El Ghatassin - Foreur de Jadis..

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El Ghatassin


mercredi 26 mai 2010, 12:12

Au-dessus de l'ouverture béante de l'excavation encore incomplète, s'élève une machine simple et grossière qui rappelle celles qu'on établit en France, pour tirer l'eau d'un puit creusé en rase campagne.
Deux troncs de palmiers coupés à deux mètres de hauteur, et revêtus encore de leurs écailles, qu'aucune tentative d'équarrissage n'a altérées, forment les deux montants. Une traverse supérieure, allant de l'un à l'autre, reçoit une poulie et s'appuie sur une traverse inférieure à l'aide de deux petits montants qui la consolident. Toutes ces parties de la machine sont maintenues en assemblage à l'aide d'entailles grossières qui jouent le rôle de mortaises, et surtout au moyen de ligatures faites avec des cordes de lifa.
Une grosse corde glisse sur la poulie; à ses deux extrémités pendent des seaux grossiers (simples peaux de chèvre), dont une baguette flexible, passée dans une coulisse, forme le bord et les maintient à peu près ouverts. A l'un des montants principaux, est attachée solidement une seconde corde dont l'extrémité inférieure arrive au fond de l'excavation où on la fixe au besoin par le moyen d'une grosse pierre.
L'heure du travail est arrivée. Un des mineurs se dépouille de ses habits quotidiens pour revêtir ce que sa garde-robe a pu lui fournir de plus délabré. Les manoeuvres ont tiré à eux la corde attachée à un des montants ; le mineur se la passe dans l'enfourchure et se la noue autour des reins. Par un surcroît de précautions qui n'est pas inutile, il saisit en même temps la corde où pendent les deux seaux; puis les manoeuvres les laissent glisser, et il arrive bientôt au fond du trou. L'incurie musulmane est si grande qu'on ne songe guère à remplacer ces cordes, tant qu'elles ne cassent point pendant le service. Quant à l'homme suspendu au-dessus de l'abîme, par suite d'un accident de ce genre, il ne s'émeut pas pour si peu de chose ; quelque rude que soit l'exercice gymnastique avec une corde sans noeuds et gluante d'argile humide, il descend à l'aide du câble qui a tenu bon, et ne se plaint pas, en remontant, du dommage qui a pu résulter pour sa figure ou sa tête de la chute de l'autre corde.
Arrivé tant bien que mal au fond du puits, il s'assied sur le sol, les jambes étendues , et commence à creuser avec une espèce de houe à fer triangulaire, appelée masha. Il place les déblais dans un des seaux en peau de chèvre, et avertit, par un mouvement de la corde, les manoeuvres qui attendent en haut ce signal pour faire leur office. Ce mineur est relevé plus ou moins vite de son travail, selon les circonstances du forage. Il ne reste pas plus d'une heure, par exemple, s'il y a des infiltrations de l'eau noire et fétide qu'on appelle ma mahsad.
Quand le pauvre diable reparaît à lumière, il est affreux à voir : ses haillons et tout son corps, dégouttant d'une eau rougie par l'argile, lui donnent une apparence satanique : et s'il est parvenu à préserver du contact de la terre colorante son visage naturellement noir, sa ressemblance avec un ange des ténèbres n'en est que plus frappante.
Mais le moment critique approche : on vient d'arriver à hadjerat el-mahzoul, couche très-solide , épaisse de cinquante centimètres et au-dessous de laquelle on entend gronder la mer souterraine. On s'empresse d'aller annoncer au propriétaire du puits cette nouvelle agréable pour lui, et toujours un peu inquiétant pour le maître-foreur qui doit donner le dernier coup de pioche et ouvrir une route au courant ténébreux. Dans cette circonstance, comme dans quelques phases précédentes et subséquentes du forage, un pourboire doit être donné aux travailleurs. Il est bien mérité pour cette partie vraiment périlleuse de l'œuvre ; et parfois tel qui l'a reçu n'a pas eu le temps de le dépenser !