Histoire intégrale des Beni Djellab

<

Histoire compléte de la Dynastie


dimanche 16 mai 2010, 20:02
Première partie de la note historique de Touggourt

Mes chér(e)s ami(e)s c'est avec un grand plaisir que je vous présente cette note en bloc , dans son état brut sans aucune manipulation , j'espère que les informations contenues dans cette note seront utiles et éclairantes pour les étudiants , les historiens , les chercheurs , ainsi que les gens communs , il est certainement utile de faire une lecture bien réfléchie et sereine puisque qu'a mon avis il est plus facile d' écrire et de raconter l'histoire que de la lire , de la comprendre et d'en tirer les leçons nécessaires pour sauvegarder la mémoire collective et éviter aux générations futures les erreurs du passé . Et compte tenu du volume de la note , j'ai préféré vous la présentée par parties .
1°-2°-3°-4°-5°-6°-7°-8°-9°-10°-11°-12° et fin parties de la note historique de Touggourt

LES

BEN - DJELLAB

SULTANS DE TOUGOURT

NOTES HISTORIQUES

SUR

LA PROVINCE DE CONSTANTINE


SPABSA COLL1GO.
Vers le milieu du mois de décembre 1854, un Arabe saharien, au teint brûlé, aux vêtements poussiéreux, se présentait à Alger a la porte du Gouverneur général. Il paraissait exténué de fatigue et demandait à être reçu sans retard, pour une affaire très-urgente, disait-il. Introduit aussitôt dans le palais, il tirait de sa djebira une missive dont voici le texte et la traduction :

TRADUCTION
" LOUANGE AU DIEU UNIQUE !
" A l'Altesse généreuse , illustre , placée sous la garde de dieu - Adoré et glorifié - ; A sa Seigneurie , M . le Maréchal com mandant en chef Alger et ses dépendances an nom du Gouvernement Français. Que Dieu le fortifie et le maintienne sous sa protection ; qu'il fertilise par une pluie féconde le parterre de ses pâturages, amen (1).
(1) " Pour un Saharien, du pays de la soif, la pluie est le plus grand des bienfaits du ciel "
o Que le salut ainsi que la miséricorde et la bénédiction de Dieu soient sur vous aussi longtemps que les astres accompliront .leur évolution dans le firmament, ainsi que sur ceux qui vous entourent, fonctionnaires, kaïds, ministres attachés à votre service, vous précédant ou vous suivant dans les cérémonies officielles.
" Après m'être intéressé à votre personne et à l'état de votre santé, que Dieu ait pour agréable, je porte à votre connaissance que je suis votre serviteur et votre fils. Or, si le fils s'écarte de la bonne voie, il appartient à son père de l'y ramener. Nous sommes les sujets du trône d'Alger depuis les temps anciens. Je tiens donc aujourd'hui m'abriter sous vos ailes et sous le drapeau de la nation française, afin que vous ayez pour moi de la bienveillance, que vous me fassiez atteindre en dignité et considération au rang auquel étaient arrivés mes ancêtres, et enfin que vous exauciez mes souhaits de prospérité personnelle.
o Pardonnez mes fautes passées. Je viens à vous, me placer sous votre égide, parce que vous êtes une nation généreuse et bienfaisante. Sachez bien, ! Sultan, que je n'ai cessé d'envoyer des députations aux chefs de Biskra. Une députation succédait à une autre, afin d'obtenir mon admission à leur service et d'être compris au nombre de leurs sujets. Mais, chacune de mes députations s'en est revenue déçue, après avoir échoué dans ses démarches.
o Si toutefois, ? Sultan, on me reprochait les meurtres que j'ai commis, on aurait tort, parce que ce sont des événements qui se sont accomplis par la volonté de Dieu. C'est chez nous une habitude de faire traditionnelle ; car, selon l'usage de nos aïeux, nul d'entre eux ne devenait Sultan de notre contrée autrement que par le meurtre. Tenez, je vais vous raconter comment ont procédé mes ancêtres :
o Lorsque Mohammed ben Ahmed ben Djellab devint cheikh, il massacra ses deux frères, cheikh Ibrahim et cheïkh Abd-er-Rah-man, ainsi que son cousin le cheïkhf El-Khazen. Après lui, son fils Amer monta sur le trône, et celui-ci assassina son frère, le cheïkh Ahmed, et son cousin, le cheïkh Mahmoud.
Le cheïkh Ibrahim ben Mohammed lui succéda; mais son frère, le cheïkh Ali, le tua. Après le cheïkh Ali, son cousin, le cheik Abd-er-Raliman ben Mohammed, le remplaça. Celui-ci était encore enfant à ce moment ; mais sa mère et ses serviteurs se levèrent contre les serviteurs du cheïkh Ali et, entre autres individus, ils tuèrent Otman ben El-Ksouri et ses deux fils ; - ils firent mourir aussi mon propre enfant qui était encore à la mamelle;- enfin, périrent également en cette circonstance Mohammed ben Djelloul, El-Hadj Tahar ben El-Hadj, et Lakcdar benTouba. Ces trois derniers, c'est le cheïkh Abd-er-Rahman qui les mit à mort. J'ai été témoin de ces faits.
Nos aïeux, dans les temps anciens, n'ont pas procédé autrement que ce que je viens d'exposer. Quand je suis arrivé moi-même au pouvoir à Tougourt, les cancans et les bavardages ont circulé ici à tel point que nous étions a la veille de voir se produire de graves désordres dans les affaires de la contrée. Dès lors, j'ai suivi les errements traditionnels de la famille, et à mon tour je me suis fait justice par le saug. Si tout cela est advenu, c'est donc parce que Dieu l'a voulu ; mais aujourd'hui je me repens de mes actes et je viens me mettre sous votre protection. Ce que je vous demande, c'est que vous m'attachiez à vous par des bienfaits ; que vous ordonniez aux représentants de votre autorité, tels qu'au Général commandant à Constantine et aux chefs de Batna et de Biskra, d'être bons pour moi. Je n'ai plus à vous fuir; il ne me reste, au contraire, qu'à aller à vous, à être votre serviteur obéissant.
Les charges gouvernementales que vous m'imposerez, je les accepterai. Elles seront proportionnées à mes ressources, En résumé, sachez que je suis votre serviteur et votre enfant.
o Salut de la part de Selman ben Ali ben Djellab, que Dieu l'assiste, amen.
A la date du commencement des mois de Rebià de l'année 1271 (fin novembre 1854).
Le document qui précède n'est-il pas à lui seul un curieux tableau de mœurs ? Les Ben Djellab, ces princes du désert, y sont peints, en effet, par eux-mêmes, et on pressent dès à présent, par ce simple exposé, ce que peut contenir le récit des faits et gestes de cette dynastie saharienne, chez laquelle le meurtre en famille était consacré par la coutume. Si l'émissaire de Selman, moins pressé de porter sa lettre à destination, avait songé, en arrivant à Alger, à se mettre au courant des nouvelles du jour, il aurait appris que sa démarche n'avait plus d'utilité. Depuis le départ de Tougourt de ce courrier, les événements avaient marché avec rapidité dans son pays. - Son maître, odieux usurpateur, souillé du sang de tous les siens, n'y régnait plus; le télégraphe de Biskra avait, depuis une semaine, annoncé sa chute. Cette révolution nécessite une explication immédiate.
En 1844, le duc d'Aumale avait, le premier, fait flotter notre drapeau sur l'oasis de Biskra. Cette région était donc alors la limite extrême de notre domination dans le sud de la province de Constantine. Dix ans plus tard, il devenait indispensable de reculer cette frontière afin d'abattre le tyran de Tougourt, Selman ben Djellab, dont l'influence hostile ne cessait, depuis son avène-ment, de nous susciter de très graves embarras. Selman, par une politique astucieuse, bien que prétendant reconnaître notre su-zeraineté, accordait aide et protection au premier fanatique venu, se disant chérif et inspiré de Dieu pour nous faire la guerre sainte. Les esprits fatalistes, à préjugés enracinés, et par conséquent trop ignorants pour apprécier le côté philanthropique de la civilisation européenne, étaient alors nombreux. Pour eux, notre présence en Algérie n'était qu'une épreuve, une expiation passagère. Ils avaient toujours leurs regards fixés vers le sud, d'où devait apparaître le Messie régénérateur ayant mission céleste je nous expulser du territoire de l'Islam, souillé par notre présence. Le moindre bruit, le moindre souffle venant de ce coté suffisait pour lancer l'intrigue et jeter l'émoi chez ces gens hallucinés, sommeillant en apparence, mais attendant avec résignation l'heure du succès final annoncé par les prophéties.
Un tel état de choses incontestablement dangereux, ne pouvait être toléré plus longtemps; c'était surtout pour le repos et la prospérité de la Colonie Algérienne une cause permanente d'inquiétude. Du reste, quand on se trouve en présence de peuples barbares, une loi politique consacrée par l'expérience n'exige-t-elle pas que l'on marche toujours en avant à de nouvelles conquêtes pour garantir la sécurité des anciennes.
Au mois de novembre 1854, le colonel Desvaux, du 3me spahis, commandant alors la subdivision de Batna. recevait l'ordre de marcher vers le Sud avec une petite colonne composée d'un noyau de troupes régulières et d'un contingent de cavaliers indigènes. Selman avait eu connaissance par ses espions de ces préparatifs d'expédition, et aussitôt il expédiait directement au Gouverneur, à Alger, la lettre transcrite ci-dessus, espérant que ses protestations mensongères, dont il était si prodigue, atténueraient les effets du châtiment qui le menaçait. Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, il était trop tard ; notre longanimité était à bout. Le brillant combat de Meggarin, où le dernier Sultan de la dynastie des Ben-Djellab et son allié, le chérif Mohammed ben Abd-Allah, étaient battus de la manière la plus complète, nous ouvrait les portes de Tougourt. Le colonel Desvaux faisait, le 2 décembre, son entrée dans celle capitale du Sahara et en prenait possession au nom de la France. Ce rapide succès étendait notre domination à 135 lieues du littoral.
Le pays qui a été le théâtre des événements que nous allons raconter, n'est autre que la mystérieuse Gétulie des auteurs grecs et romains, c'est-à-dire le Sahara au ciel brûlant, au sol de sable, mais bien moins désert et moins inculte que son nom semble l'indiquer et que le croient surtout la plupart des Européens,
Au temps des Romains, la Gétulie fut toujours un foyer menaçant de rébellion d'où se déchaînaient a l'improviste et à bride abattue ces hordes innombrables, avides de meurtre et de pillage, qui venaient troubler le repos de la Numidie. Les lignes d'avant-postes, dont nous retrouvons encore les vestiges sur les limites du Tell, ne pouvaient les contenir qu'imparfaitement. Les Sahariens, de nos jours, conservent intactes ces habitudes séculaires de turbulence et de vagabondage, tant il est vrai que la nature d'un pays influe considérablement sur le caractère de ses habitants, qu'on les nomme Libyens, Gétules ou plus vulgairement Sahariens; la question a été de tout temps la même entre le nomade, au brutal instinct de destruction, et convoitant le bien d'autrui, et l'habitant sédentaire et plus paisible des oasis ou du Tell. Que le chef de la révolte se nomme Tacfarinas, Mohammed ben Abd-Allah, ou bien encore le chérif Bou Choucha, c'est toujours dans le Sud, le pays des intrigues, que les rebelles ont trouvé, en tout temps, le moyen de se relever de leurs défaites, en recrutant de nouveaux partisans pour recommencer la lutte à la première occasion.
Tougourt (1) " (l)Je suis l'orthographe adoptée ; il convient cependant de faire remarquer que, transcrivant exactement le nom arabe, il faudrait mettre Touggourt avec un double g comme le prononcent les gens du pays. " est la capitale de l'Oued Rir. On donne le nom de Oued Rir à l'ensemble des oasis qui s'allongent à peu près suivant le méridien de Biskra a l'oasis de Blidet Amar, la plus méridionale de ce bassin. Tougourt, que les Arabes appellent le ventre du Sahara, est situé à 135 lieues du littoral, entre le 3e et le 4° degré de longitude et le 33° de latitude, sur la limite occidentale de son oasis dont les palmiers, au nombre de quatre cent mille environ, ne la bordent que sur le cinquième à peu près de sa circonférence. Les vents du nord-ouest, qui amènent sans cesse des sables, ont formé un monticule qui occupe presque tout le reste de son développement. Tougourt, qui a la forme
circulaire, est entourée d'un fossé jadis plein d'eau, au-dessus duquel est un mur d'enceinte de 2 mètres 50 d'élévation, flanqué de petites tours espacées de 60 mètres environ l'une de l'autre.
Ces tours, de 3 mètres de côté, n'ont guère plus d'un mètre au-dessus du reste de l'enceinte. Elles sont garnies d'un petit étage intérieur de façon qu'elles pourraient renfermer un double rang de défenseurs. Cette fortification primitive, en grossière maçonnerie gypseuse, est percée de trois portes dont l'une donne accès dans la Kasba, située sur le bord sud-ouest de l'enceinte.
Le marché se trouve à peu près au centre de la ville : c'est un carré d'environ 40 mètres de côté ; quatre grandes rues viennent y aboutir. Comme toutes les villes orientales, Tougourt renferme une infinité d'impasses étroites et couvertes sur lesquelles s'ouvrent les portes des maisons. Toutes ces rues sont obstruées par des bancs maçonnés qui rétrécissent la circulation de telle sorte que deux chevaux au plus peuvent y passer de front.
L'enceinte de la Kasba forme un rectangle de 45 mètres sur 50. En-.y entrant par la porte de la ville, qui est défendue par un tambour, on se trouve sur une petite place ayant à sa droite et devant soi des bâtiments qui servent d'écuries. Sur la face que l'on a a gauche, s'ouvre la porte conduisant à l'intérieur, si l'on suit le chemin couvert qui aboutit perpendiculairement à la façade ; mais à peine entré, on voit un deuxième chemin couvert prenant à droite et aboutissant à une petite cour de forme à peu près triangulaire.
Au sommet du triangle on rencontre la porte appelée Bab-el-R'eder, qui s'ouvre sur le fossé Bab-el-R'eder, ou autrement dit en notre langue la Porte de la trahison, et qui mérite bien cette appellation. C'etait par là, en effet, que les tyrannaux du Sahara faisaient passer et disparaître secrètement les cadavres des hommes gênants qu'ils savaient, à l'aide de caresses, attirer dans leur antre pour s'en débarrasser sans bruit. Ils s'en servaient aussi pour introduire mystérieusement dans leur sérail les femmes enlevées à leurs sujets et que la plupart du temps on ne revoyait plus, ni mortes ni vivantes.
Le coté sur lequel ouvrait cette porte est a peu près désert et se prêtait admirablement au crime ; aussi les Tougourtins ne la regardaient-ils de loin qu'en tremblant de frayeur. Combien d'imprudents trop curieux avaient été précipités et noyés dans les eaux bourbeuses de son fossé .
Le passage conduisant de la cour d'entrée à l'intérieur de la Kasba, aboutit d'abord à une autre cour carrée qui, sur trois façades, est entourée des appartements des anciens cheïkhs ou sultans de Tougourt. Ces appartements, au nombre d'une vingtaine environ, sont au second étage ; c'est un dédale de petites chambres où la lumière pénètre à peine, correspondant entre elles par des corridors sombres ou séparées par des pièces non couvertes ; des escaliers étroits communiquent avec les chambres du rez-de-chaussée, ainsi qu'avec les petites cours intérieures et le jardin. De nombreux murs de refend diminuent la portée des poutres de palmiers qui soutiennent les terrasses. Quant au jardin qui est tout petit, il contient quelques arbres fruitiers et beaucoup de rosiers.
La grande mosquée de Tougourt est, sans contredit, la construction la plus remarquable en ce genre, non seulement de l'Oued Rir, mais de tout le Sahara constantinien. Elle est l'œuvre d'architectes tunisiens. Il y a là un vague souvenir de l'architecture sarrazine. On y voit des cadres de portes et des colonnettes en marbre blanc que l'on a tirées à grands frais de Tunis. Le mur de la façade est revêtu de carreaux en faïence vernie. Près de la grande mosquée, se dresse le minaret en briques cuites d'une grande solidité, ayant appartenu à la vieille mosquée en ruines et qui porte les marques des boulets que lança contre elle l'artillerie de Salah bey, dans les circonstances que nous relaterons plus loin.
Un espèce de large mare régnait autour de l'enceinte dans le fossé, qui pouvait être complètement rempli d'eau au moyen de quatre sources existant dans les jardins des environs ; la plus grande hauteur d'eau qu'on pouvait y obtenir était de 1 mètre 50 à 2 mètres, suffisante pour en empêcher le passage. On traversait ce fossé sur un pont jeté devant chacune des portes de la ville ; ces ponts et troncs de palmier reposaient sur pilotis. La
communication de la kasba avec la campagne avait lieu en temps ordinaire par une chaussée en terre ; en temps de guerre les sultans tougourtins faisaient faire dans cette chaussée une tranchée transversale pour donner passage à l'eau, et dès lors les communications étaient coupées.
Les deux portes de la ville, appelées Bab-el-Khadra et Bab-es-Selam, étant enlevées et murées, on ne communiquait plus dès lors avec l'extérieur que par Bab-el-R'eder, c'est-à dire par la Kasba, sous les yeux du sultan ; quelques troncs de palmier, jetés sur la tranchée de quatre mètres de large environ, servaient alors, comme un pont levis, de passage aux hommes à pied seulement (1) Depuis 1872, l'ancienne Tougourt a changé d'aspect, ainsi que nous le raconterons plus loin ; nous parlons ici de la ville telle qu'elle était sous ses anciens dominateurs.
Le fossé que les Tougourtins appelaient avec emphase El-Bahar - la mer - n'avait pas moins de sept mètres de large. Il était rempli d'une eau bourbeuse ne se renou-velant guère et recevant les égouts et les immondices de la ville. Le fond en était vaseux et aux époques des chaleurs devenait un foyer pestilentiel, exposant à la mort tous les habitants qui n'avaient point émigré. Nous dirons en quelle circonstance ce fossé a été comblé par nous.
Les maisons de Tougourt sont bâties en briques de terre (touba), séchées au soleil; celles des riches, en moellons de marne calcaire et argileuse ; la Kasba et une partie de l'enceinte, avec de la marne calcaire qui est plus solide que l'argileuse.
Cinq villages dont le plus éloigné n'est qu'à trois kilomètres du point central, forment les faubourgs ou la banlieue de Tougourt; ils s'appellent: Nezla, Sidi-Mohammed, Sidi-ben-Djenan, Beni-es-Soud, Tabesbest et Zaouïa.
Tougourt, avec ses annexes, a une population d'environ cinq mille habitants, qui, comme toute celle de l'Oued Rir', est un croisement de nègres et de blancs. La race blanche y est débile et faible ; mais les nègres importés par les caravanes sont vigoureux et ne semblent point souffrir du climat. Le mélange, des nègres et des blancs produit une race de métis aux cheveux laineux, au nez épaté, aux lèvres grosses, aux membres fluets, qui constituent la population dite Rouar'a.
Dans l'Oued Rir' on n'a pas encore découvert de pierres romaines. Il y a cependant, dans le pays, des traditions qui prouveraient que, si les Romains ne s'y sont pas établis, ils ont du moins cherché à y pénétrer, puisque à travers les siècles le souvenir en est resté. Auprès de l'oasis de Tamerna, raconte-t-on, une armée romaine fut anéantie par les nomades ; une autre aurait été noyée dans les marais de Temacin. Mais ces traditions ne s'appuient sur aucun document positif et sont rapportées de tant de façons différentes, selon le génie inventif du narrateur, qu'on doit se borner à mentionner le fait sans s'y arrêter davantage. Néanmoins, quand nous voyons les armées romaines, sous les ordres de Cornelius Ballus, pousser jusque à Cydamus, la Ghadamès moderne, ville bien autrement enfoncée dans le Sud que Tougourt et même Ouargla, on doit admettre qu'elles pouvaient bien ne pas avoir reculé devant une expédition vers ces dernières contrées.
Ptolémée ne rapporte-t-il pas en outre que le commandant militaire de la Libye, Septimus Flaccus, après être passé par Audjila, oasis au sud de la Tripolitaine, alla pendant trois mois parcourir avec ses troupes le pays des ?thiopiens, c'est-a-dire la région du Fezzan et du Wadaï, où les plus hardis de nos voyageurs modernes pénètrent aujourd'hui avec tant de peine.
L'historien arabe lbn Khaldoun nous explique l'origine du nom de Oued Rir' donné au pays qui nous occupe.
C'est, dit-il, parce qu'il était habité par une fraction de la grande tribu berbère des Rir'a, qui s'était emparée de la contrée qui sépare les bourgades du Zab d'avec le territoire d'Ouargla. Ils y avaient bâti plusieurs villes et villages sur le bord d'un ruisseau qui coule de l'ouest à l'est. Tous ces établissements sont entourés d'arbres ; les bords du ruisseau sont couronnés de dattiers au milieu desquels circulent des eaux courantes dont les sources ont embelli le désert. La population de ces ksours est très nombreuse. De nos jours, on appelle cette localité le pays des Rir'a. Mais on y rencontre d'autres peuplades zenatiennes. L'union de ces peuplades ayant été brisée par les efforts des unes à dominer les autres, il en est résulté que chaque fraction occupe une ou plusieurs bourgades et y maintient son indépendance. La plus grande de ces villes se nomme Tougourt. Elle renferme une nombreuse population dont les habitudes se rapprochent de celles des nomades. Les eaux y abondent, ainsi que les dattiers.
Le Kitab el Adouani, ouvrage écrit dans le pays même et qui contient quelques vieilles traditions et chroniques locales, dont j'ai déjà publié la traduction , mentionne que les premiers habitants de cette partie du Sahara étaient juifs. " Ils sont, dit-il, de la postérité de Adjoudj ben Tikran, et habitaient jadis Khaïbar, ville juive dans le Hidjaz. " Plus loin il ajoute : " les Juifs habitant les ksour du Sahara descendent des Beni-Abd-ed-Dar, fils de Cossay ". Puis encore: " Les ksour en long et en large, habités parles Juifs et les Chrétiens, se soumirent aux Beni-Hachem. Tous ceux d'entre les Juifs, les Coptes et les Chrétiens qui embrassèrent la religion musulmane à la venue des nouveaux conquérants, devinrent les alliés des Koraïchites, surtout des Beni-Hachem, parce que ceux-ci avaient des mœurs plus douces que leurs autres compagnons et que leur type était plus beau. "
Mais il paraît cependant que, lorsque le flot de l'invasion arabe s'avança pour la première fois dans les plaines de l'Afrique septentrionale, il s'arrêta devant les dangers que présentait l'Oued Rir' et passa outre pour continuer sa route vers l'Occident, jusqu'à ce que les eaux de l'Océan l'arrêtassent à côté de Tanger.
L'armée arabe, dit la tradition, se dirigeait de Biskra vers Tougourt, lorsqu'elle rencontra des gens qui remontaient vers le nord, fuyant les maladies terribles qui régnent tous les ans après le printemps dans l'Oued Rir', maladies épidémiques qui atteignent une grande partie des habitants et auxquelles les étrangers ne sauraient se soustraire. A la rue de ces figures cadavéreuses, de ces membres décharnés par la fièvre, les Arabes retournèrent sur leurs pas, et 1'éminence du haut de laquelle le chef arabe donna le signal du mouvement en arrière a depuis conservé le nom de Koudiat-ed-Dour, le mamelon du retour ou du changement de direction.
Cette explication de la traduction est plausible ; mais peut-être aussi que les Arabes, arrivés sur le bord du vaste seuil des plateaux d'où les regards plongent vers les immenses marais salés du chot Melrir et les steppes sahariennes qui s'étendent à l'infini comme une mer desséchée, les Arabes, dis-je, n'osèrent pas s'aventurer dans cette région inconnue et si étrange d'aspect.
Les traditions conservées par les indigènes sont souvent contradictoires, et nous en avons ici une preuve évidente. A côté du récit relatif au Koudiat-ed-Dour, il en existe un autre que nous avons également recueilli sur place. Les populations de l'Oued Rir', voulant ennoblir leur origine en la rattachant par un lien quelconque à la race conquérante, s'intitulent Ridjal-el-Hachan, les hommes d'Hachan. Parmi les compagnons du général arabe Sidi Okba qui le premier envahit le nord de l'Afrique, était, disent-ils, un guerrier d'une vertu exemplaire nommé El-Hachan. Sidi Okba, satisfait de ses services, l'aurait récompensé en lui donnant la suzeraineté du pays compris depuis Biskra jusqu'à Ouargla. El-Hachan se serait installé dans l'Oued Rir et eut une nombreuse postérité qui aurait conservé le nom générique d'El-Hachana.
On peut encore admettre cette légende ; mais en tenant compte des événements qui se produisirent en Afrique, a la mort de Sidi Okba, on doit se demander comment El-Hachan ne fut point massacré ou expulsé du pays par les Berbères.
Tous les ans, vers le mois d'octobre, les Ridjal El-Hachan se
réunissent encore, quelquefois au nombre de plusieurs milliers, à Ras-el-Oued, dans l'Oued Rir'; là, pendant deux jours on fait un grand festin ; on apporte de l'encens et des bougies; on prie, on danse, on chante en s'accompagnant du tambour de basque. D'après la légende, Sidi Hachan serait enterré dans l'oasis de Sidi Okba, à côté de son maitre. C'est l'anniversaire de sa naissance ou de sa mort qui se célèbre ainsi (1).
(l) Le mot El Hachan signifie aussi palmier sauvage. Et sur ce mot n'aurait-on pas brodé une légende? Ridjal el Hachan aurait fort bien pu, au début, ne pas signifîcr autre chose que les hommes ou les habitants du pays des palmiers.
Un fait caractéristique qui se dégage de notre livre d'EI-Adouani, c'est l'indifférence religieuse dans laquelle étaient tombés les habitants du Sahara, mélange inextricable d'aventuriers des premières invasions arabes répandus ça et là et fondus au milieu des anciennes populations juives, chrétiennes, ou même berbères autochthones, refoulées par les nouveaux conquérants. Ils n'avaient plus aucune religion,; dit-il, et leur abrutissement était tel, qu'ils ne rougissaient pas de jouer entre eux, dans un état de nudité complète, et à se livrer à des actes encore plus abominables.
Les marabouts missionnaires qui entreprirent de les convertir à l'islam, d'abord fort mal accueillis, furent mis dans la nécessité de suspendre leur oeuvre de prosélytisme et de s'éloigner au plus vite, pour ne pas s'exposer à être massacrés. Ce passage succinct met en lumière une particularité curieuse, faisant pressentir les difficultés que dut éprouver l'expansion du nouveau culte. " Les Sahariens, gens entêtés, se répandaient en discours violents et en menaces envers ceux qui voulaient les faire renoncera leurs vieux préjugés. Du reste, Ibn Khaldoun ne nous dit-il pas que les populations berbères apostasiérent jusqu'à douze fois? C'est cet historien qui va nous fournir encore quelques indications sur le passé du Sahara.
Parmi les habitante de l 'Oued Rir', nous dit-il, on trouve des Kharedjites partagés en un grand nombre de sectes. Celle qui
est en majorité, professe la doctrine des Azzaba (nos mozabites actuels). Ils ont persisté dans ces croyances hérétiques, parce que la position de leur pays les tient en dehors de l'autorité des magistrats. "
Ptolémée comparait toute cette région des oasis à une peau de panthère, rien de plus exact : le fond jaune de la peau c'était le sable jaunâtre du désert; les taches brunes, les bouquets de dattiers dont la couleur vert foncé vue de loin semble noire. Les guerres multiples dont le pays a étè le théâtre ont effacé beaucoup de ces taches, qui, d'après la tradition, s'élevaient, dans l'Oued Rir' seulement, au nombre d'environ trois cents. Des monceaux de plairas, des racines carbonisées par le soleil et des troncs de palmiers renversés, émergent encore le sol par ci par là, marquant les traces des oasis détruites. Les premiers ravages dont l'histoire locale ait conservé le souvenir remontent à la fin du XII° siècle , Ibn R'ania, prince audacieux de la famille Almoravide, se trouvant trop a l'étroit dans son gouvernement des Iles Baléares, passa en Afrique et leva l'étendard de la révolte. Pendant plusieurs années ce fut une succession de revers et de succès. Réduit à l'impuissance dans le Tell, il se réfugiait dans le Sahara, et, selon les circonstances,se fixait tantôt dans l'Oued Rir, tantôt à R'damès, vivant à l'état de chef de brigands, dévastant avec rage toutes les oasis qui lui refusaient de prendre part au désordre. A cette époque, l'Oued Rir était placé sous l'autorité du chef Almohade, qui résidait a Biskra. Quand la dynastie Hafside occupa le pouvoir suprême, elle donna le gouvernement de toutes ces contrées, jusqu'à Ouargla, à un chef du nom de Mozni, dont la famille continua longtemps après lui à y exercer le pouvoir .
Les Mozni, rapporte l'historien des berbères, se conformant de temps en temps à l'ancien usage, frappaient une contribution extraordinaire sur les habitants de ces bourgades sahariennes au nom du Sultan, fis marchaient alors contre eux avec des fantassins du Zab et des cavaliers des tribus arabes nomades dépendant de la famille féodale des Douaouda, à laquelle ils étaient obligés de laisser la moitié de la somme perçue en récompense de leur concours.
Au temps ou Ibn Khaldoun écrivait son histoire, c'est-à-dire vers le milieu du XIV° siècle, toutes les villes de l'Oued Rir' vivaient indépendante et chacune d'elles faisait la guerre à sa voisine. La plupart avaient pour chefs des notabilités de la tribu même des Rir'a, qui a donné son nom à la contrée La famille des Obeïd Allah, l'une d'elles, qui gouvernait à Tougourt, était en lutte avec celle des Beni-Brahim, maîtresse de Temacin. On voit que la rivalité entre ces deux oasis si rapprochées l'une de l'autre ne date pas d'aujourd'hui. C'est pour y rétablir l'ordre que Ibn-el-Hakim, général en chef du sultan Hafside, pénétra dans le pays de l'Oued Rir' en 1338, s'empara de Tougourt et pilla les trésors et les magasins du seigneur qui y commandait.
L'histoire a maintenant une lacune et nous voici en pleine légende. C'est sur les lieux mêmes, auprès des marabouts dépositaires des souvenirs et des chroniques orales du passé que j'ai recueilli ce qui va suivre:
Après la chute des seigneurs héréditaires de Tougourt, l'anarchie régnait partout dans cette région. Un homme influent, du nom de Bellal, s'empara du pouvoir par la force. La ville n'occupait pas alors son emplacement actuel, mais était au delà du village de Nezla, à l'endroit qui s'appelle Tougourt-Kedima, c'est-à-dire le vieux Tougourt. Sons le cheikh Bellal, dont les descendants habitent encore Tabesbast, s'accomplirent les événements assez curieux qui changèrent la face du pays. Un peu au nord de Tougourt existait le village, maintenant en ruines, deTala. Là vivait une femme de grande beauté, du nom d'El-Bahadja la joyeuse, dont les mœurs légères, dit la tradition, troublaient l'esprit de tous les jeunes gens de famille se disputant ses faveurs. Chassée de Tala, à cause du scandale, elle s'en alla à Tougourt ; mais, le cheikh Bellal refusant de l'y recevoir, elle dut s'installer sous un gourbi en branches de palmier, construit à la hâte par ceux de ses amants qui l'avaient suivie, a l'endroit où fut élevée ensuite la mosquée de là nouvelle ville de Tougourt. Elle était là depuis quelques jours, quand arriva Sidi bou Djemlin, le grand marabout de M'sila, venant quêter pour sa zaouia Bellal et ses Tougourtins, qui professaient alors la doctrine religieuse Ibadite, lui refusèrent toute offrande et même de le recevoir chez eux, le traitant en quelque sorte d'hérétique. Surpris par la nuit, le marabout, sans gite, était fort embarrassé, quand il aperçut, non loin de la ville, le gourbi de Bahadja. Il s'y dirigea et la femme galante lui donna, avec le concours de ses amants, une hospitalité si pleine de prévenances que, le lendemain au départ, le saint homme appela en ces termes la bénédiction divine sur la tête de sa gracieuse hôtesse : Dieu, protège Bahadja; que son modeste gourbi devienne maison et que les maisons inhospitalières de Tougourt se dépeuplent et s'écroulent !
L'invocation du marabout fut entendue. Des rivalités de pouvoir divisèrent bientôt les habitants de Tougourt ; c'était tous les jours des batailles, forçant les plus faibles à émigrer. La lune était à peine terminée que les mêmes scènes recommençaient entre les vainqueurs se disputant encore ; la ville se dépeuplait, les maisons, abandonnées, s'effondraient ; Bahadja, au contraire, voyait les branches de palmier de sa cahute faire place à une jolie habitation en briques cuites au soleil et d'autres maisons se grouper rapidement autour d'elle. On appela cette ville en herbe Tougourt-el-Bahadja, - Tougourt-la-Joyeuse, - à cause de sa fondatrice, et aussi parce qu'elle citait alors un lieu de plaisirs fréquenté par toutes les jolies filles du Sahara. A une autre époque, - cela se pratiquait ainsi au Kef, - la Sicca Veneria des Romains, dont le temple, consacré a Venus, donnait asile aux jeunes beautés qui, selon l'ancienne pratique phénicienne, allaient se créer une dot en faisant commerce de leurs charmes, Bahadja, la Vénus saharienne, nous a laissé de nombreuses adeptes dans les na'iliennes, nos contemporaines, mais qui toutes ne se convertissent pas comme elle a une vie plus honnête, ainsi que nous allons le dire. Quoi qu'il en soit, d'après la légende locale, voilà sous quels auspices se développa la nouvelle ville de Tougourt :
Les marabouts jouent un grand rôle dans toutes ces traditions et en voici maintenant un second qui apparaît sur la scène. Il était chérif du Maroc, sans doute de la famille Merinite, et s'appelait Sidi Mohammed ben Yahia. Allant en caravane a la Mecque, il passa par Tougourt. S'y arrêta-t-il pour s'y divertir, comme tant d'autres voyageurs? Non ; respectons la légende. Ce fut, rapporte-t-elle, pour y réformer les mœurs. El-Bahadja lui fit bâtir, à proximité de sa résidence, l'oratoire dont ou voit encore les restes et, par respect pour son saint caractére, elle envoyait tous les jours ses musiciens particuliers lui jouer des aubades.
La cour d'amour, on le voit, vivait en très bonne intelligence avec l'asile du recueillement. Mais le marabout finit par avoir la prééminence en captant par ses sermons l'esprit de Bahadja, qui rompit avec ses fredaines passées et entra, dirions-nous, en religion, après avoir cédé à Sidi ben Yahïa et tous ses pouvoirs et toute sa fortune. On n'entendit plus parler d'elle, et pendant qua-rante ans le marabout gouverna en maître l'Oued Rir'. Ses dis-ciples, Sidi Khelil, Sidi Rached, Sidi Seliman, fondèrent des oasis qui portent leur nom et ils contribuèrent comme lui à ramener dans la vraie religion de l'Islam plusieurs tribus professant l'hérésie Ibadite, ou autrement dit, les Mozabites qui peuplaient alors cette contrée.
Tant que vécut Sidi Yahia, il put, par son influence et ses sages conseils, faire régner le calme, éteindre les rivalités d'oasis à oasis ; mais, après sa mort, la guerre civile éclata de nouveau entre elles, notamment entre Tougourt et sa voisine Temacin, encore à propos d'une femme du nom de Kahila, que se disputaient les jeunes gens des deux bourgades. L'ainé des fils de Sidi Yahia, froissé de l'irrévérence avec laquelle les anciens sujets de son père accueillaient ses exhortations pacifiques, les maudit et émigra vers le nord. Il vint fonder dans les plaines des Oulad Abd-en-Nour, à peu près à mi-chemin sur l'ancienne route reliant Constantine à Sétif, la zaouïa de Mâmra, que nos routiers appellent le marabout.
Ce départ fut le signal de nouvelles calamités. Les souvenirs ecrits confirment maintenant la légende orale et voici ce que je trouve a ce sujet dans le Kitab-el-Adouani, ouvrage composé dans le pays même :
" Un homme des Beni-Merin, ancienne famille souveraine du Maroc, habitant la ville de Fez, avait l'habitude de faire tous les ans le pèlerinage de la Mecque. Il passait par l'Oued Rir', Où il vendait le surplus de ses marchandises. Des gens de ce pays l'engagèrent à se fixer parmi eux; il accepta leur proposition et, peu de temps après, en effet, il venait s'y établir avec sa famille et ses richesses. Ce pèlerin avait deux femmes : il en installa une à Tougourt et l'autre a Temacin et construisit sur ces deux points un ksar pour y placer séparément chacune de ses femmes, auxquelles il donna quatre-vingts esclaves pour les servir et les garder. Afin d'éviter les discussions, il avait expressément défendu aux habitants d'un ksar d'avoir des relations avec ceux de l'autre. Bedra était le nom de la première de ces femmes ; elle était fille de Moulay Yazid, le chérir du Maroc ; la seconde, nommée Bedria, était issue de Felias, seigneur de Méquinez. Le pèlerin, ayant ainsi établi ses femmes et ses esclaves à Tougourt et à Temacin, vécut paisiblement jusqu'en l'année 835 (1431 de J.-C. ). Alors survint une sécheresse excessive dans la contrée, au point que les habitants, ne pouvant plus nourrir leurs familles, se virent dans la nécessite de vendre comme esclaves leurs fils et leurs filles. Le pèlerin marocain leur acheta quinze cents enfants des deux sexes. Mais la misère devenant encore plus grande, les maris durent vendre leurs femmes. Cette calamité suspendit pendant quelque temps la reproduction de l'espèce humaine dans la contrée. Il leur acheta aussi leurs chevaux, leurs usten-siles, leurs jardins de palmiers. Les gens de l'Oued Rir' ne possédant plus que leur corps et la disette continuant à sévir, ils finirent par se vendre eux-mêmes.
Quand le pèlerin se trouva propriétaire de tout ce qui existait autour de lui, il dit à ses esclaves : Faites vos préparatifs, je vais entreprendre un long voyage, nous partirons demain, je vous emmène tous avec moi. Cette nouvelle, accueillie avec résignation, aucun ne chercha à se soustraire a l'autorité de son nouveau maître.
Le lendemain, cependant, le pèlerin, au lieu de se mettre en route, réunit tout son monde et annonça qu'avant de partir il fallait qu'on lui construisit une mosquée. Chacun se mit à l'œuvre et une magnifique mosquée s'éleva en effet ; il attribua des revenus considérables a son entretien et y plaça des lecteurs du livre sacré (le Koran). Lorsque tout fut terminé, le pèlerin convoqua de nouveau ses esclaves à une grande réunion, puis arrivant au milieu d'eux, il proclama à haute voix :
" Je témoigne devant Dieu et devant les anges que, par amour pour eux, je vous rends a tous la liberté ! "
Les esclaves acceptèrent leur affranchissement avec une joie extrême, mais, pour exprimer leur reconnaissance au généreux pèlerin, ils lui déclarèrent à leur tour qu'ils resteraient toujours ses serviteurs dévoués et firent le serment solennel d'être fidèles à lui et à ses descendants. Depuis cette époque, en effet, les habitants de cette contrée ont tenu cette promesse sacrée et sont restés sous la dépendance de la famille du pèlerin des Beni-Merin. "
Quant à l'origine noble du pèlerin issu de la famille royale des Beni-Merin, jadis souveraine de tout le Maghreb, elle est établie par divers écrivains arabes, entre autres par le voyageur El-Aïachi. Mais, dans la chronique tunisienne d'El-Hadj Hamouda ben Abdelaziz, je trouve ; ace sujet un renseignement encore plus précis. Voici ce qu'il dit :
" Ces Benou Djellab, souverains de Tougourt et qui y commandent depuis les temps anciens, sont les derniers descendants de la famille des Mérinides. Leur autorité s'étend sur le pays du Rir. "
Le pèlerin, fondateur de la nouvelle dynastie saharienne, s'ap-pelait El-Hadj Seliman ou Selman. On le surnomma El-Djellab, épithète qui a servi depuis de nom patronymique à ses descen-dants et qui, mal comprise, a donné lieu à une erreur de tra-duction et, par suite, à une légende fantaisiste qui ne s'est que trop répandu, d'après le livre sur le Sahara algérien, du général Daumas, rédigé à Alger sur les renseignements de simples caravaniers ou de gens mal informés .
La famille régnante à Tougourt, y est-il dit, est celle des
Ouled Ben-Djellab (les enfants des troupeaux). Il est probable qu'elle compte une très nombreuse succession de cheïkhs, car l'origine de sa puissance va se perdre dans l'ombre de la légende, peut-être même de la fable.
Le Sultan de Tougourt était mort sans postérité, dit la tradition, les rivalités des grands et, par suite, la guerre civile a décimaient la nation ; lassés, enfin, de se massacrer sans se vaincre, les différents partis convinrent unanimement que le premier individu qui entrerait dans la ville, a jour donné, - serait élu Sultan. Un pauvre Arabe du désert, conducteur de troupeaux (Djellab) fut, ce jour là, le premier qui mit le pied dans Tougourt : le hasard l'avait fait roi ! On lui obéit cependant aussi bien et mieux peut-être que s'il eût été choisi par son peuple, et personne n'a songé depuis à disputer à la famille des Ouled Ben-Djellab le pouvoir ni l'hérédité.
Lorsque sous les palmiers de Tougourt, courant avec les tolba du pays et entre autres avec Bou Chemal, l'ami de Berbrugger, je leur répétais le conte des Mille et une nuits qui précède, ils riaient en chœur de sa naïveté. Le mot Djellab signifie, en effet, un conducteur de moutons, de chameaux, même un marchand d'esclaves, ce qui eût mieux convenu au récit imaginé; mais ici il a un autre sens, concordant exactement avec la tradition écrite il y a au moins deux siècles par El-Adouani, El-Djellab veut dire : Celui qui attire des gens à lui par ses bontés ; qui se les concilie ; en résumé l'homme bienfaisant, expression qui consacra le souvenir de celui qui, a une époque de misère, secourut généreusement une population affamée puis reconnaissante.
L'origine des princes de Tougourt ne se perd ni dans la nuit des temps ni de la fable, phrase très élastique pour combler une lacune à défaut de renseignements. Elle est suffisamment connue dans le pays pour ne pas avoir besoin de remonter à des fictions.
Une chadjara, ou arbre chronologique de cette famille, m'a été communiqué à Tougourt même où plusieurs tolba en ont inscrit la copie sur les marges ou la première feuille de leurs livres de prière. J'en donne la copie textuelle :
1-Le premier des Sultans de Tougourt, au IX° siècle de l'hégire, est El-Hadj Seliman El-Merini El-Merini El-Djellabi.
2- Après lui son fils Ali, que Dieu lui accorde sa miséricorde.
3- Après lui son fils le Sultan Ahmed.
4- Après lui le Sultan Amer, fils du précédent.
5- Après lui le Sultan Seliman , frére du précedent .
6- Et après lui Ahmed son fils . Et de son temps les Turcs s'emparerent de la ville de Tougourt et de celle de Ourdjelan (Ouargla).
7- Et après lui le Sultan Mansour , fils du Sultan Ahmed .
8- Apres lui son fils Atman.
9- Après lui le Sultan Ali ; fils de sa sœur .
10- Après lui le Sultan Mabrouk ben Athman .
11- Après lui le cheikh Ali, le borgne, qui envahit Ourdjelan (Ouargla).
12- Apres lui le Sultan Moustapha. fils du borgne.
13- Après lui son (fils le cheikh Soliman.
14- Et après lui son fils Mohammed ben Soliman.
Je ne continue pas cette nomenclature servant à indiquer la filiation ou la succession au trône du désert, mais qui par son laconisme désespérant, le manque de dates, de détails sur les événements contemporains devient fastidieux. La suite, a partir de Soliman ben Mustapha, le 13 ° Sultan, nous la possédons au complet. A l'aide d'autres documents, nous tâcherons d'éclairer quelque peu le mutisme, la sécheresse de ces archives locales.
On trouve dans la mosquée neuve de Tougourt, sur une inscription rappelant l'œuvre pieuse de l'un des descendants du pèlerin Mérinide, un de ces jeux de mots fréquents dans le style lapidaire oriental, qui vient à l'appui de ce qui précède à pro-pos du sens exact du nom de Djellab. Citons ce passage pour clore cette question étymologique, bien établie par les traditions locales et servant de père en fils aux Ben-Djellab de titre de noblesse :
Au nom de Dieu clément et miséricordieux,
Que la priére de Dieu soit sur notre seigneur Mohamed .
Celui qui à remis cette chaire est le cheikh Ibrahim .Sa bienfaisance a attiré à lui beaucoup de gens de tous pays . Il est fils de Djellab , donc c'est en faisant le bien qu'il a gagné nos cœurs (Djellabna)
Cette restauration méritoire a été achevée , avec l'aide de Dieu , à la fin du mois de Safar . Si tu veux , ? lecteur , savoir en quelle année , calcule la valeur des lettres composant le mot Mirech (1250- de J.C.1834)
En bâtissant cet oratoire à la gloire de Dieu, ce prince , d'une générosité sublime, souhaitait pour le jour de la résurrection la meilleure des récompenses et n'agissait que d'après l'inspiration d'une âme pure. Il préféra la vie éternelle à ce monde périssable.
Les habitants de Tougourt avait donc accepté la suzeraineté du pèlerin Soliman-el-Djellabi, ainsi que le rapporte la chronique locale; mais ce choix ne dut point s'accomplir sans l'adhésion des nomades arabes, possesseurs de la majeure partie des palmiers de l'Oued Rir' et dominateurs de ce que nous appellerions le pays plat ou le pays des pâturages. Pour être plus explicite, disons que de tout temps l'habitant de l'oasis ou de l'wahat a dû subir l'ascendant du nomade qui, semblable à la mer, l'entoure de toutes parts. Or, les Oulad Moulât campant devant Tougourt, c'est avec eux tout d'abord qu'il fallut traiter ; et cela ressort des privilèges traditionnels dont cette tribu a joui jusqu'à notre conquête. Ils avaient voix délibérative dans le conseil et étaient appelés à sanctionner l'élévation au pouvoir de chaque nouveau cheikh de Tougourt, portant pompeusement le titre de Sultan. Une telle dignité en plein désert parait étrange ; mais ce n'est pas le seul exemple à signaler : nous verrons aussi les sultans de Temacin et de Tamerna, ceux de Negouça et de Ouargla, dynasties de principicules sahariens, tous aussi orgueilleux et jaloux les uns et les autres de ce titre, le plus souvent acquis et conservé par leurs largesses.
Les Oulad Moulât s'étaient également réservé la prérogative de fournir eux-mêmes la mezarguïa ( cavaliers armés de lances. Le nom ancien est resté bien qu'ils soient aujourd'hui munis de fusils.) ou garde prétorienne du sultan de leur choix. Nous les verrons plus tard, dans les luttes entre prétendants, établir la légitimité en faveur de celui pour lequel ils prenaient parti, quels que fussent les droits du rival.

Deuxième partie de la note historique de Touggourt

Deuxiéme partie de la note historique de Touggourt

A l'époque où se passaient ces événements, vers la fin du XV° siècle, la famille féodale des Douaouda, qui commandait aux arabes Riah, était déjà depuis longtemps maîtresse du Sahara, des Ziban jusqu'à Ouargla. La principauté de Tougourt, c'est-à-dire, un etat dans l'?tat, n'aurait pu se fonder chez eux sans leur assentiment. Les détails nous manquent sur cet incident, mais quelques mots relevés sur un arbre généalogique des Douaouda pourraient tout expliquer :
< Sakheri, lisons-nous, issu de Yakoub ben Ali, épousa la fille de Soliman-el-Djellabi, le maître de Tougourt. >
Ce Sakheri était cheïkh-el-arab, c'est-à-dire, d'après l'arbre chronologique, commandait aux tribus nomades en 886 de l'hégire (1481 de J.-C). Cela coincide assez bien avec l'époque probable de l'avènement de la dynastie djellabienne. On peut donc admettre que cette alliance entre les deux familles, qui s'est, du reste, souvent renouvelée par la suite, favorisa, dès le début, l'influence du pèlerin merinide, s'implantant dans un pays auquel il était étranger, il est à remarquer, dans le passage que nous venons de citer, qu'il n'est qualifié ni du titre de cheikh et encore moins de celui de sultan ; il est tout simplement moula, - expression très-commune au Maroc pour désigner un homme riche, ou celui qui, par son origine chérifienne, exerce une certaine influence religieuse - un maître spirituel, qui, outre qu'il épousait sans doute quelque jolie fille élevée ailleurs que sous la tente des nomades, dut également rechercher cette alliance avec une famille riche et noble de race. Le beau-père n'en profitait pas moins pour se poser et s'imposer dans le pays. La tradition a conservé le souvenir de l'éclosion de ce petit gouvernement !
" Le premier qui fonda la dynastie des Ben-Djellab fut le cheïkh Soliman. Lorsqu'il parvint au pouvoir, lisons-nous dans une notice , l'anarchie régnait dans les oasis de son commandement. Les marchés destinés à l'échange pacifique des denrées et des produits de l'industrie, étaient devenus de véritables champs de bataille, où l'on assouvissait les haines de tribu à tribu, de village à village, de famille a famille. A peine se passait-il un jour sans que la poudre parlât. Par suite de l'insubordination des sujets, le trésor et les magasins de dattes, qui sont la partie la plus importante du trésor, avaient cessé de se remplir. Il fallait un bras ferme pour rétablir la sécurité et la richesse. Le cheïkh Soliman, descendant de l'illustre dynastie des Beni-Merin, vint pacifier Tougourt. Connaissant aussi bien les ressources du pays que sa constitution politique, il appela autour de lui les hommes les plus populaires des principales oasis, notamment les marabouts, et les combla de faveurs. Dans le pays des musulmans, il est difficile d'innover.
Le cheïkh Soliman se sentit assez fort pour ne pas modifier la
forme du gouvernement. La Djemaa était l'assemblée où les
princes puisaient en quelque sorte leurs inspirations : il la conserva. C'était être le maître que d'avoir le droit d'en nommer
les membres. Une deïra de cinq cents cavaliers choisis et équipés à ses frais forma le noyau de l'armée, avec laquelle il parcourut ses états en tous sens, châtiant les rebelles, apaisant les haines et rétablissant les impôts sur des bases solides.
Je ne continue point cette citation se rattachant jusqu'ici aux débuts des Ben-Djellab. Mais une similitude de noms et le manque d'un arbre généalogique font maintenant commettre à l'information de M. Cherbonneau une très grosse erreur. Il fait mourir Soliman dans un guet-apens que lui tendit la célèbre Oum Hani, devenue chef des Arabes après la mort de son mari. Cet événement s'accomplit en effet, mais deux siècles plus tard, puisque notre voyageur Peyssonnel, contemporain de cette héroïne, lui fut présenté en 1725. Un Soliman de la lignée du premier, et le treizième prince de la dynastie Djellabienne, fut en effet massacré par Oum Hani. Nous aurons à en parler a sa place. Mais un autre argument irréfutable contre cette erreur, et qui a échappé à la sagacité habituelle de M. Cherbonneau, nous est fourni par El-Aïachi .Ce pèlerin passant à Tougourt, le 13 janvier 1663, fait un éloge enthousiaste du prince qui y gouverne ; c'est un Ben-Djellab, issu des Beni-Merin, dit-il, et cette famille a déjà fourni plusieurs générations de souverains à Tougourt.
A environ deux kilomètres à l'ouest de la ville de Tougourt, sur un plateau dénudé, on aperçoit une demi-douzaine de constructions carrées surmontées de coupoles et alignées d'une façon assez pittoresque ; l'une d'elles, plus grande que les autres, renferme une cour et plusieurs dépendances. C'est là que sont en-terrés les Ben-Djellab depuis Soliman, le premier de la lignée. Un bloc de maçonnerie de plâtre, ayant la forme d'un cercueil, recouvre chaque tombe; elles sont nombreuses mais sans épitaphes. Autrefois, cet asile funèbre était curieux à voir, entretenu qu'il était, d'abord par les Ben-Djellab eux-mêmes, puis par notre kaïd Ali Bey, allié à la famille ; aux quatre angles supérieurs de chaque cube de bâtisse étaient des œufs d'autruche posés comme sur un coquetier. Ils ont été volés ou brisés lors de la dernière insurrection et les monuments eux-mêmes tombent en ruines. Pendant nos expéditions dans ces régions, nos soldats, visitant respectueusement cette nécropole, lui donnèrent un nom qui lui est resté : dans leur langage imagé ils l'appelèrent la Saint-Denis des princes du Sahara.
Ces tombeaux de famille, quelques rares exemplaires de l'arbre généalogique, diverses traditions parfois contradictoires, qui vont chaque jour se perdant, voilà tout ce qui reste, avec les minarets de deux mosquées, comme souvenir des premiers Ben-Djellab. Nous avons vu, dans le passage d'El-Adouani, que le pèlerin merinide inaugura la prise de possession de sa principauté en faisant construire une mosquée a Tougourt. Le sanctuaire de la prière, dans lequel nous aurions pu -trouver une dédicace commemorative, s'est effondré; le minaret seul a résisté à l'action destructive du temps et même aux boulets de Salah Bey dont il porte les empreintes. Il est carré et en briques rouges disposées avec symétrie pour simuler de fausses fenêtres ogivales encadrées de colonnettes, dans le genre de ce qui se remarque sur les monuments religieux de l'époque sarrazine à Tlemcen et au Maroc.
D'après la tradition locale, le minaret de Temacin serait contemporain de celui de Tougourt. El-Adouani dit positivement que le pèlerin construisit un ksar dans l'une et l'autre ville. Du reste, le voyageur El-Aïachi ne mentionne-t-il pas que ce minaret de Temacin, d'après une inscription qu'il a lue sur sa porte, a été construit par un architecte appelé Ahmed ben Mohamed de Fez, en 817 de l'hégire (1414 de J.-C), date qui correspond a peu près à l'apparition du pèlerin de Fez dans l'Oued Rir'.
il est à présumer que les successeurs de Soliman continuèrent à vivre en bonne intelligence avec les chefs des nomades et que, grâce a leur concours, ils purent agrandir leur principauté, au détriment de celles de Tamerna et de Temacin leurs voisines. Peut-être déjà à cette époque commencèrent-ils à acquérir l'influence qu'ils ont exercée depuis sur la région du Souf. Quoi qu'il en soit, à défaut de documents locaux, les écrivains européens du temps nous font pressentir qu'il y eut, dans la bonne entente , des alternatives entre les habitants de l'oasis et les nomades. Marmol rapporte que Tougourt et Ouargla se mirent sous la protection des Turcs pour être protégées contre les Arabes et qu'elles payaient pour cela une redevance annuelle. Mais, ajoute-t-il, ces deux villes se révoltèrent à cause qu'elles en étaient traitées cruellement et sur la créance que les Turcs ne seraient pas capables d'entrer si loin dans le fond du pays pour faire cette conquete. Néanmoins, les Turcs accomplirent cette expédition aventureuse dans les sables à l'aide du concours que leur prêta leur allié kabyle Abd-el-Azziz, appelé La-Abbés par Marmol et qui n'est autre que l'ancêtre de la famille féodale des Mokrani. Celui-ci avait fourni pour cette campagne lointaine un contingent de seize cents chevaux et de cent quatre-vingts mousquetaires a pied et, en outre, un certain nombre de Berbères pour traîner l'artillerie, parce que c'est un pays plat . Laissons maintenant la parole à l'Espagnol Haëdo qui raconte tout au long cette expédition:
" Dans cette même année 1552, on apprit que le roi de Ticarte - (Tougourt) ne voulait plus payer comme par le passé certains
tributs au Pacha d'Alger. Ce roi est un More dont les ?tats sont à vingt et une journées d'Alger, à cinq de Bescari (Biskra), très-près du Sahara et du pays des nègres, en tout à cent cinquante petites lieues d'Alger. Salah Rais entreprit une expédition contre ce prince, au moment d'octobre. Il emmena trois mille arquebusiers turcs ou renégats, mille cavaliers et pas plus de deux pièces de canon. Il cacha soigneusement le but de sa marche, afin de surprendre son ennemi. Aussi, il était déjà à quelques lieues de Tougourt avec son camp, lorsque le roi de ce pays en fut informé. Celui-ci n'osant sortir pour combattre ,avec ce qu'il avait de monde, se laissa assiéger dans la ville qui était très-forte, par le conseil de son gouverneur; car ce roi était encore fort jeune. Il espérait que ses vassaux et les autres Mores ou Arabes, ses voisins ou amis, lesquels étaient tous grands ennemis des Turcs, viendraient le dégager.
Salah Rais battit la ville pendant trois jours avec ses deux
pièces ; le quatrième, il donna l'assaut et la prit avec grand
carnage de ses habitants. Le roi qui avait été pris vivant fuit amené devant le Pacha qui lui demanda pourquoi il avait osé
combattre contre la bannière du Grand Seigneur et manqué a
la foi qui lui était due. Le jeune prince s'excusa sur son gouverneur qui avait autorité sur lui; ce dernier, disait-il, était
cadi et, en cette qualité, il avait tout sous la main, de sorte que
lui, roi de Tougourt, n'avait pu faire autrement que de suivre ses avis.
Alors Salah Raïs fit venir ce cadi et la chose se trouva comme le roi la lui avait racontée, avec cette addition que le susdit cadi, en exhortant les Mores à combattre les Turcs, leur disait
que celui qui tuait un Turc avait autant de mérite aux yeux
de Dieu que celui qui tuait un chrétien. Le Pacha lui fit alors
lier les pieds et les mains et le fit placer en cet état a la bouche
d'un canon auquel on mit le feu . L'explosion déchira ce
malheureux en pièces.
Les habitants de Tougourt et des alentours, au nombre d'environ douze mille, de tout âge et condition, furent vendus
comme esclaves. Le pays fut pillé et ravagé, après quoi Salah
Raïs emmena le roi qui avait à peu près 14 ans. Il alla a quatre
journées de là pour prendre et tuer le roi de Ouargla qui refusait également de payer le tribut aux Turcs. (Nous verrons plus loin ce qui concerne cette ville.)
Salah Raïs reprit ensuite la route d'Alger. En repassant par
Tougourt, le pacha y laissa le jeune roi qui s'engagea, ainsi
que les principaux du pays auxquels on rendit la liberté et auxquels on le confia, de demeurer fidèle et loyal envers les Turcs et de leur donner annuellement un tribut de quinze
nègres, lequel tribut se paye encore aujourd'hui.
Le Tacherifat, ou registre de l'ancienne Régence , dans le chapitre relatif aux revenus de l'Odjak d'Alger, mentionne en effet cette redevance dans les termes suivants :
Détail des esclaves nègres envoyés en cadeau chaque année par les djamaa d'Ouargla, de Tougourt et de Temacin.
. écrit le 20 safar 1205 (1790).
Nègres de Tougourt...... 16
Nègres de Temacin...... 4
Nègres de Ouargla....... 25
o En tout.......... 45.
En note, au-dessous de ce compte, on lit encore :

" Ces populations (du Sahara) furent soumises par feu Yousef Pacha, qui alla les attaquer avec de l'artillerie et qui, après les avoir vaincues, imposa à chaque djemaâ, ou assemblée de notables, de la manière qui vient d'être mentionnée; depuis cette époque les choses n'ont point changé et de nos jours il en est encore de même. "
Il ressort de cette note que l'impôt établi en 1552 par les Turcs se payait encore deux siècles plus tard ; c'est notre conquête du reste qui l'a aboli. Mais il convient de rectifier une erreur de l'écrivain tenant le registre à jour ; c'est bien Raïs Pacha et non Yousef, qui ne gouverna que beaucoup plus tard, qui accomplit cette hardie campagne turque dans les sables.
Yousef Pacha eut a réprimer une grande révolte dans la province de Constantine, en 1641 ; nous aurons à en parler ailleurs ;
mais, débarqué à Bône, il ne poussa pas au delà de Biskra, où peut-être il reçut des députations des oasis, venant renouveler leur soumission. De Biskra, il rentra directement à Alger. Les traditions locales ne mentionnent du reste que deux fois seulement la marche d'armées turques dans le Sahara : avec Salah Raïs en 1352 et Salah, bey de Constantine, en 1788.
Le voyageur El-Aîachi qui visita Tougourt en janvier 1663 va maintenant nous renseigner sur ce pays.
" Nous partîmes de Temacin, dit-il, et nous arrivâmes le mardi
(14 janvier) à Tougourt, capitale de l'Oued Rir' et résidence
des princes de cette contrée, les Oulad Djellab. Le lendemain de mon arrivée, j'envoyai à Si Ahmed, frère de l'émir, des vers pour lui demander communication d'un livre de législation, Les princes de Tougourt sont les fils du cheikh Ahmed ben Djellab et ils tirent leur origine des Béni Merin. Leur père était un prince juste et habile, d'après ce qu'on m'en a raconté ; ses fils suivaient ses traces. Ils ne faisaient rien sans consulter les légistes, et c'étaient ces derniers qui leur avaient dit qu'aller tuer les gens de Ouargla était une action licite ( Les habitants d'Ouargla appartenaient en majeure partie à la secte Ibadite ou Kharedjite considérée comme hérétique. Ce sont eux qui ont formé la population connue sous le nom de Béni Mzab.); en quoi ces légistes n'avaient fait preuve ni de droiture ni de savoir .
Quant aux fils du cheikh Ahmed, s'ils étaient conseillés par des gens qui connussent bien la religion et qui suivissent le droit chemin, ils ne feraient rien de contraire à la loi. Je n'ai jamais vu de princes qui leur furent comparables; ils n'avaient point la morgue de quelques autres souverains; l'émir sort seul ou accompagné d'une ou deux personnes au plus. Lorsqu'il est parmi les gens de la ville, il a tout l'air de l'un d'entre eux, ne cherchant pas à se distinguer du vulgaire dans la manière de s'asseoir ou de parler. Il est accessible à tous.
Son frère, Si Ahmed, connaît un peu le droit et fréquente beaucoup les légistes. Sa manière d'être est bonne et son caractère vertueux. En général les habitants de Tougourt, légistes , tolba ou autres méritent les mêmes éloges; ils ne sont ni vaniteux, ni gonflés d'orgueil et l'émir exerce son pouvoir sans contestation sur Tougourt et ses environs.
A Tougourt je fus obligé d'acheter du blé, parce que nos
provisions étaient épuisées. Grâce à Dieu je trouvai toutes les denrées à bon marché. Les dattes y sont à bas prix comme à Ouargla; l'orge et le blé se payent à raison d'un réal le saa. L'argent de ce pays se compose de kararit, petites pièces dont trente-deux font un quart de réal ( C'est probablement ce qu'on appelait la monnaie des Sultans de Tougourt. J'en ai vu, ce sont des jetons en cuivre sans aucun signe ni inscription.).
Le jour de notre départ, deux de mes chameaux s'égarèrent et un homme s'offrit de me les ramener moyennant rétribution. Le Sultan informé de cette circonstance, fit mettre cet homme en prison et envoya des gens qui nous ramenèrent nos chameaux gratuitement.
Sous le gouvernement des petits sultans justes et débonnaires de cette époque que vient, en quelques mots, de nous dépeindre le pèlerin marocain du XVII° siècle, l'Oued Rir' devait être très prospère ; mais les temps ont bien changé et il faut que nous fassions connaître les oasis, les bourgades et tribus composant la principauté, théâtre d'une série d'événements en opposition à ce qui précède et que nous aurons à raconter.
En revenant du Nord et du sommet du Kef ou Coudiat Dour, dont nous avons parlé plus haut, on aperçoit les premières de ces oasis qui, de ce coté, sont comme les avant-postes frontières de l'Oued Rir', à 120 kilomètres environ au nord de Tougourt. Elles se nomment Ourir et Ensira, situées toutes deux sur les bords de la vaste nappe salsugineuse du Chot Melrir, partie du bassin de la soi-disant mer intérieure et qui brille au soleil comme un miroir.
En temps ordinaire elles restent inhabitées, tant à cause des miasmes délétères s'exhalant des marais voisins, que du danger que les nomades, voleurs de profession, feraient courir à des sédentaires isolés. On n'y voit que des palmiers à côté d'une mosquée entourée de cahutes pour s'abriter pendant l'époque de la récolte des dattes.
Mraïer, toujours sur les rives du Chot, est le premier centre que l'on rencontre, il n'a pas moins de 700 habitants ; c'est un village entouré d'eau stagnante d'une odeur pestilentielle, ce qui lui a fait la réputation de l'endroit le plus malsain du pays. Ses palmiers, de même que ceux du bouquet verdoyant de Dendouga qui l'avoisine, appartiennent en majeure partie aux nomades K'a-raba.
C'est de Mraïer que part l'une des principales pistes qui servent à traverser le Chot. Sans craindre de trop m'écarter du sujet historique qui est le fond de cette étude, et au moment ou la question palpitante de la reconstitution de la mer intérieure est à l'ordre du jour, il me parait utile de fournir ici quelques données précises sur cette partie de la vaste cuvette saharienne.
Le Chot Melrir forme deux bassins bien distincts qui communiquent par un canal naturel appelé ElBoieb, la petite porte. Le bassin du Sud est le plus petit, il reçoit presque exclusivement les eaux que l'Oued Kherouf lui amène pendant la saison d'hiver ; la pente de ce bassin est donc du Sud au Nord. Le bassin du Nord est beaucoup plus étendu que le précédent. Il reçoit en
hiver les eaux de l'Oued Itel, l'Oued Djedi, l'Oued Biskra, ainsi que les eaux des rivières qui descendent du rideau de montagnes de l'Ahmar Kheddou et du Chechar. Le fond de ce bassin a donc une pente du Nord au Sud. Le bassin du Sud porte successivement les noms de Chot ben Cheniti, Chot Ensira, Chot oued Kherouf, Chot bou Djeloud. Le bassin du Nord a dans sa partie septentrionale le nom de Chot Okra et dans sa partie orientale celui de Chot Sellam. Le Chot Sellam est séparé du Chot Boudjeloud par un plateau qu'on appelle Stah-Ahmra, qui a l'aspect des parties ondulées du Sahara, c'est-à-dire qu'il se compose de terrains solides, gypseux à certains endroits et couverts partout d'herbes et de broussailles.
Au Sud, les bords du Chot Sellam sont nettement tracés. Le plan du fond du Chot est plus bas sensiblement que le plan des terrains qui l'avoisinent. Il n'en est pas de même des bords Nord et Nord-Ouest ; leur limite n'est point aussi bien marquée. Là le bas-fond proprement appelé Chot et qui contient le sel est entouré d'une bande, tantôt étroite, tantôt très large, de terrains marécageux, que les indigènes désignent sous le nom de Bakhbakha-fondrières- plus difficiles à traverser que le Chot lui-même.
On le comprendra en songeant que pendant l'été, le fond du Chot est desséché par l'évaporalion, qu'il est devenu uni et solide, tandis que les Bakhbakha, beaucoup plus détrempées, ne se dessèchent en été qu'à la surface et se composent alors d'une sorte de croûte d'environ dix centimètres d'épaisseur et d'un sous-sol spongieux et boueux qui a des profondeurs inconnues. La croûte cède facilement sous le pied du cheval ou du piéton et il est des endroits même où l'on ne pourrait s'aventurer sans péril. Ainsi donc, suivant les saisons, le fond du Chot est uni, tantôt solide et tantôt vaseux. Il est parsemé d'une multitude de petites iles dont les sommets dépassent de trois ou quatre mètres le niveau du Chot. Le terrain de ces iles est gypseux arec des cailloux et du sable. Dans leur voisinage le fond est plus vaseux qu'au centre du bassin. Cela tient à ce que les eaux de pluie que déversent ces petits mamelons s'évaporent moins facilement que les eaux du centre, abritées qu'elles sont par le terrain lui-même des iles contre le soleil.
Le sel se trouve au milieu du Chot ; il apparaît à la surface et sous forme de petits flocons sortant des mille cassures du sol et ces espèces de crevasses semblent comme un filet continu sur toute cette nappe brillante ; c'est un assemblage d'une infinité de petits polygones bordés d'efflorescences salines; la salure y est telle que la vie animale et la vie végétale ne s'y montrent pas. Il n'y a que dans les endroits où les cotés de plusieurs de ces petits compartiments se réunissent en un même point qu'il y a danger de mettre le pied. Aussi, est-on averti du péril par l'assemblage des flocons en un rond blanc facile à éviter; ils indiquent la réunion de plusieurs fentes. Il s'y trouve une ouverture imperceptible qui, au moindre toucher, s'agrandit et peut devenir très dangereuse. Un cheval, un chameau, un quadrupède quelconque rencontrerait là un obstacle infranchissable, c'est-à-dire, qu'il serait englouti ou plutôt avalé comme disent les indigènes dans leur langage imagé. Le piéton peut l'éviter et traverser le Chot dans la plupart des directions pendant la saison d'été, néanmoins il faut bien le connaître, ou avoir des guides aussi expérimentés qu'un pilote pour s'engager dans cette mer morte.
Les routes des caravanes qui la traversent sont au nombre de quatre. En commençant par l'Ouest, les deux Trik-ed-Deb - routes des bêtes de somme. - Celle du Nord sert aux gens de Mraïer ; la seconde à l'Est, est moins suivie parce que plusieurs voyageurs y ont perdu la vie. Le chemin le plus fréquenté est celui qui passe par le Bouïeb et conduit du puits de Messelmi à Mguebra. Les caravanes du Souf mettent ordinairement trois jours pour franchir la distance qui sépare ces deux points.
Reprenons l'énumération des centres de population de l'Oued Rir , Sidi Khelil, El Berd, Tinedla, Zaouîet Rihab et Sidi Yahïa, oasis non loin les unes des autres et échelonnées comme les grains d'un chapelet, n'ont de remarquable que leurs palmiers. La population y est peu nombreuse.
Ourlana est, après Mraïer, le village le plus important de cette région ; il a 300 habitants. Un fossé correspondant avec les petits étangs formés autour constitue son principal moyen de défense. Les oasis environnantes de Mazer, Ariana, Djama et Tiguedidin, composent sa banlieue. Le village d'El Ariana n'est plus habité. Sa position menaçante au sommet d'une colline détermina le cheïkh Ahmed ben Brahim ben Djellab à le démolir, après l'avoir pris d'assaut afin qu'il ne servit plus de refuge aux mécontents.
Autour d'une eminence sablonneuse fut plantée, il y a un demi-siècle environ, une oasis entière de dattiers sur la superficie d'environ 25 hectares. C'étaient les habitants de Tamerna dont les puits tarissaient à vue d'oeil qui créèrent ce nouveau centre à côté d'un puits promettant un bel avenir par l'abondance de ses eaux. Le village qui a pris le nom de Tamerna Djedida - la neuve, pour la distinguer de l'ancienne, - est assis sur le point culminant de la colline.
Tamerna la vieille a dû être jadis une ville importante, si l'on en juge par les vestiges de quelques-unes de ces maisons et les arcades, encore debout, d'une mosquée en ruines. Du reste El Adouani nous parle d'un Sultan de Tamerna du nom d'Ibrahim ben Abd-el-Kader vivant vers le XV° siècle et vassal du souverain Hafside de Tunis. Cette principauté fut englobée plus tard dans les états du Sultan de Tougourt. Les deux Tamerna n'ont pas plus de 600 habitants aujourd'hui.
Au fond d'un demi-cercle formé par les bords de l'oasis et ouvert vers l'Ouest, on voit, à quelques kilomètres plus loin que Tamerna, le village de Sidi Rached. Il semble à moitié englouti par les sables. Le mur qui lui sert de facade à l'occident n'a été élevé que pour le protéger contre cet envahissement. Les bords du Chot s'avancent au Sud et à l'Est jusqu'aux murs des jardins.
Bram, Sidi Sliman, Mogar, Ghamra, Harihira et Ksour, oasis qui viennent ensuite, n'ont d'important que leurs palmiers.
Les deux Meggarin (Djedida et Kedima) les plus rapprochées de Tougourt, plus vastes et plus riches que ces dernières, n'en sont pas pour cela plus peuplées.

Troisième partie de la note historique de Touggourt

Troisiéme partie de la note historique de Touggourt

Nous avons déjà parlé de Tougourt et de sa banlieue ; dépassons cette zone et nous dirigeant toujours vers le Sud, nous
trouvons à 12 kilomèlres la ville et l'oasis de Temacin. La grande Sebkha ou marais de Tougourt, appelée Chemora, s'étend jus-qu'au centre de l'oasis de Temacin et alimente de son eau deux fossés, dont le plus large, le Bahar, fait le tour de la ville, laquelle forme un rectangle de 500 mètres de long sur 300 de large ; elle est entourée d'un mur d'enceinte. La kasba se trouve dans la partie du Nord, au bord intérieur du fossé ; deux puits creusés près du mur d'enceinte fournissent de l'eau en quantité suffisante. Deux grandes mosquées à minarets s'élèvent au milieu de la ville. C'est à Tamelhat, qui est comme l'un des faubourgs deTemacin, que se trouve la Zaouia des Tidjania, ordre religieux dont nous aurons souvent à parler et qui exerce une grande influence dans cette contrée et jusqu'au pays des Touareg. Il y a encore dans la même oasis les villages de Sidi Amer, Koudiat bou Ahmar et Dahour. Temacin est devenue la capitale religieuse de l'Oued Rir' comme Tougourt en est le centre politique et militaire. El Aïachi le pèlerin du XVII° siècle y trouva comme gouverneur un cousin du Sultan ben Djellab.
Blidet-Amar, Dzioua, El Alia, Taïbin et Taïbet-el-Gueblia, sont antant de petites oasis plus au Sud ; enfin El Hadjira, village construit sur un monticule, est tel qu'une vedette placée à l'extrémilé méridionale des ?tats du souverain tougourtin.
Mais là ne finissaient pas les ?tats des Ben-Djellab ; ils avaient encore toute la région du Souf qui, en raison de son importance, fera plus loin l'objet d'une notice spéciale.
Passant aux Arabes de la tente, nous ajouterons quelques mots au sujet des Oulad Moulât, composant la déïra de Tougourt. Ils composaient un corps de cavalerie de 600 hommes environ, monté et armé aux frais du Sultan Ben-Djellab. Ils ne recevaient aucune solde; mais, exempts d'impôts, ils vivaient du produit des razias que commandait le chef contre les récalcitrants. Entre autres attributions, les Oulad Moulât étaient chargés de parcourir les villages à l'époque de l'impôt pour en assurer la rentrée, les contribuables ne mettant pas toujours beaucoup d'empressement à les acquitter.
La tribu des Oulad Moulât est très fière de sa noblesse qui la fait descendre des premiers Arabes conquérants. Ils ne s'allient
généralement qu'entre eux pour conserver la pureté de leur race. Ils avaient dans la grande mosquée de Tougourt un arbre généalogique sur lequel était inscrit le nom de chaque guerrier mort en combattant. La dïa, ou prix du sang, était payée tous les ans et à perpétuité aux survivants de la famille. Cette dïa se composait de cinq sacs de dattes. La dette payée à la mémoire des braves de la tribu était l'occasion d'une cérémonie annuelle présidée par le Sultan lui-même. On procédait à l'appel nominal des défunts, d'après l'arbre généalogique déployé avec pompe, et les gratifications étaient distribuées aux ayants-droit. Cette fête durait trois jours.
Au printemps, les Oulad Moulât s'éloignent des campements autour de Tougourt et reprennent la vie nomade.
Deux autres tribus, les Oulad Saïah et les Oulad Saïd-Oulad-Amer , remplissent autour de Temacin,El-Hadjera et autres oasis de ce côté, à peu près le même rôle de protecteurs que les Moulât à Tougourt Leur richesse consiste en nombreux troupeaux ; ils sont aussi propriétaires de palmiers. La plupart d'entre eux, abandonnant de temps en temps la vie nomade, vont se fixer autour ou dans l'enceinte même des villages ; ils laissent au dehors les bergers et les troupeaux. La récolte de dattes terminée, ils se réunissent aux environs de Temacin, soit pour recevoir les instructions de leur chef religieux, le marabout Tidjani, soit pour débattre en conseil le choix des pâturages à parcourir pendant l'été. Ils vont généralement dans la direction du Souf ou de Ouargla et même du côté du Mzab.
Nous nous sommes considérablement écartés de la partie historique, nous y revenons. De longues années, pour lesquelles les documents font défaut, se sont écoulées depuis rétablissement du premier des Ben-Djellab a Tougourt ; on a vu le nom de ses héritiers, seul renseignement qui existe sur leur compte, nous arrivons d'une enjambée séculaire au treizième de ses descendants portant comme lui le nom de Soliman.
C'était aussi, rapporte la tradition, un prince vertueux et son autorité s'étendait au loin. Comme la plupart de ses ancêtres, il
était allié à la famille féodale des Douaouda. Sa femme était fille d'El-Guidoum ben Sakheri. Cette circonstance de parenté fut cause de sa perte, englobé qu'il se trouva au nombre des victimes que frappa la célèbre héroïne Oum Hani, pour satisfaire une vengeance mortelle dont nous exposerons en détail les causes et les effets en nous occupant plus loin des Douaouda. Sans antici-per cependant sur cet épisode dramatique des événements du Sahara, il convient d'expliquer ici la mort du prince tougourtin. Oum Hani, au nom de laquelle l'auteur de 1'opuscule sur Tougourt. déjà cité, ajoute l'épithète de Bent el Bey qui aurait dû lui donner à réfléchir, était réellement la fille du Turc Redjeb, ancien Bey de Constantine, et non point, comme il le dit par inadvertance, issue d'une famille de marabouts de l'oasis zibanienne de Sidi Khaled. Or, le frère de Oum Hani, ayant été assassiné par les parents de son mari, auxquels il portait ombrage, inaugura sa rancune en empoisonnant son mari lui-même, puis se débarrassa successivement de ceux lui tenant de près et soupçonnés d'avoir trempé dans le meurtre de son frère. Par son caractère énergique, viril même, puisqu'elle montait à cheval, à face dévoilée, marchant en tête des guerriers nomades, elle acquit une telle influence qu'elle conserva, quoique veuve, l'autorité suprême et remporta en maintes circonstances des victoires sur ses ennemis et les troupes Turques elles-mêmes. Elle fut en réalité la maitresse absolue du Sahara.
Or donc, le Sultan de Tougourt Soliman, comprenant qu'il avait grand intérêt à vivre en bonne intelligence avec l'héroïne du Sahara, ne trouva d'autre moyen d'obtenir son alliance qu'en lui demandant sa fille en mariage, laquelle n'était autre que sa nièce par le fait de sa première union avec, la fille d'El-Guidoum. Il aurait eu ainsi pour épouses les deux cousines germaines. Oum Hani, à qui la Providence offrait une nouvelle proie pour sa haine inassouvie contre les parents de son mari, affecta d'accueillir avec empressement la demande du souverain de Tougourt et l'invita à venir se présenter avec les cadeaux de noce. Le point de rendez-vous était dans le Sahara, à l'endroit appelé Nezla-ben-Rezig. La fête fut splendide ; chaque cavalier rivalisait d'ardeur dans des courses frénétiques, au bruit des tambourins, des cris des femmes et des détonations de la poudre. Dans la soirée, quand le malheureux Soliman soulevant tout joyeux la portière de la tente sous laquelle il ne croyait trouver que sa fiancée, il se vit en présence de sa belle-mère et de quatre hommes qui se précipitant sur lui le bâillonnèrent aussitôt. Oum Hani lui porta un premier coup de poignard qui lui ouvrit la poitrine, en lui disant : Pour le sang de mon frère chéri " puis elle laissa achever la besogne par ses sicaires. Le corps de Soliman, chargé sur un chameau, fut aussitôt après transporté et remis aux marabouts de Sidi Khelil qui le déposèrent dans leur mosquée jusqu'au moment où on vint le prendre pour l'inhumer dans le tombeau de famille devant Tougourt.
Si l'auteur de l'opuscule avait connu les événements qui précèdent, il n'aurait point raconté que les Oulad Moulât s'insurgèrent contre Mohammed, fils et successeur de Soliman .Puis qu'il trouva la mort en tentant de les réduire par la force, malgré la bravoure de son nègre, le géant Messaoud, personnage légendaire par son courage, que les tolba du pays comparent au héros Antar du roman chevaleresque arabe. Ce nègre, si dévoué a son maître, lui sauva en effet la vie dans le combat qui eut lieu, une première fois en fendant en deux, d'un terrible coup de sabre, un cavalier qui le couchait en joue et l'autre fois en abattant le bras à un piéton saharien qui avait saisi l'étrier du prince pour le désarçonner. Sous les palmiers de Tougourt on entend quelquefois fredonner le refrain d'un chant commémoratif de cet événement qui finit par ces mots :
? le plus bel ornement des cavaliers, ? Messaoud, ? l'homme au sabre tranchant ! "
Après le meurtre de Soliman, Oum Hani, qui avait hérité de son mari du titre de Cheikh-el-Arab, emmena ses nomades vers Tougourt pour la livrer au pillage. Les Rahman, les Selmia, les Bou-Azid la suivaient.
Conseillé par Ben Nacer, son khalifa, Mohamed ben Selman qui venait à peine de rendre les derniers devoirs au cadavre de son père se mit à la tête de ses Oulad Moulât toujours fidèles et qui, comme lui, criaient vengeance. Il se porta imprudemment au devant de l'ennemi qui s'avançait, au lieu de l'attendre derrière les murailles de la ville ou les clôtures des jardins, ce qui aurait égalisé les chances de succès. C'est en rase campagne, sur le plateau de Meggarin, - à l'endroit même où les Français devaient, un siècle environ plus tard, abattre le dernier des Sultans Ben-Djellàb, à Meggarin, fatal à cette famille - qu'eut lieu la rencontre. Ce fut comme un débordement de rivière ; le prince de Tougourt enveloppé lui et les siens par un flot de nomades fantassins ou cavaliers, perdit la vie dans la mêlée ; on ajoute même que son cadavre dépouillé, défiguré, meurtri, ne put être reconnu lorsque Oum Hani voulut contempler encore cette nouvelle victime sacrifiée aux mânes de son frère.
Oum-Hani, maîtresse de Tougourt, disposa du pouvoir en faveur d'une branche cadette des Ben-Djellab qui vivait retirée à Temacin et investit Mohammed-el-Akahal, l'ainé de cette famille. Ce personnage ne s'était fait remarqué jusque-là que par ses aventures galantes ; aussi l'autorité ne fut-elle autre, à ses veux, que le droit de satisfaire toutes ses passions. Abandonnant l'administration du pays à une djemaâ composée de jeunes gens à mœurs aussi dissolues que les siennes, le palais du petit sultan saharien ne fut plus qu'un lieu de débauches et d'orgies; c'était, parmi les sujets, à qui mettrait le plus de zèle à procurer des femmes ou des liqueurs à cette réunion de viveurs.
Un fait important pour les annales des habitants de Tougourt se rattache à cette époque, c'est la conversion des juifs désignés aujourd'hui sous le nom de Mehadjerin qui peuplent tout un quartier de la ville.
Le sultan Mohammed-el-Akahal, à qui les lubriques filles du Soudan, ou les joyeuses Naïliennes peuplant son harem, ne suffisaient pas, jeta son dévolu sur les belles juives qu'il avait sous la main en les faisant enlever à leurs familles. La communauté Israélite poussa de hauts cris, mais elle dut se résigner devant la volonté inébranlable du maître, qui, pour détruire le prétexte soulevé de différence de religion, décréta pour tous la conversion immédiate ou la mort. Aujourd'hui qu'un siècle a passé sur cet événement, la légende a apporté son contingent dans cette affaire. Il y a deux versions actuellement sur la manière dont la conversion a été imposée aux juifs de Tougourt ( J'ai pris ces renseignements dans le pays même, et M. le grand rabbin Cahen les a également recueillis et publiés dans le Xe volume de la Société archéologique de Constantine dans une lettre qu'il m'écrivait à ce sujet ).
La première rapporte qu'en effet Ben-Djellab tomba amoureux d'une jeune fille juive ; il voulut en faire une de ses femmes, mais à condition qu'elle se convertirait à la religion musulmane. Il aurait bien pu, dans son omnipotence, en faire une esclave ; mais il préféra obtenir l'amour de cette jeune fille de son plein gré et ne voulut pas en cette occasion délicate faire acte de tyrannie. Il y réussit la jeune fille consentit à se convertir et à l'épouser. Mais elle ne voulut pas avoir à rougir devant sa famille et ses coreligionnaires et elle mit pour condition à son consentement que tous les siens embrasseraient avec elle la religion musulmane. Ben-Djellab, informé de l'unique obstacle qui existait à l'accomplissement de son mariage, l'aplanit de suite. Il fit appeler les principaux, juifs chez lui et leur intima l'ordre de se convertir dans trois jours ou de quitter le pays.
D'après la seconde version, on célébrait chaque année l'anniversaire de l'élévation du sultan de Tougourt par une fête publique. Les juifs, tout en n'ayant pas trop à se féliciter de leur position, y prenaient cependant une part assez active, et, chaque année, ils faisaient au prince de riches présents. C'étaient surtout des bijoux ; car les juifs de Tougourt, comme aujourd'hui presque tous ceux de la Kabylie et des tribus, étaient bijoutiers. Or, cette année, ils fabriquèrent un régime de dattes dont les branches étaient en argent et les fruits en or. Le vendredi, lorsque le prince sortit de la mosquée, ils lui présentèrent ce régime comme don gracieux. Celui-ci, charmé, émerveillé même du travail, résolut de leur témoigner sa satisfaction. Rentré chez lui, et entouré des principaux personnages du pays, il demanda comment il pourrait récompenser les juifs. On proposa diverses choses, qui quelques libertés, qui quelques allégements d'impôts. Mais ces propositions étaient faites à regret et reçues avec déplaisir. Tout à coup, l'un d'eux dit au prince : " Puisque tu veux les récompenser d'une manière extraordinaire, accorde-leur la permission de se convertir et l'honneur de les recevoir parmi les vrais croyants. Cet avis, aussitôt émis, plut à tout le monde et Ben-Djellab l'adopta. Il fit appeler le principal d'entre eux, il lui exprima toute sa satisfaction du présent et la manière dont il entendait les en récompenser.
A cette proposition de Ben-Djellab, le doyen des juifs demeura terrifié et ne put proférer aucune parole. Cependant, revenant à lui-même et surmontant sa frayeur, il dit au prince qu'avant de lui donner aucune réponse, il voulait communiquer la proposition à ses coreligionnaires. Ben-Djellab fut étonné de la froideur avec laquelle le juif l'avait accueillie ; il le laissa néanmoins partir. Mais ce qui le surprit bien plus, ce fut la réponse qu'il reçut le lendemain. Une deputation de juifs vint se jeter à ses pieds et l'implorer de ne pas donner suite à ce qu'il voulait bien appeler une récompense ; ils étaient juifs et ils ne souhaitaient qu'une chose, c'était de rester juifs.
Ben-Djellab, qui croyait leur accorder une grâce extraordinaire, devint furieux à ce refus et se trouva blessé dans sa dignité de chef et de musulman. Il leur ordonna de suite de choisir, dans les vingt-quatre heures, devenir musulmans ou quitter le pays sans espoir de retour. Grande fut la consternation des juifs. Bon nombre d'entre eux, espérant trouver dans la fuite un abri contre cette persécution, s'éloignèrent dans la nuit de Tougourt. Mais Ben-Djellab envoya à leur poursuite et presque tous les fuyards furent repris et décapités. Cependant, la majeure partie des juifs, prévoyant ce qui arriverait, et ne trouvant aucune autre issue à leur situation que la conversion, se soumirent à l'ordre du prince et embrassèrent, extérieurement du moins, la religion musulmane. On prétend qu'ils n'en continuèrent pas moins chez eux à suivre les règles mosaïques. Aujourd'hui encore, le nom, que les descendants de ces convertis portent, rappelle les faits de cette seconde version. On les appelle Mehadjerin, les bien récompensés. Les Mehadjerin ont continué à habiter leur ancien quartier; ils ne font d'alliance qu'entre eux, ce qui a conservé leur type de race au milieu du croisement de blancs et de nègres qui constitue le fond de la population Tougourtine.
Mohammed-el-Akahal se maintint au pouvoir pendant plusieurs années, il serait mieux de dire fit durer ses orgies tant que l'héroïne Oum-Hani conserva elle-même son autorité absolue sur les nomades sahariens et le protégea. Mais la guerre ayant recommencé entre elle et les partisans de la famille de son mari, elle éprouva des revers qui lui désaffectionnèrent les tribus de la région de Tougourt. Avec la versatilité, qui est le fond du caractère arabe, ces tribus, travaillées par les Oulad-Moulat, supportant avec peine la conduite odieuse du chef imposé, résolurent de renverser celui qu'elles avaient élevé de leurs mains. La ville fut investie sans la moindre opposition de la part des habitants. Mohammed-el-Akahal, toujours en joyeuse compagnie, ignorait les moindres détails de ce qui se passait autour de lui. Sa mort fut aussi ignoble que sa vie. Le palais, envahi par les conjurés, on le surprit cuvant son vin dans les bras de la juive favorite, nommée Zemima, aussi ivre que lui. Ils n'eurent pas de réveil ; le poignard les frappa tous deux à la fois et leurs têtes, plantées sur la principale porte de la ville, restèrent longtemps exposées aux regards et aux insultes de la populace.
Le jeune Ahmed, fils de l'infortuné Mohammed-ben-Soliman, tué par Oum-Hani au combat de Meggarin, avait été emporté secrètement dans le Souf après le désastre. Il n'avait encore qu'une vingtaine d'années quand on le ramena pompeusement à Tougourt pour y reprendre la place de ses ancêtres. Mais avec lui rentraient aussi ses deux frères cadets Ferhat et Brahim, presque de son âge, et qui allaient être une cause de discordes. En effet, le calme à peine rétabli dans la contrée, le nouveau sultan Ahmed songea à faire confirmer son élévation, pour la
rendre plus stable, par le gouvernement Turc. On lui avait persuadé qu'en se présentant en personne il serait comblé d'honneurs et de cadeaux, perspective bien séduisante pour sa jeune imagination. Mais le long trajet à parcourir pour se rendre à Alger ou à Constantine l'arrêtait. A cette époque, Kelian Hosseïn, l'un des beys les plus capables qui aient gouverné Constantine, parcourait avec une colonne de troupes le sud de sa province. Informé des intentions du prince Tougourtin, il lui donna rendez-vous a Biskra et c'est là que celui-ci fut reçu et fêté. Il avait emmené une caravane considérable d'esclaves nègres pour faire acte de vasselage ; il en rapporta des armes et des caftans brodés, insignes de son autorité reconnue. Tel fut le résultat matériel de ce voyage.
Mais, pendant son absence qui ne dura pas moins de deux mois, Ferhat, son frère, qui avait goûté du pouvoir en l'exerçant provisoirement, aurait bien voulu le conserver. Des amis complaisants et confidents de ses pensées se chargèrent d'aller au devant de ses désirs. Le malheureux Ahmed ne tardait pas a laisser la place libre, - par la mort de Dieu - dit-on en parlant de sa fin, sans tenir compte des atroces coliques qui accompagnèrent son agonie. Les juifs qui apportaient jadis de Tunis des vins et des liqueurs afin de satisfaire les goûts d'ivrognerie d'EI-Akahal avaient aussi, au fond de leurs boutiques, des poisons subtils pour les amateurs, et cette denrée va désormais être fréquemment consommée à Tougourt, à reflet d'éviter, de temps en temps, le scandale du sang versé. Mais Ferhat qui avait innové ce système de bascule ne tardait pas à en subir lui-même les conséquences. Depuis quelques mois seulement il jouissait du trône acquis par un crime, que la peine du talion le frappait et qu'il expirait lui aussi en se tordant, à la suite d'une de ces intrigues de harem, ne dépassant pas les murs de la kasba. On raconte qu'une jeune esclave nègre, aimée de Ahmed et devenue à sa mort la propriété de son successeur, se vengea ainsi du meurtrier.
Cheïkh Brahim, le survivant des trois frères n'avait guère plus de 15 ans lorsque les circonstances qui précèdent le mirent en relief. Ses goûts prononcés pour l'étude et la vie monacale, lui
avaient fait adopter pour résidence la zaouïa de Sidi-Yahïa, dans laquelle il vivait ignoré, sans prévoir le sort qui lui était réservé. Soumis à ses maîtres, il se laissa acclamer et guider par eux. De sages réformes avaient fait accueillir son avènement avec reconnaissance, et pendant de longues années l'Oued Rir jouit d'une prospérité restée légendaire et qui aurait duré encore davantage, si l'élu des marabouts n'avait abandonné les affaires terrestres pour celles du ciel. Constamment plongé, lui et son entourage, dans le mysticisme, il crut indispensable de purifier son âme par le pèlerinage au tombeau du Prophète. Il laissa ses deux fils sous la garde de quelques-uns des hommes pieux et dévoués composant son Conseil ; mais il commit la faute, en voulant donner plus de pompe a sa caravane de pèlerins, d'emmener avec lui ceux d'entre eux qui, l'aidant à gouverner, eussent été les plus fermes appuis de ses enfants.
Les deux jeunes gens : Abd-el-Kader et Ahmed, sons la tutelle d'un marabout, géraient le pays depuis deux mois a peine que leur père était parti, quand ils se virent obligés, tout à coup, de prendre la fuite pour sauver leur vie.
Khaled, le fils de l'ivrogne Mohammed El-Akahal, caché à Temacin, avait exploité en secret l'excès de dévotion, d'ordre, de rigidité de mœurs du nouveau Sultan et de ses ministres. Plus de guerres, plus de razzias, de pillages et de profits par conséquent pour les nomades avides et remuants. Khaled avait épousé une fille des Oulad Moulât, les soutiens du pouvoir. Il plaisantait adroitement ses beaux-frères en affectant de ne les appeler que les Tolba - les Clercs - ; leur disant que le temps des fiers cavaliers, des hardis coups de main, de la vie de plaisir, était finie sous le règne des marabouts et que du caractère du
marabout à celui de la femme il n'y a qu'un pas.....Vendez vos
éperons dont vous ne vous servez plus; achetez des chapelets !.... Toutes ces insinuations remuaient les entrailles des nomades et leur faisaient regretter le temps passé, mais ils restaient hésitants.
Le départ du Sultan Brahim et l'autorité abandonnée aux mains de deux enfants, réveillent avec une nouvelle ardeur les ambitions du prétendant. Il démontre à ses amis que le moment
est favorable pour tenter un coup d'état, et pour cela il fait adroitement répandre le bruit que le Sultan-Pèlerin est mort de la peste du côté de Tripoli.
C'est ainsi que Khaled usurpa le pouvoir, sans coup férir. Il avait promis à ses partisans de satisfaire leurs appétits, il tint parole, et pendant plusieurs semaines les nomades firent bombance et se gaudirent aux dépens des habitants de Tougourt et des sédentaires des autres oasis. Mais l'Arabe a comme son dromadaire une capacité d'estomac fort élastique : il n'est jamais repu. Khaled s'en aperçut un peu tard. Il entendait murmurer autour de lui qu'il ne donnait pas ce que l'on attendait de sa générosité. Son raisonnement fut bien simple : " Je n'ai plus rien ici pour contenter mes gens, allons prendre chez les voisins ! Un corps d'armée, ou plutôt des bandes de pillards, en tête desquels marche le Sultan Khaled, se dirige sur Temacin. Les habitants de cette ville, comptant être épargnés par l'usurpateur auquel ils avaient jadis donné asile, vont au devant de lui avec des diffas monstrueuses pour son monde, des sommes d'argent considérables pour lui, comme don de joyeux avènement et de vasselage. Rien n'y fait, la ville est mise a sac ; pendant quinze jours il faut qu'elle rassasie tous ces mangeurs. Quand les sauterelles ont dévoré un champ elles passent au suivant pour le ravager à son tour. Ainsi procéda Khaled jusqu'à Ouargla. Mais devant cette ville il rencontra une résistance à laquelle il ne s'attendait guère. Repoussé, mis en déroute, il y perdit même tous ses bagages, produit des vols commis le long de la route. On lira dans la notice sur Ouargla, le poème très curieux composé par les vainqueurs sur cet épisode des guerres sahariennes.
La légende a ici sa place : elle raconte que dans la bagarre et la confusion de la fuite, on vit tout à coup apparaître, sur les hauteurs du village de Ba-Mendil, un superbe cavalier monté sur un cheval blanc comme neige. S'élançant au galop, il pointa droit vers l'usurpateur Khaled et, de son chapelet, seule arme qu'il eut en main, il le frappa sur la tête en disant :
Que la malédiction de Dieu soit sur toi, ? rebelle !
Khaled tomba foudroyé et son corps resta la proie des corbeaux. la croyance populaire affirme que ce cavalier mystérieux n'était autre que le Sullan légitime Brahim qui, par une coïncidence étrange, mourait ce jour-la même au temple de la Mecque. On cite à l'appui des témoins de cette apparition surnaturelle et vengeresse, ayant bien reconnu les traits de leur ancien prince. Mais il est probable que la peur de l'ennemi qui les poursuivait avait rendu à ces témoins la vue trouble. En mieux regardant, ils auraient sans doute reconnu l'un des marabouts favoris du Sultan légitime, qui s'attachant aux pas de l'usurpateur n'attendait qu'une occasion pour le frapper, non avec un chapelet mais avec une bonne lame. Nous allons voir que cela ne dut pas se passer autrement malgré la légende.
Quoi qu'il en soit, quand on parle dans l'Oued Rir' du Sultan Khaled, on accompagne toujours son nom de la formule consacrée : Dieu le maudisse !
Les deux fils du Sultan Brahim que l'on avait enlevés pour les soustraire à la vengeance de Khaled avaient été conduits secrètement au village de Guemar, dans le Souf, par les amis de leur père. Au premier moment d'effervescence, les marabouts avaient jugé prudent de laisser marcher le flot de la révolution sans opposer la moindre résistance. Mais dès que les fautes de l'usurpateur leur firent sentir le moment favorable pour réagir à leur tour, ils se mirent à l'oeuvre. Bien n'est dangereux comme la haine des hommes travaillant en silence, et les confréries religieuses musulmanes ont depuis des siècles le privilège de ces conspirations ourdies dans l'ombre. N'aurait-il pas succombé au milieu d'un désastre que Khaled, contre lequel l'arrêt de mort avait été prononcé par les marabouts, serait tombé même dans un triomphe, sous les coups de ces imitateurs de la secte des
hachaïchins, les assassins de la Perse. Voilà l'explication du cavalier fantastique au chapelet, sur le compte duquel l'imagination fantaisiste a forgé une légende utile à exploiter.

C'était en 1137 de l'hégire (1724) que cela se passait, disent les chroniques du pays. Abd-el-Kader, le fils aîné de l'ex-Sultan Brahim, était aussitôt ramené du Souf, dont toute la population, la tribu guerrière des Troud en téte, lui faisait escorte, avec les nomades de son oncle, le cheikh El-Arab Douadi : Les portes
de la kasba, dit la notice, s'ouvrirent devant son cortège. Une réunion solennelle de la Djemaa lui donna l'investiture et
prêta entre ses mains le serment d'obéissance. C'est a ce prince
qu'on attribue la restauration de la porte principale de la kasba haute de vingt coudées, doublée en fer artistement travaillée et ornée de dessins formés avec des clous à téte large et ronde. Nos grands-pères qui vécurent de son temps, racontent que ce prince était d'une taille si élevée, qu'on le nommait Bou-Kameteïn, celui qui est grand comme deux hommes ; il était d'un caractère méfiant. Tous les soirs il se faisait remettre les clés de la ville et celles de la kasba et les gardait près de son lit. Son règne, qui dura sept ans, n'offre d'intérêt que par l'absence de troubles intérieurs. Il laissa cinq enfants males, dont les plus connus sont le cheikh Omar et le cheikh Mohammed qu'il avait eus de Saadia, fille du cheïk El-Arab Ali bou Okkaz.

Quatriéme partie de la note historique de Touggourt

jeudi 27 mai 2010, 20:25

Quatriéme partie de la note historique de Touggourt

Trop jeunes encore pour succéder à leur père, qui succomba en l'année 1144 (I731), il fut convenu dans un conseil de famille que leur oncle Ahmed ben Brahim exercerait le pouvoir jusqu'à la majorité de l'ainé de ces enfants, et il le garda en effet pendant une dizaine d'années. Mais le moment fatal de l'échéance arriva, les enfants étaient devenus des hommes et revendiquèrent leurs droits. Ahmed, de son côté, s'était fait des partisans tant auprès des Beys de Constantine que parmi les tribus et notamment les Oulad Moulât; il ne voulut plus abdiquer. Ferhat ben bou Okkaz, oncle maternel et tuteur des jeunes gens, arriva alors devant Tougourt avec tous ses nomades et imposa par la force ce qui n'avait pu être obtenu de bonne volonté. Ahmed, le Sultan dépossédé, dut prendre la fuite et céder la place a son neveu Omar ben Abd-el-Kader. Il se retira au Souf, dans la ville d'El-Oued, où se rassemblèrent autour de lui les tribus qui lui étaient restées fidèles, telles que les Oulad Moulât, les Selmia et les Troud. Il y avait donc à ce moment deux Sultans de Tougourt : l'un dans sa capitale et l'autre tenant la campagne dans le Souf.
La chronique tunisienne d'EI-Hadj Hamouda va nous fournir des détails assez curieux sur la lutte entre les deux prétendants au trône tougourtin. A l'époque où nous sommes arrivés, une révolution avait éclaté en Tunisie et le prince Mohammed Bey s'était enfui vers le Djerid, sous la protection de son allié Bou-Aziz, le Seigneur des Hanencha. J'ai déjà raconté cet épisode dans ma notice sur les Harrar.
Du Djerid, les fugitifs passèrent dans le Zab, traînant à leur suite tous leurs partisans parmi lesquels on comptait surtout les Chabbia. Ahmed ben Djellab le Sultan dépossédé, quitta aussitôt le Souf et alla trouver le chef des Hanencha Bou-Aziz qu'il intéressa à sa cause, en lui promettant, s'il voulait l'aider à reconquérir Tougourt par la force des armes, de lui donner 50,000 réaux, 300 chamelles, 400 couvertures de laine et 600 charges de dattes. La proposition fut acceptée.
Les alliés s'avançaient dans le Sahara et pénétraient déjà sur le territoire de l'Oued Rir", quand le Sultan Omar, averti à temps, pensa qu'il n'avait d'autre moyen d'affermir sa puissance que de recourir lui aussi a la protection du chef des Hanencha. Il n'y avait pas de temps à perdre : attendre c'était faire tourner l'expédition au profit du prince Tougourtin dépossédé. Il envoya son oncle Ferhat au devant de Bou-Aziz, avec la mission de lui offrir une somme plus considérable que celle qui lui avait été promise par Ahmed, s'il consentait à exterminer les Oulad Moulat. Dans la politique musulmane, les plus grosses sommes commandent la sympathie : ainsi l'on vit les armes préparées pour la vengeance de l'un passer du côté de son ennemi.
Le cheikh Ferhat, pour augmenter ses forces, fit en même temps prévenir le prince tunisien fugitif, inséparable compagnon de Bou-Aziz, qu'il avait reçu à son sujet une dépèche du Pacha d'Alger dont l'intention était de le voir arriver à sa cour et de lui fournir ensuite les moyens de renverser ceux qui l'avaient dépossédé de ses ?tals. Il terminait en lui promettant de lui communiquer la dépêche elle-même afin qu'il pût se convaincre des bonnes intentions du Pacha à son égard. Puis, en post-scriptum, il le priait de prêter le concours de ses alliés les Hamama et les Dreïd au cheikh Bou-Aziz pour l'aider à massacrer les Oulad Moulât.
Le prince Tunisien consentit à cette combinaison. On lui annonça qu'un conciliabule devait avoir lieu au delà de Tougourt pour régler le plan de campagne et il dut s'y rendre avec Bou-Aziz. On se dirigea d'abord vers El-Faïd, puis on marcha dans une direction opposée à Tougourt, comme si l'on voulait s'en éloigner ; mais on ne tarda pas à s'en rapprocher par un autre coté. Ferhat les rejoignit; on s'entendit, après quoi chacun s'en retourna de son coté et Bou-Aziz prit dès lors ses dispositions pour attaquer les Oulad Moulat dès le lendemain matin.
Mais les cavaliers du Moulat avaient découvert dans le sable les empreintes des pieds de chevaux. Ils suivirent ces traces qui les amenèrent près de Tougourt, à l'endroit où s'était tenue la conférence avec Ferhat et ils reconnurent également par les pistes la direction que chacun avait prise eu se séparant. Il n'en fallait pas davantage a l'esprit clairvoyant des Oulad Moulât, habitués aux intrigues sahariennes, pour comprendre ce qui se tramait contre eux. Comme il adviendrait chez nous d'une dépêche ennemie interceptée, ils étaient suffisamment renseignés sur les intentions de leurs adversaires. Ils s'en retournèrent donc au galop auprès de leurs frères, leur annoncer que Ferhat avait gagné Bou Aziz pour l'aider à les écraser, et cette nuit-là même les Oulad Moulât décampaient et s'enfonçaient vers le Souf. Ahmed ben Djellab, avec les partisans qui lui restaient, s'éloigna avec eux. De sorte que, le lendemain, les agresseurs qui comptaient les surprendre ne trouvèrent plus que la trace du campement qu'ils occupaient la veille. Ils n'osèrent pas les poursuivre à travers les affreuses dunes qui séparent Tougourt du Souf, région des plus dangereuses, où une troupe risque d'être engloutie dans les sables ou de périr de soif.
Bou-Aziz, malgré ce résultat négatif, n'en réclama pas moins à Ferhat la récompense qu'il lui avait promise. Votre ennemi est en fuite, lui disait-il, il faut donc me donner ce qui est convenu., Ferhat s'y refusa énergiquement, répondant qu'il avait été question de récompense, en effet, mais a condition que les Oulad Moulât seraient détruits; qu'il était donc dégagé de ses promesses dés le moment que l'ennemi fuyant n'avait même pas été attaqué. Bou-Aziz insista, discuta longuement avec cette chaleur de l'Arabe qui revendique quelque chose-, il ne put qu'obtenir pour ses gens l'autorisation d'entrer dans Tougourt pour y commercer avec les habitants. Mais Ferhat, méfiant et qui craignait une surprise et la déchéance de son neveu le sultan Omar, n'accorda cette faveur qu'après que Bou-Aziz lui eut remis en otage deux des principaux cavaliers de sa troupe, comme garantie de ses intentions pacifiques. Bou-Aziz eut ensuite avec Ferhat une entrevue a laquelle assista le prince tunisien Mohammed-Bey. Celui-ci pria Ferhat de lui communiquer la dépêche écrite a son sujet par le Pacha d'Alger. Ferhat résista ; c'était montrer qu'il avait menti pour mieux l'attacher a sa cause ; mais il finit par céder et donna cette lettre ; elle était conçue en ces termes :
Nous avons appris que Mohammed-Bey vient de pénétrer dans le Zab ; lâchez de le tuer ou de vous saisir de sa personne. Si vous exécutez ce que nous désirons, nous vous accorderons tout ce qui vous sera agréable. Si cependant vous ne parveniez pas à accomplir nos instructions, faites en sorte de l'expulser du Zab.
Le prince et Bou-Aziz quittèrent Tougourt immédiatement et leur mouvement fut le signal de départ de tous les contingents auxiliaires rassemblés autour de la ville. Ils marchaient en groupes séparés. Les Oulad Moulât, profitant de cette faute, trouvèrent l'occasion de punir Bou-Aziz traître a la foi jurée. Lui barrant la route, ils lui firent éprouver des pertes considérables. Si, au lieu de se venger, ils avaient, à ce moment, entamé de nouvelles ouvertures pour s'attacher ces auxiliaires, il est probable qu'ils auraient réussi, ayant affaire à des mécontents trompés dans leurs espérances. Ahmed ben Djellab, cette fois, soutenu fidèlement, aurait repris avec eux le chemin de Tougourt et en aurait peut-être chassé son compétiteur. Mais c'était écrit, et les choses se passèrent ainsi.
Ahmed, n'ayant plus l'espoir d'une revanche, malgré les Troud et autres Souafa restés dévoués à sa cause, mourut de chagrin à Guemar, où il s'était retiré. Il laissait quatre fils. Les deux aînés ayant été empoisonnés par une main inconnue, leur mère s'enfuit à R'dames avec les deux survivants pour les préserver du même danger.
Le manuscrit arabe qui m'a été communiqué à Tougourt ne contient plus que deux lignes sur le règne d'Omar : Il gouverna longtemps et tua ses deux frères qui avaient conspiré contre lui. Heureusement que les documents sur la dynastie djellabienne recueillis par M. de Chevarrier à une source plus abondante, nous mettent à même de compléter cette lacune .
Maître du pouvoir qu'il avait fait légitimer par les troupes coalisées, le cheikh Omar crut avoir reconquis le repos pour longtemps. Il régna en effet dix-sept ans. sans avoir de démêlés avec les puissances étrangères, ni de factions dans l'intérieur de ses états. Mais l'année 1170 (1756) fut signalée par une révolte. Ses deux frères Ali-abbâs et Ahmed prirent les armes contre lui et s'avancèrent jusqu'à Sidi Khaled. Omar voulut conserver par la ruse une autorité qu'il avait acquise par la force.Il envoya son khalifa au camp des deux princes et leur fit promettre l'aman s'ils rentraient dans l'ordre. La paix ayant été acceptée.
Ali-Bâs et Ahmed vinrent sans défiance a la rencontre du cheikh Omar et s'arrêtèrent a un endroit qu'on appelle Chouchet es-Salatin, près de l'oasis d'El-Ksour. Mais au moment où, descendus de cheval, ils s'approchaient du sultan pour lui baiser la main en signe de soumission, les nègres de la garde se jetèrent sur eux et les égorgèrent traîtreusement sons les yeux de leur frère. On voit encore leurs tombeaux dans la mosquée de Sidi Messaoad à l'ancienne Meggarin. Ce fut le dernier acte du cheikh Omar avant sa mort, qui arriva la même année.
Il est probable que ces détails précis ont été donnés à M. de Chevarrier par les marabouts de Sidi Messaoud, gardiens des tombeaux des malheureux prétendants.
Mohammed ben Djellab succéda à Omar son père. C'était du temps où Ahmed bey El-Colli gouvernait Constantine, époque importante pour les annales du Sahara. Une nouvelle famille, en effet, celle des Ben-Gana, va surgir et de la un antagonisme acharné et des luttes sanglantes qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Ce sujet plein d'intérêt fera plus loin l'objet d'une étude spéciale, mais ici déjà, pour l'intelligence des événements de Tougourt, il est indispensable d'en dire quelques mots. Ahmed Bey étant simple janissaire de la garnison de Collo, d'où lui vint le surnom d'El-Colli, avait fait la connaissance des Ben-Gana, modestes artisans, habitant alors aux environs de Mila, petite ville au pied de la Kabylie, et les relations étant devenues intimes entre eux, il épousa une fille de cette famille.
Parvenu plus tard à la dignité de Bey, gouverneur de la province de Constantine, il s'intéressa à l'avenir des parents de sa femme et maria la sSur de celle-ci, nommée Mbarka à l'un des
cheïkn El-Arab du Beït-Bou-Okaz. Telle est l'explication de l'arrivée de la famille tellienne des Ben-Gana dans le Sahara, où nous la verrons bientôt s'efforcer d'y prendre pied et y tenir un rang important. ..
Cela exposé, revenons au sultan tougourtin Mohammed. En 1760, nous dit la notice que nous copions; il institua son fils Amran gouverneur intérimaire de la principauté de l'Oued Rir' et il partit pour La Mecque, selon l'usage de ses ancêtres. Neuf mois après, des troubles survenus dans le pays du Souf menacèrent la liberté du commerce et la tranquillité publique. Le cheikh Amran laissa son khalife dans la kasba de Tougourt avec une forte garnison et pénétra à marches forcées sur le territoire du Souf. Arrivé à ?l-Oued, qui en est la capitale, il tomba malade. Les progrès du mal furent si rapides qu'il n'eut pas le temps de prendre des dispositions en faveur de son fils unique, Tahar. On était dans la saison des fièvres, si dangereuses même pour les indigènes. Tahar ne survécut que quelques jours après son père. Il mourut au Souf, laissant un fils en bas age nommé Ibrahim.
Tandis que l'armée expéditionnaire, privée de ses chefs, commençait à se démoraliser, les guerriers du Souf, enhardis par la circonstance, harcelaient le camp nuit et jour. Sur ces entrefaites, le sultan Mohammed revint de La Mecque. La fortune de Tougourt était revenue avec lui. C'était peu pour ce prince de rétablir la paix dans le désert ; il consacra les cinq dernières années de son règne à améliorer le sort de ses sujets, d'un côté en affermissant la justice, d'un autre en allégeant les impôts, Afin de prévenir les crimes de violence et de meurtre qui se renouvelaient d'une façon déplorable, il substitua la peine de mort a la dia ou amende, prix du sang au profit de la victime ou de sa famille. " J'ai même entendu dire, à un vieillard qui tenait le fait de son père, que le cheïkh Mohammed, avant de livrer le condamné au bourreau, les faisait agenouiller devant lui et leur traçait une incision sous la gorge avec son yatagan. "
Sultan Mohammed mourut le premier jour de l'année 1179 (1765). Omar, son fils, lui succéda, mais il ne jouit pas longtemps du pouvoir, car il succomba cinq mois après - de maladie, disent ceux qui ignorent l'intrigue, - mais en réalité, lui aussi périt du poison. Les tribus nomades soumises a l'autorité du cheikh El-Arab étaient nombreuses. Entre elles existaient de temps immémorial des rivalités occasionnant fréquemment des collisions, et le chef de cette multitude remuante appelé a régler les discussions, s'il donnait satisfaction aux uns, mécontentait inévitablement les autres en appliquant la justice. Or, les tribus des Rahman et des Selmia, puissantes par leurs richesses et le nombre de leurs guerriers, étaient à l'égard de leur congénères d'une arrogance extrême provoquant souvent des troubles qu'il allait réprimer. L'obéissance au chef traditionnel était pour elles un lourd fardeau , elles firent bande a part, formant ce qui s'appellerait le parti des frondeurs. J'insiste sur cette situation parce que nous verrons bientôt les conséquences de la scission qui divisa les tribus arabes en deux grands sofs ou lignes hostiles l'une à l'autre.
Les Rahman et les Selmia, possesseurs de palmiers dans les oasis an nord de l'Oued Djedi, ayant donné de nouvelles causes de mécontentement au moment de la récolte des dattes, le Cheîkh-el-Arab résolut de les châtier et appela a son aide le souverain tongourtin qui, avec ses forces, vint le rejoindre a Sidi Khaled. bourgade des Oulad Djellal. Mais, à la veille d'en venir au, mains avec les rebelles, Omar ben Djellab, pris de vomissements, expirait en quelques heures. Sa présence gênait et, en s'en débarrassant, on désorganisait les combinaisons de l'attaque. Les deux tribus en révolte avaient de bons amis dans le camp oppose ; nous allons voir se renouveler de pareils faits et la plupart des intrigues se dénouer par le sabre, le poison et la corruption.
Le prince Omar ben Djellab laissait trois fils : Ahmed, Abd-el-Kader et Ferhat. Ce fut Ahmed, l'ainé, qui monta sur le trône saharien en 1180 de l'hégire 1766;. De cette époque jusqu'en 1788, que Salah-Bey, gouverneur de Constantine, alla assiéger Tougourt, rien de saillant qui mérite d'être signalé ne se produisit dans la principauté de l'Oued Rir'. Afin de suivre la filiation de ces souverains du désert, nous donnerons néanmoins les noms de ceux qui occupèrent le pouvoir durant cette période :
Sultan Ahmed ben Omar partit pout la Mecque, où il mourut. Il laissa quatre fils, parmi lesquels nous ne citerons que Mohammed, qui reparaîtra plus tard sur la scène.
Abd-el-Kadcr, deuxième (fils du sultan Omar, succède à son frère Ahmed en 1778 ; il meurt sans postérité.
Son frère, Ferhat, hérite du pouvoir en 1782.
Pour se rendre compte des événements qui vont maintenant se produire dans le Sahara, nous devons, encore une fois, anticiper sur la curieuse histoire des Douaouda; tout cela s'enchevêtre, et il faut bien suivre les fils des intrigues pour ne pas s'égarer dans ce dédale que certains intéressés voudraient rendre plus obscur encore. Nous avons dit plus haut que le Bey de Coustantine, Ahmed El-Colli, avant maria sa belle-sSur, Mbarka, fille des Ben-Ganâ, au cheikh El-Arab. Mbarka avait un frère plus jeune qu'elle, venant souvent la visiter dans le Sahara et passant des saisons entières auprès d'elle. L'existence des Arabes nomades qui, comparables a la marée, ont tous les ans un flux et reflux du Sud au Nord, lui avait plu - Quoi de plus séduisant, en effet, que la vie de la tente, en plein air, dans ces espaces sans limites où le ciel se confond avec l'horizon ? C'est patriarcal ; nous-mêmes, Européens, y éprouvons une certaine sensation et devons comprendre aisément les attractions captant le jeune Gana dans ce milieu où, pour les seigneurs féodaux, le temps se passe à cheval, soit à la chasse, soit à la recherche d'aventures. A la fois beau-frère du Bey régnant et du cheikh El-Arab, il jouissait d'une certaine considération parmi les nomades, et, pendant un pèlerinage à la Mecque qu'il accomplit en compagnie de plusieurs de leurs notables, il sut si bien les gagner, par son affabilité et ses largesses, qu'il s'en fait des partisans dévoués. Le gouvernement turc avait eu souvent à se plaindre des allures indépendantes et parfois même de l'insolence des chefs féodaux du Sahara. Mais comment châtier des gens insaisissables et faisant le vide en s'éloignant vers les régions arides, chaque fois qu'ils se sentaient menacés. Partout ailleurs, le système politique " diviser pour être maîtres " avait parfaitement réussi ; les circonstances s'offraient avantageuses pour le mettre
en pratique dans ces régions. C'est ce que venait proposer El-Hadj ben Gana à son retour de la Mecque: il avait admirablement prépare les voies pour atteindre ce résultat. Le Bey, son beau-frère, l'investit du titre de cheikh El-Arab pour l'opposer à la famille des Douaouda, héréditaire de ce titre séculaire, et, dès lors, commença la rivalité et l'antagonisme. Les Douaouda et les nomades restés fidèles à leur cause se mettaient aussitôt en révolte ouverte et continuaient a être les maîtres du Sahara, où n'aurait point osé se montrer le nouveau parvenu. Soutenu par la garnison turque de Biskra et ses quelques partisans, celui-ci ne dépassait.guère l'oasis de Sidi-Okba et c'est lui, en effet, que le chérif Sidi El-Haoussin El-Ourtilani raconte, dans ses impressions de voyage, l'avoir trouvé en 1762. El-Hadj ben Gana, accompagnant, peu après, son beau-frère le Bey El-Colli, dans son expédition contre les Kabyles des Flissa, fut tué, ainsi que bien d'autres personnages marquants.
Mohammed ben El-Hadj ben Ganà succéda à son père, mais son influence ne s'étendit guère au delà de la zone primitive. Enfin, en 1771, apparaît sur la scène Salah-Bey, le gouverneur Le plus remarquable qu'ait eu la province de Constantine. Actif, guerrier et administrateur, il ne pouvait laisser continuer l'anarchie qui régnait dans le Sahara. Salah-Bey devait sa fortune au Bey El-Colli, sous les ordres duquel il avait fait a peu près toute sa carrière. Il s'intéressa donc a celui qui était le neveu, par les femmes, de son ancien protecteur. El Hadj ben Gana avait été tué a ses côtés en combattant chez les Flissa, nouveau motif pour soutenir le fils de son malheureux compagnon d'armes. En même temps, ne fallait-il pas mettre à la raison les Douaouda toujours en révolte et, comme nous l'avons dit, insaisissables ? Mais il y avait l'Oued-Rir' et surtout Tougourt, centre d'action des rebelles; c'est là qu'il convenait de les frapper.
Ferhat, alors sultan de Tougourt, était gendre du cheikh El-Arab Douadi et naturellement son allié. Il y avait longues années que, lui aussi, répudiant la domination turque, ne payait plus d'impôts.
La petite principauté de l'Oued-Rir', nous dit l'historien
des Beys, grâce à sa position, avait pu, jusqu'alors, braver impunément les menaces des Beys de Constantine, trop faibles ou trop prudents pour aller si loin imposer leur volonté par la force des armes. Mais ce que nul de ses prédécesseurs n'avait osé tenter, Salah-Bey résolut de l'entreprendre et de le mener à bonne fin. Toutefois, avant de s'aventurer dans une expédition aussi lointaine, où le succès à atteindre pouvait si facilement se changer en un revers désastreux, il voulut user de tous les moyens de conciliation que lui conseillait la prudence. Le moment lui parut propice. On était au commencement de l'année 1788 et la gloire toute récente dont il venait de se couvrir dans ses rapports diplomatiques avec la cour de Tunis devait lui faire espérer un résultat non moins satisfaisant auprès de son vassal le chef de Tougourt. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Les négociations entamées avec Ferhat ne purent aboutir à une entente commune. Se souvenant que Tougourt avait défié tous les Beys de Constantine, celui-ci crut pouvoir braver également les menaces de Salah. il refusa de consentir à ce qu'on lui demandait. Il ne restait plus, dès lors, au Bey, qu'un moyen de faire prévaloir son autorité ainsi méconnue : c'était d'aller en personne dicter ses ordres dans Tougourt même. L'expédition fut résolue. Toutefois, le secret en est tenu caché jusqu'à la fin d'octobre de cette même année 1788. Le désert pouvant, dans cette saison, être parcouru aisément par l'armée turque, on entra ouvertement en campagne. Salah-Bey vint prendre lui-même le commandement des troupes à l'Oued-Djedi et s'avança avec quelques pièces d'artillerie jusqu'aux environs de Sidi-Khelil, malgré une neige épaisse qui faillit l'engloutir lui et son armée. Pour ne pas épuiser ses forces le long de la route, le Bey se contenta de châtier une seule oasis et marqua la place du châtiment par un monceau de ruines. Le dix-huitième jour, il planta ses tentes en vue de la capitale de l'Oued-Rir', que protégeait un fossé profond et rempli d'eau. Les canonniers établirent leurs artilleries sur des esplanades construites en troncs de palmiers et ouvrirent le feu contre la porte dite Bab-el-Khadra, celle de Sidi Abd-es-Selam et le quartier El-Tellis, où est située la Kasba Pendant ce temps, une partie des soldats abattaient à coups de haches les arbres qui constituent la richesse du pays. Le siège dura plusieurs semaines. Salah-Bey avait juré de ne pas lever le camp avant d'avoir détruit Tougourt de fond en comble. La poudre et les munitions ne lui manquaient pas ; sa volonté était une volonté de fer. Il fallut donc que le cheikh Ferhat comprit la situation. Un drapeau blanc, signe de soumission, fut hissé au haut de la mosquée appelée Djama-el-Malekia. A cette vue, le Bey fit cesser le feu et attendit les propositions de l'ennemi. Il fut convenu que l'Oued-Rir paierait les frais de la guerre et verserait entre les mains des Turcs un impôt de trois cent mille réaux; plus un tribut en chevaux et en esclaves nègres.
Tel fut, ajoute, en terminant, M. Cherbonneau, à qui nous avons emprunté une partie de cette relation, le résultat d'une révolte qu'avaient amenée la faiblesse, la pusillanimité des prédécesseurs de Salah Bey (1).
Le vieux minaret de Tougourt porte les traces des boulets de Salah Bey; c'est avec orgueil que les Tougourtins les montrent comme preuve de leur résistance et aussi ne manquent-ils jamais d'ajouter: Nous avons repoussé le Bey et ses gens du Tell, croyez-nous, bien qu'on vous ait dit le contraire. Ben Berika, s'il était encore de ce monde, serait le meilleur témoin !.
Or, voici leur récit explicatif que confirment du reste les souvenirs conservés dans la famille noble des Douaouda. Salah Bey avait entrepris son expédition durant un hiver tellement rigoureux qu'il est resté légendaire dans le Sahara sous le nom de Am-et-Teldj (l'année de la neige), tant elle s'y montre rarement.
Pendant vingt-deux jours seulement - et non six mois comme on l'a écrit ailleurs - que dura le siège de Tougourt, l'armée du Bey eu à souffrir de pluies continuelles, mêlées de neige, et d'un froid exceptionnel par l'abaissement de la température dans les sables. Quatre petits canons en cuivre apportés à dos de chameau et mis en batterie, avaient ouvert le feu sur la ville ou plutôt sur lu mosquée, monument le plus en évidence. Voilà en quoi consista l'attaque. Sur la lisière de l'oasis, quelques palmiers étaient abattus plutôt pour se procurer du bois et se chauffer que
comme moyen d'intimidation en usage et, chaque fois que les bûcherons s'avançaient la hache à la main, une vive fusillade, partant de toutes les murailles crénelées des jardins, les repoussait vigoureusement. C'est que les Tougourtins n'étaient pas seuls à se défendre : leurs amis les Souafa, les habitants des autres oasis de l'Oued Rir', même des gens de Ouargla étaient accourus a leur aide. En rase campagne, la résistance était la même , il fallait aller y chercher des fourrages pour les chevaux et les animaux de transport du corps d'armée ; chacune des sorties donnait lieu à des escarmouches ; les nombreux cavaliers des Douaouda fondaient au galop sur tout ce qui se montrait. Pendant ce temps, je le répète, la température inclémente semblait elle-même favoriser la resistance. Le découragement, conséquence d'échecs et de souffrances multiples, s'était déjà manifesté par des désertions. Salah Bey renonçant dès lors a soumettre Tougourt par la force dut songer à battre en retraite. Il n'eut même pas la satisfaction d'amener les ennemis à composition, puisqu'a hauteur de Meggarin, dans le mouvement de recul, son monde embourbé dans des marais et harcelé de toutes parts, courut un instant de graves dangers. Il y abandonna néanmoins une portion de son artillerie, et deux de ses canons, trois même ajoutent ceux qui amplifient la victoire, restèrent en trophée aux mains des rebelles. Ces pièces étaient en cuivre, avons-nous dit. On les livra à un juif de Tunis, du nom de Ben Berika, qui les fondit pour en faire des bracelets aux femmes des vainqueurs, ainsi qu'une petite monnaie, ou sortes de jetons, appelée dans l'Oued Rir' Sekka ben Berika. On voit que nous sommes loin de la version première et surtout de celle donnée par le général Daumas qui attribue a Salah Bey la gloire d'avoir enlevé d'assaut la capitale saharienne. Le Bey, dit-il, avait été entraîné dans cette expédition par un membre mécontent de la famille des Ben Djellab, cheikh Ahmed, cousin du Sultan régnant, cheikh Amer, qu'il voulait déposséder. Les bases du marché passé avec cheikh Ahmed et le Bey Salah sont assez singulières : à chaque
étape de Constantine à Tougourt, le Bey ; devait compter mille boudjous à cheikh Ahmed qui, en échange, devait, une fois au pouvoir, lui payer une redevance d'un million. Le Bey Salah, guidé par le traître, se mit en marche à là tète d'une armée appuyée de quelques pièces de canon. A son approche, tous les habitants de l'Oued Rir' se retirèrent a Tougourt. Salah resta six mois devant la place; car, bien que ses habitants soient plutôt commerçants que guerriers, ils se battent avec beaucoup de courage s'ils sont retranchés derrière des murailles. Malgré cette résistance opiniâtre, l'artillerie ayant fait brèche à l'enceinte de la ville, tous les palmiers environnants ayant été coupés et la famine menaçant les assiégés, Le Bey Salah enleva enfin la place dans un assaut décisif. Les énormes contributions dont il la frappa et celles qu'il leva sur tous les villages de l'Oued Rir' le dédommagèrent largement et des frais de la guerre et des boudjous qu'il avait religieusement comptés à
cheikh Ahmed qui, devenu sultan ,paya la redevance convenue. Inutile d'insister sur la vraisemblance des faits aussi bien que
de faire ressortir la confusion des noms et des dates, erreurs permises à l'époque où s'écrivait ce premier livre sur le mystérieux Sahara où nous ne pénétrions que dix ans plus tard. Nous verrons par la suite que cette contrée resta insoumise malgré la campagne turque et que les beys ne réussirent à y avoir un semblant d'influence qu'à l'aide de la politique dissolvante de division et de corruption. Atteint dans son amour-propre de guerrier et de diplomate, Salah-Bey n'était pas homme à renoncer à la partie. Aussi le voyons nous aller trois fois encore dans le Sud, je ne dirai point dans le Sahara, puisqu'il ne dépassa point la banlieue de Biskra, de crainte de subir un nouvel échec. Nous trouvons du reste la confirmation du long état de révolte dans lequel se maintint toute cette région, dans la correspondance de notre ancienne compagnie royale française de La Calle. Ainsi, déjà, au mois de mai 1786, le directeur Bourguignon écrivait aux chefs de la compagnie à Marseille : Le bey Salah ne va pas a Alger cette année saluer le Pacha, comme d'habitude, a cause du soulèvement de plusieurs tribus du désert. En mars 1791,le consul Astoin Sielve annonçait que Salah-Bey était encore allé faire le siège d'une ville de nègres dans le Sahara, sous prétexte qu'ils refusaient de payer la garante .

Cinquiéme partie de la note historique de Touggourt

samedi 29 mai 2010, 09:46
Cinquiéme partie de la note historique de Touggourt

On voit donc que, malgré tous ses efforts, Salah-Bey n'avait rien obtenu par les armes, puisque la révolte durait toujours. Il employa alors l'autre système, l'arme de l'intrigue, à laquelle tout autre Bey, moins énergique, se serait contenté d'avoir recours. Il y avait à cette époque, dans l'entourage du gouverneur de la province, un haut dignitaire portant le titre de Bach-Siar, fonctions correspondant a ce que nous appellerions le grand courrier de cabinet. C'était lui qui, dans les circonstances délicates, recevait mission de son maître d'aller auprès du Pâcha d'Alger ou deTunis traiter des affaires confidentielles. Il se nommait El-Hadj Messaoud ben Zekri, issu de la famille des Ben-Zekri ou Zegrin qui, après avoir joué un role important à Grenade, s'était réfugié à Constantine lors de l'expulsion des Maures d'Espagne. De race princière, les Ben-Zekri s'étaient liés d'amitié ou même par des alliances encore plus étroites avec certaines familles nobles de leur nouvelle patrie. Les Douaouda du Sahara étaient ainsi devenus leurs parents. Bien que dans le camp de Salah-Bey, Ben-Zekri avait donc des relations intimes avec les chefs en révolte. Fatigué de cet état permanent de luttes et de combats, il proposait au Bey de s'interposer pour amener une paix honorable autant pour les uns que pour les autres. Après maintes démarches conciliatrices du Nord au Sud, un arrangement était convenu. C'est une de ces conventions, type de ruse et de duplicité, comme les Turcs s'en servirent souvent en Algérie pour désorganiser les résistances du peuple indigène ; la voici dans tous ses détails : Mohammed El-Debbah ben Bou Okkaz, le cheïkh-el-Arab révolté, viendrait à Biskra faire acte de soumission et recevrait la confirmation de son titre et le caftan d'investiture des mains de Salah-Bey; il resterait le chef reconnu de tous les Arabes nomades. Mais Mohammed ben El-Hadj Ben-Gana, jusque-là cheïkh-el-Arab in partibus, conserverait le commandement de Biskra et de quelques-unes des oasis et des tribus des Ziban. C'était déjà un premier antagonisme créé entre les deux dignitaires, mais qui ne suffisait point aux combinaisons de la politique turque. Salah-Bey conservait une haine implacable contre Ferhat ben Djellab, le sultan de Tougourt, qui avait osé lui résister et fait éprouver une défaite à ses armes, victorieuses en tant d'autres circonstances. La gloire qu'avait acquit Salah Bey; en contribuant puissamment au désastre de l'armée espagnole d'O'Reilly devant Alger, était ternie par cet échec. Il fallait a tout prix s'en venger en renversant Ferhat et faire disparaître la dynastie des Ben-Djellab ; c'était la condition capitale qu'il imposait dans son traité de paix. Les Douaouda étaient parents des Ben-Djellab, donc Debbah hésitait à consentir à leur ruine, mais la diplomatie de son ami Ben-Zekri l'emporta, et, par une convention secrète, il était décidé que satisfaction com-plète serait accordée au Bey selon ses désirs. Mais une nouvelle complication allait surgir, - elle n'embarrassait certainement point les Turcs qui l'avaient préparée et résolue d'avance afin d'atteindre leur but politique. Par qui remplacer les Ben-Djellab après leur chute? Avec intention on avait négligé d'en parler jusque-là pour amener Debbah, de concessions en concessions, à tout accepter. Debbah proposa son frère Saïd. Ce plan ne pouvait convenir au Bey qui, au lieu d'augmenter la puissance des Donaouda, ne visait au contraire qu'à la désagréger et enchevêtrer autant que possible les influences, de telle sorte qu'il fut loisible de les opposer, à l'occasion, les unes aux autres. Par quelles promisses Debbah se laissa-t-il séduire? On l'ignore; mais il convient de rappeler que l'arabe, quand on fait adroitement miroiter à ses yeux argent et gloriole personnelle, est comme grisé par l'ambition ; il oublie tout, son propre intérêt même. Vivant au jour le jour, sans prévoir l'avenir, il est aveuglé par la jouissance du présent. C'est ce qui arriva à Debbah, entrant en plein dans le complot préjudiciable à sa famille et à ses alliés. Il fut décidé qu'un Ben-Gana prendrait le commandement de Tougourt aussitôt la chute des princes héréditaires et que le cheïkh-el-Arab Debbah l'aiderait à se maintenir dans cette position toute nouvelle.
La notice rapporte que Ferhat ben Djellab ne jouit pas longtemps du repos, après les événements qui précèdent. Ses sujets l'accusèrent d'avoir épuisé le pays par une lutte insensée contre l'autorité de Constantine. Les gens du Souf levèrent l'étendard de la révolte ; Ferhat lança contre eux sa cavalerie, mais il mourut a El-Oued, après un règne de dix ans.
Tout cela est exact, mais a besoin d'ètre complété. Le renversement du Sultan Ferhat, avons-nous vu, était une affaire résolue dans les hautes régions gouvernementales, Le destituer ouvertement n'était pas possible; restait le poison, moyen plus efficace de s'en débarrasser. Pour cela, fallait-il encore l'attirer hors de chez lui, où la surveillance de ceux qui l'approchaient était trop rigide.
On y réussit en fomentant une révolte dans le Souf, et, dès qu'a la tête de ses gens, il arrivait dans cette contrée pour y rétablir l'ordre, une main inconnue lui tendait le breuvage qui devait résoudre la question pendante. Ferhat avait épousé la fille d'EI-Guidoum ben Bou-Okkaz, de laquelle il eut deux enfants : El-Khazen et Tala, dont il sera bientôt question.
Mais à peine le souverain légitime venait-il de s'éteindre que les populations de l'Oued-Rir' lui donnaient pour successeur, Ibrahim, son cousin. Afin de ne pas nous égarer dans la généalogie de cette famille, où les mêmes noms reparaissent souvent, rappelons que le Sultan Ahmed ben Omar, mort pendant son pèlerinage à la Mecque, avait laissé quatre fils en bas âge : Mohammed, Ibrahim, Abd-er-Rahman et Ali. C'est Ibrahim, le cadet de ces enfants, qui venait donc d'être acclamé en remplacement de l'infortuné Ferhat, son oncle. La combinaison préparée avec tant de labeur entre Salah Bey et le cheikh El-Arab Debbah avait ainsi avorté, et cela, on n'a pas besoin de le dire, ne faisait point l'affaire des Ben-Gana, perdant l'occasion de se saisir d'un commandement qu'ils convoitaient.
Dans l'histoire du Sahara, tout est ruse et intrigue, et c'est au plus adroit dans l'art d'employer ces deux armes que restait l'avantage. Debbah, avons-nous exposé, aurait voulu Tougourt pour son frère Said. Ne l'ayant pas obtenu, il prévenait celui-ci du tort qu'on lui portait, afin qu'il manSuvrait en sens contraire. Said évincé, il fallait absolument que le prétendant du parti rival fut écarté également. Comment y parvenir ? Il n'avait qu'à faire proclamer spontanément par les populations elles-mêmes un autre membre de la famille Ben-Djellab ; c'est ce qu'il réussit à mener a bout.
Salah Bey et les Ben-Gana, joués, dans cette affaire, par les Douaouda, avaient trop d'amour-propre pour s'avouer battus; aussi allaient-ils préparer de nouvelles armes contre leurs adversaires. Dans le choix du Sultan Ibrahim, une faute venait d'étre commise. N'étant que le cadet de la famille, celui-ci usurpait donc ce qui revenait de droit à son frère aine Mohammed. Je retrouve, dans une notice que les Ben-Gana m'ont écrite sur cet incident, des détails très précis. Voici ce qu'elle dit : les Ben-Djellab étaient, à ce moment, quatre frères vivant ensemble dans la ville de Tougourt, mais un seul d'entre, eux exerçait le pouvoir, ce qui suscitait la rivalité des autres. Mohammed ben El Hadj ben Gana entra secrètement en relations avec eux, à l'insu l'un de l'autre, et quand il eut obtenu ce premier résultat ; Cette fois-ci, s'écria-t-il, les jeunes princes étant divisés par l'ambition, je compte bien réussir à me saisir de Tougourt et y placer un membre de ma famille. Par d'adroites insinuations. il décida chacun des frères Ben-Djellab a s'éloigner dans une di-rection différente, avec promesse de l'aider à s'emparer du pouvoir. L'un se retirait a Temacin, l'autre au Souf, et le troisième à Khanga Sidi-Nadji. Chacun aussi groupait ses partisans autour de lui, et on se rend compte aisément de la perturbation que ces quatre partis, travaillant a se nuire réciproquement, devaient amener dans la contrée. Le Sultan Ibrahim, jeune et sans expérience, se sentait menacé de toutes parts. Accueillant les conseils de quiconque lui témoignait la moindre sympathie, on lui persuada qu'en s'adressant aux Ben-Gana, favoris du Bey, il serait soutenu contre ses rivaux. Une députation est, en effet, envoyée par le Sultan tougourtin à Biskra, auprès de Mohammed ben El Hadj, qui guette avec impatience ce résultat final, qu'il a préparé : " Vous pouvez compter sur mon appui, lui répond Ben-Gana, pour vous délivrer de vos compétiteurs. Rassemblez vos forces ,et venez avec me rejoindre à Zeribet-el-Oued ( Zeribet-el-Oued, oasis et village situés à 20 Lieues au sud-est de Biskra, sur les bords de l'Oued-el-Arab.) pour ne point éveiller l'attention. De là, nous irons d'abord nous emparer de celui de vos frères qui vous fait opposition dans le Souf. . Puis ensuite, nous pourchasserons les autres successivement. " Ibrahim, confiant, se rend au lieu indiqué au jour et à l'heure fixés. Mais, en dehors de lui; que se passait-il ? Chacun de ses frères, celui de Temacin, de même que ceux de Khanga et du Souf, recevait personnellement la visite d'un émissaire secret portant verbalement la communication confidentielle suivante, avec mission de ramener avec lui l'intéressé : le moment est venu ; votre frère Ibrahim sera tel jour à mon camp de Zeribet- el-Oued. Venez m'y trouver au même moment, et, pendant que je m'emparerai de sa personne, je vous proclamerai à sa place souverain de Tougourt, au nom du Bey de Constantine. Qu'y a-t-il de plus curieux à remarquer dans cette affaire? Est-ce la manière habile de mener l'intrigue sans éveiller le moindre soupçon, ou la naïveté, le peu de prévoyance de ceux contre lesquels elle était dirigée ? Mais le résultat est là, indiscutable, historique : les quatre frères Ben-Djellab, rêvant chacun le pouvoir incontesté, et exact au rendez-vous, se faisaient prendre dans cette sorte de souricière. Aucune précaution n'avait été négligée pour les bien garder aussitôt capturés, et leur stupéfaction dut être grande en se retrouvant en présence, quelques jours plus tard, à Constantine, où les Ben-Gana les avaient envoyés séparément et sous bonne escorte, a la disposition du Bey.
Cette escorte, entourant chaque captif des plus grands honneurs, soi-disant pour aller recevoir des mains du Bey le caftan d'investiture de la souveraineté de l'Oued-Rir, avait pour consigne de loger une balle dans la tête du premier d'entre eux qui, s'éveillant à la réalité, tenterait de rebrousser chemin. A Constantine, ils étaient internes dans la ville et gardés a vue.
Au Sahara, on ne s'endormait pas pendant ce temps. Les Oulad-Moulat, entourage traditionnel des Sultans tougourtins, avaient accompagné leur Sultan Ibrahim au camp de Zeribet. Après le départ de celui-ci et de ses frères pour Constantine, on réussit a les convaincre que les héritiers légitimes étant au nombre de quatre, prétendant chacun jouir de droits analogues, leur différend ne pouvait avoir d'autre arbitre que le Bey lui-même, qui, certainement, réglerait cette affaire à la satisfaction de tous. Le rôle des Rouar'a devait être d'attendre patiemment la décision souveraine. Mais, en prévision d'intrigues de quelque agitateur inconnu, il était décidé d'un commun accord que Ibrahim, frère de Bel Hadj ben Gana, irait camper auprès de Tougourt avec un corps de cavaliers, pour contribuer à assurer la tranquillité du pays.
Nous devons ici, encore une fois, rectifier les renseignements donnés par l'auteur de la notice, qui, à côté du vrai exactement rapporté, s'en écarté de temps en temps. Le Sultan Ben-Djellab emmené en exil à Constantine se nommait Ibrahim ; le Ben-Gana envoyé a Tougourt s'appelait aussi Ibrahim, et la similitude de ces deux prénoms a causé une erreur.
En 1702, dit la notice, le cheikh Ibrahim ben Djellab, qui avait pris les rênes du gouvernement, était un prince débonnaire qui n'eut pas la force de se maintenir plus d'une année sur le trône . Une conspiration de la Djemaa ayant éclaté contre lui pendant une nuit, il fut obligé, pour échapper à la mort, de se sauver par la porte de la Kasba, en escaladant le fossé avec une dizaine de cavaliers dévoués. On n'entendit plus parler de lui. L'élu de la Djemaa fut le cheikh Ibrahim ben El Hadj ben Gana. Sa dévotion, poussée jusqu'au fanatisme, lui fit exercer quelques persécutions contre les ouvriers juifs que l'on appelle Medjaria. Vers la fin de l'année 1794, c'est-à-dire après deux mois environ de règne, il conduisit à la Mecque la caravane des pèlerins.
Ce qui précède est entièrement controuvé par les informations de l'auteur de la notice, ou, pour être plus précis, les rôles sont intervertis . Les dates, même sont inexactes, car tout ce qui précède s'accomplit dans un espace de temps assez restreint, c'est-à-dire du printemps 1790 à l'été 1791, pendant les quatorze mois environ, et non les années, que les Ben-Gana séjournèrent à Tougourt. Nous avons vu, d'après les Ben-Gana eux-mêmes, comment, le Sultan Ibrahim ben Djellab prit, non pas la fuite, mais fut capturé et interné à Constantine. Nous avons puisé a d'autres sources plus authentiques la suite de ces événements dramatiques, qu'il est fort intéressant de connaître, pour bien se rendre compte des intrigues passionnées du Sahara, où, à peu d'années d'intervalle, les mêmes faits se reproduisent jusqu'à nos jours, avec une similitude frappante. C'est Ibrahim ben Gana qui se sauva, en effet, de la Kasba de Tougourt, où il aurait voulu s'implanter. Compromis dans cette affaire, où il mécontenta la population, il dut s'éloigner, non pas pour aller en pèlerinage aux lieux saints, mais vers Biskra. Les notes de sa famille disent que la mort de son frère ainé, Mohammed bel Hadj, nécessita son rappel dans le Nord, et tout se borne là. Il fut remplacé, dans le commandement du goum stationnant devant Tougourt, par son neveu, Ali bel-Guidoum, qui jugea prudent de rester campé hors de la ville et la Kasba, au lieu de s'y établir. Celui-ci dit encore la notice, avait été fait dépositaire du commandement, mais il oublia la foi jurée et força la Djemâa,
ou assemblée des notables, à le reconnaître comme Sultan de l'Oued-Rir'. Un vendredi, sur l'heure de midi, lorsqu'il se rendait à la mosquée principale, avec son escorte d'honneur, musique en tête, un marabout des Selmia sc précipita au devant de son cheval, et, l'ayant arrêté, osa adresser au (soi-disant) Sultan des reproches sévères sur sa conduite : Fils de l'impiété et de la trahison, lui cria-t-il, tu goûteras bientôt l'amertume de ton forfait. L'épée du commandement, que tu as usurpée, se retournera contre ta poitrine. Souviens-toi que notre Seigneur Mahomet a dit : la porte de l'injustice est la porte de la mort . A ces mots, Ali bel Guidoum ben Gana poussa son cheval contre le marabout et l'écrasa. Quelques mois s'étaient à peine écoulés, que le cheikh Ibrahim, Sultan légitime de Tougourt, reparut dans ses états. Il n'eut pas à lutter longtemps contre un usurpateur qui n'avait eu que le courage de profiter de son absence. Dédaignant une vengeance facile, il le laissa fuir, et n'eut plus d'autre pensée que de relever et d'affermir l'autorité. Son règne dura douze années .
Si nous avons cru utile de relever plus haut quelques erreurs de la notice, nous devons ajouter que le récit de l'épisode que l'on vient de lire est conforme a ce qui nous a été raconté, et que nous avons pu contrôler dans le pays. L'affaire du marabout de Selmia, de même que la fuite de l'usurpateur devant le retour inespéré de Ben-Djellab, sont exacts. Dans le manuscrit des Ben-Gana que j'ai sous les yeux, il n'en est pas fait mention, naturellement, mais l'épilogue de leur première équipée de Tougourt était un sujet délicat et scabreux; aussi se sont-ils bornés à le clore par cette phrase textuelle : Les Ben-Gana jugèrent à propos de faire rendre la liberté aux Ben-Djellab internés à Constantine, et de les laisser revenir à Tougourt.
La tradition locale conserve encore des souvenirs exacts sur ces événements, mais nous avons puisé des renseignements encore plus précis auprès des marabouts de Temacin, possédant dans leur zaouïa des notes et des papiers contemporains. Les Douaouda ont également leurs chroniques, et, en contrôlant tous ces documents, on parvient sans peine à rétablir la vérité historique.
Salah Bey avait fini par se convaincre que les Ben-Gana, étrangers au Sahara, n'y exerçaient d'autre influence que celle donnée par l'appui des Turcs; aussi avait-il fini par les abandonner a leurs propres moyens d'action. Déjà Ibrahim ben Gana avait dû s'éloigner de Tougourt. Son neveu, Ali bel Guidoum, qui lui avait succédé, ne tenait guère mieux en place. La mort du marabout des Selmia, rapportée plus haut, l'avait fait prendre en grippe par la population. L'été de l'année 1791 marqua sa chute.
Les uns disent que les quelques janissaires turcs et les cavaliers du Tell composant ses forces, se sentant atteints par le Tehem ou fièvres endémiques du pays, s'éloignaient par groupes, sans qu'il fût possible de les en empêcher. C'était comme des désertions frénétiques inspirées par la crainte de la terrible maladie. D'autres assurent que Salah Bey, en homme intelligent qu'il était, réparait son erreur politique première en rendant ses faveurs aux Douaouda, Ceux-ci sortaient déjà de leur somnolence momentanée, symptôme d'une prochaine campagne réparatrice. Les courriers se succédaient de Tougourt à Constantine, exposant la situation compromise et réclamant avec instance de nouvelles forces pour combler les vides laissés par les désertions qui, soit par la peur des fièvres, soit par celle des Douaouda, ne cessaient de se multiplier.
Las de pareils embarras et de telles obsessions, Salah Bey y coupa court en prenant une grande décision. Les quatre jeunes princes Ben-Djellab étaient toujours gardés à vue dans la ville de Constantine. Ibrahim, celui qui, le dernier, avait exercé le pouvoir, est mandé au palais de Dar-el-Bey : Je te rends la liberté et en même temps la souveraineté de l'Oued-Rir', lui dit Salah. Retourne immédiatement dans ton pays et fait y régner la paix en mon nom. Voilà comment les Ben-Djellab rentrèrent en possession de leurs états ; mais la paix, sur laquelle on comptait, ne tarda pas à être troublée de nouveau.
A la suite d'événements dont le récit aura ailleurs sa place, Salah Bey avait été destitué et même étrangle à Constantine en 1792. Hossein Bey lui succédait, et, avec lui, une politique nouvelle était inaugurée, c'est-à-dire la tendance de renverser, pour des raisons de vieilles rancunes tout ce qui, de près ou de loin, avait eu des attaches avec son prédécesseur. Le Khalifa du nouveau gouverneur de la province était Mohammed-Cherif. Pour bien saisir l'origine de certaines sympathies ou de certaines haines héréditaires, il est utile de rappeler que ce Mohammed-Cherif était le fils de l'ancien Bey Ahmed El-Colli, le beau-frère des Ben-Gana, et lui-même avait épouse également une Bent-Gana, du nom de Reguïa, laquelle, on le sait, donna le jour au dernier Bey de Constantine, que la France renversa en 1837.
Le Khalifa, partageant les sentiments des parents de sa mére et de sa femme, était hostile a tous ceux qui les avaient entravés sous le règne précédent. Ceux-ci ne pouvaient consolés de la période Tougourt, que, malgré leurs espérances, ils n'avaient pu posséder que d'une manière éphémère; mais des circonstances pouvaient les y ramener aussi. Après le rétablissement, par Salah, du Sultan Ibrahim ben Djellab, les trois autres frères de celui-ci n'étaient-ils pas restés en qualité d'otages à Constantine? On pouvait les utiliser avec avantage, en exploitant la jalousie et l'ambition comprimées dans leurs cSurs, pour fomenter du nouvelles révolutions sahariennes et pécher en eau trouble. Donc, on les lâcha en leur promenant secours et appui pour renverser leur rival Ibrahim.
Cependant, les Rouar'a, épuisés par les derniers événements, avaient accueilli le retour de leur chef légitime avec reconnaissance. Ibrahim, mûri par l'expérience, mettait tous ses efforts a rendre le bien-être à son peuple ; aussi trouvait-il des gens fidèles à sa cause, quand ses frères, surtout Mohammed, l'ainé et le plus énergique, revenus inopinément dans le pays, tentèrent de le renverser dans une première lutte qui ne dura pas moins de huit mois. Les Oulad-Moulat s'étaient prononcée en faveur d'Ibrahim et le soutenaient avec énergie : les prétendants durent alors rentrer dans l'ombre. Il y avait environ douze ans que, maître sans conteste, grâce à l'appui de son beau-père le cheikh
El-Arab Debbah ( Debbah avait une fille du nom de Fathma, qui avait été mariée d'abord au Bey de Constantine Mustapha. A la mort de celui-ci, la veuve fut épousée par Ibrahim ben Djellab.
), le prince tougourtin vivait tranquillement, quand, vers 1804, là guerre éclata de nouveau. C'était encore le prétendant Mohammed, frustré dans son droit d'aînesse, qui s'agitait encore, et cette fois avec plus de succès, entraînant a sa suite des populations impatientes et comme fatiguées d'une ère de calme trop prolongée. Ibrahim fit appel à son beau-père. Debbah et Said accouraient à son aide avec leurs nomades, qu'ils campaient autour de Tougourt, l'enserrant, pour la protéger, comme une bague enserre un doigt ; telle est l'expression locale. Mais la saison des mortelles fièvres endémiques de l'Oued-Rir', dont nous avons parlé plus haut, approchait. Déjà les marais d'eaux stagnantes des environs et celles du fossé baignant les pieds du mur d'enceinte de la ville commençaient à se couvrir de cette infinité d'animalcules rougeâtres qui, semblables à la rouille, envahissent le fer et répandent une odeur pestilentielle tuant l'homme de race blanche. Les nomades, la plupart propriétaires, ou pour mieux dire usufruitiers des palmiers de ces oasis, savent par expérience qu'il faut s'en écarter pendant cette période insalubre. Aussi se hâtaient-ils de déguerpir, par préservation personnelle, eux qui n'étaient là que pour préserver le Sultan tougourtin d'un coup de main de son antagoniste; que les grands de ces bourgades de sédentaires se battent et se débrouillent entre eux, se disaient-ils. Quant a nous, nomades, nous serons toujours, à notre volonté, les maîtres de ces ilots de palmiers. Allons, en attendant, pour notre compte, respirer l'air plus pur des espaces du Sahara, au milieu des pâturages de nos troupeaux. Et ils partaient, en effet, le cheikh El-Arab Debbah à leur tête, car, tout chef des nomades qu'il était, il fallait qu'il se pliât aux exigences et aux coutumes traditionnelles de son peuple mobile, avançant et reculant selon la marée, c'est-à-dire suivant les besoins du moment.
Ibrahim, abandonné par son beau-père Debbah, que les Arabes nomades entraînent dans leur émigration périodique,
est de nouveau exposé aux coups de son adversaire Mohammed. Une ressource lui reste cependant ce sont lesTroud, tribu guerrière du Souf, toujours dévouée à ses ancêtres. Il implore leur appui en promettant de riches récompenses.
Nous voici maintenant à une époque relativement récente et importante en ce qu'une figure chevaleresque, qui restera à tout jamais légendaire dans les chroniques du Sahara, apparaît sur la scène. C'est celle de Ferhat, fils de Saïd, et par conséquent, neveu du cheikh El-Arab Debbah. Ferhat avait passé son enfance, tantôt parmi les nomades, tantôt dans les oasis du Souf, au milieu des Troud alliés de sa famille. Et avait été, en quelque sorte, élevé avec El-Khazen et Tata, les orphelins de l'ex-Sultan de Tougourt, dont il a été question et qui mourut empoisonné, vers 1790, pendant son expédition au Souf. Les Troud avaient adopté les orphelins. Ferhat ben Said était le compagnon de jeux et de chasse de Khazen. Quant à Tata, qu'il aimait comme une sSur, elle avait été mariée, par raison d'alliance politique, au seigneur Harar des Hanencha Atman ; mais dés que la mort de celui-ci rendit Tata libre de sa destinée, Ferhat se hâta de l'épouser. Nous aurons l'occasion de revenir là-dessus, mais ici cette digression a pour but de faire ressortir les liens d'affection existant entre ces amis d'enfance.
Donc,-à l'appel du Sultan tougourtîn Ibrahim, les Troud accoururent camper autour de sa capitale, à la place occupée naguère par les nomades. Ferhat et Khazen étaient parmi ces nouveaux auxiliaires, nous pourrions dire incognito. Ils venaient sonder le terrain comme deux jeunes gens faisant leurs premières armes, et guidés par des rêves d'avenir.
La notice rapporte ceci : El-Khazen pénétra les armes à la main dans les états de Tougourt et se montra devant la capital avec des goums nombreux. Comme il n'en voulait point à la personne d'Ibrahim et que son ambition n'avait pour objet que le trône qui avait appartenu à son père, il fit offrir au Sultan la vie sauve et une escorte s'il consentait à abdiquer. Pour toute réponse Ibrahim se sauva à Sidi-Khaled.
C'est bien cela à peu près, mais les détails intimes font défaut.
Ce n'est qu'en séjournant dans le pays, en causant longuement avec les gens bien informés, comme je l'ai fait, que l'on obtient des révélations de couleur locale qui enrichissent le tableau de ces mSurs sahariennes, - El-Khazen ne se montra pas à la tête de goums comme il est dit dans la notice, mais au contraire, on ignorait sa présence et celle de son ami Ferhat au milieu des contingents Troud. Le Sultan Ibrahim était bien aise d'avoir ces auxiliaires campés devant sa ville pour lui servir au besoin de bouclier; il leur faisait distribuer abondamment de ses magasins des charges de dattes et d'orge pour se nourrir eux, leurs chevaux et leurs chameaux de selle et de bât, mais soupçonneux et méfiant par instinct, il tenait à les laisser extra-muros, une surprise étant à craindre même avec les plus dévoués ; mais il avait devant lui deux jeunes gens fougueux et entreprenants comme on l'est à vingt ans, qui s'étaient créé des intelligences dans la place. Chaque jour quelques Troud entraient dans la ville sous prétexte d'y faire des emplettes. Si on avait pris la précaution de les compter, on aurait pu constater que tous ne sortaient pas au moment de la fermeture des portes et qu'il en restait de cachés dans des maisons amies. Dès que leur nombre parut suffisant pour le coup demain projeté, El-Khazen se faisait coudre dans une gherara, sorte de grand sac en laine dont se serrent les chameliers et placé dans cet état sur un chameau docile, soit disant chargé de marchandises, on l'introduisait en ville chez un affidé. , Cette précaution était nécessaire, le jeune prétendant étant trop connu. A un signal donné, El-Khazen et ses partisans se partagent en deux groupes. L'un s'empare de toutes les issues de la Kasba où habite le Sultan pendant que l'autre va ouvrir les portes de la ville et y fait entrer les Troud à la tête desquels marche Ferhat ben Saïd. Voilà de quelle manière romanesque les jeunes conspirateurs se rendaient maîtres de la place.
C'était peu pour El-Khazen d'être en possession de l'autorité, il voulut faire bénir son entrée. Dans ce but, il offrit à la mosquée de Tougourt des livres saints et entre autres un magnifique exemplaire du Bokkari qui avait été payé 200 réaux à Tunis. En outre il créa des avantages pour les talebs et les marabouts auxquels il supposait quelque influence dans le pays. Mais il était
dans la destinée de l'Oued-Rïr, de ne pas jouir d'un gouvernement stable.
La proie revenait au plus hardi. Il y avait si peu d'union entre les oasis de la principauté, que rien n'était plus aisé que de s'y former un parti. Mohamed, l'aine des fils du Cheikh Ahmed ben Djellal, encouragé par ses frères et par quelques grandes familles, d'autant plus dévouées a sa cause que depuis la mort de son père, elles avaient été dépouillées de leurs privilèges, entraîna la redoutable tribu des Oulad-Moulat. Ici encore se passa un incident offrant des péripéties curieuses à connaître. Le jeune El-Khazen avait a lutter contre les intrigues de ses quatre cousins aussi ambitieux et dangereux l'un que l'autre; plus ruse que ses frères, Mohammed l'ainé, trouvant sans doute que l'hostilité ouverte risquait de le faire échouer, affecta sournoisement d'accepter avec résignation le fait accompli et de se tenir calme. Ses paroles n'étaient que des louanges a l'adresse du nouveau souverain et des protestations d'affection, pendant que ses frères au contraire travaillaient séparément à se créer un parti. Inspirer la confiance par son attitude, tandis qu'on sous main il aiguillonnait les passions de ses rivaux afin de les rendre suspects, telle était la manoeuvre de Mohammed. Dès qu'il sentit les inquiétudes provenant de ce côté, suffisamment inculquées dans l'esprit d'El-Khazen, il lui écrivait une lettre a peu près conçue en ces termes : " Vous êtes jeune et entouré d'ennemis qui complotent votre perte. Un conseiller dévoué vous est indispensable; vous savez quels sont mes sentiments pour vous et quelle a été ma conduite respectueuse depuis que vous êtes monté sur le trône de nos pères. D'ambition personnelle je n'en ai plus, j'abdique tous mes droits. Donc prenez-moi pour Khalifa. Nous sommes déjà unis par la même origine, resserrons encore davantage ces liens en me donnant votre mère - Lalla Mira en mariage. Ce sera entre nous un gage de fidélité réciproque.
El-Khazen séduit par ces ouvertures affectueuses, gagne le cSur de sa mère, convaincue elle aussi des avantages offerts par cette combinaison. On réunit les Troud toujours campés aux portes de la ville pour la leur communiquer. Les Troud la repoussent et s'y opposent énergiquement ; leur clairvoyance a deviné une trahison. Mira et Khazen persistent. - Alors les Troud mécontents du peu de cas que l'on fait de leurs observations décampent et s'éloignent vers le Souf, laissant la ville complètement dégarnie de défenseurs,
Le lendemain, Mohammed escorté des Oulad-Moulat faisait son entrée à Tougourt ; - les trop imprudente Khazen et Mira pensaient n'avoir en perspective que les fêtes à l'occasion du mariage; le rêve fut de courte durée; à peine arrivé à la Kasba, Mohammed ordonnait d'étrangler la mère et le fils et le crieur public annonçait son avènement au trône.
Si l'on relit la curieuse lettre transcrite à la première page de cette étude, on remarquera que c'est à partir seulement du Sultan Mohammed dont nous allons nous occuper maintenant, que Selman commençait complaisamment la série des tueries en famille des princes tougourtins. Pour le passé, c'est-à-dire ce que nous avons raconté jusqu'ici, il n'en tenait plus compte. Nos aïeux, dans les temps anciens n'ont pas procédé autrement se borna t-il a dire pour se justifier de ses propres crimes.

Sixième partie de la note historique de Touggourt

dimanche 30 mai 2010, 21:15

Bien qu'il se fut débarrassé de Khazen, Sultan Mohammed avait encore en ses frères d'autres compétiteurs avec lesquels il fallait lutter. Cheikh Ibrahim lui tenait tête dans l'oasis de Temacin ; cheikh Abd-er-Rahman et Ali avaient rallié leurs partisans dans le Souf. Marchant tous ensemble contre la capitale de l'Oued-R'ir, ils la tinrent bloquée pendant huit mois
Et les hostilités ne cessèrent qu'à la suite d'une trêve conclue par l'intervention de Sidi El-Hadj Ali, marabout de l'ordre religieux des Tidjini donc nous aurons bientôt beaucoup à parler.
Mais Mohammed était une de ces natures fourbes et sanguinaires qui ne reculent devant rien, pas même le fratricide pour assouvir une ambition. Il attira en effet ses deux frères Ibrahim et Abd-er-Rahman dans un guet-a-pens et les faisait assassiner sous ses yeux pour être bien sûr qu'ils ne se lèveraient plus contre lui. A tous ces cri nus, excitant l'indignation publique, un vengeur redoutable allait se déclarer. C'était le jeune Ferhat ben Said, l'ami d'enfance de l'infortuné El-Khazen et de sa sœur Tata, Ferhat venait d'épouser Tata et cette union resserrait encore davantage les liens existant déjà entre lui et lesTroud du Souf que nous avons vus si dévoués à la cause de Khazen. Donc les Troud résolurent le renversement du Sultan Mohammed et de mettre à sa place Ferhat ben Said à qui ils offraient avec l'appui de leurs fusils, des sommes d'argent considérables à sacrifier dans l'intrigue.
Laissons ici la parole à l'auteur de la notice : en 1821, dit-il, un jeune seigneur de la puissante famille des Bou-Okkaz, nommé Ferhat ben Saïd, se présenta sans escorte au palais d'Ahmed El-mamelouk à Constantine. Il annonçait au Bey que l'amitié des tribus de L'Oued-Souf lui permettait de faire valoir ses prétentions au gouvernement de Tougourt; que cependant il n'oserait rien entreprendre sans avoir obtenu son alliance, qu'il venait lui offrir 50,000 bacetas pour un coup de main. A cette époque, le Khalifa du Sahara était Abd Allah Khodja, de la famille des Ben Zekri, et les Arabes nomades avaient pour cheikh, Debbah, l'oncle paternel de Ferhat ben Saïd. Le Bey écrivit à ces deux chefs qui achevaient à Lichana la perception de l'impôt, de partir sans délai avec Ferhat, Déjà ils avaient traversé l'Oued-Djedi. Mais la nouvelle de cette expédition les avait devancés, soit par hasard, soit par trahison, Mohammed ben Djellab fut averti à temps. En conséquence il adressa aux deux chefs des émissaires fidèles qui déposèrent entre leurs mains des cadeaux considérables en argent, afin de les déterminer à faire échouer les projets du prétendant. En effet, les prétextes ne manquèrent pas: on trouva que la saison avait été mal choisie, que les soldats avaient besoin de repos après un séjour de deux mois sous les palmiers; que l'eau saumâtre du Sahara et les provisions avariées par la chaleur n'avaient pas laissé que de les affaiblir ; qu'enfin si l'on voulait être sûr du succès, il fallait renvoyer l'expédition à l'année suivante. Il n'est pas prouvé que Ferhat ait connu l'intrigue.
Toutefois il leva ses tentes la rage dans le cœur, et quitta son oncle, pour se retirer de nouveau dans le Souf chez ses amis les Troud. Un mois après l'armée Turque était de retour a Constantine.
Ferhat ben Saïd commença à comprendre que la partie n'était point perdue, s'il trouvait le Bey dans les mêmes sentiments. Alors il s'approcha de lui avec confiance et pour lui rappeler ses promesse d'une manière délicate, entra dans le medjelès, salle de réception du palais, revêtu du burnous d'investiture qu'il avait reçu de sa main l'année précédente. Ahmed El-Mamelouk lui dit avec un geste bienveillant: " Ma parole fait ta force, Dieu m'a entendu. " Quand la saison parut favorable, le Bey fit déployer son étendard et se mit à la tête des troupes. Il laissa à Lichana et à Tolga son Khalifa avec l'arrière-garde, traversa le désert, ayant à ses côtés Ferhat et le cheïk El-Arâb Debbah et pénétra sans coup férir dans les oasis de Tougourt. Mohammed ben Djellab avait bien songé à laisser l'armée ennemie s'épuiser par des luttes partielles devant chaque forêt de palmiers, mais il aima mieux la décourager par l'absence des obstacles pendant une marche de plusieurs semaines et L'attendre avec ses sujets dévoués derrière les murs crénelés de sa capitale. Un édit du prince enjoignait sous peine de mort à tous les habitants des oasis, depuis Mraïer jusqu'à Meggarin, de quitter leurs foyers et de se réfugier à Tougourt. Quelque habile que fut cette tactique, elle n'empêcha pas le Bey de Constantine d'arriver à Meggarin où il campa. Ses troupes n'avaient point souffert. Le lendemain Ahmed El-Mamelouk, précédé de ses chaouchs et de sa musique militaire, poussa une reconnaissance sous les murs de Tougourt. Près de lui s'étaient groupés les principaux officiers turcs, ainsi que les chefs des goums arabes. Au moment où l'escorte passait en vue de la Kasba, un coup de feu partit de la ville et une balle siffla en mourant dans le sable à quelques pas du Bey. On apprit plus tard que celui qui avait déchargé son Chichana (fusil cannelé à l'Intérieur) sur le bey, était Amer, fils de Mohammed ben Djellab.
Ahmed Mamelouk continua l'examen des lieux avec cette dignité qui caractérise les Turcs. Mais une fois rentré au camp, il ordonna la dévastation des jardins et offrit a ses soldats un rial baceta pour chaque palmier abattu. Le travail commença. Malgré l'insuffisance des instruments, il y avait plus de deux cents arbres couchés sur le sable au moment de l'asr (4 heures après midi). Ce que voyant, les Talebs sortirent des zaouias en chantant la ilaha ila allah (il n'y a de Dieu que Dieu). Ben Djari, l'intendant de Mohammed ben Djellab marchait en tête de la procession. C'était un homme qui brillait autant par son éloquence que par son esprit. Il avait fait ses études à Tunis. Sachant bien que les Turcs étaient en général peu sensibles aux prières des gens de mosquée et qu'ils n'auraient que tout juste assez de compassion pour ne pas leur faire trancher la tète, il venait lui-même comme parlementaire. Le Bey trouva son raisonnement péremptoire. " Ferhat ben Said t'a offert 50,000 bacetas; si tu remmènes ton armée, nous t'en payerons 100,000. " C'est ainsi que Tougourt fut sauvé et que Mohammed ben Djellab recouvra la paix.
Ici encore, nous devons compléter le récit de cet épisode par d'autres renseignements recueillis dans le pays, auprès des vieillards. D'après eux, cette campagne du bey Mamelouk eu lieu en 1818, et non en 1821, et nous verrons par la suite que cette erreur de date s'explique. ils ajoutent que son résultat négatif, au point de vue du renversement du Sultan Mohammed, est dû aux intrigues de Kamira, femme du cheikh El-Arab Debbah, qui nourrissait contre Ferhat ben Saïd une antipathie manifeste. Debbah, avons-nous vu, avait pour frère Saïd. Or, le premier avait eu de Kamira des enfants d'une physionomie très commune, que rien, ni l'intelligence ni la valeur ne faisaient distinguer. C'étaient, disent les Arabes, de bons cavaliers de milieu de goum, mais non des cavaliers de tête. Les enfants de Said, au contraire. Ferhat notamment, étaient superbes; ils brillaient entre tous par leur valeur et la tournure de leur esprit. Aussi les nomades, caractérisant fort souvent les hommes et les choses par des mots expressifs, disaient encore à leur sujet :
" Le cheikh Debbah, chameau étalon, a eu pour enfants des chamelles ; tandis que Said, doux comme une chamelle, a engendré des chameaux étalons.
Ces comparaisons figurées prises sur le fait, dans le milieu même qui constitue la vie journalière du saharien, avaient profondément froissé l'amour-propre de Kamira, comme femme et comme mère. Elle espérait un jugement moins sévère pour ses enfant-, les enfants du cheikh El-Arab Debbah qui, lui, jouissait a tous les points de vue d'une légitime considération. La jalousie de la mère outragée s'était transformée en haine contre Ferhat ben Said .Avec cette passion, cet acharnement de tous les instants que certaines femmes apportent dans l'expansion de leurs sentiments, quels qu'ils soient, elle avait fini par désaffectionner le neveu auprès de son oncle.
Si Ferhat devenait sultan de Tougourt, son prestige, déjà grand parmi les nomades, allait grandir encore. Ce serait lui certainement que les populations acclameraient un jour pour succéder a Debbah, dont le grand âge faisait prévoir la fin prochaine. Cette dignité du Cheïkh El-Arab, Kamira la voulait pour héritage a ses enfants. Dans ce but, elle ne négligeait rien afin de nuire à leur futur rival.
Les nomades en incursion emmènent tout avec eux, femmes et enfants, comme dans une émigration. Les armées européennes ont le drapeau pour point de ralliement ; le nomade a la famille autour de laquelle il tient pied à la dernière extrémité et se fait tuer. Kamira suivait donc son mari pendant l'expédition contre Tougourt, et d'étape en étape elle préparait par ses intrigues le résultat de la campagne, c'est-à-dire un échec pour Ferhat .
Les émissaires entre elle et le sultan Mohammed se succédaient ; ses démarches actives amenèrent enfin l'arrangement pécuniaire dont il est parlé plus haut. Mais Farhat, au caractère bouillant, déçu pour la deuxième fois dans ses espérances, n'ignorait pas d'où partaient les coups qui le frappaient. Après une violente altercation avec son oncle Debbah, il s'éloignait du camp devant Tougourt avec les Troud et un certain nombre de nomades, ses partisans, et se retirait au Souf sans avoir pris congé du Bey. Les Les effets de son mécontentement ne devaient pas tarder à se manifester. A peine l'armée turque était-elle rentrée à Constantine que Ferhat, sortant du Souf, tombait sur les Oulad el-Bahar, fraction des Selmia tenant pour Debbah, et leur enlevait 400 chameaux. En même temps, il coupait tous les chemins entre Tougourt et le Tell, déclarant ainsi à la fois la guerre au Bey, à son oncle, le cheïkh El-Arab, et au sultan tougourtin.
Nous voici maintenant à la campagne du Sud de 1821, qu'il ne faut pas confondre avec les précédentes. Ferhat ben Said était toujours en révolte dans le Souf. Les habitants de cette région, nous dit l'historien des Beys, comptant sur leur éloignement et sur les sables mouvants qui entourent leurs oasis, n'avaient jamais reconnu que d'une manière tout à fait nominale l'autorité des Beys, Ni les difficultés de cette expédition, ni la résistance désespérée des ennemis ne purent arrêter Ahmed Bey Mamelouk. Il entra en vainqueur à El-Oued, capitale du Souf, et la ville fut livrée au pillage. Le butin était immense : or, argent, teber ou poudre d'or, étoffes du Djérid, de Tougourt, des Ziban, tout devint la proie des soldats ; les malheureux habitants se virent en quelques heures dépouillés de toutes leurs richesses. Leurs chameaux servirent à porter les charges innombrables de dattes qui furent retirées des magasins.
A son retour, le Bey repasse par Tougourt. Sultan Mohammed, craignant pour sa ville le même sort que celui que venait d'éprouver le Souf, paya non-seulement l'impôt auquel il était tenu, mais encore y joignit des présents considérables, qui consistaient en étoffes du pays, en poudre d'or, en plumes d'autruche et en argent monnayé à l'effigie du bey de Tunis. En outre, les soldats emmenaient à leur suite des autruches, des gazelles, des cerfs, jusqu'à de jeunes paons. On remarquait encore deux dromadaires de la race dite mahari. Sur leur dos, on plaça deux selles appropriées à ce genre de montures et recouvertes de drap rouge et de velours. Le Bey monta sur l'un d'eux, tandis que l'autre était conduit devant lui, mêlé aux chevaux de ses écuries, parés de leurs plus riches harnachements.
Lorsque cet immense cortège arriva en vue de Constantine, les habitants, prévenus par la renommée des brillants succès que venait de remporter le Bey, sortirent en foule de leurs murs pour lui adresser leurs félicitations et jouir d'un si nouveau spectacle. Les troupes furent reçues au milieu des acclamations les plus bruyantes. Les rues, devenues trop étroites pour livrer passage à toute cette multitude, formaient comme une haie vivante jusqu'à la porte du palais du Bey.
Pour éviter l'encombrement, les chameaux et les mulets chargés du butin avaient été laissés hors de la ville, campés sur les bords de l'oued Rhumel. Le lendemain, on introduisit les mulets portant l'or, l'argent, les tapis et les autres étoffes Toutes ces richesses furent déposées au palais. Les deux jours suivants furent employés à décharger dans les magasins publics les tellis remplis de dattes, dont une partie fut distribuée (!), Tels étaient les résultats matériels de cette campagne dans le Sud, mais la tranquillité n'était point rétablie pour cela Ferhat ben Said, voyant la lutte impossible contre les forces qui venaient l'accabler, avait fait le vide devant elles, les laissant piller à leur gré. Avec ses Troud, il s'était éloigné dans la direction des steppes qui séparent le Souf de R'damès, où il était impossible à une armée d'aller le poursuivre. Mais, aussitôt le départ du Bey, il s'était hâté de venir reprendre le métier de batteur de dunes, ne laissant ni trêve ni repos aux sujets de son ennemi, le Sultan Mohammed. Celui-ci ne vécut, du reste, pas longtemps après ces derniers événements. Sa mort eut lieu en 1822 laissait quatre enfants: Amer, Ahmed, Ibrahim et Ali. C'est Amer, l'aîné, le même qui avait fait feu de son fusil sur le Bey, lors de sa première campagne, qui prit le pouvoir en main.
Toutes les calamités qui avaient affligé l'Oued Rir' sous divers règnes précédents allaient reparaître Le Sultan Amer était ivrogne, sensuel et rapace. Avec de tels vices, il fallait s'attendre à beaucoup d'iniquités de sa part. Tout d'abord, ses jeunes frères lui portant ombrage, il les séquestra dans la Kasba, défendant sévèrement qu'ils eussent aucune relation avec l'extérieur. Ahmed, le cadet, seul en âge de comprendre la pénible situation qui lui était faite, réussit a prendre la fuite. Par de nombreuses protestations d'amitié, Amer parvint cependant à le rassurer et a le décider à revenir auprès de lui ; mais, parjure à sa parole, il ne tardait pas à le faire assassiner, ainsi que son cousin Mahmoud. La ville de Temacîn, qui naguère avait donné asile à ces deux jeunes gens, s'étant indignée trop ouvertement de leur mise à mort, s'attira en cette circonstance le courroux du sultan tougourtin. Mais Temacin avait de nombreux amis dans le Souf et avant de commencer la lutte, Amer jugea prudent de gagner l'alliance de Ferhat ben Saïd. Ferhat était alors Cheikh El-Arab ; il avait succédé à son oncle Debbah, la neutralité de ce chef entraînait celle des Troud. Sans inquiétudes, de ce côté, Amer marche alors contre Temacin. Un terrible combat s y engagea devant la ville. De part et d'autre on subit des pertes considérables et on finit par se séparer, chaque parti s'attribuant la victoire. Temacin avait résisté grâce à l'appui que lui avaient prêté les gens du Souf, du village de Guemar. Amer se tourna contre ceux-ci qu'il alla attaquer dans leur pays même; mais il était écrit qu'il ne serait pas plus heureux devant Guemar qu'il ne l'avait été devant Temacin. Rentré à Tougourt, fort désappointé, une tumeur, probablement un anthrax, se déclara dans ses deux épaules et il ne tarda pas à mourir. Son régne avait duré une dizaine d'années environ.
Ibrahim succéda à son frère Amer vers l'année 1830. Relégué jusque-là dans une zaouia où il ne pouvait porter ombrage, il avait fini par prendre les mœurs des marabouts au milieu desquels il vivait. Tout son temps était absorbé par la lecture du livre sacré et les pratiques religieuses. La notice mentionne par erreur que c'est sous le règne de ce prince qui fut bâtir la grande mosquée de Tougourt, appelée Djamaa el-Kabir. L'inscription que nous avons mentionnée précédemment rappelle, en effet, la réparation d'une chaire par le cheikh Ibrahim, en l'an 1834, mais non la construction du temple lui-même, qui remonte a une époque antérieure. Sur une plaque de marbre qui décore le fronton de la porte de la grande mosquée existe une inscription commémorative qui nous fixe a cet égard. Elle est ainsi conçue :
" Au nom de Dieu, clément et miséricordieux. Que Dieu accorde ses grâces à Mahomet! Cette mosquée cathédrale a été achevée, avec l'aide et la puissance de Dieu, par l'émir trés fortuné, très généreux et très orthodoxe Ibrahim, fils de feu le cheïkh Ahmed ben Mohamed ben Djellab, en l'an 1220 (1805 de J-C) "
" C'est par un sentiment de piété et uniquement dans le but d'être agréable a Dieu, très généreux, qu'il a accompli cette œuvre. Notre confiance doit être placée en Dieu ! "
On voit par cette inscription que la grande mosquée, commencée à une époque antérieure pour remplacer celle effondrée par les boulets de Salah Bey et dont il ne restait d'autre vestige que le minaret, fut achevée en 1805. Elle n'est donc pas l'œuvre de Ibrahim de 1830 et encore moins celle d Ibrahim ben Gana, comme l'a annoncé un écrivain mal renseigné. La similitude de noms et certains dires prétentieux non contrôlés, ont amené une confusion complète.
Nous avons exposé que le sultan Ibrahim ben Ahmed, après avoir été pris par trahison, puis interné a Constantine par ordre de Salah Bey, avait ensuite été replacé a la tôle de ses états par ce même Bey. Le gouvernement du prince tougourtin fut prospère durant plusieurs années et c'est alors, c'est-à-dire en 1805, que la grande mosquée put être achevée. Les colonnes, les marbres, les faïences vernies et les boiseries découpées avaient été apportées de Tunis par caravanes.
Après cette digression, reprenons notre récit.
Nous sommes en 1831, depuis un an, le drapeau de la France flotte sur la Kasba d'Alger. Sultan Ibrahim régnait paisiblement depuis cette époque, quand un désir pieux le poussa vers le tombeau du Prophète. Laissant le pouvoir a son jeune frère Ali, il partait pour la ville sainte avec une vingtaine de serviteurs, allait à Tunis où il s'embarquait sur un navire faisant voile pour Alexandrie.
Ali, que les chroniques locales ont surnommé El-Kébir, le grand, pour le distinguer d'un autre Ali que nous verrons plus loin, s'est trouvé mêlé à une série de faits qui font époque dans le pays, ne serait -ce que par les ouvertures qu'il adressa l'un des premiers à la France, lui offrant son alliance et ses services pour la conquête de la province de Constantine.
Cela parait étrange de la part d'un prince saharien si éloigné du petit lambeau de terre d'Afrique que nous occupions a ce moment et qui ne nous connaissait nullement. Quelques explications sont donc indispensables.
Nous avons dit plus haut qu'à la mort du Cheikh El-Arab Debbah, son neveu, Ferhat ben Said, l'avait remplacé, reprenant sans partage l'autorité suprême que tous ses ancêtres avaient exercée de père en fils dans le Sahara.
Ali, souverain intérimaire de Tougourt pendant l'absence de son frère Ibrahim, parti pour La Mecque, était devenu l'ami de Ferhat ben Saïd. Celui-ci commandait a tous les nomades depuis plusieurs années et sous une succession de Beys, lorsque en 1826, à la tête de la province de Constantine, arrivait El-Hadj Ahmed, Ce nouveau Bey était le petit-fils d'Ahmed Bey El-Colli, dont nous avons déjà parlé ; sa mère et son aïeule étaient filles de la famille des Ben Gana. Cette simple indication devrait suffire pour percevoir ce qui va advenir sous le nouveau règne, c'est-à-dire que tous les efforts gouvernementaux vont tendre encore une fois à renverser la famille féodale des Bou Okkaz pour lui substituer celle des Ben Gana.
Mohammed bel Hadj ben Gana était en effet immédiatement nommé Cheïkh El-Arab. Nous aurons plus loin, dans l'historique des Douaouda, à parler de la lutte qui éclata alors entre les créatures du Bey et les familles féodales du pays- Pour le sujet qui nous occupe, nous nous bornerons à rappeler que le régent tougourtin, Ali, était avec sa petite armée auprès de Ferhat ben Saïd lorsque El-Hadj Ahmed Bey surprit leur camp à Badès en 1832 et, grâce à son artillerie, leur fit subir des pertes considérables. Après ce désastre, ruineux pour leur parti, les champions de la résistance, ne se sentant plus assez forts pour faire face à l'ennemi commun, songèrent à réclamer l'appui des Français et à contracter une alliance dont le but était de renverser Ahmed Bey et d'élever a sa place au beylik de Constantine le prince de Tougourt Ali, qui reconnaîtrait la suzeraineté de la France et lui payerait tribut.
L'envoyé de Tougourt, qui n'était autre que le fils du prince, arriva a Alger au mois de janvier 1833, par la voie de Tunis. Quand il se présenta au Consul de France dans cette résidence, il était dans un état presque complet de dénuement, qu'il expliqua en disant qu'il avait été dépouillé par les tribus au-dessus de Kairouan. Du reste il était porteur de lettres de créance qui parurent en règle. Le Consul de France l'envoya en conséquence au général duc de Rovigo, commandant alors notre armée d'occupation d'Afrique, par le premier bâtiment partant pour Alger. Les offres que le jeune ambassadeur fit au nom de son père étaient tellement avantageuses qu'elles parurent exagérées. On y répondit néanmoins de manière a donner suite à la négociation, bien que nous ne fussions pas alors en mesure d'étendre notre influence dans des contrées si lointaines.
Le fils du prince de Tougourt partit très satisfait de la réception qui lui avait ètè faite et regagnait Tougourt par la voie de Tunis. Peu de mois après, il reparaissait à Alger en compagnie d'un émissaire d'un âge mûr qui devait nous demander une réponse catégorique. Nous avons été assez heureux pour retrouver la lettre de créance qu'ils apportaient de leur maître; en voici la traduction :
" Au Gouverneur d'Alger, de la part de Ali ben Djellab,
La lettre que vous avez remise a mon fils m'est parvenue. Le jeune homme se loue beaucoup de la manière dont vous l'avez reçu. Vous lui avez dit que lorsque vous seriez disposé , à vous rendre à Constantine vous m'en feriez part. J'attends la confirmation de cette promesse avec impatience. Cependant, comme je vois que vos préparatifs ne sont pas encore faits, je vous renvoie encore mon fils avec mon premier fondé de pouvoirs pour vous engager a vous mettre promptement en route.
El-Hadj Ahmed Bey a su que mon fils était allé auprès de vous et il a mis des troupes sur pied sous le commandement de son cheïkh El-Arab Ben Gana, pour venir m'attaquer. C'est parce que je suis entré en rapport avec vous et que mon fils vous a vu que le Bey veut se venger de moi. Je vais attendre le retour de mon fondé de pouvoirs et de mon fils avant d'aller moi-même attaquer Ben Gana. Mais pour temporiser jusqu'à cette époque, je serai forcer de lui donner de l'argent et des bestiaux.
Je vous prie d'écouter bien attentivement ce que vous diront mon fils et mon fondé de pouvoirs, Si El-Hadj Mohammed; comme ce dernier est plus âgé, faites bien attention à ses paroles. Vous serez libre, après l'avoir entendu, de n'accepter les propositions qu'il vous fera qu'à condition que je vous enverrai comme otages dix des familles les plus notables et les trois enfants de mon frère. J' en prends l'engagement. Je désire que vous autorisiez mon frère aîné a rester a Bône avec sa famille et ses biens. Là nous recruterons de nouveaux partisans pour augmenter nos forces. Ensuite, nous aidant mutuellement et avec l'aide de Dieu, la ville de Constantine tombera en notre pouvoir et vous sera soumise.
Vous êtes certainement l'ami de mon frère aîné, qui est allé à La Mecque, et le mien également. A son retour, je vous prie de ne pas oublier ce que je demande plus haut pour lui, de le garder a Bône. Je vous envoie des dattes, choisies parmi les meilleures, afin que nous avons mangés; ensemble du même fruit et qu'il n'existe jamais de haine entre nous.
Tout ce que mon fils m'a rapport au sujet du Roi de France - et de son royaume m'a bien intéressé. Je vous prie d'envoyer El-Hadj Mohammed et mon fils auprès du Roi de France, afin qu'ils voient les merveilles de ce royaume. Mais cela ne doit se faire que lorsque vous aurez accepté leurs propositions. .
Tout ce que vous dira El-Hadj Mohammed mérite de votre part la plus grande confiance. "
Pas plus que la première fois il ne fut possible de satisfaire l'impatience du prince tougourtin, qui voulait nous voir marcher immédiatement sur Constantine contre le Bey son ennemi.
Les émissaires étaient comblés de cadeaux, mais, renonçant au voyage en France sollicité d'abord, ils s'en retournaient chez eux désappointés.
Pendant le voyage de cette sorte d'ambassade, de graves événements se produisaient à Tougourt. Sultan Ibrahim, de retour de La Mecque après une absence de dix-huit mois, reprenait le pouvoir laissé à son frère Ali. Celui-ci, ayant exercé l'autorité suprême, et étant entré comme nous venions de le voir en relations avec nous, ne pouvait se résoudre a vivre en simple particulier. On a sans doute remarqué que, prévoyant le retour prochain de son frère et par conséquent sa propre déchéance, il insistait dans la lettre qui précède pour que nous le retenions à Bône, ce qui lui aurait conservé le pouvoir. Mais Ibrahim, en débarquant à Tunis du navire qui l'amenait d'Alexandrie, avait immédiatement repris la route de ses états. A peine était-il rentré chez lui et au milieu des fêtes pour célébrer son retour, qu'Ali, son frère, à la téte de quelques serviteurs dévoués, allait à la Kasba le poignarder de sa main et faisait mettre à mort ceux qui tentaient de le défendre. Ce crime fut le signal d'une nouvelle révolution. Tous les partisans de l'ancien régime se reliraient à Temacin et alors commença une guerre acharnée entre les habitants de cette ville et ceux de Tougourt ayant pris parti pour le meurtrier, Malgré l'intervention pacifique du marabout Si Ali El-Tidjani, la lutte fut sanglante, d'autant plus que les habitants du Souf prêtaient leur appui a Temacin. Mais elle eut une fin, grâce à la providence, disent les uns, grâce à une main inconnue, affirment les autres, ce qui paraît plus probable et de tradition. Sultan Ali El-Kébir succombait brusquement à d'atroces coliques en revenant d'une expédition contre le Souf où il avait tout mis a feu et a sang.
La notice rapporte que pendant le règne du Cheikh Ali un Italien vint à Tougourt pour y fabriquer des canons. Il fondit beaucoup de cuivre sans résultat et Ali lui fit trancher la téte. La fille de cet Italien devint la femme du porteur de parasol du souverain saharien.
Abd-er-Rahman ben Amer succéda à son oncle Ali vers les derniers mois de l'année 1833. Ou le surnommait Bou-Lifa parce que sa mère, craignant de le perdre comme elle avait déjà perdu un de ses fils, imagina, sur l'avis d'un marabout, de l'envelopper d'un corps végétal féticulaire qui enveloppe lui-même les palmiers à la naissance des branches. Ce réseau filamenteux est appelé Lifa par les Arabes.
A la mort d'Ali, Lalla Aïchouche, veuve du sultan Amer, s'était emparée du pouvoir au nom de son fils Abd-er Rahman encore en bas âge et fait périr par le fer ou le poison tous ceux qui lui portaient ombrage. En sa qualité de régente, elle avait contracté alliance avec le cheikh El-Arab Ferhat et repris avec lui les pourparlers avec les Français à l'effet de renverser le Bey de Constantine El-Hadj Ahmed.
A cette époque, nous étions déjà maîtres de Bougie et de Bône. Le général d'Uzer, commandant cette dernière ville, avait, par sa politique habile et la force des armes, étendu au loin notre influence. Poussant des reconnaissances jusqu'aux localités où se sont élevés depuis nos centres européens de Guelma et de Philippeville, il avait même proposé de profiter de l'animadversion dont le bey Ahmed était l'objet de la part de ses sujets, pour aller occuper Constantine, dont on lui promettait la conquête sans coup férir, tant les esprits étaient disposés en notre faveur. Donc, lorsque le nouvel émissaire du prince de Tougourt arriva à Alger, vers les premiers jours de l'année 1834, il fut bien accueilli par le général Voirol. Abd-er-Rahman disait dans sa lettre qu'il commandait à cent cinquante villes ou villages dans le Sahara, qu'il pouvait mettre sur pied vingt mille combattants et promettait de faire cause commune avec nous si nous voulions prendre Constantine, dont nous le créerions Bey en remplacement d'Ahmed.
Il s'engageait a payer cent mille piastres par journée de marche des troupes du littoral à Constantine et à envoyer à Bône, comme garantie de sa parole, sa famille et la moitié de l'argent promis.
Ces propositions prises à Alger très au sérieux, le gouvernement donna des instructions au Général Voirol pour les préliminaires du traité à intervenir avec le prince de Tougourt.
Abd-er-Rahman devait faire reconnaître l'autorité du roi des Français dans cette partie de la Régence. Il s'engagerait à n'avoir de rapports commerciaux que par Alger, Bône ou Bougie, a quel titre et pour quelque motif que ce fût. Il se rendait garant non seulement de la soumission de toutes les tribus dépendantes du beylick de Constantine, mais encore de celles à portée, sur lesquelles son influence pourrait s'étendre, en les soumettant aux marnes conditions; de concourir avec les Français à la dé-pense générale contre toute espèce d'ennemis, et a cet effet il donnerait des gages. Enfin il souscrirait à d'autres clauses que l'on croirait utiles d'imposer et Qui seraient arrêtées en commun accord entre les parties contractantes.
Moyennant ces conditions, on lui donnait l'assurance que l'expédition sur Constantine serait susceptible d'être entreprise soit en y faisant concourir les troupes françaises, soit en mettant à sa disposition le matériel suffisant pour lui assurer les moyens de la faire réussir par ses propres troupes.
Le duc de Dalmatie appelé à donner son opinion sur cette négociation écrivait en outre au général Voirol :" Soit qu'Abder- Rahman agisse isolément, soit que la France intervienne, il serait important de savoir quel nombre de troupes, infanterie et cavalerie, il pourrait lui-même mettre en campagne, en y comprenant ses alliés; combien de temps il peut les retenir et enfin quels seraient ses moyens pour assurer leur subsistance pendant la durée des opérations. Vous comprendrez que la connaissance de tous les moyens dont ce chef peut disposer, ainsi que les engagements qui lui sont proposés, sont un préalable indispensable, comme aussi de savoir à quelle distance la ville de Tougourt ce trouve d'Alger et de Constantine. "
Nous connaissions peu le pays algérien à cette époque, ce dernier passage le démontre suffisamment. Mais nous connaissions encore moins les hommes qui l'habitaient et surtout leurs mœurs. Nous exagérions l'importance et les ressources de certains chefs au point de consentir à imiter avec eux de puissance à puissance, comme nous l'aurions fait avec une nationalité européenne et civilisée possédant une organisation régulière. Nos traités avec Oulad Ou Rabah, modeste Cheïkh kabyle que nous bombardions du nom pompeux de Prince de la vallée de Bougie et à qui nous avons même failli livrer alors gratuitement la suzeraineté de cette importante ville maritime après tant d'efforts et de sang versé pour nous en emparer ; celui conclu avec Abd-El-Kader, jeune ambitieux dont nous ratifions ainsi nous-mêmes le titre d'émir des vrais Croyants qu'il s'était donné, étaient autant d'erreurs inévitables à cette époque et dont nous devions subir les conséquences fâcheuses. Aux ouvertures plus avantageuses du Prince Tougourtin auquel s'étaient associés la plupart des chefs féodaux de la province de Constantine, on répondit par une faute d'un autre genre en exigeant trop de garanties, L'occupation restreinte était alors a l'ordre du jour et le général Voiral, paralysé par l'impuissance à laquelle ses instructions le condamnaient, se vit forcé d'employer des faux fuyants avec des gens qui avaient hâte de conclure et qui s'en retournèrent pour la troisième fois chez eux, finissant par douter de la puissance de la France, ou du moins de sa volonté de s'établir en Afrique .

Septiéme Partie de la note historique de Touggourt

dimanche 30 mai 2010, 21:15

Ce n'est qu'en 1837, nous étant rendus maîtres de Constantine, que le Sultan de Tougourt entra de nouveau en correspondance avec nous. Enfin, après que le duc d'Aumale eût pris possession de Biskra en 1844, Abd-er-Rahman ben Djellab, spontanément et sans y être sollicité, déposait a nos pieds une puissance qu'il était libre de garder longtemps encore indépendante. Reconnaissant la suzeraineté de la France, il nous payait tribut comme il en payait aux Beys de Constantine pour pouvoir venir acheter des grains sur nos marchés . Les relations devenaient tellement cordiales que le mystérieux pays de l'Oued-Rir ne tardait pas à être ouvert a nos explorateurs. M. de Chavarrier, touriste distingué, et M- Marius Gairin, négociant intelligent. visitaient ces régions vers le mois de janvier 1847. M Prax. chargé d'une mission par les Ministères de la guerre et du commerce, s'y rendait aussi à la fin de la même année ; Enfin au mois de mars suivant, M. Dubocq, ingénieur des mines, et M. le lieutenant Dubosquet, chef du bureau arabe de Biskra, recevaient le meilleur accueil du petit Sultan de Tougourt. On ne lira pas sans intérêt quelques extraits des notes rapportées par nos hardis voyageurs et surtout le tableau qui nous est fait de cette cour saharienne étudiée sur nature.
A la mort du cheïkh Ali empoisonné assure-t-on par Aîchouche , celle-ci s'empara du pouvoir au nom de son fils Abd-er-Rahman. alors âgé de huit ans. Avec le titre de khalifa elle prit la direction des affaires qu'elle conduisait avec une grande habileté. Femme de beaucoup d'énergie, elle était fort redoutée. Elle montait à cheval, portait des pistolets a sa ceinture et fumait même le tekrouri ou chanvre haché. Lalla Aichouche était de la famille des Ben-Gana. Elle avait été fort jolie dans sa jeunesse, mais quand nos voyageurs la saluèrent, en 1847, elle était affligée d'un énorme embonpoint. Sa figure avait conservé une certaine fraîcheur, mais elle n'avait plus de dents. Malgré son age voisin de la vieillesse, elle menait alors une vie très déréglée, elle entretenait même ostensiblement un amant nommé Si Bou Beker, ce qui était un sujet fréquent de discusions entre elle et son fils Sultan Abd-er-Rahman, mais celui-ci finissait toujours par céder et l'on voyait, après quelques jours de bouderie, reparaître Si Bou Beker a la Kasba, prêtant familièrement l'appui de son épaule a son jeune maître Lalla Aïchouche avait d'abord gouverné elle-même le pays, mais son fils ayant grandi prit les rênes du gouvernement et continua à l'admettre au conseil dans les circonstances importantes.
Abd-er-Rahman, écrivait M. Dubosquet, est aujourd'hui âgé d'environ vingt-deux ans; c'est un cavalier remarquable et un guerrier intrépide. Il nous a paru rallier sous les dehors d'une vanité puérile une assez grande finesse d'esprit. Il parle peu dans les questions sérieuses et écoute avec attention, se contentant de répondre le plus souvent par des banalités .Il ramène admirablement la conversation sur le point qui l'intéresse et cherche dans les paroles de son interlocuteur la réponse a une question qu'il ne fait jamais directement.
Cette réserve se conçoit facilement quand on considère les nombreuses révolutions qui ont tour a tour renversé ses prédécesseurs. Remarquant aussi qu'il a sous les yeux le jeune Seliman, fils du Sultan Ali. son cousin, dont son père en mourant a laissé un parti puissant a Tougourt et qui, fort jeune encore, est déjà un excellent cavalier et montre les prémices d'un caractère entreprenant. La plus grande prudence est aussi commandée à Ben-Djellab, vis-à-vis de ses serviteurs qui malgré leur dévouement à sa personne ne se laisseraient pas facilement enlever les bénéfices du pouvoir qu'ils exercent au nom de leur maître. Malgré ces préoccupations, auxquelles s'ajoutent des difficultés assez graves avec les Arabes nomades, Sultan Abd-er-Rahman se livre à une boisson déréglée des liqueurs alcooliques qui le plonge souvent dans un état complet d'ivresse. A ce sujet, on lui avait donné des mœurs françaises une singulière idée, car il manifestait un grand étonnement en apprenant que chez nous l'ivrognerie ne se rencontrait que dans les classes inférieures de la société et était un motif d'exclusion de divers emplois du Gouvernement. Ce vice de boisson n'était pas le seul auquel il se livrât et malgré la beauté de ses quatre femmes légitimes, il usait de son autorité, pour s'arroger les droits les plus révoltants de l'ancienne féodalité, auxquels les pacifiques Rouar'a ne pouvaient se soustraire.
Lorsque le Sultan de Tougourt sortait à cheval pour aller se promener hors de la ville, on le voyait, suivi de ses cavaliers du makhzen. Un esclave portait son fusil. Quand il partait en expédition guerrière il était précédé de sa musique et de ses étendards. Dans tous les cas, avant de rentrer en ville, on faisait la fantasia. Le Sultan lui-même lançait son cheval et tirait des coups de fusil. Les deux côtés de l'arène étaient couverte de nombreux, spectateurs. Les filles de joie dont les cabanes s'élevaient auprès du lieu de la fantasia s'alignaient et poussaient des cris de contentement.
Suivant l'exemple de sa mère et traditionnel, du reste, dans la famille, le Sultan Abd-er-Rahman songeait plus à l'accroissement de ses richesses qu'au bonheur de ses Rouar'a et à l'organisation du pays.
Son entourage se composait ainsi qu'il suit :
Ben Yahïa, ouzir ou ministre commandant en l'absence du cheikh et assistant à toutes ses délibérations;
Mehdi, trésorier, n'entrant pas au conseil, mais s'enivrant habituellement avec son maître;
Mohammed bel Aid, nègre affranchi, majordome;
Saad, esclave, khaznadji des grains ;
Ahmed El-Arbi, khaznadji des dattes ;
El-Hadj Mehdi, nègre affranchi Agha du goum ;
El-Hadj Mohammed, chargé des registres, secrétaire ;
El-Hadj Amar, chargé des amendes et des gratifications, membre du conseil, compagnon de bouteille du Sultan ;
El-Hadj Brahim Oukil Diaf, introducteur des ambassadeurs ;
Ben Fetita, porte parasol, salue le peuple au nom du Sultan au moment où celui-ci rentre en ville après une promenade ou une course quelconque. Il était marié a une jeune fille italienne d'une grande beauté qu'il avait élevée à la mort de son père, venu à Tougourt, comme nous l'avons dit plus haut pour y fondre des canons et qui n'ayant pu réussi, eut la tête tranchée par ordre du cheikh Ali.
Comme on le voit, les principaux emplois étaient occupés par des esclaves on des affranchis qui, achetés par le père ou les oncles d'Abd-er-Rahman et après avoir partagé les jeux de son enfance, avaient été élevés par lui aux premières dignités. C'était aussi parmi eux qu'il choisissait ses mokaddems auxquels il donnait le commandement des principales oasis de son territoire.
Indépendamment du conseil dont nous avons fait connaître : les principaux membres, une djemaa nombreuse choisie parmi les notables habitants de Tougourt discutait les affaires ayant une grande importance pour le pays. Pour les faits habituels, tels que l'audition de plaignants, la répression de délits, le cheikh ne réglait pas lui-même, mais par l'intermédiaire de ses nègres. La perception des impôts présentait une grande irrégularité ; elle dépendait généralement des besoins du moment.
Tous les villages de l'Oued-Rir étaient très soumis aux Ben- . Djellab, si ce n'est Temacin qui à peu près tous les ans faisait des difficultés pour payer l'impôt, et qui nécessitait quelque acte de rigueur de la part du Sultan. Nous avons déjà signalé, du reste, la rivalité entre les deux villes et quelques-unes de leurs luttes.
Pendant que M. Prax était à Tougourt la guerre éclata de nouveau entre elles, et notre voyageur, témoin de l'épisode, nous en faisait le curieux récit que voici :
Le 2 décembre 1847 on apprit à Tougourt que les cavaliers Said-Oulad-Amor, de Temacin, avaient enlevé soixante chameaux aux Bou-Azid qui retournaient au Zab avec un chargement de dattes de Tougourt. Le cheikh Abd-er-Rahman sortit aussitôt avec sa déira et se mit a la poursuite des voleurs. Cette troupe ne rentra en ville que le jour suivant sans avoir pu reconnaître, les traces de l'ennemi. La ville d'EI-Oued, chef-lieu du Souf, alliée naturelle de Temacin proposa sa médiation Des députés vinrent a cet effet à Tougourt avec quatre esclaves qu'ils offraient en cadeau au cheïkh. Ils demandaient la paix, pour Temacin et se transportaient dans cette ville afin de rétablir la bonne harmonie entre les deux citées rivales.
Sultan Abd-er-Rahman était assez disposé a la conciliation, mais sa mère y était contraire par haine et jalousie contre une rivale, Lalla Chouikha, remplissant auprès de son fils, le jeune cheikh de Tcmaciu, un rôle de tutrice analogue au sien.
Abd-er-Rahman, voulant indemniser par quelques largesses les chameliers Bou-Azid razziés et étouffer leurs plaintes, demanda les clés de son trésor. Lalla Aïchouche s'emporta et lui répondit en plein conseil: " C'est à Temacin qu'il faut aller chercher les clés! " La guerre était décidée .
Sultan Abd-er-Rahman réunit tous ses cavaliers et envoya son secrétaire auprès du commandant supérieur de Biskra pour réclamer l'appui des nomades et des fantassins des Bou-Azid et des Oulad-Djellab. Son ministre allait, de son cote, dans le Souf faire appel à ses contingents. La ville d' El-Oued, chef-lieu du Souf, se trouva dans une position difficile. Pour conserver la paix avec Tougourt. elle devait abandonner Temacin, son alliée. Mohammed bel Hadj, ancien khalifa du Zab. au temps d'Abd-Kader, qui vivait alors retiré a El-Oued, consulter par le cheïkh de cette villet répondit à ce dernier : " Restez tranquilles et préférez vos biens à l'alliance de Temacin. Si vous bougez, les Français viendront aboyer après vous ! "
Ainsi, Temancin, abandonnée de ses alliés, réduite a ses propres forces, eut à lutter contre Tougourt, appuyée par les Arabes du Zab et les gens du Souf accourus à l'appel de Ben-Djellab. L'armée du Sultan Tougourtin était composée ainsi qu'il suit:
Oasis de Tougourt et dépendances : 3,900 fantassins et 150 cavaliers ;
Oasis du Souf: 650 fantassins; Arabes du Zab : 1,600 fantassins et 580 cavaliers ; Total : 6,150 fantassins et 730 cavaliers.
Le 12 février 1848, le cheikh de Tougourt sortit de la Kasba avec ses cavaliers, sa musique et ses deux étendards. L'armée le
suivit, et il, ne resta en ville que les vieillards, les femmes et les enfants. Les derviches, dit M. Prax, qui accompagnaient l'expédition nous promirent la victoire ; les femmes, sur les terrasses, firent entendre leurs cris d'allégresse. On s'arrêta a une lieue de Tougourt pour attendre les Arabes du Zab, qui voulaient être payés avant de combattre. Depuis leur arrivée, les Arabes de-mandaient de l'argent avec la ténacité naturelle aux fils d'ismaél et avec d'autant plus de persistance que leur concours était indispensable. Le Sultan de Tougourt promit de donner tout ce qu'on voulait, mais après la soumission de Temacin. Les Arabes demandaient 40 piastres de Tunis par fantassin et 80 par cavalier. A ce compte, il leur fallait une somme totale de 80,000 piastres. Le cheikh fit des cadeaux aux chefs et le lendemain les Arabes rallièrent.
La route de Tougourt à Temacin coupe une grande sabkha de terres arides et salines envahies en partie par les sables.
Nous arrivâmes en vue des dattiers de cette oasis. L'ennemi attendait dans la position qu'il avait choisir ; les cavaliers a l'extrémité d'une plaine protégée par les feux des fantassins; ceux-ci retranchés dans la forêt des palmiers. On s'observa longtemps en poussant des cris sauvages. Quelques cavaliers se détachèrent des groupes commencèrent le combat, Des fantassins du Souf, n'obéissant qu'a leur ardeur belliqueuse, se portèrent en avant dans les jardins et bientôt l'ennemi fut repoussé. Il se massait devant nous, tandis, que notre monde se dispersait. Nous fûmes repousses à notre tour et battîmes en retraite.
L'armée, de Temacin comptait 2,250 fantassins et 120 cavaliers. Elle perdît 7 hommes tués dans le combat, 13 prisonniers qui furent décapités, 14 chevaux enlevés.
Tougourt eut 2 hommes tués, 7 blessés, 2 chevaux tues. Dans les jardins, je vis un prisonnier blessé, dépouillé de ses vêtements, étendu aux pieds d'un cavalier, Un fantassin allait faire feu sur ce prisonnier, lorsque j'arrivai pour détourner son fusil. Un autre individu tirait son sabre pour lui couper la tète, le prisonnier s'écria : Allah ! Allah ! demanda la main du cavalier. Celui-ci se baissa, le releva et le garda sous sa protection.
Nous allâmes camper a un quart de lieue des jardins de Temacin, peu satisfaits de la journée. Cependant l'ennemi se considéra comme vaincu. Un de ses cavaliers partit pour El-Oued. afin de demander l'appui de cette ville Sur le poitrail de son cheval, il avait suspendu un lambeau de sac couvert de suie et portait ainsi le deuil de la défaite de Temacin jusqu'au Souf.
Le 14, l'ennemi ne défendit que les abords de la ville. On poussa des hourras, on tira des coups de fusil de part et d'autre. Tandis qu'on se battait, une partie de nos hommes ravageaient les jardins et détruisaient grand nombre de dattiers .
Le Sultan de Tougourt portait un riche burnous de velours, montait un superbe cheval du Maroc et avait auprès du lui Ben Fetita, son porteur de parasol. Passant devant moi, il me fit un gracieux salut; je lui offris du cœur de palmier que je tenais dans mon haïk.
Nous partîmes chargé de butin produit du dattier : bois à brûler, djerid, djemmar, rejetons furent enlevés et portés au camp. Avec le djerid, on forma des haies et des cabanes, et nous nous trouvâmes ainsi comme dans une oasis au milieu des sables, tandis que les Arabes restaient sous la tente comme au Sahara.
Les femmes arabes nous donnaient un spectacle curieux. Placées en rond, elles marchaient et criaient toutes ensemble, répétant les paroles qui suivent quatre ou cinq fois et s'égratignant la figure jusqu'au sang:
" C'était un seigneur, c'était mon frère !
C'était un cheïkh, c'était un bey ;
II était vaillant, .c'était un bon cavalier ;
Combien il a ramené de chameaux pris dans les razias!
Il était la terreur de l'ennemi ! "
Telle était l'oraison funèbre d'un cavalier qui venait de mourir à la suite d'une blessure. Ces femmes cessèrent de crier et de tourner pour s'asseoir et pousser des sanglots. Elles recommencèrent quelques instants après la même cérémonie. Dans une guerre de ce genre, chaque jour amenait de nouvelles scènes.
C'était un mélange de religion, d'indiscipline, d'héroïsme, de barbarie, de bravoure et d'amour du pillage, qui faisait souvenir des guerres tumultueuses et des bandes mercenaires du moyen âge.
On ne peut entendre leurs chants, qui ne sont pas autre chose que des chants d'amour, sans se reporter aux époques brillantes où la civilisation des Maures jeta un si vif éclat et communiqua à la Chrétienté cette galanterie qui adoucit les habitudes guerrières et amena la chevalerie.
Le 15, les cavaliers parcouraient la plaine, les fantassins faisaient feu sur l'ennemi masqué par les jardins; on poursuivait la destruction des dattiers.
Placé sur un point élevé, le cheikh à cheval observait les mouvements à l'aide d'une longue-vue. Sur cette éminence, on avait planté la tente du cheïkh ; auprès de lui étaient les deux étendards, sur lesquels on lisait le texte suivant tracé en gros caractères :
" Au nom de Dieu clément et miséricordieux, que Dieu répande ses grâces sur notre seigneur Mohammed.
Lorsque je pense au chemin du salut, mes yeux versent des larmes de sang " ( Passage du poème religieux intitulé El-Borda. Ce drapeau, en soie verte brodée en or, a été pris par nos troupes en 1854, quand le colonel Desvaux s'empara de Tougourt. Il figure aujourd'hui dans les trophées de la division de Constantine.)
Les femmes arabes arrivèrent. L'une d'elles, s'adressant à un cavalier qui se reposait, lui dit : Que fais-tu la? Va rejoindre tes compagnons! .
Le cavalier obéit.
Tandis qu'on tirait de part et d'autre des coups de fusil, ces femmes, étendant les bras et imposant les mains, criaient :
Dieu, fais triompher nos hommes !
Fais que l'ennemi soit vaincu.
Les femmes arabes suivent les hommes dans les combats; elles portent l'eau, préparent, la nourriture, soignent les blessés, encouragent le monde. On les voit quelquefois sur les champs de bataille avec du henné détrempé dans les mains, prêtes à rougir les vêtements de ceux qui restent en arrière, afin de les signaler à toute la tribu. A leur vue, les traînards se sauvent et courent au combat. Souvent, elles relèvent leurs jupes, montrant leurs nudités à l'ennemi, soit en signe de mépris, soit pour lui jeter un sort.
A 9 heures du soir, nous entendîmes les cris plaintifs des chameaux; les Arabes chargeaient et partaient. Le cheikh leur promit de l'argent pour le lendemain. Les coups frappés sur les piquets de tentes annoncèrent que les Arabes restaient. Le lendemain, le cheikh fit compléter a chaque Arabe fantassin 15 piastres de Tunis et 30 aux cavaliers. Ils furent satisfaits pour le moment et promirent de marcher contre l'ennemi.
Le cheïkh partit avec sa diera pour Tougourt. Le soir, il envoya frapper aux portes des principaux habitants de la ville pour prélever une contribution plus ou moins considérable, suivant la fortune des individus Elle s'éleva, pour les plus riches, à mille piastres. Déjà, le 4 février, une pareille contribution avait été prélevée sur les habitants de Tougourt.
Sous un régime aussi arbitraire, les Tougourtins avaient soin de cacher leurs richesses ; ils enfonçaient leur argent au lieu de le faire valoir; hommes et femmes sortaient vêtus modestement; ce n'était que dans l'intérieur du harem que les femmes portaient des étoffes de soie .
La guerre se prolongea jusqu'au 21 février. A cette date. Temacin envoya ses marabouts au camp pour faire savoir au Sultan de Tougourt qu'on voulait se soumettre. Il demanda une contribution de guerre de cent mille piastres. Temacin donna deux chevaux de soumission et neuf otages, et obtint un délai d'un mois pour verser la somme qui lui était demandée. Cette ville comptait dans les rangs de son armée 100 blessés; elle avait perdu 25 hommes et 6,000 dattiers.
Le 24, le cheikh Abder-Rahman fit son entrée à Tougourt; tous les combattants se portèrent sur une grande plaine, auprès de la porte Bab-el-Khadra, et les cavaliers commencèrent la fantasia ,lançant leurs chevaux au grand galop et faisant parler la poudre, suivant l'expression arabe. Les portes de Tougourt, qui étaient restées fermées pendant tout le temps de l'expédition, s'ouvrirent. Le Sultan entra en ville et se dirigea vers la Kasba avec son escorte, saluée par les femmes qui, placées sur les terrasses, agitaient les pans de leur haik et poussaient les cris aigus appelés Ezgharit que font entendre les femmes dans tous les pays musulmans, lorsqu'elles veulent exprimer leur joie.
Les gens du Souf qui prirent les armes pour Tougourt à l'appel du cheikh, avaient été nourris aux frais des habitants de la ville. Matin et soir. on leur servait le kouskouss; mais en présence de l'ennemi et pendant douze jours, ils n'avaient eu, à leur grand mécontentement, que des distributions de dattes. Après l'expédition, le Sultan les congédia en leur faisant savoir qu'il leur coupait les vivres. Il y eut alors sur la place publique de Tougourt , une explosion d'injures et de menaces :
" Nous nous sommes battus pour lui. " disaient les Souafa, " nous lui avons donné notre argent et nous n'avons pas eu seulement " un je vous remercie! Par Dieu, ce Sultan qui n'a que des dattes , pour notre ventre, ne vaut pas un Mzabi , pas même un Juif ; il faut traiter directement avec la France et n'avoir rien de commun avec Tougourt . "
D'une autre part , les Arabes du Zab demandaient un supplément de solde .Le cheikh Ali, oncle et prédécesseur du cheikh Abd-er- Rahman, qui les avait conduits dans les guerres du Souf, leur avait donné dans ce temps la 36 piastres par fantassin, 60 piastres par cavalier. Le cheïkh Abd er-Rahman, en faisant compter au camps la moitié du cette somme, avait promis de la compléter après la soumission de Temacin. La paix, conclue, le cheikh oubliait sa promesse.
Campés hors la ville, les Arabes, plus mécontents que les Souafa, prennent les armes. Les habitants de Tougourt font entendre le cri de guerre, les cavaliers du makhzen partent au galop. On tire des coups de fusil. La guerre civile est aux portes de Tougourt. Le cheïkh sort de la Kasba a cheval; il veut se porter au milieu de la mêlée, le sabre à la main. Il est retenu par ses serviteurs. Un homme de la ville est blessé, un Arabe est tué. Les gens du Souf, étrangers à cette lutte, se mettent entre les deux partis et font cesser le feu. Les Arabes partent, non sans maudire mille fois Ben-Djellab. D'un autre côté. les fantassins de Tougourt étaient loin d'être satisfaits des procédés du cheikh. Après avoir nourri les contingents du Souf, ils avaient payé des contributions extraordinaires en espèces pour couvrir les frais de la guerre. Ils s'étaient résignés en murmurant tout bas.
Les gens d'El-Oued-Souf, avons-nous vu, étaient restés neutres dans le conflit avec Temacin, bien que leurs allies fussent attaqués. Mais Ben-Djellab, emporté par son désir de vengeance, ayant fait couper les palmiers qu'ils possédaient à Temacin. ce nouveau grief fit prendre les armes aux Souafa d'EI Oued. A l'instigation de Ben Ahmed bel Hadj. l'ancien partisan d'Abd El-Kader, toujours réfugié chez eux, ils achetèrent des chevaux dans le Djerid et firent des préparatifs pour tomber sur les villages des Oulad Saoud protégés du Sultan tougourtin. Peu de temps après, ils poussaient une pointe dans l'Oued-Rir et enlevaient aux Oulad-.Moulat la majeure partie de leurs chameaux, gardés seulement par quelques bergers.
De son coté, Abd-er-Rahman ben Djellab ne restait pas inactif; maître de Temacin, il voulait soumettre El-Oued, mais l'appui des nomades lui paraissait insuffisant pour cette entreprise; il se rendit lui-même à Biskra dans le but de solliciter l'intervention d'une colonne française. On était au lendemain des événements de Paris de 1848, et on sait comment ils réagirent sur l'Algérie par des insurrections indigènes dans le nord et dans le sud de la colonie, - nous ne rappellerons que Zaatcha. La situation inquiète de tout le pays ne permettait pas d'entreprendre une opération dans le Souf, malgré les avantages qui en résulteraient. D'autre part, il nous importait beaucoup que ce pays ne fût pas sous la domination de Tougourt. Une fois El-Oued entre les mains de Ben Djellab, nous avions à craindre son indépendance et ses vues ambitieuses, son importance dans le Sud devenait considérable.
Le commandant supérieur de Biskra, M. Gaillard de Saint-Germain, reçut parfaitement le cheikh Abd-er-Rahman. Malgré des témoignages de considération qui flattent ordinairement la vanité naturelle aux chefs indigènes, celui-ci repartit mécontent pour Tougourt, parce qu'il emportait la conviction qu'il ne lui fallait pas s'attendre à l'appui des armes françaises pour étendre son autorité.
L'année suivante, M. de Saint-Germain parvenait à réconcilier le cheïkh de Tougourt et les gens d'EI-Oued. Il conduisit lui même a Alger, pour être présentés au Gouverneur général, les principaux des villages du Souf et les chargés d'affaires des cheikhs de Tougourt et de Temacin. Tenant compte des penchants politiques, il fut décidé que les cheikhs de Tougourt continueraient d'administrer l'Oued-R'ir et les villages du Souf, mais que Temacin dépendrait directement du commandant supérieur de Biskra.

Huitième Partie de la note historique de Touggourt

dimanche 6 juin 2010, 22:22
Biskra a toujours été la ville des intrigues, et aussitôt que la mesure qui préside été décidée, on se hâtait d'annoncer que le cheikh Abd er-Rahman était tombé en disgrâce. De toutes parts, la déconsidération s'attachait à lui. Les Français, disait-on, l'abandonne ! il n'a plus d'autorité et il ne saurait trouver en eux un appui. Tous ses ennemis lèvent la tête et ils vont dans Temacin, devenue indépendante , grossir le groupe des mécontents, fomenter des troubles, exciter contre Ben-Djellab le fanatisme, flatter les espérances de ceux qui peuvent prétendre a sa succession. Froissé de toutes ces intrigues résultant de la nouvelle réorganisation du pays, mécontent que nous ne lui ayons pas abandonné Temacin, Abd-er-Rahman, à la tête des fantassins de l'Ouud-R'ir et d'une partis du goum des Oulad-Moulat , allait attaquer la petite oasis de Blidet-Amar, qui suivait toujours la ligne politique de Temacin. Apres avoir facilement forcé les habitants à se renfermer dans les murs du village, Ben-Djellab fait commencer la coupe des palmiers. Il en avait déjà abattu un bon nombre, lorsqu'il apprend l'approche de plus de 2,000 fantassins du Souf qui arrivent au secours de Blidet-Amar. Ben-Djellab bat précipitamment en retraite sur Tougourt; les Souafa le poursuivent en échangeant une fusillade insignifiante.
A partir de l'époque où nous sommes arrivés, la tâche du chroniqueur devient facile -, elle ne consiste plus, en effet, qu'à reproduire des extraits des documents officiels relatant les incidents de chaque jour observés attentivement par nos officiers.
Le cheikh Abd-er-Rahman, dit le capitaine Seroka, avait succédé tout jeune encore dans le gouvernement héréditaire de l'Oued-Rir', au cheïkh Ali. Le cheikh Ali avait laisse un enfant plus jeune encore nommé Selman. Abdl-er-Rahman voyait grandir son cousin avec une défiance toute naturelle. C'était ce nom de Selman que prononçaient tous les mécontents.
Au mois de juin 1850. un nègre avait surpris le cheikh Abdl-er-Rahman dans sa galerie de repos et lui avait tire un coup de tromblon à bout portant. Il avait eu l'épaule traversée. Au bruit de la détonation la garde du cheikh était accourue et l'assassin massacré avec un empressement qui fit croire à Ben -Djellab qu'on avait voulu prévenir des aveux compromettants. Ben-Djellab, se disait-on, se laissait dire que les partisans de Selman avaient pu seuls armer le bras de l'assassin. Aussi, depuis ce jour Selman était-il l'objet d'une méfiance sombre. Abd-er-Rahman finît même par le tenir en charte privée, sous la surveillance de serviteurs dévoués et capables de tout. Selman comprit alors que sa vie dépendait de caprices et d'emportement que les habitudes d'ivresse de son cousin ne renouvelaient que trop souvent . Selman parvint à s' échapper et se réfugiât a Temacin au mois de mars. Cette fuite ne causa pourtant aucun désordre dans l'Oued-Rir ; loin de se poser en prétendant, Selman écrit qu'il s'est évadé pour sauver sa tête. Abdl-er-Rahman mit tout en oeuvre pour empêcher les Français d'accueillir favorablement les démarches de Selman. Au mois de mai un nouvel incident faillit troubler la paix de l'Oued-Rir'. Malgré les ordres réintégrés qu'il avait reçus, le cheikh Abdl-er-Rahman continuait d'ouvrir le marché de Tougourt aux insurgés des L'Arbà et des Harazlia. Ayant appris qu'une grande caravane de ces insoumis était campée sous les murs de Tougourt, le commandant supérieur de Biskra donna l'ordre au cheikh El-Embarek des Oulad-Moulat de réclamer le concours des Ben-Djellab et d'enlever cette Gafla. El-Embarek part la nuit de Meggarin avec une quarantaine de cavaliers, tombe à la pointe du jour sur les insoumis. Il les aurait enlevés complètement si les portes de Tougourt ne s'étaient ouvertes pour leur donner asile et si des murailles mêmes de la Kasba, des coups de fusil n'avaient forcé les Oulad-Moulat à la retraite. Ben-Djellab ordonnait en outre à tous les villages de 1'Oued-Rir' de faire main-basse sur le cheikh El-Embarek et ses cavaliers. Il fait saisir les magasins des Oulad-Moulat et commence à faire couper leurs palmiers. Mais comprenant bientôt combien peut lui devenir funeste la voie où il s'engage, il fait amende honorable, envoie son impôt a Biskra et promet d'indemniser les Oulad-Moulat . Dans un moment où le général de St-Arnaud, commandant de la province faisant sa rude campagne dans les montagnes du Gigelli, à une époque de l'année où régne dans l'Oued-Rir' la fièvre connue sons le nom Oukhem ou de Tehem, on ne pouvait y envoyer des troupes, quand on en aurait eu de disponibles. Ce n'est pas dans de pareille circonstances qu'on pouvait traiter le cheikh Abdl-er-Rahma avec une sévérité qu'il ne méritait que trop .On dut se montrer satisfait de ses excuses et de ses explications.
II va maintenant apparaître sur la scène deux personnalités qui pendant longues années tiendront tout le pays en mouvement. Le chérir Mohammed ben Abd-Allah d'abord, puis Nacer ben Chôhra, ancien agha des Larbaâ. Leur rôle a été trop important pour que nous ne leur consacrions pas quelques lignes destinées à les faire connaître. Les débuts de la carrière politique de Mohammed ben Abd-Allah ont été déjà racontés, avec tous les détails désirables, par le colonel Walsin Esterhazy et le capitaine Trumelet et nous renvoyons le lecteur désireux de s'instruire aux intéressants ouvrages de ces deux officiers (Notice historique sur le Maghzen d'Oran, par le colonel Walsin Esterhazy, 1849, et, les Français dans le désert, par le capitaine Trumelet, 1803).
Nous devons sommairement rappeler ici que Mohammed ben Abd-Allah, dit El Tlemçani, était un pauvre derviche des Oulad-Sidi-Cheïkh de la province d'Oran, qui s'était fait remarquer par les pratiques d'une dévotion exagérée. Tous les vendredis, depuis plusieurs années, dit Walsin, il allait en pèlerinage, pieds nus, au tombeau de Sidi Bou Medin, près de Tlemcen, et là, il passait des nuits en prière. C'était en 1842, Mouley Cheikh Ali voulait renverser son rival Bou Hamédi, le kalifa de l'Emir Abd-el-Kader à Tlemcen; Mouley Ali, homme adroit et astucieux, comprenait bien que sa position ne lui donnait ni l'autorité, ni la force nécessaire pour se poser en compétiteur d'un lieutenant d'Abd-el-Kader; il choisit pour jouer ce rôle, cet homme revêtu du prestige religieux, mais qui par sa valeur personnelle ne pouvait, ni porter ombrage a son ambition, ni faire obstacle à son ardent désir du pouvoir. Mohammed ben Abd-Allah se laissa faire; l'autorité française favorisa l'élévation de ce nouveau prétendant, qui ne pouvait s'accomplir qu'aux dépens d'Abd-el-Kadcr. Au mois de janvier 1842, le gouverneur général Bugeaud prenait possession de Tlemcen et y établissait Mohammed ben Abd-Allah avec le titre de khalifa. Aveuglé par ses premiers succès qu'il ne devait qu'à la coopération des troupes françaises et du makhzcn, il ose sortir de Tlemcen réduit à ses propres forces ; Abd-el-Kader profile de sa faute et marche sur lui. Les gens de Mohammed ben Abd-Allah prennent la fuite sans combattre et lui même va sa cacher au petit village d'Aïn-el-Hout. Mohammed ben Abd-Allah reconnu incapable de lutter contre Abd-el-Kader fut négligé ; cet abandon, ce mépris, aliénèrent le cœur de cet ambitieux ; il partit pour la Mecque en 1846. Hé bien, c'est ce meme Mohammed ben Abd-Allah, ce marabout qui avait été impuissant à nous servir, qui maintenant venait se retourner contre nous, retrouvait toutes les forces du fanatisme et allait tenir en haleine, pendant quelques années, le sud des trois provinces de l'Algérie.
A la Mecque Mohammed ben Abd-Allah fit la rencontre d'un autre Algérien, tout aussi mal disposé que lui contre la France. C'etait Si Mohammed ben Ali Senoussi, de la famille des Oulad-Sidi-Abd-Allah, marabouts des Medjaher, près Mostaganem. Senoussi, nous nous bornerons a le désigner par ce nom, mérite aussi que nous le fassions connaître. Tant lui que les affiliés a l'ordre religieux qu'il a fondé, ont pris une part active a la plupart des insurrections survenues en Algérie depuis un quart de siècle et malgré maints échecs, il est a présumer que leur dernier mot n'est pas dit : l'espoir de reconquérir l'Algerie en en chassant las chrétiens, leur reste toujours.
Senoussi avait étudié a Mostaganem, à Mazouna, à Fez dans ces Zaouïas où le fanatisme ardent est entretenu tel que le feu des Vestales. Peu d'années après notre conquête il quittait le Maroc, se dirigeant vers l'Orient par l'Algérie - l'Algérie,sa patrie, hélas, souillée par l'infidéle. - Chemin faisant il s'anoncait comme un de ces zélateurs, de ces mainteneurs des moeurs et de la foi, qui font les missionnaires des populations musulmanes. Ces apôtres volontaires n'ont jamais manqué dans l'Islamisme. Leur role consiste, suivant l'expression consacrée, a ordonner la pratique du bien et à interdire ce qui est illicite. Or, pour Senoussi rien n'était plus illicite que de vivre au contact du chrétien et de subir sa domination. Outre la satisfaction de mener ses contemporains dans la voie de la perfection, il avait par surcroît celle de se créer a lui-même une fort belle aisance et une vie agréable. Senoussi passa quelque temps au Dejebel-Amour , ou il affirma sa mission par des miracles - mais il ne tardait pas à devenir suspect et la crainte d'être arrêté et livré aux chrétiens le fit s'éloigner vers Bousaada puis à Aïn-Madhi où il entrait dans une caravane qui le conduisait a Ouargla et de là à Tunis. Voyageant sans cesse par terre, il passe à Kaïroun, a Gabès, à Tripoli, initiant le long du chemin ceux qu'il convertit a ses idées et qui seront plus tard pour lui de solides appuis.
A la Mecque, où il arrive enfin, il se met de nouveau à professer et son exaltation pour amener des réformes est telle que le grand chérïf du temple sacre, fatigué de ses intrigues, l'expulse du Hedjadz. L'ex-khalifa Mohammed ben Abd-Allah, devenu son ami, tant par la communauté d'origine que par le même .sentiment de rancunes, partit avec lui de la Mecque et c'est en Egypte qu'ils se réfugièrent ensemble. Au Caire Senoussi éleva encore la voix pour faire adopter ses réformes, mais le chef religieùx de la ville lança contre lui une sorte d'anathème, sous forme de proclamation, le dénonçant au peuple musulman comme un suppôt de Satan, portant le trouble dans le culte de l'Islam. Non content de cela on essaya d'empoisonner Senoussi pour s'en débarrasser et ce n'est que par miracle, disent ses adhérents, que le marabout survécut, bien qu'il ne restât plus sur son corps que la peau et les os. C'est à la suite de cette terrible épreuve que Senoussi confondit dans sa haine les Turcs aussi bien que les Chrétiens et depuis il avait constamment a la bouche les paroles d'un vieux santon de Mostaganem, Si Lakhdar ben Makhelouf , qui a dit jadis:
" Les Turcs et les Chrétiens, je les classe tous dans la meme catégorie, je les taillerai en pièces tous en même temps. "
Mohammed ben Abd-Allah soigna son ami Senoussi avec un dévouement qui contribua à sa guérison et aussitôt qu'il fut en état de se mettre en route il le conduisait a Syoua, puis à El-Beïda dans le Djebel-El-Akhedar, au sud-est de la Tripolitaine où le marabout fondait sa première zaouïa qui allait devenir le refuge de tous les émigrés algériens fanatiques et ennemis par conséquent de notre domination. Les événements de février 1818 ne tardèrent pas à leur fournir l'occasion de manifester leur haine, non plus par des imprécations, mais par des actes énergiques. Quelques troupes avaient été rappelées d'Algérie; on disait la France en révolution, désorganisée, à la veille d'avoir a soutenir une grosse guerre européenne. Pour les indigènes c'était le prélude d'une débâcle générale, l'heure de la délivrance allait sonner. Combien d'individus en haillons, propagateurs de fausses nouvelles, qui circulaient alors dans les tribus, portant comme un mot d'ordre pour soulever les populations contre nous. N'est-ce pas de la Mecque qu'a certaines époques est parti le signal des plus terribles insurrections, tant dans les lndes contre les Anglais, que contre nous en Algérie. Mais en entre la Mec-que et l'Algérie existe le nid de fanatiques Senoussiens, toujours prés à s'armer pour la guerre sainte contre les Chrétiens. C'est de la que prit d'abord sou essor le chérif Serour qui alla lancer l'affaire de Zaâtcha et les insurrections kabyles dans la province de Constantine. Mais ce prudent personnage, après avoir réussi a parcourir le pays incognito, se disant simple quêteur des lieux saints, eut la précaution de s'éloigner du théâtre des événements qu'il avait préparés. Il retournait à Tripoli, suivant de loin les péripéties du siège de Zaâtcha et faisant dire des prières dans les mosquées pour le succès de la révolte qu'il se vantait publiquement d'avoir fomentée contre nous. Quand on entre dans les détails, on découvre des particularités qui expliquent bien des choses jusque la mystérieuses. Tripoli avait alors pour gouverneur Izzet Pacha, turc aussi astucieux que fanatique, dont l'entourage nourrissait contre nous une haine à outrance. Son defterdar, c'est-à dire l'intendant général des finances était Ahmmed Effendi, le fils de Hamdan, l'ancien amin seka d'Alger, qui après avoir fait semblant de nous servir au début de la con-quête, nous trahit et finit par se retirer à Constantinople avec sa famille.Donc ,fanatisme d'une part et inimitié héréditaire de l'autre, chez ces deux hauts fonctionnaires Ottomans, tels étaient les sentiments de la petite cour Tripolitaine, à notre égard, se manifestant par une hostilité ouverte. On n'a pas oublié, en effet, que l'escadre de l'amiral de Lassusse dut se présenter devant Tripoli et menacer de la canonner si d'éclatantes satisfactions n'étaient pas accordées à M. Pelissier de Reynand, notre consul général, réclamant la liberté de deux français que le Pacha détenait dans les cachots de son château.
L'affaire de Zaâtcha avait eu l'issue que nous connaissons. Malgré la ruine de cette oasis et la mort de l'agitateur Bou Zian,chef de la résistance, l'ardeur était loin de se refroidir parmi les énergumènes. Le marabout Senoussi mettait, en effet, en campagne un nouveau champion : son ami le chérif Mohmmed ben Abd-Allah lui-même, ayant mission d'aller soulever le Sud Algérien. L'ex-kalifa descendit à Tripoli chez le Deflerdar, on pourrait presque dire chez Izzet-Pacha. Il n'avait pas encore révélé ses projets, aussi ne fit -on guère attention a cet étranger de passage. Mais on se rend compte du sujet des conciliabules entre lui et ses hôtes.
Mohammed ben Abd-Allah partit de Tripoli pour Ghadames et se montrait dans le Souf au mois de février 1851. Les nombreuses lettres de recommandation qu'il apportait dans sa Djebira devaient, le faire bien accueillir de tous les gens de religion. Dès le début il fit appel aux Souafa d'El-Oued et les pressa de s'unir à lui pour marcher contre Tougourt et détrôner Abd-er-Rahman leur ennemi. Mais les Souafa résistèrent aux suggestions de l'aventurier. Voyant bien qu'il perdait son temps de ce côte, le chérif poussait dans la direction de Ouargla où plus heureux, il ne soulevait pas encore des tribus entières, mais parvenait a recruter une bande de vauriens expulsés de leur pays et ne demandant qu'à vivre de rapines. C'est encore dans les rapports officiels de l'époque, fournis par le capitaine Sèroka, que nous allons trouver le récit des premières prouesses du chérif Mohammed ben Abd-Allah. Avec les aventuriers qu'il a pu réunir, il enlève sur l'Oued-Retem 800 chameaux aux Oulad-Monlat. Ce premier succès augmente sa bande. La fraction des Oulad-Moulat, du cheïkh Oumbarek, qui avait passé, l'été dans les environs de Biskra, après avoir fait ses provisions de blé et d'orge, retournait vers l'Oued-Rir. Le 21 août elle était campée au puits de Still, à vingt lieues de Biskra. A quatre heures du soir les Oulad-Moulat sont assaillis par un goum de cent cavaliers qu'appuient 300 fantassins montés sur des chameaux. Ils se défendirent avec le courage qui distingué les cavaliers de ces tribus.Onze furent tués, quinze blessés. Le cheikh Oumbarek parvint a se sauver tenant son jeune fils d'une main sur le devant de sa selle et son fusil de l'autre, Son cheval avait reçu 13 blessures. Mohammed ben Abd-Allah avait épié les Oulad-Moulet ; des espions surveillaient même à Sidi-Okba leurs achats de grains et s'informaient de l'époque de leur départ. Il était parti de Ouargla conduit par Ali ben Chtioui, guide renommé qui avait fait partie de la Nouba de Biskra, d'où il avait déserte pendant le siège de Zaatcha. Pour mieux dissimuler sa marche et éviter les balleurs d'estrade placés aux environs des puits du Sahara, il faisait porter a chaque chameau sept ou huit peaux de bouc pleines d'eau, évitant ainsi les chemins connus. Il s'était blotti avec tout son inonde dans les ondulations où sont situés les puits de ?l-Baâdj, après avoir surpris les coureurs dont le cheikh Oumbarek s'était fait précéder. Le coup fait à Stil, il s'était réfugie , le jour même à Zerig; le lendemain matin il était à Dzioua, le soir il couchait à El-Alia où il avait entraîné dans son parti les Oulad-Sidi-Seliman, moitié de la grande tribu maraboutine des Oulad-Saïah, et il regagnait Ouargla.
Après ces exploits le chérif commença à tourner ses regards vers l'Oued-Rir. Selman ayant vu mettre en prison les deux serviteurs qu'il avait envoyés à Biskra pour plaider sa cause, ne pouvait rester à Temacin où le cheikh lui faisait comprendre qu'il ne pouvait lui donner trop longtemps un asile compromettant ; il se jeta alors dans les bras de Mohammed ben Abd-Allah et se posa dès lors en prétendant à la souveraineté de Tougourt. Mohammed ben Abd-Allah écrit partout qu'il va marcher sur Tougourt, l'enlever et entraînant a sa lutte toutes les populations de l'Oued-Rir et du Souf, aller attaquer les Français jusque dans Biskra même. Biskra, dit-il, ne pourra être secouru parce que le Bey de Tunis, irrité contre les Français, marche lui-même à la tète d'une nombreuse armée renforcée des secours du Sultan .
Instruits des projets du chérif on dut prendre quelques précautions. Tougourt ne pouvait être pris de vive force, mais une révolution, une trahison pouvaient ouvrir les portes. Dès le 11 septembre, Ben Djellab avait reçu à Tougourt un renfort de 120 cavaliers; l80 autres cavaliers,dont 50 spahis,étaient postés a Sâda. Les kaïds des Oulad-Saoula et du Zab-Chergui avaient 200 chevaux prêts à s'y rendre au premier signal. Un goum des Ouled-Zekri observait l'Oued-Itel. Le Commandant supérieur de Biskra pressait le retour des nomades et surtout des Selmia et des Rahman qui, propriétaires dans l'Oued-Rir, offraient toute garantie pour le défendre.
Le chérit de son côté employa tout le mois de septembre à recruter du monde. Il écrivit aux gens d'El-Oued,de Temacin, aux Saïd-Amor nomades de Temacin ,faisant appel à leur vieille haine contre Tougourt.- Enfin il se met en marche dans les premiers jours d'octobre a la tète de mille et quelques cavaliers et neuf cents fantassins, presque tous Chaâmba, Mekhadma. La petite oasis de Blidat-Amar est obligée de lui apporter la diffa. De là il va se campera Mrassel, à l'est de Temacin. Malgré les conseils de Si Mohammed el Aid-, chef de la Zaouïa des Tidjania, qui prêchait la neutralité, les gens de Temacin vont saluer le chérif.
Dans la nuit du 4 au 5, le cheikh de Tougourt qui avait reçu 400 cavaliers des nomades, arrivés à marches forcées des environs de Constantine, se met en mouvement avec toutes ses forces, c'est-à-dire plus de 600 chevaux et 1,500 fantassins. Contournant l'oasis de Temacin par le Nord-Est,il lance sa nombreuse cavalerie sur le camp du chérif et le rejette en désordre dans les palmiers. Les gens de Temacin, à la vue de Ben Djellab, leur ennemi mortel, ne se contiennent plus-, ils prennent part à l'action et font à l'abri de leurs palmiers une fusillade qui force les goums victorieux à la retraite. Néanmoins ce combat était un grand succès pour Ben Djellab. On voulait, on espérait le bloquer dans les murs de Tougourt...; il venait de prendre l'offensive. Grâce à ses goums, quatre à cinq fois supérieurs à ceux de l'ennemi, il pouvait tenir la plaine. Ce premier engagement ne lui avait couté que 5 tués et 5 blessés. Au chérif il comptait 30 morts et 8 blessés.
Après avoir célébré l'Aïd-el-Kébir le 6 et 7, Ben Djellab se reporte contre l'ennemi, à l'abri des palmiers de Temacin. Cette fois le chérif se tient sur la défensive. Nos goums se lancèrent avec assez d'entrain, mais les fantassins dont c'était surtout l'affaire de combattre dans les jardins ne leur prêtent qu'un mal appui. Ils battirent en retraite aux premiers des leurs qui tombèrent.
Ben Djellab retourna a Tougourt, mais ce succès n'aveugla pas le chérif ; il sait que des renforts arrivent continuellement à Tougourt, que de Biskra on y dirige des convois d'orge, ce qui annonce que cette cavalerie nombreuse doit y rester longtemps.
Le zèle des gens de Temacin commence à tiédir, les gens d'El-Oued s'obstinent à garder la neutralité. Mohamed ben Abd-Allah reprend le chemin de Ouargla.
Tougourt se remettait a peine de ces divers événements quand vers le milieu du mois de janvier 1852, Abd-er-Rahman ben Djellab tomba très gravement malade. La blessure sérieuse qu'il avait reçu quelques années avant s'était réouverte; les débauches, les abus auxquels il se livrait avait ruiné sa jeunesse, tout faisait présager sa fin prochaine. Abd-er-Rahman ben Djellab ne laissait que des enfants en bas âge ; l'aîné, Abd-el-Kader, n'avait que sept à huit ans. Il y avait donc a craindre ou que l'Oucd-Rir restai sous la domination spoliatrice et vénale de la deira des Ould-Moulat régnant au nom du jeune Abd-el-Kader, ou que Selman. Fort de ses droits ne vint se jeter dans Tougourt et y amener avec lui le chérif d'Ouargla, chez lequel il avait trouvé un asile.
Abd-er-Rahman sentant sa fin prochaine écrivit au général de Salles, commandant a Constantine, lui rappelant le dévouement dont il avait donné des preuves nombreuses a la France et terminait en demandant avec instance un titre de souverain de Tougourt en faveur de son fils ainé Abd-el-Kader, malgré son jeune âge.
Le général envoya immédiatement par courrier extraordinaire un diplôme provisoire pour Abd-el-Kader, où il spécifiait que le jeune enfant serait placé sous la garde de la mère de Ben Djellab. Si Ahmed bel Hadj ben Gana, kaïd des nomades Gharaba devait exercer le pouvoir jusqu'à nouvel ordre au nom de Abd-el-Kader. Par cette sage mesure le général pensait rassurer les partisans du cheikh défunt, leur ôter toute arrière pensée à l'égard de Si Ahmed bel Hadj qu'ils auraient pu considérer comme venant s'assurer de l'autorité a l'exclusion de la famille des Ben-Djellab régnante depuis des siècles et rallier ses partis sans pour résister aux tentatives qui pourraient être faites par Selman et le chérif d'Ouargla contre l'oasis de Tougourt et l'Oued-Rir. Dans cet état de choses et en prévision de la mort d'Abd-er-Rahman Ben Djellab, Si Ahmed bel Hadj reçut l'ordre de se rendre sur l'Oued-Itel, d'y concentrer toutes ses forces, d'avoir des affidés échelonnés, de façon à pouvoir, aussitôt la mort du cheikh, gagner rapidement Tougourt et s'y installer comme protecteur du jeune Abd-el-Kader.
Si Ahmed bel Hadj, chef de la famille des Ben-Gana, après le cheikh El Arab Bou Aziz, par son âge, sa réputation de prudence, surtout par l'influence de ses propres tribus, les Selmia et les Rahman, propriétaires dans l'Oued-Rir', convenait parfaitement à ce rôle; mais ce rôle exigeait de l'activité et de la hardiesse, il fallait proclamer bien haut que ce n'était pas pour lui qu'il agissait; tout cela manqua à Si Ahmed bel Hadj, et il trompa nos espérances.
Dés qu'il apprend la mort d'Abd-er-Rahman (le 25 janvier) au lieu de brusquer son entrée dans Tougourt, il tâtonne, il écrit aux notables du pays pour sonder leurs dispositions, trahit ses projets personnels, donne le temps à la déira de s'emparer du pouvoir; aussi quand il se présente, on lui ferme la porte au nez. Aussitôt la déira et les notables de Tougourt nous écrivent et se plaignent de Si Ahmed bel Hadj au devant duquel ils étaient allés et qu'ils avaient bien accueilli, ignorant ses intentions et croyant qu'il venait faire ses compliments de condoléances. Mais Tougourt a toujours été le rêve des Ben-Gana, disaient-ils. Si Ahmed avait intrigué avec quelques-uns de ses partisans dans la place et il voulait y entrer et s'en faire proclamer le chef au détriment du jeune héritier légitime.
Les Français, ajoutaient-ils, ont adopté la tutelle des enfants du cheikh défunt; nous demandons le diplôme et le cachet pour le jeune Abd-el-Kader. Sa grand'mère Lalla Aïchouch et la Djemaa sont la pour guider son jeune âge. Tougourt restera comme avant la fidèle amie du gouvernement d'Alger. Abdel-Kader sera instruit a faire mieux encore que son père si cela est possible.
Ahmed bel Hadj trouvant les portes fermées fit tirer quelques coups de fusil contre les remparts; cette provocation amena un engagement qui le fit repousser ainsi que ses goums et après cet échec honteux il s'en retourna camper à Tamerna.
L'Oued-Rir' dans les mains de cette domesticité rapace ne nous offrait aucune sécurité pour l'avenir ; le champ y restait libre, à toutes les intrigues, à toutes les haines locales... Selman pouvait venir y compliquer tout de ses prétentions appuyé du chérif d'Ouargla... Mais il n'y avait alors pas d'autre alternative; accepter la régence de Lalla Aîchouch et de la Djemâa ou aller avec nos bataillons implanter un Ben-Gana dans Tougourt. La politique tracée pour le Sud, par le gouvernement, ne laissait aucune doute dans le choix. Un tédiéir (brevet d'investiture) et un cachet furent envoyés au jeune Abd-el-Kadir par le général commandant la province de Constantine.
Le tédiéir et le burnous d'honneur arrivèrent à Tougourt dans les premiers jours de février; ils y furent reçus avec enthousiasme par la population qui était réellement attachée à la dynastie des Ben-Djellab. Selman, auquel comme le plus âgé revenait le cheïkhiat suivant les traditions de la famille, n'étant pas là, Tougourt se ralliait autour du jeune Abd-el-Kader et repoussait l'intronisation de la race étrangère des Ben-Gana ; si a ce sentiment des masses on ajoutait l'intérêt de la déira à gouverner sous le nom d'un enfant, on s'expliquera l'unanimité qui semblait régner dans l'Oued-Rir ; mais elle devait être de peu de durée.
En effet, dés le commencement du mois de mars, Selman quittait le chérif et accourait d'Ouargla a Temacin où il était reçu à bras ouverts. Les gens de Temacin étaient les ennemis de la déira de Tougourt; c'était cette déira qui avait entretenu dans l'esprit du cheikh Abd-er-Rahman, l'ambition, vieille dans sa famille, de dominer Temacin. Temacin avait à cœur la soumission qu'elle avait été contrainte de faire au cheikh Abd er-Rahman en 1848. Le premier acte de la déira avait été d'interdire à l'Oued-Rir' tout commerce avec Temacin. Celle-ci, donc, devait accueillir avec empressement le compétiteur du fils de son ancien adversaire, l'ennemi juré des nègres affranchis, des serviteurs qui dominaient alors à Tougourt.

Neuvième Partie de la note historique de Touggourt

vendredi 11 juin 2010, 10:45

Il était certain que l'arrivée de Selman allait précipiter quelque crise dans l'Oued-Rir'; malheureusement nous ne pouvions qu'être les spectateurs des événements, nous n'avions non seulement pas les moyens de les maintenir, mais même de leur
Imprimer une direction quelconque. Les Oulad-Moulat ,les Selmia, les Rahman, sur lesquels nous avions cru d'abord pouvoir compter, n'avaient que trop laissé voir qu'ils étaient peu disposés a seconder l'implantation de l'autorité française dans l'Oued-Rir et c'est parce qu'ils pensaient qu'une fois forts dans l'Oued-Rir nous les astreindrions à payer l'impôt de leurs palmiers qui en avaient toujours été exempts...; c'étaient la tiédeur de ces nomades tout aussi bien que l'ambition personnelle en même temps que sa propre faiblesse qui avait fait échouer Si Ahmed bel Hadj, n'exécutant pas à la lettre nos instructions.
Pour sortir de ce rôle passif, on voulut essayer d'agir directement sur Selman et l'empêcher de se ligner plus longtemps avec le chérif. Un agent sûr lui fut envoyé à Temacin; il lui fit entrevoir que s'il venait a Biskra , il obtiendrait le pardon de ses failles et que peut-être c'était pour lui le moyen le plus sur d'arriver au but de son ambition ; que les Français ne voyaient pas avec grand plaisir un enfant cheikh de Tougourt. A Biskra, Selman ferait mieux apprécier l'intelligence, le courage que tout le monde lui prêtait, etc... Selman répondit qu'il ne mettrait jamais les pieds à Biskra, et
montra une résolution inébranlable .
Notre agent prit alors à partie chacun des gens influents de Temacin; il leur représenta dans quelle position critique pouvait se mettre leur pays en se faisant le champion de Selman. Ce qui était arrivé en 1848 pouvait se renouveler; on pouvait jeter sur eux tous les goums du Sud pour les bloquer, tous les fantassins de l'Oued-Rir' pour couper leurs palmiers. Mais ces conseils ne furent pas mieux accueillis. La haine de Tougourt, le souvenir d'injures récentes, les succès de Mohammed ben Abd-Allah exaltaient toutes les têtes.
Pendant que nous employions nos derniers expédients pour rétablir le calme, Selman de son côté n'avait pas perdu de temps. Il fait appel aux Oulad-Saoud, Souafa de Kouinin, Tarzout et Zegoum, les anciens partisans de son père le cheikh Ali; il gagne une moitié des Oulad-Moulat, il intéresse la masse à ses malheurs, a sa jeunesse; il rallie tous les ennemis de la déira, et ils en avaient beaucoup; puis, quand tout est préparé, le jeudi 25 mars, il se met en route avec 300 fantassins des Oulad-Saoud , arrive non loin de Tougourt. Aussitôt la nuit close, cinquante des plus déterminés prennent les devants, se glissent dans le fossé jusqu'à une maison de Medjaria donnant sur le rempart. Les maîtres de la maison sont d'intelligence; une brèche est pratiquée dans le mur, les Oulad-Saoud sont introduits, ils courent aussitôt à la kasba ; la porte leur en est ouverte par une quinzaine d'Oulad-Moulat qui ; étaient arrivés la veille sous le prétexte de venir rendre hommage au jeune Abd-el-Kader. La déira surprise veut résister, mais la trahison qu'elle voit partout la paralyse. Quelques coups de fusil sont tirés; trois Oulad-Saoud sont tués, mais la kasba est bientôt entre les mains des partisans de Selman.
Au premier bruit Bon Chemal, le cheikh du grand village de Nezla, Bou Chemal un des membres les plus influents de la Djemaa, un des serviteurs les plus dévoués d'Abd-er-Rahman ben Djellad, réunit les fantassins de Nezla, un millier environ et marche contre Selman et les Oulad-Saoud qui approchent de Tougourt. Mais déjà les gens de Tabesbest, village ennemi de Nezla, ont été grossir la troupe de Selman..,;l'on sait bientôt que la kasba est au pouvoir de ses partisans. Au lieu de se battre on fraternise et c'est suivi de tout le monde que Selman affectant de conserver les vêtements pauvres et usés de l'exil, fait son entrée triomphale dans Tougourt.
On ne peut trop signaler l'habileté, l'adresse de ce jeune homme. Tant qu'il ne se sent pas bien installé, son premier soin est de rassurer la population. Il défend toutes représailles, il se fait amener les enfants d'Abd-er-Rahman, les embrasse, il promet hautement de leur servir de père; enfin, il inspire une telle confiance que dès le matin même de ce coup d'Etat, les boutiques s'ouvrirent et le marché se tenait comme d'habitude.
A notre égard son thème n'est pas moins adroit; il nous écrit qu'il ne s'est enfui de Tougourt que pour sauver sa tête compromise par les calomnies de quelques serviteurs du cheikh Abd-er-Rahman ; ne voulant pas rester a Temacin de crainte d'attirer quelque malheur sur cette ville, il ne lui restait pas d'autre asile que chez le chérif d'Ouargla. " Mon cousin est mort, ajoutait-il, d'après les usages en pratique de temps immémorial dans la famille des Ben-Djellab, c'est moi qui doit lui succéder. Les populations m'ont appelé, je suis accouru, mais pour bien séparer ma cause de celle du chérif ennemi des
Français, j'ai refusé les forces nombreuses que Mohammed ben Abd Allah mettait à ma disposition et je suis venu seul, fort de mes droits.
Que pouvions-nous faire, sinon ce que notre politique dans le Sud avait fait jusques-là ? Subir les faits accomplis en cherchant à en tirer le meilleur parti possible. Il fallait subir Selman comme on avait subi le jeune Abd-el-Kader. Il fut répondu à la députation de Selman que les Français prenaient peu de part aux divisions intestines qui de tout temps avaient déchiré la famille des Ben-Djellab; que nous ne voulions qu'une chose, c'est que le cheikh de Tougourt ne fit pas de l'Oued-Rir' l'asile et le marché des mécontents et des insoumis; que Selman n'avait encore rien fait pour mériter notre confiance, qu'il ne dépendait que de lui de la gagner; nous le jugerions à l'œuvre; qu'il fermât le marché de Tougourt à nos ennemis. Bien des avances furent faites pour nous attacher Selman, mais dans nos relations avec lui, le point de départ était malheureusement trop fâcheux.
L'entrée de Selman à Tougourt fut un coup de fortune pour le chérif. Tous les marchés lui étaient fermés, la misère était dans son camp. Mais Nacer ben Chohra vient annoncer que Selman est à Tougourt, que toutes les ressources du ce grand marché sont ouvertes. Dès ce moment, il y a échange continuel de courriers entre Selman et le chérif ; les Saïd-Oulad-Amor, nomades de Temacine, embrassent son parti ; les gens du Souf, toujours à l'affût des occasions de gagner de l'argent, envoient à son camp des caravanes chargées de grains, d'armes et de munitions qu'ils tirent de la régence de Tunis. Des espions du chérif sont saisis jusques dans Biskra ; ce sont les Atatcha qui viennent jusques sur nos marchés acheter des chevaux pour son compte.
Malgré l'arrivée des caravanes du Souf, les insoumis trouvaient la plus grande peine à vivre. Le noeud de la question était donc à Tougourt. Selman nous tiendrait-il ses promesses, fermerait-il son marché à leurs convois ? On redouble d'efforts pour gagner Selman. Avances, promesses, tout fut prodigué. Mais Selman, par les traditions et la politique de Tougourt et par sa propre situation vis-à-vis de nous était forcé de jouer un double rôle. Voyant nos hésitations à le reconnaître, il ménageait le chérif. Il comprenait bien que nous le subissions à Tougourt ; il savait tout le déplaisir que nous avait causé le renversement d'un ordre de choses établi par nous ; il le croyait même bien plus grand qu'il ne l'était en réalité; il devait donc se préparer des alliés dans la prévision d'une descente de nous dans l'Oued-Rir'.
Tout annonçait qu'on approchait d'une crise. Des correspondances s'échangeaient avec le chérif et quelques individus des Oulad-Djellab et de Sidi-Khaled. On faisait courir le bruit de l'arrivée prochaine du deuxième fils de Bou Zian. C'était le seul dont la mort n'avait pas été matériellement constatée. Après la prise de Zaatcha, le fanatisme n'avait pas manqué d'exploiter cette sorte d'incertitude, mais ce mensonge était tombé de lui-même.
Les gens du chérif envoyaient vendre sur le marché de Tougourt 300 chameaux, fruit de leurs razzias et avec le prix achetaient du blé, des dattes, de la poudre, du plomb et des armes.
Un mois après plus de 500 chameaux revenaient se charger de provisions. Non-seulement Selman ouvrait ses marchés a nos ennemis, mais encore il allait en fantasia au devant d'un certain personnage qui se posait en lieutenant du chérif Mohammed ben Abd-Allah et qui n'était autre qu'un émissaire du grand marabout Senoussi, envoyé de la Tripolitaine pour examiner l'état des affaires. Cet émissaire annonçait qu'il allait au Souf recruter des partisans pour la guerre sainte.
Selman avait envoyé à Biskra un miad portant le tribut annuel de Tougourt, un cheval et un mahari de Gada. Tout fut retourné à Selman excepté le tribut que nous considérions comme venant de l'Oued-Rir' et non de lui. Dès lors nous nous attachions a séparer la cause de Selman de celle des populations du pays. Pendant que Selman nous envoyait des agents nous assurer de sa fidélité, nos coureurs surprenaient un de ses émissaires envoyé au chérif et porteur d'une lettre de lui pour le cheikh de Tougourt. Mohammed ben Abd-Allah engageait son ami Selman à se réjouir de ses succès; il le priait de lui envoyer des drapeaux pour guider ses troupes dans la guerre sainte.
Il n'y eut plus de ménagements à garder. L'Oued-Rir' et le Souf étant en quelque sorte la base d'opérations des insoumis, puisqu'ils ne tiraient toutes leurs ressources que de ces deux régions. On les mit en état de blocus et toutes relations arec elles furent défendues à nos tribus.
Au mois de mars 1853 une colonne composée d'environ 500 chevaux, chasseurs d'Afrique et spahis, 500 hommes d'infanterie et 2 obusiers, sous les ordres du colonel Desvaux, était réunie à Biskra. Cette colonne devait faire une grande reconnaissance dans le Sud.
Pendant que nos troupes se promenaient ainsi, la question de Tougourt se compliquait plus que jamais. Aussitôt qu'il avait appris le départ de la colonne de Biskra, Selman ne douta plus qu'elle ne fût dirigée sur Tougourt. Avant de se disposer a faire les faces aux ennemis étrangers, il songea à corriger et a terrifier les ennemis intérieurs. Il tenait en prison le cheikh Oumbarek des Oulad-Moulat , coupable à ses yeux de trop de sympathie pour les Français et il le fit mourir. Croyant les Oulad-Moulat effrayés il leur ordonne de venir camper devant Tougourt; ils se retirent au contraire dans les Zibans. Selman ordonne aux Nezla et aux Tebesbest, qui sont en quelque sorte les faubourgs de Tougourt, de porter toutes leurs richesses dans la ville et de venir s'y enfermer. Il y a quelques hésitations. Selman, soit que ces villages renferment beaucoup de partisans des enfants de l'ancien souverain, le cheikh Abd-er-Rahman .soit que ses cruautés, ses exactions lui aient fait bien des ennemis dans la ville, il croit voir dans l'hésitation qu'on met a accomplir ses ordres un commencement de révolte.
Pour anéantir d'un seul coup toutes ces espérances, pour briser les seuls drapeaux qu'on puisse lever contre lui, le 18 mars il a la barbarie de menacer les quatre enfants du cheikh Abd-er-Rahman.
On les étrangla et un cinquième enfant posthume était arraché du sein de sa nourrice et enfermé dans une chambre où il mourait de faim. Leur grand'mère Lalla Aichouch périssait elle aussi d'une manière tragique, mise dans une sorte d'armoire percée dans la muraille .on en murait la porte et elle succombait faute d'air et de nourriture. Les Madjeria étaient les exécuteurs de ces atrocités.
Après le meurtre des enfants du cheïkh Abd-er-Rahmam, Selman appelait à lui les Souafa, convoquait tous les contingents des villages de l'Oued-Rir, augmentait les défenses de Tougourt et se disposait à soutenir un siège. Il écrivait aussi au chérif Mohammed ben Abd-Allah, lui demandant son assistance pour faire, disait-il, la guerre sainte. Le chérif se mit en marche en toute hate avec 200 cavaliers et 800 fantassins. Arrivé à El-Hadjira il apprit que la colonne française avait rebroussé chemin de Dzioua. Tougourt n'ayant dès lors plus besoin de son secours, il retourna à Ouargla.
Délivré de tout souci du coté des français, Selman se rend au Souf. Il cherche à arrêter à Kouinin plusieurs partisans de l'ancien cheikh Abd-er-Rahman, mais ceux-ci se lancèrent à travers les dunes de sable jusqu'à Guemar, en tiraillant avec ses serviteurs. Selinan rentre à Tougourt sans avoir obtenu grand profit de son expédition. L'été se passa sans incidents remarquables. La mésintelligence qui éclata entre Mohamed ben Abd-Allah et Si Naïmi, le frère de Sidi Hamza, des Oulad-Sidi-Cheïkh, paralysa les insoumis.
Cependant Selman continuait à nous adresser des lettres, affectant de rester en bonne relation avec nous; mais ces lettres étaient toutes dictées par l'esprit du mensonge et de fourberie dont il nous donnait des preuves si fréquentes. Durant ce temps, il demandait au chérif d'être prêt à venir lui porter secours, si les Français attaquaient Tougourt. Le chérif conseillait a Selman de ne pas s'enfermer dans sa ville que les Français finiraient toujours par prendre. Le plan qu'il préférait consistais réunir leurs forces et à harceler les Français dans leur marche sur Tougourt; si les Français les repoussaient, ils devaient se retirer dans Ouargla, d'où ils pourraient toujours troubler aisément l'établissement que nous tenterions de faire dans l'Oued-Rir'. Selman adopta ce projet, fit transporter le trésor de la Kasba à Ouargla et vendit les approvisionnements de dattes que l'on gardait habituellement en cas d'événement. Les caravanes du chérif et des insurgés de l'ouest de l'Algérie, allaient librement aux marchés de Tougourt et d'El-Oued.
Selman envoya même une députation au Bey de Tunis pour lui demander son appui. Cet émissaire était Bou Chemal dont nous avons déjà eu l'occasion de parler. Mais celui-ci s'occupa plutôt de ses propres intérêts que de ceux de son maître qu'il souhaitait voir renverser pour se mettre à sa place. Il y avait longtemps que le trône de Tougourt l'empêchait de dormir et longtemps encore il devait en être ainsi comme nous le verrons. Cheïkh du faubourg de Nezla, Bou Chemal ne manquait pas d'une certaine influence. A la mort du sultan Abd-er-Rahman, il s'était hâter d'aller à Biskra, saluer le colonel Boudville et le capitaine Serokâ, leur exposant les vœux soi-disant formés par le Prince avant de mourir et il demandait que la tutelle de ses enfants lui fût confiée à l'exclusion de tout autre. Bou Chômal accueilli par nos officiers avec la plus grande bienveillance, était envoyé a Constantine où le général commandant la province, le recevait de même et lui remettait en le congédiant un pli cacheté à l'adresse des habitants de Tougourt. Persuadé que cet écrit lui conférait la tutelle des enfants d'Abd-er-Rahman et par conséquent le gouvernement provisoire de Tougourt, il s'était fait précéder par des courriers porteurs de la nouvelle. En effet les habitants à son approche de la ville, sortirent en masse au-devant de lui et il ne craignit pas de se proclamer leur chef, comme maitre du Palais en quelques sorte, investi par le Gouvernement français. A son arrivée à Tougourt on onvrit en assemblée le pli du général de Constantine et au grand désappointement de Bou Chemal on en lira une proclamation, invitant les habitants de Tougourt à ne pas s'écarter des règles du devoir et à n'obéir à personne autre qu'au fils de leur Prince défunt. Cette lecture porta un rude coup au crédit de Bou Chemal, se disant investi de la régence et ses assertions ne furent plus écoutées. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit, quant a la tutelle de Lalla Aïchouch et de ce qui s'en suivit. Bou Chemal était une de ces natures remuantes qui ne peuvent vivre sans intrigues et jouent un rôle avec le maître quel qu'il soit et le trahissant à la première occasion pour se mettre à sa place. Après avoir fait de l'opposition à Selman il affectait de se rattacher a sa cause et c'est lui qui s'offrit pour partir en députation, demander l'appui du Bey de Tunis et lui offrir le protectorat officiel de la principauté de Tougourt.
Bou Chemal avec les six notables qui l'accompagnaient, passa quelque temps a Tunis, sollicitant en faveur de son maître, mais en même temps il travaillait pour son propre compte ; quelques années auparavant notre historiographe algérien, M. Berbrugger, dans une course à travers le Sahara, avait fait à Tougourt la connaisance de Bou Chemal qui lui avait donné l'hospitalité avec un empressement quelque peu intéressé. Bou Chemal s'était figuré que le Gouvernement français lui enverrait une décoration. Tout ce que fit M. Berbrugger fut de dédier a Bou Chemal la brochure de ses impressions de voyage.
Donc étant en ambassade à la Cour du Bey de Tunis, Bou Chemal écrivit à Alger à son ancien hôte le priant de faire des démarches et des propositions pour amener la conquête de Tougourt par la France; naturellement il offrait de gouverner pour nous la ville Saharienne, aussitôt la chute de l'usurpateur Selman. Cette intrigue n'eut aucun succès; on n'obtint pas non plus a Tunis les renforts, les canons que l'on n'y demandait, et la députation s'en retourna à Tougourt avec une demi douzaine de fusils seulement, donnés en cadeau au moment du départ.
Au mois de juillet Selman faisait auprès de nous une nouvelle tentative pour rentrer soi-disant, en grâce afin de couvrir une nouvelle faute. Au moment où il protestait encore de sa fidélité, le chérif d'Ouargla arrivait à Tougourt. Mohammed ben Abd-Allah fit son entrée dans cette ville avec une trentaine de cavaliers précédés de musique bruyante et une caravane de chameaux. Prévenu de son approche Selman lui avait fait dresser des tentes près de l'Aïn-Flita, groupe de palmiers au sud-est de Sidi-Bou-Djenan. Il alla ensuite à sa rencontre à la tête d'une cinquantaine de chevaux composant son goum. Ils mirent l'un est l'autre pied à terre, s'embrassèrent, puis ensemble entrèrent à Tougourt. Peu de jours après Selman faisait exécuter des travaux pour mettre Tougourt en état de défense. La porte dite Bab-Abd-er-Rahman était murée .les communications avec l'extérieur n'avaient plus lieu que par le Bab-el-Khodra, où étaient placés des agents chargés de surveiller l'entrée des étrangers. L'enceinte de la ville était réparée et refaite entièrement sur certains points reconnus trop faibles. Tels étaient les préparatifs contre les Français, disait-on sans mystère, pour leur faire perdre du temps à un siège, pendant qu'on les harcèlerait en rase campagne.
Le chérif Mohammed ben Abd-Allah, s'appuyant sur Tougourt, devenu pour le moment son centre d'action, opéra quelques razzias heureuses sur nos tribus, en avant de Géryville et de Laghouat. L'échec moral plutôt que matériel que nous venions d'éprouver par suite de ses coups de main très hardis réclamait une revanche éclatante. Le gouverneur de l'Algérie donna l'ordre à tous nos commandants d'avant-postes de faire harceler sans cesse les tribus dissidentes par les tribus soumises afin que celles-ci ne fussent pas elles-mêmes surprises et attaquées par lés premières. Les généraux commandant les trois divisions faisaient attaquer simultanément le chérif et tous les dissidents depuis la frontière de l'Est jusqu'à celle de l'Ouest par des pointes profondes poussées par nos goums soutenus en arrière par les petites colonnes mobiles de Géryville, Laghouat, Boussada et Biskra. Ces irruptions de nos goums dans ces espaces où les objectifs sont aussi mobiles que les intérêts matériels des tribus qui les habitent, ne pouvaient naturellement avoir de but bien défini. On laissa donc à chaque chef indigène le soin de frapper où son instinct de guerre le conduirait, connaissant assez par expérience la prudence habituelle de chacun d'eux, pour ne pas craindre d'entreprises trop compromettantes. On avait confiance que ces coups frappés inopinément des différents points de notre ligne du Sud, produiraient une grande perturbation chez nos ennemis qui, fuyant un danger, se précipiteraient dans l'autre.
Des préparatifs furent faits sur toute la ligne dans les derniers jours du mois d'octobre 1853. Notre khalifa Si Hamza ould Bou-Beker, à la tète de 1,000 cavaliers et 1,200 fantassins de ses ksour et si Chérif Bel Arche avec ses contingents des Oulad-Nayls et des Larbâa se tinrent prêts à marcher, le premier de Géryville, dans la direction de Metlili, et le second de Laghouat, sur Berryan ; les goums de Bousâda et de Biskra se rassemblèrent en avant de ces postes, pour se porter également dans le Sud. Des goums de réserve furent appelés des tribus limitrophes du Tell pour protéger les populations du Sud, dont les guerriers allaient être lancés en avant et, dans le but de couvrir le flanc droit de cette grande offensive, trois camps de cavaliers arabes, tirés des subdivisions de Mascara, Sidi-bel-Abbès et Tlemcen, commandés par des officiers français, furent établis pour battre de ce coté le sud-ouest de la province et surveiller les dissidents de la frontière marocaine.
L'un de ces goums, celui de El-Aguer, eut l'honneur de préluder par une action vigoureuse aux opérations de la campagne. Son chef, le capitaine Lacrételle, attaqua le 26 octobre à Brazia, sur le Chot El-Gharbi, les Rézaïna insurgés, mêlés aux Maïas du Maroc et. les vainquit dans un combat acharné, dans lequel ils perdirent 150 morts, 250 fusils et deux drapeaux.
Dès les premiers jours de novembre nos corps indigènes, soutenus en arrière par nos petites colonnes mobiles, s'ébranlèrent à la fois. Dans cette marche en bataille, le commandant supérieur de Laghouat, au centre de la ligne, n'attendit pas dans son impatiente ardeur les mouvements des ailes et se porta trop rapidement jusqu'à Berryan et Guerara, avant que celles-ci eussent eu le temps de marcher à sa hauteur. Il fallut rappeler en arrière les goums de Laghouat qui, parvenus le 16 novembre à Guerara, alors que le khalifa Sidi Hamza, retenu par les pluies torrentielles sur l'Oued-Seggeur, n'avait pas encore atteint le pays de Metlili, et se trouvait là dans une situation isolée et comme un point de mire pour tous nos ennemis. Toutefois cette pointe prématurée du commandant du Barrail, ne laissa pas que de produire dans le Sud une impression considérable, en donnant à nos ennemis la mesure des marches hardies que nos soldats ne craignaient plus de faire dans les régions sahariennes.
Cette manoeuvre produisit notamment un grand effet sur les villes de l'Oued-Mzab, qui renouvelèrent leurs protestations de soumission et se mirent en relations plus intimes avec le commandant supérieur de Laghouat.
Cependant le khalifa Si Hamza avait pu franchir ,le 9 novembre, les eaux de l'Oued-Seggeur et continuer sa marche sur Metlili. Les habitants de cette oasis et les Chamba-Berazga qui se meuvent autour d'elle, quoiqu'ils fussent ses serviteurs religieux, n'étaient pas tous disposés à le recevoir, mais à son approche tous les partis se mirent d'accord pour faire acte de soumission à ce serviteur de la France.
Le 18 novembre, le khalifa s'établit sous les murs de Metlili, à une journée de marche des grandes villes de l'Oued-Mzab qui lui montrèrent, comme au commandant du Barrail, d'excellentes dispositions.
Pendant que les événements que nous avons rapportés, pour indiquer la marche générale des opérations, s'accomplissaient dans le sud-ouest, les contingents indigènes de Bousâda et de Biskra, placés d'abord en observation à Sâada et à Aïn-Rich, dès les premiers jours de novembre, ne restaient point inactifs. Le 20 novembre 500 chevaux d'élite conduits par le kaïd Si Ahmed bel Hadj ben Ganâ, furent lancés sur les villages au sud de Dzioua. Sur leurs traces et sous leur protection, marchaient des groupes de Selmia, de Rahman et d'Oulad-Moulat, accourant à leurs palmiers de l'Oued-Rir', pour en faire la récolte. Enfin, pour prévenir toute entreprise du côté de l'Oued-Souf, un autre goum, sous les ordres du kaïd Ben Chenouf, alla battre le pays entre El-Oued-Souf et Tougourt.
Le 24 novembre Si Ahmed bel Hadj, campé à Dzioua, y apprend la réception pacifique de la colonne de Laghouat à Guerara et profite de l'ébranlement qu'elle a produit pour se jeter sur les villages où les Oulad-Saci révoltés ont abrité leurs richesses; il y pénètre le 29 après une longue marche de nuit, s'empare des villages de Taïbel et El-Alia et des approvisionnements de blé, d'orge, de dattes, de tentes, d'étoffes, d'armes, ainsi que des chameaux qui y étaient renfermés.
La seconde et la plus remarquable période de cette brillante campagne va s'ouvrir maintenant. Si Hamza venait d'entrer sans coup férir à Metllili, mais la soumission de cette bourgade et des Chamba-Berazga qui l'environnent, ne pouvait être que très éphémère, tant que le chérif Mohammed ben Abd-Allah resterait établi à Ouargla, car ces populations nouvellement soumises, abandonnées à elles-mêmes, n'étaient pas capables de lutter avec le chérif et de maintenir leur indépendance à son égard.
Le marabout Si Hamza qui ne s'était annoncé jusque la que sous l'égide, pour ainsi dire, de son influence religieuse sur les gens de cette contrée, irait-il combattre jusqu'à Ouargla pour le compte de la France, celui qui tenait encore contre elle le drapeau religieux des Musulmans?

Dixième Partie de la note historique de Touggourt

mardi 15 juin 2010, 23:01

La circonstance était délicate et l'on comprend que ce chef réfléchit longtemps et sérieusement avant de s'engager dans cette audacieuse expédition à plus de 60 lieues au delà de Metlili. C'est ce qui explique qu'il resta près de vingt jours campé sous les murs de cette ville. Au reste on ne saurait trop louer la prudence et la circonspection de sa conduite en présence des difficultés immenses qu'il avait à vaincre. Que l'on songe en effet à ce qu'il fallait de hardiesse à notre khalifat, en ne parlant ici que des périls matériels de l'entreprise, pour franchir avec une troupe indigène, sans organisation et sans consistance, les solitudes qui les séparaient de son adversaire et se trouver ensuite face à face avec lui au milieu d'un système d'oasis où l'eau manque à qui n'est pas maitre des villes, et où les villes entourées presque toujours d'un fossé plein d'eau et cachées au milieu de jardins inextricables, pourraient résister même aux efforts d'une colonne française munie d'un équipage de siège . Ajoutons qu'une telle témérité ne pouvait être permise qu'à un chef indigène tenant comme Sidi Hamza, d'une main l'épée du guerrier et de l'autre le chapelet du marabout.
Si Hamza passa donc 18 ou 20 jours devant Metlili, envoyant adroitement sonder les dispositions de ses adversaires et réveiller chez eux. le respect et l'affection pour le nom de ses ancêtres les Oulad-Sidi-Cheïkh ; il fit surtout parler à ses frères Si Naïmi et Si Zoubir qui étaient au nombre des partisans du chérit. Enfin, à force de patience et d'adresse, il parvint à débrouiller l'écheveau de la résistance qu'il avait devant lui. Quelques paroles amies lui arrivèrent d'abord de Ouargla, apportées par un homme de la tribu du Mekhadma qui s'était sauvé au péril de ses jours. Peu après, Si Zoubir, son plus jeune frère, vint lui faire de la part de quelques hommes influents des Châmba-bou-Rouba, Mekhadma et Said-Atba, des protestations de dévouement. Enfin , le cheïkh Taïeb ben Babia, chef de Negouça, lui ayant fait savoir qu'il était tout à lui et aux Français et qu'il lui livrerait les portes de la ville, Si Hamza n'hésita plus à se porter en avant.
Dès que le Gouverneur général appris cette résolution, il prescrivit au commandant du Barail de se porter avec sa colonne a hauteur de Guerara, et, au commandant Niqueux, de la colonne de Geryville.de marcher sur Metlili pour appuyer le mouvement du khalifa.
Ce fut le 5 décembre que Si Hamza partit de Metlili avec sa petite armée indigène, se dirigeant sur l'oasis de Negouça. Lorsque après plusieurs journées de marches pénibles au travers des steppes rocailleuses du désert, il parvint a 4 lieux de Negouça, les envoyés du cheïkh Ben Babia, resté fidèle à sa parole, se portèrent à sa rencontre et le lendemain il fit son entrée dans la ville où il établit ses approvisionnements et ses impediments , sous la garde d'une partie de ses fantassins; puis avec la partie la plus mobile et la mieux disposée au combat, il marcha rapide-ment sur le douar des partisans du chérif.
Cependant celui-ci qui n'ignorait plus qu'il y avait chez les Chambâ-bou-Rouba, les Mekhadma et les Saïd-Atba, des éléments de défection et qu'un ennemi redoutable s'apprêtait à le combattre, avait parcouru ses ksour et ses douars pour stimuler le zèle des siens et était parvenu a réunir sous ses drapeaux, à Ouargla, près de 4,000 hommes, fantassins et cavaliers. Cette masse s'avançait sur Negouca, le jour même où Si Hamza en sortait pour attaquer les dissidents. Mohamed ben Abd-Allah, arrivé sous les murs de la ville, se disposait à l'enlever de vive force, lorsque la nouvelle de la marche de Si Hamza se répandit avec rapidité parmi les siens et les jeta dans une grande confusion. Quelques coups de fusil tirés sur eux de Negouça, mirent le comble au désordre et en un instant la débandade fut générale.
Les gens d'Ouargla et autres ksour des environs, coururent à la défense de leurs villes; les Makhadma, Saïd-Atba, Chamba-bou-Rouba, s'élancèrent vers leurs douars et il ne resta plus auprès du chérif que les gens des Larbaâ et Oulad-Nayl, avec lesquels il se mit en toute hate a suivre les traces de Si Hamza. Celui-ci avait fait grande diligence et dès le point du jour il s'emparait de quelques troupeaux, puis continuant sa marche le jour et la nuit suivante, il se trouva en présence du chérif et de ses partisans, qui avaient doublé de vitesse pour venir protéger leurs richesses si fort compromises. Au point du jour Si Hamza aperçut l'ennemi posté sur des dunes formées par les sables, dans les si-nuosités desquelles il avait disposé ses cavaliers et ses fantassins. Notre khalifa sans s'en laisser imposer par ces énormes masses de sable qui cédaient sous le poids des hommes et des chevaux, s'élança à la tête des siens contre ces véritables remparts naturels et suivi par les fantassins de nos ksour, par ceux de Stitten, en particulier, et par quelques cavaliers intrépides. La mêlée devint générale ; Si Hamza animant les siens par son exemple, combattait au premier rang; bientôt son cheval est tué et il est blessé lui-même à la main. Saisi peu d'instants après corps à corps par El Hadj Taïeb, des Beni-Méida, l'un des partisans du chérif, le plus renommé par son courage, il ne peut se débarrasser de cet adversaire qu'en lui cassant la tête d'un coup de pistolet. Mais les gens du chérit tenaient bon et les assaillants harassés de fatigue s'étaient retirés en arrière pour reprendre haleine. Le choc avait été rude et meurtrier et les deux partis avaient éprouvé des pertes sensibles. Ben Nacer ben Chohra, le bras droit du chérif, gisait sur le sable grièvement blessé.
Cependant Si Hamza se préparait a recommencer la lutte et courant de l'un de ses contingents a l'autre, choisissait les plus braves pour en faire une tète de colonne d'attaque, quand il vit s'avancer vers lui huit hommes à pied conduisant un cheval de soumission en criant : Au nom de Dieu, nous vous demanons l'aman ; nous vous demandons à venir sous votre drapeau
et sous celui de la France !.
Le khalifa suspendit ses préparatifs de combat, fit dire aux insurgés de s'arrêter et rassemblant ses kaïds les consulta sur ce qu'il était convenable de faire. " Donnez leur l'aman, lui dirent-ils, les Français eux-mêmes s'ils étaient ici n'hésiteraient pas à l'accorder, mais nous savons qu'ils sont miséricordieux et qu'ils pardonnent avec joie à leurs ennemis vaincus. Si Hamza se rendit à leurs désirs.
Quant au chérif il n'était plus là. Suivi de quelques cavaliers et d'un chameau portant presque à l'état de cadavre son lieutenant Nacer ben Chôhra, grièvement blessé,il s'éloignait sur Tougourt auprès de son ami Selman ben Djellab. Mais comme nous l'avons déjà dit le chérif avait trop peur d'etre pris en se tenant enfermé dans une ville. Après quelques jours de repos, il se remettait en marche et allait vivre en rase campagne entre Tougourt et le Souf, nourri, approvisionné par les soins de Selman.
Nacer ben Chohra, lui, resta a Tougourt, dans l'impossibilité où il était de suivre son maître. Le moment est venu de dire quelques mots sur ce personnage que nous reverrons encore souvent en scène.
Les Ben-Chôhra ont pour ancétre un certain Ali, habile fauconnier, originaire des Chorfa du Maroc, qui vint vers la fin du XVI° siècle s'établir avec quelques tentes chez les Mamra, l'une des quatre fractions des Larbàa, alors installés dans le Zab, près de Biskra. Guandouz, fils d'Ali, se signala dans les luttes que les Larbaa soutinrent pour s'implanter définitivement sur le territoire qu'ils occupent encore aujourd'hui au sud de Laghouat et il acquit une grande renommée.
Les Larbâa formaient une sorte de petite république oligarchique, dirigée par les principales familles de chaque fraction.
Guandouz reçut du gouvernement turc un cachet et des présents comme chef de cette tribu, avec pouvoir de nommer les cheikhs sous ses ordres. Son fils Chaouï lui succéda dans cette position prépondérante, mais la discorde se mit parmi ses enfants et dans cette famille, comme dans le plus grand nombre des familles indigènes nobles ; deux partis se formèrent, des luttes sanglantes eurent lieu et se renouvelèrent fréquemment chez les Larbàa.
Ben Chohra resté maître après plusieurs combats et la mort de son compétiteur El-Bey, était le chef de la tribu au moment de la conquête française. Lorsque notre action s'étendit vers le Sud il fut nommé kaïd des Larbaa. Ennemi de Ben Salem, qui était le chef de la famille la plus puissante de Laghouat, il lutta sans cesse contre lui et fut tué à El-Fedj, laissant un fils nommé Nacer.
Nacer ben Chôhra hérita de toute l'influence de ses ancêtres. Cachant ses ressentiments contre Ben Salem, il accepta la position d'agha des Larbaa, sous ses ordres, lorsqu'en 1846 celui-ci fut investi khalifa du Sud. Mais toute entente était impossible entre ces deux hommes et leur mésintelligence qui avait plusieurs fois troublé la tranquilité du pays, détermina l'autorité a examiner lequel des deux il convenait de destituer.
Inquiet d'un ordre qui le mandait à cet effet a Médéah, Nacer prit le parti de s'enfuir, emmenant avec lui ses partisans et raziant les tentes de ses adversaires sur son passage. Il rejoignit alors (1851) le chérif Mohammed ben Abd-Allah dans les environs de Ouargla et se montra l'un des plus énergiques défenseurs de Laghouat, attaqué par nous en 1852.
Depuis cette époque, malgré la soumission des Larbaa, il ne cessa, en compagnie du chérif Mohammed ben Abd-Allah, de nous faire une guerre continuelle. Nous le reverrons souvent dans le cours de ce récit . Nacer ben Chohra représente la branche aînée des descendants d'Ali fils de Guandouz dont le souvenir a été conserve par un chant populaire bien connu dans le Sud. On le dit compose par le marabout El-Hadj Aissa, de Laghouat, en l'honneur du fauconnier Ali, l'ancêtre de la famille; en voici la traduction ;
Dés qu'apparait l'aurore, mon premier soin est de seller ma monture pour aller roder dans le désert,
Légèrement Vêtu, j'ai Sur mes deux épaules mes faucons, mes compagnons.
Je saute sur ma gracieuse jument qui au seul bruit d'un éternuement s'emporte avec la vitesse du vent.
A peine ai-je commence à galopper qu'une outarde se présente à mes yeux, sortant d'un massif de thym.
Quelle joie pour moi de voir cette belle proie ! et je lâche aussitôt mon faucon favori.
Il s'élève dans les airs, redescend plus vite qu'une balle, enlève sa proie et revient à son maître.
Les faucons que j'aime le plus ce sont- ceux qu'on appelle bourni.
Leurs maîtres s'attachent tellement à eux qu'avant de leur rendre la liberté ils leur font au bec une marque avec un fer tranchant, afin de pouvoir les reconnaître l'année suivante.
Ceux-là, un seul mot de leur maître suffit pour les rappeler et quand vous les lancez sur des outardes, ils ne sont pas longs à vous en rendre maîtres.
J'aime ces nobles,qualités de faucon; j'aime en faisant galopper ma cavale, à leur chanter des chants mélancoliques.
La veille du jour de chasse, Je ne les laisse pas dormir, leur colère retombera sur le gibier.
Heureux d'avoir des faucons, j'ai encore le bonheur d'être dans l'aisance,
Ma tente en brillants poils de chameau est gardée par des esclaves qui ne connaissent que leur maître.
Et il y a dedans des belles dont la vue est éblouissante comme
celle de charbons ardents placés sur un blanc tapis de neige.
On ne peut nier que la chasse ne soit un exercice louable, car tous l'aiment : saints, prophètes ou simples humains.
C'est ainsi ma belle cavale, que parcourant ensemble les déserts, nous passons tantôt dans les sentiers difficiles, tantôt dans de belles plaines, à l'aspect pittoresque, poursuivant la trace des outardes et n'ayant pour compagnons de route que nos chers faucons.
C'est à EI-Hamadjin (entre Laghouat et le Mzab) qu'il nous faut passer l'hiver.
Quel bonheur de faire veiller là nos faucons, au milieu de gens honorables et de nous montrer à nos rivaux, nous promenant dans de riches vailles.
Mon Dieu! fait moi savoir ce que je suis, car je ne crois pas qu'il y ait sur la terre un cavalier aussi redoutable que moi !
Allons donc visiter ce désirable lieu de Sahouana (prés de Laghouat).
Promenons-y nos faucons avec leurs poitrines semées d'étoiles brillantes comme celle du Firmament.
Apres avoir quitté cet endroit fertile nous arriverons à un terrain ' aride et l'ayant traversé nous trouverons un sol couvert de verdure.
Nos faucons lancent une chrétienne (nom donné à l'outarde), ivre, endormie, avec un collier au cou, ne se doutant pas de la surprise qui l'attend.
Mon cher faucon s'élance dans les airs, redescend comme une flèche et tombe sur la pauvre chrétienne.
Je lui arrache les beaux habits et lui fait goûter l'amertume de la mort.
La victime désespérée se déchire les joues jusqu'au sang et se noircit la figure en signe de deuil.
Le chérif après avoir vu ses lieutenants les plus dévoués et les plus intrépides tomber à ses côtés, avait donc fui, délaissé de presque tous ses partisans, abandonnant à notre discrétion et nous laissant le soin de recueillir sous notre protection toutes les villes et les tribus sahariennes qui avaient armé contre nous.
Ces résultats que nous avions obtenus par l'offensive simultanée de nos goums, sur un théâtre d'action presque indéfini et sous l'appui moral de quelques centaines de bayonnettes, avait dépassé nos espérances.
Après la capitulation des dissidents, réglée sur le champ de bataille. Si Hamza reprit la route de Negouça et fut salué, chemin faisant, par les acclamations des tribus venant en foule lui présenter le cheval de soumission. Sa marche devint un véritable triomphe jusqu'à l'oasis de Ouargla, où on le força de s'arrêter, à Rouissat, dans la kasba que le chérif s'était fait construire, pour que sa victoire fut bien constatée aux yeux de tous.
Afin de mettre à profil le trouble et la confusion qui régnaient dans les tribus, afin de ne pas donner au chérif le temps de se remettre des échecs qu'il venait d'essuyer, il fut décidé que le colonel Durrieu, commandant la subdivision de Mascara, rejoindrait le khalifa Si Hamza, pour consacrer par l'apparition du drapeau de la France sur le théatre des événements, la conquête que ce chef venait d'accomplir et ensuite préparer l'organisation de ce pays. Le colonel Desvaux, commandant la subdivision de Batna, agissait de son coté vers Tougourt et le Souf pour empêcher le chérif de reconstituer un centre quelconque de résistance; mais l'Oued-Rir' restait toujours là sous la possession de Selman, souffrant du blocus de l'interdiction de tout commerce, mais incapable de se soustraire au joug qui pesait sur lui. Le Souf continuait sa politique tortueuse à notre égard, protégeant le chérif en sous main, tout en envoyant des Miad protester de sa fidélité à Biskra. La tranquillité ne pouvait donc être de courte durée.
En effet, après avoir passé quelque temps dans l'ombre, sur la frontière tunisienne, le chérif s'étant refait une bande d'une centaine de cavaliers, se rapprochait du Souf où il attendait l'été. Tous nos nomades partant à cette saison pour le Tell et laissant le Sahara désert, il espérait opérer quelque coup de main sur les Oulad-Naïl.
Voici quelles étaient les dispositions prises en vue de parer a ces éventualités. Un goum d'une centaine de chevaux à Zeribet-El-Oued, protégeait le Zab. Cent chevaux au bordj de Saada couvraient l'Oued-Rir' ; enfin, cent chevaux au bordj de Doussen offraient un point d'appui aux Oulad-Zekri, dont les troupeaux paissaient encore dans les ravins qui forment les sources de l'Oued ltel. Les Oulad-Moulat, espérant obtenir l'autorisation d'enlever leurs dattes, étaient encore au mois d'avril à Bou-fegoussa, a l'est de l'oasis de Sidi-Khelil.
Vers le commencement du mois, ils enlevèrent quelques troupeaux aux Oulad-Sahia. Ceux-ci et les Rebaïa se réunirent en grand nombre pout tomber à leur tour sur les Oulad-Moulat qui étaient sur leurs gardes; les insoumis survinrent inopinément; ils étaient donc attaqués par ceux qu'ils voulaient surpendre.
Le combat fut vif. Les Oulad-Sahia laissèrent sur le terrain une quinzaine de morts et perdirent une soixantaine de chameaux montés par leurs Fantassins.
Tous les nomades étaient concentrés dans le Zab, se disposant à prendre la route du Tell ; il ne restait plus que quelques caravanes des Selmia et des Rahman qui étaient encore à Meraier, occupés à enlever leurs dattes, lorsque le commandant supérieur de Biskra apprit que le chérif s'étail mis en route pour tomber sur ces caravanes. Il fit partir immédiatement tous les goums des nomades pour Meraïer, mais déjà le chérif avait traversé l'Oued-Rir'. Le chérif, en effet, était parti avec cent cavaliers et quatre cents fantassins montés sur des chameaux, sans que rien trahit sa marche ; il franchit plus de cent lieues et tomba sur l'Oued-Djedi à cinq lieues de l'oasis de Sidi-Khaled. Le chérif enlève plus de 2,000 moutons et près de 200 chameaux, 45 tentes. Le fils du cheikh des Oulad-Harkat, le jeune Taïeb ben Harzallah, rallie son monde, file le long de l'Oued-Djedi, jusqu'au Bordj-de-Doussen. Avec le kaid Si Ahmed ben Bouzid, ils en partent au nombre de cent cavaliers et cent cinquante fantassins. Pendant que les Oulad-Harkat sont sur la piste du chérif, le commandant supérieur donne ordre au brigadier de spahis El Arbi Mamelouk de se porter avec 150 chevaux droit vers l'Oued-Rir' sur la ligne de retraite du chérif. Au lieutenant Amar, il était prescrit de se diriger de Zeribet-el-Oued sur les puits du Souf. Ainsi, si le chérif échappe aux Oulad-Harkat, il peut encore être atteint par le brigadier El Arbi; s'il évite celui-ci, reste encore
la chance que le lieutenant Amar le rencontre. Mais, dès le 1° mai au soir, Si Ahmed ben Bouzid aperçoit aux environs d'El-Fouhar les feux de bivouac du chérif. Taïeb ben Harzallah veut attaquer de suite pour se donner toutes les chances de la surprise. Mais le kaïd ben Bouzid remet l'attaque au lendemain. Le 2 mai, au matin, Taïeb et ses Oulad-Harkat, animés par l'espoir de reprendre leurs troupeaux, se jettent intrépidement sur l'ennemi. Les gens du chérif sont mis dans le plus grand désordre; lui-même couché en joue par deux cavaliers n'échappe que grâce au dévouement d'un de ses nègres. Cependant Si Ahmed ben Bouzid au lieu d'achever le succès, se tient à l'écart avec son goum. Les ennemis reviennent de leur première surprise, voient le petit nombre des assaillants et recommencent la lutte en gens désespérés. Taïeb et ses gens sont ramenés et Ben Bouzid prend la fuite avec ses soixante-dix cavaliers, sans brûler une amorce. Les Oulad-Harkat laissèrent sur le terrain 32 hommes tués, beaucoup de blessés et 147 fusils. Quant au chérif, il continua sa re-traite sur Dzioua et entra en triomphe à Tougourt. Cette fois encore, comme après le combat de Metlili, comme après la prise de Laghouat, il se relevait par un de ces coups hardis qui aurait pu lui coûter cher, sans la lâcheté du kaïd Si Ahmed ben Bouzid. Mohamed ben Abdallah ramena son monde auprès de Taïbet, où il était dans une excellente position pour continuer ses intrigues sur l'Oued-Rir et sur le Souf, et en même tcmps a portée de tenter encore quelque entreprise contre nos gens. Excité par le chérif a faire la guerre sainte, Selman se rend à El-Oued, à la tête de quatre-vingt cavaliers; les villages du Souf procurent leurs contingents. Guemar seule ferma ses portes à Selman.
Selman, de retour à Tougourt, fait tous les préparatifs d'une expédition; il annonce qu'il va se mettre en mouvement avec tout l'Oued-Rir', Souf et le chérif qui déjà campe entre Tougourt etTemacin. Il dit qu'aprés avoir chatié Meraier de ses bonnes dispositions pour les Français, ils se jetteront sur le Zab. Mais tout cela n'était que pure forfanterie. Le Souf n'envoya que quelques jeunes gens sans importance; Temacin ne bougea pas, grâce aux bons conseils du marabout Tidjani Si Mohamed El Aïd. Réduit à ses seules forces, Selman renonce à ses projets et se venge par de nouveaux meurtres, de nouvelles confiscations, qui frappent les gens soupçonnés avoir des sympathies pour nous. Enfin, ce qui prouvait combien Selman se sentait peu solidement assis, c'est qu'il ne comptait plus, pour nous combattre, que sur le fanatisme des populations sur lesquelles sa naissance lui donnait jadis tant de prestige. Selman, abdiquant le rôle de cheikh, de sultan de Tougourt, se déclarait le khalifa du chérif. Mettant à profit les bonnes dispositions des gens de Guemar, le colonel Desvaux envoya le sous-lieutenant Rose, avec un goum, faire la reconnaissance de la route d'El-Faïd au Souf. M. Rose fut bien accueilli a Guemar et sa mission s'accomplit sans accident. Au mois d'août, voulant punir la tribu des Lakhedar des nombreux vols qu'elle avait commis et de plusieurs attaques a main armée, le commandant supérieur de Biskra se rendait, avec un escadron de chasseurs, au milieu de leur campement, près de Sidi-Okba. Comme on refuse de lui livrer les coupables, il inflige une amende et emmène les troupeaux comme garantie. Les Lakhedar essayent de les reprendre par les armes; on leur lue dix hommes.
Telles furent nos démonstrations pendant cette courte période ; mais, afin d'isoler de plus en plus Selman, l'interdiction de commerce fut levée pour tous les villages du Souf, excepté celui d'EI-Oued, dont les manifestations hostiles ne pouvaient être pardonnées. Dans les autres, au contraire, nous avions de nombreux partisans; il fallait leur donner l'ascendant. Les gens d'EI-Oued virent là un indice certain que nous prenions nos dispositions pour l'hiver prochain. Ils voulurent détourner le coup qui les menaçait; ils envoyèrent un miad à Biskra. On leur imposa 50,000 francs d'amende, mais le parti hostile l'emporta encore sur celui de la paix, et ces démarches n'aboutirent pas.
Le 2 novembre, le brigadier El Arbi Mamelouk se portait, avec 250 chevaux de goum, jusqu'auprès d'El-Ouïbet, et enlevait plus de 5,000 moutons et 100 chameaux aux rebelles. Il ramenait sa proie, lorsqu'il fut assailli par la cavalerie ennemie. Notre goum charge d'abord, puis, apprenant que le chérif est la, une panique subite s'empare de nos cavaliers, qui fuient de tous cotés sans qu'il soit possible de les rallier. Afin de s'échapper
plus facilement dans les dunes, beaucoup mettent pied à terre et abandonnent leurs chevaux. Dans cette échauffourée, nous eûmes plusieurs morts, et les insoumis emmenèrent encore triomphalement à Tougourt plusieurs chevaux, plusieurs prisonniers, dont un cheikh des Sahari et un cheïkh des Oulad-.Moulat. Ce fut un incident fâcheux, surtout au moment où l'insoumission des Oum-el-Lakhoua avait amené un renfort important au chérif.
La première nécessité à remplir était de faciliter aux Selmia-Rahman et Oulad-Moulat de faire la récolte de leurs dattes dans l'Oued-Rir'. Il était à craindre que pour sauver leurs dattes, ces tribus ne prétassent l'oreille aux menées de Selman pour les attirer dans son parti. Il fut décidé qu'une colonne légère, composée de 800 chevaux de goum, 1,300 fantassins des R'amra, Amer, Oulad-Djelal, Sidi-Khaled, Oulad-Zekri, appuyés par deux esca-drons de spahis et une compagnie de tirailleurs indigènes, se porterait dans l'Oued-Rir,tatant le terrain, n'avançant qu'à coup sûr, faisant appel à nos partisans et qu'elle irait prendre position à Meggarin, à quelques heures de Tougourt. Faisant face à Selman et au chérif dans cette position, on protégeait la récolle de nos nomades. Le commandant Marinier, chef du bureau arabe de Batna, commandait cette colonne légère. Le colonel Desvaux avec 500 bayonnettes du 68 eme de ligne, 3 escadrons de chasseurs et deux obusiers devait se placer a Mraïer, servant de base d'opérations à la colonne légère et lui prêtant une sorte d'appui moral.
Voici quelle était la situation des choses en ce moment; - c'est toujours le colonel Seroka qui parle: -Le chérif était a El-Oued, cherchant à décider cette capitale du Souf à se lever en masse pour aller au secours de Tougourt. Selman forçait les habitants de la banlieue de Tougourt a rentrer toutes leurs dattes dans la ville afin d'avoir un gage de leur fidélité. La masse des populations était secrètement pour nous, mais elle n'osait se prononcer tant que nous ne marcherions pas de façon à opérer le renversement de Selman.
En même temps que la formation de la colonne mobile de Biskra, le Gouverneur général avait prescrit le mouvement des deux autres colonnes partant de Laghouat et de Bousâda, sous la protection desquelles une offensive générale des goums allait étre dirigée dans le Sud. '
C'est à ce moment que Selman, prévenu par ses espions de nos préparatifs de campagne, écrivait au Gouverneur général la lettre que l'on a lue en tête de ce travail, espérant que ses protestations mensongères allaient détourner l'orage qui le menaçait tres sérieusement cette fois.
C'était le 18 novembre, auprès du bordj de Taïr-Rassou, que le rendez-vous avait été donné a tous les contingents de Biskra. Le commandant Marmier se mettait en mouvement le 21,avec la petite armée ,emmenant un mois de vivre pour tout son monde, sur un millier de chamaux .Il campait le 22 à Mraïer, le 24 a la hauteur d'Ourlana, le 25 à Sidi-Rached .Partout, sur son passage, les gens des oasis s'étaient présentés protestant de leur désir d'avoir la paix avec les Français. Le mouvement de cette colonne avait été si rapide, on s'attendait si peu a une pareille offensive que ses éclaireurs enlevèrent à Sidi-Yahïa les trois serviteurs de Selman occupés à faire payer une amende. L'un d'eux, Talhaï, kaid de Tamerma, était un de ces coquins avec lequel Selman dominait l'Oued-Rir' par la terreur. Ainsi donc, jusque là personne n'avait bougé. Les négociations entamées depuis longtemps avec l'Oued-Rir' portaient leurs fruits. Du reste le colonel Desvaux adressait aux populations une proclamation où il leur disait que la guerre n'était dirigée que contre Selman, cheïk de Tougourt, l'assassin des enfants d'Abd-er-Rahman, son prédécesseur, et non contre les populations écrasées par la tyrannie. Que le Souf restât sourd aux sollicitations du chérif, que les grands villages de la banlieue, travaillés par les émissaires des exilés qui suivaient la colonne, montrassent assez d'énergie pour s'enfermer chez eux, il était probable que Selman réduit aux seuls combattants de la ville et de la deïra, n'oserait attendre et prendrait la fuite.
En arrivant à Ghamra, petite oasis a 4 lieues au nord de Tougourt, on trouve le village abandonné; il n'y restait plus que les femmes, les enfants et les vieillards. Toute la population virile s'était rendu en arme à Tougourt. Les gens de Ghàmra ne pouvaient donner pour excuse la pression de Selman, car c'était la nuit précédente même, pendant que la colonne campait à Sidi-rached, à quelques pas d'eux, qu'ils avaient abandonné leur pays. Ils ne pouvaient ignorer avec quel respect de là propriété, quelle discipline et quel bon ordre, la petite armée indigene avait traversé toutes les oasis depuis Mraïer. Il fallut donc infliger un châtiment à Ghamra. Le châtiment pouvait donner de l'ascendant aux partisans qu'on avait dans Nezla, Tabesbest, Zaouïa.qui avaient fait dire Cent fois qu'ils n'attendaient que la présence d'une colonne française pour se prononcer. Après qu'on eut fait sortir ce qui restait de la population, le village fut livré au pillage.
Dans l'après-midi la colonne arriva devant Meggarin. Celle-ci fit mine de vouloir résister, mais quand on eut pris les dispositions pour l'enlever de vive force, la population jetant ses fusils vint en masse demander merci.
A Meggarin le commandant Marmier apprit que le cherif était-a la veille d'entrainer les contingents du Souf. Tout donnait a croire qu'en se portant sur Taïbet-el-Gueblia, oasis sur la route de Tougourt à El-Oued, on parviendrait à en imposer au Souf, à y retenir les contingents, à faire échouer ainsi les manœuvres du chérif. Le mouvement sur Taïbet avait en outre l'avantage d'inspirer à Selman, qui devait déjà connaître la marche du colonel Desvaux, la crainte de se voir coupé son unique ligne de retraite, mission des goums, pendant que la colonne française marchait directement sur Tougourt.
En conséquence le colonel Marinier donna l'ordre au kaïd Si Mohammed bel Hadj de s'établir avec 400 cavaliers et autant de fantassins à Tala, en avant de Ghamra, afin de garder les communications avec Mraïer et isoler Tougourt et l'Oued-Rir', pendant la pointe qu'il allait faire dans l'Est. Le 27, dans l'après-midi, le commandant Marinier se met en route pour Taibet avec le reste de ses forces. Si El Gharbi, beau-frère du marabout Si Mohammed el Aid, le chef spirituel Tidjani des Oulad-Saïah, propriétaire de Taibet, précédait la colonne dans le village. Pendant la nuit un émissaire de Si El Gharbi arrive au bivouac et annonce que la veille le chérif a fait son entrée a Taïbet, non seulement avec tout son monde, mais avec de nombreuses bandes recrutées dans les villages du Souf. Le commandant Marinier ne pouvait plus songer a marcher sur Taïbet, qui est un grand village de 400 maisons, ou magasins, bâti au milieu de dunes de sable impraticables pour les manœuvres de cavalerie. D'ailleurs le but principal de retenir les gens du Souf chez eux était manqué, il ne restait plus qu'à se replier sur Meggarin, où Si Ahmed bel Hadj fut rallié le 28 dans l'après-midi.
A la même heure le chérif faisait son entrée dans Tougourt avec plus de 2,000 fantassins et 400 cavaliers.
La colonne légère était campée sur le plateau qui domine Meggarin ; à droite elle s'appuyait sur l'oasis, à gauche dans la plaine de Taïbet. Le village de Meggarin était à une demi lieue en avant à droite.
Le 29, au matin, grâce à l'oasis de Tougourt qui leur permettait de dérober entièrement leur mouvement, Selman et le chérif se disposent a aller attaquer le camp de Meggarin. Le mouvement de retraite de l'avant-veille leur avait inspiré une grande confiance. Les nombreux troupeaux de chameaux qui paissaient à leur vue, ces mulets, des bagages, c'était une proie qui alléchait ardemment leurs bandes. Le vice de la position de la co-lonne, obligée de s'appuyer à une oasis sourdement hostile, pour être maîtresse de l'eau, ne leur avait pas échappé, aussi croyaient-ils marcher a une victoire assurée, beaucoup de non combattants suivaient pour prendre part au pillage.
Pendant que Selman et le chérif, à la tête de leurs cavaleries réunies, devaient se déployer dans la plaine, pour attirer l'attention vers l'est, les nombreux saga cheminant dans les replis de terrain devaient se glisser derrière la large bande de palmiers de Meggarin, se jeter dans le village, l'occuper fortement, marcher et tourner le camp. Ce plan combiné faillit réussir.
A la première nouvelle de l'apparition de l'ennemi, le commandant Marmier donna l'ordre à ses fantassins de défendre le camp et de border l'oasis et il forme ses escadrons. Cependant le goum de Si Ahmed bel Hadj ben Gana avait été lancé pour déblayer le terrain. Ben Gana est ramené. Les balles des cavaliers ennemis viennent presque déjà dans le camp. Au même moment les saga surgissent en poussant des cris féroces de tous les recoins et se précipitent vers le village dont les habitants ont déjà ouvert le feu sur nous. Ce fit le moment critique de la journée. Le village était la clef du champ de bataille. Le peloton de spahis du lieutenant Amar, le premier formé, est lancé pour contenir les goums qui débordent déjà sur la gauche. Le capitaine Vindrios, avec ses tirailleurs, arrête net les fantassins dont les cadavres couvrent déjà les bords du fossé de Meggarin. Le lieutenant Amar a chargé avec un admirable élan. Mais les cavaliers du chérif, un moment refoulés reportent leur drapeau en avant. Alors arrive l'escadron du capitaine Courtivron, tous les goums des Oulad-Derradj et des Sahari. Le capitaine de Courtivron se précipite bien massé au milieu des ennemis ; le goum ne tient pas, les fantassins fusillés de flanc par les tirailleurs, tournés par la cavalerie ne songent plus qu'à fuir. Alors ce n'est plus un combat, c'est une poursuite. Avec le plus grand à propos le capitaine Vindrios se jette en avant suivi d'une section de ses tirailleurs; tandis qu'avec l'autre le lieutenant Jouanneau escalade le village intrépidement. Les saga de Ghamra, quelques Oulad-Djelal suivent les tirailleurs dans Meggarin et en chassent les habitants auxquels s'étaient joints déjà des fantassins du dehors. Dès ce moment le succès n'était plus douteux. Selman et le chérif fuyaient à toute vitesse, abandonnant leurs fantassins qui, débordés, enveloppés dans la plaine, cherchaient à se sauver dans toutes les directions. Le lientenant Rabolle, détaché de l'escadron, poussa la pour-suite jusqu'au delà de la Sebkha. Cependant le commandant Marinier est averti qu'un grand nombre de fantassins avec leur drapeau et leur musique s'étaient réfugiés dans un jardin de Meggarin et se muniraient disposés à y vendre leur vie. Tout faisait croire qu'il y avait là un personnage important. On sut depuis que c'était le mokaddem de Nezla, un des plus chauds partisans de Selman et qui y fut tué. Le commandant fit arriver les tirailleurs au pas de course et mettre pied à terre au capitaine Clavel avec une partie de son escadron. Entraînés hardiment par leurs chefs, spahis et tirailleurs se précipitèrent franchissent les murailles, sous le feu désespéré de ces fantassins qui se sentaient perdus ; quelques-uns à peine échappèrent, tous les autres restèrent morts sur le terrain. Ce fut le dernier épisode de la journée. Il était alors près de 2 heures de l'après-midi; ce combat avait commencé à 9 heures. Un incident peut donner une idée de ce que la déroute de l'ennemi eut d'affreux. La multitude des fuyards se pressait avec une telle confusion sur le pont de Bab-El-Khodra, unique issue pour entrer dans Tougourt, que treize hommes étouffés dans la presse tombèrent morts dans le fossé.
Prés de 1,000 fusils, 100 sabres, cinq drapeaux, tels étaient les trophées de ce brillant combat dont le capitaine Seroka, chef du bureau arabe de Biskra et l'un des principaux acteurs de ce fait de guerre, nous a laissé le récit mouvementé qu'on vient de lire.
Les pertes de l'ennemi étaient énormes; abandonnés par les goums, les malheureux saga de Selman et du chérif fuyant dans cette plaine inondée par nos cavaliers avaient jonché leur fuite de cadavres. On évalua les blessés et les tués à près de 500. Quant a nous, nous ne comptions que 11 morts et 46 blessés. Le commandant Marinier garda la position si bravement conquise et attendit les résultats du combat de Meggarin. Le 30, au matin, il fit faire une grande patrouille par 200 chevaux tout le long du flanc oriental de l'oasis de Tougourt ; il voulait juger de la confiance que pouvait conserver l'ennemi. Notre goum ne rencontra rien; pas un éclaireur n'osa sortir des palmiers; les exilés qui accompagnaient la colonne redoublèrent l'activité de leur correspondance avec Tougourt, Nezla, Tabesbest, Zaouïa.
Dès le 30,au matin, les gens de Zaouïa commencèrent à arriver au camp par dix, vingt et trente. Dans la journée du 1 décembre, Selman fit sortir tout son monde pour en passer la revue et chercher à réveiller l'enthousiasme. Il reçut de tous un accueil glacial et après la revue les contingents de la banlieue, au lieu de rentrer à Tougourt, se dispersèrent dans l'oasis. Déjà le chérif avait été abandonné par les contingents de Taïbet et d'une grande partie de ceux du Souf. Alors Selman envoie dire au chérif, qui s'obstinait a camper au dehors de la ville, qu'il fallait prendre un parti décisif, c'est-à-dire renvoyer ses goums qui devenaient inutiles et embarassants, car on ne pouvait plus songer à tenir la campagne et entrer à Tougourt avec tous ses fantassins. Le chérif répondit qu'a Laghouat il avait fait le serment solennel de ne plus s'enfermer dans une ville attaquée par les Français, Dés lors l'idée de fuite commença a entrer dans l'esprit de l'un et de l'autre, le bruit de là marche de différentes colonnes du Sud qui semblaient converger sur Tougourt, l'arrivée des goums de Bousâda qu'il prenait pour une avant-garde, la nouvelle de l'approche du commandant du Barail, déjà a El Hadjira ; la certitude de la présence des troupes du colonel Desvaux à Mraïer, tout dut leur faire croire que cette année les Français ne se borneraient pas à de simples démonstration.;, mais que Tougourt allait être sérieusement attaqué. S'ils tardaient trop a fuir, ils pouvaient se trouver cernés. Vers une heure du matin, le 2 décembre, Selman et le chérif abandonnaient Tougourt dans la plus grande précipitation, Selman confiant ses femmes et ses enfants à la zaouïa de Temacin. Cette fuite se fit avec une telle panique que quelques cavaliers seulement des Oulad-Sidi-Amar pillèrent une partie des bagages.
Dans la matinée le commandant Marinier s'étant fait précéder des lieutenants Rose et d'Yanvillc, avec un peloton de spahis , faisait tranquillement son entrée dans Tougourt.( C'est le lieutenant Constant d'Yanville qui quelques jours après se rendait à Paris, pour présenter au Gouvernement les drapeaux enlevés à l'ennemi au combat de Meggarin.)

Aussitôt les dispositions les plus sévères étaient prises pour éviter tout désordre, pour rassurer les populations.
Dés le lendemain un grand nombre d'habitants qui s'étaient réfugiés à Temacin rentraient dans leurs maisons. Le 5 décembre 1854, le colonel Desvaux arrivait à Tougourt avec sa colonne et prenait possession de l'ancienne capitale de Ben-Djellab, au nom de la France.
Au palais de la Division de Constantine, dans la salle dite des trophées, rappelant les souvenirs des campagnes accomplies par nos troupes dans la province, on voit une belle panoplie d'armes, de tambours en cuivre et de timbales, ayant appartenu a la musique de Selman. Cinq drapeaux pris également au combat de Meggarin surmontent le tout et sur une plaque explicative on lit la légende suivante :
TOUGOURT
Entrée dans cette ville, le 5 décembre 1854, de la colonne commandée par le colonel DESVAUX, du 3° Spahis, commandant la subdivision de Batna.
Combat de Meggarin, 29 novembre 1854.
?tat-major
MARMIER, chef d'escadron au 3e Spahis.
SEROKA, capitaine chef du bureau arabe de Biskra.
ROSE, Sous-lieutenant adjoint au bureau arabe.
3° Régiment de Spahis
DE COURTIVRON, capitaine commandant.
CLAVEL, capitaine.
De Bonnemain, capitaine.
Amar ben Abd-Allah, sous-lieutenant.
CHEGU, maréchal-des logis.
GARNAULT, brigadier.
Ahmed El-Fergani, spahis.
KHALED BEN DIF, spahis, a pria un drapeau.
3e Tirailleurs indigène!
VINDRIOS, capitaine commandant.
JOUANNEAU, sous-lieutenant.
FARGUE, sergent-major,
MOHAMED BEN AMRAOUI, a pris deux drapeaux.
Taïeb bed Ali, sergent.
Colonne de Bousada
PEIN, chef de bataillon, commandant.