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Les interdits du vocabulaires de Touggourt

Les interdits du vocabulaires de Touggourt

lundi 9 août 2010, 20:55

mercredi 14 avril 2010, 12:45

Ce sont, en effet, les femmes qui suivent le plus fidèlement la coutume et elles ont leur parler à elles, différent de celui des hommes. Quand elles sont réunies, quelle est leur occupation ? Une bataille de paroles, claquant comme des roseaux qui s'entrechoquent; et elles parlent jusqu'à ce qu'enfin fatiguées, elles se lèvent sans avoir fait autre chose que rire aux dépens du prochain et au grand dommage de la bienséance.
Mais si les femmes, pour se distraire, disent tant de paroles, elles savent taire certains mots proscrits par la coutume et elles redoutent le propos malencontreux qui pourrait leur apporter le malheur à elles, ou à leurs enfants, ou à leur mari ; elles respectent les traditions et croient fermement à l'augure.
Les Gens observent les coutumes de la Société, respectent les habitudes familiales ; elles croient au bon ou au mauvais augure et, en conséquence, évitent de prononcer certains mots néfastes, qui, en diverses circonstances, doivent être bannis du langage de tout homme qui se respecte , et qu' il convient de taire. Certains vocables, par exemple le mot Labra , " l'aiguille" ne doit pas être prononcée le soir ; d'autres encore, des noms de maladies graves, par exemple, ou bien des mots inconvenants, ne doivent jamais passer sur ta langue. Et si tu les entends articuler par quelqu'un en ta présence, tu sauras ce que tu dois penser du personnage.
Vous savez que chez les Touggourtis , si quelqu'un tue une vipère , il est tenu de couper la tête de l'animal, on la brûle et les cendres en sont jetées aux sept vents. La cause ? C'est que la tête de la vipère jouit de cette propriété redoutable de nous enlever la raison. Qu'une parcelle de cette substance soit placée, par une main ennemie, dans la coiffure ou la chaussure de quelqu'un, y en eût-il gros comme un grain de mil, à son contact la personne touchée perd la raison et ne guérit pas .
Il en est de même pour la chouette. Si quelqu'un est amené à parler de cet oiseau, il se garde de prononcer son nom : Hakouba (Wa Wlatha Soubaa) (La chouette et ses sept oisillons ); il l'appelle " Goubaa " . Quand , elle passe devant une assistance la nuit , en doit siffler et prononcer ces termes " Tartag el Foul " (Broyer les fèves)
Les Touggourtis disaient que l'araignée, installée dans une demeure, y appelle la ruine. Quand ils découvrent sa toile, ils la détruisent, prétendant qu'elle est un fâcheux présage.
Le nom du sanglier ou du porc (Halouf) n'est prononce en aucune circonstance. Ce mot ne peut se dire en présence de gens respectables, ou bien près d'une zaouïa ou d'une mosquée, ni devant les tombeaux des saints et moins encore, - car c'est là le comble de la grossièreté - devant des aliments servis.
Les femmes désignent ordinairement l'aiguille d'acier par le mot Labra ; mais ce vocable n'est guère usité à la fin de la journée. A ce moment, c'est Oum El Khit , " la mère au fil " ou " El Amiya " (L'aveugle) qu'il faut dire1. Car l'aiguille est de mauvais augure, ceci pour deux raisons. La première : cet objet, en dépit de sa grande utilité, est d'une valeur insignifiante, quelques centimes à peine. Voici un individu dont les yeux, au moment de son réveil, tombent sur une aiguille qu'un maladroit a laissé choir par terre. Quelle chance pourra lui apporter au cours de la journée, commencée de la sorte !
Et ceci t'indique la deuxième raison de notre répugnance à nommer l'aiguille : elle sert à coudre le vêtement des morts. Qu'on le veuille ou non, il faut mourir; et nous craignons la mort, elle qui sépare ceux qui s'aiment, et qui, telle une torche ardente, vide les maisons puissantes. Sur son chemin, plus besoin de compagnon .de route, ni de viatique ; à ceux qui goûtent à sa coupe brûlante elle donne la paix, laissant, par contre, dans le trouble ceux qu'elle a épargnés.
Il est de même pour le Sel qui à la tombée de la nuit il est appelé Errebh (gagné) .Le feu ou les allumettes sont appelés Annar , le soir en les désignent par le therme de l'Aafiya (Santé - Sécurité).
On s'interdit aussi de prononcer le nombre cinq (Khamsa ) devant quelqu'un qu'en respecte et pour designer le nombre en dit (Adda) .
Les mots interdits quand ils sont prononcés pour une raison quelconque ils sont d'habitude et obligatoirement des termes "Hacha aiynik"Cela ne concerne pas tes yeux, "Hacha man Gbali"Ce la ne concerne pas celui qui est devant moi , " Hacha Assamiin" Cela ne concerne pas ceux qui m'écoutent , ou le terme " Fi aynin Laada" Dans les yeux des ennemis .
Quand en est ebloui par une beauté ou quelque chose d'admirable , il faut utiliser le terme " Allah Msalli Ala Nbi ".
En ne doit en aucun cas jouer avec le couteau puisque cet instrument est assoiffer de la chair humaine , ou prononcer le mot "Mous" la nuit tombée , cela est de mauvaise augure .
Melh (Sel) = Rebh
Hakouba (La Chouette)= Gobaa ( Tartag el foul)
labra ( Aiguille) = Om el Khit ( El Amiya)
Kamsa (Cinq) = Adda
Ennar (Le feu) = El afiya
Almard (Les maladies) = Quand ce mot est prononcer en se hate à dire ( Bslamet Assamiin) la santé à ceux qui écoutent .
Avoir la tête découverte au passage du cortege funèbre = Cela est de mauvaise augure puisque le mort t'enlève les cheveux .
El Agrab (Scorpion) = El Safra , El Kahla , Echahba
Wzgha (Le Lézard ) = Tabaa
La vipère = El Haya , Eli ma Tatsama
Le fait de siffler = Celui qui écoute doit dire tu siffle sur ta tête - Tsafar ala Rassak .
Le fait de montrer les tombes avec le doigt en doit en revanche mordre le doigt coupable et le mettre un petit moment sous le pied.
Maknsa = Maslha (Balai)

La croyance et rites du Coq.

La croyance et rites du Coq.

dimanche 20 juin 2010, 21:56

Il n'existait, à ma connaissance, qu'un seul instrument de précision employé par les anciens pour déterminer l'heure. C'est une sorte de double gnomon qui se trouve dans la grande mosquée d'Alger, sur la plate-forme du minaret. Il est connu sous le nom de zaoual, midi, méridien. L'appareil se compose de deux styles verticaux de hauteur inégale dont les sommets sont réunis par une corde à violon. Il permet au muezzin de fixer avec exactitude le midi véritable, l'ombre de la corde, préalablement tendue dans le cas d'intempéries, se trouvant, au moment où le soleil est au zénith, réunir par une ligne droite les deux pieds des styles. J'ignore si cet instrument est d'invention arabe et ne sais à quelle époque il remonte; mais, si l'on s'en servait jadis, on ne semble pas en connaître la théorie; car, l'appareil ayant demandé une réparation, aucun des autochtones ne voulut s'en charger et l'on eut recours à un ingénieur français.
Cette manière de déterminer l'heure de la prière de midi par l'ombre méridienne n'aurait cours, que je sache, qu'à Alger. Les sahariens n'y mettent pas tant de façons : ils reconnaissaient cette heure à la halte méridienne du soleil. Ils prétendaient que, parvenu au sommet du ciel, le soleil, comme on le sait, stationne quelques instants; et que, si les citadins, dont les sens sont émoussés, (citadin chez eux est synonyme de sot), ne perçoivent pas cet arrêt, leurs yeux exercés d'hommes des champs n'ont que faire du secours des agents mécaniques pour le remarquer.
Quant à reconnaître les autres heures, ils le faisaient, avec une précision suffisante selon eux, (ni leur vie active, ni leur vie religieuse ne sont bien exigeantes sur ce point), en observant la hauteur du soleil, et la longueur et la direction de l'ombre de leur propre corps. Souvent les bergers adoptent telle saillie arbre ou roche, du paysage qui leur est familier, comme tige d'un cadran naturel et jugeaient de l'heure à l'ombre projetée par cette tige sur les objets environnants. Parfois, ils disposent des pierres qui marquent les principaux degrés de ce cadran. Les femmes de la banlieue, a Touggourt, traçaient au charbon sur le parquet de leur patio un trait qui suit la bordure de l'ombre au moment où le muezzin annonce la prière et elles appréciaient l'écoulement du temps au cheminement de cette ombre.
Elles en jugeaient d'ailleurs certainement d'après d'autres indices, tels que sirène de DIVIK, De La Commune, du train , etc., en général des bruits réguliers que nous ne remarquons pas.
Mais la manière, semble-t-il, la plus étrange et à la réflexion la plus naturelle, de connaître l'heure est celle qui était courante parmi les fellahs qui s'en rapportent au chant du coq, quand les nuages leur voilent le soleil ; les femmes même ont plus de confiance dans le témoignage de leur coq que dans celui de leurs yeux. Elles sont convaincues que ces gallinacés chantent sept fois par jour, précisément aux heures des prières. Cette croyance, est si commune qu'on ne dit pas dans le langage le coq chante, mais le coq appelle à la prière (iedden). Les coqs sont, sans métaphore, les muezzins attitrés des champs. Il faut ajouter des muezzins dont nul ne songe à contester l'exactitude infaillible, attendu que, si leurs confrères des minarets ont recours pour établir l'heure a des moyens humains, ceux-ci en sont informés par la voie surnaturelle. Les animaux, en effet, tout le monde l'admet, voient les esprits et reçoivent l'impression de tous les phénomènes qui se produisent dans le monde des génies : ils nous en transmettent souvent l'écho. C'est ainsi que nos coqs domestiques ne se font entendre que lorsqu'ils entendent eux-mêmes chanter le grand coq Salomonien (Faroudj eslimani).
Ce coq fantastique est universellement connu comme le muezzin des génies; il est génie lui-même; il est chargé de la fonction de leur annoncer tous les jours les heures des prières, et, en temps de jeûne, le moment où l'on peut rompre l'abstinence et celui où on doit la commencer. Le fidèle scrupuleux pourrait-il suivre un guide plus sur? Dieu a voulu que les avertissements du coq Salomonien se répercutent jusqu'aux extrémités de la terre, et tous les coqs, dès qu'il a donné le signal, se les transmettent, à qui mieux mieux, scrupuleusement. Aussi, un bon Oasisien s'en remet-il à son coq du soin de fixer les heures de ses prières et de ses jeûnes et a-t-il la conscience en repas tant qu'il se conforme aux indications de ce chapelain des champs .
Le coq Salomonien a fait souche terrestre, comme nous dirions, - en trahissant d'ailleurs la pensée indigène; car celle-ci ne s'embarrasse guère des distinctions : du moment où le coq Salomonien existe, il existe aussi bien dans le monde des hommes que dans celui des esprits; peut-être existe-t-il simultanément partout où la pensée peut l'envisager! - Donc, nos anciens qui ne voyaient aucune difficulté à ce que le matériel naisse du spirituel, qui admettent le mariage entre les esprits et les hommes et les animaux, prétendent posséder une race de coqs de la descendance du coq Salomonien. Seulement, l'opinion varie sur l'espèce qui peut se vanter de cette origine surnaturelle. Dans le dictionnaire de Beaussier (Alger, 1887), je trouve que le coq Slimani est " un coq blanc à double crête ". Il est décrit avec les caractéristiques suivantes : il a le burnous écarlate, (entendez les plumes du cou longues et d'un rouge éclatant ou mordoré, les couleurs étant assez confuses pour les indigènes); la crête semblable à celle du geai, le bec paré d'amples barbillons sanguinolents. En réalité, je crois que le terme de Slimani désigne seulement un beau coq, haut en couleur et d'une vitalité intense; et les bonnes femmes, dévotes aux génies, pour qui l'est une question grave, attendu que les génies agréent plus volontiers des victimes de cette espèce, peuvent, grâce au vague de sa définition, se persuader toujours qu'elles leur immolent bien un coq Salomonien.

Ezzaman - le temps dans la mémoire populaire

mercredi 8 septembre 2010, 21:21

Dans la littérature orale une personnification du temps. Temps, Ezmân, ne porte pas le sablier ; ce n'est pas un mesureur de la durée ; il n'a pas d'ailes et ne représente pas le moment qui fuit ; ni de faux et ne rappelle pas la puissance destructive des ans : il tient une bourse à la main et cette bourse joue le rôle de la corne d'abondance de la Fortune. Ezmân est le génie distributeur des biens de ce monde. Il est en relation fréquente avec Sa'd (le Bonheur, la chance). Voici un conte où on lui reconnaîtra cette figure. Sa'd et Ezmân de Bonheur et le Temps) sont deux amis (açhab bezzaf) qui vont souvent de compagnie. Un jour, ils vinrent s'asseoir devant l'établi d'un menuisier fort misérable : Comment vont les affaires ? lui demanda le Temps.
Je suis avec cet Ezmân, ce Temps-ci ! Nous nous tuons de travail, mais il est plus fort que nous. "
Le Temps lui remit une bourse de cent dinars qu'il courut cacher dans un cabas de sciure de bois que sa femme se hâta de vendre à un acheteur de sciure. Le lendemain, ses visiteurs revinrent : Comment vont les affaires ? dit le Temps. - Nous avons été joués par ce Temps. - Prends cent autres dinars et ne dis plus : Nous avons été joués par ce Temps. "
Cette fois-ci, il les cacha dans le cabas aux ordures; mais, celles-ci sentant mauvais, un de ses enfants les jeta à la rue. Quand les visiteurs revinrent : " Voilà avec quel Bonheur (Sa'd) nous sommes.

" Prend ce dirhem percé, lui dit alors Sa'd (le Bonheur). "
Le menuisier acheta avec ce dirhem percé un poisson dans le ventre duquel il trouva un rubis que le roi lui paya un plein couffin d'or, un plein couffin d'argent, cent chamelles, cent vaches, etc.
Dans le langage courant, on trouve l'expression : " Je suis avec ce Temps-ci " dans le sens de : aux prises avec l'adversité. Ce sens est précisé par une épithète que l'on rencontre accolée au Temps : on l'appelle mekfouh, l'adversaire à la lutte. Rani m'a hazeman elmekfouh veut dire je lutte comme dans un corps à corps avec le Temps. Comme on le voit, le Temps, distributeur de bourses pour les uns, est un adversaire qu'il faut terrasser pour les autres, à la différence de Sa'd qui est toujours la Chance heureuse.
Ezmân. représentant le sort individuel, a presque toujours le sens péjoratif. " Cette femme est son Temps " veut dire son guignon, son porte-malheur.
D'autres fois, Ezmân est bon ou mauvais, suivant l'attitude qu'il prend. On dit couramment en parlant d'un
homme malheureux dans ses entreprises : " Le Temps est couché pour lui " ; et d'un; homme heureux : " Le Temps est debout pour lui " . Ce qu'il y a d'étrange dans cette locution populaire, c'est que cette double attitude est donnée au besoin comme simultanée. On entend : " Le Temps est couché pour moi et debout pour un tel. " II semble que l'on aperçoive dans une telle expression un reflet de cette mentalité primitive qu'un philosophe a appelée prélogique et dont le propre est d'associer deux idée? contradictoires sans en être choquée : le Temps, quoique anthropomorphique, reste multiple; il est, au même moment, considéré comme un et plusieurs et peut prendre, comme tel, des attitudes qui s'excluraient l'une l'autre dans un individu d'essence purement humaine.
Aussi bizarres pour notre raison moderne paraissent les relations données comme certaines entre les différentes divisions du temps et les planètes, les éléments, les minéraux. Transmis par la tradition, ces rapports, incompréhensibles pour nous, ne choquent point l'esprit populaire qui les admet sans discussion comme les autres représentations collectives.
Le dimanche a pour astre le soleil, pour nature la chaleur et sa sécheresse, pour métal l'or. Le lundi a pour astre la lune, pour nature le froid et l'humidité, pour métal l'argent, le mardi a pour astre Mars, pour nature la chaleur et la sécheresse, pour métal le cuivre. Le mercredi a pour astre Mercure; sa nature est mêlée; son métal est le mercure. Le jeudi a pour astre Jupiter, pour nature la chaleur et l'humidité, pour métal l'étain. Le
Vendredi a pour astre Vénus, pour nature le froid et la sécheresse, pour métal le fer. Le samedi a pour astre Saturne, pour nature le froid et l'humidité, pour métal le plomb.
On reconnaît là la vieille croyance qui a présidé chez nous à l'appellation des jours de la semaine. On peut relever aussi l'étymologie du mot mercure. Mais ces ressemblances avec quelques-unes de nos anciennes superstitions, si elles nous rendent ces singulières connexions moins étrangères, ne nous les font pas paraître plus intelligibles.
La nature de chaque jour paraît déterminée par l'élément auquel il est voué. Voici, telle que je la trouve dans le carnet d'un sorcier de Blida qui est tombé dans mes mains en 1905, la répartition des jours de la semaine entre les quatre éléments : Au feu reviennent le jour du dimanche en entier et le mardi jusqu'au dohor (midi canonique); à la terre le mercredi en entier et le vendredi jusqu'au dohor; à l'air le mercredi jusqu'au dohor et le vendredi du dohor au coucher du soleil, ainsi que le samedi en entier; à l'eau le lundi en entier, le mardi du dohor au coucher du soleil et le jeudi du dohor au coucher du soleil également. Les heures de la nuit se répartissent de la même façon que celles du jour correspondant.

El Awkat - Les Saisons dans la mémoire populaire

mercredi 8 septembre 2010, 21:00

Les grimoires des sorciers exerçant dans ces dernières années, et la tradition populaire, (peut-être sous l'influence des premiers), connaissent l'existence d'affinités mystérieuses entre les quatre saisons et les quatre points cardinaux. Dans l'imagination du peuple, ces affinités sont admises, mais non précisées. Dans les feuillets du livre du sorcier blidien dont j'ai parlé, elles sont expliquées par la sujétion des saisons et des points cardinaux au même rouhani (esprit, archange). Le printemps est sous le pouvoir de Niail qui est en même temps le maître du Sud. L'été est sous le pouvoir de Daniaïl qui est aussi le maître de l'Est. L'automne est à Asraiil, également maître du Nord. L'hiver a pour patron Diaiïl, qui commande également à l'Ouest.
Les caractères de l'écriture sont aussi en relations mystiques avec les diverses fractions du temps, comme d'ailleurs avec toute la nature. Les lettres, en effet, pas-sent pour être d'essence quasi divine. Mais je laisse la parole à mon sorcier blidéen, sachant par expérience qu'à vouloir expliquer nos conceptions nous les défigurons et que le plus sage est de traduire l'exposé qu'en ont fait leurs auteurs. Allah a formé les lettres de l'alphabet avec ses lumières mises de côté et cachées " (men anouarihi emakhzounati elmaknounati). " De là sans doute l'influence immense de ces lettres dans l'univers visible et invisible. " Sache, dit ailleurs mon manuscrit, qu'Allah a déposé les arcanes, les lumières et les sciences de la quantité dans les vingt-huit lettres et que par elles existent le Trône supérieur et le Trône inférieur et la Planche (sur laquelle les destinées sont écrites) et le Calame (qui les écrit) et le çour ou Trompette du juge-ment dernier. Et c'est par elles qu'il a déposé dans la nature l'inertie et le mouvement et les métaux et les animaux et les plantes et les quatre éléments... et les saisons de l'année, et ses mois et ses jours et ses heures et ses degrés et ses minutes et ses maisons lunaires et ses signes du Zodiaque et ses astres... Toute chose se ramène a ces lettres. Koull chi radja ila hadel horouf. "
Ces théories sont mises dans mon manuscrit sous l'autorité d'Aristote et de Platon : elles rappellent bien plutôt la doctrine talmudique des lettres formant l'essence des choses ou le Dieu talmudique également qui crée l'univers à l'aide de deux lettres. On retrouve leur trace, par exemple, dans la vénération superstitieuse que tous, lettrés ou illettrés, témoignent à l'écriture. Qu'ils rencontrent sous leurs pas un chiffon de papier, pour peu qu'il porte des caractères graphiques, ils éviteront de le fouler; ils le ramasseront souvent et iront le déposer à l'abri des injures. Interrogés sur leur geste, les uns répondront qu'ils craignent comme un sacrilège d'appuyer leur talon sur une citation du Coran; d'autres prétendront que tous les caractères de l'écriture sont sacro-saints parce qu'il n'en est pas parmi eux qui ne forme la première lettre d'au moins trois des noms d'Allah. Mais il s'en trouvera aussi qui argueront volontiers de la baraka des signes de l'écriture, c'est-à-dire de la puissance créatrice qui est en eux.
C'est la même baraka, ou puissance à base divine, qui justifie le rôle prophétique que l'on fait jouer aux lettres. Voici le procédé de divination le plus en vogue ces dernières années. Un malade se présente au Taleb pour le consulter sur son mal; le sorcier-médecin inscrit son nom, celui de sa mère et celui du jour où il a senti pour la première fois son indisposition; il transforme les lettres composant ces trois noms en leur valeur numérique; de leur somme, il retranche le nombre sept autant de fois qu'il y est contenu : le chiffre restant indique à l'opérateur le numéro auquel il doit se reporter dans son livre des Signes du Zodiaque (Boroudj elfalakia) . Il y trouve, avec un peu d'esprit d'à-propos, la nature de la maladie, sa cause et ses remèdes, la confiance qu'inspire aux clients cette méthode divinatoire se fonde sur leur foi dans la puissance surnaturelle de l'alphabet et dans ses relations mystiques avec le temps, en l'espèce avec le jour où ils sont tombés malades.
Depuis la conquête, les indigènes de l'Algérie adoptent peu à peu notre tempe civil avec sa double période de douze heures égales, dont celle du matin commence a minuit et celle du soir à midi.
En sorcellerie, ils sont restés fidèles aux heures babyloniques : ils distinguent douze heures diurnes commençant au lever du soleil et douze heures nocturnes commençant au coucher du soleil, ces heures étant temporelles, c'est-à-dire de durée variable suivant les saisons.
Mais ni le système des heures françaises, ni celui des heures babyloniques ne constituent la division du jour vraiment populaire dans le Maghreb. Les femmes et la grande masse des ruraux, ceux qui forment le fond de la population et représentent la tradition, partagent le temps diurne en heures liturgiques, Aouqât. Ces heures sont au nombre de sept : 1° le Fdjeur, ou première lueur de l'aube, qui donne son nom à une prière surérogatoire correspondant aux matines de la liturgie catholique;
2° le çobh, ou lever du soleil, et prière obligatoire correspondant à la prime catholique;
3° le doha, milieu mathématique entre le lever du soleil et son passage au zénith et aussi prière surérogatoire correspondant à notre tierce; ,
4° le dohor, ou moment où le soleil est au zénith et aussi prière obligatoire correspondant à notre sexte;
5° l'açeur, ou milieu mathématique entre le passage du soleil au zénith et son coucher, et aussi prière obligatoire correspondant à notre none;
6° le maghreb, ou coucher du soleil et aussi prière obligatoire correspondant à nos vêpres:
7° l'eucha, ou entrée de la nuit et aussi prière obligatoire correspondant à nos complies.
Il saute aux yeux que cette division du jour est fondée sur les moments principaux de la révolution solaire diurne et que, d'autre part, elle rappelle très exactement les heures canoniales de la liturgie catholique.
Je n'ai trouvé aucune trace d'un mécanisme indigène quelconque servant à mesurer le temps. Les noms de la clepsydre, du cadran et du sablier, donnés par nos lexicographes dans les dictionnaires de la langue courante ne sont pas compris de ceux qui parlent cette langue, à moins qu'ils aient fréquenté nos écoles. La montre n'a pas de nom en arabe algérien; tous les genres d'horloges s'appellent des " heures " par métonymie; et la tradition orale, d'accord avec l'étymologie, fait foi que l'usage de la montre ne s'est répandu que depuis la conquête française.
Cependant, on trouve dans les carnets de sorciers, où il faut aller chercher l'encyclopédie de la science populaire, certains vieux procédés qui permettaient d'évaluer la durée dans les opérations magiques ou les cures médicales (ce qui est tout un) ou les observations astrologiques. L'heure y est donnée comme équivalant à une marche de " deux milles ". On y mesure le temps encore au rythme de la respiration : l'heure compte " deux mille haleines ". Enfin, on y définit la minute la durée que demande la récitation de la sourate d'El Ikhlaç (le CXII° chapitre du Coran).
De ces trois procédés de mensurations, le dernier seul, à ma connaissance, a subsisté. Il est encore de nos jours cher aux tolba (étudiants-maîtres d'école -sorciers-médecins), dans les écoles des villes, comme dans les zaouïa des campagnes. Ces représentants de l'Islam ont la tête mieux ornée de textes que la poitrine de joyaux; beaucoup d'entre eux ne lisent pas les chiffres romains de nos horloges : aussi reprochent-ils volontiers à la montre un modernisme déplacé dans leurs mains; ce serait comme une innovation sacrilège. En revanche, ils affirment que compter les minutes d'une opération mé-dico-magique aux accents de la sourate sainte présente maint avantage transcendants). Ce moyen, d'une rigueur scientifique douteuse, se perpétue à cause de sa commodité et de sa valeur mystique.
Il est d'ailleurs l'apanage des " savants ". Les gens du peuple ne connaissent pas le souci de tant de précision. On a bien des fois fait la remarque que " le temps n'existe pas pour les arabes ". Les hommes d'affaires s'étonnent de leur manque d'exactitude. Les excursionnistes savent avec quelle désinvolture décevante ils évaluent en heures les distances. Tous les Algériens se servent couramment de la locution : " Des kilomètres de spahis ". Il est certain que peu de peuples ont une notion plus vague du temps; qu'il y est peu pour qui notamment la durée de l'heure soit plus élastique. La raison en est sans doute que chez eux les instruments de précision sont inconnus ou d'importation trop récente. Mais il y a souvent aussi malentendu entre eux et nous : nous ne concevons l'heure que comme vingt-quatrième partie du jour; ils ont une tendance à voir en elle, a l'ancienne mode, l'intervalle qui sépare deux de leurs prières; c'est pourquoi leurs heures sont doubles ou triples des nôtres et de plus temporelles, c'est-à-dire variables suivant les saisons.

El Ayyam dans la mémoire populaire

mercredi 8 septembre 2010, 21:00

De même qu'ils distinguent des jours heureux et des jours malheureux (comme nous le verrons), les indigènes croient qu'il existe des heures bonnes et des heures mauvaises. Ils entendent par là des heures qui, par elles-mêmes et indépendamment de toute circonstance, possèdent certaine faculté de bienfaisance ou de malfaisance qui s'exerce soit sur toutes les actions accomplies dans les limites de leur durée, soit sur telle action déterminée seulement, ou même, en l'absence de toute activité de leur part, sur leur sensibilité au repos. On peut saisir dans les noms qu'ils donnent à l'heure mauvaise quelques traits de l'idée qu'ils s'en font. Ils la qualifient de naqsa, parce qu'elle diminue, rogne l'ouvrage fait, qu'elle retranche une partie des résultats espérés du travail; ou de oua'ra, abrupte, hargneuse, pénible, parce qu'elle rend l'ouvrage difficile ou rebutant. D'autre part, ils l'appellent aussi skhouna, l'heure chaude, brûlante, étouffante ou encore deiqa, serrée, étranglée, angoissante, à cause sans doute de l'impression que l'on ressent pendant qu'elle s'écoule; car les femmes assurent qu'elles constatent sur leur humeur l'influence de l'heure mauvaise, quand, par surcroît, elles ne la retrouvent pas aussi dans les défectuosités et les mécomptes de la besogne à laquelle elles l'emploient.
Dans les livres de sorcellerie arabes, les heures sont bon-nes ou mauvaises suivant leurs relations astronomiques. Chacune des douze heures du jour appartient à une planète. La première heure d'un jour donné revient de droit à l'astre qui préside à ce jour : au Soleil, le dimanche; à la Lune, le lundi; à Mars, le mardi; à Mercure le mercredi; à Jupiter, le jeudi; à Vénus, le vendredi; à Saturne, le samedi. Pour les heures qui suivent, les pla-nètes les prennent à tour de rôle sous leur influence, mais non dans l'ordre de succession hebdomadaire; la série journalière est celle-ci : Soleil, Vénus, Mercure. Lune, Saturne, Jupiter, Mars. Quand elle est finie, c'est-à-dire à la septième heure, elle recommence dans le même ordre : Soleil, Vénus, etc., jusqu'à ce que chacune des douze heures ait son " maître ". Ainsi, la même heure de la journée appartient successivement à chacune des sept planètes et change de maître chaque jour. Sont propices les heures qui relèvent du Soleil, de Vénus, de la Lune, de Jupiter; sont funestes les heures consacrées à Saturne et à Mars; est mixte l'heure de Mercure.
Dans un vieux manuscrit écrit en hébreu qui est la propriété d'un Israélite d'Alger, M. Cahabalon, étudiant à la Faculté des Lettres d'Alger, le temps diurne est divisé en sept parties appelées heures. Chacune de ces heures a son astre qui l'administre, iahkem fiha. L'ordre dans lequel ces astres se succèdent dans leurs fonctions reproduit la série journalière que nous avons donnée ci-dessus pour le système arabe. L'influence des astres est de même qualité, sauf pour le Soleil qui est réputé néfaste et pour l'heure de Mercure qui n'est pas regardée comme mixte, mais comme bonne. Mais, de plus, à chaque astre préposé à une heure est adjoint un génie qui, lui aussi, est dit administrer cette heure.

Voici le tableau de ces associations :
Heures Planètes influences Génies Influences
Premier Soleil Mauvaise Bourqan Mauvais
Second Vénus Bonne El bohriq ou Mourat Bonne
Troisième Mercure Bonne Iaqoub lahmar Bonne
Quatrième Lune Bonne Bourqan le Juif Mauvais
Cinquième Saturne Mauvaise Chemharouch Bonne
Sixième Jupiter Bonne Mimoun labiod Bonne
Septième Mars Mauvaise Mimonn lekhal Mauvaise
La nuit est partagée de même en sept parties égales, nommées heures, dont chacune est sous l'influence d'une des planètes. Les planètes se succèdent dans l'ordre du tableau ci-dessus, avec les mêmes influences; mais la première de la série change avec les nuits : la nuit du samedi au dimanche débute par Mercure (et continue par la Lune, Saturne, etc.); la nuit du dimanche au lundi, par Jupiter; celle du lundi au mardi par Vénus; celle du mardi au mercredi, par Saturne; celle du mercredi au jeudi par le Soleil; celle du jeudi au vendredi par la Lune; celle du vendredi au samedi, par Mars.
Cela établi, pour savoir si une heure déterminée de tel jour est propice ou funeste, il suffit de se reporter à la planète et au génie qui commandent à cette heure : sa qualité dépend de celle de son étoile et de celle de son " roi " combinées. Pour les heures nocturnes, il suffit, pour les caractériser, de connaître leur étoile.
Un manuscrit, recueilli à Blida, m'avertit que les habitants de l'Afrique du Nord ont connu plusieurs écoles de sorcellerie. " Sache, dit-il, que, parmi les magiciens et les savantes, chacun a sa méthode : Elbouni, Ennedroumi, l'imam Ibn Said, Elmrakchi, Elispahani, Essebti, Elqor-tobi " diffèrent entre eux par les moyens qu'ils mettent en œuvre. J'ignore à l'aide de quel critérium ces auteurs distinguent les heures bonnes et mauvaises; mais je sais que, au commencement du XX° siècle, à Blida, leur nom seul était connu des sorciers et nullement leurs œuvres. Les deux systèmes que j'ai exposés sont les seuls dont j'ai trouvé des traces, au moins parmi les professionnels de la sorcellerie. On peut donc les considérer comme les types des systèmes savants, dans ce milieu : on voit que la caractéristique de ceux-ci est d'être fondés sur l'influence des astres ou de leurs génies, d'être une dépendance, de former un chapitre de l'astrologie .
La conception populaire tient moins compte de l'influence planétaire, sauf de celle du soleil. Celui-ci a conserve, semble-t-il, mieux que les autres astres son importance, à cause sans doute du rôle qu'il joue dans la fixation des prières musulmanes, de sorte que les principaux moments de son évolution diurne qui les rythment ont pu garder un peu de leur vieux prestige sacré.
Voici des pronostics populaires tirés de la position du soleil au moment de la naissance d'un enfant : ils rappellent les horoscopes des astrologues. L'enfant mâle qui naît au fdjeur (blanchissement de l'aube), deviendra une source de bonheur pour ses parents. Lui-même s'enrichira; sa vie durant, il jouira du bien-être et aura de l'autorité sur les gens du peuple et les gens de distinction.
Celui qui naît au moment où le soleil se lève sera un homme habile tant dans la gestion de ses propres affaires que de celles des autres. Il ne connaîtra pas le découragement dans]'exécution de ses projets ou de ceux d'autrui. Jamais non plus il ne se montrera avare.
Celui qui nait au doha, c'est-à-dire dans le moment qui tient le milieu entre le lever du soleil et le midi, aura le gain pénible : il mènera une existence difficile et devra s'évertuer pour assurer son pain.
Celui qui naît au moment où le soleil est au zénith exercera le commandement; il sera porté aux honneurs et sera chéri des siens et de la foule.
Celui qui naît au moment du coucher du soleil sera riche et courageux.
Celui qui naît à l'eucha, a l'heure de la prière nocturne, sera riche également et doué d'un esprit vaste.
Celui qui naît à minuit ou dans le dernier tiers de la nuit aura l'oreille d'Allah et verra toujours ses bénédictions et ses malédictions se réaliser.
Ces prévisions ne valent pas pour les filles, mais seulement pour les garçons. Les femmes ne semblent pas les connaître et la tradition masculine les met sous l'autorité des anciens ahkim, sages-magiciens.
Les femmes d'ailleurs, autant et plus que les hommes, croient à la nécessité de consulter la position du soleil, au moins pour les actes importants de la vie. Tout comme l'enfant qui naît, l'acte que l'on accomplit participe de l'état où se trouve le soleil au moment où on l'accomplit; il lui emprunte quelques-unes des imulités innées qui le distinguent, certains éléments, assez vagues d'ailleurs, mais qui régissent pour leur part ses suites et peuvent déterminer son succès ou son insuccès. Beaucoup d'indigènes des deux sexes ne croient pas à la vertu des talismans écrits par le taleb dans telle partie du jour où le déclin du soleil est sensible. Après l'açeur, prière du milieu de l'après-midi, le texte sacré a moins de force; s'il agit, c'est faiblement ou d'une façon peu durable. " C'est un moment délicat, difficile, expliquent les sorciers eux-mêmes; le malade qui portera l'amulette dressée à ce moment-là a des chances pour rechuter, si seulement il guérit. " La puissance magique d'une écriture rédigée lorsque le soleil, dans sa course ascendante, croît en puissance, a toute son efficacité; la même écriture rédigée pendant la course descendante du soleil est frappée de débilité congénitale, pour ainsi dire , son énergie défaille, nomme celle du soleil déclinant.
L'astre du jour n'est pas seul, comme on pense bien, à déterminer les heures qui conviennent ou ne conviennent pas aux différents actes de la vie. En dehors de ces considérations astronomiques, le peuple puise encore ses règles de conduite dans d'autres inspirations d'ordre folklorique. C'est de bonne heure, le matin, que la ménagère prudente doit mettre son fumier dehors. S'il passe la journée dans la maison, il frappe les habitants de tseqâf Le tseqàf est l'incapacité sous toutes ses formes, physique, morale, intellectuelle; mais c'est surtout, pour les pauvres gens, l'impuissance à gagner sa vie, impuissance sans raison apparente et logique, mais due à un enchantement. Un adage populaire dit aussi : " Là où séjourne pendant le jour le fumier de la veille, les anges ne fréquentent point. " On dit : " Conter le jour n'est bon ni pour celui qui conte, ni pour celui qui écoute. " On dit envoie : " Les enfants de qui .conte de jour seront teigneux. " La femme qui narre des contes de fées ou pose des énigmes pendant le jour a soin de se relever le bas de ses pantalons, de le retourner. Les enfants qui veulent se conter des histoires de ce genre ôtent leurs souliers et les posent sens dessus dessous, l'empeigne contre le sol.

Quelques Interdits..

mercredi 8 septembre 2010, 21:03

Dans les campagnes qui environnent Blida et Médéa, les femmes préparent encore elles-mêmes la farine dont elles ont besoin pour le pain de la maison. Les moulins à bras ronflent tout le jour. Il est toutefois des moments où on ne doit pas les entendre : c'est d'abord a l'heure où les maris reviennent au logis pour déjeuner; en second lieu, entre l'açear et le coucher du soleil; enfin, aux heures et pendant la durée des prières canoniques. La sanction à craindre pour les contraventions à ce règlement traditionnel, c'est l'appauvrissement du logis, la misère.
Je crois bien que la raison pour laquelle la mouture est déconseillée après l'açeur doit être cherchée dans la crainte que la farine moulue à ce moment, ne perde, par sympathie avec le déclin du soleil, quelqu'une de ses vertus, nutritive, quantitative ou mystique (baraka) : cette prohibition se rattacherait donc à la croyance précédemment signalée. Nous étudierons plus loin la défense qui découle du caractère sacré des heures liturgiques. Pour la recommandation relative au balayage matinal et à la préparation du pain avant le moment ou l'homme vient pour le manger, il semble qu'il faut l'attribuer à des considération pratiques. Il est possible, en effet, qu'à l'origine, les ménagères l'aient formulée pour des motifs d'ordre rationnel, ce qui serait même certain s'il était démontré que la mentalité primitive repose sur les mêmes principes que la nôtre; mais telle qu'apparaît aujourd'hui cette prohibition, soi-disant d'intérêt positif, après être passée dans le domaine des idées collectives et avoir été consacrée par le temps, elle s'est muée en interdiction religieuse. Sans doute la bédouine reconnaît l'intérêt qu'elle a à se montrer diligente dans l'apprêt de ses repas ou la toilette de sa demeure; mais les prescriptions de l'économie domestique ou de l'hygiène figurent dans ses préoccupation au second plan : ce qui lui importe, c'est d'obéir à la coutume souveraine, à la a'da sacro-sainte, de ne pas violer un antique tabou. Le bruit d'un moulin à bras troublant le grand silence du midi algérien fait scandale à ses yeux à l'égal d'un acte public d'impiété.
Aussi forte que la coutume et plus complaisamment avouée, la religion musulmane se montre aussi cause déterminante d'interdictions; les heures de ses prières passent naturellement pour sacrées; elles tendent à exclure toutes les occupations profanes et en condamnent formellement quelques-unes.

Le Muezzin et les prières

mercredi 8 septembre 2010, 21:03

L'appel du muezzin suspend quelques secondes au moins la vie sociale dans les milieux les plus divers. Dans les magasins et les manufactures, les ouvriers interrompent leur travail dès qu'ils entendent sa voix. Si des jeunes gens se trouvent en partie de plaisir, souvent avec des provisions de liqueurs prohibées par la religion, les mandolinistes restent en suspens, les chanteurs cessent brusquement leurs chants. D'ailleurs, ces étourdis n'éprouvent nullement le besoin de participer à la prière annoncée; la plupart seraient incapables de la faire, en ignorant les rites compliqués; puis, ils ne se trouvent ni en état de propreté légale, ni en lieu convenable : mais ils font à la manière traditionnelle le geste de se recueillir devant le mystère de cette minute sacrée. Les groupes de causeurs, sur les nattes des cafés, ou aux carrefours, au premier cri qui tombe du minaret, se taisent; et, quand le muezzin dit : Allah est plus grand, ils murmurent tous le répons consacré : Cette parole est conforme à la vérité ! L'idée de Dieu semble passer sur toute la nature et balayer toutes les préoccupations humaines. Et non seulement la formule sainte impose silence aux passions, quelles qu'elles soient, mais il arrive souvent qu'on la prenne pour fal, c'est-à-dire pour un arrêt de Dieu : elle tranche une contestation, fait prendre une décision. Si, par exemple, des gens tiennent conseil, celui qui vient de parler au moment où l'appel du muezzin retentit est considéré comme approuvé par Allah; son avis est adopté : la parole divine, (elle est tirée du Coran), a mis fin à la discussion.
Cependant, au fond des gourbis ombreux, les vieilles filandières se prosternent près de leur métier à tisser. C'est que le lieu où se dresse un métier passe pour un temple. Etant le sanctuaire des vieux génies du tissage pendant la nuit, il est pendant le jour la mosquée. : djama, temple, est le nom mystique et familier que les vieilles donnent à la pièce consacrée au métier. Quant aux jeunes femmes, à qui leurs souillures périodiques et autres interdisant les rites sacrés, elles se contentent de s'arrêter au milieu de leurs travaux pendant la durée de la proclamation sacrée, surtout si elles sont occupées à de la couture.
Mais il est certains travaux ménagers qui sont expressément défendus aux heures des prières. Nous avons vu qu'il est interdit alors de moudre le grain. De même, on ne balaye pas la maison aux heures où doivent se faire les prières canoniques. Il n'est pas bon de faire un savon-nage au milieu du jour, pendant que les fidèles font la prière à la mosquée. Cela ne peut qu'entraîner l'appauvrissement (elfqeur). On ne se couche jamais pour la sieste avant que cette prière ait été terminée à la mosquée.
Il ne faut pas laisser les langes d'un enfant exposés à l'air à l'heure où le muezzin appelle à la prière de l'après-midi (açeur) ; l'enfant pleurerait sans répit; il éprouverait de l'angoisse. Après la prière de l'açeur (nones), le paresseux qui continue à dormir se prépare un avenir de misère. " La méridienne prolongée après l'açeur ne peut amener que la pauvreté ", d'après le dicton populaire. Un " dit " du Prophète le confirme. " Quiconque dormira après la prière de l'açeur n'aura qu'à s'en prendre à lui-même. " L'expérience, assurent les indigènes, donne raison au Prophète : le dormeur, qui sort du lit après l'açeur, se sent lourd et a l'esprit trouble.
En résumé, si l'on cherche les raisons pour lesquelles les heures sont dites favorables ou défavorables à tel ou tel acte ou fait, on croit reconnaître qu'elles subissent à ce point de vue trois sortes d'influences distinctes : en premier lieu, celle des vieilles croyances astrologiques partiellement conservées; en second lieu, celle de certaines conventions domestiques ou sociales érigées en préceptes religieux; enfin, celle de la religion régnante.
La nuit, comme on sait, précède le jour pour les musulmans, c'est-à-dire qu'ils suivent le système italique dans lequel tel jour donné commence au coucher du soleil de sa veille. Ils justifient cet usage en l'appuyant sur la révélation coranique. Allah a dit dans son Livre bien-aimé, (le Coran descendu sur Mahomet) : " Par un effet de sa miséricorde, II établit la nuit et, le jour afin que vous vous reposiez (tour à tour) et que vous sollicitiez ses grâces. "
S'il a nommé la nuit avant le jour c'est qu'il a créé la première antérieurement au second : l'ordre de leur création fixe logiquement leur ordre de succession.
Dans le langage, on divise souvent la nuit en deux parties égales que sépare le noççelil ou minuit vrai : cet usage semble s'étendre avec l'emploi de la montre. Mais la division tripartite subsiste encore très tenace dans la conversation tout au moins ; on entend : " J'ai veillé les deux tiers de la nuit etta letteltin mnleilil, jusqu'au der-nier tiers de la nuit haita Itttelt lakher. La durée de chacune des trois veilles est variable avec les saisons. Elle est de quatre heures dans les nuits d'équinoxe ; c'est la valeur conventionnelle qu'elles tendent à prendre. " Au commencement du dernier tiers de la nuit " équivaut à nos deux heures du matin, avec une approximation de demi-heure qui ne choque pas l'esprit des indigènes habitués à l'imprécision en matière de temps.
Les croyances et pratiques superstitieuses relatives à la nuit me paraissent plus nombreuses et de nature plus résistante que celles du jour. Il faut sans doute en cher-cher les raisons dans les caractères particuliers de la nuit : dans ses ténèbres qui semblent cacher de tous côtés des mystères, dans son silence où la pensée semble parler plus fort, dans son calme où s'exaspère la vie passionnelle, dans son intimité, inaccessible au rationalisme et au scepticisme de l'extérieur, et où l'imagination en liberté se donne carrière.
Les mauresques répètent que si, dans une maison, l'on n'allume pas la lampe ou la Bougie avant la nuit tombée, " c'est bon pour y attirer la misère. "
On ne prête pas de son levain a partir de la prière de l'après-midi (nones). Celle qui en livrerait verrait pousser sur le visage de ses enfants les excroissances que l'on appelle le mal du levain, mot assez général qui comprend nos dartres, eczémas, croûtes, urticaires, etc. Les femmes israélites, à Blida, se gardent superstitieusement de donner une braise de leur foyer ou du feu de leur lampe ou chandelier à partir du coucher du soleil. Elles croiraient ruiner leur maison. " C'est une croyance antérieure, chez les Juifs, à l'époque où naquit le Prophète ", m'ont déclaré certains musulmans. De la même façon, les mauresques se refusent à céder de leur feu à partir du coucher du soleil : " Ce serait faire don du bien que Dieu leur destine ultérieurement. " On ne se demande pas entre femmes de la lumière après le crépuscule, ce serait une indiscrétion, un manque de savoir-vivre. Si cependant la mauresque sollicitée tient à faire plaisir à la solliciteuse, elle la prie d'allumer sa bougie, puis de l'éteindre trois fois de suite, avant de la remporter allumée. D'autres, plus intransigeantes, condamnent ce subterfuge et croiraient renoncer aux biens de ce monde et se vouer à la pauvreté si elles cédaient de leur feu le soir, alors qu'elles se font un devoir d'en donner à tout venant pendant le jour.
Se peigner la nuit, aux yeux des femmes de Cherchel et de Blida, est presque un crime : c'est appeler la mort sur ses protecteurs naturels et légaux : père, frère, mari. L'intention n'est pas nécessaire ; l'acte, à lui seul, même accompli par ignorance ou inadvertance, prive une femme de son défenseur (de son ouali).
La nuit, il est mauvais de se regarder dans un miroir. La jeune fille coquette y perdrait sa beauté. " Son charme. s'en irait. " De même l'homme qui regarde ou voit son image reflétée la nuit dans une glace doit redouter la perte de ses agréments naturels, surtout ceux de son visage.
Il est mauvais de balayer la nuit. Pourquoi ? Parce que l'on balaye son bien avec les ordures, disent les uns ; parce que l'on peut, dans l'obscurité, toucher du balai un génie, disent d'autres ; parce que la nuit est aux génies et non aux hommes et que tous les travaux domestiques doivent être suspendus la nuit, prétend-on encore.
Cependant, il peut arriver que, l'été, on veuille arroser le parquet surchauffé et le rafraîchir à grande eau, ou qu'en rentrant de voyage on désire balayer le sol de sa chambre. Il est alors des formalités pour écarter tout danger. Chez les Beni-Khelil, qui habitent la campagne autour de Boufarik, les femmes, en balayant la nuit, ont soin de répéter aussi longtemps que dure l'opération : " Nous avons balayé les mottes et les pierres et nous avons laissé le bien et les gens (génies). " A Blida, on répète ces mots, qui ont bien l'air d'une excuse à l'adresse des génies que l'on dérange : " Notre Seigneur, l'Envoyé d'Allah, est venu chez nous nous demander l'hospitalité ! Notre Seigneur, etc. "
II ne faut pas laisser les enfants sortir après le soleil couché ; c'est un conseil que l'on met dans la bouche du Prophète : " Quand le soleil se couche, retenez chez vous vos enfants : c'est l'heure où les démons se répandent (sur la terre). "
Les femmes enceintes ne doivent pas mettre les pieds hors de la maison, la nuit venue ; elles exposeraient leur fruit à toutes sortes de disgrâces, la malice des génies rôdeurs est si subtile .
On apprend à l'enfant à ne pas boire la nuit sans lumière ; à ne pas boire non plus de l'eau qui est restée découverte pendant la nuit . Les esprits peuvent l'avoir souillée ; et l'on ne laisse jamais l'eau potable dans la cour, la nuit, sans couvercle. Il ne faut d'ailleurs jamais oublier, avant de boire, de prononcer la formule : Au nom d'Allah, le Clément, le Miséricordieux.
La vaisselle qui passe la nuit sans avoir été lavée tente le diable. " Le Chitan y mange. "
Les femmes déclarent qu'il est mauvais de tailler un vêtement la nuit : d'après les unes, l'étoffe se rétrécirait : " sur quatre mètres, on en perdrait bien un demi, à peu près " ; d'après le plus grand nombre, celui qui l'endosse un effet d'habillement quelconque taillé la nuit se sent le cœur triste .
A un homme habillé de neuf, qui paraît ennuyé, on dit : Peut-être ton vêtement a-t-il été coupé la nuit ? Il dira lui-même : Je suis d'humeur sombre ; j'ai envie de mettre en pièces mes habits. On raconte qu'un jeune marié se montrait mélancolique sans motif. Il portait la chemise et le pantalon que la mariée, suivant la coutume, lui avait offerts. Sa mère devina qu'il avaient été coupés la nuit ; elles les lui ôta et les enterra, afin qu'ils n'affligeassent plus personne ; et le nouveau marié retrouva sa gaieté.
Tout travail de nuit, en particulier la couture, est condamné par les génies. " Ces Gens-la n'aiment pas que la lumière brûle toute la nuit ". Une couturière chômait les nuits du mardi et du jeudi qui sont des nuits saintes, comme nous le verrons ; mais, se croyant, par là, quitte envers les génies de la maison, elle travaillait les autres nuits. Une première fois, une djannia, sous la ligure d'une voisine, vint la dissuader de veiller. La nuit suivante, elle croyait coudre, l'aiguille ne piquait que l'air. La nuit du mardi venue, elle voulut brûler du ben-join aux génies domestiques, mais la fumée ne s'éleva pas : ils étaient mécontents d'elle. Elle vit en songe une femme qui, de grandes aiguilles à la main, la menaçait : " Pourquoi t'entêter ? Ne sais-tu pas que nous allons te crever les yeux ? " La nuit du mercredi, sa lampe allumée s'éteignit ; elle essaya en vain de la rallumer. Croyant au mauvais oeil, elle sortit dans la cour et chassa les jettatori en se frappant la cuisse (geste d'ex-pulsion appelé zerouit). La nuit du jeudi au vendredi, elle chôma pieusement, mais elle fut tourmentée par des apparitions menaçantes. La nuit suivante, une inconnue fit irruption chez elle, brisa sa lampe et lacéra son ouvrage. Le lendemain, elle avait des " ampoules " dans le blanc des yeux, si Tu n'es pas une victime du mauvais oeil, lui expliquèrent ses voisines : ta main serait lourde à la besogne. Tu as offensé les Maîtres de la maison. Ils n'aiment pas que l'on veille. Offre leur leur repas , encense les , demande leur pardon . "

Les Rêves et les songes

mercredi 8 septembre 2010, 21:05

Au sceptique, qui voudrait chercher dans ce récit le processus d'une ophtalmie consécutive à de trop longues veilles, les mauresques répondraient par des exemples plus merveilleux : tel celui de cette autre couturière, acharnée au travail aussi, qui, Un soir, se piquant à tout coup les doigts, finit par jeter son ouvrage en maudissant la couture et ses inventeurs. Elle voulut s'endormir ; les génies la jetèrent hors du lit ; elle voulut fuir : elle trouva la porte aveuglée. Elle était murée chez elle. Ses voisines, le lendemain, devinant une vengeance des génies, brûlèrent des aromates devant la porte qui finit par s'ouvrir ; mais la contemptrice des esprits n'était plus qu'un cadavre.
Même par les chaleurs de la canicule, il est obligatoire de fermer les rideaux de son lit. C'est un devoir de l'homme envers les génies. La nuit, en effet, est aux génies ce qu'est le jour à l'homme : le temps où ils vaguent à leurs occupations. L'homme ne doit pas les importuner par ses veilles. S'il souffre d'insomnie, il doit tenir le plus possible ses yeux clos. Ses rideaux tirés doivent l'empêcher de surprendre le mystère des esprits, dans le cas où il se réveillerait brusquement. Les légendes abondent sur ce thème.
Il y a une dizaine d'années, une fillette indigène, qui dormait, l'été, le rideau du lit levé, prétendit voir la nuit se profiler sur le mur de sa chambre des ombres de personnages affairés, allant et venant sans trêve. La mère ne fit que rire de ses récits, ainsi que des conseils d'une vieille voisine qui lui disait de tenir toujours ses rideaux baissés. " Nous avons tous des colocataires, disait celle-ci. Ils habitent nos propres appartements. Ils vivent chez nous, au milieu de nous. Ils nous voient et nous ne devons pas les voir. " Une nuit, la sceptique incorrigible distingua elle-même les ombres sur le mur et elle entendit une
voix féminine qui lui disait : " Prétends-tu, maintenant, t'impatroniser seule maîtresse de cette demeure et t'opposer à ce que d'autres y entrent, en sortent, y fassent leurs affaires ? Crains Dieu et reviens a de meilleure sentiments ; sans quoi, nous pourrions bien t'en déloger sans le ministère de l'huissier. " Le lendemain, elle se réveilla le corps malade et l'esprit troublé, au point d'en délirer, et elle ne revint à la santé qu'après bien des encensements et des prières.
Dans maintes légendes blidéennes, les génies, surpris la nuit par quelque humain, lui reprochent d'empiéter sur leur domaine et le gourmandent en lui disant : " La nuit ne vous appartient pas ; elle est à nous " ; ou encore : " le jour est à vous ; la nuit est à nous : Dieu a établi ainsi les choses. " . Cette formule ou d'autres similaires semblent se rencontrer un peu partout en Algérie : on peut avancer que la croyance à une répartition du jour par moitié entre l'espèce humaine et celle des génies, - les deux races auxquelles fut envoyé le Prophète (Sid ettsaqaline , comme on l'appelle souvent), - est sans doute universelle dans l'Afrique du Nord.
Malheur à l'imprudent ou au téméraire qui surprend les génies dans leurs occupations " pendant que le monde est à eux " : il encourt leur vengeance. Le châtiment est d'ordinaire proportionné à la gravité de l'offense et il se traduit le plus souvent par des troubles mentaux qui se déclarent instantanément. En 1914, un jeune homme de 16 ans, étant sorti la nuit dans le jardin, se trouva face à face avec une jeune fille qui le souffleta ; il tomba inanimé et ne reprit connaissance que pour raconter qu'il était marié ; sa folie dura un mois, jusqu'à ce qu'un bouc eût été égorgé, en son nom, à une station célèbre des génies. J'ai entendu raconter souvent l'histoire d'hommes ayant voulu, par curiosité ou fanfaronnade, pénétrer dans l'étuve du bain maure après minuit ; ils y rencontraient une djannia (fée) à sa toilette et restaient aliénés leur vie durant. D'après le statut personnel des génies, connu sous le nom de Règlements de Salomon, si l'homme les offense pendant qu'ils se trouvent déguisés sous la forme animale, ils n'ont le droit d'exercer aucune représaille. Mais leur nature vindicative est plus forte que la loi. Partout, on trouve l'histoire du chasseur dont le bras droit a été paralysé pour avoir blessé, la nuit, un lièvre qui n'était autre qu'un génie. A Blida, un jardinier, portant un faix d'oranges, avant le point du jour, trouve un âne attaché à un arbre de son enclos ; il a l'idée de lui faire porter sa charge ; sous le poids, l'âne plie, se dérobe et s'enfuit sous la forme d'un chat : le jardinier en resta fou plusieurs années. Même lorsqu'ils sont invisibles et que l'injure qui les atteint ne peut être qu'involontaire, les génies, foncièrement irascibles, frappent leur insulteur. Dans toutes les familles, on trouve des légendes relatives à des gens atteints " des coups des génies " pour les avoir blesses, souillés, heurtés sans les voir, dans les ténèbres où ils pullulent. On apprend aux enfants à éviter, après le coucher du soleil, les endroits qu'affectionnent les génies, à ne pas uriner dans la rue, sur les tas d'immondices, ni dans leurs alentours, à ne pas sortir brusquement dans le patio ou le jardin, à ne pas y jeter de l'eau bouillante des déchets, des pierres au hasard, à se conduire en toute circonstance, dans l'obscurité, avec plus de circonspection qu'en plein jour, parce que la nature est alors envahit par les esprits qui y vaguent en toute liberté à leurs affaires, comme les hommes dans la journée Certains tolba, - lisez sorciers, - redoutant sans doute les rancunes que peut avoir fait naitre chez les génies l'exercice de leur profession, ne couchent jamais seuls sans déposer un couteau d'acier pres de leur tête ; l'acier éloigne les génies rôdeurs, écarte les terreurs nocturnes, qui sont leur œuvre, et garda l'homme contre les esprits,, iahfed emneldjânn.
On connaît des pratiques pour défendre les choses comme les hommes contre leur indiscrétion. Si l'on peut les empêcher de toucher aux restes de nourriture que l'on réserve pour le lendemain, on a soin, à Blida, de déposer dans le plat sept grains de poivre ou une pincée de sel. Cette précaution suffit. En général, les esprits respectent les hommes et leurs demeures pendant la nuit, si ceux-ci ne les bravent et ne les offensent pas.
On relève sur les lèvres des enfants et des femmes des expressions consacrées où l'on peut trouver une explication assez cohérente des phénomènes du sommeil et des songes. On entend dire : Quand l'homme dort, son âme s'en va en promenade (ethaououes). Ce qu'il rêve arrive en réalité à son âme. Quand l'homme dort bien, c'est que son âme se trouve dans le Paradis (Alger) ou monte au Malakout (monde des anges, Blida). On dit aussi : un sommeil du Paradis, venant du Paradis, etc. " Quand l'homme s'endort, son âme sort par sa bouche sous la forme d'un papillon. Celui-ci rentrant, l'homme se ré-veille. Si le papillon ne revient pas, l'homme meurt ", (Dra el Mizan et Alger).
De ces expressions, et aussi de l'aveu des esprits simples, on peut conclure que, dans la croyance populaire, le sommeil n'est autre chose que la séparation momentanée du corps et de l'âme, ou, si l'on veut, l'abandon passager de la partie matérielle de notre être par la partie spirituelle qui l'anime . Les rêves sont des événements réels auxquels l'âme se trouve mêlée au cours de son congé quotidien. On n'explique pas, que je sache, par quel lien mystérieux, par quel secret de sympathie à distance, le corps inerte, quitté par l'âme, reste conscient des aventures courues par celle-ci. Les rêves prophétiques proviennent de rencontres et d'entretiens entre l'âme libérée du corps et d'autres puissances spiri-tuelles supérieures à elle. Le sommeil profond et sans rêve est produit par le repos simultané du corps sur ta terre et de l'âme dans le monde des esprits, l'âme, après sa séparation, étant allée " dormir dans le Paradis ".
Nous avons vu précédemment que la nuit est le moment où " sortent " les génies. L'âme, de son côté, s'affranchissant de la servitude corporelle et vaguant en liberté aux mêmes moments, il est fatal qu'il se produise des rencontres entre ces deux sortes d'êtres d'essence spirituelle tous deux. On connaît même des moyens traditionnels pour les aboucher ; car l'homme peut avoir intérêt à ménager à son âme une entrevue avec les esprits, afin de les consulter.
Consultation par le charbon. - La femme qui veut interroger les génies au sujet d'un mariage, d'une maternité attendue ou d'un divorce redouté, choisit un fumeron dans le sac à charbon ou sur le brasero; elle lui dessine des sourcils comme on le fait à une mariée, et le pare à la manière d'une poupée représentant une femme. Puis, l'élevant dans ses mains, comme on soulève un enfant, elle lui récite cette formulette : " Par Allah! si tu ne me fais pas voir ce pourquoi je me plains à toi et je pleure devant toi, je te mettrai au milieu du brasero et je te ferai brûler. " Après quoi, elle le couche dans son lit auprès d'elle, à la façon d'un nourrisson, ou bien elle le glisse dans son oreiller. Elle peut être certaine que cette nuit-là une négresse " viendra la trouver " et lui fournira les renseignements qu'elle désire.
Consultation par la tète d'ail. - On habille une tète d'ail rouge en poupée que l'on fait coucher dans son lit. En la fourrant sous le traversin on prononce la formulette : " Par Allah ! si tu ne m'éclaires pas sur ce qui cause le chagrin dont je me suis plaint à toi, je te jetterai dans un plat et te ferai cuire. " Cette pratique, comme la première, n'est en usage que chez les femmes. Ail ou charbon, il faut avoir soin, quand on en a obtenu ce qu'on voulait, de les enterrer avec leur parure, dans un jardinet, au milieu des fleurs, en tout cas à l'abri de la foulée des passants .
La Mîlha ou consultation par le sel. On va demander dans sept maisons différentes un cristal de gros sel; dans sept autres, une poignée de farine; dans sept boutiques tournées vers l'Orient un peu de graisse de mouton. Avec ces divers éléments on fabrique une galette que l'on fait cuire non dans le fond, mais sur l'extérieur de la poêle en terre sans queue que l'on appelle tadjine (grec : tenganon). La femme, qui veut consulter les génies en rêve, mange ce pain avant de se coucher, et le mange renversé, les yeux bandés . " Vous êtes plongé dans le sommeil, expliquait une femme de Cherchell qui avait employé ce procédé dans un moment où elle divorçait; un être humain vient vous trouver; il vous semble que vous êtes éveillé, vous l'entendez. Cet homme qui n'était autre qu'un génie me dit : " Tu quitteras cette maisons-ci, divorcée; tu iras habiter dans tel quartier; puis tu seras répudiée encore et tu te rendras à Blida. " Tout s'est passé comme il me l'a dit. "
Consultation par le grain du salut (Habat Enjat)- - Dans les campagnes des environs de Blida, de Médéa et de Cherchell, les femmes préparant elles-mêmes leur farine, on trouve parfois dans les galettes un grain de blé qui a échappé à la meule, intact ou à peine entamé. On l'appelle habbet endja, le grain du salut, dans le sens du grain sauvé (et sauveur). Les femmes ont soin de le mettre de côté pour leurs tebiât (incubation). Voici la formule incantatoire qu'elles lui adressent : " Bonsoir, Grain du salut, - toi qu'a sauvé Allah ainsi que le Prophète, envoyé d'Allah; - je t'adjure (hachehemtek : je fais appel à ton amour-propre) et je te demande de me montrer mon bien dans mon sommeil et mon mal dans mon sommeil. Je t'en adjure par le Prophète de Adlân (Odnan). " La consultante enferme ce grain dans un morceau d'étoffe quelconque qu'elle se noue en manière de bandeau autour de la tête. Si elle ne voit rien la première nuit, elle recommence la nuit suivante. Cette pratique est recommandée par les femmes pour connaître d'avance l'issue d'un proces.
La confiance qu'ont les femmes dans ces consultations est inébranlable. On peut, je crois, en esquisser la théo-rie. Elle s'appuye sur les trois axiomes suivants, qui pour elles sont articles de foi : 1° " les génies sont partout; il n'est rien où ils ne se cachent "; 2° " la nuit est le mo-ment où les génies vaquent à leurs affaires " et notam-ment se manifestent; 3° " les génies ne mentent pas et leurs prédictions se réalisent ".
A peu près de la même façon que l'on évoque les génies pour les consulter, on évoque aussi, pendant la nuit, les esprits des morts dans le même but.
" Les femmes vont arracher dans un cimetière de cam-pagne le cippe funéraire d'une tombe, entendez la pierre dressée du côté de la tête du mort. Elles emportent cette pierre dans leur demeure. On sait que ces pierres, plus ou moins frustes, rappellent la silhouette d'un homme. On en coiffe la " tête " d'un turban, le " buste " d'une gan-doura et d'un burnous. La jeune fille impatiente de se marier, la veuve ou divorcée qui attend qu'on redemande sa main, couche ce mannequin dans son lit, tout contre sa tète. Si elle rêve qu'un homme se dresse devant elle, elle s'assure qu'elle contractera tôt ou tard un mariage; si aucun homme ne lui apparaît, elle désespère de trouver un mari. " Cette pratique a joui d'une certaine vogue vers 1912 et 1913 à Blida.
C'est sans doute aussi comme incarnant l'âme d'un mort que la grenouille trouvée dans un cimetière passe pour révéler l'avenir. Quand la mauresque la tient dans ses mains, elle lui demande pardon de son audace grande : " Je te l'assure par le serment que j'en fais et par le ser-ment de l'Envoyé d'Allah, il ne te sera fait aucun mal. Dès que tu auras passé cette nuit, nous te rapporterons a l'endroit où nous te prenons: " Là-dessus, on l'emporte à la maison. On lui fait les yeux avec de l'antimoine; on lui teint les pattes avec du henné; on la pare, en un mot , puis on lui sert un couscous et " on la fait manger ". La jeune femme qui brûle de se marier la prend avec elle dans son lit. Il faut de toute nécessité qu'il n'y ait aucun homme dans la chambre : la djannia n'apparaîtrait pas. La grenouille se montre à la dormeuse sous la forme d'une femme qui l'entretient de son futur mari, lui fixe l'époque où il fera sa demande et souvent lui donne le signalement fidèle d'un prétendant inconnu.

La Création , La nuit ....

mercredi 8 septembre 2010, 21:08

La nuit est également le moment préféré des marabouts pour leurs apparitions, soit spontanées, soit provoquées. Ces saints, ayant un caractère islamique plus accusé que les génies, jouissent de la vénération des hommes autant presque que de celle des femmes. L'un et l'autre sexe les consultent donc et a peu près par les mêmes moyens que les génies.
Les femme" prennent souvent une poignée de terre sur la tombe du saint, la serrent dans un nouet et la placent sous leur traversin : le " Seigneur viendra les avertir en songe ". D'autres personnes recueillent près du tombeau du saint sept petits cailloux qu'elles déposent dans leur lit la nuit de la ziara (pèlerinage hebdomadaire ou annuel) de ce saint. Certaines femmes cachent dans la châsse du marabout un mouchoir ou un lambeau de linge qu'elles viennent reprendre huit jours après et dont elles s'entourent la tête quand elles veulent " avoir un rêve ", entendez s'entretenir avec le marabout.
Mais les meilleurs résultats sont donnés par l'incubation auprès du marabout. Dans les dépendances du sanctuaire d'un saint, est toujours ménagée une " chambre des hôtes ", enfermée dans l'enceinte sacrée, sinon attenante au mausolée. Qui dort dans cette chambre est sûr d'avoir une vision ; de plus cette vision sera nette, cohérente et sans ambiguïté; enfin, les événements révélés seront d'une vérité indiscutable. Le consultant, en s'y couchant, prononce cette prière: " O seigneur, nous allons passer la nuit dans le horm (protection) d'Allah et dans ton horm : qu'Allah nous fasse voir ton visage ! Seigneur, que ce que j'ai dans l'esprit cette nuit s'accomplisse pour moi, s'il plaît-à Allah ! " Il formule alors son intention, les mains tendues, la paume vers le ciel, debout ou déjà couché. Après quoi, il prononce le symbole musulman et s'endort. Il ne manque pas de voir se dresser devant lui le " Seigneur " du lieu, très souvent sous la figure qu'il avait du temps où il vivait, ou bien sous la forme d'un lion, ou encore, fréquemment, sous celle d'un soldat, d'un officier ou d'un général, suivant le grade qu'il occupe dans la hiérarchie des saints. Les formes sous lesquelles apparaissent les saints sont infinies, car ils sont doués du don de protéisme comme les génies.
Les lois de la bienséance musulmane ne permettent pas aux femmes qui incubent de voir le saint sous sa forme humaine et réelle : il revêt pour se présenter à elles la ligure d'un vieillard aux cheveux blancs, la poitrine nue, souvent avec un pagne autour des reins. Plus fréquemment, il apparaît sous la forme animale : lion, aigle. La plupart du temps, elles ne voient que des jeunes femmes ou de vieilles négresses qui ne sont autres que des génies femelles, servantes du Saint. Quand elles n'ont pas affaire aux " Bonnes personnes ", domestiques du Saint, elles le voient lui-même, mais déguisé, comme nous l'avons dit, en vieillard ou encore sous la figure d'un voisin ou d'un parent devant lequel l'incubante a l'habitude de ne pas se voiler.
Entre la veille et le sommeil, les femmes racontent qu'elles perçoivent, au cours de leurs incubation, des visions (choufat) fantastiques ou effrayantes, " a stupéfier la raison ".
II arrive souvent, encore de nos jours (le fait était commun jadis, assure-t-on), que les Bonnes Personnes prennent en affection quelqu'un de leurs adorateurs et lui témoignent leur sympathie, le plus souvent la nuit, en se révélant à lui sous leur figure naturelle (anthropomorphique) ou sous la forme animale; ou encore indirectement par des bienfaits : guérison miraculeuse, écu quotidien trouvé à l'aube sous l'oreiller, travaux exécutés par des mains invisibles, etc. Dans ce cas, le premier devoir que ces génies imposent à leur obligé, c'est la discrétion. La moindre confidence qui lui échappe lui fait perdre la faveur de ses susceptibles protecteurs. De même, l'individu qui se trouve être le témoin de ces faits d'ordre surnaturel dont les gens de foi robuste parlent souvent sous le nom de choufât (visions), et que, par privilège, ils sont seuls à percevoir, doit se garder d'en parler : il s'attirerait la haine des esprits qui n'aiment pas les bavards, qui ne veulent pas qu'on parle d'eux, qui ne tolèrent même pas qu'on les désignent par leurs noms de génies, mais par des périphrases ou même par le simple pronom,, eux. Il n'est qu'une de leurs manifestations dont ils supportent qu'elle devienne un sujet d'entretien : ils autorisent que l'on raconte les songes que l'on a eus sous leurs auspices, pour en demander l'explication.
Quand on a observé avec quelle gravité religieuse les mauresques racontent leurs rêves, particulièrement le matin, entre amies, en buvant leur premier café, on com-prend qu'il était difficile d'exiger d'elles le silence sur ce sujet. Pourtant, l'antique coutume leur impose là aussi certaines réserves. Ces communiqués de la divinité, ces mystères nocturnes, elles se font scrupule de les révéler autrement qu'en tête-à-tête ou du moins en petit comité, à voix basse, en termes consacrés Appelant chez la confidente des répons également consacrés. Surtout, la sincérité est obligatoire; l'exposé doit en être de la plus grande exactitude; toute déformation volontaire est un sacrilège. Les puissances supérieures n'admettent pas que l'on mente au sujet de leurs faits et gestes ou de leurs propos. Les génies et les marabouts châtient l'imposture de ce bas monde et Allah renchérit dans l'autre. Le songe est chose sacrée et, d'après un dicton courant, " autant le menteur ajoute a son rêve, autant Dieu ajoute à son châtiment dans l'au-delà ". Elli izid fi mnamou izid lou rebbi fi aqâbou.
Parmi les formules quasi rituelles que les femmes emploient pour accueillir la confidence d'un songe, il en est une qui me semble perpétuer le souvenir d'une vieille pratique religieuse. Pour complimenter la femme qui a eu un rêve heureux, ses compagnes lui disent : " Allah bénisse ! Allah bénisse ! Bénédiction au Prophète ! Bénédiction au Prophète ! Oui, voilà un songe gentil, un superbe songe; fais l'aumône d'un petit pain d'un sou à son occasion ! " On trouve un pendant de cette expression, mais plus islamisé, dans le langage de l'onéiromancie masculine. Quand le consultant a raconté au taleb un songe qui paraît de mauvais augure, celui-ci lui dit : " Qu'Allah fasse arriver le bien ! Fais l'aumône d'un petit pain au nom d'Allah ! L'aumône expulse le mal. "
Offrande d'actions de grâces chez les femmes, ou offrande déprécatoire chez les hommes, quelle que soit l'intention qui l'inspire, cette aumône aux pauvres a été sans doute, à son origine, une oblation à une divinité. Or cette divinité ne peut être Allah : sa nature incorporelle répugne à ces oblations matérielles; il hait tout ce qui lui rappelle l'anthropomorphisme. D'ailleurs, les femmes ne font pas remonter jusqu'à lui le principe de leurs songes; Allah est trop haut, trop peu familier. C'est aux génies, aux marabouts qu'elles les attribuent et ce sont eux, qui, de fait, elles le constatent tous les jours, les leur procurent. Il ne faut donc pas aller chercher l'explication de cette pratique dans le Coran ou dans la tradition musulmane, mais plutôt dans l'antiquité antérieure à l'Islam. Et l'on pense, presque malgré soi, a ces petits pains ronds, de même forme, que ceux de nos maures-ques, que l'archéologie de l'Afrique du Nord nous montre sculptés sur les stèles votives dédiées au Saturne ro-main, ou plus anciennement encore, gravés sur celles du Baal Hammon punique ; les dieux auraient changé, mais l'antique oblation serait restée, dissimulée, sous le cou-vert de la charite musulmane.
La nuit, au sein de laquelle se produisent les théophanies de divers genre dont nous avons parlé, en garde aux yeux du peuple un caractère sacré. C'est ainsi que les plus dévots musulmans se surprennent à jurer par certaines nuits de la semaine; seulement ils ont soin de préciser le fait surnaturel qui communique sa sainteté à ces nuits. Le lundi, on entend souvent à Blida le serment suivant : " Par cette nuit dernière, qui est la nuit de la naissance du Prophète, sur Lui la bénédiction et le salut ! je jure que telle chose est. " Voici le serment du mardi : " Par la nuit de ce jour, nuit du mardi qui précède le marché de notre Seigneur Emhammed ben Aouda, (marabout révéré dans toute l'Algérie et dont le sanctuaire à Blida est visité le mardi). " On dit le vendredi : " J'en jure par cette nuit dernière, nuit du vendredi, et par les récitations que font cette nuit-là les membres des pieuses confréries dans les maisons du Prophète. " On dit le samedi : " J'en jure par la nuit dernière, nuit du samedi, nuit du divan des Saints (où les Saints tiennent leur assemblée) " Ces serments ont été recueillis sur les lèvres des hommes et leurs termes témoignent d'une islamisation déjà avancée. Mais les femmes jurent aussi par la nuit du mercredi " qui est celle des Bonnes Personnes " et aussi par la nuit du vendredi personnifiée, mise au rang des génies, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.
Les Jours
On retrouve, dans la Mettidja, le conte des " Deux bossus et les jours de la semaine ". En voici une version recueillie à Blida ; celle d'Alger est identique.
" II y avait autrefois deux frères, dont l'un était bossu et l'autre hydropique. Le bossu se trouvant seul dans une étuve de bain maure, entendit des voix, des claquements de mains cadencés, enfin reconnut des génies qui se livraient au plaisir de la danse en chantant : " Jeudi, vendredi, samedi ! Jeudi, vendredi, samedi ! " Il se mit lui aussi à frapper des mains et il ajouta à ces trois noms de jours trois noms de mets, rimant respectivement avec eux : " Du couscous, du beurre frais et des navets ! Lekhmîs ou djem'a ou sebt... koskos ou zebda ou left ".
" Les génies s'arrêtèrent pour l'écouter, aussi ravis que si réellement il leur avait offert un festin. " Messieurs, dit le chef, comment récompenserons-nous ce pauvre
homme ? - Montrons lui un trésor ! - Donnons-lui en mariage une de nos filles 1 - Non, dit le chef, nous allons lui enlever cette bosse. " Le bossu, aussitôt, perçut comme un sifflement de rafale derrière lui : sa bosse avait disparu. Il rencontra son frère. " Combien t'a coûté ta guérison ? lui dit celui-ci. - Donne-moi cent sultanis et je t'apprendrai ce qu'il faut faire. " L'hydropique les lui compta. Quand il fut dans l'étuve, il entendit chanter : " Du couscous, du beurre frais, des navets ! " Il éleva la voix et ajouta : " Et du lait de beurre (ouelben). " Mais ce mot ne plut pas aux génies. " Comment le récompenser ? - Mettons-lui sur le dos la bosse de son frère ! " II sortit avec double bosse. Il disait, quand on l'interrogeait sur ce sujet : " J'ai acheté la bosse de mon frère cent sultanis." On reconnaît un thème signalé en France, notamment dans l'Ardèche .
Les jours sont parfois considérés comme des entités. On les conçoit comme des réalités substantielles, indépendantes des révolutions terrestre et astrale. Dans une tradition religieuse, ils sont créés par Allah antérieurement à la terre. "Allah créa un jour et l'appela le dimanche ; il en créa un second et l'appela le lundi ; il en créa un troisième et l'appela le mardi; un quatrième et l'appela le mercredi ; un cinquième et l'appela le jeudi ; puis, il créa la terre le dimanche et le lundi, et les montagnes le mardi, etc. " (Commentaire du Qorân, par El Beïdaouï, sourate Ha Mim.). Dans El Bokhari, (les Traditions islamiques, Houdas, T. III, p. 435), on peut voir aussi que les jours ont été créés avant le ciel et les astres. " Dieu a créé la terre en deux jours, puis il a créé les cieux ; ensuite, il s'est installé dans le ciel et l'a mis en ordre en deux jours. " Créatures primordiales, ou, du moins, antérieures aux autres, et ayant assisté à leur naissance, les jours sous le nom de Eiïâmât rebbi, Eiïâm rebbi, les jours du Bon Dieu, jouissent d'une espèce de personnalité sacrée. Ils sont doués de sentiment et se vengent de celui qui ne remplit pas ses devoirs envers eux ; car ils ont droit à certains ménagements mal précisés. Un proverbe populaire dit : ( Les jours du Bon Dieu ! Ne sois pas leur ennemi, ils ne seront pas les tiens ! Eiïâm rebbi ma t'âdîha ma t'âdîk. "
On démêle, dans la tradition orale, trois types de semaines. Toutes sont également calquées sur la série des sept jours de la genèse hébraïque, mais elles diffèrent par leur jour initial. Trois opinions, en effet, ont cours sur le premier jour de la création, comme on peut le lire dans la Badai ezzohour du cheikh Ibn Ish'aq, y est-il dit, prétend que c'est le samedi ; K'ab El Ah'bar, que c'est le dimanche, et les gens de l'Evangile (les Chrétiens) que c'est le lundi. " Ainsi, la -question du jour dans lequel Allah commença la création et, conséquemment, par lequel la semaine doit commencer, reste, comme on dit, mâchi mah'çour, c'est-à-dire sans avoir été tranchée et tolère une certaine liberté de croyance. De là, trois hebdomades.
La plus populaire est celle que l'on peut appeler la juive, parce que, comme la semaine juive, elle commence par le dimanche et finit par le samedi ; et que, de plus, comme elle aussi, elle porte une nomenclature ordinale qui ne laisse aucun doute sur son origine. Ah'ad qui est le nom du dimanche, veut dire le premier jour ; Athnîne veut dire le second ; ainsi de suite jusqu'au jeudi, Khemis, où l'étymologie retrouye le nombre cinq. Le vendredi seul fait exception ; il emprunte sa dénomination à l'office musulman et s'appelle le jour de la prière commune, djem'a. En revanche, le samedi a gardé son nom hébreu sabbat, essebt. Dans cette tradition, le dimanche est propice à la construction parce que Allah, ce jour-là, à l'imitation de Yaveh, entreprit l'œuvre de la création ; et le samedi, qui fut le dernier jour de cette création, passe communément, aussi bien chez les musulmans que chez les israélites de l'Algérie, pour le jour qui doit être le dernier et qui verra la fin du monde.
De bonne heure, la susceptibilité musulmane s'est insurgée contre la tyrannie de cette tradition biblique. Le Prophète lui-même l'a combattue. Abou Horéïra, qui fut un de ses compagnons, a raconté : " L'envoyé d'Allah me prit par la main : " Allah, me dit-il, a créé l'élément terrestre le samedi, les montagnes le dimanche, les arbres le lundi, etc. " . Evidemment, en lançant cette version islamique de la création, il voulait justifier son choix du vendredi comme jour férié du nouveau culte. Depuis, les écrivains arabes orthodoxes n'ont pas manqué de réserver dans leurs écrits la primauté au vendredi. Tantôt ils lui assignent la priorité dans la série : c'est ce qu'a fait El Qazouïnî, par exemple, dans ses Adjâïb el Makhlouqât, où, étudiant les vertus des jours, il a soin de commencer par le vendredi. Tantôt, au contraire, on lui fait clore la liste, dans la pensée que le dernier rang constitue la place d'honneur : telle est la disposition observée dans le Divan apocryphe de l'Imam Ali ben Abi Taleb-Il semble bien que, dans la vie courante aussi, cette aspiration d'ordre religieux tend, de plus en plus, à faire du vendredi la base de la semaine. Ce jour est, aux yeux de tous, le seigneur des jours (siïed leiïâm). Le mot djem'a, vendredi, s'est substitué complètement dans le langage aux nom de la semaine, ousbou. On dit : men djem'a Ildjem'a, d'un vendredi à l'autre, pour faire entendre : hebdomadairement.
A côté des conceptions hébraïque et islamique, qui se disputent la prédominance; on distingue encore un vague souvenir de la semaine chrétienne. Celle-ci est caractérisée par le rôle initial attribué au lundi. Or, dans le jeu de Sertissou-, qui est leur saut de mouton, les gamins indigènes, à Blida et à Alger, emploient une formulette où les noms des jours sont qualifiés d'une façon sugges-tive. " Sertissou ! disent-ils. Le dimanche, mermissou ! - Le lundi, une porte ! - Le mardi, un portier ! -- Le mercredi, un donneur de joie ! - Le jeudi, un donneur de congé ! - Le vendredi, rappel des planchettes ! (jour où l'on reprend le travail). - Le samedi, sabbat des juifs ! - Le dimanche, dimanche des chrétiens ! " Le thème, manifestement, Consiste à définir les jours d'après leur fonction. Si le lundi est déclaré une porte, c'est qu'on le considère comme ouvrant la semaine ; ce que confirme, d'ailleurs, la fin de la série que l'on clôt par le dimanche. Y a-t-il là la trace d'une influence moderne ou bien une survivance antique ? La dernière hypothèse est plus vrai-semblable. Mais dans les deux cas on reconnaît une idée chrétienne.
Ainsi, l'analyse révète trois espèces d'hebdomades dans l'esprit populaire en Algérie, chacune d'elles ayant pour jour final, pour jour fondamental, le jour sacré d'une des trois grandes religions qui ont existé et coexistent encore dans le pays. Ces jours sont le vendredi, le samedi et le dimanche. Et ces trois jours, chargés en quelque sorte de sacralisation, nous offriront un grand nombre de particularités folkloriques. Ils seraient même les plus riches en éléments de ce genre, n'était le mercredi qui, encore plus qu'eux peut-être, sert de centre d'attraction aux croyances superstitieuses, tellement qu'on pourrait sans exagération voir en lui le jour férié d'une quatrième religion, moins affichée sans doute, mais au moins aussi répandue et plus ancienne à coup sûr, l'animisme.
Le dimanche
Le génie qui préside au dimanche a porté plusieurs noms. Dans le manuscrit hébreu dont j'ai déjà parlé , il est nommé Bourqân, comme le génie du mercredi, qui se distingue de lui par le qualificatif El hioudi, le Juif. Vers 1910, à Blida, un iqqâch (sorcier), l'invoquait sous le nom de Liouh, qu'il faut rapprocher sans doute de iouh, un des noms du soleil en arabe régulier. Cependant, l'ap-pellation sous laquelle il paraît le plus généralement connu est Medhab, ou, avec l'article, Elmedhab.
Ce mot semble en relation avec le mot dhab, or. L'or, en effet, est le métal du dimanche, comme nous l'avons dit. Le soleil, astre du dimanche, et même toute sa sphère, sont représentés en or dans un poème d'el Maghrâouï, daté de 1020 de l'hégire (1622), qui se chantait encore au commencement de ce siècle et qui est connu sous le nom d'Elmi'radj ou l'Ascension nocturne. Il y est dit : " La quatrième sphère céleste a été créée d'or natif, ainsi que ses étoiles et le soleil, parmi ses autres merveilles. " De nos jours, un dévot avisé aura soin de choisir des cierges de couleur jaune pour les brûler le dimanche. On prétend qu'autrefois, à l'époque de l'opulence légendaire, les talismans consacrés à Medhab étaient en or, d'après ce principe que " les opérations magiques doivent employer les métaux qui correspondent aux astres des génies sollicités. " La livrée de Medhab serait le jaune. Il semble bien qu'on se le figure assez communément, vêtu de jaune, monté sur un cheval jaune et précédé d'étendards jaunes. Pour ces raisons on peut considérer comme vraisemblable que Elmedhab signifie originaire-ment le doré (participe de la quatrième forme prononcé à la manière populaire au lieu de elmodhhab .
Il en serait de lui comme de Lahmar, le rouge, le génie du mardi, qui doit sans doute son nom au cuivre rouge qui est le métal de ce jour. Medhab, comme Lahmar, ferait partie d'ailleurs de la catégorie nombreuse des génies portant des noms de couleurs et dans laquelle on compte : Lebiod, le blanc ; Lekhal, le noir ; Lesfar, le jaune ; Lazreg, le bleu ; Lakhder, le vert ; etc., bref, presque toute la gamme.
Medhab était particulièrement invoqué le dimanche, dont il était le maître, (çâhbou), le roi, (malikou). Voici une adjuration à son adresse qui figure dans un manuscrit ayant appartenu à un sorcier blidéen de la fin du dernier siècle. Elle est composée dans la langue populaire et selon les lois de la versification maghrébine. Elle fait partie d'un ensemble comprenant, entre autres choses, les prières qui conviennent à chaque jour de la semaine et à chaque saison, et portant le titre de " Grande invocation (Edda'oua eljalîla), en dix-sept parties, où sont adjurés tous les génies ou plutôt toutes les tribus des génies. "
Invocation du dimanche a l'adresse du maitre de ce jour, Medbab
" 0 Medhab, sois à ma disposition ; - ne franchis pas les bornes - Par ordre d'Allah, l'adorable, - sois pour moi au rendez-vous. - Venez à moi avec l'objet de mon désir, qu'il soit proche ou lointain.
Et hâte-toi vers moi, sans te dérober, - avec l'arrêt (du Destin) et les témoins. - Amène tes tambours et tes bannières, - et (tes sujets) libres et esclaves. - N'enfreignez point mon ordre, par la puissance du Maître glorieux !
Je prends à témoin ces remparts (tes guerriers), - ô riche en troupes ; - donne-nous les tremblements de terre et les tonnerres, - et besogne du bras, - par les serviteurs des noms en chîn et par le Fort, le Violent !
Par les vertus de la sourate Houd (11° sourate) - de (celle de) 'Amma (78° sourate) et par nos pactes, - obéissez-moi ; donnez-m'en votre parole ; - étendez sans connaissance qui je veux. - Un ou plusieurs, qu'on soit ici en proie au vertige !
J'en ai assez de vos retards ! - Je vous adjure par Allah et par le roi Emhîl. - Je vous dépêche avec ce bon conseil : - envoyez-moi sur-le-champ Morra, - qu'il m'obéisse alerte, - par la splendeur des rois de la lune et par le roi Touthîl ! - Aidez-moi, ô mes auxiliaires ! - Obéissez-moi, ô serviteurs, par ordre du Maître, le Grand. - Et ne vous rebellez pas, (même) la durée d'un clin -d'œil, par le roi Djebrîl ! "
II faut remarquer le ton impératif que prend le sorcier pour exiger l'obéissance de Medhab. Il lui donne des ordres et le gourmande comme l'on fait un serviteur ou un esclave. Il n'est rien là qui doive nous étonner : c'est une croyance bien établie dans l'Afrique du Nord que " les génies obéissent à l'homme quand celui-ci sait les subjuguer par la vertu des incantations et des fumigations magiques. Les esprits alors le servent comme les domestiques servent leurs maîtres. Ils lui révèlent les choses secrètes, lui procurent de l'argent, etc. L'homme qui s'est asservi les génies s'appelle hakîm. "
En principe, le hakîm doit son pouvoir à la connaissance de ces incantations. " Sache, mon frère, dit notre manuscrit, que tous les rois des génies servent ces for-mules d'invocation et obéissent aux noms qu'elles contiennent, et de même les Rouh'ania des sphères célestes et tous les ange les servent. " Ils les servent à la manière dont les génies servent les bagues magiques dans les contes, en se mettant à la disposition du maître dès qu'il a recours à elles. Souvent ces noms sont barbares et incompréhensibles, de vrais abracadabras ; mais les sorciers plus profondément imprégnés d'islamisme substituent à ces vocables archaïques suspects des passages du Coran auxquels ils attribuent le même ascendant magique et qui présentent l'avantage de l'orthodoxie. C'est à cet ascendant du texte sacré que notre sorcier fait appel quand il adjure Medhab par les vertus des sourates Houd et 'Amma.
Mais nous voyons qu'il ne se sert pas uniquement de l'assujettissement irraisonné des génies aux vertus mysti-ques des mots. Comme, à ses yeux, ces génies sont très fortement anthropomorphisés, il s'adresse chez eux aux sentiments ; il les somme à plusieurs reprises par l'obéis-sance qu'ils doivent à Allah, et par le devoir de discipline qui les subordonne à toute une hiérarchie : les serviteurs des noms en chîn, les rois de la Lune, les rois Emhîl et Touthîl, enfin le roi Djebrîl.

Des Anges et des Chayatines

mercredi 8 septembre 2010, 21:09

La tradition orale ne fournit aucun renseignement sur les serviteurs des noms en chîn (khoddam echchinia). Peut-être s'agit-il des noms de génies terminés en ouch ou en ch, dont on a remarqué le nombre considérable en démonologie musulmane .La lettre chîn elle-même passe pour chargée de vertus mystiques, comme faisant partie des sept saouâqît el fatîh'a . Dans Ibn el Hadjdj (kitab chomous el anouar ou konous el asrar, p. 66) il est question des rouhaniïet echchîn ou génies d'essence supérieure, esprits supraterrestres attachés à la lettre chîn : ce titre de rouhaniïa prouve qu'on leur attribuais un certain rang dans l'échelle des puissances spirituelles.
Les rois de la Lune, molouk elqmeur, appelés aussi les gens de la Lune, ahl elqmeur, et les noms de la Lune, asma Iqmeur, jouissent d'une autorité solidement établie dans l'Afrique du Nord. La magie féminine ne les ignore pas, au moins en bloc. La sorcellerie masculine fait un usage fréquent de leurs noms. On les appelait, au com-mencement du XX° siècle, à Blida :
Liâkhîmine, Liâlaghouine, Liafourine, Liâroutsîne, Liârou'îne, Liârouchine, Liâchalachine. Comme on peut le voir, dans la description d'une pratique ayant pour but de faire naître la sympathie et l'amour, recueillie à Blida en 1904 et publiée dans mes Coutumes, Institutions, Croyances des indigènes, de l'Algérie (Blida, Mauguin, 1905, p 173), chacun de ces rois de la Lune est donné comme le supérieur hiérarchique de l'un des jours de la semaine, Liâkhimine de Medhab et du dimanche, Liàlaghouine de Morra et du lundi, etc.
Emhil et Touthîl semblent inconnus. Leurs noms ne réveillent dans la mémoire des spécialistes de nos jours que l'idée d'anges célestes, dans la catégorie desquels les range leur terminaison en îl. On sait que celle-ci n'est autre que le mot hébreu " el " signifiant divinité et qu'elle " entre en composition dans le nom de la plupart des anges ". (Doutté lib. cit., p. 120). Ces anges, aux noms en il, peuplent les sept cieux dans la conception musulmane. Ils affectent d'ailleurs des formes qui dérou-tent notre angélologie. " Les anges du ciel de notre monde, a écrit El Qazouinî (kitab 'adjâïb el mekhlouqât) ont la forme bovine et Dieu lui a donné pour chef un ange du nom d'Ismâîl. Les anges du second ciel ont la forme d'aigles et ont pour chef Mikhâîl. Ceux du troisième ciel la forme de vautours et ont pour chef ?â'adiàil. Ceux du quatrième ont la forme de chevaux et ont pour chef Sàlsâîl. Ceux du cinquième ont la forme des houris et l'ange qui les commande s'appelle-Kalkâîl. Ceux du sixième ont la forme des ouïldân (ou pages du Paradis) et leur chef s'appelle Samkhàîl. Ceux du septième ont la forme humaine, ( souratou banî Adama) et l'ange qui leur est préposé s'appelle Rouqâîl. " C'est ce dernier ange qui dans Ibn e1 Hadjdj (voir Doutté lib. cit., page 154) et dans Belhadhâd (lib. cit., p. 2), est donné comme correspondant céleste à Medhab, le génie du dimanche, car chaque jour de la semaine a non seulement son roi parmi les génies, lequel est appelé malikou essofli, son roi inférieur, mais aussi son roi parmi les anges que l'on nomme malikou el'aloui, son roi supérieur. Emhil et Touthil jouent dans notre poème populaire un rôle analogue à celui de Rouqâîl dans les livres de sorcellerie cités plus haut.
Le roi Djebrîl, dont il est question aussi dans ce poème, n'est autre originairement que notre archange Gabriel, mais singulièrement modifié dans sa physionomie et dans son rôle. Il est invoqué, en dernier lieu, ici, comme le chef suprême des génies. C'est là, en effet, une de ses principales fonctions dans la sorcellerie et dans la croyance commune. On se le représente tel que Mahomet, d'après les traditions islamiques, le vit, (cf. Houdas, Traditions islamiques, t. 2, p. 437), avec six cents ailes et bouchant l'intervalle des horizons. Dans le Mi'radj d'El Maghrâoui que j'ai déjà cité et qui se chantait fréquemment dans la Mettidja, dans les premières années de notre siècle, il était décrit comme suit : " Plus beau que le soleil et la lune ; - les lèvres brillant comme les perles et l'or natif ; - semblable aux comètes voyageant dans la nuit, couleur de mûre rouge. - Soixante-dix mille nattes de cheveux le parent, - couronnées des perles du Miséricordieux. - Ses vêtements sont tous tissés avec des pierres précieuses. - Ses pieds sont safranés à la mode des grands chefs. - Et six cents ailes brodées de pierreries le font briller de toutes les couleurs. - Chacune de ses ailes est séparée de l'autre par un espace - de cinq cents années de marche. Sa force était en rapport avec cette taille démesurée. D'après le Badai ezzohour, - un livre de vulgarisation qui contenait tout le bagage scientifique des vieux Blïdéens de mon temps, - quand Loth fut sorti du milieu de son peuple, " Djebrîl introduisit son aile sous les villes de ces peuples et il les arracha de leurs fondations ; or, ces villes étaient au nombre de sept, contenant chacune cent mille âmes ; et il les éleva si haut entre ciel et terre, que les habitants des cieux purent entendre les chants de leurs coqs et les abois de leurs chiens ; puis, il les retourna sens dessus dessous ; enfin, il fit suivre chacun des infidèles d'une pierre sidjdjil, qui portait le nom de celui qu'elle devait écraser, et tous périrent. " Telle est l'image qu'éveilie dans la plupart des cerveaux indigènes de la Mettidja le nom de Djebrîl, ou son surnom, souvent employé en sorcellerie, de " Paon des Anges ", (ou, absolument, le Paon, Et't'aous).
Dans la tradition écrite, ce caractère monstrueux n'est pas particulier à Djebrîl. On le retrouve, en général, dans les anges qui approchent Allah, les moqarabin, et tou-jours dans ceux que nous appelons archanges et que les indigènes, appellent les chefs Elkoubara, ou les sultans des anges. Ainsi, Azraïl, l'ange de la mort, " a les pieds posés sur les limites inférieures du monde et dresse la tète dans les cieux supérieurs " ; Israfîl, le sonneur du jugement dernier, tient toujours à portée de ses lèvres une trompette dont l'embouchure développe une circonférence " égale à l'étendue des cieux et de la terre ". Quant à Mikaîl, " s'il ouvrait la bouche, les cieux s'y perdraient comme un grain de moutarde dans la mer. " (Voir Elqazouïni). L'énormité est un des attributs, dans la théologie du moins, de ces êtres supérieurs. Mais l'imagination populaire tend à en faire l'apanage du seul Djebrîl. Témoin la légende tunisienne et algéroise d'Azraîl, l'arracheur des âmes, qui, jadis, circulait parmi les hommes, à la manière d'un bourreau ; poursuivi par les huées de la foule, il demanda au Prophète de devenir invisible et l'obtint. Djebrîl, au contraire, garde presque toujours sa figure fantastique. Dans le poème d'el Maghrâoui que nous avons cité, c'est sous cette forme qu'il apparaît à Mahomet, pour lui servir de guide, dans son voyage nocturne, bien que la tradition écrite spécifie que, pour visiter l'Envoyé de Dieu, il revêtait la forme humaine. Le rôle qu'il joue en sorcellerie influe sur la représentation qu'on s'en fait : il a la taille qui convient au président du pandemonium musulman.
Cette fonction lui a été attribuée sans doute dès les premiers temps de l'Islam. Elqazouïnî (mort en 1283), nous dépeint les " auxiliaires " de Djebrîl comme préposés à l'administration du monde et " spécialement chargés d'y entretenir la force de résistance au mal et à l'injustice ". Ailleurs, il assimile Serouch, une des divinités du calendrier persan, à Djebrîl. " C'est le nom d'un ange qui est le surveillant des nuits. On dit qu'il n'est autre que Djebrîl. C'est, de tous les anges, celui qui est le plus redoutable aux génies et aux sorciers. " On voit que notre manuscrit blidéen ne fait que se conformer à la tra-dition classique en décernant à Djebril l'empire des Esprits. Les lettrés, d'ailleurs, ne sont pas seuls à avoir adapté cette antique opinion ; les femmes voient aussi dans Djebrîl le grand policier, du monde des sortilèges. Djebrine, comme elles l'appellent, est leur protecteur contre les forces malfaisantes ; et leur souhait le plus solennel, qu'elles formulent devant la jeune mariée ou le nouveau-né à qui elles présentent leurs vœux, est celui-ci : " Que les mains prophylactères (les mains dites de Fathma) et que notre Seigneur Djebrîne te gardent ! Que l'aile de Djebrîne te couvre ! "
La vogue de Medhab qui est fort ancienne, puisque El Qazouini le cite au 13°siècle, est aujourd'hui sur son déclin. Il figure dans deux poèmes populaires, à ma connaissance ; dans l'un, qui est marocain, l'amoureux le prie
de faire bonne garde devant sa porte avec d'autres génies.", pendant que son amante est chez lui, (poème commençant par ces mots : " Sa'dat elqelb elhâni) ; dans l'autre, le général turc Ledham est comparé à Medhab pour ses victoires : triomphant, est-il dit, comme Medhab, (ghezoua du cheikh Moulai Ahmed sur la guerre gréco-turque de 1893). Les sorciers-médecins prononcent encore son nom quand ils énumèrent la série des génies des jours et quand ils recopient les amulettes traditionnelles. Mais sa légende s'est perdue, même chez les lettrés ; et les femmes, qui l'ont totalement oublié, ont remplacé son culte par un autre plus intime et plus soigneusement dissimulé, le culte de Sidi Djât'ou.
Dans ses " Fontaines des génies ", étude consacrée aux croyances soudanaises à Alger ", J.-B. Andrews signale cette étrange déité. " Un sacrifice domestique fréquent, dit-il, est celui à Djattou, djinn des latrines. " Ce nom barbare appartiendrait au langage des nègres, à en croire les lettrés ; mais les indigènes islamisés, communément, aiment à traiter d'innovation les observances qui choquent leur foi présente. Il est possible que ce nom soit importé et récent ; mais, certainement, les dévotions aux esprits des latrines sont chose ancienne. L'opinion que tous les endroits où se trouvent des immondices sont hantés est générale et bien enracinée ; les fosses à fumier et les fosses d'aisance sont un des habitats des génies les moins contestés de mémoire d'homme. La légende a gardé le souvenir d'une vieille djàniïa, Lalla Rah'ma, dame Miséricorde, ainsi nommée par antiphrase, car elle passait pour fort malfaisante ; on se la représentait sous les traits d'une négresse ; elle avait sa retraite dans les cabinets des maisons ; elle est encore l'objet d'un culte dans les campagnes et son nom a survécu dans les villes et sert, comme chez nous, Croquemitaine, d'épouvantail pour les "enfants. Haëdo raconte dans sa Topographie d'Alger, que,de son temps, pour la fête du Mouloud, on brûlait des cierges dans " le privé des maisons " et on y déposait des offrandes, à savoir du couscous et de la viande . Il est à remarquer aussi que, parmi les acceptions du mot Medhab, le dictionnaire nous donne celui de latrines. Quand on sait avec quelle régularité, dans les milieux indigènes,comme chez nous d'ailleurs, jadis,les différentes" significations d'un nom provoquent et conditionnent la germination des croyances relatives à ce nom, on se croit fondé à supposer que l'antique et brillant " roi " dominical n'a pas été sans présenter quelque accointance, sur une de ses faces tout au moins, avec notre obscur Djât'ou actuel.
Nous avons une preuve matérielle de l'existence du culte des latrines chez les indigènes des trois ou quatre dernières générations ; il n'est pas rare de trouver, à Blida, à Douera, etc., dans les décombres des vieilles maisons en démolition, de grands clous rouilles, sans utilité rationnelle, et qui avaient pour fonction, assurent les bonnes femmes, d'immobiliser le rouhani. Ce sont les traces d'un " clouement de ces Gens-là des cabinets ",. comme on dit. Voici ce rite, tel qu'il se pratique encore dans les quartiers populaires des villes et dans les campagnes. Quand on constate de l'agressivité chez ces esprits, qu'on entend, par exemple, des bruits de pas de leur côté, que les femmes, à l'heure des lourdes siestes des méridiennes estivales, surprennent des formes fuyantes dans l'ombre du corridor, et particulièrement la figure d'une négresse dont la lèvre inférieure s'étale en tapis et la lèvre supérieure en couverture, chareb iferreçh chareb ighet't'i , les commères du voisinage ont vite fait de conclure que ces Gens-là sont irrités, sans doute parce qu'on a négligé de leur brûler leurs aromates les jours où on en offrait à leurs confrères des chambres et de la cour. Gare alors aux maladies, surtout à la strangulation ! Car les génies ont l'habitude, quand ils s'emparent du corps d'un homme, de lui remonter dans la gorge et de l'étrangler. Alors une dâhia, - c'est ainsi qu'on nomme une femme d'expérience qui passe pour la dépositaire, nullement desintéressée d'ailleurs, de la tradition fémi-nine - se charge de l'opération. Le clouage ne réussit qu'à la condition d'être fait dans l'obscurité la plus profonde, d'ordinaire à minuit. On achète quatre clous de grande dimension et quatre autres plus petits ; on se procure du thym. Au milieu de " la nuit du dimanche ", la dâhia, Suivie de la maîtresse de la maison, commençant par la porte du vestibule qui s'ouvre sur la cour, enfonce dans le sol, à droite et à gauche du seuil, deux des petits clous ; puis, elle en fait autant à la porte d'entrée de la maison du côté de la rue. La porte des cabinets donnant d'ordinaire sur le vestibule, les rouhanis se trouvent ainsi enfermés dans une première ligne de circonvallation. La dâhia cogne ensuite les quatre grands clous autour de l'orifice de la fosse, en carré. Pendant ce temps, la maitresse du lieu, le brûle-parfum dans les mains, ne cesse de jeter du thym sur la braise ; et la dâhia, à chaque clou qu'elle plante, répète sans se lasser : " Ce n'est pas le clou que je cloue ; je cloue le rouhani. " Elle termine en promenant rituellement sept fois le brûle-parfum autour de la bouche du " silo ".
Le mot rouhâni n'a évidemment pas ici le sens d'esprit préposé aux sphères célestes qu'il a d'ordinaire dans les livres de sorcellerie. Il présente dans la langue populaire deux significations qui semblent se combiner pour caractériser les génies auxquels on l'applique. En premier lieu, il révèle une intention de flatterie, le rouhâni passant pour supérieur au djânn, témoin l'expression courante :djânn rouhani, qui équivaut à un génie d'un grade élevé. En second lieu, ce mot traduit à peu près notre mot revenant. Il éveille l'idée d'apparition terrifiante. Le clouement que nous avons décrit est, en effet, un moyen préventif pour tenir à distance et paralyser les génies malfaisants, dans l'espèce celui qui semble avoir eu le plus de vogue au siècle dernier, la terrible Iemma Rah'ma, ou celui qui tend de nos jours à la supplanter dans la foi populaire, le farouche Sidi Djât'ou.
Sidi Djât'ou est le chef de " ces Gens-là des lieux d'ai-sance. " II est admis que, dans la nuit du samedi au dimanche, Sidi Djât'ou " sort " de sa fosse. On lui offre ce soir-là du benjoin, ainsi, d'ailleurs, que le mercredi et le vendredi ; mais dans ces deux derniers cas, on le fait aussi aux autres génies domestiques. A la fête du Mouloud, il a sa part du culte que l'on rend a cette occasion à " ces Personnes." ; si, en effet, on brûle un cierge rouge à la bouche de l'égout dans la cour intérieure, et un cierge vert dans les appartements, on réserve un cierge jaune pour l'illumination de son réduit (Blida). On sait que le jaune est la couleur du dimanche.
Les femmes de la maison ont recours à ses bons offices, notamment quand elles désirent que ces " Personnes des latrines " leur " montrent " quelque chose en songe. On achète dans ce cas, un sou de benjoin et une de ces petites bougies que l'on appelle cierges des marabouts où chandelles du Mouloud. On la choisit rouge pour la circonstance, ou plus rarement verte. On a eu soin de blanchir à la chaux la pièce de Sidi Djât'ou dans la journée du samedi. La nuit venue, on la fumige et on allume le cierge en disant : " Sidi Djât'ou, montre-moi ce que j'ai dans le cœur, que je le voie en songe. Si tu me montres ce que j'ai dans le cœur, je t'offrirai une pastille d'ambre et un cierge ; et si tu ne me le montres pas, je te badigeonnerai d'ordure ! " On assure que celle qui accomplit ce rite la nuit, veille du dimanche, voit (en rêve) se dresser devant elle un nègre de taille gigantesque ; d'autres disent au contraire un homme d'un teint très blanc. Si elle n'a rien vu, elle recommence la semaine suivante, jusqu'à trois fois,
Sidi Djât'ou joue assez rarement, semble-t-il, ce rôle accourable. Il est plus souvent cité pour ses " coups " redoutés. Quand une femme souffre de la dysenterie, on dit : " C'est Sidi Djât'ou qui l'a frappée. " Il se montre d'une susceptibilité extrême. L'imprudent qui se lave les mains aux cabinets est frappé de " tsqâf " (incapacité physique, morale ou intellectuelle).Ses mains sont " refroidies, s'engourdissent pour le travail. " Se moucher ou cracher aux water-closets " fait pousser des boutons sur le nez ". Il y a un précepte populaire qui dit : " Le trou de l'égout pour les crachats et celui des cabinets pour les p.. .elmdjiria lelbzâq ou echehichma lelh'zâq ". Mais il se montre particulièrement sévère pour les mouvements de colère. Si un homme passe près du silo aux ordures au moment où il s'abandonne à la colère, le génie Djâtou le frappe. A l'un il fait flageoler les genoux (il le frappe d'ataxie locomotrice) ; il rend un autre muet (paralysé de la langue), misanthrope, atteint de la manie de la persécution, fou surtout. Nombre de ceux reconnus aliénés et fous furieux par le médecin de la commune à Blida étaient plaints comme des victimes de Sidi Djât'ou par les mauresques et les gens du commun. Les gens qui se piquaient d'expérience attribuaient leur maladie, sans préciser davantage, à un génie mécréant, (chrétien), ou juif.
Sidi Djât'ou, en effet, est chrétien ou juif. On sait que toutes les religions professées par les hommes comptent des adeptes dans le monde des Esprits. Les indigènes soutiennent que le malheureux possédé par Sidi Djât'ou n'hésite pas à blasphémer sa religion. " Lui dit-on : " Prononce le nom d'Allah sur toi-même et la salutation au Prophète ", ; il répond : " C'est tout ce que vous savez dire, vous autres, arabes ; je ne prononcerai ni l'un ni l'autre nom. " Si l'on veut lui passer au cou une écriture (quelques versets du Coran), il s'y refuse. Il ne peut supporter l'odeur des aromates que l'on brûle aux bons génies et il brise la cassolette que l'on approche de lui pour l'exorciser.

La magie d'Amour

mercredi 8 septembre 2010, 21:19

L'impiété du forcené permet d'identifier le génie qui le possède. Dans ce cas, l'on aura recours, du moins les femmes de la famille, à Sidi Djât'ou : on encensera sa retraite avec du benjoin et de l'aloës ; on lui sacrifiera une poule, même un bouc, si le malade voit un bouc dans ses hallucinations ; et, en immolant la victime, on dira : " Nous vous adjurons au nom d'Allah Très-Haut et par Monseigneur Salomon, votre sultan ; rendez la liberté à cet homme " ; car, même avec les génies mécréants, on fait appel, pour les intimider, à Salomon, leur roi traditionnel, et à Allah qui, quoi qu'ils en aient, est leur véritable maître.
Les femmes et les enfants sont les victimes préférées de Sidi Djât'ou et il les " frappe " sans raison appréciable. " La femme alors est prise de nausées ; elle a des éructa-tions, des éternuements fréquents. Ses yeux deviennent fixes ou semblent affectés de strabisme ; ils louchent ou du moins présentent une convergence légère des yeux connue parmi le peuple sous le nom de urille de beauté fetlet ezzîn. " Quelques-unes bâillent ; on leur donne de la viande crue, car elle sont sous l'empire d'un génie carnivore appelé Mâgzâoua.D'autres tombent dans le mutisme : celui qui est sur leur épaule est Sid el 'Aggoune, le Seigneur Taciturne. Beaucoup sont prises de convulsions et délirent. Elles tiennent alors des propos dont elles ne sont pas responsables et qui varient suivant les génies qui les possèdent ".
Parmi ces malheureuses qui, dans leurs aberrations, cer-tainement, subissent les suggestions des croyances ambiantes, les femmes possédées par Sidi Djât'ou se distinguent pas leurs extravagances répugnantes. Non seulement elles blasphèment et battent le taleb qui veut les exorciser, mais, elles n'ont qu'une idée, c'est, par force ou par ruse, d'échapper à la surveillance à laquelle on les soumet pour gagner les lieux d'aisance. Là, elles se roulent sur le sol, s'abandonnent à leurs convulsions, se frottent la figure avec des ordures et en mangent. Se souiller, - et de souillure majeure au point de vue musulman, et chez elle une sombre et furieuse manie. C'est par des contaminations de ce genre que certains sorciers, croit-on, se mettent en communication avec Iblis. Mais, ici, il ne s'agit pas d'impiété, ni même de perversion consciente : c'est le démon des immondices, dit-on, qui agit en elles, se substituant à leur personnalité annihilée, comme c'est lui qui décuple leurs forces, change leurs regard, dénature leur voix et profère, par la bouche de ces femmes, d'ailleurs honnêtes, et de ces jeunes filles, des propos d'une grossièreté et d'une effronterie telles qu'on ne peut les leur imputer.
Il n'est, à ce mal, qu'un remède connu, c'est le djedîb, la danse des derviches. Sidi Djât'ou, en sa qualité de mécréant, est intraitable ; il brave les écritures, les adju-rations et les citations coraniques des tolba-sorciers. De même, comme sous ce nom barbare au moins, il passe pour étranger, les vieux marabouts du pays sont consi-dérés comme sans pouvoir sur lui. Sa victime doit se rendre à la maison commune des nègres, la dar el djmâ'a (Alger, Blida). Sous la surveillance d'une duègne respec-table, elle y apporte une provision d'aromates à brûler (bkhour) et une offrande (ou'ada). On la recouvre d'un ample burnous dont le capuchon est rabattu sur sa tête ; et, dans une atmosphère chargée des vapeurs du benjoin, aux accents étourdissants du tambourin et des castagnet-tes de fer larges comme des cymbales, elles commence, en balançant la téte, de manière à se congestionner le
cerveau et à se donner le h'al, l'état, - sorte d'anesthésie extatique, - une danse d'énergumène interminable. Elle peut s'y livrer à huis-clos, dans une chambre, ou s'élancer dans la cour de la maison que l'on appelle, parmi les initiés, " la carrière ", le champ de course (el midâne). La ah'rifa, la praticienne, qui est la chaoucha de la maison ou, si l'on veut, 1,'hiérodule du temple, ne la quitte pas d'une semelle, veillant à ce que son visage ne se découvre pas dans ses spasmes désordonnés ; car les curieuses stationnent volontiers sous les galeries de la cour et les indiscrétions des bonnes langues pourraient éloigner la clientèle. Enfin, après plusieurs heures parfois, la danseuse, couverte de sueur et épuisée, tombe dans les bras de la ah'rifa, qui la couche, lui masse les membres et la laisse reposer. On assure que, à son réveil, elle est guérie.
Les égrotantes de ce genre étaient si , nombreuses à Blida, vers 1912, que, la Maison des Nègres n'y suffisant pas, il se fonda une succursale : le mal de Sidi Djât'ou se soigna de la même façon dans une " clinique " tenue par une sorcière à la mode, la derouicha bent Mordjana.
Les hommes ne voient pas d'un bon œil ces mystères féminins ; mais, malgré leur scepticisme affecté, profon-dément imbus des mêmes superstitions, ils finissent par en accepter les conséquences. L'anecdote suivante éclaire le fond de ces âmes, aussi crédules en réalité que celles des femmes. Descendant des anciens conquérants turcs, X..., d'un caractère soupçonneux d'ailleurs, se donnait volontiers pour un mari peu commode. Son idéal, en matière conjugale, était l'abrupte sévérité que la légende prête aux Janissaires. On vint lui dire un soir que sa femme avait bondi aux cabinets et s'était, comme on dit, " crépi " le visage ; il fallait la conduire à la Maison des Nègres pour qu'elle dansât la danse sacrée. Il entra dans une grande colère. " Quand je saurais que ce Djât-ou des Nègres (hada Djat'ou mtâ' elouçfân) doit me briser les membres et m'aveugler, et, elle, la rendre folle et la faire
mourir, elle n'ira pas ! " II ajouta, quoiqu'il l'aimât beau-coup : " Si elle s'y rend pendant mon absence, c'en est fait d'elle ! " Cette nuit-là même, il vit en songe deux nègres, deux géants lippus, la lèvre inférieure en tapis, la lèvre supérieure en auvent, avec deux massues de fer. Le poussant de la pointe de leurs armes, ils lui dirent : " Tu as eu la langue un peu longue à notre endroit. C'est ton caractère entier et ta dureté qui ont amené à nous cette jeune femme. Maintenant, elle est notre fille, que tu le veuilles ou non. Répudie-la, elle viendra à nous. Si tu résistes, nous la délivrerons et tu prendras sa place. " II se réveilla épouvanté, les membres tremblant comme les feuilles du peuplier blanc. Il alla frapper chez sa belle-mère. Il lui raconta son rêve et ajouta : " Je veux que tu l'emmènes danser tant qu'elle voudra, mais que l'oiseau lui-même passant à tire-d'ailes ne surprenne pas son visage ! "
Plus encore que notre bouillant kouroughli, l'opinion se montre tolérante envers cette sorcellerie. Les femmes des meilleures familles, naguère encore, avouaient sans honte leurs relations avec la Maison des Nègres. Ceux qui s'élèvent contre ces naïves croyances en rougissent moins devant leur foi islamique que devant le scepti-cisme européen. Ils s'en défendent, comme toujours, en voulant les faire passer, malgré leur caractère évident de vieilles superstitions, pour des aberrations modernes. " Pourquoi, disait l'un d'eux, les écritures (talismaniques) ont-elles perdu leurs vertus de nos jours ? Pourquoi les visites aux marabouts n'opèrent-elles plus d'effet et se voit-on obligé de recourir à ces génies ? C'est que le siècle où nous vivons est impur et il aime les impurs, eloueqt hada mendjous ou, ih'abb elmnâdjes. " Des boutades de ce genre ne révèlent qu'une chose : c'est la profondeur de la croyance. Ces datés incongrues ont leurs contempteurs et leurs blasphémateurs ; mais combien comptent-elles de négateurs ?
Leurs dévots, d'ailleurs, ne se croient nullement en opposition avec la Tradition sacrée et l'orthodoxie pure. La croyance aux génies est un article du credo musul-man ; et, comme aucune restriction n'en a limité la portée, cet article a conféré en réalité le droit de cité dans l'Islam à toutes les superstitions animistes. Le croyant, pour peu qu'il ait lu les annales de sa religion, sait fort bien que le fondateur et les propagateurs de cette religion partageaient sensiblement ses opinions sur ce point. Dans le recueil des Hadits ou Dits du Prophète, nous voyons Mahomet raconter à ses disciples que les génies croyants et infidèles vinrent un jour lui demander en quels endroits ils devaient respectivement établir leur domicile. " J'ai assigné pour demeure aux génies musulmans les hauts lieux et aux génies mécréants les bas-fonds ", dit-il. Une autre anecdote du même recueil sacré nous montre une deputation de génies venant des lointaines régions de Nisibin pour interroger l'Envoyé de Dieu sur la nourriture qui leur était licite. " Je leur ai fixé, affirme le Prophète, toutes les sortes d'os et de crottins (Koulla 'azmin oua routsatin). " Dans une autre circonstance, on le vit jeter du crottin également, en guise d'offrande, à une troupe de génies en voyage,que nul n'apercevait, mais qu'il distinguait, grâce à sa seconde vue. On peut juger, d'après ces exemples, que la tradition religieuse n'a nullement le droit de s'offusquer des naïvetés de la tradition populaire. Aussi, en pays musulman, là où notre influence n'a pas eu encore le temps de se faire sentir, la vieille coutume s'affiche-t-elle avec ingénuité. A Ouargla, a l'autre extrémité de la colonie, " la première fête que donne la fiancée, à l'occasion de son mariage, commence par un sacrifice aux esprits des lieux d'aisance ". (Biarnay, Etude sur le dialecte berbère d'Ouargla, p. 391). Plus près de nous, ces moeurs primitives se dérobent, comme prises de honte devant notre rationalisme railleur ; on les renie et, sous nos yeux, d'une génération à l'autre, elles tombent dans l'oubli. Les esprits simples, surtout parmi les femmes, se rendent fort bien compte de cette disparition précipitée des anciennes observances et en signalent avec précision la cause quand elles affirment que les " génies,avant la venue des Français, se montraient aux yeux ostensiblement (a'iâni d'âhar), mais qu'on ne les voit plus, qu'on ne les entend même plus, depuis que les cloches-résonnent en Afrique. "
Les pratiques de sorcellerie pour lesquelles, d'après la croyance populaire, le dimanche est le jour propice, sont nombreuses. Comme leurs rites sont complexes et relèvent manifestement de conceptions différentes, nous n'essayerons pas de les classer par leur méthode ou leurs procédés. Nous les grouperons d'après leurs affinités d'intention et de but. Nous noterons les principaux spécimens que nous avons pu relever de magie divinatoire, de magie amoureuse, de magie médicale et de magie maléficiente.
MAGIE DIVINATOIRE.- Le guet des présages sur les terrasses.- Les mauresques de Cherchell, qui veulent connaître l'avenir, vont, comme elles disent, " écouter leur présage ", ou, comme elles disent encore, a guetter leur bonheur " : iççenntou lfalhoum ichoufou sa'dhoum.Le samedi soir, c'est-à-dire, à leur point de vue, dans la nuit de dimanche, celle qui a résolu de consulter le sort monte sur sa terrasse, à l'heure où les pas des passants se taisent dans les rues. Elle a fait du couscous pour le souper de ce soir-là, et, avant de servir la famille, en a prélevé une assiette qu'elle n'a pas arrosée de la sauce coutumière (merga). Debout sur sa terrasse, tenant à la main gauche l'assiette, elle prend une poignée de couscous de la main droite et la lance, aussi loin qu'elle peut, dans la direction du Sud, en disant, : " Si c'est du Sud, il viendra à moi ! " Elle en fait autant du côté du Levant : " Et si c'est du
Levant, il viendra à moi ! Et si c'est du Couchant, il viendra à moi ! Et si c'est de la mer, il viendra à moi, mon bonheur parmi les bonheurs ! Il viendra à moi pendant que les gens dorment ! "
Elle s'accroupit ensuite sur le sol, le visage tourné du côté de la Mecque et écoute. Si rien ne vient, elle tend l'oreille successivement au Sud, à l'Est, à l'Ouest, au Nord. " Celle qui consulte pour savoir si elle se mariera, entend des ululations de joie , comme on en pousse-dans les noces. Si elle doit trouver un mari à la campagne et non à la ville, elle entendra dans l'ombre une mule secouer son mors. La naissance d'un enfant désiré s'an-nonce par des vagissements proches ou lointains ; une aubaine, un héritage par un tintement d'écus ; une mort par des hululements de deuil et des cris de pleureuses se déchirant le visage. "
" Ce travail, affirme la Cherchelloise, qui a fourni ces détails, n'est point décevant. On entend toujours quelque présage et ce présage se réalise. Telle femme, qui était préoccupée d'une toilette nouvelle, perçut un bruit de ciseaux et le déchirement d'une étoffe. Une autre, une divorcée, dont le cœur était resté à son foyer et qui languissait du désir d'y rentrer, reconnut, dans une voix lointaine, celle d'une parente de son mari qui l'entretenait. Mais, pour avoir recours à ce procédé, il ne faut pas être poltronne. D'après la croyance générale du pays, ceux qui produisent ces présages (ellidjîb el fâl), ce sont ces Gens-là (les génies). Je crois plutôt que ce sont des anges envoyés par Allah (elmelk men 'and Allah). Cependant, le couscous que l'on lance disparaît sans qu'on en retrouve trace le lendemain. On dit que ce sont ces Gens-là qui l'enlèvent (ierfdouh douk ennâs). "
Les poignées de couscous peuvent être remplacées par des poignées de terre, mais il faut que celle-ci ait été prise " dans trois pots de fleurs ".
Consultation par la terre. - Cette pratique ne réussit que dans la nuit du samedi au dimanche. La femme qui veut questionner les esprits, sort de chez elle, les yeux bandés. Elle prend au hasard une poignée de terre au milieu de la route et s'en revient en prononçant l'incanta-tion suivante : " J'ai emporté l'agité (la poussière) hors du giron de sa mère ; - je ne le rendrai à sa place - que lorsqu'il m'aura tout dit de sa bouche. " La consultante " couche " cette terre près d'elle dans son lit ; elle voit se dresser devant elle une jeune fille ou bien un groupe de sept jeunes femmes ; mais, dans l'un et l'autre cas, elle reçoit la réponse qu'elle tient à recevoir. Elle doit avoir soin de rapporter la terre à l'endroit où elle l'a prise, sous peine d'attirer sur elle ou les siens la mort ou la folie .
Les sept grains de blé, Esba' guemh'ât. - Les gens de Médéa prétendent voir dans certains grains que l'on trouve dans le blé une figure humaine plus ou moins distincte. Ils en réunissent sept de ce genre et leur " attachent du henné ", en réalité, ils les enduisent de goudron. On les enveloppe ensuite dans un linge. On récite une formulette : " Je vous ai attaché le goudron - vous m'apporterez des nouvelles de Tlemcen. - Je vous en adjure par Allah et par le Prophète, envoyé d'Allah : - montrez-moi celui (ou ce) qui est dans mon cœur (dans mon esprit) ; montrez-le moi dans mon sommeil. " On répète trois fois cette incantation, et l'on met le nouet sous sa tête. On voit en songe ce que l'on veut voir. Il ne faut opérer que la nuit du dimanche (du samedi au dimanche). A Cherchell, même nuit, même formule ; mais au lieu de goudron on emploie du henné (henna), que l'on fait rimer avec Mezghenna (Alger).
Les Cartes-génies. - Les cartomanciennes indigènes attendent le samedi pour faire l'acquisition d'un jeu nou-veau. Elles le font acheter par un jouvenceau ou une jeune fille non encore nubile. La nuit du samedi au dimanche, elle les imbibent d'absinthe ; comme elles disent, " elles les saoulent ", en les laissant pendant toute la durée de la nuit tremper dans l'alcool. Le lendemain, dimanche, elles procèdent à leur fumigation par le benjoin. Mais, auparavant, si elles ont brûlé l'ancien jeu pour le punir d'avoir menti, comme il arrive, elles approchent les cartes neuves de leurs lèvres et leur font ce serment : " Attention 1 Je vous jetterai au feu aussi, si vous vous trouvez menteuses, tout comme je viens de brûler vos sœurs. " Pendant que le benjoin répand sa fumée, la guezzana ou devineresse coupe avec la main gauche les cartes en trois paquets. Voici son incantation, sa qraïa, comme elle l'appelle en empruntant le nom technique de la récitation du Coran : " Je l'ai coupé avec la main gauche ; ma prédiction sortira au complet. " Autre qraïa : " Je t'ai honoré au nom du Prophète et de mon Seigneur l'Envoyé d'Allah. - Ce, qui est dans mon présage sortira dans ma prédiction. - Je t'ai honoré comme t'a honoré Lalla Fathma Ezzohra, la fille du Prophète. - Elle t'a honoré au sujet de son khalkhal (périscélide) : - il se trouva le lendemain à ses pieds ; - et elle t'a honoré au sujet de son anneau : - il se trouva le lendemain à son doigt ; - et elle t'a honoré au sujet de ses bracelets : - ils se trouvèrent le lendemain à ses poignets; - et elle t'a honoré au sujet du troupeau de son père : - il se trouva le lendemain dans son parc. - Je t'ai honoré au nom du Prophète et de ses compagnons à la condition que tu ne mentes pas. - Ce qui est dans mon cœur (ce que j'ai à cœur de savoir) sortira dans ma prédiction. "
" Un jeu de cartes, expliquait la cartomancienne arabe, (Blida, 1915), à qui sont dûs ses renseignements, est une djaniïa (une fée) ; cette djaniïa vous montre ce que vous avez à cœur d'apprendre ; mais il faut savoir la traiter. " Elle condamnait les cartes qui ont traîné dans les cafés et ont servi à jouer de l'argent ; il lui fallait des cartes neuves. Pour faire parler la djaniïa, elle la faisait boire ; et ses cartes étant, à son idée, d'importation chrétienne, elle lui faisait boire de la liqueur des chrétiens, de l'absinthe, et pela le dimanche, jour de fête des chrétiens.
MAGIE AMOUREUSE. - Charme de l'arcade. - Dans la maison indigène, -au-dessus de la porte d'entrée de chaque chambre, on remarque une niche, souvent cin-trée, formée par l'arc de décharge appuyé sur le linteau. Cette niche s'appelle elqouç, l'arc. Elle joue un rôle important dans le culte des génies domestiques. Elle leur sert, dans la croyance commune de
demeure ou de tabernacle. Dans la nuit, veille du dimanche, (et aussi pendant la vigile du mercredi), la mauresque amoureuse se plante debout sous l'arcade de la porte de sa chambre. Elle a eu soin, dans la journée, de le badigeonner d'un lait de chaux bien blanc. Elle prononce sept fois la prière suivante : " Mon arc, toi qui fronces le sourcil, - qui fus jadis vert - et depuis t'es desséché, - combien as-tu fait entrer de jeunes mariées, - et combien as-tu fait sortir de cadavres ? - Tu m'amèneras mon bonheur, lors même qu'il serait plongé au fond de la mer ! - Mon bonheur parmi les bonheurs ! - II viendra à moi pendant que les gens seront endormis. - Celui qui fait partie de mon bonheur me conquerra, - qu'il appartienne aux hommes libres ou aux esclaves. " A partir de ce moment, la femme doit aller se coucher sans adresser la parole à personne ; car, " ayant fait appel a la puissance de ces Gens-là, elle est entrée sous leur protection, dekhlet fi d'mânethoum. " Une jeune mauresque dé Cherchell, ayant dit bonsoir à sa voisine après avoir prononcé cette conjuration, se réveilla muette pour la vie. Elle expliqua par signe qu'elle avait vu en songe un nègre qui lui avait bien montré son bonheur, celui auquel elle avait pensé, mais lui avait fait signe qu'elle ne l'aurait pas. Alors " "elle avait vu sa langue dans la main du nègre ". Maint récit de miracles dûs aux génies (karamat douk ennâs) entretenait, vers 1910, dans la Mettidja,, la vogue dont jouissait ce mode d'incantation (hadettebiât).
Autre charme pour faire naître l'amour. - Dans la nuit du samedi au dimanche, on fait des fumigations arec du thym. L'on prononce cent fois l'incantation suivante : " Nous te saluons, ? thym. - Les gens t'appellent le thym; - moi, je t'appelle el mkhenter (celui qui fait le beau). -?0 toi, qui te dresses sur la colline rouge, - près de toi a passé le lion avec ses rugissements ; - près de toi a passé le serpent avec ses mues ; - près de toi a passé le chacal avec ses crocs ; - près de toi a passé le prophète avec ses étendards. - L'amour d'une Telle, fille d'une Telle, tournera (autour d'un Tel), - comme l'oiseau tourne autour de son nid. "
Autre tedjlib ou sortilège pour attirer un homme aimé. - On apporte dans la nuit, veille du dimanche, de la jusquiame blanche, plante bien connue dans la magie indigène et que l'on voit cultiver spécialement en vue des opérations de ce genre dans les jardins de la Mettidja. On fait brûler du benjoin à l'exclusion de tout autre parfum. Une sorcière ou la femme qui veut bénéficier du charme marmotte sur la plante : " Bourendjouf (? jusquiame), ô Bourendjouf, - je te salue, ô Bourendjouf ! - Les gens t'appellent Bourendjouf - et moi je t'appelle le génie enlevé. - Tu enlèveras l'esprit d'un Tel, fils d'une Telle d'entre son poumon et son hypocondre ; - et il ne viendra à moi qu'en se précipitant, - comme le chameau se précipite sur la berge de la rivière, - et comme le pigeon s'abat les ailes étendues sur la gouttière du gourbi - comme glisse le serpent dans le chaume des toits ; - et il me montrera la même tendresse que la brebis montre à son agneau. - II viendra en courant et malgré lui et tout le monde le verra ! "
Autre tedjltb. - Pour faire naître l'amour dans le cœur d'un homme, on choisit le jour du dimanche et l'on envoie un adolescent premier-né de sa mère acheter, dans une boutique tournée vers l'Orient, une marmite en terre neuve; il doit se garder de la marchander. On emplit cette marmite de piment rouge réduit en poudre, dans lequel on enfonce autant de sel qu'il peut en entrer. De temps en temps, la femme qui compte profiter du sortilège se lève et prononce cette incantation : " Avec mon sel je t'ai salée; avec mon piment je t'ai brûlée; - amène-moi un Tel, fils d'une Telle, dès aujourd'hui (ou cette nuit même), ou bien je te briserai. " Elle s'adresse à la marmite et elle a soin de lui parler " de la bouche à la bouche ", c'est-à-dire en se penchant sur son orifice.
MAGIE MEDICALE. - Chez les Beni-Khlil, dans les envi-rons de Boufarik, quand un enfant tarde à marcher, on a recours, pour lui délier les jambes, à une pratique dont le moment propice est fixé au dimanche matin, avant le lever du soleil. Sur la coquille d'un œuf de poule on fait, avec de l'ocre rouge et de l'indigo, une grosse tache ronde et une autre avec un mélange de suie, de pâte à pétrir le pain et de résine. On enfonce cet œuf ainsi décoré dans la cendre du brasero et on le recouvre de charbons ardents.. L'enfant doit enjamber le brasero au moment où l'enveloppe calcaire éclate et il doit l'enjamber encore six fois de suite pendant que l'albumen et le vitellus se répandent et grésillent dans la braise. On recueille ensuite le jaune et l'on en frotte les genoux paresseux.
MAGIE MALEFICIENTE. - Le maléfice du sang. - La Mauresque qui veut frapper une ennemie dans sa santé et lui infliger la tedjriet eddemm (l'hémorrhagie), ramasse dans la campagne une tortue de terre. Elle lui entaille le cou de manière à ne le lui couper qu'à demi. Elle l'enveloppe dans un linge de santé dont s'est servie la femme qu'elle veut atteindre. Enfin, elle dépose ce paquet sur un point quelconque des limites de la ville. La a'zîma est : " Si tu guéris, ô tortue, et que tu te mettes à marcher, attendis qu'une Telle, fille d'une Telle, se lève de son lit et marche. " . Dès que la tortue a été déposée sur la limite de la ville, la victime de ce sortilège tombe dans son lit. Ce " travail " doit se faire un dimanche.
Un dimanche également, on envoie un garçon qui n'a pas encore l'âge du mariage acheter, dans une boutique tournée vers l'Orient, sept " clefs " : c'est ainsi que les vieilles mauresques désignent les clous, usant d'antiphrase, le mot clou étant de mauvais augure. On fait " cuire à la vapeur " ces clous dans le keskas (ustensile a faire cuire le couscous) d'une femme qui n'a jamais changé de mari. Naturellement, on le fait à son insu, car elle ne se prêterait pas à cette complicité : " Nous redoutons trop la première nuit de notre tombeau ! " protestent nos Mauresques. On se rend ensuite dans un fond de vallée, où l'eau forme marécage ou du moins détrempe le sol en toute saison. L'on plante dans la terre humide les sept clous renversés, la tête en bas et la pointe en l'air, en disant sept fois : " J'ai fait le sortilège de l'hémorragie pour une Telle, fille d'une Telle; elle ne guérira que lorsque cette terre séchera et deviendra altérée. " . Il faut se garder de se retourner en revenant chez soi.
La Mauresque de Cherchell qui a donné ces explications était fermement convaincue que c'était là " une opération magique terrible " (ea'mâl ouâ'ar) et que " la femme et l'homme visés devaient, cette nuit-là même, se prendre de querelle dans le lit et le lendemain aller chacun de leur côté. "
Autre korh. - Une jeune fille vierge achète, un diman-che, dans une boutique tournée vers l'Orient, des aromates connus sous le nom de tebtîl (ce qui fait cesser) et ousekh eddib (ordure de chacal). On prononce dessus la formule incantatoire suivante : " J'ai serré pour toi, du tebtîl : rien ne te servira (contre lui). Et j'ai serré pour toi de l'ordure de chacal : celui qui demandera la main d'une Telle, fille d'une Telle, sera pris de dégoût. " On répète sept fois cette formule. On enferme les éléments solides du charme dans un nouet que l'on enterre sous le seuil de la porte de la personne visée. Ce tsqâf (empêchement) n'agit que sur les jeunes filles et les femmes non en puissance de mari. Pour faire cesser le sortilège, il faut que la femme ensorcelée se rende sur le bord de la mer. On creuse à ses pieds un trou dans le sable, de manière que la lame puisse le remplir. Elle boit de l'eau de sept vagues différentes et s'en asperge également sept fois le corps. Dès que l'opération est terminée, elle court consulter le sort par le plomb fondu et jeté dans l'eau, (par le procédé appelé elkhfîf, le léger, le plomb étant nommé ainsi par antiphrase).
Autre korh. - On entend souvent, dans la Mettidja, dire d'un homme qui ressent une antipathie soudaine ou inexplicable pour sa femme ou pour un ami : Klâ râs elkheria, e'est-â-dire, en latin, excrementi apicem comedit. Une pratique relevée à Cherchel, en 1912, nous donne l'explication de cette expression populaire. Quand une mégère se propose de faire naître l'aversion chez quelqu'un, elle se procure une vieille faucille venue par voie d'héritage entre les mains de son propriétaire. Elle choisit un dimanche pour opérer. Aliquem qui ventrem in agris exoneret exspectat ; et ejus excrementi partem superiorem, scilicet acervali cacumen, falce illa vetusta praecidit. Auparavant, elle a prononcé sept fois une rimette : " Je t'ai fauché avec la faucille. - Mets la désunion entre la femme et l'homme. - Qu'il ne tarde pas ! Qu'il ne barguigne pas ! " Le dimanche suivant, l'ingrédient essentiel de son charme, qu'elle s'est ainsi procuré, étant sec à point, elle le pétrit avec de la terre bien noire. Elle en forme une pastille qu'elle pose sur des charbons ardents provenant du laurier-rose ; on sait que ce bois est d'un goût amer. Elle entretient quelque temps le feu en y jetant, toutes sortes d'herbes et de drogues amères. Quand la pastille " est rouge ", comme on dit, on " l'étouffe ", c'est-à-dire qu'on la plonge dans de l'eau pendant environ dix minutes. A ce moment, le philtre est prêt : il ne s'agit plus que de faire boire cette eau à celui que l'on veut ensorceler ; et, qui en boit, assure-t-on, conçoit sur-le-champ une répugnance invincible pour la personne qu'on a eu l'intention de lui faire prendre en grippe.
Il est loisible d'imaginer une relation entre le dernier sortilège que nous venons de décrire et le culte de Sidi-Djat'ou. Mais rien de précis ne semble la confirmer. En général, nous ne pouvons rétablir d'une façon rationnelle les associations d'idées qui rattachent chaque pratique à son jour. Dans la sorcellerie masculine et savante, qui est plus systématique peut-être, les aouqât, ou moments favorables, sont souvent déterminés par l'astrologie. Mais, dans ce que l'on appelle la science féminine, 'ealm ennsâ, les causes qui président au choix du moment nous échappent. Elles existent cependant : jamais une dahia ou sorcière, jamais même une simple 'aqîsa ou femme d'expérience n'hésite sur la question d'opportunité, à propos d'une opération magique. Elles ont un sens particulier des convenances temporelles. Elles sont sans doute guidées la plupart du temps par la coutume ; mais, quand les circonstances les forcent à innover, elles écoutent une logique à elles, très sûre, qui défie la nôtre, et dont notre induction est impuissante à saisir le secret.
Cependant, il est toute une catégorie de faits du genre de ceux que nous étudions pour laquelle, semble-il, il n'est pas trop téméraire de tenter une explication. Nous la demanderons à la lexicologie.
On sait que le dimanche s'appelait ah'ad dans la langue arabe. En suivant les lois constantes qui président à la transformation de l'arabe classique en beurbri, ou dialecte actuel de l'Algérie, (l'alif hamzé initial tombant et le mot bilitère ainsi produit redoublant sa dernière radicale pour redevenir trilitère), le mot ah'ad aboutit à une forme k'add, qui engendre un pluriel h'doud. Or, le vocable h'add, pluriel h'doud, existait déjà dans la langue, avec le sens de terme, de limite. Il s'est donc trouvé avoir deux significations, celle de dimanche et de limite.
De là, des jeux de mots faciles et, de fait, fréquents. Dans le domaine des proverbes on relève celui-ci : Enhar elh'add ma iebqa h'add, qui se dira, par exemple, à propos d'accidents survenus un dimanche, ou par allusion à la fin du monde fixé au samedi dans une tradition populaire et qui signifie : " Le dimanche il ne reste plus âme qui vive " , mais qui peut se comprendre aussi : " Le jour de son terme venu, nul être ne survit, " Dans le genre des plaisanteries populaires, on trouva le même calembour. A quelqu'un qui affiche la prétention de prédire l'avenir ou prend des airs inspirés et fait, comme on dit, le derouîch, on dira : " Connais-tu seulement le jour de ta mort ? Moi, je le connais. Tu mourras enhâr el h'add " : on peut entendre, au choix, ou bien " un dimanche " ou bien " au terme de tes jours ".
Cette amphibologie, qui ne produit guère que quelques facéties sur les lèvres des hommes, donne naissance à un
principe rituel dans la sorcellerie féminine . Le diman-che y devient le jour-terme. De même que, pour expulser un mal, on va jeter l'objet dans lequel il a été magique-ment intégré au bout du champ, à la limite de la ville, à la frontière de la tribu ; de même on a recours au jour-terme pour les opérations ayant pour but de mettre fin à un état. Mais le samedi, étant le dernier jour de la semaine, jouit déjà de cette prérogative, du fait même de sa position dans la série des jours. Qu'à cela ne tienne ! Les deux jours rivaux se partageront les pratiques; et le dimanche, dans la répartition, se trouvera assumer la spécialité des affaires relatives à la maternité.
Quant il s'agit de suspendre ou d'arrêter une prolificité soit gênante, soit dangereuse, la coutume n'hésite pas : on choisit le dimanche ; il est le jour consacré aux prati-ques malthusiennes , d'après les magiciennes tant occasionnelles que professionnelles de Blida et de Cherchell. Les exemples que nous allons en donner ont été recueillis textuellement de la bouche de deux d'entre elles.
Ligature de la fécondité (rbit el oulâda). - Le diman-che est le jour qui convient à certains sortilèges ayant
pour but de " nouer la fécondité " d'une femme. On porte sur la terrasse la rondelle du fuseau (tsoqqâla mta' el meghzet) ; on lui fait passer la nuit à la belle étoile, du samedi soir au dimanche matin. Au lever du jour, la jeune femme la prend de ses propres mains, la pose sur son œil gauche ; et, la tête renversée, elle se met à compter les poutrelles du plafond de sa chambre qu'elle peut apercevoir par le trou de la rondelle. Après quoi, elle dit : " C'est ma fécondité et celle d'un Tel (nom du mari ou amant) que j'ai nouée et non les solives du plafond que j'ai comptées : autant de poutres j'ai comptées, autant d'années je n'enfanterai pas. " .
Autre rbit'. - On fait acheter, un dimanche, dans une boutique ouvrant vers l'Orient, un petit miroir de poche avec couvercle, par un adolescent qui est le premier-né de sa mère. On se procure du fil de soie rouge dont on prend une longueur égale à la taille de la femme que l'on veut ensorceler. Celle-ci trempe ce fil dans son sang (demm el h'id'a). Tenant le fil et le miroir dans les mains, elle se place sous L'arc de la porte, à l'entrée d'une chambre tournée vers l'Est ; et elle noue le fil de soie en disant : " Ce n'est pas la soie que j'ai nouée, c'est ma fécondité et celle de mon mari que j'ai ligaturées. " Elle fait autant de nœuds qu'elle compte rester d'années sans enfants. Elle enferme le fil de soie ainsi noué dans le miroir en rabattant dessus la fermeture. Elle a creusé, avant l'opération, dans un mur de sa chambre, une cachette où elle glisse le miroir et dont elle dissimule l'orifice avec du mortier.
Si elle veut plus tard retrouver ses facultés, elle doit dénouer le fil de soie en prononçant une formule exacte-ment inverse, et calquée sur celle que nous avons don-nés. Quand elle est décidée à ne jamais plus enfanter, elle jette ce miroir loin d'elle, de manière à ne plus le retrouver,et doit se garder de retourner la tête après l'avoir jeté.
Autre rbit. - Un enfant, ou tout au moins un jeune homme qui n'a jamais été marié, arrache, un dimanche, quelques crins à la queue d'une mule. La femme qui veut arrêter sa fécondité fait tremper ces crins dans son sang à rebours (bekhlâf), id est, cruribus sublatis, manum a tergo suppositam ad pudenda admovet et pilos illos sanguine suo menstruo intingit. Elle doit tenir les yeux fermés en accomplissant ce rite. Après quoi, dans une chambre tournée vers l'Orient, elle fait à la touffe de crins autant de nœuds qu'elle se donne d'années de répit, en prononçant chaque fois cette incantation : " Ce ne sont pas des crins que j'ai noués, c'est une Telle, fille d'une Telle que j'ai nouée. " (i). Si elle veut enfanter encore plus tard, elle rince ces crins et les dénoue, toujours dans une chambre tournée vers l'Est, et dit : " Je ne dénoue pas ce que j'ai dénoué : c'est la fécondité d'une Telle, fille d'une Telle que j'ai dénouée. " .
Autre rbît'. - Un jeune homme non marié achète, un dimanche, dans une boutique regardant la Mecque, une casserole en terre, sans en marchander le prix. On y fait cuire des œufs durs, en nombre égal au nombre d'années que la femme veut passer sans grossesse. Celle-ci doit être en couches. Dès que la délivrance a eu lieu, on brise ces œufs et on les fait manger à l'accouchée. Les coquilles sont replacées dans la casserole et enfermées avec elle dans un trou ménagé dans un mur de la maison ou de la chambre.
En les mettant ainsi en dépôt, la femme doit articuler ces paroles : " Ce n'est pas cette casserole que j'ai mise en dépôt, c'est ma fécondité et la fécondité de mon homme que j'ai liées. " . Si elle veut avoir d'autres enfants, elle retire la casserole du trou, y fait cuire le même nombre d'oeufs et les mange.
Autre rbit. - A un moment où eIle " se trouve avec cela ", comme disent les Mauresques, tkoun ebdik, la femme qui veut se reposer de ses maternités, lave son linge de santé, et, avec l'eau ainsi colorée, elle fait cuire des œufs durs. Elle les mange, en fermant les yeux, dans une chambre tournée vers l'Orient. Elle absorbe autant d'œufs qu'elle veut se reposer d'années. Elle en brûle les coquilles dans la fosse à fumier. Elle ne doit jamais plus manger d'œuf, d'après ce principe que celui qui fait une ligature dans un aliment ne peut plus manger de cet ali-ment . Si elle veut retrouver toutes ses facultés, elle n'a qu'à manger le même nombre d'œufs.
Autre rbît'. - La femme en couches qui ne veut plus avoir d'enfants, boit du sang qu'elle perd, demm nafsa. Elle doit opérer un dimanche et marmotter : " Ce n'est pas mon sang que j'ai bu, - c'est ma fécondité et celle de mon mari que j'ai liées. - Je les ai bues ioum el h'add, (c'est-à-dire le dimanche, le jour limitatif et final) ; - je n'enfanterai plus avec personne. " , II faut croire que ce rite est assez connu, car on dit couramment d'une femme qui n'a pas d'enfants : " Elle a mangé ses enfants dans son ventre. " Cette injure même est fréquente dans les querelles qu'on entend dans les rues : " Eh ! bréhaigne, qui as mangé tes enfants dans ton ventre ! " Ia tinâcha ialli klliti oulâdek fî kerchek.
Autre rbit'. - La femme qui renonce définitivement à toute progéniture a recours à la ligature par le grain. On dit : " Elle attache cela à la charge d'un grain ter betha 'ala h'abba. " Elle fait griller de l'orge sur le dos du tadjine, c'est-à-dire sur le fond de cette sorte de casserole plate dans laquelle elle fait cuire d'ordinaire les galettes d'orge de la famille, mais qu'elle emploie renversée pour la circonstance. Sur ces grains torréfiés, elle exprime sept gouttes de son sang, en tordant dessus son linge de santé. Elle s'asseoit ensuite, face à une mule ; et, lui présentant ces grains sur ses genoux, elle les lui fait manger dans son giron, men ah'djerha. Ce rite pratiqué un dimanche la condamne irrévocablement à la stérilité.
Autre rbit'. - On dérobe a une femme stérile son qeffâl .Le qeffâl est le linge mouillé avec lequel on entoure la marmite où se cuit le couscous. Son rôle consiste à empêcher la vapeur de s'échapper par le joint de la mar-mite et de la passoire (keskâs). La femme résolue à s'interdire la maternité trempe ce qeffél dans son sang (demm' h'îd'ha). Elle fait un nœud au qeffal en fermant la porte de la chambre; puis, le noeud fini, elle rouvre; en formant un nouveau nœud, elle ferme à nouveau la porte, etc. Elle fait un nombre indéfini de nœuds, si elle veut s'assurer la stérilité jusqu'à sa mort. Si elle la limite à un certain nombre d'années, elle forme un nombre correspondant de nœuds, mais toujours en fermant la porte et en disant : " Ce n'est pas le qeffâl que j'ai noué ; - c'est ma fécondité et celle de mon homme que j'ai nouées. - Je les ai nouées par la limite ;- je n'enfanterai avec personne. " . Si sa renonciation à la maternité est irrévocable, "elle va jeter le chiffon noué à la limite du champ elh'add el ard', et revient sans se retourner ; et même elle devrait rester toute sa vie sans jamais regarder derrière elle ; elle s'en abstient, au moins, plusieurs jours. Dans le cas où "elle voudrait retrouver sa faculté procréatrice, elle dénouerait le qeffâl en ouvrant une porte à chaque nœud défait et en disant : " Ce n'est pas le qeffâl, c'est ma fécondité et celle de mon mari que je délie. "
La limite dont il est question dans la dernière formule s'entend, je crois, de deux façons : d'abord, elle désigne l'extrémité du champ où l'opératrice va jeter finalement le qeffâl ; puis, le jour-limite, le dimanche, jour où elle se livre à cette cérémonie magique. L'importance du jour-limite est marquée dans l'incantation de l'antépénultième pratique, expressément. Tous ces procédés, d'ailleurs, (sauf le premier peut-être), présentent un type commun formé des mêmes éléments; ce sont : 1° une représentation matérielle de la faculté de conception de la femme, (fil de soie, crin, marmite, œufs, graines, etc.) ; 2° une figuration mimée d'un acte anéantissant ce symbole, (nouement, coction, torréfaction, emmurement, absorption, jet au loin); 3° une déclaration orale que l'acte réellement accompli par l'opératrice n'est que l'image de celui qu'elle désire, et qui, elle en est et elle veut en être convaincue, s'est accompli concurremment. Autour de cet acte principal, elle a soin de grouper tout un ensemble, aussi complet que possible, de circonstances choisies qui feront con-verger sur lui les influences mystiques qui leur sont reconnues : état des comparses, (impuberté de l'acheteur, stérilité de la maîtresse du qeffal,stérilité de la mule, etc.); lieu, (au bout du champ dans une chambre orientée vers la Mecque); enfin, temps, (la femme doit être à une de ses époques, ou en couches, et attendre un dimanche). Le choix du dimanche n'a pas, sans doute, dans ce système de la magie féminine, le même caractère nécessaire que dans la magie démoniaque où, nous l'avons vu, le génie du jour était le facteur principal de l'opération, mais il a son importance parmi les conditions secondaires et il ne peut raisonnablement ici devoir cette importance, semble-t-il, qu'à la fausse etymologic que nous avons signalée et qui lui confère le rôle de jour terminateur, de jour final.
D'autre part, conformément à la cosmogonie hébraïque adoptée par la tradition musulmane, le dimanche conserve, en dehors du cas que nous venons d'étudier, son caractère de jour initial. Ces contradictions ne sont pas rares dans les croyances populaires. Nous avons dit qu'il passait pour le premier jour du monde ; d'après les historiens arabes, Dieu y commença l'œuvre de la création : il doit à cette circonstance d'être réputé le jour propice aux entreprises, particulièrement au commencement des constructions, çâlah' libtida elomour.
C'est manifestement à cette conception que se rattache le dicton populaire dans la Mettidja, sur la mariée du dimanche. On croit, à Blida, que la femme qui se réveille pour la première fois, un dimanche, jeune mariée, est une source de prospérités (Ela'rousa lli teçbah' belh'add, emléha), ? Médéa et à Cherchell, on cite le proverbe : A'roust eçbah' elh'add bîtha a'merha ma tenhadd, " La mariée du matin du dimanche ! Jamais sa maison ne tombe en ruines. " C'est l'application au mariage de la vieille croyance que l'édifice fondé le dimanche est durable, à l'imitation du monde, dont la création commença ce jour-là.
Se marier, fonder une famille, se dit couramment bâtir une maison bna bit. De là l'assimilation de la femme et
: de la maison dans cette variante du proverbe : Bit elh'add mi tenhadd. " La maison (et le mariage) du dimanche ne
, tombent point en ruines ".
J'ai recueilli, à Alger, de la bouche, il est vrai, d'un Tunisien, l'apophthegme suivant : Elli idjt frâqou, ioum-elh'add ikhlet' a'lih h'add. " Quand le jour de la séparation (le troisième jour après le décès) tombe, pour un mort, le dimanche, quelqu'un de sa famille le suit dans la tombe. " II parait que l'on évite, à Tunis, de faire un enterrement le jeudi, à cause de cette superstition. D'où vient cette influence fatale du dimanche ? On sait que, d'après une opinion générale, (que nous retrouverons à propos du premier jour de l'an), l'événement qui se produit au début d'une série temporelle a des chances pour se reproduire tout le long de cette série. Il est évident que le dimanche est envisagé ici comme jour initial de la semaine, puisqu'on lui attribue cette qualité mystique de réitération qui est le propre des jours initiaux.

Les Jours ... Ennharat

mercredi 8 septembre 2010, 21:20

A Alger, on recommande dans les familles musulmanes de ne pas veiller, la nuit, vigile du dimanche. On pourrait, assure-t-on, voir l'imposteur, l'Antéchrist, le Dejjâl, comme on le nomme en arabe. On se représente le Dejjâl avec la taille d'un nain (Alger) ; comme un nain si petit, qu'il en faudrait beaucoup comme lui pour remplir un boisseau, (Atlas Blidéen, Dra-el-Mizan). Il séduira les musulmans par le charme de sa voix et par ses sophismes. Il doit " sortir " un samedi soir. On reconnaît là encore la croyance d'origine juive que le samedi, dernier jour de la semaine, sera aussi le dernier jour du monde : les signes précurseurs de cette fin, (et l'apparition du Dejjâl en est un), ont une tendance dans la pensée populaire à se grouper dans les dernières heures du samedi.
En tant que jour férié des Chrétiens, le dimanche a également sa répercussion dans les coutumes indigènes. Il est remarquable que les Mauresques considèrent comme un devoir de prudence de le chômer en quelque sorte partiellement : " Faire sa lessive ou laver son linge le dimanche, ce n'est pas bon, mâchi mléh'. " Sa nuit est frappée d'une interdiction caractéristique. On sait que les veilles des jours de fête et du dimanche étaient sanctifiées par la chasteté dans la vieille Eglise africaine. De nos jours, l'opinion populaire déconseille aussi tout commerce amoureux dans la nuit du samedi au dimanche. La raison qu'on en donne c'est que " les nuits des génies " doivent être respectées. Ces nuits sont au nombre de deux, celle du mercredi (du mardi au mercredi) et a celle du dimanche ". Celle du mercredi mérite ce nom de nuit des génies, car elle est consacrée à leur culte, comme nous le verrons. Mais comment expliquer que la nuit du dimanche le porte aussi, sinon par un souvenir confus d'une antique sacralisation à laquelle on cherche une raison actuellement plausible ?
Voici, sur cette question, des notes rédigées en 1913 : La nuit du dimanche, (du samedi au dimanche), et celle du mercredi, (du mardi au mercredi), d'après ceux qui sont regardés comme savants (ahlîn el ma'rifa), sont dangereuses pour les amoureux. Les hommes qui ne les passent pas dans l'abstinence courent le risque d'être frappés d'impuissance. Rassemblons quelques opinions sur ce sujet : " Combien d'hommes ont été les victimes de leur témérité pendant ces nuits-là !" - " Les génies tuent l'homme dans ces moments-là; ils lui tuent ne/sou, son âme,sa force virile."-" Les génie; jalousent l'homme alors et le frappent. La femme jouirait dans ce cas de l'immunité. " Les anciens disent sur ce sujet : " C'est un acte défendu par la religion (ah'ram) ou du moins réprouvé (mekrouh), à cause des génies : ces nuits-là sont leurs nuits ; ces nuits-là sont chaudes skhounîn (dangereuses) ; l'amour y est lourd, les enfants qui en naîtraient seraient possédés (medjnouna) ou, au moins, mauvais sujets. " D'après certaines gens, l'influence néfaste de ces nuits peut être corrigée ou annihilée par la tsemia ou prière contre les démons : " Je me réfugie auprès d'Allah contre le chitan lapidé ! Au nom d'Allah ! " D'après d'autres, un amour légitime n'a rien à redouter de ces nuits-là, mais seulement l'adultère. Cependant, pour la plupart des gens du peuple, ces sortes de malades que l'on désigne sous le nom des morts-vivants " (miïet ou houa h'aï) sont les victimes des génies, " J'ai été frappé par les djânna " dit l'homme dans ce cas et l'on croit souvent que c'est pour n'avoir pas respecté les nuits des génies. D'ailleurs, les génies, à la rigueur, peuvent frapper un homme au cours d'une autre nuit. Deux nuits seulement dans la semaine sont garanties contre les génies (med'mounin mnel-jenn) : la nuit du dimanche au lundi et celle du jeudi au vendredi.
Les préjugés que nous venons de signaler ne sont jamais, que je sache, consciemment rattachés au christianisme ; mais il en est d'autres, non moins curieux, dont l'origine est avouée et d'ailleurs manifeste.
Certains montagnards des hauteurs qui dominent Blida, au Sud, s'abstiennent systématiquement de descendre à la ville, le dimanche, quelque besoin qui les en presse. Plusieurs se gardent même de jeter les yeux, ce jour-là, sur cette ville, étalée au pied de l'Atlas comme la scène devant l'amphithéâtre. Evidemment, elle leur semble alors particulièrement impure et souillée par l'affluence des démons, que rassemblent, croit-on, les sonneries des églises. " Les cloches, disait l'un d'eux, font fuir les anges ; (une femme ajouta : et les Bonnes Personnes, les bons génies) ; et appellent les chitâns. " Ce dicton est courant et général.
Mais, s'il sert à justifier les répulsions des ruraux, il n'empêche pas les citadins pratiques de mettre à profit le caractère sacré que prend à leurs yeux l'heure de la messe. Il n'est point, en effet, de manifestation religieuse, à quelque confession qu'elle appartienne, qui ne leur fasse quelque impression et qu'ils n'utilisent tôt ou tard pour leur
sorcellerie. Le marchand indigène qui ne fait pas ses affaires et qui se persuade qu'il est la victime d'un sorti-lège, appelé en l'espèce tsqâf (empêchement), se procure de l'encens de la " mosquée des chrétiens ". Il corrompt un enfant de chœur qui lui apporte quelques pincées de l'encens entreposé dans la sacristie ou épargné au cours d'une cérémonie rituelle. Il fait brûler cet encens, le dimanche matin, à l'heure du d'ha, de préférence, c'est-à-dire au moment où les offices du culte chrétien se déroulent solennellement à l'église, en tout cas, entre l'aube et le milieu du jour, pendant " le saint sacrifice de la messe ". Cette pratique passait à Blida, vers 1910-14, pour souveraine contre la mévente.
L'influence du christianisme est évidente dans ce dernier exemple. Elle semble, d'ailleurs, sensible dans l'évolution générale des superstitions relatives au di-manche, depuis vraisemblablement la venue des chré-tiens en Algérie. Les éléments de magie sympathique que l'on distingue dans ces superstitions paraissent assez résistants; mais les éléments animistes changent. Medhab, le génie de la vieille hokma ou sorcellerie savante, tombe dans l'oubli et les magiciens de l'école, où il régnait, disparaissent. Le dimanche, cependant, n'en reste pas moins un jour " chaud " et comme chargé de religiosité. Aussi les génies qui remplacent Medhab demeurent-ils fort actifs. On les emploie à deviner l'avenir, à faire naître l'amour, à guérir quelquefois. Mais ce rôle secourable ne constitue pas leur caractéristique. Ils passent pour mécréants et, comme tels, pour méchants. La présence dans le pays de leurs coreligionnaires humains leur donne certainement plus d'importance, mais non plus de bonté. On tend à recourir de préférence à eux pour les opérations que réprouve la religion : les
œuvres malignes de la magie maléficiente, les manœu-vres inavouées du malthusianisme, les besognes malpro-pres de la sorcellerie puante. Pour beaucoup d'esprits simples, leur troupe anonyme, à la fois odieuse et redoutée, s'est incarnée, à une époque récente, semble-t-il, dans une vilaine figure de nègre mécréant, illustrée d'une légende scatologique : dans la personne de leur chef immonde, Sidi Djat'ou.
Le Lundi
Le çah'ab (maître, titulaire) du lundi est nommé Elbouh'rîq et Morrata dans un manuscrit hébreu dont j'ai parlé antérieurement . Mais le nom sous lequel il est connu est Morra, parmi les indigènes musulmans de l'Al-gérie. Dans le chant du genre erotique déjà cité et qui débute par sa'dat elqelb elhânî, il est désigné par le sur-nom patronymique d'Ibn el H'artsi, le fils d'El H'artsi. Trumelet, d'après des informateurs blidéens, vers 1887, l'appelait Mourra ben el Harets et le rangeait dans la classe des démons.
El Harets, en effet, a été jadis, comme on le voit dans les livres, le nom d'Iblîs. Eddâmirî consigne dans son H'aïat el H'aiouan que " Iblis se disait en hébreu Azâzil et en arabe El H'arets ". L'identification est confirmée par la konia (appellation honorifique) du démon : Abou Morra, le père de Morra. Enfin, Morra est cité nommément parmi les fils d'Iblis dans la liste qu'en dresse le même Eddâmiri. " Morra, ajoute-t-il, est la konia d'Oulenbou, qui règne sur les marchés et inspire les bavardages, les faux serments et l'éloge exagéré des marchandises. " (Lib. cit., p. 176). L'origine démoniaque et arabe du Morra africain ne paraît pas douteuse.
D'importation étrangère, Morra s'est acclimaté dans la sorcellerie savante maghrébine, où il est fréquemment mentionné, sans toutefois y atteindre au développement du mythe. On le représente avec le teint blanc, habillé de blanc, monté sur un cheval blanc et précédé d'étendards blancs. Je traduis sur le cahier de mon sorcier blidéen l'espèce d'hymne suivant, qui est le morceau le plus étendu que je connaisse en son honneur.
Adjuration du lundi, à l'adresse de maître de ce jour, le roi des génies, Morra
O Morra, viens à mon aide, - ô le meilleur des com-pagnons; - amène tes troupes sur deux rangs, - du fond de tous les climats. - Exécutez ce que je vous ordonne, au nom du Maître immense.
Par les droits qu'ont sur vous les rois des terres (les génies des Jours) , - descendez, obéissants. - Prêtant l'oreille au nom d'Allah, - n'abandonnez pas un (hom-me) résolu. - Arrivez avec vos soldats et faites apparaître devant moi un serviteur (prêt à m'obéir.)
Venez avec ceux qui plongent (sous l'eau et la terre) - et avec ceux qui volent; - par le droit du jour du lundi,- hâtez-vous de m'envoyer un débiteur (un génie à ma merci). - II me fournira les renseignements (que je demande) ; je le comprendrai à un souffle du vent (au moindre signe).
Venez à moi en cet instant-ci, - tous, tant que vous êtes, comparaissez, - par le droit de Celui qui couvre de ses ailes, - de Celui qui entend, de celui qui sait - par le droit du pacte de Salomon et du Paradis et de l'Enfer !
Venez ici, à l'endroit où je suis. - Frappez de léthargie le malade, faites-moi parler le patient en syncope. - Je veux ce soir être satisfait, tranquille, - par les droits de Semsmâîl et de ma passion, Derdiâïl. - Accours à moi, ô Lah'mar, viens en aide à mon cœur en peine. - Secourez-moi, ô mes auxiliaires ! - Obéissez-moi, ô serviteurs, par ordre du Maître suprême !- Ne regimbez pas la durée d'un clin d'œil, par le roi Djebril.
La place réservée à Djebril , à la fin de l'adjudiration lui confirme le titre , que nous lui avons déjà reconnu , de chef suprême des génies . Lahmar n'est invoqué ici que comme génie du mardi , successeur et continuateur de Morra .Semsmail est un rouh'ani des sphéres élevées , donné comme supérieur direct du maitre du lundi ; ailleurs , dans Ibn Hadjadj , par exemple (cité par Doutté , Magie et Religion p 154, 159), il est donné pour la rouh'ani du mardi. Derdiâïl figure dans la suite du manuscrit en qualité de Maître de l'hiver et de l'Ouest et un hymne lui est dédié à ce titre.
L'adjuration du lundi est recommandée par l'auteur pour un certain nombre d'opérations magiques. Elle sert, concurremment avec d'autres pratiques, à engager un génie, au service du sorcier ; à faire descendre sur un miroir des génies que l'on veut consulter ; à plonger en catalepsie un malade dont on veut connaître le mal et par la bouche duquel les génies adjurés sont contraints d'expliquer les causes de ce mal. La première opération s'appelle 'ahad; la seconde istinzal; la troisième çera'.
Ces expressions techniques sentent le professionnel. Morra, en effet, n'appartient pas à la tradition orale populaire, mais relève de la tradition écrite. Je ne me souviens l'avoir entendu nommer que deux fois. Un chanteur ambulant, qui débitait, sur une place de Blida, une ghezoua ou poème d'inspiration épique, où il chantait je ne sais plus quelle expédition des Compagnons du Prophète, se lamentant sur le sort des femmes musulmanes faites prisonnières par les Infidèles, se demandait d'où leur viendrait le secours. "Où est, s'écriait-il, Morra bned-dih'oum ? " Ses auditeurs entendaient bien Morra, le roi des génies. De fait, c'était Ali, le héros de l'Islam, et non le vieux démon, qui les délivrait. Une autre fois l'on m'expliqua que les génies, auxquels on rend visite près de la cascade de Sidi-Moussa ben Naçeur forment trois des m'halla ou cohortes du roi Morra, sur les sept qui sont sous ses ordres ; les quatre autres se trouvent à Mh'ammed Esmiân, dans le pays des Beni-Mnâceur, près de Cherchell. Mais le dernier informateur, ainsi que l'auteur de la ghezoua, étaient tous deux des tolba, c'est-à-dire des lettrés, plus ou moins férus de sorcellerie savante.
Pour le peuple, le lundi n'est pas le jour de Morra, mais bien le jour de la Lune, tout comme il l'était déjà du temps de l'Eglise africaine. Les théologiens musulmans expliquent sans doute que la baraka de ce jour est due à certaines coïncidences curieuses de la biographie de Mahomet : " Le Prophète, disent-ils, jeûnait le lundi ; il reçut sa première inspiration céleste un lundi ; c'est un lundi qu'il émigra de la Mecque, qu'il fit son entrée à Médine et ,enfin, qu'il mourut." Mais ces particularités semblent peu connues, en dehors de l'école. Il est vraisemblable que la vogue universelle du lundi remonte à une survivance préislamique, particulièrement dans l'Afrique du Nord. Nous voyons, en effet, dans saint Augustin, que le christianisme ne parvenait pas de son temps, à déraciner du pays la croyance aux jours fastes et néfastes, " superstition païenne, qui se rattache au culte des astres ", dit-il, Appendice de saint Auguste, édit. Vives, serin. CXXX). " Qu'un chrétien, prêchait en vain l'évêque d'Hippone, n'observe pas quel jour il sort de sa maison et quel jour il y rentre ; qu'il ne fasse pas attention au jour ni à la lune, pour commencer un ouvrage. " (Traité sur la conduite chrétienne). En retrouvant aujourd'hui dans les mêmes contrées ces mêmes croyances antérieures au christianisme, il n'est guère possible de les attribuer à l'influence musulmane. Des arguties de biographe peuvent les justifier après coup, mais ne sauraient les avoir fait naître.
C'est donc sans doute parce qu'il est le jour de la Lune (lunée dies, comme on disait dans l'Afrique chrétienne, ainsi que chez nous), que le lundi passe pour un jour heureux (mebrouk, mbârek, es'aïd). La lune est un astre bienfaisant en astrologie. " Son heure, dit Ibn el H'adjdj, convient à tout ; les entreprises, sous ses auspices, s'ac-complissent avec prompitude ; de même son heure est propice à la recherche de la science et à la chasse et à la pêche.
Le secret de sa bienfaisance réside au fond dans le principe dont elle a le privilège : le principe humide, " On prétend, dit Elqazouïnî dans son livre des Adjâïb el mekhlouqât, que les influences de la lune sont dues à l'humidité (rot'ouba), comme celles du soleil à la chaleur. "
Cette rotouba, ou humidité chaude, décompose les corps, gonfle les germes, fait foisonner la vie, comme on peut le voir aux exemples qu'il énumère à la suite. Elle est la cause de la fécondité. Par voie de conséquence, le jour auquel préside l'astre de la fécondité, est, aussi bien pour la sorcellerie masculine que pour la magie féminine en Algérie, un jour de fertilité et d'abondance, de succès et de bonheur, de conception et de passion amoureuse.
Quand le fellah de la Mettidja peut faire ses semailles à son idée, grâce aux pluies précoces, il commence, si possible, le premier jour ou un des premiers jours de l'automne, à la condition que ce jour soit un lundi. C'est également le jour des labours à Mazouna.
On procède aussi, ce jour-là de préférence, aux planta-tions d'arbres : les boutures prennent plus sûrement, la croissance des sujets est plus rapide, les fruits sont plus abondants.
C'est un jour favorable aux divers sortilèges ayant pour but d'augmenter la moisson sur pied ou de rendre les provisions inépuisables. Dans chaque région, les tolba de la zaouïa voisine se chargent de rédiger l'amulette appropriée ; ils l'empruntent à leurs.livres ; elle est donc variable dans le détail ; mais en voici un type, fourni par Ibn el Hadjdj, p. 124. (( Tu prélèves mille grains d'orge, à l'aurore, pendant la nuit du vendredi ou du lundi; (le vendredi est un jour heureux également, qui tend, en sa qualité de jour férié actuel, à absorber les autres). Tu prononces trois fois sur chacun de ces grains les noms du Très-Haut ; Elfettâh.Errezzaq (Celui qui ouvre et fait prospérer, Celui qui donne le pain quotidien). Tu réunis le tout dans une peau de chacal, que tu attaches avec un fil de la trame pris au métier. Ensuite, tu fumiges ce nouet avec du nedd noir et tu le jettes au milieu du tas. Puises-y chaque jour les boisseaux nécessaires à ta consommation; mais ne laisse entrer dans la chambre ni femme, ni esclave, ni enfant ; ne vends pas de ce grain; n'en prête pas .
Le lundi ne jouit pas seulement de la baraka, prise dans son sens primitif, que nous venons de voir à l'œuvre, et qui n'est autre que la puissance de reproduction et de multiplication : il la possède aussi avec son acception dérivée, qui est celle d'influence créant la prospérité en général. Il est favorable à la construction d'une maison, concurremment avec le dimanche. On le choisit pour entrer dans un nouvel appartement, concurremment avec le mercredi et le vendredi qui font valoir d'autres raisons pour ce choix. Les femmes certifient que c'est un fait
d'expérience (tedjrtba) pour elles que le travail domesti-que de longue haleine commencé le lundi tourne nécessairement à bien ; il est plus facile et produit de meilleurs résultats. Pour tisser un burnous, ou ce genre de capote qu'elles appellent guechchaba, elles auront .soin de tendre les fils de la chaîne un lundi et dans la matinée. Le vendredi possède la même vertu, pour quelques-unes; mais la majorité tient pour le lundi. On conduit un enfant à l'école pour la première fois un lundi. Les Mozabites ne manquent jamais à cette prescription de la coutume qu'appuie une " tradition " du prophète. Celui-ci aurait dit : " Cherchez la science le lundi, c'est un jour qui en facilite l'acquisition à celui qui la cherche. " Dans les livres musulmans de morale pratique,le lundi est généralement recommandé pour les voyages et le commerce.Beaucoup d'indigènes se conforment à ce conseil de leurs moralistes,souvent sans les avoir lus.C'est ainsi que les Mozabites,paraît-il,partent ce jour-là de leur pays pour aller tenter la fortune dans une ville lointaine, comme c'est leur habitude, et aussi qu'ils quittent cette ville pour rentrer chez eux, quand ils croient que l'heure de la retraite a sonné. Pour la grande majorité des habitants de l'Algérie, le lundi est proprement le jour des voyages, du moins à partir du soleil levé ; car nombre de ruraux, surtout parmi les Kabyles, répugnent à se mettre en marche la veille du lundi, qu'ils appellent la nuit du lundi, parce que cette nuit est vouée par la coutume immémoriale à l'accomplissement des devoirs conjugaux.
La nuit du lundi, en effet, forme, avec " la nuit du vendredi " ce que l'on appelle les " Nuits de la Sonna ", les deux nuits de la Tradition, les deux nuits traditionnelles de l'amour. La femme est en droit de se plaindre d'un mari qui la néglige ces nuits-là. Voici sur ce point la formule du Code coutumier dans la Mettidja. " Les dates prescrites par la coutume aux rapports conju-gaux dans la loi mohammédienne sont la nuit du lundi et du vendredi. On réprouve ces rapports au cours de la nuit du mercredi et du dimanche. "
Les vieillards moroses aiment à rappeler qu'autrefois une honnête femme ne se parait de ses atours que pour ces nuits-là, le dimanche soir et le jeudi soir. Elle servait à son mari, à cette occasion, le plat national, du couscous ; et cette habitude revêtait à ses yeux l'importance d'un rite. Les étrangers s'abstenaient de demander l'hospitalité ; c'était une question de savoir-vivre ; et les parents eux-mêmes se seraient crus indiscrets de s'imposer dans un jeune ménage ce jour-là.Ces mœurs ne sont nullement abolies, quoi qu'en disent les critiques; les femmes en sont les gardiennes. Et l'on croit généralement que les enfants conçus une nuit de la Sonna seront beaux et vertueux, et que l'observation de la coutume eat le meilleur moyen de s'assurer une postérité bien née.
Si cette coutume existait chez nous, elle aurait donné naissance à un lieu commun de notre poésie. Mais la pudeur indigène se choque des confidences intimes qu'elle regarde comme des inconvenances. Nous ne retrouvons guère l'écho des sentiments qu'elle provoque que dans les pratiques magiques. La magie, c'est la poésie primitive, entre autres choses ! Le choix du lundi (ou du vendredi, son substitut constant), est une des conditions temporelles obligatoires (chrout laouqât) des opérations de la sorcellerie amoureuse, masculine ou féminine.
On le constate dans le " Chômous el Anouar " d'Ibn el H'adjdj. Le lundi y préside à une proportion considérable des sortilèges erotiques. C'est la nuit du lundi que l'on jette dans le lit de la femme recherchée la terre de sept fourmilières qui doit lui causer les lancinements du désir (p. 65) ; le lundi que l'on suspend à un arbre, devant sa porte, nouée avec ses cheveux, la terre recueillie sous ses pieds (p. 66). Le même jour, à l'heure de la lune, à l'époque de sa croissance, on dressera l'amulette qui attirera sur son porteur la sympathie de tous, hommes et femmes (p. 67).On opère le lundi pour marier une fille qui menace de " monter en graine " (p. 71); pour fixer à un foyer la femme qu'un mauvais sort persistant fait changer trop souvent de mains (p. 73) ; pour provoquer la fécondité chez la femme stérile (p. 96) ; pour réveiller dans le sein de la mère le fœtus endormi (p. gi). Les noms de la Lune, c'est-à-dire ses rois, remplissent souvent des fonctions analogues à celles du jour de la lune. On les invoque, ce jour-là et hors de ce jour, pour exciter la passion (p. lai), pour s'assurer un rendez-vous (p. 122), pour fixer l'inconstant, en faisant des nœuds à sept fils de soie (p. 123), etc. Même les génies desquels dépendent l'antipathie et la répulsion, quoique leurs noms diffèrent radicalement de ceux de la lune , sont appelés noms renversés de la lune Esma Iqmeur elmeqlouba, tant les questions de sentiment sont intimement liées dans la croyance masculine à l'astre qui préside au lundi.
Il en va de même dans la pensée des femmes. Quelque mystérieuse que soit leur société, on peut affirmer que la lune y est conçue comme une sorte de déesse de l'amour. Je dis bien déesse, car le nom de la lune gmeur, qui est du genre masculin en arabe régulier, est devenu dans la langue courante un féminin, sans doute sous l'influence des croyances qui la concernent ; et les femmes même, dans le vocabulaire mignard qu'elles affectent entre elles, ajoutent à son nom la terminaison féminine, l'appelant le plus souvent du diminutif Elgmîra.
Elles l'invoquent surtout dans leur incantations amou-reuses. Le plus célèbre de leurs tours de sorcellerie, qui, d'ailleurs, n'a guère été étudié , consiste a faire descen-dre la lune dans un plat : or, c'est un rite de magie erotique. On l'appelle le sortilège d'amour par la descente de la lune : esh'or elmh'abba benzoul elgmeur. Il y faut, paraît-il, une magicienne consommée. Au milieu du patio, que n'éclaire pas encore la lune, elle dépose un néfekh, sorte de fourneau brûle-parfum en terre, et y jette de temps à autre, sur les charbons ar-dents, une pincée de graines de piment rouge et quelques pommes des génies, c'est ainsi que l'on appelle la corian-dre. Elle s'assied sur le sol et prend entre ses jambes allongées une çoh'fa, grand plat en bois qui rend des ser-vices variés dans un ménage indigène. Le fond en est re-couvert par ses soins d'une couche d'eau formant miroir. Les yeux au ciel, elle marmotte ses incantations. L'eau, d'abord, bleuit; puis, graduellement, la lune illumine et enflamme le fond du plat; elle finit par s'y glisser lente-ment. Alors, la tenant enfin à sa merci, l'opératrice l'ad-jure sept fois en ces termes : " Salut, ô lune, ô colombe , - ô toi qui brilles sur la terre et sur la mer, - ? toi qui brilles sur le mort dans la tombe ! - Que s'allume l'amour pour une Telle, fille d'une Telle - dans le cœur d'un Tel, fils d'une Telle, - comme s'allument ces aromates dans la braise ! "
L'astre des nuits peut ne pas être nommé dans un sorti-lège du lundi : son influence à caractère passionnel domine presque toujours.Voici une autre opération de la nuit de la Lune (ou de sa rivale, la nuit de Vénus). On y reconnaîtra la même inspiration.
A l'heure où le silence est complet dans la rue et où l'on n'y peut plus entendre le pas des voisins attardés, la femme amoureuse sort de sa chambre dans la cour de la maison. Elle dénoue son mouchoir de tête et l'agite, en regardant le ciel ; et elle psalmodie à voix basse le charme suivant : " ? étoiles, toutes, je vous connais. - D'en bas, sous vous, moi, une honnête femme, je vous apitoierai. - Un Tel, fils d'une Telle, a juré de ne dormir qu'après vous avoir comptées. - Avec le mouchoir (que voici), je vais vous ramasser. - Trois près de sa tête : - elles feront envoler (loin de lui) son sommeil ! - Et trois à ses pieds : - elles feront de moi une lune à ses yeux (elles me donneront à ses yeux la beauté de la lune.) - Et trois près de son flanc : - elles lui mettront l'amour de ma personne dans le cœur ! " Quand elle a récité sept fois cette formule, elle trempe le mouchoir dans l'eau d'un bassin ou d'une cuve ; puis, sans le tordre, elle le pose déployé sur le roseau suspendu qui sert à l'étendage du linge dans la maison indigène ; et elle marmonne sept fois de suite : " Je t'ai étendu sur un roseau : - amène- moi un Tel, fils d'une Telle, sur-le-champ ! " Et elle regarde l'eau couler du mouchoir sur le sol. De même que les gouttes tombent et s'infiltrent dans la terre, de même l'amour s'instille et s'enfonce dans le cœur de l'homme désiré.
LE MARDI
Le " roi préposé au mardi " est Lah'mar, le Rouge. On entend souvent aussi Bellah'mar, ou fils du Rouge. Il semble que ceux qui le nomment ainsi croient à la disparition du vieux dieu primitif et ne veulent voir dans celui qui règne de nos jours que son successeur. Dans le manuscrit hébreu dont j'ai parlé: et dans Ibn el Hadjdj, p 110, l'antique Lah'mar porte le nom de Iaqoub el Ah'mar. Dans le même auteur, p. 38, on trouve comme une dynastie de Iaqoubs qui se partagent les trois pre-miers jours de la semaine : laqoub el azreg, présidant au dimanche, Abou laqoub au lundi et laqoub el Ah'mar au mardi.
Lah'mar est en relation avec Mars, l'astre enflammé et vermeil. Son métal est, pour les uns, le fer, qui rougit sous la rouille ou sur l'enclume, et fait jaillir le sang, et pour d'autres, le cuivre rouge. Sa couleur est le rouge dans toutes ses nuances foncées. On se le représente, dans la tradition écrite et orale, avec un teint rubicond, un
cheval alezan, des étendards pourprés, des soldats en uniforme grenat. La légende populaire lui assigne plusieurs habitats. A Hamam Melouàn, on suspend à un olivier sauvage des chiffons de couleur rouge en l'honneur, dit-on, de Bel-lah'mar, comme d'autres de couleur blanche en l'honneur de Labiod et de couleur jaune en l'honneur de Laç-far. Un taleb blidéen, en 1905, cantonnait les troupes de Lah'mar dans l'Anceur, source voisine du tombeau de Sidi Lkebîr, patron de la ville de Blida. Il est vrai qu'un autre réfutait cette opinion en faisant remarquer que les jours où l'on visite ce lieu sont le vendredi et le dimanche et que, par conséquent, les génies que l'on y visite doivent dépendre de Labiod ou de Medhab. A l'Est de Blida, dans cette partie de sa banlieue qui porte le nom d'Elh'-mâdit, près de la source de Tala Ifri, on localisait de mon temps une légende dans laquelle une fille de Bellah'mar et Bellah'mar lui-même jouaient les principaux rôles.
Autrefois, dans la dernière génération, disaient les vieillards, vivait dans cet endroit un meddah célèbre du nom d'Esouï'adi. Il avait à son service le génie Abdennàr . Il savait par cœur tout le répertoire de Sidi Ben Khlouf , Or, quant un chanteur récite un hymne de Sidi Ben Khlouf, c'est un fait reconnu que les génies ne peuvent s'empècher de venir se mèler à l'auditoire, déguisés sous la figure humaine. " Baba Esouï'adi, lui dirent un jour des amis, s'il est vrai qu'Abdennar exécute tous tes ordres, tu devrais aujourd'hui faire apparaître devant nous une djânia, sous ses formes naturelles, que nous voyions comment elle est faite. " Esouï'adi. brûla des aromates et prononça des incantations. Soudain, surgit dans l'assistance une jeune fille d'une beauté... Que béni, soit celui qui la créa et la façonna ! " Tu vas écouter un poème de Ben Khlouf et tu seras libre ", lui dit Esouï'adi La figure voilée, debout dans son caftan rouge, la joue appuyée sur la main, (en signe d'affliction), la djania écouta le chant d'Esouï'adï et, dès les dernières paroles, elle disparut. " Qu'Allah me protège ! s'écria le chanteur. J'ai vu-briller un éclair devant mes yeux et j'ai reçu un soufflet d'une main invisible ! Vous m'avez fait -périr ! "
Lorsqu'il se trouva seul, il sentit comme quelqu'un qui le poussait ; et il se vit, sous terre, au milieu de troupes innombrables de génies, devant le roi Belahmar " Esouï'adi, lui dit ce roi, voilà bien des années que mes soldats t'obéissent et, aujourd'hui, nous sommes devenus pour toi un sujet de dérision!" Là-dessus, il se trouva chez lui, dépouillé de son pouvoir sur Abdennâr (h'ok met'abdennâr).Deux aigles rouges vinrent s'abattre sur sa terrasse et lui annoncèrent qu'il lui naîtrait une fil1e qui serait sorcière et le couvrirait de honte. En effet, malgré son grand âge, sa femme présenta les signes de la grossesse. Deux sorcières inconnues, qui n'étaient autres que les deux aigles rouges, vinrent assidûment la visiter et lui apporter de l'eau transformée en lait par leur Kit, du lait de la sorcellerie (ahlib el khâna). Elle reçurent l'enfant à sa naissance, l'allaitèrent, car elle refusait le sein de sa mère, et, le septième jour, lui crachèrenl sept fois dans la bouche et la nommèrent Frih'a.
Dès l'âge de sept ans, elle commença à opérer des miracles. En circunambulant autour d'un vieil olivier sauvage, elle le fait pivoter sur ses racines, l'arrache du sol, le porte sur son dos et le replante ensuite. Elle disparaît alors pendant vingt années, (sans doute pour vivre en compagnie des génies et accomplir la période d'initiation que la légende impose aux sorciers). Un jour, ses parents sentirent la terre trembler sous leurs pieds et virent, dans les flammes d'un bûcher, leur fille entre deux vieilles sorcières : elle leur revenait. A partir de ce-jour, elle s'applique à les persécuter de ses prestiges. Elle les fait entrer dans le ventre d'un chameau. Ils abandonnent leur logis ; mais, dans leur nouveau refuge, se trouvent environnés de flammes et ne se sauvent qu'en invoquant " anaïa " de leur fille. Une nuit, ils se réveillent ballottés par les vagues, au milieu d'une mer en furie, sous les yeux de Frih'a qui souriait ; une autre fois, ils se virent emporter à travers les airs en sa compagnie, et ils ne pouvaient savoir s'ils rêvaient ou s'ils étaient éveillés. Elle affolait tout le monde autour d'elle par ses maléfices. Elle faisait fondre de la graisse de bouc noir, et qui en mangeait seulement gros comme un noyau de datte avait des visions effroyables et en perdait l'esprit. Elle produisait de l'or de bon aloi, changeait ses ennemies en truies à tête humaine, faisait marcher les montagnes et les poussait en troupeau devant elle avec un aiguillon de fer. Aux reproches de son père, Frih'a répondait : " Tu as voulu montrer aux yeux de tous une fille des génies : ton vœu s'accomplit ! " Elle lui disait encore : " Je ne suis pas venue ici de bon gré : j'ai été envoyée auprès de vous pour remplir la mission que je remplis. " Esouï'adi meurt de désespoir et de honte. Son cadavre même n'aurait pas échappe à la vengeance des génies, s'il ne s'était recommandé, en expirant, à Sidi Abdelqâder Eldjilani et à Moulai' Taïeb. Ceux-ci l'enlevèrent et la sorcière Frih'a, qui n'était autre que l'incarnation d'une djania, disparut et reprit sa place dans la mahalla, de Lah'mar.
Nous avons cru devoir donner la légende de Frih'a avec quelque étendue parce qu'elle prouve, selon nous, que dans l'imagination populaire, Lah'mar n'est pas ou n'a pas toujours été strictement un simple nom, une entité sans physionomie ni histoire, comme on a l'habitude de concevoir et de définir les génies. Il est susceptible d'inspirer et de grouper autour de lui une série d'aventures dans le goût populaire ; il y soutient son personnage en dehors de sa sphère particulière d'action. On ne peut lui refuser un embryon de personnalité vi-vante, que des recherches plus étendues nous révéleraient probablement plus complexe ; et, telle qu'elle nous apparaît, cette personnalité ne semble pas plus rudimentaire que les conceptions populaires ne le sont d'ordinaire, quand l'art des poètes, la systématisation savante, la sculpture et la peinture ne sont pas venues les préciser et les compléter.
Cependant, si dans la littérature orale, l'individualité de Lah'mar affecte un certain développement, nous ne lui trouverons pas une importance proportionnée dans le domaine des pratiques des femmes et du peuple. Elle ne jouit vraiment de quelque faveur que dans la tradition des sorciers de profession.
Voici l'invocation qui lui est consacrée dans le grimoire manuscrit du XIX siècle dont nous avons déjà donné deux extraits :
Adjuration du mardi, à l'adresse du maître de ce jour, le roi des génies
O Lah'mar, ô vanté, - sois près de moi présent. - Venez à moi dans ce moment critique, avec vos soldats au complet. - Je désire que tu m'assistes, que tu prêtes l'oreille à nies ordres.
Venez du Mont Sinaï, - et des solitudes et des agglo-mérations ; -et celui qui m'arrivera alourdi d'ivresse...
Malheur à qui n'obéira pas ! Venez avec vos chevaux et vos hommes et vos femmes et vos enfants à la mamelle.
Je vous adjure par la Lumière - et par le nom du Maître Clément, - ne résistez pas à mes commandements, - avec la permission du Maître qui entend, - par la puissance des Anges du Trône et du Prophète, l'In-tercesseur.
Par la puissance du nom de Celui qui est (partout) cité, - du Dieu patient, - venez de tous les villages, - de (tout) lieu haut. - Pliez-vous a ce que je vous ordonne et chassez (de vos rangs) - le récalcitrant.
Obéissez-moi, ô mes amis ; - de toutes vos forces, fendez le sol, que la distance soit courte ou longue ; - obtempérez de tout lieu par tes droits, ô Berqiâl et les tiens, Zoriaïl. - Dépêche-toi de venir à moi, ô Borqân, par le roi Mikiaïl. - Secourez-moi, ô mes auxiliaires ; - .obéissez-moi, serviteurs, par ordre du Maître,le Grand. - Ne regimbez pas la durée d'un clin d'oeil, au nom du roi Djebril.
L emploi de cette adjuration est préconisé, dit notre auteur, pour capter la faveur des grands : portée sur le front, sous le serre-téte, elle permet d'affronter les potentats et les puissants de tout rang. Elle noue les langues hostiles et assure à celui qui la garde sur lui les sympathies de tous ceux qu'il abords. Elle sert à provoquer dans un malade, cet état comateux (çra), dans lequel suivant la croyance générale, .le sorcier peut faire parler le génie qui possède le malade. Le mardi, jour de Lh'mar, à l'heure de Lah'mar. qui est la première du jour, on procède à l'istinzâl en nefs, à la descente du souffle. On -écrit le tableau magique du jour sur du papier rouge et on le pose sur la tête du consultant, en plaçant devant lui un papier rouge également, avec une plume. Il récite l'adjuration, au milieu des fumigations,
la main à là plume. Il trouve bientôt, sous ses yeux, la réponse à sa, pensée et la révélation des choses cachée?. On a recours à la même adjuration pour la découverte des trésors, l'art de fendre la terre (chiqq lard'), phéno-mène auquel notre texte fait allusion ; pour en chasser les empêchements mystiques (elmaouâni', c'est-à-dire les génies qui gardent un dépôt ; enfin, pour faire parler les endroits hantés (istintâq el' âmir).
On remarquera-que toutes les pratiques que nous venons d'énumérer appartiennent à la magie licite ou bien-faisante. Tel n'est pas le caractère ordinaire des obser-vances propres au mardi. La croyance islamique veut que ce soit un jour mauvais. Interrogé sur les jours, le Prophète aurait dit : " Le mardi est le jour du sang, parce que ce jour-là Eve fut indisposée et qu'un fils d'Adam, (Cain), fit couler le sang de son frère, (Abel). " (Ben ïaqoub, Roud elakhiar, p. 62). On sait que le rouge, couleur du mardi, est funeste, moins pourtant que le noir, couleur du samedi, tandis que le blanc, couleur, du lundi, et le vert, couleur du jeudi, sont heureux. (Eddi-rabi, 1. cit. p.18). " Les astrologues,dit Elqazouïni, v. I, p. 38, surnommaient Mars " la petite influence né-faste (ennah'as eççeghîr) ", parce qu'il est moins funeste que Saturne ( la grande influence néfaste), et ils rattachaiént à son action " le courage, le meurtre, la violence et la victoire. " Dans la tradition des sorciers, l'influence sanguinaire du vieux Mars antique peut s'adoucir jusqu'à servir à la médecine, mais elle conserve toujours par quelque côté son caractère primitif. Quoiqu'il- ait bien perdu de sa truculence et de sa cruauté, l'antique Dieu de la guerre préside encore obscurément à tout ce qui, de loin ou de près rappelle le carnage et la destruction. Dans le pseudo-divan d'Ali ben Abi Thaleb (Le Caire, IIII, p. 3), il est dit : " Celui qui veut se faire saigner choisira le mardi : c'est le jour de toutes les effusions de sang. " Les livres de sorcellerie nous le montrent parfois favorable au vol à main armée (Ibn el Hadjdj, p. 132) ; mais ils le recommandent surtout pour provoquer des flux sanguins anormaux chez les femmes (ibid p. 93) ou les arrêter (p. 102), pour traiter les plaies profondes ou suppurantes ou les boutons (p. 108). Le dernier mardi du mois, dans lequel semble le mieux s'être conservée la malignité du jour, est signalé par Eddibari comme propice aux envoûtements où l'on poignarde l'effigie de son ennemi (p. 39), comme désigné pour affronter et abattre un adversaire (p. 56), pour faire démolir à coups de pierres par les esprits une maison habitée (p. 39), etc. En somme, le plus généralement, sous la double influence de la tradition islamique et savante. les opérations de sorcellerie qui sont recommandées dans les livres pour: le mardi relèvent de la magie maléfîciente.
C'est aussi le caractère commun des pratiques du mar-di, telles qu'elles sont comprises de nos jours par les professionnels, si j'en crois celles que j'ai recueillies et dont nous allons voir le détail.
On choisit de préférence un mardi pour " le nouement de l'aiguillette ". Le taleb prend un bout de fil de soie rou-ge, qu'il noue sept fois en prononçant sur chaque nœud la formule que nous donnons plus bas. Il place ce fils sur le chemin de celui qu'il veut ensorceler; et, quand il s'est assuré que sa victime l'a enjambé, il l'introduit dans la coquille d'un escargot .long, de l'espère du bulime dé-collé (balimus decollatus), dont la spire, comme on sait, composée de sept tours très souvent, est tronquée vers le sommet- Il bouche cette coquille avec de la cire vierge et va l'enterrer dans un tombeau oublié, mensi, c'est-à-dire sans nom et abandonner. Ce faisant, il prononce une dernière fois la formule dont nous avons parlé. " le t'ai noué, un Tel, fils d'une Telle, et j'ai noué de toi trois cent soixante-six veines et la veine qui est entre tes deux yeux et dont l'origine est entre tes deux cuisses... jusqu'à ce que le chameau puisse entrer dans le chas du couturier, si bien que nul ne pourra te dénouer, ni hom
me, ni femme, ni génie mâle ou femelle, sauf que celui qui t'a noué pourra te dénouer de sa main. Et que l'on ne puisse le découvrir et te venger de lui ! J'ai noué ton désir, qui (siège) entre tes deux yeux, par la puissance de Bat'adîn, Zahadjîn, Ouahîn, Chahasîn, Amràsîn, Bari-dîn, Karimîn, (chacun de ces noms se répète deux fois) Je t'ai noué, ô un Tel, fils d'une Telle, par le pouvoir de Lah'mar, de ses serviteurs, des gens de sa famille et de ses troupes, "
Un autre taleb de Blida, à la même époque, ne com-prenant plus sans doute le vieux symbole du fil de soie rouge, Ou le jugeant un élément suranné de la sorcellerie des bonnes femmes, s'était avisé de le remplacer par une kitâba ou écriture : Il copiait sur un bout de papier le passage du Coran où il est question des Sept dormants d'Ephèse ou plus brièvement ce fragment : " Ces jeunes gens demeurèrent dans leur caverne trois cents ans, plus neuf ". Il roulait ce papier et l'enfonçait dans les circonvolutions de la coquille avant de la jeter sous les pas de sa victime. En la relevant, il avait soin de réciter tous les passages du Coran où il est question de l'immobilité du mort dans sa tombe et il ajoutait.: " Qu'ainsi soient immobilisés les sens d'un Tel à l'égard de toute femme. " Pour le reste de l'opération, y compris l'invocation aux génies et à Lah'mar, il se conformait à la tradition ; mais il se flattait devant ses clients d'avoir, par l'introduction de ces citations sacrées, régénéré le vieux maléfice et de l'avoir islamisé.
, Pour rendre ses facultés à l'ensorcelé, nos sorciers blidiens lui faisaient manger un oeuf du jour sur lequel ils avaient figuré un tableau magique à l'adresse des génies, ou encore, plus canoniquement, sept oeufs durs sur l'albumen desquels on avait écrit sept .passages du Coran relatifs à la résurrection, à la neutralisation par Moïse des sortilèges des prêtres de Pharaon, à la toute-puissance de Dieu qui ressuscite les morts, etc. Mais ces remèdes magiques ne semblant pas plus particulièrement en relation avec le mardi sortent de notre sujet.
C'est le mardi, au .contraire, de l'aveu général, qu'il est préférable d'opérer pour se venger d'une femme et la frapper d'hémorragie utérine - (tedjriet eddemm). Un professionnel (de ma connaissance, quand il voulait provoquer des flux de sang anormaux de ce genre, attachait une feuille dee plomb à un fil et la jetait dans le courant d'un canal d'irrigation. Sur la plaque de plomb il avait tracé, au préalable, avec une pointe de cuivre rôuge, les caractéres suivants, en les reliant ensemble au milieu par un trait continu ;
" Ferkous, Toiour, Kcskes, Deqnou, Beroukh, faites couler son sang, o serviteurs de ces noms, par la puis-sance de Lah'mar, de ses serviteurs et de ses auxiliaires. " II affirmait qu'après cette opération les pertes étaient proportionnées à la force du cours de l'eau. Ce procédé -rappelle celui que préconise, pour le même objet Ibn el Hadjdj, à la page 93 de son livre ; il en semblera même une contrefaçon simplifiée. ; cependant Ibn el Hadjdj etait inconnu de notre homme, lequel devait ses secrets à la transmission orale qui s'en fait dans l'ombre des zaouïas ou écoles de campagnes. '
La nuit du lundi au mardi passe pour favorable aux envoûtements. Ce maléfice porte le nom de temrid'a ou pratique pour rendre malade, et fait partie de la branche des " procédés employés pour anéantir le méchant " (tedmîr edd'âlem). On prend une poignée de la terre que couvre le pied gauche de celui que l'on veut torturer. On pétrit cette terre avec le lait d'une vache noire que l'on a traite un mercredi, Le lundi suivant, quand le pâté ainsi formé est desséché, à la tombée de la nuit, on écrit des-sus certains passages du Coran qui ont tous rapport au châtiment du coupable. " Saisissez-le, liez-le ; puis chauffez-le au feu de l'Enfer. Chargez-le ensuite de chaînes de soixante coudées ." - " Nous l'avons puni d'un châtiment terrible . " - " II l'avalera (l'eau infecte de l'Enfer) à petites gorgées et elle aura peine à passer. La mort l'assaillira de tous côtés. " - " Porte au doublé pour lui le supplice du feu . " -" Tous les miracles étaient plus surprenants les uns que les autres. Nous leur infligeâmes des châtiments afin qu'ils se convertissent . " - " Nos incrédules valent-ils mieux que ceux-là ? " - " (Ce vent) ne passa sur aucun être qu'il ne l'eût aussitôt converti en poussière . " - " Nous rallumerons le feu de la géhenne toutes les fois qu'il s'éteindra . " On écrit ensuite sur une lame de plomb les noms des génies suivants : " Ba't'ariâlîn, T'a'ïâlîn, Dahiâlîn, Rabqaçâlin, Hat'atouchîn, Djariâlîn, Djablouçhîn, Zerbalîn, Hâhoulin (chacun de ces noms est répété deux fois), - veillez, ô serviteurs de ces noms, à faire périr un Tel, fils d'une Telle. " On place la plaque de plomb dans la cendre au fond du foyee et le pain de terre devant la flamme. On a soin d'alimenter le feu jour et nuit.
Les noms inscrits, sur le plomb peuvent varier. " Farârchîn, Fàrouchîn, Oubh'ouchîn, Karouchin, Chemt'ouchin, Cheliouohîn, Anouh'în, Kasouïn, veillez, o serviteurs de ces noms d'Esprits supérieurs, ?rsâ-chin, Arsâ-chîn, veillez au dépérissement d'un Tel ou d'une Telle. "
Si cette formule est tracée avec du sang de tortue, elle donnera à la victime la démarche de la tortue ; si elle l'est avec le sang d'un chien, l'ensorcelé marchera à qua-tre pattes comme un chien ; si elle est écrite avec du sang humain, il mourra bientôt. On fait aussi de l'encre en brûlant des cheveux de l'ennemi qu'on veut humilier et en en mêlant la cendre avec de l'eau : il se dénudera publiquement dans la rue,
On active le feu aussi longtemps que l'on tient à tour-menter le patient. Si on lui pardonne, on éloigne le pâté de terre du foyer et l'on plonge le plomb dans de l'eau. La maladie dont il souffre lui est enlevée sur le champ.
On pratique le même sortilège avec des os de bêtes de somme : cheval, mulet,, âne. Sur chacun de ces os, avant de les déposer dans la cendre, sous la braise, on écrit : El'asq (3 fois), Elghasq (3 fois), chargez-vous d'allumer un feu consumant dans le corps d'un Tel, fils d'une Telle, par la vertu de ces noms. "
On envoûte également un ennemi, de préférence d'après les praticiens, dans la nuit du mardi, en plantant des épingles dans le dos d'une grenouille. Mais ce charme est regardé comme dangereux pour l'opérateur, parce qu'on croit généralement que ce batracien sert souvent d'enveloppe à un génie et qu'il est difficile de reconnaître quand ce n'est pas une de ces. Personnes-là. " Je n'ai pu le relever dans les milieux masculins! : mais en voici une contrefaçon féminine.
Elle est connue sous le nom de " Ettemrîda bedjrânet el ouâd, l'envoûtement par la grenouille du ruisseau. On achète quarante-neuf épingles et quarante-neuf aiguilles. Elles doivent être neuves. L'on enfonce alternativement une épingle et une aiguille dans le dos de la grenouille en disant : " Le mal ne quittera un Tel, fils d'une Telle, que lorsque le mal quittera cette grenouille. " On s'est procuré un vieux vêtement longtemps porté par celui que l'on veut ensorceler. On le découpe de manière à en faire sept linceuls: On enveloppe l'animal criblé de. ses quatre-vingt-dix-huit pointes dans chacun de ces linceuls et l'on va l'enterrer à la limite de la ville, (h'add ard'elblâd), c'est-à-dire à l'endroit où les maisons cessent d'être continues et où commence la zone des fermes. On a soin de marquer l'endroit avec un signal. L'envoûté sent des picotements, ou des coups d'aiguillon dans le dos et il ne tarde pas à tomber malade. On peut le sauver en replongeant la grenouille dans l'eau fraîche. Le procédé, nous l'avons dit, a été observé chez des, femmes. Elles opéraient le dimanche, mais par erreur sans doute : l'envoûtement étant dans les grimoires et pour les tolba une œuvre du mardi, il est vraisemblable qu'elles s'étaient laissées tromper par l'ascendant du dimanche, jour des mécréants et jour de magie maléficiente. Si à ce canevas vous ajoutez l'emploi de l'écriture, avec des noms bizarres, mais traditionnels, de génies, un carré magique, une citation plus ou moins appropriée du Coran, enfin, le soin d'attendre un mardi, comme étant plus favorable, vous, aurez reconstitué dans ses éléments, si j'en crois des informateurs, la pratique correspondante de la sorcellerie masculine, que je n'ai pas eu l'occasion de relever.
Moins rare, ou plutôt moins dissimulé, nous apparaît un autre maléfice du mardi, connu sous le nom de redj-miïa ou lapidation. En 1905, à Blida, un Maltais qui passait pour usurier étant décédé, le bruit se répandit que la maison mortuaire avait été criblée de pierres pendant la nuit. " Certaines personnes, m'expliqua un taleb, non sans quelque fierté, s'imaginent que ce phénomène est en relation avec la mort récente du propriétaire : il n'en est rien. La redjmiïa est une opération magique dont le secret est le privilège des tolba. " Quand un musulman en veut à un autre, il vient trouver l'iqqâch, le sorcier, et lui désigne la maison sur laquelle il voudrait voir tomber une pluie de pierres. L'iqqâch va ramasser de la terré de fourmis autour de sept fourmilières, la fumige avec de l'assa-fœtida, du soufre et de l'ail rouge et la lance dans la direction de la demeure ennemie, en prononçant la sourate C V en entier : " As-tu vu comment le Seigneur a traité les hommes de l'Eléphant ? N'a-t-il pas détruit leurs stratagèmes ? N'a-t-il pas envoyé contre eux les oiseaux ababils, qui leur lançaient des pierres portant des marques imprimées au ciel ? Il en a fait comme de la balle dont la graine a été mangée. " Du gravier, des cailloux pleuvent bientôt sur le toit et jusque dans les chambres. Ces projectiles lancés par des mains invisibles ne font pas de mal aux hommes, mais ils crépitent sur les meubles, font tinter la vaisselle de terre et de métal, et harcèlent si bien les habitants, que, pris de panique, ils abandonnent le logis hanté. Souvent aussi ils voient ses murs en pisé ou en bauge s'effondrer et tomber en poussière sous les coups de ce bombardement surnaturel. Dans ce dernier cas, la redjmiïa prend le nom de khrâb eddâr, démolition de la maison.
Les pratiques que nous venons de signaler dans les milieux masculins et instruits existent-elles dans la sorcellerie féminine, du moins en tant que particulière au mardi, mes recherches ne m'ont fait découvrir rien de tel. Nous avons bien vu de nos jours des femmes indi-gènes qui, se croyant possédées, s'étaient vouées au rouge et répétaient que " leur génie n'aimait que cette couleur " : il semble bien que, dans leur pensée, elles étaient au pouvoir de Lah'mar ou d'un Ouled Lah'mar, tout au moins d'un génie de son entourage. On dit aussi généralement que le rouge ne convient pas à la toilette des jeunes mariées, parce que cette couleur provoquerait- croit-on, les entreprises des génies ravisseurs ou attireraient les " coups " des esprits. Mais en dehors de ces deux faits, dont le rapport avec le génie du mardi est en somme assez vague, je ne trouve dans mes notes ni dans mes souvenirs aucune observation qui ferait supposer que Lah'mar a exercé une influence quelconque sur la technique magique des femmes. Pour la mode blidéenne, en particulier, le mardi ne comporte aucune obligation envers Lah'mar : il est avant tout le jour du pèlerinage â Sidi Emh'ammed ben 'Aouda.
Le marabout de Sidï Emh'ammed ben Aouda, dans la banlieue, entre Blida et Joinville, est visité le mardi par une grande affluence de dévotes. Ce jour-là, l'oukila dépose dans la cour du sanctuaire deux baquets qu'elle remplit d'eau. Elle suit en cela, assure-t-on, les instruc-tions du Siïed, du Seigneur du lieu. Il se trouve toujours, en effet, dans l'assistance quelque femme tourmentée par un esprit. On appelle ce genre de possession le sebb. On reconnaît, dit-on, la possédée (mesbouba) à la fréquence de ses bâillements, à la fixité et à l'étrange expression de son regard:, à un aspect général qui inspire l'effroi. Elle éprouve un insurmontable désir de danser le tedjdàb, la danse, des derviches. L'oukila, qui en est avertie, lui apporte, au milieu des femmes accroupies, un brûle-parfums fumant qu'elle lui fait respirer. La malade se lève et va verser dans chacun des baquets préparés une fiole d'essence qu'elle a apportée et dont l'odeur est agréable à son génie, patchouli, dongriïa, eau- de fleur d'oranger Elle rentre ensuite dans la salle de réunion et se met à piétiner en cadence, en haussant et baissant brusquement la tête, pendant que les meddâhât ou chanteuses du sanctuaire font entendre des hymnes en l'honneur des différents saints du pays. Elle danse ainsi quelque temps à huis-clos, " aux fumigations " comme on dit, tedjdeb ala elbkhôur. Mais tout à coup la meddâha entonne une ode à Sidi Ahmed ben Yousef de Miliana : toutes les femmes se lèvent et accompagnent la danseuse dans la cour. On dit alors " qu'on la sort pour qu'elle danse sous l'action des souffles " ikherrdjou Idjeddâba blariah', c'est-à-dire, explique-t-on, au souffle des génies de Sidi Ahmed ben Yousef, alarih' djânn essiïed. On lui a serré à la taille un foulard. Une femme, debout derrière elle, suit tous ses mouvements et la soutient fortement par la ceinture. Une autre, qui se tient devant elle, lui verse sur la tête, à l'aide de gobelets, l'eau qu'elle puise aux baquets parfu-més.
La malheureuse sue d'ahan et l'eau lui ruisselle sur la poitrine et sur tout le corps. Elle se trémousse ainsi, branlant le chef en cadence et poussant rythmiquement des gémissements rauques, jusqu'à ce que les deux récipients soient totalement vidés : elle doit tomber alors évanouie; on croit que, bien que ses yeux soient tenus clos pendant toute la cérémonie, elle est avertie mystérieusement de l'instant où l'eau est épuisée et qu'elle s'effondre à ce moment.
Rentrée chez elle, la femme qui a dansé auprès de Emh'ammed ben 'Aouda doit s'abstenir pendant trois jours de manger du même plat que son mari et de partager sa couche. D'ailleurs, invariablement, elle garde le lit pendant une semaine après le traitement. " Elle se sent les os brisés ", dit-elle. On explique que c'est la conséquence de la possession. " Le sebb, - on dit ainsi le génie, - la pétrissait, la malaxait, la concassait. " Elle est délivrée de cette torture grâce à Sidi Emh'ammed et à. l'eau froide; car l'eau froide passe pour un remède héroïque, dans la circonstance ; il est admis que " certains génies fuient l'eau froide. "
On peut observer dans l'enceinte sacrée de Sidi Emh'-ammed une autre cérémonie curieuse. Les femmes de Blida la connaissent bien sous le nom de Renversement des tambourins, leqlib elbnâder. C'est un rite de malédiction. On renverse les tambourins contre une Telle (iqqelbou Ibnâder ala flâna), quand une femme, qui se croit victime d'une injustice, vient demander aux chanteuses du sanctuaire de s'associer à elle pour appeler solennellement la vengeance du Siïed sur une perfide ou une rivale. Mais cette pratique n'a pas nécessairement lieu un mardi. Les fidèles plus islamisés croient expédient de la reporter au vendredi. Le mardi, en effet, perd sous nos yeux de son prestige et le jour sacré des musulmans en hérite dans tous les cas où par quelque côté l'idée religieuse prend le dessus. C'est bien dans la nuit du mardi que les femmes viennent incuber au ma-rabout de ben Aouda pour solliciter des enfants ou une guérison ; c'est aussi la nuit du mardi que deux fois par an, au printemps et en automne, le reqb ou théorie sainte de Blida vient prier auprès du même saint : ces faits traditionnels prouvent qu'originairement son jour de pèlerinage était le mardi. Mais on choisira le vendredi pour lapider symboliquement les enfant vicieux devant le Siïed: et exorciser son démon (Coutumes, Institutions, Croyances, éd. Jourdan, p.105) ; pour amener un cheval rétif que l'on prie le Saint d'amender. Nous avons vu les Blidiénnes venir un vendredi demander à Sîdi Emh'ammed d'intervenir auprès des membres de la Chambre et du Gouvernement afin qu'une loi n'imposât pas le service obligatoire aux jeunes musulmans (1909) ; et, plus récemment, pendant la guerre, des mères indigènes adjurer le Saint de faire cesser les hostilités, " même si l'Algérie devait en rester française. " (1918). Ainsi, dans le culte féminin de ce marabout, le vendredi, par une secrète attraction, dépouille insensiblement le mardi .des pratiques d'inspiration un peu élevée, morale, religieuse, politique ; de même que, dans la sorcellerie masculine, le petit nombre de celles que nous avons relevées nous engage à supposer qu'un autre jour, probablement le samedi, a dû détourner à son profit bon nombre des maléfices appartenant logiquement à Lahmar et au mardi.
En, résumé, si nous en croyons les observations que nous avons réunies, le vieux génie du mardi n'est pas tout à fait mort pour nos gens de la Mettidja : il fait encore figure dans leur littérature orale. Mais, si la légende subsiste, le recueil des pratiques qui lui sont consacrées , nous paraît assez pauvre, même chez ces derniers héri-tiers de l'astrologie que sont les tolba ; et il est manifeste qu'il va s'appauvrissant de plus en plus, même parmi eu?., devant la vogue toujours plus impérieuse du Coran. Dans le milieu proprement populaire, le milieu féminin, son rituel nous a paru se réduire à néant, la dévotion dont il a pu être l'objet, si jamais elle a existé, ayant été , complètement remplacée par le culte ,du marabout. Quant au jour du mardi lui-même, il a perdu ses vertus magiques : de semi-néfaste qu'il était réputé, il est de-venu généralement indifférent. Sans doute a-t-on trans-féré ses propriétés à d'autres jours, les bonnes au ven-dredi, jour sacré du pays, et les mauvaises, en majorité, au samedi, jour sacré d'une collectivité voisine et détes-tée, jour qui d'ailleurs, dans la tradition islamique, s'était toujours affirmé d'une nature plus franchement maligne, ou au dimanche encore, jour sacré des chrétiens: Quoiqu'il en soit, débarrassé de ces observances et pro-hibitions traditionnelles qui dans la superstition indigène accompagnent presque toutes les autres fractions du temps, le mardi, à notre époque, est certainement de tous les jours de la semaine maghrébine celui qui ressemble le mieux aux nôtres, celui dont la désacralisation est le plus avancée, et dont la représentation, tant dans l'esprit des simples que dans celui des lettrés, se rapproche le plus de notre conception rationnelle des jours.
J. DESPARMET.

Les éléphants à l'autre extrémité du Maghreb

mardi 17 août 2010, 20:57

Les éléphants à l'autre extrémité du Maghreb

Pline l'Ancien, encore et toujours lui, nous informe d'un autre lieu de prédilection de l'éléphant : quelque part dans les Syrtes, dans le golfe de Gabès plus précisément. Dès qu'on s'éloigne du rivage, nous dit-il, se trouve une jungle impénétrable, au-delà des déserts immenses et inconnus, plus loin encore que le Fezzan. Il est indéniable qu'il serait fastidieux de vouloir serrer de près ce texte qui relève un peu de la légende et manque de précision.

Toutes ces informations semblent cependant nous diriger sur la cuvette des chotts de l'oued Righ (Touggourt) et de l'oued Igharghar, peut-être le Hoggar, et bien sûr le Tassili des Adjers.

Il ne faut surtout pas tirer une conclusion hâtive. L'éléphant est une bête qui se déplace constamment, un nomade en quelque sorte.

Un éléphant, nous apprend l'écrivain anglais Rudyard Kipling, dans Le Livre de la jungle, ne peut galoper, mais il peut rivaliser avec n'importe quelle bête. Il est dont impensable qu'un pareil quadrupède reste parqué dans une zone délimitée.

Il existe d'autres textes qui contredisent Pline l'Ancien et évoquent d'éléphants en Numidie, et même non loin de Carthage. L'auteur romain parlait, il ne faut pas l'oublier à une époque tardive, d'une Afrique largement occupée par les Romains, où probablement l'espace des pâturages des éléphants s'était sensiblement réduit. Les deux sanctuaires des éléphants que Pline l'Ancien nous signale ont cette particularité d'avoir été les endroits du Maghreb antique les plus inhabités. On peut supposer que l'Atlas marocain et la cuvette des chotts de la région de Touggourt, bien qu'éloignés l'un de l'autre, aux deux extrémités du Maghreb, sont néanmoins reliés par une route fréquentée. Tout au long de l'Atlas saharien, sur les premières pentes, se déroule sur des centaines de kilomètres, un oued avec une multitude de points d'eau, même au plus fort de l'été, et aussi d'excellents pâturages ; il s'agit de l'oued Djedi.

Peut-on supposer que des troupeaux d'éléphants suivaient le même chemin, il y a deux ou trois millénaires ? Supposition un peu audacieuse et un peu trop précise. Il ne faut pas tant exiger des textes des auteurs anciens.