Histoire d'Algerie - Sahara

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Histoire d'Algerie - Sahara

LE SAHARA


Le Sahara algérien ne comprend qu'une petite partie de l'immense désert africain. Il s'étend entre l'Atlas et l'Ahaggar ou massif central des Touareg. A l'Ahaggar s'adossent une série de plateaux gréseux, notamment le Mouydir et le Tassili des Azdjer. Une grande auréole de plateaux calcaires, comprenant le Mzab, le Tademayt, le Tinghert, la Hamada-el-Homra, et formant une sorte d'isthme, sépare les deux bassins d'atterrissements du Melrir à l'est et du Gourara à l'ouest, recouverts d'alluvions tertiaires et quaternaires. Le bassin du Melrir ou de l'igharghar constituant le bas Sahara, s'incline du sud au nord vers la province de Constantine et les grands chotts du Sud tunisien. Là aussi finit l'oued Djedi, qui part du Djebel-Amour et longe le rebord de l'Atlas saharien. Le bassin du Gourara ou de l'oued Saoura (700-300 mètres au S. de la province d'Oran) a sa pente générale du nord au sud. Deux grands massifs de dunes, l'Erg occidental et l'Erg oriental, occupent une surface importante dans chacun de ces deux bassins hydrographiques.
Les deux principaux groupes d'oasis situés au sud de nos possessions méditerranéennes occupent le fond des deux grands bassins d'atterrissement : c'est, d'une part, la série des oasis d'Ouargla, de l'Oued-Rir (Touggourt), des Zibans (Biskra), dans le bassin du Melrir; d'autre part le chapelet des oasis du Gourara, du Touat et du Tidikelt, dans le bassin de l'oued Saoura. Ces dernières oasis quoique à une latitude plus méridionale que celles de l'Oued Rir, en forment le pendant au point de vue géographique; elles ont été occupées en 1900. Les oasis du Mzab sont situés sur l'isthme calcaire.
Le Sahara algérien, même si l'on ne tient compte que de la superficie effectivement occupée, est aussi vaste que l'Algérie elle-même. Une loi du 6 décembre 1902 lui a donné une organisation spéciale, et y a constitué, sous le nom de " territoires du Sud ", des confins militaires dans le genre de ceux qu'on a créés au Soudan et au Tchad. Ils occupent 350 000 kilomètres carrés, non compris 400 000 kilomètres carrés d'Erg, Hammada et grands parcours.
Le Sahara n'est pas pour rien la terre des mirages ; il n'est pas de contrée sur laquelle se soient accréditées plus d'erreurs, ni qui prête à plus d'illusions L'opinion a longtemps prévalu que c'était le fond d'une mer disparue récemment : l'abondance des sables, l'absence supposée de tout relief, la nature saline du sol et des végétaux semblaient autant de preuves décisives. Des récits incomplets ou apocryphes, des légendes mal interprétées servaient de documents; l'imagination, brochant sur le tout, se représentait un pays stérile, sans eau, sans productions, sans espèces vivantes, un océan de sables, sillonné par de tremblantes caravanes, remuant comme des vagues son sol mobile, secoué jusqu'aux profondeurs par des tempêtes assez terribles pour engloutir des armées ; en somme, une contrée maudite, mystérieuse, inhabitée, impénétrable. Le temps a fait justice de ces exagérations. Il est démontré que le Sahara n'est pas le lit d'une mer nouvellement desséchée ; excepté sur le bord de l'Océan ou de la Méditerranée, son sol ne contient ni fossiles ni coquillages marins ; il a, comme les autres parties du continent, son modelage antique de plaines et de montagnes ; il a sa flore et sa faune indépendantes depuis longtemps constituées. Sa stérilité n'est pas absolue, il n'est pas désert dans toute l'acception du mot, c'est-à-dire entièrement vide d'êtres animés; des populations, où les hommes de race blanche sont en majorité, y sont installées et y subsistent depuis des siècles.
II s'en faut de beaucoup que les sables occupent toute la surface du Sahara; les 8/9 environ appartiennent à la Hammada. On appelle ainsi des plateaux à peine ondulés, presque sans inclinaison, sans autres accidents que des coupures à pic et de larges crevasses. Partout la roche nue ou la terre tellement durcie par la sécheresse, qu'elle a pris la consistance et l'aridité du roc; jamais d'eau à la surface ni même dans les couches profondes du sol : on perd sa peine à creuser des puits. Sauf quelques arbustes épineux et de rudes salsolacées poussant quand même de loin en loin, la végétation manque entièrement, l'Erg, ou région des dunes de sable, est moins déshérité; placée dans le voisinage des dépressions, la dune reçoit les eaux qui ont glissé sur la surface impénétrable de la Hammada; elle les absorbe avidement, s'imprègne de leur humidité, les emmagasine en nappes stagnantes que les puits atteindront facilement ; la végétation n'est pas luxuriante, mais elle est vigoureuse ; les chameaux et, dans la belle saison, les moutons y trouvent leur compte; plusieurs plantes sont utilisées pour l'alimentation humaine. Malgré les fatigues inouïes que promet ce terrain accidenté, ce sable mou, brûlant sous le soleil, les caravanes s'y hasardent quelquefois, parce qu'elles peuvent y vivre. Les Areg sont souvent de véritables collines hautes de 150 mètres ; ils forment des chaînes dont on connaît la direction, les sommets, les cols, et au milieu desquelles les guides expérimentés savent trouver leur route. Jamais les vents n'ont pu balayer et bouleverser ces lourdes masses ; leur poussée continue réussit à peine à les faire mouvoir presque insensiblement. Quand l'atmosphère est agitée, une poussière ténue arrachée au sol comme l'écume à la mer s'élève, flotte et, portée par le siroco, se répand jusque dans la Tell. C'est à cela que se réduisent les sables mouvants.
La stérilité du Sahara ne tient pas à la composition de son sol; en d'autres pays, des formations géologiques semblables se prêtent parfaitement à la culture ; la sécheresse du climat est l'unique, mais redoutable ennemi ; le désert arrosé ne serait plus le désert. Partout où l'homme a pu trouver de l'eau en quantité suffisante, il s'est installé, il a créé ces îlots de verdure que l'on nomme des oasis. De loin, l'oasis apparaît comme une tache sombre, comme une forêt continue où se pressent les cimes des palmiers. Le palmier doit plonger ses pieds dans l'eau et sa tête dans le feu du ciel ; pourvu que ses racines soient abreuvées, n'importe la qualité de l'eau, il se développe et fructifie sous un soleil dévorant. Il donne aux Sahariens la datte, qui fait le fond de leur nourriture et le principal article de leur commerce ; le liquide sucré qui jaillit de sa tige fermente comme le jus de la vigne et en a la saveur ; avec son tronc, l'on fait des poutres, avec ses feuilles des nattes, avec ses filaments des cordages. Des jardins, des cultures s'abritent à son ombre ; sous la voûte ondoyante que forment à 15 mètres du sol ses têtes rapprochées, des arbres fruitiers, des légumes échappent à la brûlure du soleil. Dans les clairières, on sème un peu de blé et d'orge, on récolte si l'hiver amène quelques pluies.
Les oasis sont placées près des sources, au bord des torrents intermittents, ou disposées en archipels le long des ouadis, ces vallées desséchées qui rident le Sahara. L'eau circule rarement à la surface, mais elle forme, à des profondeurs variables, de puissantes nappes artésiennes où vivent des poissons, des mollusques et des crustacés .
Le mieux connu de ces fleuves occultes, celui qui serpente sous l'oued Rir, a 100 kilomètres de long, sur une largeur de 4 à 14. Il y a longtemps que les Sahariens connaissent et qu'ils utilisent à leur façon les ressources aquifères de leur sous-sol Ibn-Khaldoun signale l'existence de puits artésiens non seulement dans l'oued Rir, mais aussi à Ouargla et plus à l'ouest dans le Touat et le Gourara. Dans l'oued Rir, où nous n'avons pénétré qu'en 1854, nos soldats ont encore pu voir à l'œuvre la corporation des puisatiers indigènes, les meallem (savants) et les retassin (plongeurs). Sur un emplacement choisi avec soin et le plus souvent avec un instinct assez sûr, on creusait à la main en se servant d'une sorte de houe; quand on avait atteint une profondeur suffisante, on s'occupait de revêtir les parois supérieures d'un coffrage en bois de palmier. Le meallem, attaché à une corde, descendait alors et perçait la couche rocheuse qui recouvre les sables aquifères. On le remontait aussitôt, mais pas toujours assez vite pour l'empêcher d'être noyé par l'irruption des eaux ou écrasé par la chute des déblais. La première poussée des eaux amène fréquemment, dans le puits nouvellement creusé, des sables qui l'encombrent. Alors on faisait appel aux plongeurs. Entièrement nu, les oreilles bouchées avec de la laine imprégnée de graisse, le rhetass se chauffait à un grand feu, faisait ses ablutions, récitait sa prière et, après avoir dit adieu à ses compagnons, au milieu d'un silence solennel, se laissait glisser le long d'une corde tendue jusqu'au fond du puits. Il y restait deux ou trois minutes, occupé à remplir de sable un couffin (panier) d'une dizaine de litres. Quand il revenait à la surface, ses compagnons l'embrassaient, comme au sortir d'un grand danger, et un autre descendait à son tour. Chaque rhetass faisait ainsi dans sa journée de travail de quatre ou cinq plongeons. Le métier était dur et périlleux; il usait vite ceux qui ne succombaient pas à quelque accident. En 1854, lors de la conquête de l'oued Rir, il n'y avait plus dans le pays que quinze plongeurs, tous phtisiques; la plupart des puits étaient comblés; des oasis avaient dû être abandonnées; les autres, presque sans eau, languissaient; le désert gagnait.
Le général Desvaux,qui commandait la colonne expéditionnaire du Sud, eut alors l'heureuse idée de faire exécuter dans l'oued Rir des sondages et de substituer aux procédés primitifs des indigènes les moyens d'action de notre puissante industrie. Le matériel de sondage, débarqué à Philippeville en avril 1856, atteignit l'oued Rir le mois suivant, sous la conduite de l'ingénieur Jus, dont le nom est devenu depuis justement célèbre. Le 17 mai le premier coup de sonde était donné à l'oasis de Tamerna. Ce fut un instant solennel quand, après vingt-deux jours de travail, devant une foule indécise et médiocrement bienveillante, dont un insuccès aurait flatté les préjugés, la sonde fit jaillir une véritable rivière de 4000 litres à la minute. A ce spectacle les défiances routinières, la sourde hostilité contre l'étranger, tout fut emporté dans un débordement de joie et d'enthousiasme. " On arracha les branches de palmier qui entouraient l'équipage ; chacun voulait voir avec ses propres yeux cette eau que les Français avaient su faire jaillir au bout de trois semaines, tandis que les indigènes avaient eu besoin d'autant d'années et de cinq fois plus de monde. Enfin on vit même les femmes de tout âge accourir, et celles qui ne pouvaient arrivé a la source se faisaient donner de l'eau dans les petits bidons de nos soldats et la buvaient avec avidité. Tout le monde s'embrassa et les femmes firent entendre leurs cris de joie . " L'inauguration de la nouvelle source, " la Fontaine de la paix ", s'acheva au milieu des prières, des récitations du Coran, des danses, des diffas, des fantasias, de toutes les démonstrations tour à tour graves et bruyantes de l'allégresse indigène .
A dater de 1856, des brigades volantes de travailleurs militaires, conduites sous la direction de M. Jus par de vaillants officiers, le sous-lieutenant Lehaut, qui mourut à la peine, les capitaines Zickel, Piquot, Vachier, furent à l'œuvre dans l'oued Rir, réparant les anciens puits, pratiquant de nouveaux forages, portant partout la vie et la fécondité. Un instant compromis par l'insurrection de 1871, les travaux ont été repris en 1873 avec plus d'ardeur et ne se sont pas interrompus depuis. L'initiative privée est venue y concourir, des compagnies françaises ont apporté leurs capitaux à cette entreprise hautement civilisatrice. L'oued Rir n'avait en 1856 que 282 puits, la plupart en mauvais état, donnant avec les behour (sources naturelles ou petits étangs) un débit total de 52 767 litres à la minute. En 1886 on y comptait 117 puits jaillissants tubes en fer et 500 puits indigènes simplement boisés. Le débit actuel est de 240 mètres cubes à la minute, cinq fois plus qu'en 1855. Des oasis menacées ont été sauvées de la ruine, d'autres améliorées, d'autres plantées et créées de toutes pièces. L'abondance a jailli du sol avec les eaux. En 1856 il y avait dans l'oued Rir 6772 habitants, possédant à eux tous un avoir de 1650 000 francs ; en 1879, la population montait déjà à 12 827 habitants : le capital représenté par les puits, les plantations et les constructions était évalué à 5 millions et demi. On estime qu'en trente ans h valeur des oasis a plus que quintuplé, la population plus que doublé.
Ce sont là de magnifiques résultats et dont on peut calculer l'immense portée politique. Plus encore que les victoires de nos armes, ces pacifiques exploits frappent les imaginations et donnent aux indigènes une haute idée de notre puissance. Ceux qui ne seraient pas susceptibles de gratitude pour les services rendus sont saisis d'un respect superstitieux devant la force déployée. L'oued Rir est aujourd'hui une des régions les mieux soumises de l'Algérie. L'œuvre de fécondation qui s'y est accomplie peut être étendue à d'autres parties du Sahara. Déjà des sondages ont été exécutés par l'autorité militaire avec un plein succès à Ouargla et sur la route qui relie cette oasis à Ghardaia. Il faut porter nos sondes sur les lignes d'ouadis, dans les cuvettes des dépressions, partout où la présence des nappes souterraines est dûment constatée. On rendra ainsi praticables les routes du sud; on améliorera la condition des nomades en fournissant à leurs troupeaux des points d'eau plus nombreux; on parviendra à multiplier et à étendre ces centres de vie et de production, semés comme des points imperceptibles sur l'immensité du désert.
Gardons-nous cependant des chimères; il ne faudrait pas que, après avoir trop dédaigné le Sahara, l'on en vînt, par une réaction excessive, à le considérer comme une terre promise ; môme les oasis tant vantées, que le langage métaphorique des Arabes représente comme des lieux de délices, ne sont que des paradis très relatifs. Qu'on puisse modifier ce pays, adoucir pour ses habitants les conditions de l'existence, cela n'est pas douteux; mais, quoi qu'on fasse, on ne le changera jamais complètement, parce que jamais on n'éteindra les ardeurs de son climat. L'été saharien est terrible ; il commence de bonne heure, dès avril, pour ne finir qu'en octobre; sa durée n'enlève rien à son intensité ; sur la lisière, à Biskra, les températures de 45° sont chose ordinaire ; plus avant, dans l'oued Rir, on arrive régulièrement à 50. Sous un ciel presque toujours pur, dans de grands espaces découverts, la déperdition nocturne de chaleur est énorme ; de là de formidables écarts dans les vingt-quatre heures, des gelées blanches avec 0 pendant la nuit, des températures torrides de 45° vers le milieu du jour. La sécheresse de l'air est extrême ; si quelque nuage, poussé par les courants, s'aventure au-dessus de ce vaste foyer, il est aussitôt résorbé; pas d'humidité, pas de rosées. Quant aux pluies, elles tombent en chutes diluviennes sur le Sahara algérien,
mais seulement quelques jours par an ; plus au sud, dans le pays des Touareg, elles surviennent une fois tous les dix ans.
En général, le Sahara n'est pas malsain, l'air circule et s'y renouvelle librement. Toutefois il en est autrement des ouadis, des dépressions, des oasis, de toutes les parties relativement fertiles ; la stagnation des eaux y engendre les fièvres et les maladies habituelles. Tandis que les nomades sont vigoureux, solidement constitués, les sédentaires fixés dans les oasis et les ksours sont chétifs, malingres, rongés par les fièvres. Dans ces milieux délétères, hostiles à la race blanche, les Berbères et les Arabes n'ont pu se maintenir que par des croisements répétés avec les Soudaniens. Que dire après cela des projets de colonisation du Sahara par des immigrants européens ? Quelques industriels audacieux que la poursuite de la fortune excite et soutient, quelques fonctionnaires amenés à regret par le devoir professionnel, élément instable et souvent renouvelé, voilà ce qui représente dans nos postes de l'extrême sud le peuplement français. Avec des occupations peu pénibles, un confort relatif, une hygiène prudente, presque tous plient sous l'écrasement du climat; que serait-ce s'ils avaient à supporter un dur travail? La vie, telle que l'impose la nature du pays, n'est pas possible pour des hommes nés au nord de la Méditerranée. Des individus ou des familles font impunément un séjour limité sur la frontière du Sahara; mais parler d'introduire une population européenne dans l'intérieur du pays, vouloir l'y fixer, l'y acclimater, c'est une pure utopie.




LES PREMIERS HABITANTS

CHAPITRE PREMIER

Depuis le Moghreb jusqu'à Tripoli ou pour mieux dire jusqu'à Alexandrie, depuis la mer romaine jusqu'au pays des noirs, toute cette région a été habitée par la race berbère, et cela depuis une époque dont on ne connaît ni les événements antérieurs ni même le commencement. " Ainsi s'exprime l'historien musulman Ibn-Khaldoun. Cette race, les écrivains de l'antiquité classique ne paraissent pas en avoir soupçonné l'unité. Ils parlent des Libyens, des Numides, des Gétules, des Maures comme l'autant de nations différentes, sans lien de parenté entre elles. Les Grecs et les Latins se souciaient peu d'ethnologie : ils voyaient dans l'Afrique du nord des peuplades dont chacune avait son nom particulier, n'ayant ni les mêmes chefs ni les mêmes lois, toujours en guerre les unes contre les autres. Ils n'en cherchaient pas davantage et décrivaient ce qu'ils voyaient, sans rapprocher n; généraliser. A vrai dire, si nous n'avions pas d'autres moyens d'investigation, nous en serions au même point. Aussi bien, ce mot d'unité de race n'a-t-il qu'une valeur très relative. L'histoire des peuples dont nous connaissons le mieux les antiquités nous les montre se formant des éléments les plus divers. On peut dire qu'il n'existe pas de race absolument pure, et ce n'est pas dans l'Afrique du nord que cette loi générale rencontre une exception. Dans ce pays qui touche au Soudan par le sud, à l'Europe par le nord et par l'est à l'Orient, dans ce vaste carrefour où viennent se croiser trois mondes, il a dû se produire de tout temps une immense circulation humaine. Les emigrants de toute provenance y affluent aujourd'hui comme à l'époque turque, comme sous les Arabes, comme sous les Romains. Il est vraisemblable que les choses se sont passées ainsi de toute antiquité.
La question de l'origine des Berbères, obscure comme toutes les questions d'origine, a donné lieu à diverses théories, fondées sur l'observation des faits actuels, sur des textes anciens, sur des rapprochements que fournissent l'histoire, la géographie, la philologie. Le général Faidherbe explique la présence des nombreux types blonds que l'on trouve dans l'Afrique du nord par une invasion de Kymris. Ces mêmes guerriers à la longue chevelure, aux yeux bleus, au teint blanc qui firent la conquête de la Gaule , auraient couru par l'Espagne et Gibraltar jusque dans le pays berbère. Ils auraient élevé tous ces monuments mégalithiques, aussi fréquents sur le sol algérien que sur celui de la France. D'autres assignent aux Berbères une origine purement orientale ; ils seraient des Kouschites venus de l'extrême Asie. Il y a dans l'Inde dravidienne une population de Warwara ; une province de l'ancienne Perse s'appelait le Barbaristan ; sur les bords de la mer Rouge, on trouve des Barbara ; sur le cours moyen du Nil, des Barabra. Tous ces noms marquent les étapes de la longue migration qui aurait amené du fond de l'Inde des habitants à l'Afrique du nord. On cite à l'appui le fameux texte de Salluste, dans lequel il parle de Perses, de Mèdes, d'Arméniens échoués en Afrique après la dispersion de l'armée d'Hercule ; on rapproche le nom latin de la ville de Tanger, Tingis, du mot perse tingi, qui signifie passage, le mot Fraoucen, nom d'une tribu kabyle, de Fourouz, qui en arabe veut dire Persan; on propose comme étymologie du mot Numides N'Mad, les fils des Mèdes. Quant aux traditions berbères, elles se prononcent plutôt pour une origine cananéenne. Le fils d'Abou-Yézid , généalogiste indigène cité par Ibn-Khaldoun, déclare que les Zenata sont fils de Canaan, qu'ils ont été expulsés de la Palestine, leur pays, par l'invasion israélite. Procope affirme qu'il existait une inscription portant ces mots : " Nous sommes les descendants de ceux qui ont fui devant la face de Josué ". Quand on demandait aux paysans du temps de saint Augustin ce qu'ils étaient, ils répondaient : Cananéens. On trouve dans l'Aurès un Yabous qui rappelle le Jébus de Palestine ; on peut rapprocher le nom de l'importante tribu des Zénètes et celui des Kénites de la Syrie. Les cités berbères du Mzab ressemblent d'une manière frappante aux vieilles villes de Canaan, telles que les décrivent la Bible et les voyageurs modernes.
Autant d'opinions, autant d'hypothèses. Si l'on s'en tient aux faits eux-mêmes, on constate dans la population berbère la coexistence du type blond et du type brun. Dans des fouilles exécutées sur divers points, notamment auprès de Khenchela, on a découvert des crânes qui n'appartiennent ni à des Aryens, ni à des Sémites, mais qui sont conformés comme ceux des Mongols ou des races négroïdes. Il y aurait donc eu dans l'Afrique du nord, avant l'arrivée des peuples actuels, cette race primitive, ce substratum ethnique, que l'on retrouve presque partout, quelque chose d'analogue à l'homme des cavernes en Europe. Ces anciens habitants auraient été détruits ou absorbés par de nouvelles races brunes et blondes, mieux (louées ou plus puissamment outillées. La présence des types blonds doit dater de cette irruption, elle n'est pas du tout un fait récent. Dès le XVIIIe siècle avant J.-C, l'on voit apparaître en Egypte les Maschouach et les
Loubim, des guerriers blonds venus du littoral africain, comme pillards ou comme mercenaires.
Ces hommes étaient-ils originaires du nord, du sud ou de l'est? Il est probable que le peuplement se fît à la fois par les trois côtés. Mais, comme la Béribérie n'est séparée de l'Orient ni par une mer ni par un Sahara, comme elle est en quelque sorte inclinée vers l'Egypte et l'Asie, auxquelles elle se relie par la double ligne du littoral et des oasis, c'est avec l'est surtout qu'elle a communiqué. Sans vouloir préciser une histoire que l'absence de documents rend forcément incertaine, il est permis de dire que l'Afrique septentrionale a reçu , dès la plus haute antiquité , des populations orientales. Ainsi s'expliquerait la parenté incontestable de la vieille langue berbère avec les dialectes sémitiques. Quoi qu'il en soit, la race nord-africaine était constituée dix siècles au moins ayant l'ère chrétienne et assez solidement pour persister à travers toutes les péripéties de l'histoire; sous les couches superficielles dont la recouvrirent les invasions, elle devait toujours former le fond durable et tenace de la population indigène.
Avant Carthage, avant les premières colonies phéniciennes, où en étaient les peuples berbères, à quel état social, à quel degré de civilisation étaient-ils parvenus? Nous ne pouvons le savoir que d'une manière très approximative et par des voies indirectes. L'influence phénicienne s'est longtemps limitée au littoral et n'a pas dû modifier sensiblement les mœurs des indigènes; même la conquête romaine a eu peu d'influence sur les tribus du sud. Avec des peuples aussi rebelles à tout changement, il est permis de croire que ce qui était vrai au temps d'Hérodote ou de Pline devait l'être également quelques siècles auparavant. D'ailleurs certains écrivains classiques , Salluste par exemple, ont puisé à des sources aujourd'hui perdues.
" Au commencement, dit Salluste : l'Afrique fut habitée par les Gélules et les Libyens, peuples grossiers et incultes; ils se nourrissaient, comme les bêtes, de la chair des animaux et de l'herbe des champs; ni mœurs, ni lois, ni chefs, ils allaient devant eux sans foyers ni maisons, s'arrêtant là où les surprenait la nuit. " C'est le point où en sont en ce siècle les indigènes de l'Australie; aucun groupement social ne s'est encore opéré, il n'y a pas de chefs, il n'y a pas de lois, il n'y a pas de mœurs, c'est-à-dire pas de famille. L'homme ne sait pas s'abriter, il va au hasard, sans but, et couche sur la terre nue. A peine chasseur, il se nourrit de ce qu'il rencontre, plantes ou bêtes. Salluste semble attribuer à des emigrants venus de l'est ou du nord, à ceux qu'il appelle les soldats de l'armée d'Hercule, une action civilisatrice. Les Berbères ne tardent pas en effet à s'élever au-dessus de l'état sauvage; la plupart des peuplades citées par Hérodote : Maxyes, Zaouèkes, Byzantes, sont encore nomades ; mais déjà la formation en tribus est un commencement d'organisation politique. Ils vont toujours devant eux, mais non plus sans maisons; leurs maisons, qu'ils traînent sur des chariots, ce sont les célèbres mappalia, " logements portatifs, faits de roseaux tressés avec des branches de lentisques . " Ils ne se contentent plus des hasards de la chasse ou des produits spontanés du sol : ils sont devenus pasteurs ; ils ont des bœufs, dont ils se servent comme bêtes de trait et dont ils mangent la chair; ils ont domestiqué le cheval; cavaliers admirables, ils montent à cru sans brides ni mors ; une légère baguette leur suffit pour diriger leur docile monture. L'agriculture ne les a pas encore fixés à la terre ; ils ne savent pas filer et tisser des vêtements, ils se bariolent de tatouages ou jettent sur leurs épaules des peaux quelquefois teintes. Ils ignorent l'usage des métaux ; leurs armes sont des lances à pointe de corne, des massues, des haches de pierre.

LES PHENICIENS. CARTHAGE

CHAPITRE II
La légende de Melkarth, l'Hercule tyrien, raconte que le dieu partit avec une flotte et une armée pour la conquête de l'Ibérie. Chypre, la Crète, la Sicile, l'Italie et la Gaule furent les étapes de sa route. Au retour, il soumit et civilisa l'Afrique. Sous la forme d'un mythe facilement intelligible, c'est l'histoire même de l'expansion phénicienne. Partis du bord oriental de la Méditerranée, appelés vers l'Espagne, ce Pérou des anciens, par l'attraction des métaux précieux, les marins de Tyr et de Sidon naviguèrent "prudemment le long des côtes. Il leur fallait des points de relâche sur tout le parcours ; la sûreté de leurs communications en dépendait : ils espacèrent sur les rivages du nord et du sud ces emporia , dont beaucoup devinrent des villes importantes. C'est ainsi que leur colonisation enserra tout le bassin de la Méditerranée. Dans l'Afrique du nord, leur établissement fut favorisé par la présence de populations congénères que des migrations antérieures y avaient amenées. Parmi les Cananéens qui firent sous le nom de Hycsos la conquête de l'Egypte, un certain nombre sans doute avaient dépassé la vallée du Nil et prolongé leur mouvement dans l'ouest. D'autre part, le témoignage de Procope, si affirmatif et si précis, indique l'arrivée de plusieurs peuples de Palestine, fuyant devant l'invasion israélite. Cet exode, s'il a eu lieu, ne s'est pas effectué à travers l'Egypte; ce n'est que par mer et avec le concours de la marine phénicienne que les Gergéséens, les Jébuséens et les autres ont pu passer de leur pays d'origine dans le lointain Moghreb. On peut expliquer de la même manière la présence des Perses, Mèdes et Arméniens de Salluste : on les aurait embauchés comme mercenaires en Asie et débarqués pour tenir garnison sur les côtes d'Espagne ou d'Afrique.
Le fait certain, c'est que tes Phéniciens introduisirent ou trouvèrent dans l'Afrique du nord une population d'origine orientale, qui leur était apparentée, qui avait un langage, des croyances, des mœurs semblables ou analogues aux leurs ; le croisement de ces Asiatiques avec les indigènes produisit la race métisse des Liby-Phéniciens ; le terrain était bien préparé pour recevoir des colonies : Kambé, Utique, Leptis, Oea, Sabrata, Thapsus s'élevèrent l'une après l'autre. La plupart de ces fondations étaient l'œuvre des Sidoniens ; plus tard, l'hégémonie fut transférée à Tyr. De Tyr partit en 878 l'émigration qui vint agrandir la vieille Kambé et en faire la ville nouvelle de Karth-Hadeth ou Carthage. Cette fois, ce n'était pas un groupe de commerçants allant s'installer dans un comptoir. Les grands, les prêtres, toute l'aristocratie de la capitale phénicienne avaient suivi Elissar. Vaincus dans leur lutte contre Pygmalion, le tyran populaire, ils lui abandonnaient la place et s'en allaient, emportant leurs richesses, leurs rites, leurs dieux, ce qui pour les anciens était la patrie même. De là pour la jeune Carthage cette déférence et bientôt cette soumission des autres villes ses aînées; de là aussi cet-esprit théocratique ,exclusif, qui domina toujours dans ses conseils. On a trop voulu voir dans Carthage une république de marchands : marchands ils l'étaient certes, comme tous les autres Phéniciens , mais ils furent encore plus des aristocrates ; chez eux, la fortune comptait moins que la naissance, ou plutôt l'une et l'autre allaient ensemble- les deux forces sociales, loin de se combattre, s'associaient dans les mêmes mains; les grandes familles appuyaient sur d'énormes richesses leur illustration séculaire.
D'abord réduite à un territoire étroit, Carthage se développa rapidement. Bon gré mal gré, elle s'incorpora les autres villes phéniciennes; les plus petites furent absorbées; les grandes, Utique par exemple, furent des alliées, mais des alliées dépendantes, comme les cités fœderatae l'étaient pour Rome. Les peuples indigènes subirent sa domination ou acceptèrent sa suzeraineté. Au dehors, elle conquit la Corse, la Sardaigne, s'installa en Sicile, où elle retrouvait d'anciennes colonies phéniciennes. Le seul obstacle à cette expansion, c'était en Afrique et dans les îles la présence des peuples hellènes, vieux ennemis du nom punique. Une lutte acharnée s'engagea; elle n'était pas terminée lorsque les guerres avec Rome commencèrent.
Les Carthaginois ne démentaient pas le génie de leur race ; ils profitaient de la décadence des métropoles phéniciennes pour devenir les rois de la mer et les maîtres du négoce ; ils triomphaient de la rude concurrence des Grecs et des Etrusques ; audacieusement ils sortaient de la Méditerranée ; leurs navires, franchissant les Colonnes d'Hercule, allaient trafiquer sur le littoral africain de l'Atlantique, gagnaient les terres inconnues de l'Europe du nord. Ils avaient des relations dans l'intérieur de l'Afrique : les peuples nomades auxquels ils touchaient par le sud leur servaient d'intermédiaires avec le vaste pays des noirs. Mais le commerce, quels qu'en fussent les profits, n'absorbait pas entièrement leur activité. Dès le VIe siècle avant Jésus-Christ? ils possédèrent du cap Bon au lac Triton un territoire de 75 lieues de long sur 60 de profondeur : c'est la Tunisie actuelle,, avec une partie de la province de Constantine, pays richement doué et dont ils tiraient parti avec une habileté admirable. Aucun peuple, pas même les Romains, qui prirent plus tard leurs leçons, ne s'entendit aussi bien à faire rendre au sol tout ce qu'il pouvait donner. Ils avaient des .troupeaux, des plantations d'oliviers, des vignobles; tous les ans, de magnifiques moissons couvraient les plaines ; comme la vieille terre de Canaan, l'Afrique regorgeait d'abondance. En grands seigneurs qu'ils étaient, ils ne cultivaient pas eux-mêmes; tout un peuple de serfs indigènes, qu'ils conduisaient de loin, peinait pour eux dans leurs latifundia ; c'était le sort que la conquête avait fait aux habitants de la zone occupée. Au delà, les tribus numides, plus belliqueuses et plus fières, n'étaient soumises qu'à une sorte de protectorat ; on ne leur demandait que des soldats.
La constitution de Carthage, modifiée au cours des siècles, resta toujours profondément aristocratique. Elle ressemblait par plus d'un côté à celles des républiques marchandes dans l'Italie du moyen âge. Il y avait trois pouvoirs : le grand conseil, le sénat et les suffètes. Le grand conseil n'était pas, comme on pourrait le croire, une assemblée populaire ; seules les vieilles familles puniques y avaient entrée. Le sénat, sorte de concentration de l'aristocratie, était le vrai maître ; les suffètes, comme les éphores à Sparte, n'étaient que les instruments dociles d'une oligarchie toute-puissante. La population de race phénicienne s'exposait peu aux chances de la guerre; elle se renforçait par l'afflux constant des emigrants venus de la mère-patrie. Aussi la cité était-elle soigneusement fermée, aux étrangers. L'orgueil national, commun à tous les peuples de l'antiquité, est ici plus exclusif que partout ailleurs. Aucun égard pour les services rendus ; on traite durement les sujets, même les Liby-phéniciens, ces frères bâtards ; on ménage un peu plus les Numides, mais par prudence, et en ne les en méprise pas moins. Que si par hasard on a grand besoin d'Un d'entre eux, on lui donne en mariage une fille carthaginoise, mais oh ne l'élève pas pour cela à la dignité de citoyen .
Cependant, pour protéger au loin les grands intérêts engagés, pour tenir en respect l'Africain opprimé et les convoitises du Numide, il fallait une armée. Carthage paya, el elle eut des mercenaires: hoplites grecs armés de toutes pièces, Gaulois aux longues épées, frondeurs des Baléares; comme ils coûtaient cher, ils formaient des corps spéciaux, une élite peu nombreuse. Des levées opérées parmi les paysans africains fournissaient une infanterie; les Numides envoyaient leur incomparable cavalerie, toujours prête à se ruer au combat et au pillage. La politique du sénat carthaginois contenait les uns par les autres. Les Numides, en vrais Berbères, étaient toujours divisés; au besoin, on poussait contre eux des masses d'infanterie. Si les laboureurs du nord s'insurgeaient, on lançait sur eux en razzia les goums numides. En temps de paix, les mercenaires étaient parfois un embarras ; quand ils devenaient trop gênants, on les embarquait avec tous les mécontents dans quelque entreprise hasardeuse : ce fut une armée de ce genre que Hamilcar conduisit à la conquête de l'Espagne.
Lorsque s'ouvrirent les guerres puniques, l'empire carthaginois ne reposait que sur la force ; il était haï de tous les peuples ses sujets. Rome, à vrai dire, ne traitait pas les siens avec plus de douceur; mais sa domination, moins anciennement établie, ne semblait pas encore insupportable. Si Hannibal était venu en Italie un peu plus tard, au temps de la guerre sociale, il aurait peut-être été plus heureux. Avec des ressources moindres, les Romains s'étaient donné une meilleure organisation militaire. Entourés de peuples belliqueux, ils s'étaient préparés pour la défensive ; leurs colonies militaires formaient autour de Rome comme les mailles d'un réseau d'acier. Carthage, qui méprisait les barbares ses voisins, n'avait pris aucune précaution de ce genre. Régulus, puis Scipion, comme autrefois Agathocle, la réduisirent d'abord aux extrémités dès qu'ils eurent débarqué en Afrique. La prévoyance punique paraît avoir été: en défaut. Ils ne comprennent pas au début la gravité de la lutte où ils se sont engagés ; ils soutiennent peu leur glorieux Hannibal et le chassent au premier signe de l'étranger. C'est seulement la troisième guerre qui leur ouvre les yeux; alors enfin ils s'aperçurent qu'il y allait pour eux non plus de la Sicile ou de l'Espagne ou de l'Afrique, mais de l'existence même. Ils combattirent avec un acharnement désespéré; mais il était trop tard, Carthage fut prise et détruite. Le vainqueur. Scipion Emilien, Romain déjà pénétré d'hellénisme, soldat philosophe, ne put retenir ses larmes devant ce désastre immense. C'était plus qu'une ville qui s'écroulait, c'était tout un monde, une des vieilles civilisations antiques. Pendant les sept siècles de son existence, Carthage avait mis partout sa forte empreinte. Ceux mêmes qu'elle avait si durement opprimés restèrent fidèles à son souvenir. Dans toute l'étendue de son ancien territoire, les indigènes traversèrent la domination romaine en parlant la langue punique. Leur religion ne varia point. Baal, Tanit, Eschmoun continuèrent d'être adorés, et les dieux de la Phénicie ne disparurent que devant le triomphe du christianisme.

LA DOMINATION ROMAINE

CHAPITRE III

Les Romains n'occupèrent d'abord que le territoire laissé vacant par la chute de Carthage, la bordure du littoral depuis Tabarque jusqu'à la hauteur des îles Kerkenna ; ils laissèrent subsister dans l'ouest le royaume de Maurétanie ; ils permirent que la Numidie, récemment accrue par les envahissements de Massinissa, enveloppât de trois côtés leur étroite province. Certes il n'eût tenu qu'à eux de se faire la part plus belle, mais la victoire ne les enivrait pas, et leur politique ne se départissait pas de sa prudence traditionnelle. Strabon explique fort bien que le sénat ne voulut point en cette circonstance assumer un fardeau qui lui semblait trop lourd. Au lieu de se donner dans un pays étendu, difficile, mal connu, les soucis d'un gouvernement direct et d'une occupation militaire, on préféra conserver les royautés africaines. Chacun de ces petits princes se débrouillait avec ses sujets, faisait lui-même la police de ses Etats; mais ils étaient surveillés, tenus en main; la docilité était la condition de leur existence. Ils n'étaient pas plus indépendants que les souverains indigènes que l'Angleterre tolère encore dans les Indes.
Massinissa était mort avant la prise de Carthage; son successeur Micipsa était attaché à Rome par les liens de la reconnaissance et de l'intérêt; d'ailleurs les ambitions de sa famille avaient été trop largement satisfaites pour qu'il lui restât quelque chose à désirer. Pendant tout son règne, de 149 à 118, il fut un allié fidèle au sens où l'entendait le sénat. II laissa les commerçants et les banquiers italiens pénétrer chez lui, s'installer dans ses principales villes, dans sa capitale. Ses contingents de cavalerie servaient dans l'armée romaine et combattirent devant Numance. Après lui, les difficultés commencèrent; les deux fils qu'il avait laissés, Hiempsal et Adherbal, ne purent s'entendre avec leur cousin Jugurtha. Celui-ci reproduisait parmi ces figures effacées le type énergique du grand aïeul Massînissa. Brillant cavalier, chasseur intrépide, beau, brave, généreux, il s'était fait chez les Numides une popularité précoce. Au siège de Numance, il avait appris la guerre sous Scipion Emilien, qui l'estimait un de ses meilleurs officiers. C'était alors, pendant son séjour au camp romain, parmi cette jeune noblesse élégante et dépravée qui formait les états-majors, que son ambition avait mûri ; il savait maintenant de quels hommes était faite cette aristocratie qui commandait au monde ; avec de l'audace et de l'or, il croyait pouvoir tout tenter ; peu s'en fallut qu'il n'eût calculé juste.
Il n'attend pas longtemps. Micipsa est mort en 118 ; en 117, Hiempsal est assassiné, Adherbal vaincu fuit en Italie. Jugurtha n'a pas encore la pensée d'une lutte ouverte contre Rome, il fait plaider sa cause devant le sénat, il accepte l'arbitrage de la république, seulement il a pris soin de préparer le terrain; les personnages les plus influents sont gagnés, gagnés aussi les commissaires envoyés en Numidie pour effectuer un nouveau partage. 11 est absous du meurtre d'Hiempsal, et c'est à lui qu'on adjuge le meilleur lot ; encouragé, il recommence la guerre. Adherbal, incapable de résister, se réfugie dans Cirta et appelle les Romains à son secours; pendant que les ambassades se croisent, Cirta capitule, ?dherbal est égorgé, et avec lui les Italiens, soldats ou marchands, qui ont pris son parti. L'indignation publique força le sénat à déclarer la guerre, mais le consul Calpurnius se laisse acheter et traite à des conditions dérisoires. Le traité n'est pas ratifié ; Jugurtha se rend alors à Rome et, faute de bonnes raisons, plaide sa cause avec des présents et des largesses. Mais la violence du Numide compromit un succès presque assuré ; on parlait de lui opposer un Massiva, son cousin; il le fit poignarder. L'outrage était sanglant, et c'était trop compter sur la puissance de l'or; la corruption romaine entendait sauver au moins les apparences. Il disait vrai quand il appelait Rome une ville à vendre, mais il n'était pas prudent de le crier si haut. Le sénat lui ordonna de quitter l'Italie.
L'ancien officier de Scipion connaissait l'armée dans laquelle il avait servi et la puissance de son organisation; mais il connaissait aussi les ressources qu'offrait pour une guerre défensive la nature de son pays. Il en profita avec une remarquable intelligence ; il garnit ses places et battit la campagne à la tête de sa cavalerie ; évitant les batailles rangées,: il multiplia les escarmouches, les .surprises, les petits engagements où il risquait peu. "Vaincu, il éparpillait ses troupes et disparaissait dans le sud ou au fond de la Mauritanie. Cette tactique lui réussit au début : il attira dans un piège une armée mal commandée et la défit. Mais il n'eut plus la partie si facile quand on eut envoyé contre lui des hommes tels que Métellus et Marius. Métellus repousse avec mépris ses propositions de paix,, le bat sur le Muthul, lui prend ses villes l'une après l'autre. Marius châtie cruellement ses retours offensifs, le poursuit dans le sud et défait avec lui son allié Bocchus, roi de Mauritanie. Une trahison termine enfin cette lutte opiniâtre. Syila, diplomate habile, séduit Bocchus, qui livre son gendre. Jugurtha va mourir dans les cachots du Tullianum.
On avait tenu à en finir avec lui, parce que l'honneur des armes romaines était engagé, mais on sembla dédaigner ses dépouilles; Bocchus, en récompense du service rendu, reçut la Numidie occidentale ; le reste fut laissé à la famille de Massinissa; un certain Gauda, frère de Jugurtha, sans talent et sans prestige, y régna obscurément. C'était toujours le même système de modération intéressée; de ces menus rois on pouvait tout attendre, on n'avait rien à craindre. Jugurtha détruit, aucun ne songera plus à secouer le joug; à la génération suivante, ils sont si bien incorporés au monde romain qu'ils partagent ses passions, se mêlent à ses guerres civiles; chacun, suivant ses affections ou ses haines, se fait le client d'un chef de parti. Comme ils se jalousent et se détestent, la pensée ne leur viendra jamais de s'entendre, de travailler tous ensemble à une délivrance commune. Il suffit que l'un d'eux serve une cause pour que son voisin se jette dans le camp opposé. En Numidie, Hiempsal II, partisan de Sylla, est renversé par les lieutenants de Marius, rétabli par Pompée; son iîls Juba est pompéien ardent; par contre, les rois de Mauritanie, Bocchus et Bogud, se déclarent pour César. Après Pharsale, le champ de bataille est en Afrique ; César y vient en personne et défait ses ennemis à Thapsus. Juba désespère comme Caton et se tue comme lui. La Numidie cette fois est complètement démembrée, la province romaine s'agrandit et aussi la Maurétanie : entre les deux, l'Ampsagas sert de frontière. Cette immense Maurétanie, grande comme le Maroc et les deux tiers de l'Algérie, avait besoin d'être surveillée. Quand elle fut devenue vacante par l'extinction de ses rois, Auguste la donna à Juba II en échange de la Numidie qu'il lui avait un instant rendue. Il savait placer ses faveurs. JubaII, élevé à Rome, y avait reçu une haute culture intellectuelle; philologue, naturaliste, géographe, historien, il a composé des ouvrages dont les écrivains anciens parlent avec admiration. Caesarea, sa capitale, se couvrit de monuments, la Mauretanie se transforma. Comme son aïeul Massinissà et son père Juba Ier, il fut un civilisateur, un éducateur de peuples ; il dégrossit ses sujets, les façonna à un gouvernement régulier. Lorsqu'il rencontrait des résistances, on lui prêtait quelques cohortes ; la forte main de Rome le soutenait, parce que c'était pour Rome qu'il travaillait. Quand il mourut après un règne de près de cinquante ans, les lois, les mœurs, la langue latines avaient fait la conquête de la Mauretanie; tout était prêt pour une annexion; elle se fût opérée d'une façon pacifique sans la brutalité de Caligula, qui fit, étrangler le dernier roi Ptolémée et provoqua ainsi un soulèvement, d'ailleurs facilement réprimé. Dès lors, il n'y a plus en Afrique d'?tat indépendant, tout est romain de la Grande-Syrte aux Colonnes d'Hercule; mais cette prise de possession a mis deux siècles à se faire.
Après la troisième guerre punique, la province romaine avait été organisée dans le nord-est; après Thapsus, elle embrassa la Numidie; en l'an 40, elle absorba toute la Mauretanie. On distingua alors l'Afrique propre, la Numidie, la Maurétanie césarienne et la Maurétanie tingitane; l'Afrique propre se subdivisait en diocèses. Carthage, relevée de ses ruines, était le chef-lieu de toutes ces possessions, la résidence du proconsul. Ce magistrat était un sénateur de rang consulaire, désigné poui une année; à l'origine, il réunissait dans ses mains l'autorité civile et le commandement militaire. Caligula s'inquiéta de L'importance d'un personnage qui disposait à la fois de l'approvisionnement de Rome et de toute une armée , pour le diminuer, il plaça près de lui le legatus proprœtore; c'était un officier qui relevait directement de l'empereur; il était le chef de la IIIe légion et des troupes auxiliaires, et en même temps il administrait la Numidie. Tandis que les légats dans les diocèses de l'Afrique propre tenaient leurs
pouvoirs du proconsul et recevaient ses ordres, le legatus proprœtore, nommé par l'empereur, échappait à la dépendance du gouverneur de Carthage. Celui-ci n'avait aucune autorité sur les deux Maurétanies, régies par des procurateurs et complètement distinctes de la province d'Afrique.
La réforme de Dioclétien partagea l'empire en grandes préfectures et en diocèses. L'Afrique forma un diocèse de la préfecture d'Italie. Elle comprenait alors six provinces : Tripolitaine, Byzacène, Zeugitane, Numidie, Maurétanie sitifienne et Maurétanie césarienne; à l'est, la Cyrénaïque se rattachait au diocèse d'Orient; de même, à l'ouest, la Maurétanie tingitane faisait partie du diocèse d'Espagne. Le proconsul subsistait; mais au-dessus de lui le vicaire d'Afrique possédait la haute direction et correspondait avec les gouverneurs consulaires de Numidie et de Byzacène, avec les prœsides de Tripolitaine et des Maurétanies. L'administration civile était complètement séparée du commandement; les troupes, réparties sur les frontières, avaient pour chefs seize prœpositi limitum. Un peu plus tard, la direction militaire fut centralisée entre les mains d'un comte d'Afrique.
Pendant presque toute la durée de l'empire, une seule légion garda l'Afrique, la III° Augusta, cantonnée à Lambèse. Il semble que c'était bien peu pour un pays qui comprenait l'étendue de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc. Mais la légion n'était pas la seule force dont on disposât. On la tenait en arrière rassemblée pour frapper les grands coups. Les troupes auxiliaires, levées sur place pour la majeure partie et formées par conséquent d'indigènes, étaient en première ligne. A l'intérieur, les milices des cités faisaient la police du pays et constituaient une réserve. Enfin, en cas de besoin urgent, on appelait du dehors quelque autre légion qui venait pour un temps prêter main-forte.
Les siècles de la domination romaine ne furent point stériles pour l'Afrique; la colonisation avait suivi de près les progrès de la conquête. César donna l'exemple en relevant Carthage. Après lui, on voit les empereurs, surtout Auguste, Claude, Nerva, Trajan, Hadrien, accorder le droit de cité romaine ou de cité latine aux anciennes villes, en fonder de nouvelles, ouvrir des routes, bâtir des édifices, ordonner de grands travaux d'utilité générale. Les citoyens pauvres qui voulaient émigrer recevaient des concessions, se fixaient dans le pays et se mêlaient aux débris de la population phénicienne promptement romanisés. Dans les centres éloignés, là où il fallait défendre le sol en même temps que le cultiver, on installait de préférence des soldats vétérans ; ils étaient tenus à l'entretien des ouvrages de défense et à un service de place ; mais l'Etat leur donnait des esclaves, des bœufs de labour et les exemptait de l'impôt.
Carthage, rebâtie et repeuplée par ses vainqueurs, avait repris la physionomie d'une capitale; elle disputait à Alexandrie le second rang dans le monde romain. Autour d'elle, dans l'Afrique propre et la Numidie, se groupaient les villes importantes, sur le littoral la grande Leptis (Lebda), Œa (Tripoli), la petite Leptis (Lamta), Hadrumète (Sousse), Utique (Bou Chater) Hippo Diarrhytus (Bizerte), Hippo Regius (Bone), Rusicada (Philippeville); dans l'intérieur, Sufetula (Sbeïtla), Sicca Veneria (le Kef), Thagaste(SoukArrhas),Calama(Guelma):
Madaure(Mdauruch),Theveste (Tébessa), Mascula (Khenchela),Thamugas (Thamgad), Diana (Aïn-Zana), Lambèse, la ville militaire dont les ruines couvrent 600 hectares, et la vieille Cirta sur sa plate-forme de rochers. Elles étaient plus rares dans les Mauretanies, où la colonisation romaine, procédant non comme la nôtre du nord au sud, mais de l'est à l'ouest, ne pénétra jamais profondément. Cependant on y trouvait encore, le long de la côte, Saldœ (Bougie), Icosium (Alger), Tipasa, Caesarea (Cherchel), Portus Magnus (Arzeu) Portus Divinus (Mers-el-Kébir),Tingis (Tanger); dans le Tell, Sitifis (Sétif), fondation de l'empereur Nerva, ?uzia (Aumale ou Aïn-Bessem), Pomarium (Tlemcen). Un réseau complet de routes couvrait le pays : le système en était simple et bien conçu; une grande voie longeant le littoral partait de Carthage et s'en allait d'un côté vers Tingis et l'Atlantique, de l'autre vers la Cyrénaïque; des routes intérieures se développaient parallèlement et se reliaient- à elle par des voies transversales ; partout existaient des chemins, dont nous retrouvons encore les solides dallages; sur ce cadre étaient semés, ;dans les intervalles des grandes villes, les villages, les maisons de campagne, les camps, les postes militaires.
Les Romains avaient mis à profit les leçons de leurs prédécesseurs ; tous leurs agronomes reconnaissaient pour leur maître le Carthaginois Magon \ Dans les fermes et les exploitations rurales, on élevait, avec des troupeaux de moutons et de chèvres, des chevaux de selle, des bœufs de labour, des bœufs aux cornes larges et fortes, au cou musculeux, au fanon tombant, bien différents de la maigre race d'aujourd'hui. Des irrigations habiles combattaient la sécheresse; l'olivier, le dattier, le figuier, tous les arbres indigènes donnaient leurs fruits ; la vigne était cultivée avec soin pour le raisin, pour la fabrication des vins ordinaires, des vins cuits, des vins de raisin sec. Dans les espaces découverts, dans le sol profond des plaines, on ne semait que du blé. La Numidie et l'Afrique propre étaient alors dans le monde romain ce que sont actuellement pour l'Europe les grands marchés à céréales de la Russie, de la Hongrie, de l'Amérique. Elles nourrissaient leurs habitants et versaient à l'Italie le trop-plein de leurs greniers et de leurs silos. C'est pour cela que la politique des empereurs attachait une telle importance à la possession de ces provinces. Là étaient les ressources de l'annone, le pain quotidien de la grande ville ; qui tenait l'Afrique pouvait affamer Rome.
Les témoignages des contemporains et plus encore le spectacle grandiose des ruines donnent ridée d'une remarquable prospérité. Partout des aqueducs, d'immenses citernes, des temples, des théâtres, des amphithéâtres, des portes de ville monumentales, des pavés de maison en mosaïque, les travaux utiles et les constructions luxueuses, tout ce qui indique l'aisance et les loisirs heureux. Les inscriptions viennent à l'appui en nous racontant l'existence des habitants. C'était une société paisible et satisfaite, tranquille sur les destinées du monde, vivant sans bruit de la vie municipale; sûrs du lendemain, tous ces bourgeois géraient avec calme leurs affaires et réservaient les plus longues heures pour le plaisir et les recherches du confort. Les plaisirs ne consistaient pas. Seulement dans les jeux du cirque, il y en avait de relevés; la culture intellectuelle était fort répandue. Carthage, au rapport de Salvien, possédait " des établissements pour toutes
les fonctions publiques, des écoles pour les arts libéraux, des académies pour les philosophes, enfin des gymnases de toute espèce pour l'éducation " ; les autres villes suivaient l'exemple de Carthage. Cette population composite, formée par le mélange des emigrants latins, des débris puniques, des indigènes assimilés, gardait au milieu de l'uniformité romaine son caractère distinct et comme une originalité de terroir. Dans la politique, dans la littérature païenne ou religieuse, les Africains, Septime Sévère, Fronton, Apulée, Tertullien, Augustin, forment une race à part.
Qu'une pareille civilisation ait disparu sans rien laisser que des souvenirs et des ruines, l'esprit en est confondu. Mais, si l'on regarde de plus près, on s'aperçoit que tout cet éclat de prospérité n'était qu'à la surface. Les citadins brillants, les riches propriétaires ne formaient dans la population qu'une faible minorité. Comme tout le reste du monde romain, l'Afrique avait ses esclaves, les plus favorisés employés au service personnel des maîtres les plus nombreux dispersés dans les champs, où ils travaillaient sous le bâton des commandeurs. A peine au-dessus des esclaves, presque confondue avec eux, était la classe des colons serfs de la glèbe. Anciens cultivateurs ruinés, d'abord métayers libres, leur engagement était devenu viager, puis héréditaire ; là où ils étaient nés, il leur fallait passer leur dure existence jusqu'à la mort; on les vendait avec la terre, ils faisaient partie du cheptel. Dans les anciennes provinces carthaginoises, cette plèbe agricole était depuis longtemps composée d'indigènes; ailleurs elle se recruta dans tous les éléments. Les Maurétanies, où la colonisation romaine ne dépassait pas beaucoup le littoral, les districts montagneux, difficiles et peu sûrs, ne subirent pas un aussi complet asservissement ; mais les tribus avaient des chefs, protégés et clients du gouvernement, exploiteurs sans pitié; loin des grandes routes, dans le repli d'une vallée ou la gorge d'une montagne, se cachaient comme honteux les tristes hameaux, domiciles du paysan berbère. Des huttes sordides, quelques loques pour vêtement, à peine du pain. L'opulence de l'Afrique était faite de ces misères. De quel œil la multitude des affamés et des ignorants devait-elle regarder les villes somptueuses, et les portiques, et les thermes, et toute cette vie élégante et raffinée? De longues rancunes, d'inexpiables haines couvaient dans ces masses silencieuses et méprisées.
Les occasions de révolte ne manquaient pas, ni les exemples. Derrière la ligne des postes échelonnés s'agitaient les Gétules, aussi remuants que nos Sahariens, prompts à l'attaque et à la fuite, souvent vaincus, jamais soumis. L'intérieur et surtout le sud des Maurétanies ne furent à aucun moment pacifiés d'une manière complète. Pendant toute la durée de la domination romaine, des soulèvements périodiques attestèrent la turbulence ou le mécontentement des peuples indigènes. Dès le règne de Tibère, le déserteur Tacfarinas entraîne les Musulans et appelle a son aide les lointains Garamantes; il ose proposer à l'empereur un partage de l'Afrique. Difficile à atteindre, habile à se refaire, il fallut sept années pour le détruire. Puis c'est le tour des Maurétanies après le meurtre de leur roi Ptolémée; Suetonius Paulinos, en poursuivant les révoltés, conduit ses colonnes jusque dans l'oued Guir. Sous les Antonins, des irruptions des barbares limitrophes coïncident avec des prises d'armes fréquentes à l'intérieur des possessions romaines. L'anarchie militaire des trente tyrans ébranle l'Afrique comme tout le reste de l'empire ; l'énergique Probus y vient en personne et tue de sa main près du Kef un certain Aradion, chef des insurgés. Au temps de Dioclétien entrent en scène les habitants du Mons Ferratus, la confédération des Quin-quegentiens. Le danger dut être grave. Maximien Hercule, un des Césars associés à l'empire, accourut avec des renforts, força ces Kabyles dans leur Djurjura, et pour prévenir de nouvelles révoltes, en déporta un grand nombre. Mais alors commencèrent les luttes religieuses. Le christianisme, apporté de bonne heure en Afrique, y avait trouvé des prosélytes enthousiastes ; une religion qui annonçait la bonne nouvelle, la justice divine renversant l'injustice sociale, l'égalité parmi les hommes, la religion des pécheurs et des publicains devait séduire tous ces déshérités. L'Eglise d'Afrique se constitua dans un esprit d'hostilité contre l'empire ; Tertullien est plein d'anathèmes jetés sur Rome et le vieux monde. Mais voilà que le christianisme devient la religion.des oppresseurs, le culte officiel de l'Etat, aucun houle versement ne se produit, les esclaves restent en bas et les maîtres en haut. Ce dut être, après de si grandes espérances, une immense déception. Aussi, dès le règne de Constantin, les chrétiens d'Afrique se divisent; la majorité des évêques, ayant en tête Donat des Cases noires, repousse les traditeurs accusés d'avoir faibli pendant les mauvais jours. Ces intransigeants de l'Eglise, condamnés par les conciles, poursuivis par le pouvoir, trouvent un appui dans la plèbe. Bientôt la violence des passions se manifeste par la violence des actes, les excès populaires répondent aux persécutions; les donatistes exaltés, les circoncellions, se répandent dans les campagnes; propriétaires ruinés parle fisc, colons révoltés, esclaves en rupture de chaîne, tous les réfractaires viennent grossir leur bande; ils s'annoncent comme devant établir la pureté de la foi, l'ère de l'égalité, le règne de Dieu. En attendant, ils tuent, ils pillent, ils détruisent; " quand ils rencontrent un maître monté sur un chariot et entouré d'esclaves, ils font monter les esclaves dans le char et forcent le maître à courir à pied . " C'est une Jacquerie, mais.une Jacquerie religieuse, comme celle des paysans anabaptistes, allumée à la fois par la misère et par le fanatisme. A la faveur de ces troubles, les insurrections renaissent. Firmus, un de ces grands chefs que l'empire conservait dans les districts montagneux, organise un mouvement général. Il joint à ses contingents les donatistes ; il entraîne toutes les tribus de la Kabylie actuelle. Le comte Théodose, envoyé contre lui, n'en eut raison qu'après trois années de campagnes difficiles; encore fallut-il diviser les indigènes. Gildon, qui avait aidé à détruire son frère Firmus, obtint le commandement de toutes les forces en Afrique. Il prétendit alors se rendre indépendant, et sa tentative fut très près de réussir. Il succomba parce qu'on se servit contre lui de son frère Mascizel, comme on s'était servi de lui contre Firmus. On pouvait prévoir le moment où l'empire défaillant laisserait échapper l'Afrique.

LES VANDALES. LA RESTAURATION BYZANTINE

CHAPITRE IV

Un gouverneur mécontent en rébellion contre l'autorité centrale appela les barbares du nord. Les Vandales ne demandaient pas mieux que de quitter l'Espagne, qu'ils partageaient avec d'autres populations germaniques; la réputation de cette Afrique fertile les attirait; ils répondirent avec empressement aux ouvertures du comte Boniface. Celui-ci leur offrait les Maurétanies jusqu'à l'Ampsagas, à condition de lui garantir le reste. Ils franchirent le détroit et occupèrent sans résistance le pays qui leur était livré ; mais cette invasion avait bouleversé l'Afrique, de tous côtés les nomades accouraient au pillage, les donatistes se joignaient aux barbares, tous ceux que la société romaine écrasait de son poids se levaient pour la détruire. Il y a de la rage de sectaire dans les dévastations qui-furent commises. L'ambitieux chef des Vandales Genséric ne s'arrêta pas à la limite qu'il avait d'abord acceptée. Boniface, effrayé de tant de catastrophes, avait fait sa paix avec Placidie ; il essaya de négocier avec les Vandales, qui ne voulurent pas entendre parler de s'en retourner. Il se décida à combattre, fut défait et rejeté dans Hippone. La conquête subit alors un temps d'arrêt. Les Vandales signèrent avec l'empire un traité qui leur reconnaissait moyennant un tribut la possession des territoires qu'ils avaient occupés. En 439, ils reprirent hostilités, se jetèrent à l'improviste sur Carthage qu'ils enlevèrent. Ils débordèrent jusqu'à la Tripolitaine, qui fut envahie à son tour en 456. Ils étaient conduits par un homme peu ordinaire, le plus remarquable peut-être de tous ces conquérants barbares. Il étendit ses entreprises au dehors, se créa une marine, prit les Baléares, la Corse, la Sardaigne, la Sicile. En 455, profitant de l'anarchie où se débattait l'Italie, il était venu débarquer à l'embouchure du Tibre et pendant quatorze jours et quatorze nuits avait procédé méthodiquement au pillage de Rome : l'or, l'argent, les statues des dieux et des héros, les étoffes, les meubles précieux, même le dôme en bronze doré qui recouvrait le Capitole, tout fut entassé sur ses vaisseaux. Cela ne l'empêcha pas plus tard de se mêler activement aux intrigues qui disposaient de l'Occident et d'intervenir dans le choix-des empereurs. Attaqué par les Grecs, il les battit et força Zenon à lui demander la paix. La conquête de l'Afrique ressemble à toutes celles que les barbares firent alors sur l'empire. A leur départ d'Espagne, les Vandales ne formaient pas un effectif de 50 000 combattants; un siècle après, 80 000 à peine; ils menaient à leur suite leurs femmes, leurs enfants. leurs vieillards. C'était moins une nation qu'une armée. Gensérie dut pourvoir à l'existence de ses guerriers : aux uns il distribua des terres, les autres furent installés chez les anciens habitants avec jouissance partiaire ; c'est ainsi que procédaient en Gaule les Wisigoths et les Burgundes. Il est possible qu'il y ait eu des spoliations et des violences, mais on ne voit pas que les possesseurs du sol aient été expropriés en masse. Il faut se défier des écrivains du temps, de leurs exagérations de langage, des termes excessifs qu'ils prodiguent à tout propos et que vient contredire ensuite leur propre témoignage. En Afrique aussi bien que dans le reste de l'empire, le ruineux impôt foncier avait eu pour conséquence l'abandon d'une partie des terres ; les biens- séquestrés par le fisc
donnèrent à Genséric de quoi faire des largesses et se constituer à lui-même un magnifique domaine. Il est certain que la loi vandale reconnaissait deux classes de propriétaires : les propriétaires romains ou civils, payant une contribution en argent, et les propriétaires barbares, astreints seulement au service militaire. Ces derniers étaient toujours organisés comme pour la guerre. Leur nombre, accru par l'excédant des naissances et plus encore par de nouveaux afflux d'aventuriers, montait à 80 000. Le commandement était partagé, sous la direction suprême du roi, entre des comtes, des humdafath ou chefs de mille, des chefs de cent et de dix ; en temps de paix, les mêmes hommes exerçaient les pouvoirs civils et judiciaires, mais ils n'avaient d'autorité que sur les Vandales. ? côté d'eux, l'ancienne administration subsistait avec ses
cadres et sa hiérarchie; les lois impériales continuaient d'être en vigueur ; c'étaient des fonctionnaires romains qui levaient l'impôt dans les mêmes formes qu'autrefois ; dans les villes, les municipalités conservaient leur large autonomie, le defensov civitatis siégeait toujours dans son tribunal, les appels étaient portés devant un magistrat suprême résidant à Carthage, le preeposilus judidis romanis in régna Africse Vandalorum. Les Vandales n'eurent jamais la pensée de détruire la civilisation et d'imposer leurs institutions et leurs mœurs ; ils se considéraient comme une grande garnison, à qui le pays devait sa subsistance. L'élément militaire ayant le pas sur l'élément civil, c'était leur chef, le roi des soldats, qui gouvernait. Ainsi la condition de la bourgeoisie romaine ne changea pas beaucoup. Quant aux indigènes, ceux des Maurétanies étaient depuis longtemps presque indépendants , Genséric les ménagea ; il les employait comme auxiliaires dans ses courses maritimes, cette vie d'aventures leur plaisait; c'était déjà la grande piraterie barbaresque. Les paysans de l'Afrique et de la Numidie demeurèrent ce qu'ils étaient auparavant, esclaves ou serfs de la glèbe; ils travaillèrent à la fois pour les anciens et pour les nouveaux maîtres.
Comme chez les Francs, comme chez les Ostrogoths, la décadence commença à la mort du fondateur. Le peu d'aptitude des barbares à accepter une organisation régulière, la turbulence des guerriers, les divisions des chefs, ces causes partout les mêmes produisirent partout les mêmes effets. Dans cette Afrique" débilitante, les Vandales, charmés par le climat, étourdis par les splendeurs d'une civilisation raffinée, perdirent en peu de temps leur énergie militaire. Ils s'habillaient avec recherche, abusaient de la bonne chère, couraient les thermes, les cirques, les théâtres. Les bons rapports que la politique prévoyante de Genséric avaient établis avec les indigènes ne furent pas entretenus. Des révoltes éclatèrent, non seulement en Mauritanie, mais dans la Numidie, en Byzacène, en Tripolitaine. Avec les gens de l'Aurès retranchés dans leurs montagnes, avec les nomades qui lançaient des traits à l'abri de leurs chameaux, les Vandales, lourds cavaliers , sans autres armes que l'épée et la lance , n'avaient pas la partie belle. Les places ayant été démantelées par Genséric, nul obstacle n'arrêtait les incursions. Enfin les passions religieuses, toujours ardentes en Afrique, avaient gagné les nouveaux venus ; les donatistes faisaient cause commune avec les ariens et les poussaient a des persécutions contre les catholiques ; ceux-ci, de leur côté, ne ménageaient pas les provocations. Genséric et ses successeurs immédiats se prononcèrent contre le clergé orthodoxe et lui fermèrent ses églises. Plus tard, Hildéric, élevé à la cour de Constantinople, ami personnel de Justinien, se prêta imprudemment à une réaction; il devint impopulaire, et son parent Gélimer le renversa. Justinien prétendait alors revendiquer toutes les anciennes possessions de l'empire ; il jugea l'occasion favorable pour intervenir en Afrique. Un grand armement fut préparé. Bêlisaire, qui le commandait, descendit avec 15 000 hommes à Caput-Veda, sur les confins de la Tripolitaine et de la Byzacène. Les Romains étaient tout disposés à lui faire accueil ; pour les indigènes, ils étaient toujours les ennemis des maîtres du pays. Un premier combat ouvrit aux Grecs les portes de Carthage ; battu encore dans une affaire décisive, cerné dans Edough, où il s'était réfugié, Gélimer capitula ; l'empire vandale n'avait duré qu'un siècle.
Justinien songea aussitôt à organiser l'Afrique ; elle forma une préfecture du prétoire, comprenant comme divisions la Tingitane, la Numidie , la Proconsulaire, la Byzacène, la Tripolitaine et enfin la Sardaigne, également reconquise. Un préfet, chef de l'administration civile, résidait à Carthage ; il avait sous ses ordres les gouverneurs, praesides ou consulaires, et un personnel de 396 secrétaires et employés, dont l'empereur lui-même avait réglé le nombre et fixé les émoluments. Le commandement des troupes était à part. Il était dans chaque province confié à un duc; il était recommandé aux généraux de tenir leurs effectifs au complet et de reconstituer par une sorte de colonisation militaire la garde des frontières. En même temps, on travaillait à rétablir les défenses, à réparer les places, à dresser de nouvelles forteresses. Les matériaux ne manquaient pas ; on ramassait pêle-mêle les décombres de maisons, les pierres tombales, les frises des temples, les statues, et on les empilait dans d'énormes murailles. On peut voir de ces étranges bâtisses à Madaure, à Tébessa, à Thamgad. La restauration byzantine est là tout entière, reconstruction informe ébauchée avec oles débris du passé. Les vastes espérances de l'empereur ne se réalisèrent point ; jamais on ne put occuper la Tingitane et l'intérieur de la Césarienne ; partout ailleurs, la domination grecque à peine établie était déjà vacillante ; le fisc, réorganisé avec toute la rapacité du Bas-Empire, exaspérait la population romaine ; les persécutions religieuses chassaient les ariens. Procope estime que pendant le règne de Justinien l'Afrique a perdu 5 millions d'habitants. Les insurrections indigènes recommencèrent ; la population ne faisait rien pour un gouvernement qu'elle détestait; l'armée, formée de mercenaires, ne savait pas obéir. Les soldats, mutinés, renvoyèrent un gouverneur, Salomon; il fallut Bélisaire, puis Germanus pour les faire rentrer dans le devoir. Salomon, réintégré, conduisit une colonne dans l'Aurès, pénétra jusqu'au Zab et revint par Sétif, mais il fut tué dans une bataille. Le soulèvement que raconte le poème de Corippus , composé en l'honneur du général Troglita, paraît avoir été formidable; de l'Aurès jusqu'à la Tripolitaine, toutes les tribus étaient debout ; les Sahariens des oasis de l'extrême sud arrivaient à la rescousse. Jean Troglita sortit vainqueur d'une lutte acharnée; mais de tels succès étaient éphémères. Du vivant même de Justinien, tout annonçait la ruine prochaine de cet établissement factice, qu'un hasard heureux lui avait permis de former dans l'Afrique du nord.

LE MOYEN AGE MUSULMAN

CHAPITRE V

Justinien meurt en 565; moins d'un siècle après, dès 644, l'islamisme maître de l'Egypte poussait ses avant-gardes vers le Moghreb. Les Arabes ne se risquèrent d'abord qu'avec précaution dans ce " lointain perfide " ; des razzias heureuses les mirent en goût, et ils revinrent bientôt en plus grand nombre. Le patrice Grégoire était alors gouverneur de l'Afrique ; il s'entendait assez bien avec les indigènes, dont l'appui lui avait permis de se rendre indépendant. Aidé de leurs contingents, il essaya d'arrêter les pillards; il fut tué dans une sanglante bataille. Les villes, effrayées du sort de Tripoli et de Sufetula mises à sac, se cotisèrent pour acheter la retraite des vainqueurs. C'était le moyen de les attirer, une contrée aussi riche devant leur paraître une proie désirable. Les Khalifes ommiades songèrent sérieusement à en faire la conquête et y jetèrent 10 000 cavaliers. Sidi Okba fonda la place d'armes de Kairouan et s'enfonça dans le Sahara pour soumettre Ghadamès et les oasis du Fezzan. Dans une seconde expédition, il gagne les Ziban, les parcourt, puis, se lançant à l'aventure, traverse l'épée à la main tout le Moghreb. Les Grecs, enfermés dans leurs places de Lambèse, de Tiaret et de Tanger, laissèrent passer cet ouragan. Arrivé sur les bords de la " mer environnante ", Okba pousse son cheval dans les flots, et, pris d'un sauvage enthousiasme: "Seigneur, crie-t-il, si cette mer ne m'arrêtait, j'irais dans les contrées éloignées en combattant pour ta religion et en tuant tous ceux qui ne croient pas à ton existence ou qui adorent d'autres dieux que toi ! " Le héros musulman ne brillait point par la tolérance et la modération. Son compatriote El-Mohadjir, qui l'avait un instant supplanté, était traîné à sa suite, chargé de chaînes; il traitait cruellement les vaincus, faisait mutiler les chefs, " afin qu'on s'en souvienne, " abreuvait d'affronts immérités ceux qui s'étaient ralliés. Les haines qu'il avait amassées éclatèrent enfin, et à son retour les Berbères insurgés lui barrèrent le passage. Il avait renvoyé à Kairouan presque tous ses soldats, il ne lui restait que 300 hommes. C'était assez pour mourir '. Il dit sa prière, descendit de cheval et brisa le fourreau de son épée ; ses compagnons l'imitèrent et se firent tuer bravement autour de lui. L'auteur de la révolte était un grand personnage indigène, Koceila, chef reconnu de toutes les tribus de l'ouest; mais une armée arabe s'avança pour venger Okba. Koceila périt les armes à la main. La résistance se concentra alors dans les montagnes de l'Aurès, autour d'une Débora africaine, Damia la prophétesse (Kahinà). Le général musulman Hassan enleva facilement Carthage aux Grecs; mais, quand il voulut s'attaquer à l'Aurès, il fut battu et rejeté dans le désert de Barca. Au bout de cinq années, il reprit l'offensive ; cette fois, la Kahina succomba. Ses fils, dont elle avait elle-même préparé la soumission, passèrent au service des vainqueurs. Mouça-ben-Nocéir, comme autrefois Genséric, occupa au dehors l'ardeur belliqueuse des Berbères et, en faisant la conquête de l'Espagne, pacifia pour un temps l'Afrique.
Avant l'irruption islamique, les tribus de l'extrême ouest pratiquaient des cultes mal connus ; Kahina et ses Djeraoua professaient le judaïsme ; mais la plupart des Berbères étaient chrétiens. Ils passèrent, avec une rapidité qui surprend, à la religion des envahisseurs; il est vrai qu'ils l'abandonnaient plus facilement encore ; " ils apostasièrent jusqu'à douze fois, " dit le fils d'?bou Yezid. En général, ces paysans africains ne devaient pas être de très grands clercs ; le montanisme, le donatisme, l'arianisme et tant d'autres doctrines hétérodoxes leur avaient été présentés tour à tour comme la vérité suprême. L'islam leur arriva de l'Orient et leur parut une forme nouvelle de l'ancienne religion. Il annonçait un Dieu unique, l'égalité de tous les fidèles; tout musulman, quelle que fût son origine, pouvait être homme libre, propriétaire, dispensé de la capitation. Plus de privilèges de race, plus de gouverneurs étrangers, plus de fisc impérial; c'était une émancipation. De plus, il y avait gloire et profit à suivre les drapeaux des conquérants devenus des alliés, à marcher derrière eux au pillage de l'Europe. La conversion définitive date de Mouça-ben-Nocéir. Les Berbères devinrent musulmans comme ils étaient devenus chrétiens et à peu près pour les mêmes raisons.
Ils le furent à leur manière, portés aux exagérations, adeptes fanatiques des doctrines extrêmes; comme au temps de l'empire romain, la lutte contre l'orthodoxie servit de prétexte à la rébellion contre l'autorité centrale. Les Ommiades avaient substitué à la simplicité primitive des Khalifes parfaits un despotisme brillant et coûteux i ils avaient de grands besoins; leurs favoris, qu'ils envoyaient comme gouverneurs, pressurèrent la riche Afrique ; l'un d'eux, Yézid, prétendit faire payer aux Berbères musulmans le kharadj, l'impôt de capitation, exigible seulement des infidèles, Vers 720, le mécontentement était devenu général ; ce fut alors qu'arrivèrent dans le Moghreb les missionnaires ouabites. Soixante ans auparavant, ?bdallah-ben-Ouab s'était déclaré contre Ali, parce que celui-ci avait admis un arbitrage entre son compétiteur Moaouia et lui. Excommunié avec les siens, Ben Ouab en appela aux armes ; il fut écrasé ; mais les Kharidjites, les " séparés ", survécurent à leur défaite et se réorganisèrent dans " la voie de secret " . A les croire, tous les autres musulmans s'étaient écartés de la vraie foi, eux seuls l'avaient gardée intacte dans sa pureté. Ils professaient que le Coran, parole de Dieu, ne doit être ni corrigé ni commenté ; la révélation est une et immuable comme toutes les volontés divines ; les peines et les récompenses sont éternelles, l'homme est prédestiné aux unes ou aux autres par la grâce du Tout-Puissant. Tout ce qui n'est pas Allah, n'est rien ; tous les musulmans sont égaux, égalité dans le néant; tous doivent être humbles, simples de costume et de mœurs; la probité, la continence, la sobriété, prescrites par le Coran, sont rigoureusement observées. Telle était la doctrine des Ouabites ibâdites; les exaltés du parti, les Sofrites, pleins de haine contre les " unitaires " impurs, comme ils appelaient les autres musulmans, déclaraient qu'il était permis non-seulement de les combattre, mais aussi de piller leurs biens, de les achever et de les dépouiller sur le champ de bataille. Les Berbères retrouvaient à quelques siècles de distance la dure morale de Tertullien, les idées et presque le langage des donatistes, le zèle furieux des circoncellions. Ces doctrines convenaient à la fois à leur tempérament religieux et à leur situation politique. Ils les adoptèrent en masse. Ils ne se convertirent donc pas d'un seul coup à l'islam orthodoxe, et Ibn-Khaldoun dit qu'ils apostasièrent jusqu'à douze fois. Dès 740, les insurrections commencent et gagnent depuis l'ouest jusqu'à la Tripolitaine ; des imams indigènes sont proclamés; ils luttent, avec succès parfois, toujours avec acharnement, contre les troupes des Khalifes ; le sang coule à flots. La révolution qui déchira l'empire à l'avènement des ?bbassides, les mutineries fréquentes des soldats et des chefs arabes, tout concourut à favoriser les progrès des Kharidjites. Leurs deux principales sectes réussirent à former des ?tats indépendants; les Sofriles eurent pour capitale Sidjilmassa, le Tafilelt actuel; les ïbâdites eurent leur centre à Tiaret.
Fatigué du Moghreb, le Khalife Haroun-el-Raschid le donna comme une sorte de fief à Ibrahim-ibn-Aghleb. La famille des Aghlébites, de 800 à 908, se perpétua dans ce commandement. Les émirs reconnaissaient la suzeraineté de Bagdad, mais ils jouissaient en fait d'une indépendance absolue. Au témoignage d'Ibn-Khaldoun, ils réalisèrent une pacification relative. Leur armée, réorganisée, touchait une solde régulière; elle était assez forte pour réprimer les révoltes et faire au dehors la conquête de la Sicile. Cependant ils ne réussirent pas à reprendre les provinces de l'ouest, où les Edrissites, descendants d'Ali, venaient de fonder le royaume de Fez, ni à détruire les principautés de Tiaret et de Sidjilmassa, où s'était cantonné le kharidjisme. Mais déjà une secte nouvelle faisait son apparition. Elle était sûre de trouver des adeptes en Afrique, pourvu qu'elle fût ennemie de l'orthodoxie et des Khalifes. Les Chiites, ou partisans de la famille d'Ali, s'étaient maintenus et propagés dans tout l'Orient. Leur croyance était une sorte de mysticisme politique : le pouvoir légitime s'incarnait dans une série d'imams; le dernier de ces imams ayant brusquement disparu, on annonça qu'il reviendrait un jour pour établir l'ordre divin et faire triompher la vraie foi1. Mais cet " attendu ", montader, n'arrivant pas, on imagina un précurseur, le Mahdi, ou envoyé qui devait faire la même besogne. A la fin du ixe siècle, les Ketama, puissante tribu berbère qui s'étendait de l'Aurès au littoral, travaillés depuis longtemps par les missionnaires chiites, se soulevèrent contre l'autorité des Khalifes. Abou Abdallah, qui leur avait prêché la révolte, les conduisit au combat, chassa de sa capitale le dernier des Aghlébites et fit reconnaître comme le Mahdi le Fathimite Obéid Allah. Lé royaume de Sidjelmessa fut détruit, les Ibâdites s'enfuirent de Tiaret, livré aux flammes ; les Edrissites firent leur soumission. Une prophétie attribuée à Mahomet annonçait qu'au m0 siècle de l'hégire le soleil se lèverait à l'occident; le Mahdi prétendit la réaliser. Les soldats berbères allèrent occuper Alexandrie. Un de ses successeurs, El Moezz, reprit les mêmes projets. En 969, ses troupes victorieuses étaient maîtresses de l'Egypte, et la prière était dite en son nom dans la mosquée du Caire. L'invasion refluait de l'ouest à l'est.
Les Khalifes chiites transportèrent en Egypte leur résidence. Déjà en Afrique les soulèvements et les guerres civiles recommençaient. Les Fathimites avaient donné la suprématie aux Ketama, auteurs de leur élévation, et aux Senhadja, leurs alliés. Ce fut assez pour mécontenter une autre tribu berbère, celle des Zenata. Ils secondèrent dans sa révolte le Sofrite Abou-Yézid, " l'homme à l'âne "; dans l'ouest, un de leurs chefs, Ziri ben Atia, s'empara de Fez et de Sidjelmessa et y fonda un royaume. El Moezz avait délégué ses pouvoirs pour le gouvernement du Moghreb à une famille senhadja ; ce commandement se fractionna en deux par la scission du prince senhadja Hammad. H y eut ainsi dans l'Afrique du nord trois Etals, l'un dans le Maroc actuel, le second au centre avec Bougie pour capitale, le troisième à l'est, tous entre les mains de dynasties berbères; mais les Senhadja continuaient à reconnaître la suzeraineté des Khalifes chiites, tandis que les Zenata acceptaient celle des Ommiades de Cordoue.
Au XIe et au XIIe siècle se forment de grandes puissances purement berbères. Les tribus Louata, habitantes du Sahara occidental, sont prises d'une recrudescence de ferveur religieuse; elles se jettent à la fois sur le Soudan et sur le Moghreb. Ces farouches apôtres prétendaient convertir par la force les noirs idolâtres et les musulmans peu fidèles; eux-mêmes se donnaient comme les .zélateurs de la foi, ils étaient les marabouts (El Morabethin, Almoravides). Quand ils. Paraissaient , montés sur leurs grands méharis, la lance au poing, la face voilée du litham sombre, tout fuyait devant eux. Abou-Bekr,, le chef de cette croisade musulmane, conduisit la guerre au sud et commença la propagande armée qui devait donner à l'islam l'intérieur de l'Afrique. Pendant ce temps, son cousin Youcef-ben-Tachefin envahissait le Moghreb, détruisait la dynastie zénatienne de Fez et poussait ses conquêtes jusqu'au milieu de notre Algérie. Le khalifat de Cordoue venait de s'écrouler; les musulmans d'Espagne, affaiblis par lews divisions plus que parleurs défaites, appelèrent à l'aide le puissant Saharien. Youcef passa le détroit à plusieurs reprises, battit les rois chrétiens et fut maître de la péninsule jusqu'à Tolède. Il mourut centenaire, redouté comme un vainqueur et vénéré comme un saint. Mais son vaste empire ne devait guère lui survivre. Bans le pays des Masmouda, au fond du Maroc, une sorte de marabout sordide et cagneux osa s'attaquer à la puissance almoravide. Il était renommé par son savoir et son austérité ; il se présenta aux montagnards de l'Atlas comme le Mahdi attendu. Ses partisans, " les Almohaddin, " furent bientôt assez nombreux pour constituer une armée. Lui mort, Abd-el-Moumen, qui avait été son élève chéri et son premier lieutenant, lui succéda. C'était un Zenata dont le père fabriquait pour vivre des soufflets de forge. Cet humble ouvrier devint un des plus puissants souverains du monde. Le Moghreb occidental, puis le royaume de Bougie, enfin Kairouan et Tunis tombèrent entre ses mains. Il fait grande figure dans l'histoire musulmane; il fonda les universités où l'Europe devait venir épeler les sciences; il eut une armée, une flotte, une administration régulière. De Tanger à Barka, tout le pays fut cadastré, un impôt foncier, payable en nature, remplaça les impôts de consommation ; les caravanes pouvaient partout circuler sans crainte ; un soldat passant dans la campagne n'aurait pas osé arracher un épi de blé. Il y avait longtemps que l'Afrique n'avait connu cette discipline et cette sécurité.
Abd-el-Moum,en mourut au moment où il préparait une formidable expédition destinée à l'Espagne. La péninsule absorbait l'attention et les forces des Almohades comme des Almoravides. Pourtant un grave danger menaçait le Moghreb. En 1045, les Senhadja de Kairouan, revenus à l'orthodoxie, avaient massacré les Chiites et s'étaient détachés de l'obédience fathimite. El-Mostancer, qui régnait alors en Egypte, voulut punir cette défection insultante. U y avait dans le Said deux tribus arabes, les Hillal et les Soléim, déportées pour leurs méfaits et dont on ne savait que faire. Il les jeta sur l'Occident. " Je vous fais cadeau, leur dit-il, du royaume d'El Moëzz-Ibn-Baddis le Senhadjite, esclave qui s'est soustrait à l'autorité de son maître. Ainsi, dorénavant vous ne serez plus dans le besoin. " Ils ne se le firent pas dire deux fois; comme des loups affamés, ils se ruèrent sur la proie qu'on leur offrait. Derrière eux, tous les nomades " besogneux " accouraient; d'abord on leur donnait une prime, ensuite on leur fit payer un droit pour franchir le Nil, tant l'affluence était grande. Jusque-là, l'Afrique n'avait été envahie que par de petites armées qui se fondaient dans la masse des indigènes. Cette fois, c'était une migration d'un million d'hommes, bédouins sauvages, marchant sans idée et sans but, détruisant pour détruire. Ils renversaient les villes, coupaient les arbres, brûlaient les récoltes, faisaient partout place nette pour leurs troupeaux. Les jardins, les vergers, les champs bien cultivés se changeaient en terres de parcours ; ils apportaient le désert avec eux. L'émir de Kairouan voulut résister , il fut balayé. Après les Senhadja, les Zenata furent battus à leur tour. Seuls, les Almohades auraient pu mettre une digue à cette inondation ; Abd-el-Moumen châtia rudement ces pillards arabes, mais il ne croyait pas leur présence si redoutable et n'avait de pensées que pour la conquête de l'Espagne. Les envahisseurs purent donc se maintenir dans l'Ifrikia, l'ancienne province d'Afrique, et, continuant leurs progrès, prolongèrent insensiblement leur mouvement vers l'ouest. Ils intervenaient dans toutes les querelles, vendaient au plus offrant leurs services mercenaires. Par leur action directe, et plus encore par l'effet dissolvant de leur exemple, ils précipitèrent la décadence des Etats berbères.
Comme si le maintien de l'unité était chose impossible dans l'Afrique du nord, l'empire des Almohades se divisait : les Beni-Merin Zenata, longtemps nomades, profitaient de son affaiblissement pour lui enlever Fez ; d'autres Zenata, les Beni-Zian, s'établissaient à Tlemcen; les Hafsides, installés à Tunis comme gouverneurs de province, se rendaient indépendants. En 1269, le dernier des Almohades périt dans une bataille, et le sultan mérinide entra dans Maroc. Trois royaumes se partagèrent de nouveau le Moghreb. Le plus important était celui de l'est : il s'étendait de Barka jusqu'au delà de Sétif et de Bougie; les deux autres acceptèrent longtemps sa suprématie. Après la chute de Bagdad, le sultan hafside, salué du titre d'?mir-el-Moumenim, reconnu comme tel par les chérifs de la Mecque, par tout le Moghreb, par l'Espagne musulmane, se trouva le chef religieux de tout l'islam orthodoxe. Tunis, devenue métropole et ville sainte, fréquentée par les voyageurs, les pèlerins et les savants, ouvrit des écoles et des bibliothèques, construisit des aqueducs, des mosquées et des palais. Tlemcen aussi avait alors ses jours de splendeur. " Les enfants de Yahgmoracen Ibn-Zian, l'ayant prise pour siège de leur empire, y élevèrent de beaux palais et des caravansérails pour les voyageurs; ils y plantèrent des jardins et des parcs, où des ruisseaux habilement dirigés entretenaient la fraîcheur. Devenue ainsi la ville la plus importante du Moghreb, Tlemcen attira des visiteurs même des pays les plus éloignés ; on y cultiva avec succès les sciences et les arts, on y vit naître des savants et des hommes illustres (lbn-Khaldoun). " Elle compta un moment jusqu'à 125 OOO habitants . Mais les royaumes berbères semblaient condamnés à s'user les uns par des autres. Fez et Tlemcen surtout se faisaient une guerre acharnée ; en 1299, le Mérinide Abou-Yacoub parut devant Tlemcen, l'entoura d'une circonvallation et fit de son camp la ville neuve de Mansoura. Il s'obstina à ce siège, que sa mort seule put interrompre au bout de huit ans. Ces luttes ruineuses et fréquemment renouvelées, les divisions des familles souveraines , l'influence néfaste exercée par les Arabes empêchèrent la société musulmane du Moghreb de se développer régulièrement. Elle ne resta pas même stationnaire et vit décroître en même temps sa civilisation et sa puissance. A la fin du XVe siècle, l'empire mérinide s'était fractionné en trois petits Etats, le royaume de Tunis se démembrait à chaque instant, le royaume de Tlemcen n'avait plus ni prestige ni force. De toutes parts, les nomades soulevés dévastaient l'intérieur ; les villes du littoral se rendaient indépendantes. L'anarchie était générale et semblait appeler la conquête étrangère. Les Portugais tenaient Ceuta et Tanger; les Espagnols prenaient Oran, Bougie, Tripoli, bâtissaient le Penon d'Alger; tous les petits Etats indigènes reconnaissaient la suzeraineté du roi de Castille, payaient tribut et recevaient des garnisons dans leurs places.

L'ALGERIE SOUS LES TURCS

CHAPITRE VI

Le cardinal Ximenès avait voulu poursuivre en Afrique la croisade espagnole ; il rêvait de fonder sur la côte sud de la Méditerranée un grand établissement militaire. Ses projets semblaient près de se réaliser, quand parurent les deux frères Barberousse. Ces aventuriers, pleins d'audace et de génie, changèrent les destinées de l'Afrique septentrionale.
Us s'étaient déjà signalés dans cette guerre de pirates que se faisaient alors l'islam et les nations chrétiennes, lorsqu'Aroudj, en vrai condottiere, vint offrir ses services au roi de Tunis (1514) ; il se faisait fort de reprendre Bougie aux Espagnols ; il échoua deux fois et y laissa un bras. Malade et découragé, il s'était retiré à Djijelli, lorsque les habitants d'Alger sollicitèrent son concours ; ils voulaient détruire la forteresse espagnole bâtie au milieu de leur port, l'odieux Penon, qui était " comme une épine plantée dans leur cœur " ; Ferdinand venait de mourir, le moment semblait favorable. Aroudj ne prit pas le Penon, mais avec ses Turcs il se rendit maître d'Alger. L'expédition conduite contre lui par don Diego de Vera manqua ; les Arabes et les Berbères, auxquels plaisait l'énergie de Barberousse, l'avaient vigoureusement soutenu. Il s'empara facilement de Ténès ; un parti nombreux l'appela à Tlemcen. Il commença par rétablir le vieux roi Abou Zian, puis, pour rester seul maître, il l'égorgea avec ses sept fils et un millier d'habitants. Les Espagnols, inquiets de ses progrès et menacés dans Oran, résolurent de se débarrasser d'un voisinage aussi redoutable. Le marquis de Comarès marcha sur Tlemcen; Aroudj se jeta dans le Méchouar, où il fut étroitement bloqué; réduit aux-extrémités, il réussit pourtant à s'échapper pendant la nuit; mais il fut poursuivi, bientôt rejoint, et périt après une résistance désespérée. Il n'avait que quarante-quatre ans. Khéreddine, resté à Alger, recueillit la succession de son frère; il était doué de la même intrépidité, mais il y joignait d'éminentes qualités politiques. Il débuta par un coup de maître en faisant hommage de ses Etats au sultan de Constantinople. Sélim Ier lui conféra le titre de pacha, lui expédia 2000 hommes et proclama que tous ceux qui voudraient aller faire la guerre en Afrique auraient la paye et les privilèges des janissaires. Dès lors, Khéreddine n'était plus un simple chef de pirates, isolé et facile à accabler. Il avait derrière lui toute la puissance des Turcs, dont il était dans l'ouest la sentinelle avancée. Les Espagnols apprirent à leurs dépens que si Aroudj était mort il était remplacé. Hugo de Moneade fut battu devant Alger, comme l'avait été Diego de Yera. Le Penon, après une héroïque résistance de sa garnison, fut pris et rasé ; les matériaux provenant de la démolition furent employés à construire la jetée qui aujourd'hui encore rattache l'îlot à la terre et ferme le port au nord-ouest. Alger eut ainsi une petite darse qui devait servir de port à ses corsaires jusqu''en 1830. Les succès de Khéreddine lui valurent un honneur inespéré. Soliman -l'appela à Constantinople et lui donna, avec le titre de capitan-pacha, le commandement de sa marine. Il quitta dès lors Alger, mais il n'oublia pas le pays où il avait fondé sa fortune. En 1534, il vint détrôner le roi de Tunis Moula-Hassan et prit possession de la ville au nom du sultan. L'année suivante, il eut à s'y défendre contre Charles-Quint en personne; il résista avec son énergie habituelle , mais il ne put empêcher la prise de la ville. Il répara cet échec par les coups d'audace dont il était coutumier. Malgré son âge avancé, on le vit longtemps encore commander les flottes ottomanes sur les côtes de France et d'Italie. Il mourut en 1547, chargé d'ans et d'honneurs.
Il avait été le véritable fondateur de la régence d'Alger; Hassan-Agha, qui commandait depuis son départ, avait réussi en 1541 à repousser une formidable attaque. Secondé par une tempête opportune, il avait obligé Charles-Quint à se rembarquer précitament ; Alger avait gagné la réputation d'imprenable. En même temps, la domination turque s'étendait dans tous les sens ; à l'est, Khéreddine avait déjà fait occuper Djijelli, Collo, Constantine ; les Espagnols se trouvèrent bientôt resserrés dans leurs garnisons du littoral. En 1552, le pacha Salah-Reïs leur enleva Bougie; en 1555, les chevaliers de Saint-Jean furent chassés de Tripoli ; Tunis, prise et reprise, resta définitivement à partir de 1574àunbey relevant du sultan .Dans l'ouest, les Turcs s'emparaient de Mostaganem et de Tlemcen et poussaient même jusqu'à Fez. Hassan-ben-Khéreddine ne put, il est vrai, emporter Oran et Merz-el-Kebir ; mais les Espagnols, réduits à ces deux places, où ils étaient comme bloqués, perdirent l'espoir et les moyens de réaliser le plan de Ximénès, Vers la même époque, la dynastie des chérifs qui s'était installée à Fez chassait les Portugais des côtes du Maroc.
L'organisation du gouvernement d'Alger avait été ébauchée par Aroudj, elle se compléta plus tard en se modifiant; mais c'était et ce fut toujours une république militaire. La suzeraineté du sultan fut d'abord effective, mais il était difficile de maintenir de si loin une obéissance qu'on ne pouvait imposer. Dès 1556, la milice égorgeait un pacha; en 1561, elle embarquait deforce pour la Turquie Hassan-ben-Khéreddine. Le pacha, quand on voulait bien l'accepter, ne pouvait rien sans l'assentiment de l'agha chef des troupes et de l'assemblée du divan, où tous les soldats avaient accès ; au commencement du XVIIe siècle, son autorité était devenue toute nominale. L'agha, élu d'abord pour deux mois, investi plus tard d'un pouvoir viager, était le premier personnage de l'Etat; il prit le nom de dey, oncle, patron, appellation familière qui se transforma ainsi en un titre officiel. La Porte se lassa bientôt d'envoyer à Alger des représentants qui étaient comptés pour rien. Le dey fut en même temps pacha; c'était lui qui nommait les trois beys de Constantine, de l'Ouest et de Titteri. Il gouvernait avec son divan, sorte de conseil privé qui s'était substitué à la bruyante assemblée des premiers temps; il y avait quatre ministres : le khaznadji pour les finances, l'agha pour la guerre, l'oukil-el-hardj pour la marine, et le khodja, chef du personnel administratif. Mais le véritable souverain était toujours la milice ; c'était elle qui choisissait le dey dans des élections tumultueuses; les révoltes, les séditions, les meurtres rendaient fréquente la vacance du pouvoir. La plupart des deys mouraient de mort violente ; la situation des beys n'était guère plus solide : toujours menacés d'une disgrâce qui les envoyait au supplice, ils tremblaient devant le dey, qui tremblait lui-même devant ses soldats.
La milice se recrutait surtout dans les ports du Levant, mais elle ouvrait ses rangs aux aventuriers de toute provenance, pourvu qu'ils se fissent musulmans. Après trois ans, le jeune soldat était promu vétéran; il obtenait alors l'un après l'autre les divers grades inférieurs qui se donnaient à l'ancienneté. Il y avait une solde fixe, plus élevée pour le vétéran, accrue dans les grandes occasions par des gratifications ; en service, les hommes touchaient des vivres; ils n'étaient pas constamment en activité : chacun d'eux faisait successivement une année de houba ou de garnison, une année de mehalla ou de colonne et une année de krezour ou de repos. Les noubas occupaient les villes importantes et les points stratégiques ; toutes ensemble donnaient un total de 1500 à 2000 hommes. Elles étaient régulièrement visitées et au besoin secourues par les colonnes mobiles. Ces petits corps d'armée étaient organisés pour les marches rapides, ils étaient partout à la fois ; leur armement et leur discipline leur assuraient une supériorité écrasante sur les populations indigènes. D'ailleurs ils avaient rarement l'occasion de combattre. Le gouvernement turc s'était créé des auxiliaires qui faisaient pour lui la police du pays et suffisaient presque toujours à réprimer les révoltes partielles. Les Zemoul et les Deira dans l'est, les Douairs et les Zmélas dans l'ouest, rendirent aux beys les plus signalés services. Leurs tribus étaient makhzen, c'est-à-dire indemnes d'une partie de l'impôt. Les autres, les raïas, payaient double ; mais le plus souvent il fallait lever les contributions les armes à la main. Jamais les Turcs ne purent obtenir la soumission de la Kabylie; ils ne pénétrèrent qu'une fois dans l'extrême sud, avec Salah Reïs. Ils n'étaient obéis que là où ils se présentaient en force. Ce fut moins un gouvernement qu'une occupation militaire.
Les revenus réguliers consistaient dans les produits du domaine, les droits de douane et d'octroi, les confiscations, les amendes, les déshérences et surtout dans les tributs payés par les beys et les caïds. Mais ces revenus n'étaient rien moins qu'assurés. De plus, l'administration manquait à la fois d'ordre et de probité. Le système oriental des cadeaux, des gratifications intéressées détournait au profit des fonctionnaires de tout grade le meilleur des recettes. L'incurie et le gaspillage plus encore que le vol appauvrissaient le trésor. Ainsi manipulé, le produit des impôts ne pouvait suffire, la piraterie fournissait le surplus.
Les fondateurs de la régence n'étaient pas, à proprement parler, des pirates. Ils faisaient la guerre sainte sur mer et respectaient les puissances en paix avec la Turquie. Mais bientôt le zèle religieux s'affaiblit ; les armateurs et les capitaines, renégats pour la plupart, s'inquiétaient peu de l'islamisme et n'avaient que des pensées de lucre. Dans un pays où il n'existait ni industrie ni commerce, les particuliers ne pouvaient espérer de bénéfices qu'en participant aux armements ou en spéculant sur la vente des captures. Quand il n'y avait pas de prises, l'argent manquait pour la paye de la milice et les soldats se révoltaient; la sûreté de l'Etat dépendait donc des résultats de la course : aussi la piraterie devint-elle une institution. Quand les marins levantins compagnons de Barberousse eurent disparu, les équipages se recrutèrent au hasard dans la population mêlée qui remplissait la ville ; des chiourmes d'esclaves ramaient sur les galères ; chaque navire embarquait en outre un détachement de soldats commandé par un agha. Pendant le XVIe siècle, les Algériens n'eurent guère que des vaisseaux légers, galères ou galiotes ; plus tard, le Flamand Simon Dansa leur apprit l'usage des vaisseaux ronds ou de haut bord avec lesquels on pouvait tenir la mer dans l'Océan. Ils osèrent alors franchir le détroit de Gibraltar ; les navires portugais , anglais, hollandais, qui allaient en Guinée ou aux Indes, ne naviguèrent plus en sûreté ; Madère fut pillée de fond en comble, les côtes de l'Angleterre furent insultées. En. 1627, le reïs Mourad alla jusqu'en Islande d'où il ramena 800 prisonniers. Dans une période de huit ans, le nombre des bâtiments capturés s'élevait à 936, dont 193 français ; pendant les saisons favorables, )a valeur des prises se chiffrait par des millions. Les expéditions étaient de véritables entreprises commerciales, auxquelles s'intéressaient les riches particuliers, souvent le dey lui-même. Tout était réglé avec la plus grande précision. Au retour, un secrétaire des prises, assisté de chaouchs, de changeurs, de mesureurs, de crieurs, faisait débarquer et vendre les marchandises et les esclaves ; ensuite il procédait à la répartition ; un droit fixe était prélevé par l'Etat; le reste, les frais déduits, était partagé par moitié entre l'armateur et l'équipage. Personne à bord ne touchait de solde, on naviguait à la part. Au temps de Haëdo il n'y avait pas moins de 25000 esclaves; on les vendait à la criée sur un marché spécial. Le prix variait beaucoup suivant qu'il s'agissait d'esclaves de travail ou d'esclaves de rançon. Les premiers, matelots , pêcheurs, paysans, étaient mis à la rame ou aux travaux de la campagne ; beaucoup se convertissaient et s'enrôlaient dans les équipages. Les captifs qui semblaient appartenir à la classe aisée étaient l'objet d'un commerce très important : on les achetait, on les revendait, on négociait leur rachat avec leurs familles ou avec eux-mêmes. D'ordinaire, ils étaient bien traités ; on les considérait comme marchandise précieuse, qu'il fallait se garder d'endommager. Comme partout, la condition des esclaves variait selon l'humeur des maîtres ; souvent on leur permettait d'aller par la ville en toute liberté, mais en leur laissant le soin de pourvoir à leur subsistance. Heureusement la vie n'était pas chère, la population se montrait assez charitable ; les deux ordres de la Trinité et de la Merci, installés à Alger dès le XVIIe siècle, faisaient d'abondantes aumônes. Excepté dans les jours d'effervescence, on ne voit pas qu'il y ait eu de persécutions exercées contre les captifs. Ces gens faisaient la course et la traite des blancs avec tranquillité, sans haine ni colère. C'était leur négoce et leur industrie.
Il reste aujourd'hui peu de chose de l'Alger des deys; cependant les ruelles étroites de la haute ville peuvent encore en donner une idée. C'étaient les mêmes maisons basses, muettes, penchées les unes vers les autres, laissant à peine filtrer un rayon de lumière. Dans cet espace étroit grouillait toute une multitude : 100 000 habitants au temps de Haëdo, 200 000 d'après un résident français du XVIIe siècle. Turcs, Goulouglis, Arabes, Maures, Juifs, Kabyles, Biskris, renégats et captifs venus des quatre coins de l'Europe, assemblage confus des races les plus diverses et les types les plus opposés. L'arabe, le provençal, l'italien, l'espagnol, le français, toutes les langues et tous les idiomes se heurtaient dans cette Babel. Quand un navire entrait dans la darse, arborant fièrement le pavillon vert semé d'étoiles, tout se ruait vers la marine ; c'était le moment d'acheter, de vendre, de spéculer. Parfois, si l'on avait capturé quelque barque espagnole chargée de vin, les pauvres diables d'esclaves se grisaient à bon marché ; ils avaient aussi leur part de liesse1. A de certains jours, toute la ville devenait morne : les rues étaient désertes, les maisons closes ; la milice venait d'égorger le dey, les Goulouglis se révoltaient, une escadre européenne lançait à toute volée ses boulets et ses bombes; mais, l'orage passé, on reprenait avec insouciance la vie accoutumée. Telle fut Alger pendant trois siècles, métropole de la piraterie, rendez-vous de tous les forbans, patrie cosmopolite des aventuriers sans scrupule, terreur des nations civilisées, qu'elle bravait avec l'audace d'une longue impunité.
Cette impunité est l'étonnement de l'histoire. Les Etats européens s'estimaient heureux de faire leur paix avec le dey et d'obtenir, même par des sacrifices d'argent et de dignité, une sécurité relative pour leur marine ; encore suffisait-il, pour amener une rupture, d'un changement de dey, d'un caprice des reïs ou des plus futiles prétextes. On dévorait tous les outrages. Quelquefois cependant, l'indignation était plus forte que la crainte. L'Espagne, qui avait beaucoup à souffrir de la piraterie, voulut au XVIII° siècle essayer d'une répression énergique. Oran, qui avait été abandonné en 1708, l'ut repris. Un grand armement fut dirigé contre Alger; mais le général O'Reilly ne fut pas plus heureux qu'autrefois Charles-Quint. Eu 1786, l'Espagne se résigna à acheter une paix qu'elle ne pouvait conquérir ; six ans après eut lieu l'évacuation définitive d'Oran. Les puissances du nord faisaient des démonstrations presque toujours sans effet. Ce n'est qu'au XIXe siècle qu'on voit l'Angleterre tenter un effort sérieux ; encore ne s'y décide-t-elle qu'à grand peine. Le 27 août 1816, lord Exmouth vint s'embosser dans la rade et engagea un furieux duel d'artillerie avec les 300 bouches à feu qui défendaient la place. Il lui en coûta 800 hommes et d'assez graves avaries ; mais, sous les 34 000 projectiles qu'il avait lancés, la flotte des Algériens et leurs batteries avaient été écrasées, l'arsenal et plusieurs quartiers étaient en feu. Cette rude leçon fut perdue ; dès 1824, une nouvelle escadre était envoyée devant Alger; mais le bombardement était devenu plus difficile et il fallut se retirer sans avoir obtenu satisfaction. La France était de toutes les nations chrétiennes celle qui entretenait avec la régence les rapports les plus suivis. Dès le xvi" siècle, des négociants de Marseille avaient fondé sur la côte barbaresque des pêcheries de corail, au Bastion de France, à la Calle, au cap Rose, plus tard à Collo. L'existence de ces établissements était assez précaire ; en cent cinquante ans, ils furent détruits cinq fois, mais on les reconstruisit toujours. C'est que l'entreprise était fructueuse. A la pêche du corail se joignait le commerce des grains, des laines, des cuirs, des cires. Vers 1630, la Compagnie avait une flottille de 3 tartanes et de 21 bateaux corailleurs; elle entretenait 27 employés, 100 ouvriers, 200 matelots et 100 soldats. Le gouverneur était alors le gentilhomme corse Sanson Napollon, qui venait de négocier avec une habileté supérieure un traité entre la France et le dey. Au XVIII0 siècle, grâce à la paix maintenue avec les Algériens, les concessions ne furent ni pillées ni détruites; ce fut le temps de leur plus grande prospérité; vers 1775, le chiffre des affaires s'élevait à k millions 1/2; il y eut des années où les comptoirs d'Afrique expédièrent en France 200 000 hectolitres de blé. Après une longue interruption pendant les guerres de la République et de l'Empire, la Galle avait été restituée à la France en 1817,et les anciennes stations étaient de nouveau occupées , lorsque survinrent avec le dey Hussein les difficultés qui devaient amener l'expédition de 1830.
La question des établissements tient une grande place dans les négociations qui eurent lieu entre la France et le gouvernement d'Alger; mais elle n'était pas la seule ni la plus importante ; on voulait surtout faire respecter par les corsaires la marine marchande et le littoral. En 1628, Sanson Napollon obtint pour la première fois un traité régulier . A charge de réciprocité, les Algériens s'engagèrent à ne pas attaquer les côtes et les navires de la France. Mais la paix ne fut pas longtemps maintenue ; de part et d'autre, on se livra à des agressions et à des représailles. Les ministres de Louis XIV estimèrent " qu'il était indigne de la grandeur du roi de traiter avec delà canaille et des corsaires ". On songea à former un établissement militaire sur la côte d'Afrique, mais l'incapacité du duc de Beaufort fit manquer l'expédition de Djijeli, qui coûta 1500 hommes et 100 canons. En 1682, .Duquesne vint expérimenter contre Alger l'invention nouvelle des galiotes à bombes. L'exécution, interrompue par le mauvais temps, fut reprise l'année suivante. L'effet fut terrible. La population épouvantée força le dey à demander la paix. Mais, pendant les pourparlers, le reïs Mezzo-Morto soulève la milice et massacre le dey. Il fait savoir à Duquesne que, si le bombardement recommence, les Français présents à Alger seront mis à la bouche des canons. Le Père Le-Va-cher, consul de France, et vingt-deux autres personnes périrent de cet effroyable supplice ; la sauvage énergie du nouveau dey ne se démentit pas un instant. Duquesne épuisa ses projectiles sans rien obtenir. Les ruines qu'il avait faites n'étaient pas encore réparées, lorsqu'en 1688, à la suite de nouvelles hostilités, l'amiral d'Estrées parut devant Alger. Du 1er au 13 juillet, on fit pleuvoir sur la ville 10 000 bombes; de 10 000 maisons, 800 restèrent debout. Comme en 1683, les Algériens, exaspérés, ripostèrent en mettant à mort 43 Français, parmi lesquels le Consul. ?craser une ville sous les bombes en frappant au hasard les forts et les faibles, les combattants et les non combattants, était alors un procédé inusité dont les Algériens s'indignaient avec quelque raison et qui légitimait presque leurs odieuses représailles. Il faut toutefois reconnaître que Duquesne et d'Estrées laissèrent aux gens de l'Odjak une salutaire impression de terreur. " Les Français, disaient les janissaires, peuvent faire cuire la soupe dans leur pays et venir la manger à Alger. " La haute idée qu'ils se faisaient de la France et de ses forces contribua beaucoup au maintien des relations pacifiques pendant la durée du xvm8 siècle. Lors de la Révolution, ce fut la régence qui approvisionna de grains nos départements du Midi. Il fallut l'ordre formel de la Porte pour décider le dey à un simulacre de rupture. Mais la politique nigérienne était changeante; grâce à l'affaiblissement de notre marine, l'influence anglaise prit bientôt le dessus. En 1802, Bonaparte parla de jeter une armée sur la côté d'Afrique ; en 1808, il envoya en mission de reconnaissance le commandant Boutin ; une expédition contre Alger aurait été moins périlleuse et plus féconde en résultats utiles que la déplorable guerre d'Espagne; mais Napoléon avail d'autres desseins; les plans et les mémoires dressés par Boutin restèrent dans les cartons du dépôt de la guerre jusqu'en 1830.