Aperçu Historique sur Le Commerce de Touggourt

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COMMERCE DE TUGGURT,MŒURS ET COUTUMES DES HABITANTS


samedi 17 avril 2010, 19:40

Revue de Toulouse et du Midi de la France

Tome 18 - P 308

Les caravanes passent rarement à Tuggurt, et ce commerce du Sud, que le général Daumas se plaît a représenter comme très important, se compose presque exclusivement de dattes, de plumes et d'œufs d'autruche, de racine de garance (alizari) de légumes, tels que pastèques, navets, oignons, etc. 11 faudrait établir à Tuggurt un comptoir afin d'attirer les caravanes qui viennent de Tunis, et qui se dirigent vers le Soudan par Ouargla.

Le commerce actuel de la ville se réduit à peu de choses; nous espérions trouver à Tuggurt des tissus de laine venant de Tunis, de belles étoffes, des plumes et des œufs d'autruche ; Aucun de ces objets ne se rencontre dans les boutiques des juifs, qui ne vendent que des objets de première consommation venus de Marseilles: des foulards en coton, des bougies, du calicot, du savon, des allumettes chimiques; des articles de mercerie et quincaillerie grossière. Je voulais acheter un couteau arabe pour avoir un souvenir de tuggurt; je ne pus en trouver un qui fût convenable; je fis cette emplette plus tard à Boussada, qui est renommée pour ses couteaux.
Comme tous les habitants de l'oued R'rir, ceux de Tuggurt n'ont, pas d'industrie;, ils sont exclusivement jardiniers. Les riches, ont quelques chevaux qu'ils font venir du Hodna; le reste,de la population; se sert d'ânes comme bêtes de somme. Les ânes du Souf ,sont, renommés par leur vigueur et la beauté, de leurs formes; nous en avons vu quelque-uns à Tuggurt qui se faisaient remarquer par la finesse de leur poil, qui est rouge, et l'agilité de leurs jambes, ils ont, sur le dos une raie noire qui part de la tête, et arrive à la queue bien, fournie de crins noire.
II y a dans la ville des écoles, où les Tolba enseignent les enfants, qni nous ont paru généralement chétifs et bouffis ; ils étaient assis à la turque sur les nattes de la salle, au fond de laquelle était le pedagogue en lunettes, qui leur faisait lire a haute voix des tableaux couverts d'écriture arabe.
Les femmes de Tuggurt sont généralement laides , celles de haute condition sortent voilées, comme dans toutes les cités orientales. les mœurs de la ville sont assez pures, et nulle femme de la localité ne s'est prostituée ; seulement, en dehors de la ville, au mamelon des Poux {Dra-el-gumel), il y avait des filles de la grande tribu des Ouled-Naïls qu'on trouve dans toutes les Villes du sud de l'Algérie, et qui font état de se vendre.
Je remarquai dans un café maure de la ville un musicien qui, se servait d'une espèce de mandore, faite avec une carapace de tortue, sur laquelle était tendu un parchemin percé de trois trous, sur le côté ; une branche de palmier était scellée à la carapace, et dans toute la longueur étaient tendues des cordes de crins ternis de différentes nuances. Ce luth rendait des sons très harmonieux.
VOYAGE A TEMACINE
Le 18 décembre, je me joignis à une reunion d'officiers qui allaient accompagner le général Desvaux à Témacin, ville située à huit lieues sud-ouest de Tuggurt. On y arrive a, travers un terrain gypseux,

ondulé, et occupé dans sa partie basse par quelques marais salés.

La ville de Témacin est presque aussi grande que Tuggurt, dont, elle est la rivale. Comme elle, elle est entourée de jardins plantés de dattiers, et arrosés par des sources,abondantes ; c'est la dernière ville de l'oued Righ dans le Sud.

Témacine est gouvernée par une femme qui s'appelle Lella-Chouïcka, et qui exerce le pouvoir qui lui a été confié par la Djemaa (assemblée des nobles) pendant la minorité de son fils, jeune garçon de dix , assez malingre. Il y a dans la ville un marabout vénéré , nommé El-Hadj ali qui a beaucoup d'influence sur la population, et qui nous, a paru remplir les fonctions de premier ministre de la régente, il habite la zaouïa, qui est une très-belle maison ornée de marbres et, de carreaux de faïence tirés de Tunis. Cette riche habitation est adossée à la mosquée, et séparée de la ville par un fossé et des jardins, C'est là que nous fûmes reçus par le marabout qui avait à côté de lui la Chouieka et son fils, drapé dans plusieurs bernous aux riches couleurs. La mère, vieille et ridée, était voilée, et portait un assez, riche costume a la mauresque.

On nous offrit la diffa dam une vaste salle-basse tendue de tapis, très riches ; nous nous assîmes sur les nattes, croisant nos jambes, à la façon des Arabes, et nous fiâmes honneur aux nombreux plats que l'en servit devant nous par terre, dans un ordre symétrique.

Après le couscous qui fut trouvé excellent, on nous servit un mouton rôti, qui fut solennellement apporté sur son pal par deux serviteur de la maison . Sa viande grillée à point et détachée avec les doigts fut très appréciée par les convives. Enfin, des pastèques succulentes arrivèrent à point pour éteindre le feu du Felfell qu'on avait prodiguer dans les différents ragoûts de mouton. La Cahoua (café), servi dans les petites tasses arabes, avec sa poudre et sa cassonade rousse, vint completer ce repas; auquel il ne manquait que du vin, désavantageusement remplacé par le lait de chamelle aigri.

Le marabout, qui, suivant l'usage, avait présidé au festin sans y prendre part, offrit au général, comme gage d'amitié, une magnifique frachia (couverture en laine de Tunis aux vives couleurs). Celui-ci donna en échange au marabout un sac contenant deux cents douros (1,000 francs) ; c'était payer dix fois la frachia.

Après avoir fait un tour dans la ville, qui ne nous offrit rien de particulier, nous primes congé de nos hôtes et partîmes vers le nord au galop de nos chevaux. En passant, je remarquai le cimetière de la ville, dans lequel il y avait de jolies tombes surmontées d'oeufs d'autruche. Chacune d'elles est munie d'une ouverture par où les parents viennent parler à l'âme du défunt. '

Un autre spectacle nous attendait à Tuggurt Deux Touaregs, montés sur leurs mahari ou chameaux coureurs, venaient d'arriver du Soudan afin de voir les Français (Roumi) qui étaient campés dans l'oued Rhir. Ils étaient grands, minces, de couleur blanche, a peau bronzée. Ils portaient une espèce de jupe bleue (djéba), sous laquelle ; ils avaient des pantalons larges ; une ceinture en laine de différentes couleurs serrait leur taille. Une chachia, entourée d'un haïk cachant le bas de la figure, couvrait leur tête, qui nous parut rasée. De grosses moustaches, des yeux noirs, brillants, donnaient à leur physionomie un air assez barbare. Une lance très-longue, un grand sabre, un flissa (poignard-yatagan) fixé à la ceinture, étaient leurs armes, auxquelles il faut ajouter un bouclier en peau d'éléphant orné de clous brillants.

Le général, auquel ils furent présentés par le caïd de Tuggurt, leur fit bon accueil, et leur demanda une course de mahari pour le lendemain.

Le mahari est au chameau ordinaire (djemel) ce que le cheval de course est au cheval de trait. Ces chameaux sont remarquables par leur taille, leur force, leur agilité et la rapidité de leur marche (trente lieux par jour). L'allure habituelle du mahari est le trot ; il peut le tenir un jour entier ; ce trot est comme le grand trot d'un bon cheval. Le harnais du mahari se compose d'une selle placée en avant de la bosse; sur cette selle est assis le Touareg, les jambes croisées et ramenées en avant ; il dirige l'animal au moyen d'une bride passée dans les naseaux.
Les deux Touaregs furent chargés d'aller porter une dépêche à Mégarin, où étaient campés les goums. Ils avaient douze lieues à parcourir.(aller et retour)-, ils firent cela en deux heures de temps. Le général leur fit cadeau d'un fusil a silex; et ils partirent pour Quargla, où ils devaient rejoindre les caravanes qui allaient de Tuat à Tombouctou.

Nous avons dit qu'un ingénieur civil était attaché à la colonne expéditionnaire, à l'effet d'étudier sur les lieux la question du forage artésien dans le Sahara. 11 avait emporté avec lui un appareil destiné au curage des puits ensablés de l'oued R'rir. On profita de notre séjour à Tuggurt pour en faire l'essai dans les jardins. Cet appareil, porté par un vigoureux mulet, consistait dans un tube cylindrique en fonte de deux mètres de long sur vingt-cinq centimètres de diamètre. A l'extrémité supérieure, il portait onsse en fer destinée à recevoir le bout d'une corde solide, s'enroulant sur un treuil ou sur une poulie. A l'extrémité inférieure du cylindre, une pointe en fer, en forme de trépans fixes,de chaque côté au, corps de l'appareil au moyen de deux branches en fer, se terminait à un diaphragme métallique, muni d'une soupape qui s'ouvrait de bas en haut, et qui établissait une large communication avec l'intérieur du cylindre.

Je vis fonctionner cet appareil à Nezela, petit village à côté de Tuggurt. Quatre soldats du génie le mettaient en mouvement au moyen d'une chèvre placée au-dessus de l'ouverture carrée d'un puits qu'il s'agissait de déblayer. On avait fait descendre le cylindre au fond du puits au moyen d'une corde qui s'enroulait sur la poulie de la chèvre ; puis, après l'avoir élevé d'un mètre environ dans l'eau, on la laissait retomber par son propre poids dans le sable vaseux, qui, refoulé par la pression, pénétrait à travers la soupape dans le corps de l'appareil. Le cylindre était alors retiré hors de l'eau, après quatre ou cinq descentes successives, et on le vidait du contenu.

Il ne nous sembla pas que ce procédé eût un grand avantage sur le curage effectué par les plongeurs. A chaque descente, ceux-ci ramenaient un panier de sable, et cette quantité nous parut plus considérable que celle, que l'on retirait du cylindre. Les indigènes apprécièrent médiocrement ce moyen trop vanté d'avance ; ils prétendirent que l'appareil détériorait le cuvelage du puits, et cette . objection n'était pas sans aucun fondement. Aussi dut-on cesser ces expériences, qui ne prouvaient pas assez aux indigènes notre supériorité industrielle .

Dr : Morlier

" Les conditions physiques de la vie humaine procèdent de trois ordres principaux :
L'alimentation; le vêtement; l'habitation. Elles varient évidemment avec la situation économique des individus comme aussi avec les traditions des races ; elles sont assez délicates à déterminer, car elles échappent aux moyens ordinaires de la statistique ; on peut cependant arriver à en concevoir une idée assez juste si, faisant abstraction des cas individuels qui constituent des extrêmes en confort et en dénuement, on s'attache à retenir l'impression d'ensemble ; on distingue ainsi les conditions moyennes dans lesquelles vivent les êtres observés.
C'est ainsi que nous allons chercher à rapporter l'impression générale que laissent à l'observateur les populations des Oasis.
L'alimentation. - L'alimentation de tous, bêtes et gens, a pour base invariable la datte ; elle se complète pour les humains par un peu d'orge ou de blé en été, en hiver ; Quant à la viande personne n'en consomme journellement, on la réserve pour les fêtes ; aussi ne voit-on jamais de viande fraîche, mais seulement de la viande salée et séchée au soleil.
On fait généralement deux repas : le déjeuner est composé de dattes que l'on affranchit soit avec du lait aigre soit avec un piment ; si l'on ne prenait cette précaution, les dattes répugneraient vite au goût, comme tout aliment sucré, et de plus occasionneraient des maladies des organes digestifs et rénaux.
Le dîner est formé de couscous ou de galettes d'orge ou de blé selon la saison.
Ces deux repas constituent le régime de l'universalité des habitants ; ils sont toujours peu copieux, parfois insuffisants pour calmer la faim1 ; rares sont les gens un peu plus aisés qui les complètent par un tasse de thé prise le matin ou le soir .
Comme aliments secondaires, on consomme quelques citrouilles, des petits pois, des oignons et beaucoup de piments verts et secs.
Beaucoup s'alimentent régulièrement des feuilles de céréales, cueillies vertes et cuites dans l'eau avec un peu de sel : ils vivent ainsi de leur récolte deux mois avant la moisson ou la récolte de dattes.
" La nourriture se compose donc en grande partie d'hydrates de carbone, d'une moindre proportion d'albuminoïdes, enfin de graisses en infimes quantité. Or si l'on examine la part de chacune de ces catégories d'aliments dans la production de la chaleur animale, on trouve, à poids égal, les graisses au premier rang, ensuite les albuminoïdes, et en dernier lieu les amylacés. Le Saharien combine donc instinctivement - et ajouterons-nous, selon ses ressources mêmes - sa nourriture de façon à produire le moins de chaleur possible et, ce faisant, il s'adapte involontairement au climat. "
Rohlfs parle de jeunes filles et de femmes " si grasses qu'à vingt ans elles ne peuvent plus se lever ni se mouvoir " ; s'il en existe vraiment en cet état, elles doivent se trouver dans une des très rares familles pourvues d'une certaine richesse ; mais en règle générale, l'individu qui peut s'offrir une alimentation assez abondante pour devenir " gras " est une réelle exception. Quant aux eaux, elles sont généralement de qualité satisfaisante pour l'alimentation ; elles sont légèrement laxatives, juste dans la mesure convenable pour remédier à la tendance à réchauffement qu'occasionne la consommation de la datte : elles oscillent autour, un peu plus, un peu moins, de 3 grammes de résidu salin.
Le vêtement - Le vêtement en usage est le costume arabe, mais réduit à sa plus simple expression : un pantalon et une chemise longue, l'un et l'autre en cotonnade.
Le commun des mortels s'habille ainsi, hommes et femmes ; les gens de la classe aisée y ajoutent en hiver un burnous ou un haik en laine, mais tous les pauvres diables, et combien nombreux, se bornent à la chemise de coton.
C'est là tout ce qu'ils emploient pour se garantir des brusques et grandes variations de la température.
Les gens pauvres vont la tête nue ; ceux qui le peuvent coiffent la chéchia ; d'aucuns y ajoutent un voile ouvert et lâche à la mode arabe, d'autres enfin s'encapuchonnent hermétiquement à la mode touareg.
Le pied est généralement nu.
L'habitation. - Les nomades ont virtuellement cessé d'exister ; ils ne réunissent pas un total de cent tentes.

La grande voie commerciale Biskra, Toggourt, Ouargla.

La grande voie commerciale Biskra, Toggourt, Ouargla.
La grande voie commerciale, suivie par les caravanes du moyen âge qui, de Constantine, s'enfonçaient dans l'intérieur de l'Afrique, est bien connue aujourd'hui:
Les marchands qui se dirigeaient vers le midi allaient d'abord à Nkàous, où ils s'arrêtaient quelques jours. Léon l'Africain dit que cette petite ville était un séjour délicieux, tant par ses agréments naturels que par l'aménité de ses habitants. On ne pouvait la quitter qu'avec peine. De Nkâous, on se rendait à El Kant'ra, le Calceus Herculis des Romains, bourgade située à l'extrémité d'une gorge étroite et profondément ravinée, qui sépare le djebel Aourès du djebel Metlîli. Dans toute la province, il n'y a pas un passage plus fréquenté ; c'est par là que s'opère le mouvement de flux et de reflux qui amène chaque année dans le voisinage de Constantine les tribus de l'Algérie méridionale, et elles s'en retournent par la même voie. Les Arabes appellent ce défilé la bouche du Sahara (Foum-es-S'ah'ra).
La bourgade d'El Kant'ra a pris son nom d'un ancien pont de construction romaine, jeté sur la rivière qui coule au fond du précipice. Ce pont, très élevé au-dessus des eaux, n'a qu'une seule arche ; ses parapets sont formés d'anciennes tombes assemblées bout à bout, et des sculptures décorent la partie intérieure de l'arceau. Sur la chaussée, pavée de larges dalles, on remarque deux ornières creusées par leg chariots romains .
Après avoir franchi le défilé d'El Kant'ra, lieu très-redouté des marchands, à cause des coupeurs de route qui le fréquentaient, on suivait les bords ombragés de palmiers de l'oued Outaïa, puis on arrivait à Biskra , capitale des Zibàn ou pays de Zâb.
Cette province, d'abord comprise dans la Mauritanie Sitifienne, formait au cinquième siècle la deuxième Numidie ou Gétulie numide. Les Romains y avaient fondé de nombreux établissements : entre autres localités importantes, Ptolémée et les anciens itinéraires citent Thamara, Ouesketer, mentionnées toutes deux par Morcelli au nombre des villes épiscopales, Thabudeos (Tehouda) et Badias (Bàdis-Zâb), où résidait le commandant de la frontière de l'est, désigné dans la Notice de l'empire sous le titre de Prapositus limitis Badensis.
Voici ce que dit El Bekri de l'ancienne capitale du Zàb :
" Biskra, la ville des Palmiers, est défendue par une enceinte de murs et par un fossé. Elle renferme une grande mosquée, plusieurs petites et des bains. Placée au centre d'une vaste forêt qui se prolonge dans une étendue de six milles, elle est entourée de nombreux jardins, et son territoire produit en abondance des dattiers, des oliviers, des figuiers. Les sciences sont cultivées avec un grand succès à Biskra, dont les habitants suivent les mêmes dogmes religieux que les Arabes de Médine. Dans l'enceinte des murs, on trouve un grand nombre de puits qui fournissent de l'eau douce; celui qui est renfermé dans la grande mosquée est inépuisable. Autour de la ville, en dehors du fossé, s'étendent plusieurs faubourgs, et près de là est une montagne de sel, d'où l'on extrait ce minéral par grandes plaques qui ressemblent à des blocs de pierre."
Traversée par des routes nombreuses, Biskra était un centre de commerce très-important. La grande caravane du Marok, désignée par le nom particulier de Râkeb, s'y reposait toujours en allant à la Mekke ou en revenant.
A son premier passage, elle introduisait dans le pays des cuirs tannés et des tapis de Fês en grande quantité, des peaux d'agneau teintes, quelques chevaux, des ouvrages de sellerie qu'elle échangeait contre des objets d'habillement et de consommation. Ce commerce était très lucratif; mais il se faisait surtout au profit des tribus. Les marchands préféraient attendre, pour trafiquer, le retour des pèlerins, car ils rapportaient avec eux des marchandises précieuses, des parfums, des tissus de l'Inde, de riches vêtements.
Depuis 1830 les caravanes du Marok ont cessé de traverser le territoire de l'Algérie. Aujourd'hui les pèlerins prennent la mer pour franchir l'espace qui les sépare de l'Egypte.
Au dix-septième siècle, Biskra était encore citée au nombre des grandes villes de l'ancienne régence. El Alâchi, qui la visita en 1662, assure que le commerce y était toujours très actif et qu'il s'y rendait beaucoup de monde, soit du Tell, soit du Sahara; mais elle était déjà en décadence par suite du mauvais gouvernement des Turcs et des hostilités continuelles des Arabes du dehors .
Biskra est moins une ville que la réunion de cinq villages ou quartiers disséminés dans des plantations de dattiers qui couvrent environ vingt mille hectares de terrain. L'ensemble des constructions n'a rien de remarquable. Les maisons sont généralement bâties en briques de terre séchées au soleil, que les Arabes appellent tôub, et recouvertes de terrasses grossières reposant sur bois de palmier.
Lorsque les Français prirent possession de Biskra au mois de mars 1844, ils trouvèrent dans la kasba, qui existait encore à cette époque, une pièce de canon du temps de Henri II. Elle portait le millésime de 1549, avec le chiffre de Diane de Poitiers. Il est assez difficile d'expliquer par quelles vicissitudes ce monument de notre histoire nationale s'est trouvé transporté dans les steppes du Sahara.
Le bien-être des habitants de Biskra, depuis l'occupation, s'est notablement amélioré, en même temps que leurs habitudes se modifiaient En 1851 un jardin d'acclimatation a été établi, aux frais du gouvernement, dans le district des Béni Morr'a. Le sol et le climat du Zàb paraissent très propres aux cultures tropicales, telles que le café, la vanille, l'indigo, le coton, le ricin.
On sait que, parmi tous les indigènes de l'Algérie, l'habitant des oasis se distingue par son goût prononcé pour l'agriculture. La magnificence végétative de ces localités privilégiées , où croissent en abondance le dattier, l'oranger, le citronnier, l'olivier et un grand nombre d'autres arbres aux fruits savoureux, est bien connue aujourd'hui.
En sortant de Biskra, on se dirigeait vers Tougourt. On compte quarante-sept lieues entre les deux villes. Tougourt, le Turaphilume de Ptolémée, suivant quelques auteurs, était le plus riche entrepôt de l'Algérie méridionale. Les tribus du désert s'y donnaient rendez-vous de tous les points du Sahara. Elles y portaient des tissus de laine, des harnais, des pelleteries, de l'alun, des figues, des raisins secs, du blé, de l'orge et d'autres productions agricoles, et s'approvisionnaient, par achat ou par échange, d'épiceries apportées de Tunis ou de Constantine, de quincailleries, de toiles de lin et de coton, de draps européens, de corail, de bijoux pour les femmes et de dattes récoltées dans le pays.
L'affluence des étrangers à Tougourt était considérable. Ses habitants avaient des communications fréquentes avec les villes du Beled-el-Djerîd (le pays des palmes), R'dâmes, l'oasis de Touât, Sedgelmêssa ; et les caravanes de Tunis et de Constantine qui se rendaient dans les régions centrales de l'Afrique, y séjournaient ordinairement. Léon l'Africain, qui avait longtemps habité Tougourt, dit que le cheikh de cette ville payait au roi de Tunis un tribut de cinquante mille ducats, et qu'il lui en restait encore cent trente mille de revenu, sur quoi il entretenait une garde nègre.
En zenata, Tougourt veut dire jardin. L'oasis qui porte ce nom n'est, en effet, qu'une longue suite de jardins ou plutôt de magnifiques vergers, plantés de figuiers, de grenadiers, de pêchers, de dattiers et d'un grand nombre d'autres végétaux. On y cultive le coton, le hâchich et la garance ; ce dernier produit est tellement abondant, qu'il n'est pas rare de voir un seul individu en récolter jusqu'à cent charges de mulet.
Tougourt, quoique bien pourvue d'eau, n'a cependant ni ruisseau, ni rivière; les sources mêmes y sont très rares; mais une immense nappe d'eau, qui s'étend à une grande profondeur au-dessous de la couche argileuse, fournit abondamment à tous les besoins. La présence de cette mer souterraine, comme l'appellent les indigènes, est confirmée par une légende populaire. Les Arabes regardent tous les chrétiens comme sorciers. Ils disent que l'Algérie méridionale était autrefois un pays très fertile, arrosé par de nombreuses rivières, où l'on admirait la plus riche végétation du monde, mais que les chrétiens, jaloux de ne pouvoir posséder une si merveilleuse contrée, ont, par leurs maléfices, fait rentrer sous terre toutes les sources du Sahara.
Les puits creusés par les habitants de Tougourt, qui ont jusqu'à vingt hauteurs d'homme, sont de véritables puits artésiens, avec cette différence que les habitants, ne connaissant pas la méthode du sondage, emploient les procédés ordinaires d'excavation. Chaque village possède une de ces sources inépuisables, dont l'eau, au moyen de conduits, est distribuée dans tous les jardins.
La section de ces puits est de forme carrée, et un seul ouvrier ou plongeur (c'est le nom qu'on lui donne) est employé au travail d'intérieur. A mesure qu'il avance, il soutient les terres avec des poutres de palmier. A un certain signe infaillible, lorsqu'il rencontre une espèce de pierre dont la couleur ressemble a celle de l'ardoise, il reconnaît qu'il touche à la mer souterraine. Le percement de cette dernière couche est une opération difficile qui exige de grandes précautions. Avant de descendre dans le puits pour rompre le diaphragme, l'ouvrier se met de la cire dans les oreilles et dans les narines, afin d'éviter d'être suffoqué par l'eau qui va jaillir ; puis il s'attache sous les bras avec une corde. A peine a-t-il brisé d'un dernier coup de pioche l'obstacle qui s'oppose à l'ascension de la colonne d'eau, qu'il faut le retirer sans perdre un instant; car l'eau se précipite avec une effrayante vitesse, franchit les bords du puits et se répand alentour : on la dirige alors dans des canaux disposés à l'avance pour la recevoir.
A partir de ce moment, l'eau ne cesse de couler. On assure qu'on voit encore des puits dont la construction en pierre de taille annonce l'origine romaine, et qui, depuis deux mille ans, ont sans discontinuation fourni de l'eau courante ; mais il en est d'autres aussi qui, après quelques années de service, tarissent tout à coup : ils s'arrêtent et meurent, selon l'expression des Arabes. Cette interruption subite entraîne toujours la ruine du village et celle des plantations qui l'entourent '.
De Tougourt, on allait à Ouâregla, la ville la plus ancienne du désert, située au centre du pays des dattes et des hommes élancés, bien faits et vigoureux. " Les habitants de cette ville antique, édifiée au désert de Barbarie, dit Léon l'Africain, sont plaisants, libéraux et très humains envers les étrangers, parce qu'ils ne sauraient avoir chose aucune, sinon par leur moyen, comme grains, draps, toiles, armes, en somme tout ce qui leur est nécessaire. "
Ainsi que Tougourt, Ouâregla était un des grands entrepots du désert, que les provenances des villes du littoral et de l'intérieur apportées par les caravanes alimentaient incessamment. Les marchands trouvaient à y acheter des plumes d'autruche, des esclaves, des dents d'éléphant et de la poudre d'or.