Epoque de Lalla Aichouche

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Epoque de Lalla Aichouche

USAGES DU DESERT

VAMP SAHARIENNE 1933

par Denise BRAHIMI

Ce titre met évidemment sur la piste d'une petite fille d'Antinéa. Celle-ci s'appelle Aïchouch la Djellabya, c'est aussi le titre du roman publié par René Pottier et Saad Ben Ali en 1933 aux Oeuvres Représentatives, leur éditeur parisien. C'est Aïchouch qui est la vamp, les auteurs la désignent en sous-titre comme "Princesse Saharienne", le Sahara dont il est question étant celui de l'Oued Righ, aux environs de Touggourt, sur les pistes qui vers le Nord remontent à Biskra, et vers le Sud vont en direction de Ouargla. Cette région peut être considérée comme une partie du Sud constantinois, ou du "Sahara de Constantine". Cette dernière expression est utilisée comme titre par Louis Féraud pour un ouvrage publié à Alger chez Jourdan en 1887. Nos deux auteurs le citent en note de leur roman (p. 84), ainsi qu'un livre un peu antérieur de Fernand Philippe : ?tapes Sahariennes, également paru chez Jourdan, en 1880. Ces deux références indiquent bien quel est le point de départ de leur roman ; c'est un intérêt pour la région de l'Oued Righ, sous ses divers aspects. On en trouve une autre preuve dans leur propre ouvrage monographique consacré à cette région sous le titre : Les coutumes antéislamiques et le Folklore dans la région de l'Oued Righ, indiqué comme en préparation au moment où paraît le roman, en 1933. On peut diversifier les formes de leur curiosité et de leur savoir. Il s'agit de géographie, d'histoire, d'ethnographie et d'économie, toutes matières sur lesquelles le roman apporte un certain nombre d'informations, plus ou moins développées, et aussi plus ou moins déformées comme on pouvait s'y attendre, s'agissant d'un roman. Voyons-les d'abord, suivant ces diverses rubriques. La géographie est assez sacrifiée, et d'autres auteurs ont décrit les choses beaucoup mieux. Le Français Morlandes, lorsqu'il débarque à Touggourt, remarque pourtant ces "architectures de boue" (p. 11), ce qui ne fait que confirmer le Guide Bleu de la même époque (1927) : "Les maisons sont pour la plupart construites, comme dans tous les villages de l'Oued Righ, en toubes séchées au soleil" (p. 299). Il est ensuite amené à lire, et le lecteur du roman avec lui, les cahiers laissés par le véritable héros du livre, Sir Harry, mort mystérieusement. Ces Cahiers ne sont pas plus riches en descriptions géographiques, même lorsque ce héros raconte son voyage d'arrivée dans la région, de Biskra à Touggourt. Vers M'raier, il subit une tempête et s'égare ; mais ce n'est qu'une ruse des auteurs pour lui faire découvrir des secrets qui l'amèneront vers son destin tragique. Naturellement, il est aussi question de la particularité la plus connue de la région, qui est l'existence d'une abondante nappe artésienne permettant l'irrigation des oasis, mais les auteurs n'en tirent aucun parti littéraire. On ne saurait dire s'ils connaissaient les quelques lignes admirables qu'Isabelle Eberhardt consacre à cet aspect du pays dans une nouvelle intitulée L'Anarchiste…….
En fait, la grande excuse à cette pauvreté descriptive du roman est fournie par les deux héros, Morlandes et Sir Harry, qui se disent l'un comme l'autre attirés en ce lieu pour une unique raison : le désir d'en savoir plus sur la fascinante Histoire des Rois de Touggourt. C'est donc essentiellement d'histoire qu'il va être question, où plutôt de légende, puisque dans la même note que j'évoquais à propos de Louis Féraud, les deux romanciers rappellent, à la suite de leurs sources, que "devant l'absence de documents écrits, il ne fallait pas chercher plus de précisions que n'en pouvaient donner les indigènes", (p. 84).
Ce commentaire accompagne l'arbre de succession des Rois de Touggourt, réellement dessiné sur une page du livre (p. 85), mais surtout évoqué, détaillé, exalté à plusieurs reprises dans le cours du roman. Les Cahiers de Sir Harry sont primitivement intitulés : "Note devant servira mon Histoire des Rois de Touggourt(p. 31), et il explique dès la première page qu'il est en effet venu chercher dans l'Oued Righ des documents sur une certaine dynastie des Ben Djellab, qui a régné sur la région de Touggourt, mais dont l'histoire est à peu près inconnue. C'est l'énigmatique et fascinante Aïchouch qui va lui donner sa première leçon d'histoire, après que le hasard les ait fait se rencontrer. On repart de la république primitive pour atteindre la phase d'islamisation, la fondation de la ville de Touggourt par l'effet d'une "baraka" maraboutique, et l'arrivée du premier Ben Djellab, de la famille marocaine des Béni Merin, qui s'arrête à Touggourt dans son trajet vers La Mecque et y devient roi. De ce moment, c'est-à-dire au 9° siècle de l'Hégire, jusqu'à l'arrivée des Français en 1854, la dynastie des Ben Djellab règne sur l'Oued Righ.
A la suite de cette première leçon, Sir Harry visite évidemment les tombeaux des Rois, qui sont décrits pour la circonstance, mais brièvement. Aïchouch, qui fort opportunément se trouve également là, énumère les noms de ces rois, leurs tribulations et leurs crimes. Elle en profite pour demander à Sir Harry de lui procurer, dans les Archives du Bureau Arabe, la liste des propriétés de ses ancêtres, confisquées par les Français lors de la prise de Touggourt en 1854. Car elle est une Djellabya, "la dernière et légitime descendante d'une antique dynastie dont tous les membres dorment autour de nous", comme elle lui dit alors en très bon français. Il y a d'ailleurs un autre personnage, oncle d'Aïchouch, qui prétend en priorité à ce titre de dernier descendant, et annonce son intention d'aller lui-même "à Alger établir la preuve de mes droits". Mais par les bons soins de sa nièce, il ne tarde pas à passer de vie à trépas. Plus proches que ce passé plus ou moins légendaire, le récit évoque aussi des événements récents, comme la chute et la fuite "honteuse" du dernier Ben Djellab quand arrivent les Français, ou encore la révolte de 1871, qui entraîne le massacre de la garnison française. Dans le prolongement de toute cette histoire, Aïchouch entend se faire rendre par le Gouvernement Général de l'Algérie le trône auquel elle estime avoir droit, "sous son protectorat comme pour la Tunisie" - sous peine de terribles représailles en cas de refus. Les deux auteurs, qui n'ont pas lu Freud, ne disent pas qu'elle est paranoïaque, mais on comprend bien que c'est un peu de cela qu'il s'agit. Pourtant le complot est aussi représenté comme sérieux, l'autorité d'Aïchouch sur les gens du pays semble immense et incontestée, et elle détient vraiment des documents inestimables sur les Ben Djellab. Vraiment, puisque le héros, Sir Harry, les a vus ! Après quoi il écrit à son tour tout ce qu'il a retenu de cette histoire, celle d'une dynastie berbère, dont on apprend in fine (juste avant qu'il ne meure de la main d'Aïchouch) qu'il la hait pour ses pratiques détestables. Mais enfin cette histoire ne l'en a pas moins fasciné jusqu'à ce que mort s'en suive. Et tel est bien le point de départ du roman, ou du projet romanesque, mettre en scène, ou plutôt faire jouer dans un récit, toutes ces données de là tradition orale, qui constituent une histoire triplement engloutie, sous la domination des Arabes, des Turcs et des Français.
Il est clair aussi que l'intention des auteurs est de faire entrer dans leur roman toute une série de descriptions ethnographiques, sans doute à partir de leurs propres relevés et observations, bien que l'on puisse citer là encore des témoignages antérieurs, celui d'Isabelle Eberhardt notamment. Car la région de l'Oued Righ a des usages très particuliers, comme le comprend Morlandes quand il arrive par hasard dans une fête de village et se fait expliquer par le maître de maison ce qu'il en est : "II m'apprit que je me trouvais en effet dans un de ces villages restés foncièrement berbères, et qui entourent, ainsi qu'une couronne, Touggourt où l'élément arabe domine maintenant". Les auteurs en profitent pour raconter comment se font les mariages dans ce genre de villages, deux ans après les fiançailles entre un garçon de onze ans et une fille dix. Ils décrivent assez précisément deux ou trois pratiques en les rattachant à cette berbérité ancestrale et inchangée : des danses, "instruments primitifs, mélopée si simplifiée qu'elle se réduit à une seule note, tissus grossiers" ; des cultes fétichistes à de vieilles divinités ; des coutumes comme celle de Kheïra Troubya, sorte de mannequin-épouvantail qu'on plante près des chantiers en cours pour déjouer le mauvais œil. La description la plus détaillée est cependant celle d'un usage qui n'a rien de folklorique ni de religieux, mais qui correspond à une triste nécessité. Il s'agit du forage ou plutôt du curage des puits artésiens par des hommes appelés Ghettas, extrêmement maigres pour pouvoir se glisser dans l'orifice très étroit de ces puits, où ils doivent plonger et rester pendant plusieurs minutes sans reprendre leur souffle. Le peintre Etienne Nasreddine Dinet avait représenté ces Ghettas dès ses premiers voyages en Algérie, dans les années 1885 -1890. Dans le roman, on croit comprendre que ce travail est lié aux pratiques anciennes, auxquelles Aïchouch reste passionnément attachée, tandis que les Français font ce genre de travaux avec des machines ; et le roman se situe au moment où il y a rivalité déclarée entre les deux systèmes. Le Guide Bleu de 1927 parle emphatiquement des forages artésiens que pratiquent nos ateliers de sondage, et qui ont fait passer le nombre des puits de 200 en 1856 à 800. Aïchouch, elle, prétend que l'ingénieur roumi, malgré des moyens considérables, n'a pas trouvé une goutte d'eau, tandis qu'elle-même, étant sourcière, peut y parvenir quand elle veut : "Je suis celle qui peut donner de l'eau, une sorte de déesse mystérieuse plus puissante que les savants : Amm el Ma" (p. 143).
Bref, une fois encore sur ce problème de l'eau, à quoi tient l'économie et même toute la vie de l'Oued Righ, le roman est bien documenté, et situé historiquement de manière précise. Mais s'il est clair que les diverses particularités de cette région ont servi d'incitation au départ pour l'écriture de ce roman, reste à voir comment la mise en œuvre retravaille ces données initiales ; étape intermédiaire avant même d'aborder le travail de l'imaginaire, et ce qui relève du romanesque.
? ce stade intermédiaire, il semble que les auteurs aient opéré une réduction et une stylisation très frappante de leurs données. Je regrouperai ce travail en trois grandes rubriques, au risque de recourir à des néologismes, voire à des barbarismes pour les désigner. Il me semble qu'il y a à la fois berbérisation, archaïsation et érotisation (pour ne pas dire "vampirisation") des données initiales. Le tout si appuyé qu'on s'en aperçoit dès la première lecture : tout est berbère, tout est archaïque, tout est dangereusement voluptueux. Dès ce stade d'ailleurs, apparaissent quelques procédés proprement littéraires, c'est-à-dire repérables ailleurs dans la littérature de l'époque. L'intérêt de cette recherche serait de pouvoir situer assez précisément à ce moment du travail la formation des stéréotypes et l'échec du passage au mythe, c'est-à-dire l'échec du roman lui-même, malgré les nombreux éléments favorables à son succès. Ainsi se trouveraient évités les recours, abusifs parce que trop vagues, tant à la notion de "talent littéraire" (ou à son absence) qu'à la notion d'idéologie (ou de roman à thèse). Voyons donc comment s'opère ici la stylisation, source des stéréotypes :
La berbérité est partout, dans les descriptions comme dans les discours, dans les réalités comme dans les rêves les plus fous. Sur ce point, on peut dire que les deux romanciers vont dans le sens de leur héroïne Aïchouch. Nous savons déjà comment Morlandes découvre que les villages de l'Oued Righ sont restés foncièrement berbères. Ils le sont aussi par la langue qu'on y parle (et dont les auteurs, prudemment, ne donnent que deux exemples). Pendant la fête, les tambours sont berbères (p. 46), Morlandes comprend qu'il se trouve "au milieu d'une tribu berbère en liesse", et nous explique que "les Berbères ont résisté aux Romains, aux Turcs, aux Mahométans même" (p. 49). Aïchouch, qui par un aspect au moins de sa personnalité est très pédagogue, cite Ibn Khaldoun entre autres pour le commenter en ces termes : "Et c'est lui, je crois, qui a raison. Car, ici, nous sommes tous des Berbères. Nombreux sont encore les villages où l'on ne parle que le berbère. La danse avec laquelle, tout à l'heure, je vous ai tous fascinés, était une danse berbère. Mon costume, mes bijoux sont berbères. Tout, te dis-je, tout ici est berbère !" (p. 59).
De cette réalité assumée par les auteurs, on passe au rêve et au projet d'Aïchouch, qu'ils semblent vouloir au contraire dénoncer, Aïchouch annonce un imminent réveil des Berbères, qui sont seulement endormis mais non pas morts, comme le prouvent diverses pratiques fétichistes dont elle se réjouit. Par son pouvoir sur les eaux, elle compte rendre sa fertilité au pays, et par là sa vigueur à la race berbère. Pour toute action de chantage ou de représailles, elle a en main les ouvriers des jardins, les Khammès qui sont tous des Berbères (p. 144). Au moment où Sir Harry subit complètement les charmes et l'envoûtement de cette vamp, il rêve de la décrire régnant sur tous les "Berbères régénérés", sur tout le "Sahara revivifié". Lorsqu'il a tant bien que mal repris ses esprits et sa conscience morale (avant de perdre la vie !), il dénonce en elle une agitatrice qui cherche "à soulever les populations berbères contre la "France". Et lorsqu'enfin Aïchouch périt pour la punition de ses péchés, c'est en tant que Berbère étranglée par une ennemie de sa race, une Châambya (p. 219). Ces quelques citations donnent une idée de la constance du thème, et de son caractère exclusif. Car la Berbérité est ici donnée comme l'unique explication des comportements et des mœurs, sans qu'elle soit montrée, si importante soit-elle, dans ses relations avec les autres éléments ethniques, noir, arabe, ou européen. Le Guide Bleu, toujours lui, écrit par exemple à propos de la population de l'Oued Righ : "Celle-ci est d'origine berbère, mais tellement croisée de sang noir que les Rouagha ressemblent à des Nègres". Or c'est ici un trait qui n'apparaît jamais dans le roman. De même pour l'élément arabe : la seule mention qui en est faite, c'est aux toutes dernières pages du livre, lorsque Amra la Châambya déclare sa haine de la Berbère. Enfin la présence des Européens n'est évoquée qu'en la personne de l'ingénieur des forages d'ailleurs reparti aussitôt qu'arrivé, et dont Aïchouch dit qu'il aurait couru sans cela grand risque d'être lynché.
Il faut encore remarquer qu'à partir de descriptions très semblables à celles du roman sur les pratiques fétichistes des Rouagha, Isabelle Ebcrhardt reste beaucoup plus prudente sur leur origine, et en signale d'ailleurs d'autres aspects. Elle parle elle aussi des os fétiches attachés aux régimes de dattes et aux cornes noires de gazelles ou de chèvres piquées aux coins des maisons. Mais elle rattache toute cette magie à la peur de la mort et des fantômes, dont les deux romanciers ne parlent pas. Ils sont donc bien les auteurs de cette berbérisation qu'ils attribuent ensuite aux rêves insensés d'Aïchouch.
Un autre trait qu'ils mettent en rapport avec la berbérité est Y archaïsme de toutes ces pratiques. Ils leur fixent même une origine plus ou moins précise dans le temps, faisant dire à Sir Harry : "Ce que j'avais sous les yeux, deux mille ans, trois mille ans plus tôt, je l'aurais vu s'il m'avait été donné de naître à cette époque" (p. 49). Toutes les pratiques décrites le sont alors avec la mention qu'il s'agit d'un rituel
"renouvelé des anciens âges" (p. 47), et qui, de ce fait même, illustre les "instincts pri-mordiaux" (p, 50). De ce fait, les gens qui y participent retournent eux-mêmes à des instincts, avec les conséquences qu'on verra par la suite. Ils réalisent donc l'un des rêves du romancier qui est, comme on dit, la résurrection du passé, le passé redevenu vivant comme si on y était, et c'est en ce sens que nos auteurs font dire à Sir Harry lorsqu'il écoute les discours d'Aïchouch : "C'était comme la voie des temps passés" (p. 61).
Ce sentiment, prêté aux personnages, puis communiqué aux lecteurs, d'être comme on dit "transporté dans le passé", est à la base d'un procédé littéraire employé ici sommairement, et que j'appellerai de manière certes incongrue dans ce contexte saharien "l'effet Grand Meaulnes". Lorsque Sir Harry, égaré dans la tempête, se retrouve dans un village qui lui semble d'abord désert, el que bientôt après il se retrouve dans une fête un peu mystérieuse, dont il ne sait rien, mais dont on apprend qu'elle jouera un rôle déterminant dans sa vie, l'archaïsme étrange du décor et des scènes produit un effet littéraire évident, mais au prix d'une déformation et d'un parti-pris qu'il faut bien souligner : la berbérité n'est pas en soi plus archaïque que l'arabité, ni les Bédouins du Sahara plus que ceux de l'Arabie. Le fait que les Arabes soient arrivés à date historique récente dans ces régions ne présuppose pas d'emblée qu'ils sont du côté de la modernité, tandis que les Berbères seraient du côté de l'archaïsme. Sur ce point, ii faut reconnaître qu'Isabelle Eberhardt aussi, s'agissant - des Rouagha, abuse de l'adjectif "ancestral", refusant de reconnaître qu'en période coloniale, il suffit de n'avoir pas changé depuis vingt ou trente ans, si les autres l'ont fait, pour avoir l'air ancestral. Dès que l'on parle du Sahara, dans toute une littérature de l'époque dont il faut bien reconnaître la propension au cliché, c'est un autre effet qui se met en place et qu'on pourrait appeler cette fois "l'effet Atlantide" (ce serait un autre problème de savoir si ce livre, lui, en 1919, avait réussi à dépasser le cliché pour atteindre au mythe). Mystère des origines impossibles à dater faute de tradition écrite, mystère de sociétés englouties sous plusieurs couches successives, qu'elles soient faites d'envahisseurs ou simplement de sable.
Mais il s'ajoute à cet archaïsme, par le biais des "instincts primordiaux", une dimension bien intéressante, qui est celle de Yérotisme, encore que le mot sonne un peu trop moderne pour le vocabulaire 1933 de nos romanciers, plus portés vers le terme de "volupté". Evoquant à la fois "les instincts primordiaux" et le vocabulaire 1933, on souligne d'emblée une certaine contradiction ou dualité qui ne parait nullement résolue dans le livre ; car il joue au contraire dans ses effets les plus sûrement racoleurs sur cette ambiguïté. D'une part les romanciers rattachent tes "mystères aphrodisiaques", perceptibles notamment dans les danses berbères, à de vieux cultes de fécondité ; et ils affirment que "les livres des plus anciennes philosophies commencent par rappeler ce devoir aux êtres nouvellement créés : peuplez la terre et faites-la fructifier" (p. 49). D'autre part, ils invoquent les voluptés chantées par les "licencieux poètes arabes" (p. 158), et c'est Aïchouch, bizarrement oublieuse de sa berbérité qui les invoque la première ! Il s'agit de suggérer aux lecteurs cet entassement de jouissances toujours nouvelles sous lesquelles Sir Harry est finalement enfoui, pour être parti avec Aïchouch "à la recherche de frissons non encore éprouvés" (p. 138). La représentation d'Aïchouch elle-même oscille à cet égard, et les auteurs ne semblent pas se soucier de la rendre vraisemblable ou cohérente : c'est l'obscénité archaïque berbère qui fait par exemple qu'elle a un phallus teint au henné sur la paume de la main (p. 52) ; mais c'est la "volupté savante" qui lui fait mépriser toutes les femmes de son entourage "instruments dociles d'hommes peu imaginatifs" (p.63). Sans se livrer à une analyse hâtive des fascinations - répulsions qui seraient celles de nos romanciers, on remarque qu'ils ne se refusent pas et ne refusent pas à leurs lecteurs la description des "luxurieuses mimiques" rattachées aux rites de fécondité, tel ce passage consacré à la première danse d'Aïchouch pendant la fête berbère : "Tout à coup, elle eut un petit rire nerveux, se laissa choir à la renverse, et, les yeux convulsés, les mains sous les reins, les seins dressés, les talons joints et les jambes ouvertes, elle acheva sa pâmoison en des derniers spasmes d'une signification précise. Puis elle resta ainsi, immobile, offerte encore, comme une bête assouvie, attendant la puissance fécondatrice" (pp. 54 - 55). Malgré l'évocation de l'animalité, l'emploi du terme "puissance fécondatrice" nous plonge audativement dans la berbérité archaïque. Mais la Berbère archaïque devient versatilement une vamp fascistoide pour film allemand des années 30 lorsque se révèle la volonté de puissance qui se cache derrière son érotisme pervers :
" Ceux à qui je me donnerai devront être pour moi des sujets obéissants, et c'est pour les retenir que j'ai appris la science subtile (...) - Pourquoi (demande Sir Harry), danseuse infernale, as-lu cherché à me fasciner, pourquoi m'avoir entraîné avec toi ce soir ? - Sim-plement parce que je voulais éprouver ma puissance" (p. 64). Il est vrai aussi qu'une des qualités littéraires du livre peut venir de ce qu'on ne sait pas toujours à laquelle des deux femmes on a affaire, le glissement de l'une à l'autre n'étant pas trop maladroitement suggéré. Pourtant l'ambiguïté n'est pas décrite comme psychique, ou psychologique, et seuls les besoins de l'intrigue semblent la gérer. Lorsqu'à l'occasion d'une nouvelle danse berbère toujours aussi obscène, Aïchouch va "s'offrir à un indigène en présence de Sir Harry" (p. 191), on passe en direct, très brutalement, au thème du rapport de force et de la volonté de puissance : Sir Harry sent qu'il est en danger, car "elle n'avait plus que des sujets soumis, des esclaves autour d'elle" (p. 192), et il décide de la dénoncer le lendemain. On pourrait dire aussi que l'évolution du roman consiste plutôt à nous faire passer de la Berbère à la vamp, malgré la persistance d'un fond ou décor qui reste celui de la triple association : berbérité, archaïsme, volupté, selon la formule employée par Sir Harry pour évoquer sa fresque historique : "Sur le fond mouvant s'agiterait toute la race berbère, avec ses mœurs primitives, son goût de la luxure, son culte des fétiches" (p, 166). C'est que le schéma ou le stéréotype romanesque se substitue peu à peu à la documentation qui a servi de point de départ, et même à l'idée imaginée pour lui donner corps : celle de la révolte que veut fomenter la Djellabya pour reprendre son trône. C'est bien là que réside la seule trouvaille originale de nos auteurs, tout le reste relevant de la fabrication plutôt que de l'imaginaire.
Mais encore faut-il reconnaître que cette fabrication témoigne d'un certain métier littéraire, qui permet aux auteurs de raconter une histoire non dépourvue d'intérêt, à l'ombre de quelques grands mythes. Plutôt que d'explorer cette ombre, puisque chacun peut y reconnaître une lointaine parenté avec l'Atlantide, on pourrait
L'imaginaire est bloqué parce que les situations ne se développent pas au delà des clefs qui sont fournies pour les interpréter, et auxquelles les auteurs eux-mêmes ne font pas assez confiance. On peut montrer Par ambiguité de leur archaïsme repensé 1933 et de leur érotisme crispé sinon honteux. Mais il y aurait de l'acharnement à pousser plus loin l'exploration de ce qui, sans être un succès littéraire, ne mérite peut-être pas non plus le nom d'échec.

Petite promenade d'un Touriste à Touggourt..

vendredi 16 avril 2010, 20:04

Dans la voiture décapotée, nous traversons a vive allure une rue à arcades puis nous ralentissons en nous engouffrant dans les voies étroites et tortueuses de la vieille ville. Nous tournons autour de la mosquée, le minaret carre profile son ombre au centre du quartier...
La brise du soir caresse nos visages en sueur. Nous empruntons une petite route goudronnée.

Il faut que je vous emmène voir la principale curiosité de Touggourt, nous dit alors notre chauffeur, " le tombeau des rois ", tenez, c'est là, vous voyez ce grand cimetière ?
Derrière un rideau de tamarins, quatre petites koubbas à coupoles, l'une blanche, les trois autres de couleur sombre, forment en effet un ensemble monumental.

Cette tombe est celle de Aîchoumeche la Djallabia,fille du roi deTemacine. Prisonnière du roi de Touggourt, elle s'évada et par un heureux subterfuge se rendit maîtresse de la place forte de l'oasis et, avec l'aide de son père, chassa du trône son persécuteur.
Voyant notre intérêt aiguise, et déformation professionnelle oblige- il est aussi enseignant -, notre guide d'un jour se lance dans un véritable ex-posé sur l'oasis qu'il semble si bien connaître.

Savez-vous comment ici on surnomme la ville?
Les indigènes l'ont baptisée " ventre du désert ". C'est la capitale naturelle de toute la région de l'Oued R'hir ; nous sommes en effet à deux kilomètres seulement de l'ancienne Touggourt. Peut-être avez-vous remarqué, vu d'avion, que sa forme était à peu près ronde. En fait, cette ville est entourée d'un fossé de deux à trois mètres de profondeur, rempli d'eau et dominé par un talus de huit à dix mètres de hauteur, qui la préserve de l'envahissement des sables. Les maisons qui avoisinent ce fossé sont reliées entre elles et constituent une enceinte continue à laquelle on n'accède que par deux portes : Bab-el-bled et Bab-abd-es-Selam, Touggourt est divisée en plusieurs quartiers et possède deux faubourgs: au sud, Nezla et ses étangs malsains ; au nord-est, El-Balouch où l'on trouve les filles des Ouled-Naïl qui, comme à Biskra, Bou Saada et
dans d'autres localités du sud, font commerce de leurs charmes-Intarissable, oui intarissable, notre interlocuteur l'est assurément.,.

LaTouggourt ancienne était autrefois plus au nord, au-delà du village de Nezla, Là, dit la légende, vivait une femme d'une très grande beauté, mais de mœurs légères: Bahadja, la joyeuse, - c'était son nom. Chassée à cause de sa vie scandaleuse, elle se réfugia sous un gourbi, sur l'emplacement actuel de la mosquée. C'est alors quelle accueillit un marabout de M'sila, Sidi-Bou-Djemline, qui quêtait pour sa Zaouia mais auquel lesTouggourtins, Ibadites, avaient refusé l'hospitalité. En récompense, le marabout invoqua Dieu en ces termes: " Oh Dieu! Protège Bahadja, que son gourbi devienne maison et que les maisons inhospitalières de Touggourt se dépeuplent et s'écroulent! ". L'invocation fut entendue, les habitants de Touggourt se divisèrent, s'entre-déchirèrent, tandis qu'une charmante demeure en toube prenait place sur le lieu même du gourbi de Bahadja. Cet endroit devint le centre de la ville nouvelle. Cette histoire n'est-elle pas fabuleuse ?
Fabuleuse, c'est le mot exact. Fabuleuse comme ces rues bordées d'arcades que nous traversons à nouveau, comme ces magnifiques jardins où des Fabuleuse, c'est le mot exact. Fabuleuse comme ces rues bordées d'arcades que nous traversons à nouveau, comme ces magnifiques jardins où des légumes de toutes sortes poussent à l'ombre des palmiers, comme ces palmeraies à perte de vue. Fabuleuses aussi la place du souk et les deux principales mosquées de Touggourt - qui en compte vingt, selon les dires de notre spécialiste. Djema-Meskin, la première, au minaret de briques cuites. Djama-Kebir, la seconde, dont une plaque de marbre blanc rappelle qu'elle fut achevée par l'émir Ibrahim en l'année 1220 de l'Hégire, près de dix-neuf siècles aprés Jésus-Christ ! Inattendu enfin, ce monument commémorant la mission Citroën .