Exploration d'Oued Righ Par Loir Montgazon

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Exploration d'Oued Righ Par Loir Montgazon


WAD-REAG. - TUGGURT.
La ville de Tuggurt est bâtie en amphithéâtre sur le plan légèrement incliné vers le nord-est d'une eminence qui fait partie d'une chaine de montagnes très-basses qui court du nord-ouest au sud-est ; elle a à peu près la forme d'un trapèze. La partie supérieure de la ville est couronnée par la casba, dans laquelle est situé le palais du bey. Cette forteresse est entourée du coté de la ville par un mur avec des glacis et un fossé ; elle communique avec elle au moyen d'une porte et d'un pont en pierre d'une seule arche. Du côté de la campagne, au sud-ouest, elle est assise sur des rochers qui dominent des ravins de 15 à 20 mètres de profondeur. L'escalade de ce côté n'est facile que dans un seul endroit, où l'on trouve un coteau qui part des montagnes, traverse le ravin, et se prolonge jusqu'au pied du mur d'enceinte. Ce point faible est défendu par une tour carrée d'environ 12 mètres de hauteur, et garnie de trois pièces de canon, je crois, sans pouvoir l'affir-mer, qu'il existe au pied de cette tour une poterne par laquelle le bey peut sortir dans la campagne sans passer par la ville.
La ville, défendue ainsi au sud-ouest par des rochers et la casba, l'est et l'ouest, au nord et au sud, par des murailles épaisses, mais en mauvais état, flanquées de tours carrées, et par un fossé de 12 à 15 mètres de largeur, qui sert de lit à une petite rivière formée par plusieurs sources de la montagne et de la ville, et qui, après avoir contourné les remparts a l'ouest, au nord et à l'est, va se perdre dans le lac Melghigh, après un cours de 20 lieues. On traverse cette rivière sur trois ponts en pierre d'une construction très-ancienne, et qui correspondent aux trois portes de la ville, la principale et la plus fréquentée au nord, les deux autres à l'ouest et a l'est.
En entrant par la porte du nord, l'on trouve une petite place ou se tient tous
les jours le marché, assez bien fourni en tomates, aubergines, gombos, piments, plusieurs espèces de salades, des choux-fleurs énormes, des asperges et les artichauts sauvages, des courges, des melons, des pastèques, des pêches, des abricots, des oranges, des limons doux, des figues, des jujubes, des amandes, et plusieurs autres espèces de légumes et de fruits selon la saison . Les Arabes y apportent, aussi des œufs, des volailles, et un peu de gibier. On y voit plusieurs baraques servant de boutiques à des bouchers qui vendent de la chair du chameau, qui est à peu près la seule viande dont se nourissent les habitants du pays.
Les rues de Tuggurt sont, comme je l'ai dit, étroites et tortueuses. Les maisons, qui n'ont qu'un ou deux étages, sont à terrasse; elles ressemblent par leur disposition a celles des autres villes de la Barbarie. Les bazars sont petits et mesquins, on en compte cinq : celui des cordonniers, qui est le mieux fourni, où l'on trouve une assez grande quantité de babouches et de bottes jaunes et rouges ; Le bazar des selliers, celui des tailleurs, et enfin deux autres bazars pour les marchands, l'un pour les couvertures et les étoffes de laine, l'autre pour les essences, l'épicerie et la mercerie.
les mosquées sont nombreuses, mais il n'y en a que deux de remarquables , tant par leur grandeur que par l'élégance et l'élévation de leurs minarets.
Dans la partie haute de la ville, en face la casba, l'on voit une grande place ou se tient tous les jeudis le marché des esclaves des deux sexes. Le prix d'une négresse varie depuis 20 jusqu'à 60 gourdes d'Espagne, selon sa force, sa jeunesse et sa beauté; les nègres ont à peu près la même valeur.
Le bey deTuggurt ne bat pas monnaie : la plus estimée dans le pays est celle d'Espagne, gourdes et quadruples; mais ceux qui en ont la conservent précieusement, ni l'en ne trouve guère pour monnaie courante que le raabuub la piastre tunisienne, et les boudjous de l'ancienne régence d'Alger.
Tuggurt faisait un grand commerce d'esclaves, qu'elle recevait de différente parties de l'interieur de l'Afrique; elle en fournissait autrefois les marchés d' Algérie et de Tunis. Depuis l'occupation française, ce commerce avait diminué; mais cependant il était encore considérable, et l'on portait à 6,000 le nombre des esclaves qu'elle expédiait tous les ans à Tunis. Une partie de ces esclaves restait dans cette régence, et l'autre était exportee à Constantinople et a Smyrne. Aujourd'hui ce trafic doit être bien tombé, depuis que le bey de Tunis, par déférence pour l'Angleterre, et cédant aux pressantes sollicitations du consul général, sir Thomas Reade, qui est president honoraire de la Société pour l'abolition de l'esclavage établie a Paris, fit, en l840,dans un beau mouvement de philanthropie, brûler les baraques en bois nui servaient au marché des esclaves, en défendit la vente aux encheres dans toute l'étendue de la régence, et en prohiba l'impotation et l'exportation..
Tous les habitants du Wad-Reig professent l'islamisme. Les juifs, que
l'on trouve partout où il y a du commerce à faire et de l'argent à gagner,
n'ont point pénétré dans cette province.
La population de Tuggurt se compose de Maures, d'Arabes, de nègres libres ou esclaves ; mais ces races, mêlées aux anciens habitants du pays, se sont tellement confondues qu'elles ont perdu leur caractère primitif. Ces différents croisements ont produit, avec le temps, un peuple à part avec un type particulier : ce sont des hommes grands, secs, presque sans barbe ; leur peau est d'une couleur légèrement noirâtre. Ils sont mous, sans énergie, et d'une indolence excessive; presque toute leur vie se passe, soit dans les bains, soit dans les cafés, a fumer leur pipe et à écouter le chant monotone des négresses qui s'accompagnent en frappant sur une espèce de petit tambour formé d'un pot de terre et d'une peau de mouton. Ils ont l'habitude de fumer avec leur tabac des feuilles de Takrouri, espèce de chanvre bâtard, qui, comme l'opium, possède des vertus somnifères. Cette plante les plonge dans un engourdissement continuel, et leur procure un sommeil d'extase et de béatitude.
Les nègres esclaves sout chargés des travaux domestiques et de la culture des jardins; les nègres libres ont presque tous une industrie. Ils forment la grande majorité des cordonniers, tailleurs et selliers; on en compte aussi beaucoup parmi les marchands.
Je remarquai dans ce pays une maladie que nous ne connaissons pas en Europe, et qui est bien commune à Tuggurt parmi les nègres seulement : c'est une espèce de dragonneau, qui diffère essentiellement de celui décrit par les auteurs sous le nom de ver de Guinée, vena Medina Araborum, ver île Médine.
Ce ver se développe dans le tissu cellulaire sous-cutané ; il prend ordinairement naissance a la jambe, et remonte en spirale jusque sur la Cuisse, soulevant la peau sur son passage, comme le ferait une grosse veine. Il y a même des cas, mais rares, où il dépasse la cuisse, contourne le bassin, l'abdomen, la poitrine, et arrive jusqu'au cou. Quelquefois aussi le même individu est atteint de deux dragonneaux, qui partent de chaque jambe, et dont les anneaux, toujours assez rapprochés, s'ils dépassent la cuisse, viennent se croiser sur l'abdomen et la poitrine. Ces cas sont presque toujours mortels, et le malade, a près deux ou trois ans, meurt dans un état effrayant de marasme et de consomption.
Pendant le court séjour que je fis a Tuggurt, je fus a mème d'observer plusieurs cas de dragonneau simple, c'est-à-dire lorsque ce ver ne dépassait pas la cuisse; deux de dragonneau double, et un seul où le ver remontait jusqu'à l'ombilic.
Dans les cas simples la guérison est facile, et voici le traitement que les médecins du pays emploient. Ils pratiquent à la peau une incision, si le ver se borne à la jambe; deux, s'il arrive jusqu'à la cuisse, et enfin trois ou quatre, s'il se répand sur l'abdomen et la poitrine. Cette incision a toujours lieu à la partie moyenne du ver ou de chaque portion du ver, dans l'endroit où le tissu cellulaire est moins resserré, comme à la partie in
lerne du mollet, de la cuisse, sur les cotes de l'abdomen et de la poitrine. Ils soûlèrent ensuite le ver et le coupent en deux dans chaque incision. Chaque partie coupée est liée par un fil sur des petits rouleaux eu bois, deux pour chaque segment de la plaie inférieure, et un pour le segment supérieur des autres incisions. Ces rouleaux sonl maintenus sur les plaies au moyen d'un bandage approprié. Tous les jours ils dévident sur chaque rouleau quelques centimètres du ver, en opérant avec beaucoup de précaution quelques tractions légères, ayant soin de s'arrêter lorsqu'il y a rési-stance pour ne pas le rompre, car alors la partie rompue occasionnerait une inflammation chronique , qui conduit quelquefois a la gangrène. Lorsque ce traitement est bien dirigé, ils parviennent souvent a extraire ce ver en entier au bout de vingt-cinq à trente jours.
Ce ver, lorsqu'il est vivant, ressemble à un tronc nerveux ; il est blanc, filiforme, a stries longitudinales; desséché, il devient d'un jaune foncé, de la grosseur d'une grosse corde de guitare.
On m'a dit dans le pays que les nègres de Guinée étaient les seuls qui fussent affectés de cette maladie; qu'en général, ils l'apportaient avec eux, ou qu'elle se développait dans la première année de leur exportation; que, passé ce temps, ils n'en étaient plus atteints.
Les femmes de Tuggurt sont très-libres, elles peuvent sortir sans être voilées; il n'y a guère que les femmes des grands personnages qui portent le voile. Elles sont bien faites, d'une taille élancée ; sans avoir l'obésité des Mauresques des villes de la côte de Barbarie, elles ne manquent pas d'embonpoint. Leur peau, comme celle des hommes,est légèrement noire, leurs yeux sont vifs et brillants, leurs dents sont très-blanches, leurs traits sont assez réguliers; cependant elles ne sont pas jolies. Leur costume d'intérieur est léger et gracieux ; quand elles sortent, elles s'enveloppent d'une couverture de laine blanche qui se drape sur l'épaule, et dont elles ramènent une des extrémités jusque sur la tête. On les dit vives, voluptueuses et très-débauchées, ce qui contrasterait singulièrement avec la mollesse et l'apathie naturelle des hommes.
Le soir, elles se réunissent dans les jardins frais et ombragés qui entourent la ville, pour parler de leurs amours et raconter des histoires. Ces lieux sont souvent témoins de leurs rendez-vous et de leurs intrigues galantes.

Loir Montgazon