir'.
L'origine des Redjal-el-Hachan remonterait à l'époque de la conquête de l'Afrique par les Arabes. La tradition rapporte que, parmi les compagnons de sidi Okba, était un guerrier d'une vertu exemplaire nommé El-Hachan. Sidi Okba, satisfait de ses services, l'aurait récompensé en lui donnant la suzeraineté du pays compris entre Biskra et Ouargla.
El-Hachan s'installa, en effet, dans l'Oued-Rir?, et eut une nombreuse postérité qui aurait conservé le nom générique d'El-Hachana.
On peut admettre cette légende ; mais en tenant compte des événements qui se produisirent en Afrique à la mort de sidi Okba, on doit se demander commuent El-Hachan ne fut pas massacré ou expulsé du pays par Koceïla et ses Berbères.
Tous les ans, vers le mois d'octobre, les Redjal-el-Hachan se réunissent, quelquefois au nombre de deux mille, à Ras-el-Oued (Oued-Rir'). Là, pendant deux jours, on fait une grande zerda (festin), présidée ordinairement par quelque membre de la famille de sidi Mohammed-el-Aïd, le marabout de Temacin, chef de l'ordre religieux des Tidjania.
On apporte de l'encens et des bougies, on fait des prières, on danse et on chante en s'accompagnant du bendaïr.
D'après la légende, sidi Hacban serait enterré dans l'oasis de sidi Okba.

(124)

Cette nouvelle est entre toi et moi; les temps sont longs et tu sais que, dans ce monde, on a souvent besoin l'un de l'autre. Salut.
Aussitôt après la lecture de cette missive, Chabbi ordonna à tous les siens de battre en retraite. Les tunisiens en profitèrent pour les poursuivre jusqu'à Kalaât-es-Senan (1).
Les Chabbia rapportèrent de leur expédition en Ifrikïa un butin immense. Chabbi rentra de sa personne dans la montagne, chez les Beni-Barbar (2); mais on lui conseilla de ne pas rester en place et de chercher un asile plus sûr et plus éloigné. Il se rendit alors à Touzer, où Zeïneb, femme de Ali-ben-el-Hadef, venait de mourir à 62 ans.
Dites-moi, demandai-je au vieillard, ce que signifient les noms de Chabbia et de Sabia, qui ont servi à désigner les Chabbia ?
Ces noms, me répondit-il, appartiennent à la langue arabe.
Voici ce qui se raconte à leur sujet : Cheddad ayant jadis tué la femme de son père, prit la fuite, entra en Ifrikïa et vint fonder la ville de Carthage, près de laquelle coulait alors une rivière dont les eaux étaient aussi douces que le miel. Le grand temple des chrétiens était à Carthage (3).

(1)Kalaât-es-Senan, antique citadelle située sur un rocher, aux confins du pays des Oulad-Yahïa-ben-Taleb, et qui se voit de notre zemala du Meridj. — Pendant le siècle dernier, cette kalaâ était le lieu de refuge des seigneurs des Hanencha, qui avaient l'habitude d'y déposer leurs richesses.
(2)Les Beni-Barbar, dans les montagnes de l'Aurès.
(3)El-'Adouani ignorait la légende de Didon la Tyrienne et les autres traditions grecques qui ont trait à la fondation de Carthage.

(125)

A l'époque où Koceïla-ben-Louzem (1) en devint le souverain, sa fille, nommée Tounès, voulant avoir un endroit pour se récréer avec les jeunes filles chrétiennes, pria son père de lui construire un palais. Koceïla céda à ses désirs, et le nouvel édifice, situé sur le bord de la mer, prit le nom de Tounès. C'est là que s'est ensuite formée la ville de Tunis (2).
En ce temps là, le prince qui régnait à Mohedia (l'ancienne Caput Vada) avait deux filles aussi : Leïla, l'aînée, avait été mariée au roi de Lebda (l'antique Magna), qui l'avait ensuite divorcée. La cadette, Laïr'a, était restée vierge. Or, cette jeune fille ayant appris que Koceïla, ri¬val de son père, avait construit un palais à Tounès, voulut, elle aussi, avoir une habitation de plaisance qui porta, par la suite, le nom de Chabba, c'est-à-dire le palais de la jeune fille.
Lorsque les Arabes entrèrent en Ifrikïa, ils détruisirent la ville de Mohedia ainsi que Chabba (3).
D'où vient le nom de Touzer ?
Constantine (Ksar-et~Tin, le château de l'argile), était jadis une ville opulente, dont toutes les maisons étaient blanchies à la chaux. Parmi les habitants de cette cité, se trouvait une femme nommée Touzer qui travaillait l'argile (tin), et fabriquait divers ustensiles de ménage. La fumée des fours dans lesquels cuisaient ses poteries noircissait les murailles des maisons voisines.

(1)Dans Ibn-Khaldoun ce nom est écrit Lemezm.
(2)D'après les écrivains musulmans, avant de porter le nom de Tunis cette ville se serait appelée Tarchich. On la désigna aussi par les noms de
El-Hadra (la présente), parce que les rois de la dynastie des Beni-Hafez y demeuraient, et de El-Khadra (la verte), à cause de ses jardins.
Cette ville existait déjà du temps des guerres puniques ; mais, d'après El-Kaïrouani, elle aurait été fondée seulement la 80» année de l'hégire, ce qui est une erreur.
(3) Nous avons déjà dit que les Chabbia avaient pris le nom de leur chef, lequel était originaire de l'endroit où s'élevait jadis le château de
Chabba.

(126)

— Pour mettre un terme à cet inconvénient, on expulsa Touzer de Constantine ; elle s'éloigna alors et alla fonder au loin la ville qui, depuis, a pris son nom. Touzer se maria à Hamam ; ils devinrent les maîtres de tout le pays de Kas-tilia, jusqu'au moment où les Turcs venus de Tripoli s'en emparèrent.
D'où vient le nom de Nefzaoua ?
Un chrétien voyageant jadis dans ce pays, avait un âne qui prit la fuite. En le voyant partir, il s'écria : Tefezi enni, tu t'éloignes de moi. Depuis cette époque, on a appelé la contrée Nefzaoua (1).
Que signifie R'damès ?
R'damès était un 'Adjemi, soldat dans les armées de Iskander Dou-el-Karnaïn (Alexandre le grand), qui pénétrèrent en Afrique. Ce soldat mourut, et on l'enterra sur l'emplacement de la ville qui depuis porte son nom.
Tripoli était une ville jadis habitée par les chrétiens, et dans laquelle vinrent s'établir des Juifs à l'époque de Si-Moustapha-ben-Otman.

(1) Le cheikh et-Tidjani donne, de la manière suivante, l'étymologie du nom de Nefzaoua :
Kefzaoua tire son nom d'une tribu qui s'y établit dès les premiers siècles. Voici sa généalogie : Nefzaoua-ben-el-Akber-ben-Berber-ben-Keïs-ben-Elias-ben-Modhar-ben-Nezar. Goliath, que tua David, était de la tribu des Nefzaoua. C'est des Nefzaoua que tous les Zenata tirent leur origine. Ils étaient Arabes dans le principe; mais plus tard ils se berbérisèrent par leur voisinage des Berbères et par suite de leur mélange avec eux.

(127)

Que signifie Ksar-Tina (le château du figuier) (1)?
Autour du rocher où s'élève la ville de Constantine, il y avait autrefois beaucoup d'habitations, et au sommet de ce rocher se trouvait un figuier nommé l'oracle, vers lequel les populations chrétiennes des environs allaient en adoration et en pèlerinage pour connaître l'avenir. Un vol considérable fut commis, un jour, dans l'un des ksour de la banlieue. Les habitants se rendirent au pied du figuier, et y passèrent la nuit afin d'être renseignés sur les auteurs du vol. L'arbre se mit à parler disant : c Le trésor volé est chez un tel, chez tel autre, et ainsi de suite. » — Les coupables, se voyant à la veille d'être dénoncés, s'entendirent entre eux et allèrent avec des pioches pour abattre le figuier révélateur. Alors celui-ci leur adressa la parole en ces termes : Laissez-moi vivre ; je vous fais la promesse de ne plus parler à l'avenir. Ils ne touchèrent pas à l'arbre, en effet. Cela se passait à l'époque où Nabuchodonosor ruinait Jérusalem (2).
Dites-moi d'où vient le nom de Liana ?
C'était le nom de celui qui construisit cette bourgade.

(1) Nous avons déjà vu une première étymologie du nom de Constantine.
Celle-ci est aussi absurde que la précédente. N'ayant aucune souvenance de l'histoire romaine, et ignorant, par conséquent, le nom même de l'empereur qui rétablit l'antique Cirta, les indigènes n'ont trouvé rien de mieux que d'expliquer ce mot des trois manières suivantes :
1° Ksar-Tina. — Le château de la reine Tina.
2°Ksar-Tina. — Le château du figuier.
3° Ksar-Tin. — Le château de l'argile. Les plus érudits ont le choix.
(2) Les anachronismes sont fréquents dans les récits arabes. En voilà une preuve évidente.

(128)

Lian était fils de Koceïla-ben-Lemezm, Kelb-Roumia, qui massacra les compagnons du prophète lorsqu'ils vinrent en Afrique avec Okba. Pendant l'expédition d'Okba, Ko¬ceïla ordonna de boucher tous les puits et d'enterrer toutes les fontaines, au fur et à mesure que les musulmans s'avançaient vers l'occident ; de sorte que, lorsque ceux-ci rétrogradèrent, le manque d'eau leur fit éprouver de grandes pertes en hommes et en chevaux. Après la mort d'Okba, Koceïla se porta sur Kaïrouan avec les seigneurs de Toulga, de Tahouda, Badès, Zériba, les Beni-Barbar, les gens du mont Aurès, d'Oum-el-'Az, Medjana, et Liana. Ils étaient au nombre de vingt-cinq mille combattants (1). Au moment de sa mort, Okba prononça les paroles suivantes :

(1) Vers l'an 665 de notre ère, Koceïla-ben-Lemezm, éiait chef de la tribu berbère des Branès. Battu par l'armée musulmane, il n'évita la mort qu'en faisant profession de l'islamisme. Pendant toutes ses expéditions, le chef des Arabes, Okba, avait emmené Koceïla avec lui comme prisonnier et ne cessait de lui témoigner un profond mépris. Un jour, il lui ordonna d'écorcher un mouton devant lui; Koceïla voulut confier cette tâche dégradante à un de ses domestiques; mais forcé par Okba de s'en charger lui-même, et vivement blessé par les paroles insultantes de ce chef, il se leva en colère et commença l'opération. Chaque fois qu'il retirait sa main du corps de l'animal, il la passait sur sa barbe et, interrogé par les Arabes au sujet de ce geste, il répondait : « Cela fait du bien au poil. »
La tribu de Koceïla, avec laquelle ce chef entretenait une correspondance suivie, fit épier toutes les démarches d'Okba et, profitant du moment où il venait de se séparer de ses troupes, elle l'attaqua avec vigueur. Les compagnons d'Okba, au nombre de trois cents, mirent pied à terre, dégainèrent leurs épées et en brisèrent les fourreaux, dont ils sentaient bien qu'ils n'auraient plus besoin. — Okba et tous les siens succombèrent; pas un seul n'échappa. Le corps de sidi Okba est enterré dans l'oasis de ce nom, à quatre lieues de Biskra.
Pendant cinq années, Koceïla gouverna l'ifrikïa et exerça une grande autorité sur les Berbères. — Il fixa à Kaïrouan le siège de son autorité.
Voir Ibn-Khaldoun, 1er volume de la traduction de M. de Slane.

(129)

— Je prie Dieu pour que mon esclave Saoula vienne un jour se rendre maître du Zab, et qu'il en soit le seigneur sans rival (1).
Quel est l'origine de Biskra ?
Le nom primitif de cette ville était Sekra, c'est-à-dire la ville de l'ivresse. D'autres disent qu'elle tire son nom de son fondateur, qui s'appelait Biskra-ben-Kahil-ben- Louï fils d'Abraham» Sa postérité l'habita jusqu'au temps de Mellag, seigneur de l'Aurès et père de là Kahena (2).
Mellag épousa la fille du seigneur de Biskra, et alla habiter avec elle le Djebel-Doukan (3). Mellag avait demandé à son beau-père d'être associé à son pouvoir sur Biskra; mais celui-ci refusa, et ce fut la cause de leur séparation. Peu de temps après, la peste fit de grands ravages à Biskra, au point que ses habitants durent prendre la fuite et abandonner leur seigneur. Mellag, profitant de cette circonstance, descendit de la montagne avec ses troupes et se battit av.ec son beau-père, pour s'emparer de la ville. Dans cette lutte, mourut un nombre de guerriers que je ne puis fixer.

(1)Les Oulad-Saoula ont occupé longtemps le territoire compris depuis Constantine jusqu'aux Ziban. A la suite de bouleversements politiques, ils furent chassés du Tell et se réfugièrent dans le Sahara, où on retrouve encore de nos jours leurs descendants.
(2)D'après Ibn-Khaldoun, Kahena Dihya, surnommée la devineresse, était fille deTabeta, fils de Tifan. Sa famille faisait partie des Djeraoua, tribu qui fournissait des rois et des chefs à tous les Berbères descendants d'El-Abter. La Kahena, reine des monts Aurès, résista longtemps contre l'invasion Arabe; c'est elle qui, pour dégoûter les nouveaux conquérants de pénétrer en Afrique, fit détruire, en 693 de notre ère, toutes les villes
et les fermes du pays. Aussi cette vaste région qui, depuis Tripoli jusqu'a Tanger, avait offert l'aspect d'un immense bocage, à l'ombre duquel s'élevait une foule de villages touchant les uns aux autres, ne montra plus que des ruines. Cette dévastation systématique mécontenta les populations et causa la perte de la Kahena.
Voir lbn-Khaldoun, 1er volume, page 214 de la traduction de M. de Slane.
C'est peut-être le nom du chef Berbère Mellag qui a servi à désigner la rivière dite Oued-Mellag, qui, du territoire algérien, pénètre en Tunisie.
(3) Le Djebel-Doukan est l'un des points culminants des montagnes qui avoisinent Tebessa, entre cette ancienne ville et les monts Aurès.

(130)

En cette circonstance, un chrétien de Biskra, nommé Amsid-ben-Kaân-ben-Salem, abandonna son pays, pour aller vivre avec les compagnons du prophète. Il acheta une portion de Aïn-bou-Saria et y fixa sa résidence. Ses descendants y sont encore.
Quant au seigneur de Biskra, il réussit à se maintenir dans ses domaines malgré la guerre que lui fil son gendre Mellag.
A Khanga (1), existaient les ruines d'une ancienne ville bâtie par le démon. Le nommé 'Amar, des Oulad-'Adouan, alla s'y établir et reconstruisit une partie des maisons. Mais comme il ne trouvait d'autres ressources que celles que donnent les palmiers, il alla se fixer dans l'Aurès, à l'endroit qui prit, par la suite, le nom de djebel-Beni-'Amar. C'est de lui que sont sortis les'Amam-ra (2).

(1)Khanga, oasis et village, situés dans le Djebel-Cherchar, à 23 lieues à l'est de Biskra. Cette oasis se trouve à la sortie de l'Oued-el-Arab dans le lit de la rivière même. Une partie du village, placée sur la rive gauche
de la rivière, domine l'oasis. La zaouïa occupée par le marabout sidi Nadji, est située au milieu des jardins. Cette construction rappelle un peu
le genre Sarrazin. Sa population est d'environ 1100 habitants, d'origines diverses, la plupart Arabes et anciens serviteurs des Oulad-Sidi-Nadji, les fondateurs de la zaouïa du village.
(2)Les Amamra, population montagnarde, sur le versant oriental de l'Aurès. La maison de commandement de Khenchela, l'ancienne Mascula, est sur leur territoire.
La ruine romaine de Mascula est appelée Taref-Mascala par lbn-Khaldoun.

(131)

La population des montagnes des 'Amamra était berbère. Au pied de ces montagnes il existait trois villes : Bar'aï, Khencbela et Guessas (1), habitées par les chrétiens. Chacune d'elles était entourée de vastes jardins arrosés par les eaux descendant du Djebel-Mahmel, et par de nombreux châteaux (ksour), très rapprochés les uns des autres.
Les Beni-Toudjin et les Oulad-Rached s'étant avancés vers le Moghreb, les premiers s'enfoncèrent dans le Sahara et les seconds pénétrèrent dans les montagnes de l'Aurès, et s'y fixèrent après avoir longtemps combattu contre les Berbères et les Romains de la contrée.
Cependant, une partie des Beni-Toudjin ne pouvant vivre dans le Sahara, vint s'établir au Djebel-Tafrent, à côté du pays occupé par les Oulad-Rached. Mais la misère les obligea à se disperser : il ne resta au Tafrent que deux hommes des Beni-Toudjin, nommés Makhelouf-ben-Nacer et Lakhdar. Leurs cultures étaient à l'Oued-el-Hamma. Enfin, Lakhdar, à son tour, s'en alla au Djebel-Metlili où il s'établit. Ses descendants s'appellent les Lakhdar-el-Halfaouïa. Makhelouf resta à l'Oued-el-Hamma avec ses fils, Bou-Derhem et Ensir'a (2).

(1)Les ruines de Guessas sont situées près de Chemora; remplacement de celles de Bar'aï et de Khenchela est parfaitement connu.
(2)Il existe encore de nos jours, dans la tribu des 'Amamra, les fractions des Oulad-bou-Derhem et de Ensir'a.
Bou-Derhem' est l'aïeul des fractions des Oulad-Abd-er-Rahman, des Mahacha et des Oulad-Khaled. Ces trois fractions portent, à présent, le nom collectif d'Oulad-Khalifa.
Ensir'a-ben-Makhelouf est l'ancêtre des Oulad-bou-Redir, des Oulad-Kodban, Oulad-Sekka et Oulad-Arris.
Toutes ces familles descendent donc des Beni-Toudjin.

(132)

Le chef des Oulad-Rached, nommé Bou-Hadra, devint l'ami, puis le parent, de l'un des principaux d'entre les Roum, nommé Djoukheran, qui résidait sur la montagne à l'endroit dit Tassïa. Les deux alliés se partagèrent amicalement le pays : Bou-Hadra conserva la plaine pour lui et laissa la montagne au chef romain. Le premier avait deux fils nommés 'Archouch et Seliman. Le second avait également deux fils :Assemedj et El-Mâmer (1).
Djoukheran étant mort, son fils aine lui succéda; mais celui-ci mécontenta les populations par ses injustices. A la récolte des moissons, chacun de ses administrés était tenu de lui fournir une charge de gerbes de blé et autant en orge. Aussitôt que le moment de payer cet impôt arrivait, Assemedj allait planter au sommet de la montagne une longue lance, au bout de laquelle flottait un linge blanc, après quoi il poussait de grands cris, disant: Voyez ! Voyez ! Au signal, chacun devait apporter sa redevance à l'endroit nommé l'aire d'Assemedj (2)
Cependant les montagnards, fatigués de ses exigences résolurent de le tuer. Le nommé Zerdoum s'étant chargé de l'exécution du complot de ses frères, alla trouver Assemedj, et le poignarda pendant qu'il poussait ses cris habituels pour réclamer la contribution. Les partisans du tyran furent également massacrés, et Zerdoum devint le chef de la montagne durant quelques années. El-Mamen, frère d'Assemedj, aidé par Seliman, fils de Bou-Hadra, parvint cependant à renverser l'autorité de Zerdoum et l'obligea à aller se réfugier dans la montagne des Beni-Oudjana.

(1)Il existe encore de nos jours, chez les L'arbâ, des fractions nommées les Djoukharna et les Oulad-Mâmer.
(2)Ce nom de l' aire d'Assemedj est encore donné aujourd'hui à une éminence de la montagne.

(133)

Quelques années plus tard, une famine désastreuse força les populations de l'Aurès à se disperser. Les familles des Sellaoua, Oulad-Dahan, Oulad-Khïar, Oulad-Merdas et Khebatna, quittèrent les montagnes et allèrent s'établir dans les plaines. Les Oulad-Daoud, seuls, se maintinrent dans leur pays natal (1).

(1) D'après la tradition locale, les Oulad-Daoud (les enfants de David) et les Oulad-Abdi (nom dans lequel les étymologistes croient retrouver le nom du chef Mauritanien labdas) seraient les descendants des premiers habitants de l'Aurès. Ils se composaient d'un mélange d'anciennes familles autochtones, d'autres juives et chrétiennes, qui se réfugièrent dans la montagne au moment de l'invasion arabe. Cette peuplade est devenue musulmane par la force des circonstances, mais n'a pas moins conservé des usages qui rappellent son origine.
Il y a quelques années, traversant leur pays, ils m'ont raconté qu'ils avaient la coutume de célébrer le 16 décembre la fête du Mouloud de Sidna-Aïça, la naissance de Jésus-Christ. Us commencent par enlever l'une des trois pierres qui forment le fourneau ou kanoun sur lequel ils font leur cuisine, et la remplacent par une pierre neuve. Le lendemain, ils changent la seconde et ainsi de suite jusqu'à ce que les trois pierres soient renouvelées. Ils lavent tous leurs effets et passent le reste du temps à se reposer. Huit jours après, c'est-à-dire le 24, commence la fête dite Boulni, ou Boun-Ini, qui a peut-être quelque analogie avec notre bonne année.
Le premier du mois de Innar, janvier, ils se livrent à de grandes réjouissances, nettoyent l'intérieur de leurs maisons; ceux qui le peuvent les blanchissent et recouvrent les toitures avec de la verdure. Le samedi, aucun animal ne doit être distrait du troupeau, vendu, donné ou égorgé ; cela porterait malheur.
Du vendredi soir au samedi soir, on ne donne pas de feu au voisin. — A la fête du printemps, qui a lieu le 27 février, si la famille ne mange pas de couscous, elle ne doit plus en manger jusqu'au mois d'avril.
Contrairement aux usages du reste de la population, les Oulad-Daoud et les Oulad Abdi font deux labours et fument leurs terres; aussi la récolte est-elle presque toujours au-dessus de la moyenne des autres tribus.
Cette race est très laborieuse; ses jardins sont arrosés la plupart par d'anciens canaux d'irrigation où se reconnaît l'œuvre des Romains. Ces canaux, qu'ils entretiennent avec grand soin, donnent à leurs cultures une végétation luxuriante. Les Chaouia de l'Aurès sont, sous le rapport du travail, les dignes émules de leurs frères, les Kabiles du Jurjura.

(133)

Les descendants du Roumi Djoukheran ayant perdu la suprématie dans la montagne, un Douadi des Oulad-Saoula, nommé Serhani, vint avec ses compagnons prendre possession du Djebel-Mahmel, et voulut exiger un impôt des populations montagnardes ; mais elles s'y refusèrent, et on se battit longtemps. L'un des notables des 'Amamra, nommé Aïça-bou-'Afia, organisa une défense énergique. Les Oulad-Saoula étaient campés à Koudiat-el-Miâd près d'Aïn-Khenchela. Aïça fit détourner les eaux de TOued-Frengal et inonda la plaine de Tafekhfakhf, sur les derrières de l'ennemi. Dès que cette première opération fut accomplie, Aïça, suivi de tout son monde, se porta au-devant des Arabes et, aussitôt qu'il aperçut Serhani, il lui demanda :
Que viens-tu chercher ici ?
J'exige, que vous me donniez l'impôt.
Je suis un homme, dit Aïça; je commande à des hommes, et à la main j'ai un sabre ; approche, je te donnerai tout ce que j'ai !
Et sur le champ, se précipitant sur Serhani, il le transperça de part en part (1).

(1)Les Tolba de l'Aurès ont conservé dans leurs traditions un mot qui aurait été dit par sidi A bd-Allah, lors des premières tentatives des armées musulmanes pour pénétrer dans les montagnes de l'Aurès et soumettre ses habitants. Après chaque journée de combat, les montagnards, alors très nombreux, se retiraient dans les bois, passaient la nuit autour de grands feux, et apparaissaient le lendemain noircis par la fumée et aussi acharnés que la veille. Sidi Abd-Allah, fatigué de cette résistance, prononça ces paroles :
Je suis fatigué, O ! Aurès, montagne de l'impiété;
Chacun de tes arbres a un homme pour le défendre ;
Ta viande ne cuit pas, ton pain n'est pas pétri;
Tu as de l'eau en abondance,
Et cependant tes habitants sont malpropres.
L'Arabe (obéit) à un clignement d'oeil,
Et le Chaoul (Berbère) n'obéit qn'à coups de massue.
Ces quelques mots n'ont pas besoin de commentaires pour expliquer le sentiment de fierté et d'indépendance qui existait chez ces populations berbères, au milieu desquelles s'étaient réfugiés les derniers Romains de la Numidie.

(134)

Les Oulad-Saoula prirent la fuite en désordre, et se noyèrent en grande partie, en traversant la plaine sub-mergée de Tafekhfakht. Aïça, profitant de celte première victoire, attaqua les gens de Serhani qui étaient restés au Djebel-Mahmel, et après en avoir massacré beaucoup, força les survivants à s'éloigner vers le Sahara.
Aïça se maintint à la tête du pays et se fit aimer par sa bonne administration. Après sa mort, Abd-es-Semed-Chabbi, qui commandait aux tribus des Lememcha, Hamarna, Oulad-Zaïd et autres, parvint à dominer les habi¬tants de l'Aurès.

(135)

Chabbi faisait labourer pour son compte les plaines de Bar'aï, Abd-es-Semed-Chabbi ayant quitté le pays pour s'en aller au milieu des tribus du Cherg (Tunisie), laissa l'au-torité à son cousin Hamida. Mais les habitants de l'Aurès se révoltèrent contre lui, et le forcèrent à chercher un refuge sur l'un des sommets les plus élevés de la mon-tagne. Sa femme, nommée Merkouda, se tua en glissant du haut d'un rocher. Hamida parvint à s'échapper et alla rejoindre son cousin.
Après le départ de Hamida-Chabbi, un Douadi des Guerfa, nommé Mrad, réussit à établir son influence dans l'Aurès (1).
Après que les descendants du Romaia Djoukheran eu¬rent perdu leur influence dans l'Aurès, ainsi que nous l'avons dit plus haut, et que plusieurs familles de l'Aurès eurent émigré dans la plaine, il arriva dans le pays des gens de l'Orient, nommés les Oulad-Saïd et les Oulad-Fadel, qui s'établirent à Roumila. Mais la discorde éclata entre eux, et les Oulad-Fadel, plus faibles que leurs rivaux, durent se retirer à Bou-Amran, près de Chemora.
D'autres gens, originaires de Saguit-el-Ahmra (Maroc), vinrent aussi dans l'Aurès; c'étaient les Oulad-Mouça-ben-Kacem, les Oulad-Taïeb, les Oulad-bou-Kahil, les Oulad-Andadj et les Oulad-si-Zerara. Le tombeau de si Zerara se Irouve au Djebel-bou-Refaïa où habitaient les Beni-Oudjana. Ce marabout épousa une femme des Beni-Oudjana qui lui donna trois fils : Toumi, Bel-Kacem et Amer.

(1) Les Guerfa ou Kerfa étaient une branche de la tribu arabe des Athbedj, qui vint se fixer dans l'Aurès. Serhani, dont il est parlé ci-dessus, pourrait bien être le Serhan Ibn-Fadel mentionné dans l'Histoire des Ber¬bères. — II existe, encore du restet dans le pays, la fraction des Serhana.
Voir Ibn-Kbaldoun, Ier volume, page 52.

(136)

Parmi les choses extraordinaires accomplies par ce saint homme, on raconte que sa femme, prise du mal d'enfant, accoucha d'un œuf et d'un objet ressemblant à une, vessie. Si-Zerara alla immédiatement enterrer ces deux produits surnaturels à l'endroit nommé Ras-Tafout.
Au bout de quelque temps, repassant par là, il s'aper-çut que la terre s'était soulevée au-dessus du trou qu'il avait creusé, et il constata que de l'œuf était éclos une rekhma (espèce de vautour), et que de la vessie était sorti un tsaban (dragon). Il emporta les deux bêtes et les éleva sous sa tente. A cette époque, les Oulad-Saoula s'étant avancés, chassèrent les Beni-Oudjana de l'Oued-el-Abiod qu'ils occupaient alors, et ceux-ci, par contre-coup, firent déplacer les Sellaoua du Cheliâh (1), les obligeant à leur céder leur pays. Dans ce mo.uvement d'émigration forcée, les Oulad-si-Zerara s'installèrent à Tar'its.
Cependant, le dragon, que son père avait nommé Flilouch, était devenu un monstre de grande taille; chaque jour il suivait les troupeaux dans les pâturages, et, par sa présence, empêchait les malfaiteurs d'en approcher.

  • Le vautour, de son côté, planait dans les airs au-dessus des bestiaux, et signalait par ses cris tout ce qui se passait au loin. Ces deux vigilants gardiens rentraient le soir avec les troupeaux dans le douar de leur père.

(1) Djebel-Cheliâh, point culminant des monts Àurès, atteint la hauteur de 2312 mètres. De cette cime se détacbe un massif montagneux, habi¬té par les Amamra, qui pousse des ramifications jusque dans le voisinage du bordj de Khenchela et déverse ses eaux vers le nord dans le Guerâ-Tarf, et vers le sud dans l'Oued-Rebengar, lequel, après avoir franchi le défilé de Khanga, va se perdre dans le Sahara sous le nom de Oued-el-Arab.

(137)

Les Oulad-si-Zerara avaient construit à Tar'its un village dans lequel ils serraient tout ce qu'ils possédaient, et lorsqu'ils avaient à s'éloigner pour leurs affaires, ils laissaienlleurs maisons sous la garde du dragon et du vautour. Le dragon Flilouch dormait ordinairement toute la journée du vendredi et la nuil suivante. Un homme des Sellaoua, qui était berger chez les Oulad-si-Zerara, alla trouver ses frères de tribu et leur parla des habitu¬des du dragon. La première fois que les Oulad-si-Zerara s'éloignèrent de leur village, les Sellaoua firent irruption pendant la nuit du vendredi. Ils amassèrent autour du dragon endormi une grande quantité de bois à laquelle ils mirent le feu, et le monstre fut brûlé. Cependant, le vautour essayant de sauver son frère Flilouch, se plon¬gea dans l'eau et vint secouer ses ailes humides sur le brasier, mais ses efforts n'aboutirent à rien ; alors il s'envola vers la tente de son père sur laquelle il se posa. A la vue des plumes brûlées du vautour, Si-Zerara se rendit compte du désastre arrivé à son village. Montant immédiatement à cheval avec tous les siens, il se rendit rapidement sur les lieux; mais il était trop tard : le vil¬lage était pillé et Flilouch consumé par les flammes.
— Dites-moi quelle est l'origine des Juifs, et quel est le pays qu'ils habitaient avant leur venue en Ifrikïa ?
Lors du vingt-cinquième pèlerinage à la Mecque, un cheïkh de l'Irak, nommé Salah-ben-Mouça-en-Nedjar, pro-fessait dans un oratoire de la ville de Koufa. Ce cheïkh disait souvent à ses disciples : Tenez-vous en garde contre les Juifs, car ils sont vos ennemis et les ennemis de notre prophète Mahomet, que le salut soit sur lui.

(138)

Ne leur accordez pas votre confiance, ne les introduisez pas dans vos demeures, ne les initiez pas à vos affaires, car c'est une race qui nous est hostile.
L'un des disciples, entendant ces paroles, lui demanda : Mais, quelle est donc alors la manière d'agir des Juifs ?
J'avais pour serviteurs, répondit le cheikh, un Juif et sa femme. Un jour, qu'ils étaient occupés à me faire du pain, je me mis à les observer; le Juif pétrissait avec ses pieds, sur lesquels je remarquai des traces de mal-propreté; quant à sa femme, elle crachaii sur la pâte afin de l'humecter par sa salive. C'est ainsi que procè-dent nos ennemis pour nous souiller. Les Juifs sont fils de Jacob, fils d'isaac, fils d'Abraham. Ils se dispersèrent sur toute la surface de la terre après que Nabuchodono-sor eut détruit Jérusalem. Ceux d'entre eux qui péné¬trèrent en Afrique continuèrent à êlre eux-mêmes dis¬persés, à l'exception des Oulad-Yahouda, de la moitié des Oulad-Roubil (Ruben) et d'un tiers des Oulad-Siméon. Ces derniers se rassemblèrent dans la vallée qu'ils nom¬mèrent l'Oued-Sebt, arrosée par une rivière qui coulait Joute la semaine à l'exception du samedi. Ils vivaient heureux et paisibles, quand un de leurs docteurs annonça qu'il ne tarderait pas à apparaître sur terre un homme nommé Mahomet, qui serait le dernier des prophètes, et que celui-ci les pourchasserait à outrance, les dé¬pouillerait de leurs biens et les disperserait en tous lieux. Alors les Juifs se mirent à lancer des imprécations contre le nouvel envoyé de Dieu, et à le maudire dans toutes leurs prières.
Dieu les punit de cette méchanceté, en les privant de l'eau dont ils avaient joui jusqu'alors en abondance.

(139)

Le lit de l'Oued-Sebt resta complètement à sec toute la semaine du dimanche au vendredi. Mais le samedi, quand les Juifs se livraient à leur repos habituel, les eaux reparaissaient et reprenaient leur cours. L'Oued-Sebt avait douze digues, et dans chacune d'elles se ramassait l'eau qui coulait pendant un mois de l'année. Quand l'une était épuisée, la suivante écoulait à son tour son contenu. Des rats s'étant mis à ronger les digues, les Juifs apportèrent des chats pour les détruire; mais il arriva que ces derniers furent dévorés eux-mêmes par les rats, qui détruisirent ensuite toutes les digues. Alors les Juifs de l'Oued-Sebt se dis¬persèrent de nouveau dans tout le pays (1).
Dites-moi maintenant quels sont les compagnons du prophète Mahomet qui sont entrés en Ifrikïa pour en faire la conquête ?
Ils étaient au nombre de trente neuf :
El-Megdad-ben-el-Assoud. Kaâb-ben-Amer. Abd-Allah-ben-Rouhat. Salem-ben-'Aoun.

(1) Notre ami, M. Cahen, nous fournit à ce sujet la note suivante :
« L'auteur confond ici plusieurs légendes à la fois et les accommode à sa façon et selon les intérêts musulmans. L'Oued-Sebt est assez connu dans les légendes orientales : il s'appelle, en hébreu, Sambotion, coule à torrents durant toute la semaine et se repose le samedi (sebt). C'est derrière ce fleuve, dit-on, que se trouvent reléguées les dix tribus formant autrefois le royaume d'Israël et emmenées en captivité par Sennacherib. Trop observateurs du samedi, ils n'ont pu, jusqu'à ce jour, donner aucune nouvelle qui les concerne. Quant aux tribus de Juda, de Benjamin, quant aux prêtres et aux Lévites qui formaient le royaume de Juda, ils ont été dispersés d'abord par Nabuchodonosor, puis par Titus. C'est de la tribu de Juda (Judaei, Juifs), qu'est venu aux enfants d'Israël le nom de Juifs. »

(140)


Le souverain d'Alger investit El-Addassi et lui accorda le pouvoir. Celui-ci revint dans la province de Constantine, réunit les grands du pays, leur annonça qn'il était leur gouverneur et que leur autorité individuelle n'exis¬tait plus. Mais au bout de quelque temps, les mécontents ourdirent le complot de l'assassiner. Saâd-er-Rechachi le tua, en effet. Immédiatement après ce meurtre, les Aouassi décampèrent et se retirèreut dans la monlagne. Le sou¬verain d'Alger, apprenant cette nouvelle, fit marcher un corps d'armée contre les rebelles : mais ceux-ci s'étaient déjà retirés à Sebikha, (plaine située au pied du Djebel-Mahmel). Les Algériens allèrent les attaquer dans leur campement. Pendant le combat qui fut livré, il mourut, du côté des Algériens, 120 soldats et 60 Arabes auxiliai¬res; les Aouassi eurent 53 cavaliers et 60 chevaux tués. Le lendemain, ils se battirent encore depuis le matin jusqu'à trois heures du soir: 170 Turcs succombèrent ainsi que 300 auxiliaires; les Aouassi perdirent 300 hommes et 50 chevaux. Le troisième jour, la bataille fut plus acharnée que les jours précédents ; la lutte, com-mencée avant l'aurore, durait encore après le coucher du soleil. Les Turcs laissèrent sur le terrain 300 des leurs et 70 de leurs alliés. Les Aouassi, de leur côté, avaient 500 morts. Malgré ces pertes de part et d'autre, on en vint encore une fois aux mains; 200 Turcs et 65 alliés furent de nouveau abattus; les Aouassi avaient perdu 700 hommes et 100 chevaux. On se sépara enfin, chacun prenant une direction différente. La colonne turque rame¬nait deux mille blessés; chez les Aouassi, il y en avait neuf cent douze.

(141)

Pourquoi, dis-je au vieillard appelez-vous ces tribus les Aouassi, tandis que nous les connaissons sous le nom de Lememcha
On les appelait primitivement Aouassi, du nom de leur ancien chef nommé Aïssa (1); ce n'est que depuis la guerre qu'ils ont soutenue contre les Turcs, qu'on leur a donné celui de Lememcha. Voici dans quelle circons¬tance : après l'expédition que nous venons de raconter, les Algériens s'en retournèrent dans leur pays. L'année suivante, le pacha demanda ce que faisaient ses ennemis ; on lui annonça que leurs cavaliers et leurs fantassins étaient encore réunis en armes. Le pacha organisa un nouveau corps d'armée de quarante mille hommes qui se mit en marche vers l'est. Les combattants se rencontrè¬rent à l'endroit nommé Djebel-Fekroun (2) ; on déploya les étendards et on en vint aux mains. Les Aouassi re¬belles avaient avec eux toutes les populations, depuis le Djebel-Khoumir jusqu'au territoire d'El-Ahmra;du Djebel-el-Malah au Djebel-Ahmar-Kheddou, depuis les Oulad-Naïl jusqu'aux Oulad-Mokran, et, enfin, les populations qui s'étendent jusqu'à sidi Khaled-ben-Senan. Les rebelles étaient au nombre de cent trente mille, dont quatre-vingt-dix mille cavaliers.
On se battit toute la journée et toute la nuit jusqu'au lever du soleil ; les cadavres restèrent sur place. Le lendemain, les étendards étaient déployés de part et d'autre, les chevaux se lancèrent contre les chevaux, les fan¬tassins contre les fantassins; cela dura jusqu'après la chute du jour; les cadavres restèrent encore dans la poussière.

(1)Aujourd'hui encore on désigne sous le nom de Aouassi les tribus comprises dans le cercle d'Aïn-Beïda. El-Hadj-Ahmed, dernier bey de
Constantine, fut kaïd Aouassi dans sa jeunesse.
(2)Djebel et Aïn-Fekroun sont des points parfaitement connus; ils se trouvent sur la route de Constantine à Aïn-Beïda, entre Sigus et le caravansérail de Moula-Beïr.

(142)

Le lendemain, on continua à se battre toute la journée.
Un Turc, nommé Koukhan-bou-el-Ferkin, annonça qu'il y aurait suspension d'armes pour enterrer les morts. Cependant, le chef Algérien était furieux de la persis¬tance de la lutte: il ordonna à quatorze mille hommes de faire un mouvement tournant et de tomber à l'improviste sur le dos des rebelles. Pendant cette diversion, on devait relever les cadavres pour ne pas donner l'éveil à l'ennemi. Les cadavres des Turcs étaient au nombre de 700; leurs auxiliaires étaient tombés au nombre de 1000. Les Aouassi avaient trois mille morts. Pendant que l'on s'occupait de part et d'autre à les enterrer, l'attaque tour¬nante avait lieu, et les Algériens massacraient un nombre considérable de rebelles. Les contingents des différentes tribus se dispersèrent alors : les uns entrèrent dans la montagne du Mahmel (Aurès), d'autres allèrent dans les plaines de Sebikha et d'autres, enfin, se retirèrent de l'au¬tre côté de la montagne.
Les Algériens rentrèrent à Alger. Le pacha demandant souvent des nouvelles des rebelles disait : telemouchi, (c'est-à-dire: Se sont-ils rassemblés). Dans ce cas, je marcherai contre eux pour les disperser. De là vient le nom de Lemouchi, au pluriel Lememcha;le fait est certain.
Donnez-moi, dis-je au vieillard, quelques renseigne¬ments sur le gouvernement des Addassa à Constantine.

(143)

Les Addassa eurent quarante émirs qui gouvernaient le territoire de la province de Constantine; mais la désu¬nion s'étant mise parmi eux, les Turcs en profitèrent pour venir s'emparer du pouvoir après les avoir expulsés.
Qu'était jadis la ville à'Oumach, située dans le Zab?
Oumach était le nom d'un Juif qui alla s'établir à Toulga.
C'était un homme fort intelligent, qui voulait diriger les actions de ses coreligionnaires, et les empêcher de se jeter dans le désordre; mais ils n'écoutèrent aucun de ses conseils. Il s'en alla vers un autre lieu, où il éleva un minaret près duquel il vivait dans la prière et l'isolement. Sa femme le rejoignit; ils eurent une nombreuse posté¬rité qui peupla le village nommé depuis Oumach (1).
Farfar. Sur l'emplacement où existe cette bourgade, se trouvait une source près de laquelle vint s'établir Ham-moud-ben-Salem-ben-Màmer. 11 se fit musulman, lui et sa femn.e, et ils continuèrent à habiter là. C'est une ville dont les habitants sont méchants et fourbes.
Djellal a été bâtie par Djellal-ben-Maouïa-ben-Saria-el-'Ardji, quand il fut chassé de Touzer par ses compatriotes, qui se donnèrent à Bel-Kacem-ben-el-Hadef (2).

(1) Oumach, oasis et village, à 18 kil. au sud de Biskra, est la dernière oasis du Zab-Guebli; elle est entourée par les eaux d'Aïn-Oumach. Cette source, située à trois lieues ouest de Biskra et à une distance de 2 kil , de la chaîne de montagnes, donne un grand volume d'eau; mais cette eau se perd et forme des marécages sur toute l'étendue de 12 kil , qu'elle a à parcourir avant d'arriver à l'oasis. Les palmiers d'Oumach sont donc insuffisamment arrosés, et l'oasis perd d'année en année de son étendue. Le village est situé sur le flanc oriental de son oasis; un fossé, ou plutôt des sources d'eau stagnantes l'entourent sur trois faces et ne laissent que celle du nord libre pour l'entrée. Sa population est d'environ 500 individus.
(2) Djellal, oasis et village situés à 20 lieues au sud-ouest de Biskra, sur la rive gauche de rOued-Djedi. Cette oasis est très-considérable et s'étend sur une longueur de 5 kil. Sa largeur moyenne est de 800 mètres. Le village est situé au centre de l'oasis; six portes y donnent entrée; sa population est d'environ 3,000 âmes.

(144)

Laghouat fut construite par Amara-ben-Rfansour, au temps du maudit Ben-Afia. C'est laque se réfugièrent les descendants des Chorfa, ainsi que nous l'avons raconté plus haut.
Je dis au vieillard : Finissez de me raconter les événe¬ments du Souf?
J'étais un jour assis au milieu d'un groupe composé de gens de bien, tels que Mçaoud-ben-Mahboub, Amer-ben-Zâter, Botidiaf-el-Troudi, chef des Klab, lorsque se pré-senta devant nous le nommé El-'Aouf-ben-Sariâ-ben-Bakir, qui était berger chez Ahmed-ben-Chabbi. Il avait fui son maître en lui enlevant vingt-cinq chamelles qu'il amenait dans le Souf. Le Souf était un pays de protection (tnanâ). El-Aouf s'arrêta chez nous et y faisait paître ses chamelles. Au bout de dix jours, Boudiaf reçut de Ahmed-Chabbi une lettre adressée aux habitants du Souf.
« 0 ! gens du Souf, disait-il, mon berger a enlevé mes chamelles et s'est réfugié chez vous ; il faut me restituer mon bien. Salut de la part de Ahmed-Chabbi, chef des nomades. »
Dés qu'on eut pris connaissance de cette lettre, le ber¬ger El-'Aouf alla trouver les Oulad-Hamed et leur fit ca¬deau de deux chamelles ; il en donna autant aux Oulad-Zaïd et aux Beni-Zid. Toutes ces fractions décidèrent en conséquence que rien ne serait restitué à Chabbi.

(145)

Mais les autres fractions, qui n'avaient pas été comprises dans la réparlilion, disaient: II faut que ce berger rende ce qu'il a volé à son maître, ou autrement qu'il sorte de notre pays avec les chamelles : nous ne voulons pas nous mêler de ses affaires. D'un autre côté, ceux qui avaient mangé la viande des chamelles prétendaient n'avoir rien à restituer. Les diverses fractions étaient si peu d'accord sur le parti à prendre, qu'elles furent sur le point de se battre entre elles.
Enfin, un homme de bon sens leur dit : 0 ! gens qui avez perdu la tête, vous êtes comparables aux vaches ou aux autruches. Dieu vous a troublé l'esprit et a jeté la désunion parmi vous ; venez tous autour de moi, et écou¬tez mes conseils ?
On se rassembla pour l'écouter.
L'étranger qui s'est réfugié chez nous est cherif, leur dit-il; lâchez de vous entendre à son sujet. Voulez-vous, ou non, le remettre entre les mains de son maître?
Bou-Diaf-ben-Amer-ez-Zaïdi se rendit alors auprès du cheïkh Saoud et lui dit :
« 0 ! cheïkh béni de Dieu, je viens vous consulter. Chabbi nous a envoyé un émissaire afin de nous réclamer les chamelles qui lui ont été volées. Nous ne sommes pas d'accord entre nous; nous ne savons s'il faut, ou non, les rendre. Quel conseil nous donnez-vous?
Il convient, dit le cheïkh, que vous acceptiez d'avance ma décision.
Nous acceptons, dit Bou-Diaf.
Alors envoyez chercher les Oulad-Hamed et les Beni-Zaïd, vos cousins ; entendez-vous ensemble pour que la paix ne soit pas troublée entre vous.

(146)

— En effet, on fit venir Zaïd-ben-Braham-ben-Mouça-el-Hamadi, Khelifa-ben-Mansour, qui habitaient à El-Ledja ; puis vint 'Aoun-ben-Bou-Beker-el-Zaïdi, qui vivait dans les plaines. Celui-ci et ses gens n'avaient jamais voulu habiter dans une ville, prétendant que les maisons et l'ombre des palmiers étaient des mines d'injustices. Ils se réunirent tous à Tar'zoul auprès de Si-Saoud.
Le cheïkh Si-Saoud leur dit : Ne rendez point les cha¬melles; mieux vaudrait toutes les manger; je suis votre seigneur et vous êtes mes fils, c'est le conseil que je vous donne, comme jadis Trad en donnait à toutes nos fractions réunies. Prenez maintenant le nom d'Oulad-Saoud (1). Et aussitôt, le marabout ayant fait ses ablu¬tions, se tourna vers l'Orient et prononça cette invocation: 0 Dieu ! accorde la victoire aux Oulad-Saoud ! Fais que leur armée soit innombrable ; prolége-les contre les ennemis jusqu'au jour du jugement dernier.
Sidi Saoud envoya chercher les gens de la fraction de Kaïd; mais ils refusèrent de se rendre à son appel en répondant: « Nous, les Oulad-Kaïd et les Oulad-Hamed, nous habitons le pays des chacals en rase campagne ; nous n'avons pas à nous occuper de la discussion que vous avez avec Chabbi.
Une dizaine de jours après, le nommé Mçaoud arriva dans la bourgade des Oulad-Saoud, et leur annonça que Chabbi avait mis sur pied une troupe de 400 cavaliers et de mille fantassins pour venir les attaquer et s'empa¬rer même de la tête de Saoud, qui avait poussé ses gens à le combattre.

(1) La fraction des Oulad-Saoud existe encore dans le Souf.

(147)

Sidi Saoud rassembla son monde en disant qu'il con¬venait d'aller attaquer les Chabbia dans leur propre pays. H fit appel aux Oulad-Ouada, aux Oulad-Hamed et aux Oulad-Kaid. Les deux dernières fractions refusèrent de marcher; mais les Troud Klab, au nombre de quatre cents cavaliers et de deux mille fantassins, se mirent en route. Ils rencontrèrent Chabbi et les siens à l'endroit dit Kerhan, près de la montagne, et on en vint aux mains. Le premier d'entre les Oulad-Saoud qui combattit se nommait Kenbout : contre lui s'élança un Chabbi nommé Seker-ben-Aouf. Ce dernier fut tué, et alors tous les guerriers se précipitèrent les uns sur les autres. Les Oulad-Saoud enfoncèrent leurs ennemis; alors Chabbi se mit à crier : 0! Sidi Saoud, grâce, grâce! je veux faire la paix avec vous. Vous êtes vainqueurs avec l'aide de Dieu!
Chabbi avait perdu 170 fantassins et 40 cavaliers. Au moment d'en venir aux mains, Kenbout, en s'avançant dans l'arène, s'était écrié : Que celui qui s'appelle Se-ker se présente ! Sept individus portant ce nom s'avan¬cèrent, et Kenboul les tua tous l'un après l'autre à la même place. Depuis, cet emplacement a conservé le nom de Sakaker.
Les Oulad-Saoud perdirent aussi quelques hommes et après avoir fait la paix, s'en retournèrent contents à Tar'zout.
Voilà la fin de ce que nous avons extrait du livre du cheikh El-'Adouani-es-Selami, que Dieu nous fasse participer à la bénédiction dont il l'a gratifié.
Copié par Brahim-ben-Mohammed, de la ville de Tar'zout, que Dieu le protège.

APPENDICE

ZIBAN

Des sommets du mont Aurès, en jetant les yeux sur l'espace qui s'étend à ses pieds dans la direction du sud, on a devant soi le Sahara : spectacle étrange et plein de grandeur, qui frappe d'étonnement et d'admiration. Aussi loin que la vue peut atteindre, se déroule une plaine jaunâtre dont la ligne d'horison se confond avec celle du ciel. Au nord de cette région des sables, dans les Ziban, les oasis et les forêts de dattiers apparaissent; des groupes de taches noires se découpent en relief sur le fond des plaines dont ils rompent la monotonie. Cette perspective éblouit comme le plus surprenant des mirages, le voyageur qui débouche au pont romain d'El-Kântara, au cœur du mont Aurès, et encore mieux, au col de Sfâ qui est le seuil du Ziban. Elle justifie les antiques comparaisons employées par les géographes pour peindre le désert: peau de panthère mouchetée de noir sur un fond fauve, archipel d'iles verdoyantes au sein d'un océan de sables; images aussi exactes aujourd'hui qu'il y a deux mille ans. Ces taches noires, ces îles vertes, ce sont les oasis, créées par les eaux d'irrigations, dont les unes proviennent de barrages destinés à retenir les eaux superficielles, les autres sont fournies par des puits jaillissants faits de main d'homme. Les premières constituent, dans le Sahara oriental le groupe des Ziban(au singulier Zab), terme extrême de la domination Romaine (1).

(148)

On comprend sous le nom de Ziban plusieurs séries d'oasis distantes l'une de l'autre d'environ trois lieues ; celle du nord s'étend le long de la chaîne de montagnes qui sépare la plaine d'El-Outaïa du bassin de l'Oued-Djedi ; celle du sud longe la rive gauche de cette rivière. Elles portent, conformément à leur position, les noms de Zab-Dahari (pays du nord), de Zab-Chergui (partie orientale) et deZab-Cuebli (pays du sud).
La chaîne de montagnes limitant le territoire des Ziban au nord se détache du massif du Djebel-Kroun ; elle se dirige dans la direction nord-est jusqu'à Aïn-ben-Nouï, source d'eau salée à 2 lieues à l'ouest de Biskra. De là, toujours en gardant sa direction principale, la chaîne décrit une ligne circulaire au nord de l'oasis de Biskra, et vient mourir au-dessus de Mellaga (point de rencontre de l'Oued-el-Abiod et de l'Oued-el-Kantara). La hauteur moyenne de cette chaîne est de 300 à 350 mètres; elle prend les noms de Nâm, Khenizen, Matraf, Bou-Azil et Sfâ.
Le col de Sfà est le passage de la route directe de Batna à Biskra; des travaux considérables ont été exécutés par nos troupes pour le rendre carrossable.

(1) M. Jules Duval, Société de Géographie»
Les ouvrages à consulter sont :
Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères, traduction de M. le baron de Slane.
El-Àïachi, Voyage dans l'Afrique, traduction de M. Berbrugger.
Les puits artésiens des oasis méridionales de l'Algérie, par M. Berbruggera
Constitution géologique des Ziban et de l'Oued-Rir', par M. Dubocq.
Collection de l'Exploration scientifique.
Tableau physique du Sahara Oriental de la province de Constantine, par M. Charles Martins.
Rapports des généraux commandant la province de Constantine sur les puits artésiens du Sahara.

(149)

Le fond de la population desZiban est d'origine Ber¬bère, successivement païenne, juive, chrétienne et musulmane. Les premiers habitants des oasis appartiennent à la grande famille des Zenata. Plus tard, des étrangers de tous pays, de toute origine, sont devenus propriétaire dans le pays et, c'est ainsi que s'est formée la population actuelle, mélange de presque toutes les races de l'Algérie.
Les habitations des Zibaniens sont construites en bri¬ques de terre séchée au soleil que les indigènes nomment touba. Les couvertures, en terrasses, se composent de poutres et de branches de palmier recouvertes d'une couche de terre ; les portes sont basses ; elles n'ont qu'un seul battant en grossières planches de palmier, et il n'y a pas de fenetres : ce sont des crénaux formés de briques assemblées en angles ou en étoiles qui donnent un peu de jour et d'air. Les maisons n'ont, en général, qu'un rez-de-chaussée; la porte externe donne sur un corridor sombre qui a plusieurs retours ; ce corridor (sekifa) aboutit à une cour intérieure ou sorte de cham¬bre non couverte, autour de laquelle d'autres chambres sont disposées. Une maison ordinaire se compose d'une chambre où se tiennent les femmes, c'est souvent la cui¬sine même, d'une chambre à coucher pour le maître, et de recoins sombres qui servent de magasins. Des bancs en terre, qui régnent le long des murs de la sekifa, ser¬vent de couche aux domestiques et aux hôtes. Les jar¬dins sont attenants aux maisons ; c'est la petite cour extérieure qui sert d'écurie. La richesse principale des habitants des Ziban est le produit des palmiers, qui s'élèvent au nombre de plus de 120,000; mais, depuis quelques années, les parliés culti-vées en orge et en blé prennent des développements considérables : il n'y a que le manque d'eau qui met une limite aux travaux des champs.

(150)

La récolte se fait ordinairement au mois de mai. Dans toutes les oasis, on cultive des légumes entre les palmiers. On y fabrique aussi des haïks et des lapis. Bon nombre de gens pauvres émigrent à Alger, où ils se réunissent pour former la corporation des portefaix connus sous le nom de Bessa-kra ou Biskris; ils reviennent dans leur pays aussitôt qu'ils ont ramassé un petit pécule.
Les troupeaux des gens des Ziban vont paitre avec ceux des Arabes nomades, co-propriétaires des palmiers.
Les oasis comprises dans le Zab Dahari sont :
El-'Amri, oasis et village situéà 44 kilomètres à l'ouest de Biskra ;
Fougalla, à 37 kilomètres à l'ouest de Biskra ;
El-Bordj, à 35 kilomètres à l'ouest ;
Tolga, à 31 kilomètres à l'ouest;
Farfar, à 31 kilomètres à l'ouest ;
Lichana, à 30 kilomètres à l'ouest;
Zaatcha, à 3 kilomètres à l'ouest. Cette oasis est alié¬nante à la précédente ; son village a été détruit en 1849, après la révolte de Bou-Zian;
Bou-Chagroun, à 27 kilomètres à l'ouest.
Dans le Zab Guebli :
Dzioua, à 37 kilomètres à l'ouest ;
Sahira, à 35 kilomètres au sud-ouest;
Mekhadma, à 31 kilomètres au sud-ouest;
Ben-Tious, à 30 kilomètres au sud-ouest;

(151)

Ourlal, à 20 kilomètres au sud-ouest;
Menhala, à 27 kilomètres au sud-ouest ;
Melili, à 26 kilomètres au sud-ouest ;
Zaouïa de Melili, à 27 kilomètres au sud-ouest;
Bigou, à 26 kilomètres au sud-ouest ;
Oumach, à 18 kilomètres au sud.
Le pays compris entre les oasis orientales du Zab-Dahari et le Zab-Guebli d'un côté, et le méridien de sidi Okba, de l'autre, puis bordé au nord par la chaîne du Djebel-Sefi et au midi par la forêt de Saâda, fait partie de ce qu'on comprend sous le nom collectif des Ziban. Les oasis de Biskra, Feliach, Chetma et Sidi-Okba sont situées dans cette partie.
Au pied de la chaîne du Sefà s'étend une plaine de 4 kilomètres de largeur, jusqu'aux hauteurs qui relient en ligne droite les points d'Aïn-ben-Nouï et de Mellaga. Sur une de ces hauteurs, bordant de bien près la rivière de l'Oued-Biskra, on aperçoit encore les ruines du bordj que les Turcs élevèrent pour dominer la population de l'oasis. A l'ouest de Biskra, ces hauteurs deviennent des rochers plus ou moins isolés. Par un des passages lais¬sés entre eux s'écoule l'Oued-Malah, qui, avant de fran¬chir ce petit défilé, a déjà réuni dans son lit toutes les eaux des ravins de la chaîne du Sefâ. Ces eaux sont for¬tement salées. L'Oued-Biskra, qui est la suite de l'Oued-Abdi (venant des Aurès), reçoit, au pied de Bou-Mangoub (extrémité Est de la chaîne du Sefâ), l'Oued-el-Outaïa, qui ne lui amène de l'eau que dans les grandes pluies. L'Oued-Biskra se réunit à l'Oued-Djedi à 7 lieues au sud de Biskra, dans les bas-fonds de Saàda.
Dans la plaine, entre Sfà et le rideau de collines au nord de Biskra, à 8 kilomètres du fort Saint-Germain est une source thermale sulfureuse de 48°, qui porte le nom de Hammam-Salahin et que les indigènes fréquen¬tent beaucoup.

(152)

L'oasis de Biskra, chef lieu du cercle de, ce nom, est située à l'entrée du Sahara, un peu plus au sud que les derniers contreforts du versant sud des Aurés. C'est sa position, sur la route la plus facile conduisant du Tell au Sahara, qui lui a valu la prépondérance dont elle a tou¬jours joui sur les autres villes des Ziban, et qui l'a fait choisir comme garnison dans le temps des beys. L'oasis s'étend sur une longueur de 5 kilomètres sur la rive droite de l'Oued-Biskra ; sa largeur varie de 100 à 400 mètres, puisqu'elle a une base très considérable dans sa partie sud et qu'elle finit en pointe à l'endroit où est bâti le fort Saint-Germain. L'eau nécessaire pour l'alimen¬tation de l'oasis est exclusivement fournie par l'Oued-Biskra. Un barrage, établi au pied de l'ancien fort turc, à 1 kilomètre nord de Biskra, fait concentrer la plus grande partie de celte eau dans un canal de dérivation qui passe le long des façades nord et ouest du fort Saint-Germain et se di vise d'abord en saguia (canaux) ; les saguia principales se partagent en saguia secondaires, qui se ramifient elles-mêmes en une infinité de petits canaux qui distribuent l'eau dans tous les jardins. La mesure de répartition est la loùgza (la main fermée) ; ou a autant de lougza ou de parties de lougza (1, 2, 3, ou 4 doigts d'eau), pendant un certain temps.
Le fort Saint-Germain est contruit sur un plateau, au nord de l'oasis, vers la tête des eaux. C'est un carré de 200 mètres avec des bastions aux quatre coins contenant les casernes, un hôpital et tous les autres établissements militaires.

(153)

Quoique réunis et agglomérés dans un seul Heu, les habitants de l'oasis de Biskra, connus collectivement sous le nom deBiskris, n'en ont pas moins conservé les traditions de la famille, et continuent à s'appeler du nom de la tribu que portaient leurs pères, comme les Doua-ouda, les Koreïch, les Abid, les Sidi-Barkat, les Sidi-Malek, les Beni-Souid, les Djamâ, les Saffri et beaucoup d'autres. Enfin, le séjour prolongé d'une garnison turque a peu¬plé quelques quartiers de Koulouglis. Mais la plus grande partie de la population est de race arabe.
Les oasis situées autour de Biskra sont :
Korra, à 1 kilomètre au sud;
El-Alia, à 1 kilomètre à l'est, sur la rive gauche de la rivière ;
Beni-Mora, à 1 kilomètre au sud-est du fort Saint-Ger¬main. Cette petite oasis a été affectée au service des pépi¬nières. Un jardin d'essai, dirigé par M. Bechu, y a été fondé pour façonner les Arabes à nos modes de culture et pour faire des expériences en plantations de tout genre ;
Feliach, à 2 kilomètre à l'est de Biskra;
Sidi-Okba, à 20 kilomètres au sud-est de Biskra. La grande quantité d'eau dont dispose cette oasis lui per¬met d'étendre au loin ses cultures. C'est à cette cause que l'on attribue la qualité des dattes de Sidi-Okba, qui sont les plus estimées des Ziban. Il y a là aussi une certaine quantité d'orangers qui donnent d'excellents produits.
La mosquée de cette oasis possède le tombeau de Sidi-Okba-ben-Nâfa, le conquérant de l'Afrique septenlrionnale, tué à Tahouda par le chef berbère Koceïla.

(154)

Biskra jouait déjà un rôle considérable à l'époque de la domination romaine, et portait alors le nom de Ad-Piscinam, station et poste militaires dont on retrouve encore les vestiges. Sous les différentes dynasties arabes ou berbères qui se succédèrent en Afrique, elle eut la même importance. Les familles influentes qui la gouver¬nèrent, telles que lesBeni-Rouman (probablement descen¬dants d'anciens seigneurs romains convertis à Tislamis-. me), les Beni-Sindi, les Mozni, et autres que nous fait connaître Ibn-Khaldoun, lui donnèrent une prospérité proverbiale. Après avoir longtemps appartenu aux états des souverains tunisiens, elle passa au pouvoir des Turcs, maîtres dé Conslantine. A partir de cette époque, Biskra, jadis si peuplée, dont les édifices étaient si nombreux, le commerce si actif, tomba en décadence.
Voici ce que raconte à ce sujet le pèlerin El-Aïachi r c Je n'ai vu nulle part, dans Test ou dans l'ouest, au-cune ville plus belle que Biskra, plus digne d'éloges et où il y ait plus de commerce et d'industrie. Cependant elle a déchu par le mauvais gouvernement des Turcs et par les hostilités des Arabes du dehors. Quand les uns l'avaient pressurée par des incursions passagères, après leur départ, venaient des Bédouins, qui, à leur tour, exerçaient leurs rapines, apportant tout leur tribut de malfaisance envers cette malheureuse ville. Cet état de choses dura jusqu'à ce que les Turcs bâtirent un châ¬teau-fort à la source de la rivière qui fournil l'eau a la ville, ce qui les rendit complètement maîtres du pays. Alors ils foulèrent et maltraitèrent les habitants tout à leur aise, leur augmenlant le kharadj (impôt), dont les gens de Biskra ne purent plus esquiver le payement,, comme cela leur arrivait parfois auparavant, tenus qu'ils étaient par la nécessité d'avoir L'eau dont les Turcs s'é¬taient rendus maîtres, eau qui est la vie de Biskra et de ceux qui y demeurent.

(155)

Puis, en dehors, les Arabes com-mettaient toute sorte de désordres et de violences envers les citadins, tandis que les Turcs faisaient la même chose au dedans* Sous l'empire de celle complication de maux, la population commença à diminuer, les habitations tombèrent en ruines, et sa&s le grand commerce qui s'y fait et l'industrie dont ce lieu est le centre, ce qui est cause cfue les gens tiennent à y rester, Biskra eût été complètement abandonné (1). »
El-Aïachi écrivait ce qui précède en l'an 1649 de notre ère.
Le gouverneur de Constântine, Salah-bey, qui régnait au 18e siècle, s'y rendit à plusieurs reprises pour intervenir dans les luttes désastreuses qui éclatèrent entre les deux familles rivales des Oulad-bou-Akkaz etdes Ben-Ganâ se disputant la suprématie dans les Ziban. En 4844, eut lieu la première expédition française au Sahara. Le duc d'Aumale, commandant la province de Constantine, entra à Biskra le 4 mars; il en repartit le 17, après avoir in¬stallé une petite garnison de tirailleurs indigènes dans l'ancienne kasbah. Le 12 mai, pendant la nuit, Ben-Ah-med-bel-Hadj, ancien khalifa d'Abd-el-Kader, qui s'était fait de nombreux partisans parmi les tirailleurs, pénétra dans la kasbah et massacra tous les Français. Mais le18 mai, le duc d'Aumale était de retour à Biskra et en reprenait possession. Depuis cette époque, cette oasis n'a plus cessé d'être en notre pouvoir.

(1) Voyage du pèlerin El-Aïacbi. — Berbrugger, Exploration scientifi¬que de VAlgérie, IXe volume, page 439.

(156)

Une nouvelle kasbah et une ville européenne se sont créées; le calme dont jouit le pays a fait progresser son commerce; enfin Bis¬kra, qui est en quelque sorte le port du Sahara, est appelé à un très bel avenir (1).

OUED-RIR'

La route de Biskra àTouggourt, capitale de l'Oued-R'ir', descend des penles du Dôhr, à 4 kilomètres au sud de Stil; elle longe ensuite le Chott-Melr'ir et se dirige, par Meraïeret Sidi-Khelil, sur Zaouïat-Rihab. A partir de cet endroit, il y a différentes routes qni, presque toutes paral¬lèles les unes aux autres, touchent aux différentes oasis. La plus directe et aussi la plus fréquentée passe par Ourlana, Djama, Tamerna, Sidi-Rached et R'amra; elle suit la plaine, à l'exception d'une petite partie entre Sidi-Khelil et Aïn-Refian, où il faut passer les monticules de Drâ-Abd-el-Aziz sur une longueur de trois lieues. Des dunes de sable se rencontrent encore plus bas, entre Tamerna et Sidi-Rached; mais ces obstacles ne sont même pas assez forts pour faire ralentir le pas à des piétons.
On donne le nom d'Oued-Rir' à l'ensemble des oasis (2) qui s'alongent, à peu près suivant le méridien de Biskra, d'Ourir à Blidet-Amar, la plus méridionale de ce bassin.
(1)il y a quelques jours à peine, une terrible épidémie à frappé l'oasis de Biskra, et ses habitants ont été décimés par le fléau.
(2)Les villages du Rir', dit Ibn-Khaldoun, sont au nombre d'environ trois cents, alignés sur les bords d'une rivière qni coule d'occident en orient. Les dattiers et les ruisseaux y abondent.

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La pente générale du terrain est du sud au nord. Tout l'excédant des eaux d'arrosement se rend dans un bas-fond qui longe le bord oriental des oasis et va se perdre dans la grande Sebkha-Meir'ir de Temacin, qui est à 65 mètres au-dessus, et celle de la Sebkha près de Mraïer à 22 mètres au-dessous du niveau de la mer; ce qui cons¬titue une différence de 87 mètres seulement sur une longueur de trente lieues. Aussi les eaux séjournent sur cette pente invisible et s'élargissent en marais qui sont une des principales causes des fièvres endémiques de l'Oued-Rir'. Cette maladie, dite el-oukhem, oblige la plupart des habitants de Touggourt à émigrer pendant près de six mois de l'année, et à aller passer dans l'Oued-Souf la saison des fortes chaleurs.
A la hauteur de Tinedla, où les oasis commencent à être plus éloignées les unes des autres, la largeur de ces bas-fonds diminue sensiblement ; il ne reste plus qu'un canal d'environ 5 à 10 mètres de large, qui, sous le nom de Oued-el-Kherouf, conduit les eaux des chott du sud dans le Chott-Melr'ir. Son lit est couvert de verdure, et deux bonnes sources, celles de Douï et de Bou-Fegoussa, y attirent souvent les troupeaux des Oulad-Saïah, qui vont paître dans tout le terrain compris entre l'Oued-Rir' et l'Oued-Souf. L'eau de ces sources est très bonne ; mais les eaux qui donnent la vie à l'Oued-Rir' sont d'autre nature, ce sont celles des nombreux puits artésiens creusés dans chacun des centres de population que nous citerons plus loin. L'expérience a prouvé que le volume d'eau donné par ces puits diminuait d'année en année, car les sables tendaient sans cesse à les obstruer; les travaux pour les dégager étaient quelquefois bien au-dessus des forces de la population intéressée, et bon nombre d'oasis auraient probablement disparu sous le sable, faute de nettoyage de ces puits; nos ateliers de sondage ont rendu la prospérité à ce pays.

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La nappe artésienne semble n'avoir pas plus de 3 à 4 lieues de large; la profondeur des puits varie de 27 à 75 mètres; à Meggarin, se trouvent les plus profonds, et les moins profonds à Sidi-Khelil.
En dehors des oasis, on voit encore dans tout l'Oued- Rir', des sources, ou plutôt des réservoirs d'eau connus sous la nom de bahr ; on n'a jamais pu se rendre compte, dit-on, de la profondeur des bahour (pluriel), et on en a conclu que c'étaient d'anciens puits artésiens arabes éboulés et ensablés. On y trouve de nombreux poissons,
dont quelques-uns atteignent une belle dimension (1) Le bassin de l'Oued-Rir' est limité, au nord et à l'ouest, par El-Dôhr, vaste plateau variant de 2 à 12 lieues. L'Oued-Kel le longe au nord; les différents ravins aboutissent au bas-fond de Dzioua, à Pouest. Il n'y a que l'Oued-Retem
qui le perce dans toute sa largeur, et qui vient mourir ,dans le bas-fond de Merara, à 3 lieues ouest deTamerna.
Dans la partie nord de l'Oued-Rir', immédiatement au pied du Dôhr, s'étendent des marécages salés que le mirage transforme constamment aux yeux du voyageur. Le
chott se continue à l'est jusqu'à 70 kilomètres de la côte tunisienne, en traversant !e Bled-Djerid et le Nefzaoua.
Les habitants de l'Oued-Rir' sont des travailleurs infatigables; dépossédés depuis bien longtemps de la mare partie de leurs palmiers par les nomades Selmia, Rahman et Oulad-Moulat, ils ont su mettre à profit leurs connaissances acquises pour le soin de ces arbres en se faisant khcdam, c'est-à-dire métayers, chez des pro¬priétaires d'autres contrées.
(1) Ce poisson est une espèce particulière de perche qui a élé décrite par M. Cosson.

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Dans toutes les oasis des Ziban, on trouve des Rouar'a qui restent de père en fils chez leurs nouveaux maîtres. Les palmiers de l'Oued-Rir' sont plus beaux et plus productifs que ceux des Ziban; arrosés par l'eau des puits artésiens, dont le nombre peut être augmenté suivant la volonté des habitants, ils se trouvent dans les conditions les plus favorables à leur développement, ayant leurs racines constamment arrosées et leurs têtes exposées à l'ardeur du soleil (1).
Dans les oasis de l'Oued-Rir', on rencontre, à côté des palmiers, mais en nombre bien restreint, le figuier, l'abricotier et la vigne. La culture des céréales s'exécute sur une échelle très petite. Des champs de garance assez vastes se trouvent dans le bas-fond, près de R'amra. On cultive, dans les jardins, du chenevis, de la luzerne, du piment, une espèce de haricot noir, des melons et des pastèques. Une autre branche d'industrie est exploitée par un petit nombre de gens, qui, bravant les dangers de ce métier, acquièrent, en revanche, l'estime générale et la presque inviolabilité de leurs personnes : c'est le forage des puits artésiens.
Deux montants verticaux établissent l'emplacement où Ton se propose de creuser le puits ; ils sont reliés à la par¬tie supérieure par deux traverses, entre lesquelles est fixéeune mollette en bois, et forment l'installation nécessaire pour le travail.
(1) L'expérience a prouvé qu'au dessous d'une température de 40° le pal¬mier ne produisait pas de bon fruit.

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A l'aide d'un cable tressé en libres de palmier, roulé autour de la mollette, on extrait les ma¬tières que l'ouvrier détache en creusant. L'ouvrier, car il n'y en a qu'un travaillant à la fois, est muni pour tout outil d'une espèce de houe à manche très court. La sec-lion des puits varie de 0m80 c. à 4 mèlre de côté. Le coffrage se compose d'une suite de cadres jointifs de bois de palmier. Ces cadres, placés au fur et à mesure que l'ouvrier avance, sont descendus jusqu'au bancgypseux, qu'on rencontre à 30 ou 40 mètres. Au-delà, on continue sans boiser. Quant l'ouvrier est arrivé à une profondeur suffisante, le voisinage de l'eau lui est révélé par la na¬ture du terrain : un dernier coup de pioche va la faire jaillir; c'est la partie la plus délicate du travail. On conçoit, en effet, que l'eau, jaillissant par un orifice trop grand, mettrait l'ouvrier en danger d'être asphixié. D'un autre côté, il importe que le volume d'eau fourni par le puits soit le plus considérable possible (4).
La ville de Touggourt (2) est, en quelque sorte, la capi¬tale de l'Oued-Rir' ; elle est située sur le bord occidental de son oasis, dont les palmiers, au nombre d'environ 400,000, ne la bordent qu'au sud-est, sur le cinquième à peu près de sa circonférence. Nous avons déjà dit qu'elle était située à 435 lieues du littoral. Le thermomètre à l'ombre, dans la kasbah, marque 46* pendant l'été. Les vents du nord-ouest, qui amènent sans cesse les sables du Sahara, ont formé un monticule qui la borde sur pres¬que tout le reste de son développement.
(1)Voir, sur les puits artésiens du Sahara, l'ouvrage écrit à ce sujet par M. Berbrugger, et les rapports de sondages des généraux commandant la province de Gonstantine.
(2)La ville actuelle de Touggourt ne serait pas celle des anciens temps. Touggourt-el-Kedima se trouve à environ deux kilomètres de là, au milieu des palmiers de Nezla.

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Touggourt, qui a la forme circulaire, est entourée d'un fossé ; elle a trois portes, dont une donne accès dans la kasbah, située sur le bord sud-ouest de l'enceinte. Le marché se trouve à peu près au centre de la ville : c'est un carré d'environ 40 mètres de côté; quatre grandes rues viennent y aboutir. Comme toutes les villes orientales, Touggourt renferme une infinité d'impasses étroites et couvertes sur lesquelles s'ouvrent les portes des maisons. Toutes ces rues sont obstruées par des bancs maçonnés qui rétré¬cissent la circulation de telle sorte, que trois chevaux au plus y peuvent passer de front.
L'enceinte de la kasbah forme un rectangle de 45 mè¬tres sur 50. En y enlrant par la porte de la ville, qui est défendu^ par un tambour, on se trouve sur une petite place, ayant à sa droite et devant soi des bâtiments qui servent d'écuries. Sur la face que l'on a à gauche, s'ou¬vre la porte conduisant à l'intérieur si l'on suit le che¬min couvert qui aboutit perpendiculairement à la façade ; mais à peine entré, on voit un deuxième chemin couvert prenant à droite et aboutissant à une petite cour de forme à peu près triangulaire. Au sommet du triangle, on rencontre la porte appelée Bab-el-R'eder, qui s'ouvre sur le fossé. Le passage conduisant de la cour d'entrée à l'in¬térieur de la kasbab, aboutit d'abord sur une autre cour carrée qui, sur trois façades, est entourée des apparte¬ments des anciens cheikhs. Ces appartements, au nom¬bre d'une vingtaine environ, sont au second étage; c'est un dédale de petites chambres, correspondant entre elles par des corridors sombres, ou séparées par des pièces non couvertes; des escaliers étroits communiquent avecles chambres du rez-de-chaussée, ainsi qu'avec les petites cours intérieures elles jardins.

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Dans la kasbah, nous avons construit une caserne dans laquelle logent les tirailleurs algériens qui composent la garnison de Touggourt.
La grande mosquée est, sans contredit, la construction la plus remarquable en ce genre, non seulement de l'Oued-Rir', mais de tout le Sahara constantinien. Elle est l'œuvre d'architectes tunisiens ; il y a là un vague souvenir des beaux temps de l'architecture sarrasine. On y voit des tableaux de portes et des colonettes en marbre blanc que l'on a tirées à grands frais de Tunis. Le mur de la façade est revêtu de carreaux en faïence vernie. Près de la grande mosquée, se dresse un minaret en briques cuites, d'une grande solidité, et qui porte en¬core les marques des boulets de Salah bey. ,
L'enceinte de Touggourt est formée par un mur de 52 mètres 50 centimètres d'élévation, flanqué de petites tours espacées entre elles d'environ 60 mètres. Ces tours n'ont guère que 3 mètres 50 centimètres de hauteur et 3 mètres de côté ; elles ont un petit étage intérieur, de façon qu'elles pourraient renfermer un double rang de défenseurs.
Une espèce de lac règne autour de l'enceinte et bouche le fossé. Le fossé peut être rempli d'eau au moyen de quatres sources, qui existent dans des jardins des envi¬rons; la plus grande hauteur d'eau qu'on puisse obtenir est de 1 mètre 50 à 2 mètres. On passe ce fossé sur un pont situé devant chacune des portes de la ville; ces ponts
sont en bois de palmier, reposant sur des pilotis.

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La communication de la kasbah avec l'intérieur a lieu, en temps ordinaire, par une chaussée en terre ; en temps de guerre, les maîtres de la kasbah faisaient faire, dans cette chaussée, une tranchée transversale de 4 mètres pour donner passage à l'eau. Les portes de Bab-el-Kha-dra et de Bab-Abd-es-Selam étaient enlevées, on ne com¬muniquait plus avec l'intérieur que par Bab-el-R'eder : quelques palmiers, jetés sur la tranchée de 4 mètres, ser¬vaient de passage aux hommes à pied seulement.
Les maisons des pauvres sont bâties en briques de terre (touba); celles des riches, en moellons de marne calcaire et argileuse qu'on trouve entre Tebesbest et le marabout de Sidi-Ferdj-Allah. La kasbah est bâtie avec la marne calcaire, qui est plus dure que l'argileuse.
Le marché de Touggourt se tient tous les jours ; on y fait un grand commerce de tissus de laine et de soie; il est fréquenté par presque toutes les populations du Sahara. Les villages de l'Oued-Rir' sont : Nezla, situé à 200 mètres au sud de Touggourl ; Sidi-Mohammed ; Sidi-ben-Djenan ; Beni-es-Soud ; Tebesbest ; Zaouïa.
Ces cinq villages, dont le plus éloigné n'est qu'à 3 kilo¬mètres de Touggourt; forment la banlieue de celte ville. Viennent ensuite :
Meggarin-Djedida, à 9 kilomètres de Touggourt ; Meggarin-Kedima à 10 kilomètres ; Kessour à 11 kilomètres;

(164)

Harihira, à 16 kilomètres; ' R'amra, à 14 kilomètres au nord;
Sidi-Seliman, à 20 kilomètres au nord ;
Mor'ar, à 20 kilomètres au nord;
Brâm, à 21 kilomètres au nord ;
Sidi-Rached, à 40 kilomètres au nord-ouest;
Tamerna-Djedida, à 40kilomètresau nord de Touggourt; Autour d'unehauteursablonneuse d'environ25hectares, a été plantée, il y a à peu près trente ans, une oasis en¬tière de dattiers. Ce sont des habitants de Tamerna-Ke-dima, dont les puits se tarissaient à vue d'œil, qui ont créé ce nouveau centre d'habitation à côté d'un puils pro-mettant un bel avenir par l'abondance de ses eaux.
Tamerna-Kedima, à 12 kilomètres de Touggourt. —On y trouve des ruines considérables, qui témoignent de sa grandeur déchue;
Sidi-'Amran, à 47 kilomètres au nord ;
Tiguedidin, à54 kilomètres au nord;
Djamâ, à 50 kilomètres;
Ariana, à 35 kilomètres;
Ourlana, à 57 kilomètres au nord. Ce village, après Mraïer, est le plus important de l'Oued-Rir';
Mazer, à 58 kilomètres;
Sidi-Yahia, à 8 kilomètres au sud-est d'Ouriana ;
Zaouïat-Rihab, à 60 kilomètres au nord ;
Tinedla, à 12 kilomètres du précédent;
El-Berd ;
Sidi-Khelil;
Mraïer, à 109 kilomètres au nord de Touggourt. Ce village, situé sur le liane occidental de son oasis, est entouré d'un fossé qui communique avec différentes flaques d'eau stagnante formées par l'excédant des eaux d'arrosement.

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Le voisinage des marais, qui exhalent une odeur pestilentielle, a beaucoup contribué à faire de l'oasis de Mraïer l'endroit le plus malsain de l'Oued-Rir' ;
Dendouga, à 3 kilomètres de Mraïer ;
Ensira, à 109 kilomètres au nord de Touggourt;
Ourir, à 140 kilomètres au nord de Touggourt ;
Dans TOued-Rir', on n'a pas encore découvert de pierres romaines. Il y a cependant, dans le pays, des traditions qui prouvent que, si les Romains ne s'y sont pas établis, ils ont du moins cherché à y pénétrer.
Temacin, oasis et ville, situées à 12 kilomètres au sud sud-est de Touggourt.
La grande Sebkha de Touggourt, appelée Ghemôra, s'étend jusqu'au centre de l'oasis et alimente de son eau deux fossés, dont le plus large, le Bahar, fait le tour de la ville. Les eaux du Chott, situé au nord de Chemôra, sont ramenées dans la partie nord-est de l'oasis au moyen de deux saguia, puis, elles sont conduites dans un autre bassin, où elles déposent le sel dont se servent les habitants de Temacin. Les jardins de Temacin sont arrosés par de nombreux puits artésiens qui ont une profondeur moyenne de 32 mètres. La ville forme un rectangle de 500 mètres de long sur 300 de large ; elle est entourée d'un mur d'enceinte. La kasbah se trouve dans la partie nord, au bord intérieur du fossé; deux puits, creusés près du mur d'enceinte, fournissent de l'eau en quantité suffisante.
Deux grandes mosquées à minaret s'élèvent au milieu de la ville. C'est là que se trouve la Zaouïa de Sidi-Mo-hammed-el-Aïd, chef de l'ordre religieux desTidjania.

(166)

Temacin est la capitale religieuse de l'Oued-Rir', comme Touggourt en est le centre politique et militaire.
Dans l'oasis de Temacin, il y a encore les villages da Tamelhat, Sidi-Amer, Koudiat, Bou-Hamar et El-Dahour.
A 8 kilomètres au sud-ouest, est l'oasis et le village de Blidet-Amar.
Puis encore, à 8 kilomètres plus loin, se trouve l'oasis et le village de Goug.
El-'Adouani raconte la venue du pèlerin des Beni-Merin qui, vers le huitième siècle de l'hégire, parvint à impressionner l'esprit des populations de l'Oued-Rir' et à les dominer. Nous compléterons ce qui précède par d'autres détails empruntés à la tradition locale.
L'immense fortune dont jouissait le pèlerin mérinite l'ayant rendu l'objet de persécutions de la part du gouverneur de sa province, il vint se fixer à Touggourt, où il avait l'habitude de se rendre chaque année pour son commerce. Son aménité, la facilité de ses relations, sa sagesse surtout, lui acquirent une grande popularité dans la contrée. A cette époque, le chef de Touggourt était Si-Mohammed-ben-Yahïa, marabout dont les idées et les pensées, toutes tournées vers les choses religieuses, considérait comme importunes et incompatibles avec son caractère, les occupations mondaines de son gouvernement.
Si Mohammed-ben-Yahïa ayant apprécié les qualités du Mérinite, l'éleva à la dignité de khalifa et lui abandonna bientôt le soin tout entier de l'administration. (1) Le nouveau fonctionnaire déploya la plus grande activité et le plus grand zèle pour organiser le pays sur des bases solides, en y attirant tous les hommes qui pouvaient se rendre utiles.

(1) Un descendant de ce marabout vint se fixer à Mâmra, entre Setif et Constantine. C'est autour de lui que se groupa la population qui a formé la grande tribu des Oulad-Abd-en-Nour.

(167)

C'est alors qu'on lui donna le nom de Djellab, ,c'est-à-dire celui qui attire les gens à lui (1),
qui a servi depuis à désigner tous ses descendants, les Djellaba.
Depuis cette époque, les Djellaba ont conservé presque sans interruption le pouvoir à Touggourt, en prenant même le titre de sultan; mais leur élection devait être constamment sanctionnée par les Oulad-Moulat, tribu maghzen composant en quelque sorte la garde du corps de ces princes sahariens. Le frère aîné héritait, ou, à défaut, le fils aîné du souverain régnant. Le prince héréditaire était revêtu de la dignité de khalifa; mais cette hérédité était souvent contestée, et le droit du plus fort l'emportait sur les droits établis. — En voici un exemple qui ne remonte pas à une époque bien éloignée. Lorsque le cheikh Amar mourut, en 1835 ou 1836, son fils, le khalifa Ibrahim, le remplaça, et Sidi-Ali, frère de ce dernier, fut nommé khalifa. Le cheikh Ibrahim fit, peu de temps après, un voyage à la Mecque, et son intérim fut rempli par Ali. Ibrahim, reprit le gouvernement à sa rentrée du pèlerinage; mais Ali ne tarda pas à le faire assassiner et à usurper le pouvoir.
Ali mourut empoisonné à son tour par ordre de Lalla-Àïchouch, veuve d'Ibrahim et mère de Sidi-Abd-er-Rah-raan-bou-Lifa. Ce prince étant trop jeune pour gouverner, sa mère prit le titre de khaltfa et la direction des affaires, qu'elle conduisit avec une grande habileté.
(1) Des tolbas de Touggourt m'ont donné cette explication comme la seule vraie, en ajoutant que c'était par erreur que l'on avait traduit Djel-lab par marchand de bestiaux.

(168)

Lalla-Aïchouch avait beaucoup d'énergie et était fort redoutée; elle portait des armes à sa ceinture, fumait le tekrouri (kif) et buvait outre mesure du lagmi, autrement dit vin de palmier.
L'histoire de la famille des Ben-Djellab, seigneurs de Touggourt, fera plus tard l'objet d'une notice spéciale.

SOUF.

Le pays de Souf est un ensemble de huit centres divisés en deux groupes de quatre. Le premier groupe se compose de Guemar, Tar'zout, Kouïnin et El-Oued. Les palmiers de ce premier groupe ne forment, pour ainsi dire, qu'une seule et grande oasis en forme de fer à cheval très allongé entourant les villages. Le second groupe, composé de Sidi-Aoun, Behima, Zegoum et Debila, fait trois oasis distinctes. Le village d'El-Oued est le plus important, et il exerce sur les autres une très grande in¬fluence: sa force provient non seulement d'une grande supériorité numérique, mais encore de sa richesse.
Le sol est constitué par une agglomération de dunes de sable mouvant, aux pentes rapides du côté opposé à la direction du vent. Les dunes, massées en quelques endroits, forment ailleurs des bandes plus ou moins larges; les pentes entourent ou longent alors des plaines de peu de largeur, mais d'une étendue quelquefois considérable en longueur. Kouïnin et Behima sont bâties dans des plaines, et c'est sur ce sol gypseux que s'étalent les jar¬dins potagers entourant les puits. Il n'y a que le palmier qui pousse au milieu des dunes en petits bouquets isolés; sa cime atteint à peine les crêtes de ces murailles de sable; mais ses racines arrivent à cette couche perméable qui serpente tout le long de la vallée du Souf.

(169)

Le plus fort des dunes se trouve au voisinage des villages de Sidi-Aoun, Debila et El-Oued.
La profondeur des puits du Souf est très variable : tantôt l'eau est presque à fleur de terre, et plus loin, on ne la rencontre qu'à 4 mètres du sol. La qualité de l'eau n'est pas non plus partout la même. Autour des villages, elle est excellente, tandis qu'elle est très mauvaise sur d'autres points. La culture du dattier est la plus impor¬tante du Souf, non seulement par l'espace qu'elle occupe et l'abondance de ses produits, mais encore par l'excellente qualité du fruit. Les dattes du Souf sont les plus estimées de tout le Sahara algérien, elles rivalisent avec celles du Blad-el-Djerid du sud de la régence de Tunis. Néanmoins, la culture du palmier est trop pénible pour être très productive; aussi le commerce est-il la principale richesse des Souafa. La valeur des haïks et burnous fabriqués au Souf s'élève à peu près à 3 millions par an. Le tabac, produit indigène, entre pour 100 ou 150,000 fr. dans cette somme. Dans les jardins, on cultive encore beaucoup de légumes, tels que fèves ou oignons, mais ce n'est qu'à force de soins continuels que les Souafa évitent l'envahissement de leurs jardins par le sable. L'arrosage s'y fait au moyen d'une série de petits canaux crépis en plâtre et correspondant tous avec un grand conduit en maçonnerie. Ce conduit aboutit à un réservoir construit au pied des puits, de manière que la peau de bouc au moyen de laquelle on tire l'eau par un système à bascule peut s'y déverser directement : des petits tampons en laine ou en coton servent à boucher les canaux au fur et à mesure qu'ils ont reçu leur part d'eau.

(169B)

—De l'exploitation des lacs salés qui existent dans la contrée, les Souafa ne font guère une branche de commerce ; ils y vont retirer le sel nécessaire à leurs propres besoins. Ce ne sont que les Nememcha qui viennent faire de temps en temps des chargements, pour en vendre aux montagnards.
Les troupeaux des Souafa sont très nombreux ; mais leur laine ne suffit pas à la fabrication des tissus expor¬tés annuellement. Les tribus de pasteurs des pays voisins trouvent donc toujours à placer leur laine sur le marché d'El-Oued.
Les chameaux des Souafa, dont le nombre est considérable, sont plus durs à la fatigue que les chameaux des tribus nomades ; la nécessité de les utiliser à chaque instant de l'année pour transporter les marchandises, fait augmenter les soins que l'on a pour eux : on leur donne l'orge quand ils voyagent. Les ânes du Souf, employés pour le travail des jardins, sont de couleur blanche; plus grands et plus forts que l'espèce ordinaire, ils viennent du Touat; les Souafa vont les, acheter à R'damès ou à R'at; ils valent de 100 à 450 francs; on les nourrit comme des chevaux.
Les maisons de tous les villages du Souf ont une élévation d'environ trois mètres, et sont construites avec un mélange de pierres tendres et de plâtre non cuit. Les chambres en sont excessivement petites : dans ces contrées, où la pluie ne tombe que rarement, on habite plutôt les sebakh, et on se sert des chambres pour magasins. Les couvertures, en terrasses, se composent de poutres et de branches de palmier ; mais la plupart des chambres sont ornementées d'un petit dôme blanchi à la chaux: on dirait autant de ruches d'abeilles à calottes sphériques, d'un aspect très bizarre.

(170)

Les Troud, dont El-'Adouani nous a raconté l'histoire, contituent de nos jours deux tiers de la population du Souf; l'autre tiers est formé d'autochtones, connus sous le nom de 'Adouan et de Souafa, tous sédentaires. Pendant l'hiver et l'automne, les Troud habitent les villages; ils se dispersent ensuite dans le Sahara pendant le reste de l'année. Au lieu de remonter vers le Tell, comme les gens des Ziban, ils vont, pendant l'été, avec les autres nomades, faire pâturer leurs bestiaux très loin sur la route du Nefzaoua et celle de R'damès.
Les Troud, qui avaient autrefois une cavalerie redoutable, n'ont plus aujourd'hui que 70 à 80 cavaliers; mais, à un moment donné, il leur est facile de rassembler cinq cents fantassins montés sur des dromadaires (1).
Nous avons dit plus haut que les villages du Souf sont au nombre de huit; voici quelques mots sur chacun d'eux:
El-Oued, oasis et village principal, situés à 55 lieues au sud-est de Biskra, et à 22 lieues à l'est de Touggourt. La population, composée exclusivement de Troud, est d'environ 3,000 âmes;
(i) El-'Adouani nous donne l'origine du nom des Troud, qui proviendrait de leur chef, Trad-ben-Dabès. Ce nom était cependant déjà connu antérieurement h la venue de cette peuplade en Ifrikïa. Ibn-Khaldoun dit, à ce sujet: « Les Troud sont fils de Hakim. Quelques personnes considèrent les Trid ou Troud comme membres, non pas de la grande tribu des So-leïin, mais de celle des Simbès, branche des Hilal-lbii-Amer; mais la vérité est que les Troud, ainsi que les 'Adouan, ont pour ancêtre Fehm-lbn-Àmer-Ibn-Kaïs-lbn-Kaïlan.

(171)

Kouïnin est située à 1 kilomètre au nord d'El-Oued; ses habitants sont moitié 'Adouan et moitié Troud ;
Tar'zout, à peu près sur l'emplacement de l'ancienne Djelâma, oasis et village, à 8 kilomètresau nord deKouïnin. Deux tiers de 'Adouan et un tiers de Troud.
Guemar, oasis et village à 2 kilomètres au nord de la précédente. Un huitième de Troud, le reste, Souafa et 'Adouan;
Behima, oasis et village à 12 kilomètres de Guemar. Un quart de Troud;
Zegoum, oasis et village à 4 kilomètre de la précédente. Un tiers de Troud.
Debila, oasis et village, à 6 kilomètres de Zegoum. Habitants tous 'Adouan;
Et Sidi-Aoun, oasis et village à 9 kilomètres de Behima. Tous 'Adouan.
« Le bassin de l'Oued-Souf, dit M. Carrette (1), est d'une nature toute particulière : c'est une aggloméra¬tion de montagnes de sable semblables à de hautes et larges dunes, qui absorbent immédiatement les pluies les plus abondantes, de sorte qu'à la surfaee du sol, il n'y a pas d'écoulement; aussi l'expression de bassin, employée communément en géographie, ne convient-elle qu'imparfaitement à celte région ; le mot d'épongé serait beaucoup plus exact, Jl régne encore dans ce pays une tradition relative aux chrétiens: suivant les légendes locales, l'Oued-Souf (2) était un fleuve considérable du temps que les Romains régnaient en Afrique; mais les habitants lui jetèrent un sort, et le fleuve disparut avec eux. »

Exploration scientifique de l'Algérie, tome II, page 69.
Le root Souf dérive peut-être du mot Assif, qui, en langue berbère,
signifie rivière, fleuve.

(172)

M. Berbrugger a recueilli, dans le Souf même, une tradition analogue et qui se rapporte aussi au nom du pays. Les Souafa prétendent que, du temps des chrétiens, une rivière abondante, appelée Oued-Izouf (la rivière qui murmure), coulait dans leur contrée du nord au sud, Mais les chrétiens, forcés de se retirer devant l'islam victorieux, l'enfermèrent sous terre, ainsi que tous les autres oued sans eau qu'on rencontre dans ce canton.
Oued-Izouf, altéré, est devenu Oued-Seuf. Cette tradition, qui attribue aux chrétiens la disparition des cours d'eau du Sahara, est répandue dans tout le désert. Elle peut s'expliquer jusqu'à un certain point, en ce sens que la retraite de la civilisation chrétienne produisait nécessairement un retour à la barbarie (1).

OUARGLA.

L'aghalik d'Ouargla, région extrême de nos possessions dans le sud de la province de Constantine, a été l'objet de plusieurs études descriptives de la part d'officiers et de voyageurs qui l'ont visité. La plus récente de ces études, et en même temps la plus estimée à juste titre par son exactitude, est due à M. le colonel Forgemol, ancien commandant supérieur du cercle de Biskra. Nous allons nous permettre d'extraire de son travail quelques passages qui compléteront d'une manière utile l'opuscule d'El-'Adouani.
(2) Berbrugger. — Revue Africaine, tome 2, page 29-4.

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Ouargla, point principal et centre de l'aghalik de ce nom, est située à 40 lieues au sud-ouest de Touggourt. Une immense forêt de palmiers l'entoure; plusieurs villages s'élèvent à peu de distance, entourés, eux aussi, de palmiers. A 18 kilomètres au nord d'Ouargla, se trouve Negouça, son ancienne rivale, qui possède aussi une belle oasis. Une longue dépression de terrain, ouverte dans la direction nord-sud, renferme ces divers centres de population et leurs jardins.
A 5 kilomètres environ d'Ouargla, entre cette ville et Negouça, les deux berges latérales de cette dépression jettent chacune en avant d'elles un petit contrefort, qui forme un col peu élevé près de l'Areg-Mosta. Ce petit renflement du sol partage la dépression générale en deux cuvettes allongées: celle du nord, qui renferme Negouça et son oasis, est le réceptacle des eaux qui viennent du Mzab par l'Oued-Mzab, l'Oued-Nça et leurs affluents; celle du sud, qui renferme Ouargla, les villages environnants et leurs oasis, semble être la déversion des eaux venant du sud par l'Oued-Miâ. Tous les lits des rivières que je viens de nommer sont maintenant à sec. Cependant, il reste des vestiges du passage des eaux dans l'Oued-Mzab et l'Oued-Nça; les indigènes disent même qu'autrefois ces deux rivières réunies arrosaient d'habitude, au moins deux fois par an, les jardins de Negouça, et que si, aujourd'hui, ces crues ne se reproduisent plus, c'est parce que le nombre et la force des barrages ont beaucoup augmenté dans les villages du Mzab. Mais à défaut d'eaux courantes, la double cuvette d'Ouargla et de Negouça est largement pourvue d'eaux souterraines ascendantes et jaillissantes. Les puits artésiens et autres y sont nombreux et donnent en abondance une eau partout de bonne qualité, sur quelques points même excellente.

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Au dehors de la dépression qui renferme les villages et les oasis, s'étendent, au nord, au sud et à l'est, de vastes espaces incultes, couverts de dunes de sable qui atteignent, surtout dans la direction du sud-est, une grande hauteur. C'est au milieu de ces dunes, dans l'inextricable réseau qu'elles forment, qu'apparaissent çà et là, au fond de petites cuvettes, les puits plus ou moins profonds, plus ou moins abondants, qui abreuvent les nomades de l'aghalik d'Ouargla et leurs nombreux troupeaux. C'est la zone des pâturages. Vers l'ouest, au contraire, les sables sont plus rares, le sol plus rocailleux, l'eau fait défaut, le parcours des troupeaux est difficile.
Des considérations topographiques qui précèdent, il résulte que la population de l'aghalik d'Ouargla présente deux groupes bien distincts :
4° La population nomade, formée des pasteurs qui parcourent, avec leurs troupeaux, la zone des pâturages ;
2° La population sédentaire, c'est-à-dire les habitants des villages, adonnés à la culture des palmiers.
La première, d'origine arabe, est blanche, et a conservé, par suite de la vie errante, des habitudes belliqueuses et une grande suprématie sur la population des villages qu'elle enserre de toutes parts, et à laquelle elle peut, au besoin, couper toutes les communications extérieures. La seconde, provenant généralement de croisements avec la race noire, est la même que dans l'Oud-Rir', à part les familles originaires du Mzab; elle est vouée au travail ou à un petit négoce, et a depuis longtemps accepté la lourde tutelle des nomades.

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La population nomade comprend :
Les Saïd-Mekhadma ; Les Saïd-Ateba ; Les Chamba d'Ouargla ; Les Chamba d'El-Goléâ.
La population sédentaire occupe les centres de :
Ouargla ;
Rouïssat ;
'Aïn-'Adjadja ;
'Aïn-Ahmar, dit aussi Ghott;
Sidi-Khouïled ;
Bamendil ;
Et NegDuça.
Dans les temps les plus anciens dont les générations se soient transmises le souvenir, tout le sud d'Ouargla, du côté du Djebel-Krima, était couvert de villes et villages dont les ruines se montrent encore ça et là, et qui étaient habités par une tribu puissante et industrieuse, les Sedrata. Des jardins immenses, des palmiers et arbres fruitiers, des cultures de céréales, s'étendaient au loin, fécondés par les eaux des puits jaillissants d'une grande abondance.
La même prospérité, la même richesse, existaient dans sept grands centres fondés par les Sedrata au nord du Djebel-Krima, dans la zone ou s'élève Negouça.
Quelle est l'origine de ces Sedrata? Faut-il voir en eux la fraction des Zenata à laquelle Ibn-Kbaldoun attribue la fondation d'Ouargla? Toujours est-il qu'en Tan 365 de l'hégire, Ouargla, selon Ibn-Khaldoun, passait déjà pour une ville florissante, et que, d'après les dires des gens de Negouça, la fondation de cette dernière ville serait anté-rieure de quarante ans à celle d'Ouargla.

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Toutefois, ces deux centres ne seraient élevés que sur les ruines des villages et jardins des Sedrata, ravagés à deux reprises différentes par Mançour, émir des Almohades, qui ne quitta ce pays pour la seconde fois, qu'après en avoir fait un désert.
Quant aux nomades actuels de l'aghalik d'Ouargla, ils furent poussés de divers points dans cette région par le besoin de pâturages. Leur arrivée paraît postérieure à la fondation d'Ouargla; ils s'immiscèrent dans toutes les querelles des villages, et ne tardèrent pas à être la partie prépondérante d'abord, puis bientôt toute puissante de 1$ population. Us aidèrent les Turcs dans toutes leurs entreprises, et participèrent à tous leurs actes de violence contre les gens sédentaires.
La température d'Ouargla paraît être plus élevée que celle de Touggourt. Les palmiers y sont en fleurs et les dattes y mûrissent quinze jours ou un mois plus tôt qu'à Touggourt. Cependant, la température de l'hiver (décembre et janvier) semble être analogue à celle de l'Oued-Rir.
De même que dans l'Oued-Rir', les pluies y sont rares. Elles tombent d'habitude vers le milieu ou la fin de l'automne et au commencement du printemps. Les vents sont d'une grande violence habituelle dans ces plaines immenses, où rien ne leur fait obstacle ; ils soufflent le plus souvent du sud-ouest, de l'ouest et du nord-ouest lorsqu'ils ont le plus d'intensité. Ils amènent alors avec eux d'épais tourbillons de sable.
Il existe dans le pays 295 puits artésiens et 1022 puits ascendants.

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L'aghalik d'Ouargla a fait partie jusqu'en 1865 de la province d'Oran ; depuis cette époque, il est compris dans celle de Constantine.
La traduction du Kitab-el-'Adouani est précédée de quelques réflexions démontrant la difficulté de découvrir et d'obtenir surtout communication des manuscrits indigènes. J'ai annoncé, en même temps, que j'étais sur la trace d'autres- documents non moins curieux.
Grâce à l'obligeante initiative de M. le colonel Bonvalet, commandant supérieur-du cercle de Bougie, j'ai en main, depuis quelques jours, un récit arabe très-détaillé de la conquête et de l'occupation de Bougie, en 1509, par les Espagnols, que nous ne connaissions, jusqu'ici, que par les mémoires de Léon l'Africain et de Marmol.
L'auteur indigène expose les faks d'une manière plus complète, et démontre que la prise de Bougie, au lieu d'être un facile exploit, donna lieu à une lutte sanglante, à une résistance acharnée de la part des Bougiotes.
Ce nouveau document historique tiendra sa place dans une monographie spéciale sur Bougie.
M. le capitaine Lenoble, chef du bureau arabe de Djidjeli, s'est également empressé de faire mettre à ma disposition les vieux papiers de la famille des Oulad-Amokran, marabouts de Djidjeli, parmi lesquels nous avons trouvé de nombreux renseignements sur l'exploitation de la karasta, ou bois de construction pour la marine algérienne.-

L.-C. FÉRAUD.