Folklore Oasiens

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CONTRIBUTION A l'ETUDE DU FOLKLORE OASISIENS

Croyances et Coutumes relatives aux Meubles et Ustensiles de la Maison ainsi qu'aux Provisions alimentaires
Si certaines parties de la maison font l'objet de rites spéciaux, quelques-uns des meubles et des ustensiles familiers n'en sont pas exempts. Les croyances qui' s'y rattachent les mettent d'ailleurs souvent en rapports étroits les uns avec les autres. Ainsi avons-nous signalé que le balai, le tamis et l'échelle, de même que le levain et le sel, ne doivent pas passer le seuil après l'Asr.
D'autre part, s'il n'y a pas de jour ou d'heure particulièrement favorables à l'achat du matériel ménager, certaines conditions sont considérées comme défavorables, Ainsi vaut-il mieux effectuer ces achats le matin ou au début de l'après midi, éviter le mercredi, le mois de mai et les périodes néfastes de l'année, n'acheter ni meubles ni ustensiles provenant d'une succession , cela pouvant attirer la mort sur la maison. En effet, en vertu de la croyance que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, ces objets pourraient être destinés à être revendus après la mort de chacun de ceux qui les acquerraient, donc hâter leur trépas.
S'il arrive qu'on ait prêté quelque ustensile à une voisine ou à une amie maladroite qui le rende inutilisable, l'usage exige qu'on n'accepte pas de dédommagement. Cependant, de plus en plus, et sans doute sous l'influence de la cherté actuelle de la vie, et des 'difficultés que l'on éprouve à s'approvisionner, on accepte de nos jours le remplacement - dans la mesure du possible , des objets détériorés .
Les femmes musulmanes vivant constamment dans la maison donnent chacun de leurs actes journaliers une importance beaucoup plus grande que celle que lui attribuent les femmes dont la vie est partagée entre l'intérieur et le dehors.
Elles acceptent la responsabilité de la bonne marche de la maison, de la santé de tous les membres de la famille dont
elles ont la charge, et toutes leurs actions s'y rapportent. Elles font donc tout ce qui est en leur pouvoir pour• se concilier les génies, bons ou mauvais, qui peuplent leur demeure, et éviter que leur vengeance n'ait à s'exercer sur elles ou sur ceux qui leur sont chers. Elles ont remarqué que parmi leur
matériel domestique certains objets sont à manipuler avec des précautions spéciales.
Ainsi le balai est-il l'objet d'interdictions et de pratiques
toutes particulières.

Le balai
C'est évidemment un objet qui, dans la magie de tous les peuples, a un rôle suspect, sinon néfaste. N'est-il pas la monture par excellence des sorcières, et l'action de « balayer» n'a-t-elle pas le sens symbolique de faire disparaître ce qui est gênant?
Pour les Musulmanes de Touggourt, balayer » est un acte que l'on ne peut accomplir qu'à certains moments et avec beaucoup de précautions. En effet, les Djnoun ont une prédilection pour les détritus et les ordures ménagères .
en général ce qui est malpropre - et chacun sait qu'ils s y ébattent surtout en fin de journée et la nuit. Si on le dérangeait en balayant, on risquerait de les heurter, voire de les blesser, et de s'attirer leur vengeance qui pourrait se manifester par des pertes d'argent ou par la mort des hommes de la maison, Toute maîtresse de maison avisée doit donc éviter de balayer depuis l'asr jusqu'au lendemain matin et même, pout plus de. sûreté, de manipuler un balai pendant ce laps de temps . .
Les Djnoun hantant le seuil de la porte, il faudra s'interdire d 'y passer avec un balai, ce qui pourrait leur paraître un défi. Si toutefois on ne pouvait se dispenser de s'en servir à une heure indue, il faudrait s'empresser d'en brûler quelques brins en prononçant la formule suivante : ma knestak fik ya dar Ana ; la el khier wala rjal rani knast al zaouak w zbal ; (Je ne balaie chez toi - ô maison - ni le bien ni les hommes, mais la poussière et les impuretés).
Dans la mesure du possible, on ne fait pas passer le seuil aux balayures, mais on les ramasse avec le chiffon qui sert à
laver le parterre et on laisse le tout derrière la porte ou dans un coin jusqu'au lendemain matin.
Balayer immédiatement après le départ d'un être cher pourrait bien rendre ce départ définitif .
Il est une période de l'année où le balai a une influence désastreuse : c'est le mois de Mai . Malheur à celles qui en achèteraient un ou même en fabriqueraient un pendant ce mois. En général, on ne balaie pas le 1° Mai, et dans certaines maisons, cette interdiction s'étend aux dix premiers jours du mois. On dit que cela amènerait des fourmis et des scorpions en masse. On dit aussi - et c'est surtout cela que craignent les ménagères - qu'à la suite de ce balayage, la maison se viderait de tout de qui fait sa prospérité: hommes et biens. Ne dit-on pas d'une personne qui s'empare de tout ce qui lui tombe sous la main: dakhlat alayya kî maslhat mayou (elle est arrivée à moi comme le balai de Mai; elle ne ma rien laissé) et d'une famille éprouvée par plusieurs décès consécutifs: dar tkenset bmaslhat mayou (c'est une maison qui a été balayée avec le balai de Mai) .
Si, malgré tout, on se trouvait dans l'obligation de balayer le 1° Mai, il faudrait, avant de l'utiliser, jeter le balai du haut de la terrasse. Son pouvoir maléfique en serait diminué, voire même détruit.
Il est, en tous cas, recommandé de ne pas laisser les enfants en bas âge jouer avec le balai. Malheur aux fillettes
de moins de sept ans qui en useraient. Elles, ou leurs mères, en mourraient.
Cet objet, on le voit, bien que familier, est, d'un usage extrêmement dangereux, et toute maîtresse de maison avisée ne saurait le manier avec trop de circonspection.
D'autres ustensiles d'usage courant sont comme le balai soumis à des interdictions et à des pratiques spéciales.
Le Tamis et l'Echelle ne peuvent être utilisés que le matin, qu'il s'agisse de l'échelle simple dite sellûm ou double sarrâfa.
Tomber d'une échelle ou la laisser s'abattre à terre est très grave: en conjurer immédiatement les conséquences funestes en prononçant le bismillah protecteur.
Quant au tamis, si on le prêtait après l'asr, on s'exposerait à des pertes d'argent et .même à des pertes de vies humaines.
C'est dans un tamis que l'on porte le linceul ainsi que les objets servant à la toilette des morts, aussi dit-on à celui qui thésaurise qu'il « n'emportera que le contenu d'un tamis (melyât garbâl).

On prétend qu'une jeune fille ne doit jamais, même en plaisantant, mettre un tamis devant son visage car elle serait vouée à un célibat perpétuel, et aucune formule, aucune pratique, ne pourrait conjurer le mauvais sort qu'elle aurait ainsi attiré sur elle. Il en serait de même s'il lui arrivait de brûler le tamis.
Cependant, s'il expose son propriétaire à des inconvénients, cet ustensile jouit de certains privilèges. Ainsi, lorsque la
pluie tombe sans arrêt pendant des jours et des jours, la fille aînée (bekra) d'une nombreuse famille peut; en « tamisant II la pluie, la faire cesser et même provoquer une période de sécheresse. Elle obtiendrait le même résultat en poussant des «you-yous »à l'embouchure de la gouttière, ou en faisant tenir le pilon en équilibre sur son extrémité la plus mince.
Le tamis est aussi utilisé pour éloigner de la maison Umm Essobyân, « la chouette « tueuse d'enfants» . Il suffit de le placer retourné, sur la terrasse ou sur le toit de la maison.
Une marmite retournée et bien noircie de suie peut remplir le même office.
Le tamis est un ustensile d'usage très courant, aussi est-il employé dans les expressions toutes, faites dont on se sert à chaque instant dans la conversation. Ainsi dit-on de quelqu'un
qui nie l'évidence ( yghatti ain eshems bgarba), (il cache le disque du soleil avec un tamis) .
On dit à quelqu'un qui affecte une pudeur excessive: (ghatti wajhak belgharbal), (couvre ton visage avec un tamis) .
L'expression se rapporte à l'histoire suivante:
On raconte qu'une fille rêva qu'elle avait épousé son cousin, ce qui était son plus cher désir. Dès son réveil, elle fit part de son rêve à sa mère qui lui conseilla d'en parler à son père. Comme la jeune fille prétendait ne pas oser, aborder ce sujet avec le chef de famille, sa mère, impatientée, lui dit: ghatti wajhak belgharbal, u haddet bakk bma sar,(couvre ton visage avec le tamis, et entretien ton père de ce qui est arrivé).
On se sert en effet de tamis extrêmement légers pour tamiser la farine, et ceux-ci peuvent être assimilés aux voiles les plus transparents.
Le jour de 'ashoura, dit-on, les âmes des morts sont tellement près des vivants que, lorsqu'on se rend ce jour-là au cimetière pour visiter les tombes, on n'est séparé des défunts que par un voile aussi transparent qu'un tamis binna u binhoum tarat gherbal•
On voit que la manipulation du tamis est beaucoup moins dangereuse que celle du balai.
Le kanûn
Quant au kanûn, dont la ménagère se sert pour cuire toute sa cuisine, il n'est dangereux que par son contenu. Les
djnoun s'y rabattent avec bonheur - doit-on voir là un reste du culte du Foyer? - aussi faut-il, soit profiter de leur présence pour leur être agréable, soit les prévenir lorsqu'on veut l'utiliser, pour éviter de les brûler.
C'est dans le kânun qu'on brule l'encens et les parfums si agréables aux « seigneurs de la maison», mais ils ne s'en approchent pas trop quand il est allumé car « ces gens-là» craignent aussi bien le feu que l'eau chaude . Aussi. lorsqu'il arrive à une femme transportant un kanûn allumé de le laisser choir, ou même de le renverser, doit-elle se hâter de leur crier (tfarkou ya syadi latatharkou), (dispersez-vous,
ô mes seigneurs, de crainte de vous brûler) et d'encenser le lieu du sinistre avant même de réparer le dommage matériel.
Les fumigations, et encensements que l'on fait dans le kanûn sont destinés soit à se concilier les génies, pour les calmer, et éviter leur vengeance, soit à les invoquer pour les interroger sur l'avenir et les charger d'un sortilège. C'est là que l'on fait fondre le plomb qui, versé bouillant dans une casserole d'eau froide prend la forme de la personne qui a jeté un sort sur la consultante .
Cet ustensile jouit de certaines prérogatives. A l'inverse de la gouttière ou du tamis, on l'utilise pour provoquer la pluie en période de sécheresse. C'est encore à la fille aînée d'une nombreuse famille que l'on a recours, car elle seule
possède le don nécessaire. Après avoir fait de sérieuses ablutions, il lui suffit de prononcer une formule appropriée en frappant les bords du kanûn contenant quelques morceaux de braise recouverts de cendre, pour faire pleuvoir.
On ne doit jamais refuser de donner du contenu du kanûn : charbons ou cendre chaude, à la voisine qui en manque. Si l'on s'en montrait avare, le kanûn refuserait désormais de s'allumer .
De nombreux présages sont tirés du kanûn et de la cendre qu'il contient. Quant à la suie qui en provient, nous verrons qu'elle est utilisée pour des usages variés.
Si le kânun s'allume facilement le matin, c'est de bon augure pour toute la journée, mais la femme qui réussit
difficilement cette opération doit se méfier: la journée lui réserve de sérieux' obstacles et si cela se reproduit plusieurs jours de suite, elle a sûrement le coup d'oeil . Dès que son feu aura pris, elle s'empressera alors de faire les fumigations nécessaires et, au besoin, de consulter le plomb fondu. Quant à la cendre du kanûn, elle constitue la nourriture la plus goûtée des djenoun , aussi ne doit-on pas la. balayer sans prononcer la formule appropriée .
On en tire de nombreux présages:
Quant elle se durcit et s'agglomère, c'est signe de pluie.
Il on est de même lorsque la chatte de la maison se perche sur les trois aspérités du kanûn.
Si la chatte fait ses besoins dans la cendre, il faut faire le geste de tendre la main en disant: elqatûcha teqber, fîh , la chatte en reçoit) car cela annonce une rentrée d'argent.
Cracher dans la cendre expose à être taxée de mensonge.
La cendre chaude a de nombreuses propriétés curatives, entre autres celle de guérir, en applications externes, les maux de gorge, les douleurs de ventre et de l'abdomen par la chaleur douce qu'elle dégage, mêlée à une sorte d'effluve spécial qui en émane .
La suie lahmoum à fréquemment un rôle préservatif. Ainsi, lorsque le tonnerre gronde très fort, on tache de suie le front des petits enfants pour les préserver de la peur que les djenoun manquent pas de leur inspirer à cette occasion.
On a vu précédemment qu'une marmite renversée et enduite de suie placée sur la terrasse éloigne la chouette: Oum essoubyan.
Lors d'un accouchement difficile, on opère de la façon suivante:
On enfile un poivron rouge,) sur un fil également rouge, que l'on fait passer dans un oeuf, vidé au préalable de son contenu, par un trou aussi petit que possible. Sur cet oeuf, on dessine avec de la suie quatre lignes qui le divisent en quatre quartiers égaux dans le sens de la longueur,• et on suspend le tout au chevet de l'accouchée pendant sept jours.
Balai, tamis, kanûn, échelle ont donc, nous le voyons, une grande place dans les préoccupations de la ménagère.
D'autres objets pour n'être pas de manipulation aussi, dangereuse, quoique courante, n'en sont pas moins l'objet de précautions et de croyances appropriées. Ce sont, parmi les objets de toilette, le miroir et le peigne et dans le matériel de couture, les. ciseaux, les aiguilles et les épingles. Le couteau, comme les ciseaux, -doit être manié prudemment .
Le miroir
Pour le miroir, il est employé dans la magie universelle.
N'est-il pas- indispensable au médium au même titre que la boule de verre ou tout objet poli et brillant ? Le Moyen âge connaissait le miroir magique dans lequel les Astrologues prétendaient voir l'avenir ou ce qui se passait dans les lieux éloignés. Les contes qui ont bercé notre enfance et ébloui notre imagination par les aventures extraordinaires de leurs héros sont pleins de faits merveilleux obtenus par l'utilisation d'un miroir magique ou à une bague enchantée. C'est le miroir de la "méchante reine, marâtre de Blanche-Neige, ou encore celui de la princesse Blandine.
Se mirer dans un miroir ou dans une fontaine avait, en mythologie, des conséquences insoupçonnées. Mais c'est surtout dans les contes orientaux que l'effet merveilleux est obtenu par l'utilisation d'un miroir enchanté. Cette image impalpable qui est pourtant le reflet exact de l'être qui s'y mire ne pouvait que troubler des esprits non éclairés par l'expérience scientifique, aussi de tout temps, glaces et miroirs
furent-ils l'objet de superstitions et de pratiques touchant; à la magie. C'est ainsi que « casser une glace» est partout un mauvais présage. De même, l'usage de voiler les glaces dans la maison où il y a un mort se retrouve-t-il chez les gens de races et de civilisations différentes. Peut-être- faudrait-il y voir la crainte de retenir le Il double » et de l'empêcher de se dégager de ses attaches terrestres . Ces croyances relatives au miroir se retrouvent en France. Voir, entre autres ouvrages, celui d'Orain: « Folklore de l'Ille-et-Vilaine».
Les Siciliennes de Tunis, tout comme les Musulmanes, recommandent vivement de ne pas offrir de miroir à un malade, persuadées que cela hâterait sa mort. Certains rites se rapportant au miroir ont complètement perdu leur sens originel. Ainsi, il est recommandé de glisser une glace dans le matelas de la mariée, mais on ne donne à ce sujet aucune explication. De même, pendant la rédaction de son contrat, la mariée doit se regarder dans une glace et mettre un morceau de sucre dans sa bouche .
La femme, en se mirant à certaines époques de sa vie, ou à certaines heures de la journée, peut provoquer des événements inattendus et souvent fort désagréables. Il n'est jamais recommandé de se regarder à la glace la nuit , car on risquerait de voir, à la place de la sienne, l'image de djenoun malfaisants; mais si une femme mariée se mire la nuit, elle peut être assurée d'avoir sous peu une co-épouse.
De même, si une femme enceinte aperçoit, même involontairement, son image dans une glace, après le coucher du soleil, elle s'expose à donner le jour à une fille. Dans le même ordre d'idées, et cette croyance est sûrement en rapport avec les rites de la magie sympathique, on pense que le bébé ou J'enfant que l'on place devant une glace aura bientôt un frère ou une soeur.

Le peigne
Le peigne, en lui-même, n'est pas un objet dangereux à manier. D'ailleurs, « se peigner est une opération qui a un
rôle dans la magie. (Cf. « Contes des Fr. Grimm» : L'ondine de l'étang . Le casser ou le perdre n'entraîne pas de conséquences fâcheuses. Certaines croient que le faire tomber annonce des visites ou des coups de langue . Mais c'est par les démêlures et les pellicules qu'il arrache qu'il est redoutable
car elles sont employées dans nombre de sortilèges, au même titre que lès rognures d'ongles. D'ailleurs, se coiffer.
se raser ou se couper les ongles constitue un acte redoutable, Il est recommandé de ne pas s y livrer pendant les cérémonies du pèlerinage.

Les femmes des Oasis ne se peignent pas la nuit , ni le jour de la fête de achoura, de même qu'elles évitent de se couper les ongles car leurs mains seraient atteintes de tremblements séniles. Elles prennent bien soin de ne pas jeter leurs démêlures dans les cabinets ou dans les ordures, mais de les brûler, afin qu'elles ne puissent pas être utilisées contre elles.
Quant aux épingles, à cheveux ou à linge comme les aiguilles et tous les objets pointus ou piquants, on ne les utilise qu'en prononçant le bismiallah protecteur car elles sont dangereuses. Elles sont soumises aux mêmes interdictions que le peigne. Leur action est double: elles, sont employées soit
comme organe de défense contre les influences malignes, comme le couteau lors de la naissance, ou de la conduite de la mariée - soit au contraire pour charger d'un sort la personne - ou son effigie - vers laquelle elles sont dressées ou qu'elles piquent .
On s'en sert pour « nouer « ou lier» , L'aiguille ne doit ) pas avoir pénétré dans le linceul du mari. D'ailleurs, on ne doit pas coudre les vêtements de deuil dans la maison mortuaire. Il est également recommandé de ne coudre ni le mercredi, ni le jeudi , ni la nuit , car ces « gens-là ; saboteraient le travail, et de ne pas se servir d'aiguilles pendant les 9°, 10°, et 11° jours du mois de d'achoura, car on s'exposerait à trembler toute l'année.
On retrouve chez les Musulmanes des Oasis la croyance suivant laquelle prêter une épingle ou une aiguille « pique l'amitié , Ne l'accepter qu'après avoir été piqué par la personne à qui elle appartient. _En France, au contraire, d'après Chapiseau: op. cit., p. II7 et Orain: op. cit.; p. 24 dans
certaines régions, donner une épingle « attache l'amitié » ,
Pour les ciseaux et le couteau en tant qu'objets tranchants, ils sont soumis aux mêmes interdictions que les objets pointus tels que pointes, épingles et aiguilles. Les prêter « coupe l'amitié». Prononcer avant de s'en servir la formule suivante: bismillah ya rabbi, tnezzel el baraka ou in challah mabrouk « Au nom de Dieu, mon Dieu, faites descendre la bénédiction, ou, s'il plaît à Dieu,ce travail sera béni ».
Ne pas offrir ciseaux ou couteau de la main à la main car cela suscite disputes et haines, mais les poser devant la personne à qui on les passe, qui les prend ensuite. Pour le couteau, la bienséance alliée à l'élégance demandent qu'on se le passe posé à plat sur' le dos de la main.
Si deux couteaux posés l'un sur l'autre forment une croix, ou que les ciseaux tombent ouverts, c'est signe de calomnies.
Jouer avec les ciseaux en parlant annonce une dispute.
Un couteau formant croix avec une cuiller est de très mauvaise augure pour la famille. Chapseau: op. cit., p. 294 cite la même coutume pour la cuiller et la fourchette en croix.
Il est expressément recommandé de n'aiguiser ni couteau ni ciseaux la nuit sous peine de causer la mort du chef de famille, et de prononcer une formule propitiatoire avant de les aiguiser, en plein jour.
On voit par tous ces exemples - et notre étude n'a pas la prétention d'être exaustive - que la vie des femmes musulmanes est hérissée de difficultés et semée d' embûches dues à la malignité des djenoun qui hantent la maison. La civilité, dans les relations entre femmes, est de ce fait, semée de mille petites attentions auxquelles on est toujours sensible, mais que l'étrangère à peine à percevoir d'elle-même. Il lui faut pourtant essayer de s'assimiler ces croyances et coutumes si elle veut ne pas risquer de blesser ses amies. De plus en plus ,ces pratiques disparaissent dans la jeune génération, mais elles sont encore très vivantes et très vivaces dans certaines familles attachées aux traditions.
Les provisions et denrées alimentaires
Les provisions que toute maîtresse de maison prévoyante doit accumuler chez elle pour l'hiver ou pour, les mauvais jours, ne peuvent être préparées qu'avec d'infinies précautions pour leur assurer un maximum de conservation -et de rendement, en un mot, pour attirer sur elle cette baraka que
M. E. G. Gobert a fort bien définie dans son étude sur la « magie des restes» . et l'y conserver. Ainsi, lorsque l'on fait, rouler le couscous pour plusieurs mois, doit-on choisir, pour cette opération, une femme qui ait une « main heureuse » , sans quoi il moisirait ou serait rendu inutilisable par une multitude de petits vers qui s'y développeraient. Il est aussi recommandé de ne prononcer, pendant toute la durée de ce travail, que des paroles de bon augure, et d'isoler la femme qui en est chargée, afin de ne pas J'exposer à entendre des paroles ou des bruits malencontreux.
Si des voisines ou des visiteuses admirent les provisions en cours de préparation : couscous, viande séchée, conserves de tomales, il faut leur en offrir afin qu'elles ne les « mangent pas de leurs yeux» (men 'aynihum) ) et ne les rendent pas inutilisables. Celles à qui on les offre doivent s'empresser de répondre: snîn dâima in cha-llah, tâkul belhna, wa sahha u farha « pendant de longues années, s'il plaît à Dieu, vous mangerez dans la paix, la tranquillité et la joie) .
Ceci, pour les provisions en général, mais, de, plus, chaque denrée a ses caractéristiques: bons ou mauvais présages y sont attachés et elles doivent être employées avec des précautions spéciales.
Ainsi, les bougies et les veilleuses ne doivent, de même que les lampes, jamais fumer car l'odeur répandue éloignerait les anges.
Il ne faut jamais souffler sur une flamme. La veilleuse doit s'éteindre d'elle-même. Pour la bougie, on doit en étouffer la flamme contre un mur
Le Pain
Parmi toutes les denrées alimentaires; le pain tient une place de premier choix, Il est considéré comme un aliment sacré, un « don de Dieu » , et malheur à quiconque le souillerait sciemment, S'il arrive qu'on en laisse tomber un morceau à terre et qu'on marche dessus, il faut immédiatement le ramasser, le porter à ses lèvres puis à son front, et lui demander pardon .
Il est bon de donner du pain en aumône, cela éloigne les malheurs et tous les dangers qui menacent la maisonnée.
L'époque la plus favorable, pour faire cette aumône, est la première semaine du mois, et le jour le plus faste le vendredi.
Pour bien faire, il faut mettre le pain sous son oreiller le jeudi soir et le donner à un pauvre le lendemain.
Pour guérir une personne malade, on prend un pain rond d'un kilogramme ou d'une livre, et on le fait tourner sept fois autour de la tête de la patiente puis on en fait l'aumône.
Quand on fait un rêve qui annonce quelque malheur, on se rend aux W.-C, dès le réveil, avant d'avoir adressé la parole à qui que ce soit, et on le « raconte à son urine » , c' est-à-dire qu'on dit tout en urinant: ya bouli rani hlamt kif elli…., O mon urine, j'ai rêvé comme si. .. , et on résume le rêve de manière à avoir fini de le raconter quand l'urine cesse de couler. Puis on sort, on prend un pain rond que l'on fait tourner sept fois autour de sa tête et on dit : dfaat bla ala ktafi man atabaa, (j'ai rejeté de mes épaules une épreuve causée par la tabaa, ou suivant le cas: defaat bla alaya w ala wlidati fi sabil allah .j'ai rejeté, dans la voie de Dieu, une épreuve qui m'atteignait ainsi que mes enfants) . On donne ensuite le pain au premier mendiant qui passe.
Le serment prêté sur le pain est très solennel. Faisant passer le pain devant ses yeux, la personne qui veut se justifier dit: in challah had el garssa taamini man ayouni illa dartha wala golt had laklam: (Plaise à Dieu que ce pain me fasse perdre la vue, si j'ai fait cela ou dit cette parole) .
Il est d'usage de couper le pain avec un couteau, mais il faut au préalable prononcer la formule suivante: bismillah walbaraka (au nom de Dieu, béni soit-il) , afin que ce pain rassasie tous ceux qui en mangeront et leur profite. En France, d'après Orain « Folklore d'Ille-et Vilaine ", p. 267, on ne doit pas entamer une miche de pain sans y tracer une croix avec un couteau De même, lorsqu'on coupe le pain, il faut que la tranche soit nette car « plus il y a de bosses, plus les filles de la maison tarderont à se marier Il.
Les mêmes croyances se retrouvent dans la Beauce et le Perche, citées par Chapiseau, op cit , p. 297, il ajoute même que, cc si l'on dépose un pain sur une table, il faut le placer sur le côté plat, sinon le diable danse dessus »...
Les oeufs
Les oeufs, en eux-mêmes, ont une influence bénéfique et en manger ne peut que profiter aux petits et aux grands. Il est même recommandé d'en manger le plus possible au jour de l'An pour attirer la richesse. Avant la guerre, chaque œuf absorbé ce jour-là était censé rapporter au moins cent francs.
De même les oeufs incrustés dans la pâtisserie de l'Aid El kebir améne l'abondance.
Lorsqu'en reçoit la visite d'un enfant pour la première fois, il est de bon ton de lui offrir des oeufs en signe de bienvenue.
Pour guérir un enfant de la rougeole, on lui offre des oeufs mêlés à des fruits secs et des bonbons.
Si on peut faire manger à un enfant le premier oeuf pondu par une poulette, ses études en seront grandement facilitées.
Les oeufs sont fréquemment utilisés pour conjurer un sort ou guerir une possédée. On procède ainsi: on prend un œuf pondu le jeudi par une poule noire. On l'enduit de savon et on le roule dans du hab errchàd . Le vendredi, entre la prière de l'asr" et celle du magreb, on met l'oeuf ainsi préparé
dans le kanûn et on le fait éclater. Cette opération est, paraît-il, souveraine pour neutraliser les maléfices de la tabaa (méchante vieille qui prend plaisir à contrecarrer les projets des humains et à leur jouer de mauvais tours).
On a vu à propos du kanûn que l'oeuf est aussi employé pour faciliter les accouchements .
Lors de la toilette de la mariée, on a coutume de lui casser un oeuf sur les cheveux pour les lui laver .
Par contre, les coquilles d'oeufs sont très dangereuses. Il ne faut pas les brûler sous peine d'attirer la maladie ou la mort dans la maison. Si cela arrive, brûler immédiatement de l'encens au-dessus. Marcher sur des coquilles d'oeufs suscite des difficultés sans nombre. Cependant, lorsqu'on fait cuire des oeufs, il est recommandé d'en écraser les coquilles, sans quoi le diable urinerait dedans . En Bretagne, Sébillot « Traditions et superstitions de la Hte Bretagne » , t. II, p. 133, note que brûler les coques d'oeufs empêche les poules de pondre» et Chapiseau op. cit p 278, « brûler des coques d'oeufs fait souffrir un saint »..
Le lait
A la ville, les superstitions touchant le lait et les produits qui en dérivent sont beaucoup moins nombreuses qu'à la campagne. Remarquer qu'il est toujours versé ou absorbé avec respect, et qu'en sa présence on ne, se laisse pas aller à prononcer des paroles vives ou déplacées.
Voir du lait le matin de bonne heure est de bon augure pour toute la journée .
Le renverser porte malheur .
L'huile
Renverser l'huile, par contre, est signe d'abondance et de joie. L'huile, denrée particulièrement chére aux Oasisiens, ne peut amener le malheur .
On, huile les gonds de la porte d'une maison neuve pour y attirer la richesse .
Lors d'un accouchement difficile, un membre de la famille de la parturiente remplit sa bouche d'huile et en déverse le contenu dans le puits en invoquant Sidi Abdelkader pour obtenir son intercession.
L'huile, absorbée par voie buccale ou employée en frictions externes est souveraine dans le traitement de nombre de maladies.
Le miel

On serait tenté d'attribuer au miel les mêmes propriétés qu'à l'huile à cause de son onctuosité et de sa douceur, mais il n'en est rien. Si, dans le langage hyperbolique, il qualifie tout ce qui est doux: et agréable :jolie femme, voix charmeuse, parole facile, belle couleur, etc ... il est d'un usage dangereux dans la vie courante.
S'il est bon d'avoir toujours du miel chez soi, et d'en utiliser dans les pâtisseries, il faut bien se garder d"en offrir le soir à un hôte, car il serait piqué par les abeilles après sa mort .
En renverser attire immanquablement une mort dans la famille.
Cependant, on a coutume de mettre un peu de miel et d'huile dans la bouche du nouveau-né pour qu'il ait la voix douce et la parole facile. De même, dans certaines familles, on donne à l'accouchée un mélange de miel et de farine grillée pour l'aider à se remettre.

Le sel
Le sel doit être conservé dans une boîte toujours fermée car les djenoun ne l'aiment pas et il ne faut pas les exposer à s'y frotter .
D'autre part, si un lézard y urinait, il deviendrait inutilisable.
Celui qui en mangerait attraperait la lèpre el bras.
La personne qui renverse du sel voit le tour de ses ongles se couvrir de petites peaux: bû ntif .
Renverser à la fois le poivre et le sel est signe de dispute.
Lorsque deux personnes ont pris ensemble l'eau et le sel, l'une ne peut trahir la confiance de l'autre sans attirer le malheur sur sa propre tête.
La viande
La viande séchée kaddid fait aussi partie des provisions de la maison, mais peu de pratiques s'y rattachent, sauf celles se rapportant à la victime de Laid. Une seule chose très importante : on ne doit sous aucun prétexte refuser un présent de viande fraîche ou de conserve, cuite ou crue, car cela attire la mort. Le fait a été, paraît-il, souvent vérifié.
Le café

Les croyances relatives au café concernent toutes la boisson et se limitent des présages. Ainsi, il est de bon augure de renverser du café sur soi.
Les bulles d'air qui se forment sur le café lorsqu'on le verse dans la tasse indiquent que l'on recevra sous peu une somme d'argent. Pour fixer le présage, reçueillir les bulles sur l'index de la main gauche et les appliquer sur la paume de la main droite. .
Toutes ces superstitions relatives aux denrées alimentaires ne sont pas en usage dans tous les milieux Oasisiens, mais elles varient avec les familles. Ainsi, telle famille a-t-elle noté l'influence néfaste du miel renversé, alors que d'autres le nient. Ces croyances se rencontrent parfois "avec celles que l'on retrouve dans le folklore français, mais il faut noter que parfois elles s'opposent totalement. C'est ainsi que l'huile, en Tunisie, attire l'abondance alors que dans le Midi de la France elle annonce la mort lorsqu'elle est renversée.
Citons enfin la coutume -: que M. E.G. Gobert a fort bien exposée dans son étude sur la magie des restes - suivant laquelle il est recommandé de ne jamais vider complétement une jarre ou un récipient ayant contenu des provisions dans le dessein de conserver la baraka , d'assurer sa durée ou son renouvellement .

GRAF – DE LA SALLE